vendredi 11 octobre 2019

Le lis et le lion - Epilogue - Jean 1er l'inconnu - ch 1 - La route qui mène à Rome


ÉPILOGUE  
JEAN I er L’INCONNU 
I  
LA ROUTE QUI MÈNE À ROME 


  Le lundi 22 septembre 1354, à Sienne, Giannino Baglioni, notable de cette ville, reçut au palais Tolomei, où sa famille tenait compagnie de banque, une lettre du fameux Cola de Rienzi qui avait saisi le gouvernement de Rome en reprenant le titre antique de tribun. Dans cette lettre, datée du Capitole et du jeudi précédent, Cola de Rienzi écrivait au banquier : 
  « Très cher ami, nous avons envoyé des messagers à votre recherche avec mission de vous prier, s’ils vous rencontraient, de vouloir bien vous rendre à Rome auprès de nous. Ils nous ont rapporté qu’ils vous avaient en effet découvert à Sienne, mais n’avaient pu vous déterminer à venir nous voir. Comme il n’était pas certain qu’on vous découvrirait, nous ne vous avions pas écrit ; mais maintenant que nous savons où vous êtes, nous vous prions de venir nous trouver en toute diligence, aussitôt que vous aurez reçu cette lettre, et dans le plus grand secret, pour affaire concernant le royaume de France. » 
  Pour quelle raison le tribun, grandi dans une taverne du Trastevere mais qui affirmait être fils adultérin de l’empereur Henri VII d’Allemagne – donc un demi-frère du roi Jean de Bohême – et en qui Pétrarque célébrait le restaurateur des anciennes grandeurs de l’Italie, pour quelle raison Cola de Rienzi voulait-il s’entretenir, et d’urgence, et secrètement, avec Giannino Baglioni ? Celui-ci ne cessait de se poser la question, les jours suivants, tandis qu’il cheminait vers Rome, en compagnie de son ami le notaire Angelo Guidarelli auquel il avait demandé de l’accompagner, d’abord parce qu’une route faite à deux semble moins longue, et aussi parce que le notaire était un garçon avisé qui connaissait bien toutes les affaires de banque. 
  En septembre le ciel est encore chaud sur la campagne siennoise, et le chaume des moissons couvre les champs comme d’une fourrure fauve. C’est l’un des plus beaux paysages du monde ; Dieu y a tracé avec aisance la courbe des collines, et répandu une végétation riche, diverse, où le cyprès règne en seigneur. L’homme a su travailler cette terre et partout y semer ses logis, qui, de la plus princière villa à la plus humble métairie, possèdent tous, avec leur couleur ocre et leurs tuiles rondes, la même grâce et la même harmonie. La route n’est jamais monotone, serpente, s’élève, descend vers de nouvelles vallées, entre des cultures en terrasses et des oliveraies millénaires. À Sienne, Dieu et l’homme ont eu également du génie. 
  Quelles étaient ces affaires de France dont le tribun de Rome désirait parler, en secret, au banquier de Sienne ? Pourquoi l’avait-il fait approcher à deux reprises, et lui avait-il envoyé cette lettre pressante où il le traitait de « très cher ami » ? De nouveaux prêts à consentir au roi de Paris, sans doute, ou des rançons à acquitter pour quelques grands seigneurs prisonniers en Angleterre ? Giannino Baglioni ignorait que Cola de Rienzi s’intéressât tellement au sort des Français. Et si même il en était ainsi, pourquoi le tribun ne s’adressait-il pas aux autres membres de la compagnie, aux plus anciens, à Tolomeo Tolomei, à Andréa, à Giaccomo, qui connaissaient bien mieux ces questions, et étaient allés à Paris autrefois liquider l’héritage du vieil oncle Spinello, quand on avait dû fermer les comptoirs de France ? 
