mercredi 2 octobre 2019

Le lis et le lion - 3ème partie - ch 8 - Honneur de pair, honneur de roi

VIII 
HONNEUR DE PAIR, HONNEUR DE ROI


  Chaque tournoyeur se trouvait dans le pavillon de drap brodé où flottait sa bannière et s’y faisait équiper. D’abord les chausses de mailles auxquelles on fixait les éperons ; puis les plaques de fer qui couvraient les jambes et les bras ; ensuite le haubert de cuir épais par-dessus lequel on revêtait l’armure de corps, sorte de tonnelet de fer, articulé ou bien d’une seule pièce, selon les préférences. Venaient ensuite la cervelière de cuir pour protéger des chocs du heaume, et le heaume lui-même, empanaché ou surmonté d’emblèmes, et qui se laçait au col du haubert par des lanières de cuir. Par-dessus l’armure, on passait la cotte de soie, de couleur éclatante, longue, flottante, avec d’immenses manches festonnées qui pendaient aux épaules, et des armoiries brodées sur la poitrine. Enfin le chevalier recevait l’épée, au tranchant émoussé, et l’écu, large ou rondache. Dehors le destrier attendait, couvert d’une housse armoriée, mâchant son mors à longues branches, et le frontal protégé d’une plaque de fer sur laquelle était fixé, comme sur le heaume du maître, un aigle, un dragon, un lion, une tour ou un bouquet de plumes. Des valets d’armes tenaient les trois lances épointées dont chaque tournoyeur disposait, ainsi qu’une masse assez légère pour n’être pas meurtrière. Les gens de noblesse se promenaient entre les pavillons, venaient assister au harnachement des champions, adressaient aux amis les derniers encouragements. 
  Le petit prince Jean, fils aîné du roi, contemplait avec admiration ces préparatifs, et Jean le Fol, qui l’accompagnait, faisait des grimaces sous son bonnet à marotte. La foule populaire, nombreuse, était tenue à distance par une compagnie d’archers ; elle verrait surtout de la poussière, car, depuis quatre jours que les jouteurs piétinaient les lices, l’herbe était morte et le sol, bien qu’arrosé, se transformait en poudre. 
  Avant même que d’être à cheval, les tournoyeurs ruisselaient sous leur harnois dont les plaques de fer chauffaient au grand soleil de juillet. Ils perdraient bien quatre livres dans la journée. Les hérauts passaient en criant : 
  — Lacez heaumes, lacez heaumes, seigneurs chevaliers, et hissez bannières, pour convoyer la bannière du chef ! Les échafauds s’étaient emplis et les juges diseurs, parmi lesquels le connétable, messire Miles de Noyers et le duc de Bourbon, se trouvaient à leurs places dans la tribune centrale. Les trompes retentirent ; les tournoyeurs, aidés par leurs valets, montèrent pesamment à cheval et se rendirent, qui devant la tente du roi de France, qui devant la tente du roi de Bohême, pour se former en cortège, deux par deux, chaque chevalier suivi de son porte-bannière, jusqu’aux lices, où ils firent leur entrée. Des cordes séparaient l’enclos par moitié, dans le sens de la largeur. Les deux partis se rangèrent face à face. Après de nouvelles sonneries de trompettes, le roi d’armes s’avança pour répéter une dernière fois les conditions du tournoi. Enfin il cria : 
  — Coupez cordes, hurlez bataille, quand vous voudrez ! 
  Le duc de Bourbon n’entendait jamais ce cri sans un certain malaise, car c’était celui qu’autrefois poussait son père, Robert de Clermont, le sixième fils de Saint Louis, dans les crises de démence qui le saisissaient soudain au milieu d’un repas ou d’un conseil royal. Le duc lui-même préférait être juge plutôt que combattant. 
  Les hommes préposés avaient levé leurs haches ; les cordes se rompirent. Les porte-bannières quittèrent les rangs ; les valets à cheval, armés de tronçons de lance qui n’avaient pas plus de trois pieds, s’alignèrent contre la main courante, prêts à se porter au secours de leurs maîtres. Puis la terre trembla sous les sabots de deux cents chevaux lancés au galop les uns contre les autres ; et la mêlée s’engagea. 
  Les dames, debout dans les tribunes, criaient en suivant des yeux le heaume de leur chevalier préféré. Les juges étaient attentifs à distinguer les coups échangés afin de désigner les vainqueurs. Le choc des lances, des étriers, des armures, de toute cette ferraille, produisait un vacarme infernal. La poussière faisait écran au soleil. 
