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dimanche 19 janvier 2020

Quand un roi perd la France - 4ème partie - ch 9 et fin - Le souper du prince

IX
LE SOUPER DU PRINCE 

 
  C’est chose qui fait songer au destin des nations, que de vous conter tout cela, qui vient de survenir… et qui marque un grand changement, un grand tournement pour le royaume… justement ici entre toutes places, justement à Verdun… Pourquoi ? Eh ! mon neveu, parce que le royaume y est né, parce que ce qu’on peut nommer le royaume de France est issu du traité signé ici-même après la bataille de Fontenoy, alors Fontanetum… vous savez bien, où nous sommes passés… entre les trois fils de Louis le Pieux. La part de Charles le Chauve y fut pauvrement découpée, d’ailleurs sans regarder les vérités du sol. Les Alpes, le Rhin eussent dû être frontières naturelles à la France, et il n’est pas de bon sens que Verdun et Metz soient terres d’Empire. 
  Or, que va-t-il en être de la France, demain ? Comment va-t-on la découper ? Peut-être n’y aura-t-il plus de France du tout, dans dix ou vingt ans, certains se le demandent sérieusement. Ils voient un gros morceau anglais, et un morceau navarrais allant d’une mer à l’autre avec toute la Langue d’oc, et un royaume d’Arles rebâti dans la mouvance de l’Empire, avec la Bourgogne en sus… 
  Chacun rêve de dépecer la faiblesse. Pour vous dire mon sentiment, je n’y crois guère, parce que l’Église, tant que je vivrai et que vivront quelques autres de ma sorte, ne permettra point cet écartèlement. Et puis le peuple a trop le souvenir et l’habitude d’une France qui fut une et grande. Les Français verront vite qu’ils ne sont rien s’ils ne sont plus du royaume, s’ils ne sont plus rassemblés dans un seul État. Mais il y aura des gués difficiles à traverser. Peut-être serez-vous mis devant des choix pénibles. Choisissez toujours, Archambaud, dans le sens du royaume, même s’il est commandé par un mauvais roi… parce que le roi peut mourir, ou être déchassé, ou tenu en captivité, mais le royaume dure. 
  La grandeur de la France, elle apparaissait, au soir de Poitiers, dans les égards mêmes que le vainqueur, ébloui de sa fortune et presque n’y croyant pas, prodiguait au vaincu. Étrange tablée que celle qui s’installa, après la bataille, au milieu d’un bois du Poitou, entre des murs de drap rouge. 
  Aux places d’honneur, éclairés par des cierges, le roi de France, son fils Philippe, Monseigneur Jacques de Bourbon, qui devenait duc puisque son père avait été tué dans la journée, le comte Jean d’Artois, les comtes de Tancarville, d’Étampes, de Dammartin, et aussi les sires de Joinville et de Parthenay, servis dans des couverts d’argent ; et répartis aux autres tables, entre des chevaliers anglais et gascons, les plus puissants et les plus riches des autres prisonniers. Le prince de Galles affectait de se lever pour servir lui-même le roi de France et lui verser le vin en abondance. 
  « Mangez, cher Sire, je vous en prie. N’ayez point regret à le faire. Car si Dieu n’a pas consenti à votre vouloir et si la besogne n’a pas tourné de votre côté, vous avez aujourd’hui conquis haut renom de prouesse, et vos hauts faits ont passé les plus grands. Certainement Monseigneur mon père vous fera tout l’honneur qu’il pourra, et s’accordera à vous si raisonnablement que vous demeurerez bons amis ensemble. Au vrai, chacun ici vous reconnaît le prix de bravoure, car en cela vous l’avez emporté sur tous. » 
  Le ton était donné. Le roi Jean se détendait. L’œil gauche tout bleu, et une entaille dans son front bas, il répondait aux politesses de son hôte. Roi-chevalier, il lui importait de se montrer tel dans la défaite. Aux autres tables, les voix montaient de timbre. Après qu’ils s’étaient durement heurtés à l’épée ou à la hache, les seigneurs des deux partis, à présent, faisaient assaut de compliments. 
  On commentait haut les péripéties de la bataille. On ne tarissait pas de louanges sur la hardiesse du jeune prince Philippe qui, lourd de mangeaille après cette dure journée, dodelinait sur son siège et glissait au sommeil. Et l’on commençait à faire les comptes. Outre les grands seigneurs, ducs, comtes et vicomtes qui étaient une vingtaine, on avait déjà pu dénombrer parmi les prisonniers plus de soixante barons et bannerets ; les simples chevaliers, écuyers et bacheliers ne pouvaient être recensés. Plus d’un double millier assurément ; on ne saurait vraiment le total que le lendemain… 
  Les morts ? Il fallait les estimer en même quantité. Le prince ordonna que ceux déjà ramassés fussent portés, dès l’aurore suivante, au couvent des frères mineurs de Poitiers, en tête les corps du duc d’Athènes, du duc de Bourbon, du comte-évêque de Châlons, pour y être enterrés avec toute la pompe et l’honneur qu’ils méritaient. Quelle procession ! Jamais couvent n’aurait vu tant de hauts hommes et de si riches lui arriver en un seul jour. Quelle fortune, en messes et dons, allait s’abattre sur les Frères Mineurs ! Et autant sur les Frères Prêcheurs. 
  Je vous dis tout de suite qu’il fallut dépaver la nef et le cloître de deux couvents pour mettre dessous, sur deux étages, les Geoffroy de Charny, les Rochechouart, les Eustache de Ribemont, les Dance de Melon, les Jean de Montmorillon, les Seguin de Cloux, les La Fayette, les La Rochedragon, les La Rochefoucault, les La Roche Pierre de Bras, les Olivier de Saint-Georges, les Imbert de Saint-Saturnin, et je pourrais encore vous en citer par vingtaines. 