  Certes Giannino était né d’une mère française, une belle jeune dame un peu triste, qu’il revoyait au centre de ses souvenirs d’enfance, dans un manoir vétuste en un pays pluvieux. Et certes, son père, Guccio Baglioni, mort depuis quatorze ans déjà, le cher homme, au cours d’un voyage en Campanie… et Giannino, balancé par le pas de son cheval, dessinait un signe de croix discret sur sa poitrine… son père, du temps qu’il séjournait en France, s’était trouvé fort mêlé à de grandes affaires de cour, entre Paris, Londres, Naples et Avignon. Il avait approché les rois et les reines, et même assisté au fameux conclave de Lyon… 
  Mais Giannino n’aimait pas se souvenir de la France, précisément à cause de sa mère jamais revue, et dont il ignorait si elle était encore vivante ou trépassée ; à cause de sa naissance, légitime selon son père, illégitime aux yeux des autres membres de la famille, de tous ces parents brusquement découverts lorsqu’il avait neuf ans : le grand-père Mino Baglioni, les oncles Tolomei, les innombrables cousins… 
  Longtemps Giannino s’était senti étranger, parmi eux. Il avait tout fait pour effacer cette dissemblance, pour s’intégrer à la communauté, pour devenir un Siennois, un banquier, un Baglioni. S’étant spécialisé dans le négoce des laines, peut-être parce qu’il gardait quelque nostalgie des moutons, des prés verts et des matins de brume, il avait épousé, deux ans après le décès de son père, une héritière de bonne famille siennoise, Giovanna Vivoli, dont lui étaient nés trois fils et avec laquelle il avait vécu fort heureux pendant six ans, avant qu’elle ne mourût pendant l’épidémie de peste noire, en 48. 
  Remarié l’année suivante à une autre héritière, Francesca Agazzano, deux fils encore réjouissaient son foyer, et il attendait présentement une nouvelle naissance. Il était estimé de ses compatriotes, conduisait ses affaires avec honnêteté, et devait à la considération publique la charge de camerlingue de l’hôpital Notre- Dame-de-la-Miséricorde… 
  San Quirico d’Orcia, Radicofani, Acquapendente, le lac de Bolsena, Montefiascone ; les nuits passées aux hôtelleries à gros portiques, et la route reprise au matin… Giannino et Guidarelli étaient sortis de la Toscane. À mesure qu’il avançait, Giannino se sentait davantage décidé à répondre au tribun Cola, avec toute la courtoisie possible, qu’il ne voulait point se mêler de transactions en France. Le notaire Guidarelli l’approuvait pleinement ; les compagnies italiennes gardaient trop mauvais souvenir des spoliations, et trop se détériorait le royaume de France, depuis le début de la guerre d’Angleterre, pour qu’on pût y prendre le moindre risque d’argent. Mieux valait vivre en une bonne petite république comme Sienne, aux arts et au commerce prospères, qu’en ces grandes nations gouvernées par des fous ! 
  Car Giannino, du palais Tolomei, avait bien suivi les affaires françaises durant les dernières années ; on gardait là-bas quantité de créances qu’on ne verrait sans doute jamais honorées ! Des déments, en vérité, ces Français, à commencer par leur roi Valois qui avait réussi à perdre d’abord la Bretagne et la Flandre, ensuite la Normandie, ensuite la Saintonge, et puis s’était fait buissonner comme chevreuil par les armées anglaises, autour de Paris. 
  Ce héros de tournoi, qui voulait emmener l’univers en croisade, refusait le cartel de défi par lequel son ennemi lui offrait combat dans la plaine de Vaugirard, presque aux portes de son Palais ; puis, s’imaginant les Anglais en fuite parce qu’ils se retiraient vers le nord… pour quelle raison auraient-ils fui, alors qu’ils étaient partout victorieux ?… Philippe, soudainement, épuisant ses troupes par des marches forcées, se lançait à la poursuite d’Édouard, l’atteignait au-delà de la Somme ; et là se terminait sa gloire. 
  Les échos de Crécy s’étaient répandus jusqu’à Sienne. On savait comment le roi de France avait obligé ses gens de marche à attaquer, sans prendre souffle, après une étape de cinq lieues, et comment la chevalerie française, irritée contre cette piétaille qui n’avançait pas assez vite, avait chargé à travers sa propre infanterie, la bousculant, la renversant, la foulant aux fers des chevaux, pour aller se faire mettre en pièces sous les tirs croisés des archers anglais. 
  — Ils ont dit, pour expliquer leur défaite, que c’étaient les traits à poudre, fournis aux Anglais par l’Italie, qui avaient semé le désordre et l’effroi dans leurs rangs, à cause du fracas. 