  Dès le premier affrontement, quatre chevaliers furent jetés à bas de leur destrier et vingt autres eurent leur lance rompue. Les valets, répondant aux appels qui sortaient par la ventaille des heaumes, coururent porter des lances neuves aux tournoyeurs désarmés et relever les désarçonnés qui gigotaient comme des crabes retournés. L’un d’eux avait la jambe brisée et quatre hommes durent l’emporter. 
  Miles de Noyers était maussade et, bien que juge diseur, ne s’intéressait qu’assez vaguement au spectacle. En vérité, on lui faisait perdre son temps. Il avait à présider aux travaux de la Chambre des Comptes, contrôler les arrêts du Parlement, veiller à l’administration générale du royaume. Et pour complaire au roi, il lui fallait se tenir là, à regarder des hurleurs casser des lances de frêne ! Il cachait peu ses sentiments. 
  — Tous ces tournois coûtent trop cher ; ce sont profusions inutiles, et que le peuple blâme, disait-il à ses voisins. Le roi n’entend pas ses sujets parler dans les bourgs et les campagnes. Lorsqu’il passe, il ne voit que gens courbés à lui baiser les pieds ; mais moi, je sais bien ce que me rapportent les baillis et les prévôts. Vaines dépenses d’orgueil et de futilité ! Et pendant ce temps rien ne se fait ; les ordonnances demeurent à signer pendant deux semaines ; on ne tient conseil que pour décider qui sera roi d’armes ou chevalier d’honneur. La grandeur d’un royaume ne se mesure pas à ces simulacres de chevalerie. Le roi Philippe le Bel le savait bien, qui, d’accord avec le pape Clément, avait fait interdire les tournois. 
  Le connétable Raoul de Brienne, la main en visière pour observer la mêlée, répondit : — Certes, vous ne parlez point à tort, messire, mais vous négligez cet aspect du tournoi qu’il est un bon entraînement à la guerre. 
  — Quelle guerre ? dit Miles de Noyers. Croyez-vous donc qu’on s’en ira en guerre avec ces gâteaux de noces sur la tête et ces manches festonnées qui pendent de deux aunes ? Les joutes, oui, je vous le concède, entretiennent l’habileté au combat ; mais le tournoi, depuis qu’il ne se fait plus en armure de guerre et que le chevalier ne porte plus le poids véritable, a perdu tout sens. Il est même funeste, car nos jeunes écuyers qui n’ont jamais servi à l’ost croiront qu’à l’ennemi les choses se passent de pareille façon, et qu’on attaque seulement quand on crie « coupez cordes ! ». 
  Miles de Noyers pouvait parler avec autorité, car il avait été maréchal à l’armée, du temps que son parent Gaucher de Châtillon débutait en la charge de connétable et que Brienne s’exerçait encore à la quintaine. 
  — Il est bon également que nos seigneurs apprennent à se connaître pour la croisade, dit le duc de Bourbon d’un air entendu. Miles de Noyers haussa les épaules. Cela convenait bien au duc, ce couard légendaire, de prôner la croisade ! Messire Miles était las de veiller aux affaires de la France sous un souverain que tous s’accordaient à juger admirable et que lui, par longue expérience du pouvoir, tenait pour peu capable. Une certaine fatigue survient à poursuivre des efforts dans une voie que personne n’approuve, et Miles, qui avait commencé sa carrière à la cour de Bourgogne, se demandait s’il n’allait pas bientôt y retourner. Mieux valait administrer sagement un duché que follement un royaume ; or le duc Eudes, la veille, lui avait fait une invite en ce sens. Il chercha du regard le duc dans la mêlée et vit qu’il gisait au sol, renversé par Robert d’Artois. Alors Miles de Noyers reprit intérêt au tournoi. Tandis que le duc Eudes était replacé debout par ses valets, Robert descendait de cheval et offrait à son adversaire le combat à pied. Masse et épée en main, les deux tours de fer s’avancèrent l’une vers l’autre, d’un pas un peu titubant, pour s’accabler de coups. 