  « Sait-on ce qu’il est advenu de l’Archiprêtre ? » demandait le roi. L’Archiprêtre était blessé, prisonnier d’un chevalier anglais. Combien valait l’Archiprêtre ? Avait-il gros château, grandes terres ? Son vainqueur s’informait sans vergogne. Non. Un petit manoir à Vélines. Mais que le roi l’ait nommé haussait son prix. « Je le rachèterai », dit Jean II qui, sans savoir encore ce qu’il allait coûter luimême à la France, recommençait à faire le grandiose. Alors le prince Édouard de répondre : « Pour l’amour de vous, Sire mon cousin, je rachèterai moi-même cet archiprêtre, et lui rendrai la liberté, si vous le souhaitez. » Le ton montait autour des tables. Le vin et les viandes, goulûment avalés, portaient à la tête de ces hommes fatigués, qui n’avaient rien mangé depuis le matin. Leur assemblée tenait à la fois du repas de cour après les grands tournois et de la foire aux bestiaux. Morbecque et Bertrand de Troy n’avaient pas fini de se disputer quant à la prise du roi. « C’est moi, vous dis-je ! – Que non ; j’étais sur lui, vous m’avez écarté ! – À qui a-t-il remis son gant ? » De toute manière, ce ne serait pas à eux qu’irait la rançon, énorme à coup sûr, mais au roi d’Angleterre. Prise de roi est au roi. Ce dont ils débattaient, c’était de savoir qui toucherait la pension que le roi Édouard ne manquerait pas d’accorder. À se demander s’ils n’auraient pas eu plus de profit, sinon d’honneur, à prendre un riche baron qu’ils se seraient partagé. Car on faisait des partages, si l’on avait été à deux ou trois sur le même prisonnier. Ou bien des échanges. « Donnez-moi le sire de La Tour ; je le connais, il est parent à ma bonne épouse. Je vous remettrai Mauvinet, que j’ai pris. Vous y gagnez ; il est sénéchal de Touraine. » Et le roi Jean soudain frappa du plat de la main sur la table. « Mes sires, mes bons seigneurs, j’entends que tout se fasse entre vous et ceux qui nous ont pris selon l’honneur et la noblesse. Dieu a voulu que nous soyons déconfits, mais vous voyez les égards qu’on nous prouve. Nous devons garder la chevalerie. Que nul ne s’avise de fuir ou de forfaire à la parole donnée, car je le honnirai. » On eût dit qu’il commandait, cet écrasé, et il prenait toute sa hauteur pour inviter ses barons à être bien exacts dans la captivité. Le prince de Galles qui lui versait le vin de Saint-Émilion l’en remercia. Le roi Jean le trouvait aimable, ce jeune homme. Comme il était attentif, comme il avait de belles façons. Le roi Jean eût aimé que ses fils lui ressemblassent ! Il ne résista pas, la boisson et la fatigue aidant, à lui dire : « N’avez-vous point connu Monsieur d’Espagne ? – Non, cher Sire ; je l’ai seulement affronté sur mer… » Il était courtois, le prince ; il aurait pu dire : « Je l’ai défait… » « C’était un bon ami. Vous m’en rappelez la mine et la tournure… » Et puis soudain, avec de la méchanceté dans la voix : « Ne me demandez point de rendre la liberté à mon gendre de Navarre ; cela, contre ma vie, je ne le ferai point. » Le roi Jean II, un moment, avait été grand, vraiment, un très bref moment, dans l’instant qui avait suivi sa capture. Il avait eu la grandeur de l’extrême malheur. Et voici qu’il revenait à sa nature : des manières répondant à l’image exagérée qu’il se faisait de soi, un jugement faible, des soucis futiles, des passions honteuses, des impulsions absurdes et des haines tenaces. La captivité, d’une certaine façon, n’allait pas lui déplaire, une captivité dorée, s’entend, une captivité royale. Ce faux glorieux avait rejoint son vrai destin, qui était d’être battu. Finis, pour un temps, les soucis du gouvernement, la lutte contre toutes choses adverses en son royaume, l’ennui de donner des ordres qui ne sont point suivis. À présent, il est en paix ; il peut prendre à témoin ce ciel qui lui a été contraire, se draper dans son infortune, et feindre de supporter avec noblesse la douleur d’un sort qui lui convient si bien. À d’autres le fardeau de conduire un peuple rétif ! On verra s’ils parviennent à faire mieux… « Où m’emmenez-vous, mon cousin ? demanda-t-il. – À Bordeaux, cher Sire, où je vous donnerai bel hôtel, pourvoyance, et fêtes pour vous réjouir, jusqu’à ce que vous vous accommodiez avec le roi mon père. — Est-il joie pour un roi captif ? » répondit Jean II déjà tout attentif à son personnage. Ah ! que n’avait-il accepté, au début de cette journée de Poitiers, les conditions que je lui portais ? Vit-on jamais pareil roi, en position de tout gagner le matin, sans avoir à tirer l’épée, qui peut rétablir sa loi sur le quart de son royaume, seulement en posant son seing et son sceau sur le traité que son ennemi traqué lui offre, et qui refuse… et le soir se retrouve prisonnier ! Un oui au lieu d’un non. L’acte irrattrapable. Comme celui du comte d’Harcourt, remontant l’escalier de Rouen au lieu de sortir du château. Jean d’Harcourt y a laissé la tête ; là, c’est la France entière qui risque d’en connaître agonie. Le plus surprenant, et l’injuste, c’est que ce roi absurde, obstiné seulement à gâcher ses chances, et qu’on n’aimait guère avant Poitiers, est bientôt devenu, parce qu’il est vaincu, parce qu’il est captif, objet d’admiration, de pitié et d’amour pour son peuple, pour une