mardi 8 octobre 2019

Le lis et le lion - 4ème partie - Le boute-guerre - ch 4 - Autour de Windsor

IV  
AUTOUR DE WINDSOR 


  Autour de Windsor, la campagne est verte, largement vallonnée, amicale. Le château couronne moins la colline qu’il ne l’enveloppe, et ses rondes murailles font songer aux bras d’une géante endormie sur l’herbe. Autour de Windsor, le paysage ressemble à celui de la Normandie, du côté d’Évreux, de Beaumont ou de Conches. 
  Robert d’Artois, ce matin-là, s’en allait à cheval, au pas. Sur son poing gauche, il portait un faucon muscadin dont les serres étaient enfoncées dans le cuir épais du gant. Un seul écuyer le devançait, du côté de la rivière. 
  Robert s’ennuyait. La guerre de France ne se décidait pas. On s’était contenté, vers la fin de l’année précédente, et comme pour confirmer par un acte belliqueux le défi de la tour de Nesle, de prendre une petite île appartenant au comte de Flandre, au large de Bruges et de l’Écluse. Les Français, en retour, étaient venus brûler quelques bourgs côtiers du sud de l’Angleterre. 
  Aussitôt, à cette guerre non débutée, le pape avait imposé une trêve, et des deux côtés on y avait consenti, pour d’étranges motifs. Philippe VI, tout en ne parvenant pas à prendre au sérieux les prétentions d’Édouard à la couronne de France, avait toutefois été fort impressionné par un avis de son oncle, le roi Robert de Naples. Ce prince, érudit au point d’en devenir pédant, et l’un des deux seuls souverains du monde, avec un porphyrogénète byzantin, à jamais avoir mérité le surnom d’« Astrologue », venait de se pencher sur les cieux respectifs d’Édouard et de Philippe ; ce qu’il y avait lu l’avait assez frappé pour qu’il prît la peine d’écrire au roi de France « d’éviter de se combattre jamais au roi anglais, pour ce que celui-ci serait trop fortuné en toutes les besognes qu’il entreprendrait ». 
  Pareilles prédictions vous nouent un peu l’âme, et, si grand tournoyeur qu’on soit, on hésite avant de rompre des lances contre les étoiles. 
  Édouard III, de son côté, semblait un peu effrayé de sa propre audace. L’aventure dans laquelle il s’était lancé pouvait paraître, à bien des égards, démesurée. Il craignait que son armée ne fût pas assez nombreuse ni suffisamment entraînée ; il dépêchait vers les Flandres et l’Allemagne ambassade sur ambassade afin de renforcer sa coalition. Henry Tors-Col, quasi aveugle maintenant, l’exhortait à la prudence, tout au contraire de Robert d’Artois qui poussait à l’action immédiate. Qu’attendait donc Édouard pour se mettre en campagne ? Que les princes flamands qu’on était parvenu à rallier fussent morts ? Que Jean de Hainaut, exilé maintenant de la cour de France après y avoir été si fort en faveur, et qui vivait de nouveau à celle d’Angleterre, n’eût plus le bras assez fort pour soulever son épée ? Que les foulons de Gand et de Bruges fussent lassés et vissent moins d’avantages aux promesses non tenues du roi d’Angleterre qu’à l’obéissance au roi de France ? 
  Édouard souhaitait recevoir des assurances de l’empereur ; mais l’empereur n’allait pas risquer d’être excommunié une seconde fois avant que les troupes anglaises aient pris pied sur le Continent ! On parlait, on parlementait, on piétinait ; on manquait de courage, il fallait dire le mot. 
  Robert d’Artois avait-il à se plaindre ? En apparence, nullement. Il était pourvu de châteaux et pensions, dînait auprès du roi, buvait auprès du roi, recevait tous les égards souhaitables. Mais il était las de dépenser ses efforts, depuis trois ans, pour des gens qui ne voulaient point courir de risques, pour un jeune homme à qui il tendait une couronne, quelle couronne ! et qui ne s’en saisissait point. 