  Miles surveillait Robert d’Artois, prêt à le disqualifier au premier manquement. Mais Robert observait les règles, n’attaquait pas plus bas que la ceinture, ne frappait que de taille. De sa masse d’armes, il martelait le heaume du duc de Bourgogne, écrasant le dragon qui le surmontait. Et bien que la masse ne pesât qu’une livre, l’autre devait en avoir le crâne rudement ébranlé, car il commençait à mal se défendre et son épée battait l’air plus qu’elle ne touchait Robert. En voulant esquiver, Eudes de Bourgogne perdit l’équilibre ; Robert lui posa un pied sur la poitrine et la pointe de son épée au laçage du heaume ; le duc cria merci. Il s’était rendu et devait quitter le combat. Robert se fit remonter en selle et passa au galop, fièrement, devant les tribunes. Une dame enthousiaste arracha sa manche que Robert cueillit, du bout de la lance. 
  — Monseigneur Robert devrait ces jours-ci montrer moins de superbe, dit Miles de Noyers. 
  — Bah ! dit Raoul de Brienne, le roi le protège. 
  — Jusques à quand ? répliqua Miles de Noyers. Madame Mahaut semble avoir trépassé un peu vite, et Madame Jeanne la Veuve également. Et puis, il y a cette Béatrice d’Hirson, leur dame de parage, qui a disparu, et que sa famille vainement recherche… Le duc de Bourgogne agira sagement en faisant goûter ses plats. 
  — Vous avez bien changé de sentiment à l’égard de Robert. L’autre année, vous lui paraissiez tout acquis. 
  — C’est que, l’autre année, je n’avais pas encore à instruire son affaire dont je viens de diriger la seconde enquête… 
  — Ah ! voici messire de Hainaut qui attaque, dit le connétable. 
  Jean de Hainaut, qui secondait le roi de Bohême, se dépensait follement ; il n’était pas de seigneur important, dans le parti du roi de France, qu’il ne fût venu défier ; dès à présent on savait qu’il recevrait le trophée du vainqueur. 
  Le tournoi dura une pleine heure au bout de laquelle les juges firent sonner à nouveau les trompettes, ouvrir les barrières et disjoindre les rangs. Une dizaine de chevaliers et écuyers d’Artois, néanmoins, semblaient n’avoir pas entendu le signal et assommaient avec entrain quatre seigneurs bourguignons dans un coin des lices. Robert n’était pas parmi eux, mais certainement avait inspiré quelques-uns de ses partisans ; la bagarre risquait de tourner au massacre. Le roi Philippe VI fut obligé de se faire déheaumer et, tête nue pour être reconnu, il alla, à l’admiration de tous, séparer les acharnés. Précédées des hérauts et des sonneurs, les deux troupes se reformèrent en cortège pour sortir de l’arène. 
  Ce n’était plus qu’armures faussées, cottes en lambeaux, peintures écaillées, chevaux boiteux sous des housses déchirées. La rencontre se soldait par un mort et quelques estropiés à vie. Outre messire Jean de Hainaut, auquel irait le prix offert par la reine, tous les tournoyeurs recevraient en souvenir un présent, hanap de vermeil, coupe ou écuelle d’argent. 
  Dans leurs pavillons aux portières relevées, les seigneurs se déharnachaient, montrant des visages bouillis, des mains écorchées à la jointure des gantelets, des jambes tuméfiées. En même temps on échangeait des commentaires. 
  — Mon heaume s’est faussé au tout début. C’est cela qui m’a gêné… 
  — Si le sire de Courgent ne s’était pas jeté à votre rescousse, vous auriez vu, l’ami ! 
  — Le duc Eudes n’a pas su tenir longtemps devant Monseigneur Robert ! 
  — Ah ! Brécy s’est bien comporté, je le reconnais ! 
  Rires, courroux, halètements de fatigue ; les tournoyeurs se dirigeaient vers les étuves, installées dans une grange voisine, et entraient aux baquets préparés, les princes d’abord, puis les barons, puis les chevaliers, et les écuyers en dernier. Il existait entre eux cette familiarité, amicale et solide, que créent les compétitions physiques ; mais on devinait aussi quelques rancunes tenaces. 
  Philippe VI et Robert d’Artois trempaient dans deux cuves jumelles. 
  — Beau tournoi, beau tournoi, disait Philippe. Ah ! mon frère, il faut que je te parle. 
  — Sire, mon frère, je suis tout à t’entendre. 
  La démarche qu’il avait à faire coûtait visiblement à Philippe. Mais pour parler cœur à cœur avec son cousin, son beau-frère, son ami de jeunesse et de toujours, quel meilleur moment pouvait-il trouver que celui-ci, où ils venaient de tournoyer ensemble, et où les cris qui emplissaient la grange, les grandes claques que les chevaliers s’appliquaient sur les épaules, les clapotis d’eau, la buée qui s’élevait des cuves, isolaient parfaitement leur entretien ? 