partie de son peuple. Jean le Brave, Jean le Bon… Et cela commença dès le souper du prince. Alors qu’ils avaient tout à reprocher à ce roi qui les avait menés au malheur, les barons et chevaliers prisonniers exaltaient son courage, sa magnanimité, que sais-je ? Ils se donnaient, les vaincus, bonne conscience et bel aspect. Quand ils rentreront, leurs familles s’étant saignées et ayant saigné leurs manants pour payer leurs rançons, ils diront, soyez-en sûr, avec superbe : « Vous ne fûtes pas comme moi auprès de notre roi Jean… » Ah ! ils la raconteront, la journée de Poitiers ! À Chauvigny, le Dauphin, qui prenait un repas triste en compagnie de ses frères et entouré seulement de quelques serviteurs, fut averti que son père était vivant, mais captif. « À vous de gouverner, à présent, Monseigneur », lui dit Saint-Venant. Il n’y a guère dans le passé, à mon savoir, princes de dix-huit ans qui aient eu à prendre le gouvernail dans une situation aussi piteuse. Un père prisonnier, une noblesse diminuée par la défaite, deux armées ennemies campant dans le pays, car il y a toujours Lancastre au-dessus de la Loire… plusieurs provinces ravagées, point de finances, des conseillers cupides, divisés et haïs, un beau-frère en forteresse mais dont les partisans bien actifs relèvent la tête plus que jamais, une capitale frémissante qu’une poignée de bourgeois ambitieux incite à l’émeute… Ajoutez à cela que le jeune homme est de chétive santé, et que sa conduite en bataille n’a pas fait grandir sa réputation. À Chauvigny, toujours ce même soir, comme il avait décidé de rentrer à Paris par le plus court, Saint-Venant lui demanda : « Quelle qualité, Monseigneur, devront donner à votre personne ceux qui parleront en son nom ? » Et le Dauphin répondit : « Celle que j’ai, Saint-Venant, celle que Dieu me désigne : lieutenant général du royaume. » Ce qui était parole sage… Il y a trois mois de cela. Rien n’est tout à fait perdu, mais rien non plus ne donne signe d’amélioration, tout au contraire. La France se défait. Et nous allons dans moins d’une semaine nous retrouver à Metz, d’où je ne vois pas trop, je vous l’avoue, quel grand bien en pourrait sortir, sauf pour l’Empereur, ni quelle grande œuvre s’y pourrait faire, entre un lieutenant du royaume, mais qui n’est pas le roi, et un légat pontifical, mais qui n’est pas le pape. Savez-vous ce qui vient de m’être dit ? La saison est si belle, et les journées sont si chaudes à Metz, où l’on attend plus de trois mille princes, prélats et seigneurs, que l’Empereur, si cette douceur se maintient, a décidé qu’il donnerait le festin de Noël au grand air, dans un jardin clos. Dîner dehors à Noël, en Lorraine, encore une chose que l’on n’avait jamais vue !

FIN 

OUF..... 

samedi 18 janvier 2020

Quand un roi perd la France - 4 ème partie - ch8 - La bataille du roi

 
VIII 
LA BATAILLE DU ROI 




  Restait la bataille du roi… Ressers-nous un peu de ce vin mosellan, Brunet… Qui donc ? L’Archiprêtre ?… Ah bon, celui de Verdun ! Je le verrai demain, ce sera bien assez tôt. Nous sommes ici pour trois jours, tant nous nous sommes avancés par ce temps de printemps qui continue, au point que les arbres ont des bourgeons, en décembre… 
  Oui, restait le roi Jean, sur le champ de Maupertuis… Maupertuis… tiens, je n’y avais pas songé. Les noms, on les répète, on ne s’avise plus de leur sens… Mauvaise issue, mauvais passage… On devrait se méfier de livrer combat dans un lieu ainsi appelé. D’abord le roi avait vu fuir en désordre, avant même l’abord de l’ennemi, les bannières que commandait son frère. Puis se défaire et disparaître, à peine engagées, les bannières de son fils. Certes, il en avait éprouvé dépit, mais sans penser que rien fût perdu pour autant. Sa seule bataille était encore plus nombreuse que tous les Anglais réunis. Un meilleur capitaine eût sans doute compris le danger et modifié aussitôt sa manœuvre. 
  Or, le roi Jean laissa aux chevaliers d’Angleterre tout le temps de répéter à son encontre la charge qui venait de si bien leur réussir. Ils ont déboulé sur lui, lances basses, et ils ont rompu son front de bataille. Pauvre Jean II ! Son père, le roi Philippe, avait été déconfit à Crécy pour avoir lancé sa chevalerie contre la piétaille, et lui se faisait étriller, à Poitiers, tout précisément pour la raison inverse. 
  « Que faut-il faire quand on affronte des gens sans honneur qui toujours emploient des armes autres que les vôtres ? » 
  C’est ce qu’il m’a dit ensuite, quand je l’ai revu. Du moment qu’il s’avançait à pied, les Anglais auraient dû, s’ils avaient été de preux hommes, rester à pied de même. Oh ! il n’est pas le seul prince qui rejette la faute de ses échecs sur un adversaire qui n’a pas joué la règle du jeu choisie par lui ! Il m’a dit aussi que la grande colère où ceci l’avait mis lui renforçait les membres. Il ne sentait plus le poids de son armure. Il avait rompu sa masse de fer, mais auparavant il avait assommé plus d’un assaillant. Il aimait mieux, d’ailleurs, assommer que pourfendre ; mais puisqu’il ne lui restait plus que sa hache d’armes à deux tranchants, il la brandissait, il la faisait tournoyer, il l’abattait. On eût dit un bûcheron fou dans une forêt d’acier. 