  Mais non, Guidarelli, ce ne sont pas les traits à poudre ; c’est leur stupidité. Ah ! On ne pouvait nier qu’il se fût accompli là de beaux faits d’armes. Par exemple, on avait vu Jean de Bohême, devenu aveugle vers la cinquantaine, exiger de se faire conduire quand même au combat, son destrier lié à droite et à gauche aux montures de deux de ses chevaliers ; et le roi aveugle s’était enfoncé dans la mêlée, brandissant sa masse d’armes pour l’abattre sur qui ? Sur la tête des deux malheureux qui l’encadraient. On l’avait retrouvé mort, toujours lié à ses deux compagnons assommés, parfait symbole de cette caste chevaleresque, enfermée dans la nuit de ses heaumes, qui, méprisant le peuple, se détruisait ellemême comme à plaisir. 
  Au soir de Crécy, Philippe VI errait dans la campagne, n’ayant plus que six hommes avec lui, et allait frapper à la porte d’un petit manoir en gémissant : 
  — Ouvrez, ouvrez à l’infortuné roi de France ! 
  Messer Dante, on ne devait pas l’oublier, avait maudit autrefois la race des Valois, à cause du premier d’entre eux, le comte Charles, le ravageur de Sienne et de Florence. Tous les ennemis du divino poeta finissaient assez mal. 
  Et après Crécy, la peste amenée par les Génois. De ceux-là non plus il ne fallait jamais attendre rien de bon ! Leurs bateaux avaient rapporté d’Orient le mal affreux qui, gagnant d’abord la Provence, s’était abattu sur Avignon, sur cette ville toute pourrie de débauches et de vices. Il suffisait d’avoir entendu répéter les propos de messer Pétrarque sur cette nouvelle Babylone pour comprendre que sa puante infamie et les péchés qui s’y étalaient la désignaient aux calamités vengeresses. 
  Le Toscan n’est jamais content de rien ni de personne, sauf de lui-même. S’il ne pouvait médire, il ne pourrait vivre. Et Giannino, en cela, se montrait bien toscan. À Viterbo, Guidarelli et lui n’en avaient pas encore fini de critiquer et de blâmer tout l’univers. D’abord que faisait le pape en Avignon, au lieu de siéger à Rome, en la place désignée par saint Pierre ? Et pourquoi élisait-on toujours des papes français, comme ce Pierre Roger, l’ancien évêque d’Arras, qui avait succédé à Benoît XII et régnait présentement sous le nom de Clément VI ? Pourquoi ne nommait-il à son tour que des cardinaux français et refusait-il de rentrer en Italie ? Dieu les avait tous punis. 
  Une seule saison voyait la fermeture de sept mille maisons d’Avignon dépeuplée par la peste ; on ramassait les cadavres par charretées. Puis le fléau montait vers le nord, à travers un pays épuisé par la guerre. La peste arrivait à Paris où elle causait mille morts par journée ; grands ou petits, elle n’épargnait personne. La femme du duc de Normandie, fille du roi de Bohême, était morte de la peste. La reine Jeanne de Navarre, la fille de Marguerite de Bourgogne, était morte de la peste. La mâle reine de France elle-même, Jeanne la Boiteuse, sœur de Marguerite, avait péri de la peste ; les Français, qui la détestaient, disaient que son trépas n’était qu’un juste châtiment. 
  Mais pourquoi Giovanna Baglioni, la première épouse de Giannino, Giovanna aux beaux yeux en amande, au cou pareil à un fût d’albâtre, avait-elle aussi été emportée ? Était-ce là justice ? Était-il juste que l’épidémie eût dévasté Sienne ? Dieu manifestait vraiment peu de discernement et taxait trop souvent les bons pour payer les fautes des méchants. 
  Bienheureux ceux qui avaient échappé à la peste ! Bienheureux messer Giovanni Boccacio, le fils d’un ami des Tolomei, de mère française, comme Giannino, et qui avait pu demeurer à l’abri, hôte d’un riche seigneur, dans une belle villa en lisière de Florence ! Tout le temps de la contagion, afin de distraire les réfugiés de la villa Palmieri, et leur faire oublier que la mort rôdait aux portes, Boccacio avait écrit ses beaux et plaisants contes que maintenant l’Italie entière répétait. Le courage montré devant le trépas par les hôtes du comte Palmieri et par messer Boccacio ne valait-il pas toute la sotte bravoure des chevaliers de France ? 