  Et puis il se sentait seul. Son exil, même doré, lui pesait. Qu’avait-il à dire à la jeune reine Philippa, sinon lui parler de son grand-père Charles de Valois, de sa grand-mère d’Anjou-Sicile ? Par moments, il prenait le sentiment d’être lui-même un ancêtre. Il aurait aimé voir la reine Isabelle, la seule personne en Angleterre avec laquelle il eût vraiment des souvenirs communs. 
  Mais la reine mère n’apparaissait plus à la cour ; elle vivait à Castle-Rising, dans le Norfolk, où son fils allait, de loin en loin, la visiter. Depuis l’exécution de Mortimer elle n’avait plus d’intérêt à rien… 
  Robert connaissait les nostalgies de l’émigré. Il pensait à Madame de Beaumont ; quel visage aurait-elle, au sortir de tant d’années de réclusion, quand il la retrouverait, si jamais ils devaient être réunis ? Reconnaîtrait-il ses fils ? Reverrait-il jamais son hôtel de Paris, son hôtel de Conches, reverrait-il la France ? 
  Du train qu’allait cette guerre qu’il s’était donné tant de mal à créer, il lui faudrait attendre d’être centenaire avant d’avoir quelque chance de revenir en sa patrie ! 
  Alors, ce matin-là, mécontent, irrité, il était parti chasser seul, pour occuper le temps et pour oublier. Mais l’herbe, souple sous les pieds du cheval, l’épaisse herbe anglaise, était encore plus touffue et plus gorgée d’eau que l’herbe du pays d’Ouche. Le ciel avait une teinte bleu pâle, avec de petits nuages déchiquetés et volant très haut ; la brise de mai caressait les haies d’aubépine fleurie et les pommiers blancs, pareils aux pommiers et aux aubépines de Normandie. 
  Robert d’Artois allait avoir bientôt cinquante ans, et qu’avait-il fait de sa vie ? Il avait bu, mangé, paillardé, chassé, voyagé, besogné pour lui-même et pour les États, tournoyé, plaidé plus qu’aucun homme en son temps. Nulle existence n’avait connu plus de vicissitudes, de tumulte et de tribulations. Mais jamais il n’avait profité du présent. Jamais il ne s’était vraiment arrêté à ce qu’il faisait, pour savourer l’instant. Son esprit constamment avait été tourné vers le lendemain, vers l’avenir. Son vin trop longtemps avait été dénaturé par le désir de le boire en Artois ; au lit de ses amours, c’était la défaite de Mahaut qui avait occupé ses pensées ; au plus joyeux tournoi, le soin de ses alliances lui faisait surveiller ses élans. Durant son errance de banni, le brouet de ses haltes, la bière de ses repos, avaient toujours été mêlés d’une âcre saveur de rancune et de haine. 
  Et aujourd’hui encore, à quoi pensait-il ? À demain, à plus tard. Une impatience rageuse l’empêchait de profiter de cette belle matinée, de ce bel horizon, de cet air doux à respirer, de cet oiseau tout à la fois sauvage et docile dont il sentait l’étreinte sur son poing… Était-ce cela qu’on appelait vivre, et de cinquante ans passés sur la terre ne restait-il que cette cendre d’espérances ? 
  Il fut tiré de ses songes amers par les cris de son écuyer posté en avant, sur une éminence. 
  — Au vol, au vol ! Oiseau, Monseigneur, oiseau ! 
  Robert se dressa sur sa selle, plissa les paupières. Le faucon muscadin, la tête enfermée dans un capuchon de cuir dont seul le bec dépassait, avait frémi sur le poing ; lui aussi connaissait la voix. Il y eut un bruit de roseaux froissés et puis un héron s’éleva des bords de la rivière. 
  — Au vol, au vol ! continuait de crier l’écuyer. 