  De plus furieux que lui sur un champ de bataille, on n’en a guère connu. Il ne sentait rien, ni fatigue ni effroi, seulement la rage qui l’aveuglait, plus encore que le sang qui lui coulait sur la paupière gauche. Il était si sûr de gagner, tout à l’heure ; il avait la victoire dans la main ! Et tout s’est écroulé. À cause de quoi, à cause de qui ? À cause de Clermont, à cause d’Audrehem, ses méchants maréchaux trop tôt partis, à cause de son connétable, un âne ! Qu’ils crèvent, qu’ils crèvent tous ! 
  Là-dessus, il peut se rassurer, le bon roi ; ce vœu-là au moins est exaucé. Le duc d’Athènes est mort ; on le retrouvera tout à l’heure contre un buisson, le corps ouvert par un coup de vouge et piétiné par une charge. Le maréchal de Clermont est mort ; il a reçu tant de flèches que son cadavre ressemble à une roue de dindon. Audrehem est prisonnier, la cuisse traversée. 
  Rage et fureur. Tout est perdu, mais le roi Jean ne cherche qu’à tuer, tuer, tuer tout ce qui est devant lui. Et puis tant pis, mourir, le cœur éclaté ! Sa cotte d’armes bleue brodée des lis de France est en lambeaux. Il a vu tomber l’oriflamme, que le brave Geoffroy de Charny serrait contre sa poitrine ; cinq courtilliers étaient sur lui ; un bidau gallois ou un goujat irlandais, armé d’un mauvais couteau de boucher, a emporté la bannière de France. Le roi appelle les siens. « À moi, Artois ! À moi, Bourbon ! » 
  Ils étaient là il n’y a qu’un moment. Eh oui ! Mais à présent, le fils du comte Robert, le dénonciateur du roi de Navarre, le géant à petite cervelle… « Mon cousin Jean, mon cousin Jean »… est prisonnier, et son frère Charles d’Artois aussi, et Monseigneur de Bourbon, le père de la Dauphine. « À moi, Regnault, à moi l’évêque ! Fais-toi entendre de Dieu ! » 
  Si Regnault Chauveau parlait à Dieu en ce moment-là, c’était face à face. Le corps de l’évêque de Châlons gisait quelque part, les yeux clos sous la mitre de fer. Personne ne répondait plus au roi qu’une voix en mue qui lui criait : 
  « Père, père, gardez-vous ! À droite, père, gardez-vous ! » 
  Le roi a eu un moment d’espoir en voyant Landas, Voudenay et Guichard reparaître dans la bataille, à cheval. Les fuyards s’étaient-ils repris ? Les bannières des princes revenaient-elles, au galop, pour le dégager ? 
  « Où sont mes fils ? 
  — À l’abri, Sire ! » 
  Landas et Voudenay avaient chargé. Seuls. Le roi saurait plus tard qu’ils étaient morts, morts d’être retournés au combat pour qu’on ne les crût pas lâches, après avoir sauvé les princes de France. Un seul de ses fils reste au roi, le plus jeune, son préféré, Philippe, qui continue de lui crier : 
  « À gauche, père, gardez-vous ! Père, père, gardez-vous à droite… » 
  Et qui le gêne, disons bien, autant qu’il ne l’aide. Car l’épée est un peu lourde dans les mains de l’enfant pour être bien offensive, et il faut au roi Jean écarter parfois de sa longue hache cette lame inutile, afin de pouvoir porter des coups d’arrêt à ses assaillants. Mais au moins il n’a pas fui, le petit Philippe ! Soudain, Jean II se voit entouré de vingt adversaires, à pied, si pressés qu’ils se gênent les uns les autres. Il les entend crier : 
  « C’est le roi, c’est le roi, sus au roi ! » 
  Pas une cotte d’armes française dans ce cercle terrible. Sur les targes et les écus, rien que des devises anglaises ou gasconnes. 
  « Rendez-vous, rendez-vous, sinon vous êtes mort », lui crie-t-on. 
  Mais le roi fou n’entend rien. Il continue de fendre l’air avec sa hache. Comme on l’a reconnu, on se tient à distance ; dame, on veut le prendre vivant ! Et il tranche le vent à droite, à gauche, à droite surtout parce qu’à gauche il a l’œil collé par le sang… 
  « Père, gardez-vous… » 
  Un coup atteint le roi à l’épaule. Un énorme chevalier alors traverse la presse, fait brèche de son corps dans le mur d’acier, joue des cubitières, et parvient devant le roi haletant qui toujours mouline l’air. Non, ce n’est pas Jean d’Artois ; je vous l’ai dit, il est prisonnier. D’une forte voix française, le chevalier crie : 
  « Sire, Sire, rendez-vous. » 
  Le roi Jean alors s’arrête de frapper contre rien, contemple ceux qui l’entourent, qui l’enferment, et répond au chevalier : 
  « À qui me rendrais-je, à qui ? Où est mon cousin le prince de Galles ? C’est à lui que je parlerai. 
  — Sire, il n’est pas ici ; mais rendez-vous à moi, et je vous mènerai devers lui, répond le géant. 
  — Qui êtes-vous ? 
  — Je suis Denis de Morbecque, chevalier, mais depuis cinq ans au royaume d’Angleterre, puisque je ne puis demeurer au vôtre. » 
  Morbecque, condamné pour homicide et délit de guerre privée, le frère de ce Jean de Morbecque qui travaille si bien pour les Navarre, qui a négocié le traité entre Philippe d’Évreux et Édouard III. Ah ! Le sort faisait bien les choses et mettait des épices dans l’infortune pour la rendre plus amère. 
  « Je me rends à vous », dit le roi. 