  Le notaire Guidarelli partageait complètement cet avis. Or le roi Philippe s’était remarié trente jours seulement après la mort de la mâle reine. Là encore, Giannino trouvait motif à blâmer, non exactement dans le remariage puisque lui-même en avait fait autant, mais dans l’indécente hâte mise par le roi de France à ses secondes noces. Trente jours ! 
  Et qui Philippe VI avait-il choisi ? C’était là que l’histoire commençait d’être savoureuse ! Il avait enlevé à son fils aîné la princesse à laquelle celui-ci devait se remarier, sa cousine Blanche, fille du roi de Navarre, qu’on surnommait Belle Sagesse. Ébloui par l’apparition à la cour de cette pucelle de dix-huit ans, Philippe avait exigé de son fils, Jean de Normandie, qu’il la lui cédât, et Jean s’était laissé unir à la comtesse de Boulogne, une veuve de vingt-quatre ans, pour laquelle il n’éprouvait pas grand goût, non plus à vrai dire que pour aucune dame, car il semblait que l’héritier de France fût plutôt tourné vers les écuyers. 
  Le roi de cinquante-six ans avait alors retrouvé, entre les bras de Belle Sagesse, la fougue de sa jeunesse. Belle Sagesse, vraiment ! le nom convenait bien ; Giannino et Guidarelli en étaient secoués de rire sur leurs chevaux. Belle Sagesse ! Messer Boccacio en eût pu faire un de ses contes. En trois mois, la donzelle avait eu les os du roi tournoyeur, et l’on conduisait à Saint-Denis ce superbe imbécile qui n’avait régné un tiers de siècle que pour conduire son royaume de la richesse à la ruine. 
  Jean II, le nouveau roi, âgé maintenant de trente-six ans, et qu’on appelait le Bon sans qu’on sût trop pourquoi, possédait tout juste, à ce que les voyageurs rapportaient, les mêmes solides qualités que son père, et le même bonheur dans ses entreprises. Il était seulement un peu plus dépensier, instable, et futile ; mais il rappelait aussi sa mère par la sournoiserie et la cruauté. Se croyant constamment trahi, il avait déjà fait décapiter son connétable. Parce que le roi Édouard III, campant dans Calais par lui conquis, avait institué l’ordre de la Jarretière, un jour qu’il s’était plu à rattacher lui-même le bas de sa maîtresse la belle comtesse de Salisbury, le roi Jean II, ne voulant pas demeurer en reste de chevalerie, avait fondé l’ordre de l’Étoile afin d’en honorer son favori espagnol, le jeune Charles de La Cerda. 
  Ses prouesses s’arrêtaient là. Le peuple crevait de faim ; les campagnes comme l’industrie, par suite de la peste et de la guerre, manquaient de bras ; les denrées étaient rares et les prix démesurés ; on supprimait des emplois ; on imposait sur toutes les transactions une taxe de près d’un sol à la livre. Des bandes errantes, semblables aux pastoureaux de jadis, mais plus démentes encore, traversaient le pays, des milliers d’hommes et de femmes en haillons qui se flagellaient les uns les autres avec des cordes ou des chaînes, en hurlant des psaumes lugubres le long des routes, et soudain, saisis de fureur, massacraient, comme toujours, les Juifs et les Italiens. 
  Cependant la cour de France continuait d’étaler un luxe insultant, dépensait pour un seul tournoi ce qui eût suffi à nourrir un an tous les pauvres d’un comté, et se vêtait de façon peu chrétienne, les hommes plus parés de bijoux que les femmes, avec des cottes pincées à la taille, si courtes qu’elles découvraient les fesses, et des chaussures terminées en si longues pointes qu’elles empêchaient de marcher. 
  Une compagnie de banque un peu sérieuse pouvait-elle à de telles gens consentir de nouveaux prêts ou fournir des laines ? Certes non. Et Giannino Baglioni, entrant à Rome, le 2 octobre, par le Ponte Milvio, était bien résolu à le dire au tribun Cola de Rienzi.

Demain "Le lis et le lion" Epilogue - Jean 1er l'inconnu - ch 2 - "La nuit du Capitole"

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