  Le grand oiseau, volant à faible hauteur, glissait contre le vent et venait en direction de Robert. Celui-ci le laissa passer, et quand l’oiseau eut pris environ trois cents pieds d’éloignement, alors il libéra le faucon de son capuchon, et d’un large geste le lança en l’air. Le faucon décrivit trois cercles autour de la tête de son maître, descendit, rasa le sol, aperçut la proie qu’on lui destinait, et fila droit comme trait d’arbalète. Se voyant poursuivi, le héron allongea le cou pour dégorger les poissons qu’il venait d’avaler dans la rivière, et s’alléger d’autant. Mais le muscadin se rapprochait ; il montait d’essor, en tournoyant comme s’il suivait une spirale. L’autre, à grands coups d’ailes, s’élevait vers le ciel pour éviter que le rapace ne le coiffât. Il montait, montait, diminuait au regard, mais perdait de la distance, parce qu’il avait été levé contre le vent et se trouvait ralenti par sa propre envergure. Il dut rebrousser chemin, le faucon accomplit un nouveau tourbillon dans les airs et s’abattit sur lui Le héron avait fait un écart de côté, et les serres ne purent assurer leur prise. Étourdi néanmoins par le choc, l’échassier tomba de cinquante pieds, comme une pierre, et puis se remit à fuir. Le faucon fondait à nouveau sur lui Robert et son écuyer suivaient, tête levée, cette bataille où l’agilité l’emportait sur le poids, la vitesse sur la force, la méchanceté belliqueuse sur les instincts pacifiques. 
  — Vois donc ce héron, criait Robert avec passion, c’est vraiment le plus lâche oiseau qui soit. Il est large quatre fois comme mon petit émouchet, il pourrait l’assommer d’un seul coup de son long bec, et il fuit, le couard, il fuit ! Va, mon petit vaillant, cogne ! Ah ! le brave petit oiseau ! Voilà ! Voilà l’autre cède, il est pris ! 
  Il mit son cheval au galop pour gagner l’endroit où les oiseaux allaient s’abattre. Le héron avait le cou étreint dans les serres du faucon, il devait étouffer, ses vastes ailes ne battaient plus que faiblement et, dans sa chute, il entraînait son vainqueur. À quelques pieds du sol, l’oiseau de proie ouvrit les serres pour laisser sa victime choir seule et puis se rejeter sur elle et l’achever à coups de bec dans les yeux et la tête. Robert et son écuyer étaient déjà là. 
  — Au leurre, au leurre ! dit Robert. 
  L’écuyer décrocha de sa selle un pigeon mort et le jeta au faucon, pour le « leurrer ». Demi-leurre, en vérité, un faucon bien dressé devait savoir se contenter de cette récompense sans toucher à la proie. Et le vaillant petit muscadin, la face maculée de sang, dévora le pigeon mort, tout en gardant une patte posée sur le héron. 
  Du ciel descendaient lentement quelques plumes grises arrachées pendant le combat. L’écuyer mit pied à terre, ramassa l’échassier et le présenta à Robert ; un héron superbe et qui, ainsi élevé à bout de bras, avait des pattes au bec presque la longueur d’un homme. 
  — C’est vraiment trop lâche oiseau ! répéta Robert. Il n’y a presque point de plaisir à le prendre. Ces hérons sont des braillards qui s’effraient de leur ombre et se mettent à crier quand ils la voient. On devrait laisser ce gibier-là aux vilains. 
  Le faucon repu, et obéissant au sifflet, était venu se reposer sur le poing de Robert, celui-ci le recoiffa de son capuchon. Puis on reprit au petit trot la direction du château. 
  Soudain, l’écuyer entendit Robert d’Artois rire tout seul d’un éclat bref, sonore, que rien apparemment ne motivait, et qui fit broncher les chevaux. 
  Comme ils rentraient à Windsor, l’écuyer demanda : 
  — Que dois-je faire du héron, Monseigneur ? Robert leva les yeux vers la bannière royale qui flottait sur le donjon de Windsor, et son visage prit une expression moqueuse et méchante. 
  « Prends-le et accompagne-moi aux cuisines, répondit-il. Et puis tu iras quérir un ménestrel ou deux parmi ceux qui sont au château. »

Demain "Le lis et le lion" 4ème partie - ch5 - "Les voeux du héron"

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