  Il jeta sa hache d’armes dans l’herbe, ôta son gantelet et le tendit au gros chevalier. Et puis, un instant immobile, l’œil clos, il laissa la défaite descendre en lui. Mais voilà qu’à son entour le hourvari reprenait, qu’il était bousculé, tiré, pressé, secoué, étouffé. Les vingt gaillards criaient tous ensemble : 
  « Je l’ai pris, je l’ai pris, c’est moi qui l’ai pris ! » 
  Plus fort que tous, un Gascon gueulait : 
  « Il est à moi. J’étais le premier à l’assaillir. Et vous venez, Morbecque, quand la besogne est faite. » 
  Et Morbecque de répondre : 
  « Que clamez-vous, Troy ? Il s’est rendu à moi, pas à vous. » 
  C’est qu’elle allait rapporter gros, et d’honneur et d’argent, la prise du roi de France ! Et chacun cherchait à l’agripper pour assurer son droit. Saisi au bras par Bertrand de Troy, au col par un autre, le roi finit par être renversé dans son armure. Ils l’eussent séparé en quartiers. 
  « Seigneurs, seigneurs ! criait-il, menez-moi courtoisement, voulez-vous, et mon fils aussi, devers le prince mon cousin. Ne vous battez plus de ma prise. Je suis assez grand pour tous vous faire riches. » 
  Mais ils n’écoutaient rien. Ils continuaient de hurler : 
  « C’est moi qui l’ai pris. Il est mien ! » 
  Et ils se battaient entre eux, ces chevaliers, gueules rogues et griffes de fer levées, ils se battaient pour un roi comme des chiens pour un os. Passons à présent du côté du prince de Galles. Son bon capitaine, Jean Chandos, venait de le rejoindre sur un tertre qui dominait une grande partie du champ de bataille, et ils s’y étaient arrêtés. Leurs chevaux, les naseaux injectés de sang, le mors enveloppé de bave mousseuse, étaient couverts d’écume. Eux-mêmes haletaient. 
  « Nous nous entendions l’un l’autre prendre de grandes goulées d’air », m’a raconté Chandos. 
  La face du prince ruisselait et son camail d’acier, fixé au casque, qui enfermait le visage et les épaules, se soulevait à chaque prise d’haleine. Devant eux, ce n’étaient que haies éventrées, arbrisseaux cassés, vignes ravagées. Partout des montures et des hommes abattus. Ici un cheval n’en finissait pas de mourir, battant des fers. Là, une cuirasse rampait. Ailleurs, trois écuyers portaient au pied d’un arbre le corps d’un chevalier expirant. Partout, archers gallois et courtilliers irlandais dépouillaient les cadavres. On entendait encore dans quelques coins des cliquetis de combat. Des chevaliers anglais passaient dans la plaine serrant un des derniers Français qui cherchait sa retraite. Chandos dit : 
  « Dieu merci, la journée est vôtre, Monseigneur. 
  — Eh oui, par Dieu, elle l’est. Nous l’avons emporté ! « lui répondit le prince. 
  Et Chandos reprit : 
  « Il serait bon, je crois, que vous vous arrêtiez ici, et fassiez mettre votre bannière sur ce haut buisson. Ainsi se rallieront vers vous vos gens, qui sont fort épars. Et vous-même pourrez vous rafraîchir un petit, car je vous vois fort échauffé. Il n’y a plus à poursuivre. 
  — Je pense ainsi », dit le prince. 
  Et tandis que la bannière aux lions et aux lis était plantée sur un buisson et que les sonneurs cornaient, cornaient dans leur trompe le rappel au prince, Édouard se fit ôter son bassinet, secoua ses cheveux blonds, essuya, sa moustache trempée. Quelle journée ! Il faut bien reconnaître qu’il avait vraiment payé de sa personne, galopant sans relâche, pour se montrer à chaque troupe, encourageant ses archers, exhortant ses chevaliers, décidant des points où pousser des renforts… enfin, c’est surtout Warwick et Suffolk, ses maréchaux, qui décidaient ; mais il était toujours là pour leur dire : 
  « Allez, vous faites bien… » 
  Au vrai, il n’avait pris de lui-même qu’une seule décision, mais capitale, et qui lui méritait vraiment la gloire de toute la journée. Lorsqu’il avait vu le désordre causé dans la bannière d’Orléans par le seul reflux de la charge française, il avait aussitôt remis en selle une partie de son monde pour aller produire semblable effet dans la bataille du duc de Normandie. Lui-même était entré dans la mêlée à dix reprises. On avait eu l’impression qu’il était partout. Et chacun qui ralliait venait le lui dire. 
  « La journée est vôtre. La journée est vôtre… C’est grande date, dont les peuples garderont mémoire. La journée est vôtre, vous avez fait merveille. » 
  Ses gentilshommes du corps et de la chambre se hâtèrent à lui dresser son pavillon, sur place, et à faire avancer le chariot, soigneusement garé, qui contenait tout le nécessaire de son repas, sièges, tables, couverts, vins. Il ne pouvait pas se décider à descendre de cheval, comme si la victoire n’était pas vraiment acquise. 
  « Où est le roi de France, l’a-t-on vu ? » demandait-il à ses écuyers. 
  Il était grisé d’action. Il parcourait le tertre, prêt à quelque lutte suprême. Et soudain il aperçut, renversée dans les bruyères, une cuirasse immobile. Le chevalier était mort, abandonné de ses écuyers, sauf d’un vieux serviteur blessé, qui se cachait dans un taillis. Auprès du chevalier, son pennon : armes de France au sautoir de gueules. Le prince fit ôter le bassinet du mort. 