  — Robert, ton procès est mauvais parce que tes lettres sont fausses. 
  Robert dressa au-dessus du baquet ses cheveux rouges, ses joues rouges. 
  — Non, mon frère, elles sont vraies ! 
  Le roi prit un visage désolé. 
  — Robert, je t’en conjure, ne t’obstine pas en si mauvaise voie. J’ai fait pour toi le plus que j’ai pu, et contre l’avis de beaucoup, tant ma famille que dans mon Conseil. Je n’ai accepté de remettre l’Artois à la duchesse de Bourgogne que sous réserve de tes droits. J’ai imposé pour gouverner Ferry de Picquigny, un homme à toi dévoué. J’ai offert à la duchesse que l’Artois lui soit racheté pour t’être remis… 
  — Il n’était pas besoin de lui racheter l’Artois, puisqu’il est à moi ! 
  Devant tant d’obstination butée, Philippe VI eut un geste d’irritation. Il cria à son chambrier : 
  — Trousseau ! Un peu plus d’eau fraîche, je te prie. 
  Puis il poursuivit : 
  — Ce sont les communes d’Artois qui n’ont pas voulu payer le prix pour changer de maître ; qu’y puis-je ?… L’ordonnance d’ouvrir ton procès attend depuis un mois. Depuis un mois je refuse de la signer parce que je ne veux pas que mon frère soit confronté à de basses gens qui vont le souiller d’une boue dont je ne suis pas sûr qu’il se puisse laver. Chaque homme est faillible ; nul d’entre nous n’a commis que de louables choses. Tes témoins ont été payés ou menacés ; ton notaire a parlé ; les faussaires sont écroués, et leurs aveux recueillis d’avoir écrit tes lettres. 
  — Elles sont vraies, répéta Robert. 
  Philippe VI soupira. Que d’efforts faut-il faire pour sauver un homme malgré lui ! 
  — Je ne dis pas, Robert, que tu en sois vraiment coupable. Je ne dis pas, comme on le prétend, que tu aies mis la main à ces lettres. On te les a apportées, tu les as crues bonnes, tu as été trompé… 
  Robert, dans son baquet, contractait les mâchoires. 
  — Peut-être même, continua Philippe, est-ce ma propre sœur, ton épouse, qui t’a abusé. Les femmes ont de ces faussetés, parfois, croyant nous servir ! Fausseté est leur nature. Vois la mienne, qui n’a pas répugné à dérober mon sceau. 
  — Oui, les femmes sont fausses, dit Robert avec colère. Tout cela est manège de femmes monté entre ton épouse et sa belle-sœur de Bourgogne. Je ne connais point les viles gens dont on m’oppose les aveux extorqués ! 
  — Je veux également tenir pour calomnie, reprit plus bas Philippe, ce qu’on dit de la mort de ta tante… 
  — Elle avait dîné chez toi ! 
  — Mais sa fille n’y avait pas dîné, quand elle trépassa en deux jours. 
  — Je n’étais pas le seul ennemi qu’elles se fussent acquis en leur mauvaise vie, répondit Robert d’un ton de feinte indifférence. 
  Il sortit de la cuve et réclama des toiles pour se sécher. Philippe en fit autant. Ils étaient l’un devant l’autre, nus, la peau rosé, et fortement velus. Leurs serviteurs attendaient à quelques pas, avec les vêtements d’apparat sur les bras. 
  — Robert, j’attends ta réponse, dit le roi. 
  — Quelle réponse ? 
  — Que tu renonces à l’Artois, pour que je puisse éteindre l’affaire… 
  — Et pour que tu puisses aussi reprendre la parole que tu m’avais donnée avant d’être roi. Sire, mon frère, aurais-tu donc oublié qui t’a porté au trône, qui t’a rallié les pairs, qui t’a gagné ton sceptre ? 
  Philippe de Valois prit Robert par les poignets et, le regardant droit dans les yeux : 
  — Si j’avais oublié, Robert, crois-tu que je te parlerais en ce moment comme je le fais ?… Pour la dernière fois, renonce. 
  — Jamais, répondit le géant en secouant la tête. 
  — C’est au roi que tu refuses ? 
  — Oui, Sire, au roi que j’ai fait. 
  Philippe desserra les doigts. 
  — Alors, si tu ne veux point sauver ton honneur de pair, dit-il, moi je veillerai à sauver mon honneur de roi !

Demain "Le lis et le lion" 3ème partie ch9 "Les Tolomei" 

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