  Eh ! oui, Archambaud… c’est bien ce que vous pensez ; c’était mon neveu… c’était Robert de Durazzo. Je n’ai pas honte de mes larmes… Certes, son honneur propre l’avait poussé à une action que l’honneur de l’Église, et le mien, auraient dû lui défendre. Mais je le comprends. Et puis, il fut vaillant… Il n’est pas de jour où je ne prie Dieu de lui faire pardon. Le prince commanda à ses écuyers : 
  « Mettez ce chevalier sur une targe, portez-le à Poitiers et présentez-le pour moi au cardinal de Périgord, et dites-lui que je le salue. » 
  Et c’est de la sorte, oui, que j’appris que la victoire était aux Anglais. Dire que, le matin, le prince était prêt à traiter, à tout rendre de ses prises, à suspendre les armes, pour sept ans ! Il m’en fit beau reproche, le lendemain, quand nous nous revîmes à Poitiers. Ah ! il ne mâcha pas ses paroles. J’avais voulu servir les Français, je l’avais trompé sur leur force, j’avais mis tout le poids de l’Église dans la balance pour l’amener à composition. Je ne pus que lui répondre : 
  « Beau prince, vous avez épuisé les moyens de la paix, par amour de Dieu. Et la volonté de Dieu s’est fait connaître. » 
  Voilà ce que je lui dis… Mais Warwick et Suffolk étaient arrivés sur le tertre, et avec eux Lord Cobham. 
  « Avez-vous nouvelles du roi Jean ? leur demanda le prince. 
  — Non, pas de notre vue, mais nous croyons bien qu’il est mort ou pris, car il n’est point parti avec ses batailles. » 
  Alors le prince leur dit : 
  « Je vous prie, partez et chevauchez pour m’en dire la vérité. Trouvez le roi Jean. » 
  Les Anglais étaient épars, répandus sur près de deux lieues rondes, chassant l’homme, poursuivant et ferraillant. À présent que la journée était gagnée, chacun traquait pour son profit. Dame ! Tout ce que porte sur lui un chevalier pris, armes et joyaux, appartient à son vainqueur. Et ils étaient bellement adornés, les barons du roi Jean. Beaucoup avaient des ceintures d’or. Sans parler des rançons, bien sûr, qui se discuteraient et seraient fixées selon le rang du prisonnier. Les Français sont assez vaniteux pour qu’on les laisse eux-mêmes fixer le prix auquel ils s’estiment. On pouvait bien se fier à leur gloriole. 
  Alors, à chacun sa chance ! Ceux-là qui avaient eu la bonne fortune de mettre la main sur Jean d’Artois, ou le comte de Vendôme, ou le comte de Tancarville, étaient en droit de songer à se faire bâtir château. Ceux qui ne s’étaient saisis que d’un petit banneret, ou d’un simple bachelier, pourraient seulement changer le meuble de leur grand-salle et offrir quelques robes à leur dame. Et puis il y aurait les dons du prince, pour les plus hauts faits et belles prouesses. 
  « Nos hommes sont à chasser la déconfiture jusques aux portes de Poitiers », vint annoncer Jean de Grailly, capitaine de Buch. 
  Un homme de sa bannière qui revenait de là-bas avec quatre grosses prises, n’en pouvant conduire plus, lui avait appris qu’il s’y faisait grand abattis de gens, parce que les bourgeois de Poitiers avaient fermé leurs portes ; devant celles-ci, sur la chaussée, on s’était occis horriblement, et maintenant les Français se rendaient d’aussi loin qu’ils apercevaient un Anglais. De très ordinaires archers avaient jusqu’à cinq et six prisonniers. Jamais on n’avait ouï telle méchéance. 
  « Le roi Jean y est-il ? demanda le prince. 
  – Certes non. On me l’aurait dit. » 
  Et puis, au bas du tertre, Warwick et Cobham reparurent, allant à pied, la bride de leur cheval au bras, et cherchant à mettre paix parmi une vingtaine de chevaliers et écuyers qui leur faisaient escorte. En anglais, en français, en gascon, ces gens disputaient avec des grands gestes, mimant des mouvements de combat. Et devant eux, tirant ses pas, allait un homme épuisé, un peu titubant, qui, de sa main nue, tenait par le gantelet un enfant en armure. Un père et un fils qui marchaient côte à côte, tous deux portant sur la poitrine des lis de soie tailladés. 
  « Arrière ; que nul n’approche le roi, s’il n’en est requis », criait Warwick aux disputeurs. 
  Et là seulement Édouard de Galles, prince d’Aquitaine, duc de Cornouailles, connut, comprit, embrassa l’immensité de sa victoire. Le roi, le roi Jean, le chef du plus nombreux et plus puissant royaume d’Europe… L’homme et l’enfant marchaient vers lui très lentement… Ah ! cet instant qui demeurerait toujours dans la mémoire des hommes !… Le prince eut l’impression qu’il était regardé de toute la terre. Il fit un signe à ses gentilshommes, pour qu’on l’aidât à descendre de cheval. Il se sentait les cuisses raides et les reins aussi. Il se tint sur la porte de son pavillon. Le soleil, qui inclinait, traversait le boqueteau de rayons d’or. On les aurait bien surpris, tous ces hommes, en leur disant que l’heure de Vêpres était déjà passée. Édouard tendit les mains au présent que lui amenaient Warwick et Cobham, au présent de la Providence. 
  Jean de France, même courbé par le destin adverse, est de plus grande taille que lui. Il répondit au geste de son vainqueur. Et ses deux mains aussi se tendirent, l’une gantée, l’autre nue. Ils restèrent un moment ainsi, non pas s’accolant, simplement s’étreignant les mains. Et puis Édouard eut un geste qui allait toucher le cœur de tous les chevaliers. Il était fils de roi ; son prisonnier était roi couronné. Alors, toujours le tenant par les mains, il inclina profondément la tête, et il esquissa une pliure du genou. Honneur à la vaillance malheureuse… Tout ce qui grandit notre vaincu grandit notre victoire. Il y eut des gorges qui se serrèrent chez ces rudes hommes. 
  « Prenez place, Sire mon cousin, dit Édouard en invitant le roi Jean à entrer dans le pavillon. Laissez-moi vous servir le vin et les épices. Et pardonnez que, pour le souper, je vous fasse faire bien simple chère. Nous passerons à table tout à l’heure. » 
  Car on s’affairait à dresser une grande tente sur le tertre. Les gentilshommes du prince connaissaient leur devoir. Et les cuisiniers ont toujours quelques pâtés et viandes dans leurs coffres. Ce qui manquait, on alla le chercher au garde-manger des moines de Maupertuis. Le prince dit encore : 
  « Vos parents et barons auront plaisir à se joindre à vous. Je les fais appeler. Et souffrez qu’on panse cette blessure au front qui montre votre grand courage. »
Demain ‘’Quand un roi perd la France’’ 4ème partie – ch 9 – ‘’Le souper du prince’’

vendredi 17 janvier 2020

Quand un roi perd la France - 4ème partie - ch 7 - La main de Dieu

 
VII 
LA MAIN DE DIEU 


  C’est chose bien malaisée, quand on n’y fut pas, que de reconstituer une bataille, et même quand on y fut. Surtout lorsqu’elle se déroule aussi confusément que celle de Maupertuis… Elle me fut contée, quelques heures après, de vingt façons différentes, chacun ne la jugeant que de sa place et ne prenant pour important que ce qu’il avait fait. Particulièrement les battus qui, à les entendre, ne l’eussent jamais été sans la faute de leurs voisins, lesquels en disaient tout autant. 
  Ce qui ne peut être mis en doute, c’est que, aussitôt après mon départ du camp français, les deux maréchaux se prirent de bec. Le connétable, duc d’Athènes, ayant demandé au roi s’il lui plaisait d’ouïr son conseil, lui dit à peu près ceci : 
  « Sire, si vous voulez vraiment que les Anglais se rendent à votre merci, que ne les laissez-vous s’épuiser par défaut de vivres ? Car leur position est forte, mais ils ne la soutiendront guère quand ils auront le corps faible. Ils sont de toute part encerclés, et s’ils tentent sortie par la seule issue où nous pouvons nous-mêmes les forcer, nous les écraserons sans peine. Puisque nous avons attendu une journée, que ne pouvons-nous attendre encore une ou deux autres, d’autant qu’à chaque moment nous nous grossissons des retardataires qui rejoignent ? » 
  Et le maréchal de Clermont d’appuyer : 
  « Le connétable dit bien. Un peu d’attente nous donne tout à gagner, et rien à perdre. » 
  C’est alors que le maréchal d’Audrehem s’emporta. Atermoyer, toujours atermoyer ! On devrait en avoir terminé depuis la veille au soir. 
  « Vous ferez tant que vous finirez par les laisser échapper, comme souvent il advint. Regardez-les qui bougent. Ils descendent vers nous pour se fortifier plus bas et se ménager refuite. On dirait, Clermont, que vous n’avez pas grand-hâte de vous battre, et qu’il vous peine de voir les Anglais de si près. » 
  La querelle des maréchaux, il fallait bien qu’elle éclatât. Mais était-ce le moment le mieux choisi ? Clermont n’était pas homme à prendre si gros outrage en plein visage. Il renvoya, comme à la paume : 
  « Vous ne serez point si hardi aujourd’hui, Audrehem, que vous mettiez le museau de votre cheval au cul du mien. » 
  Là-dessus il rejoint les chevaliers qu’il doit entraîner à l’assaut, se fait hisser en selle, et donne de lui-même l’ordre d’attaquer. Audrehem l’imite aussitôt, et avant que le roi n’ait rien dit, ni le connétable rien commandé, voici la charge lancée, non point groupée comme il en avait été décidé, mais en deux escadrons séparés qui semblent moins se soucier de rompre l’ennemi que de se distancer ou de se poursuivre. 
  Le connétable à son tour demande son destrier et s’élance, cherchant à les rameuter. Alors le roi fait crier l’attaque pour toutes les bannières ; et tous les hommes d’armes, à pied, patauds, alourdis des cinquante ou soixante livres de fer qu’ils ont sur le dos, commencent à s’avancer dans les champs vers le chemin pentu où déjà la cavalerie s’engouffre. Cinq cents pas à franchir… 
  Là-haut, le prince de Galles, quand il a vu la charge française s’ébranler, s’est écrié : 
  « Mes beaux seigneurs, nous sommes petit nombre, mais ne vous en effrayez pas. La vertu ni la victoire ne vont forcément à grand peuple, mais là où Dieu veut les envoyer. Si nous sommes déconfits, nous n’en aurons point de blâme, et si la journée est pour nous, nous serons les plus honorés du monde. » 
  Déjà la terre tremblait au pied de la colline ; les archers gallois se tenaient genou en terre derrière leurs pieux pointus, et les premières flèches se mirent à siffler… 
  Tout d’abord le maréchal de Clermont fonça sur la bannière de Salisbury, se ruant dans la haie pour s’y faire brèche. Une pluie de flèches brisa sa charge. Ce fut une tombée atroce, au dire de ceux qui en ont réchappé. Les chevaux qui n’avaient pas été atteints allaient s’empaler sur les pieux pointus des archers gallois. De derrière la palissade, les courtilliers et bidaux surgissaient avec leurs gaudendarts, ces terribles armes à trois fins dont le croc saisit le chevalier par la chemise de mailles, et parfois par la chair, pour le jeter à bas de sa monture… dont la pointe disjoint la cuirasse à l’aine ou à l’aisselle quand l’homme est à terre, dont le croissant enfin sert à fendre le heaume… 
  Le maréchal de Clermont fut des premiers tués, et presque personne d’entre les siens ne put vraiment entamer la position anglaise. Tous défaits dans le passage conseillé par Eustache de Ribemont. Au lieu de se porter au secours de Clermont, Audrehem avait voulu le distancer en suivant le cours du Moisson pour tourner les Anglais. Il était venu donner sur les troupes du comte de Warwick dont les archers ne lui firent pas meilleur parti. 
  On devait vite apprendre que Audrehem était blessé, et prisonnier. Du duc d’Athènes, on ne savait rien. Il avait disparu dans la mêlée. L’armée avait, en quelques moments, vu disparaître ses trois chefs. Mauvais début. Mais cela ne faisait que trois cents hommes tués ou repoussés, sur vingt-cinq mille qui avançaient, pas à pas. Le roi était remonté à cheval pour dominer ce champ d’armures qui marchait, lentement. 
  Alors se produisit un étrange remous. Les rescapés de la charge Clermont, déboulant d’entre les deux haies meurtrières, leurs chevaux emportés, euxmêmes hors de sens et incapables de freiner leurs montures, vinrent donner dans la première bataille, celle du duc d’Orléans, renversant comme des pièces d’échec leurs compagnons qui s’en venaient à pied, péniblement. Oh ! ils n’en renversèrent pas beaucoup : trente ou cinquante peut-être, mais qui dans leur chute en chavirèrent le double. Du coup, voici la panique dans la bannière d’Orléans. Les premiers rangs, voulant se garer des chocs, reculent en désordre ; ceux de derrière ne savent pas pourquoi les premiers refluent ni sous quelle poussée ; et la déroute s’empare en quelques moments d’une bataille de près de six mille hommes. 
  Combattre à pied n’est pas leur habitude, sinon en champ clos, un contre un. Là, pesants comme ils sont, peinant à se déplacer, la vue rétrécie sous leurs bassinets, ils s’imaginent déjà perdus sans recours. Et tous se jettent à fuir alors qu’ils sont encore bien loin de portée du premier ennemi. 
  C’est une chose merveilleuse qu’une armée qui se repousse elle-même ! Les troupes du duc d’Orléans et le duc lui-même cédèrent ainsi un terrain que nul ne leur disputait, quelques bataillons allant chercher refuge derrière la bataille du roi, mais la plupart courant droit, si l’on peut dire courir, aux chevaux tenus par les varlets, alors que rien d’autre en vérité ne talonnait tous ces fiers hommes que la peur qu’ils s’inspiraient à eux-mêmes. Et de se faire hisser en selle pour détaler aussitôt, certains partant pliés comme des tapis en travers de leurs montures qu’ils n’étaient pas parvenus à enfourcher. Et disparaissant à travers le pays… 
  La main de Dieu, ne peut-on s’empêcher de penser… n’est-ce pas, Archambaud ?… Et seuls les mécréants oseraient en sourire. La bataille du Dauphin, elle aussi, s’était portée en avant… « Montjoie SaintDenis ! »… et n’ayant reçu aucun retour ni reflux, poursuivit son progrès. Les premiers rangs, haletants déjà de leur marche, s’engagèrent entre les mêmes haies qui avaient été funestes à Clermont, butant sur les chevaux et les hommes abattus là, un petit moment fait. Ils furent accueillis par de mêmes nuées de flèches, tirées de derrière les palissades. Il y eut grand bruit de glaives heurtés, et de cris de fureur ou de douleur. Le goulot étant fort étroit, très peu se trouvaient au choc, tous les autres derrière eux pressés et ne se pouvant plus mouvoir. 
  Jean de Landas, Voudenay, le sire Guichard aussi se tenaient, comme ils en avaient l’ordre, autour du Dauphin lequel aurait été bien en peine, et ses frères de Poitiers et de Berry comme lui, de bouger ou de commander aucun mouvement. Et puis, encore une fois, à travers les fentes d’un heaume, quand on est à pied, avec plusieurs centaines de cuirasses devant soi, le regard n’a guère de champ. À peine le Dauphin voyait-il plus loin que sa bannière, tenue par le chevalier Tristan de Meignelay. Quand les chevaliers du comte de Warwick, ceux-là qui avaient fait Audrehem prisonnier, fondirent à cheval sur le flanc de la bataille du Dauphin, il fut trop tard pour se disposer à soutenir charge. C’était bien le comble ! Ces Anglais, qui si volontiers se battaient à pied et en avaient tiré leur renommée, s’étaient remis en selle dès lors qu’ils avaient vu leurs ennemis venant à l’attaque démontés. 
  Sans avoir à être bien nombreux, ils produisirent la même carambole, mais plus durement, dans le corps de bataille du Dauphin, que celle qui s’était faite toute seule parmi les gens du duc d’Orléans. Et avec plus de confusion encore. « Gardez-vous, gardez-vous », criait-on aux trois fils du roi. Les chevaliers de Warwick poussaient vers la bannière du Dauphin, lequel Dauphin avait laissé choir sa courte lance et peinait, bousculé par les siens, à seulement soutenir son épée. Ce fut Voudenay, ou bien Guichard, on ne sait pas trop, qui le tira par le bras en lui hurlant : 
  « Suivez-nous ; vous devez vous retraire, Monseigneur ! » 
  Encore fallait-il pouvoir… Le Dauphin vit le pauvre Tristan de Meignelay navré au sol, le sang lui fuyant de la gorgière comme d’un pot fêlé et coulant sur la bannière aux armes de Normandie et du Dauphiné. Et cela, je le crains, lui donna de l’ardeur à filer. Landas et Voudenay lui ouvraient chemin dans leurs propres rangs. Ses deux frères le suivaient, pressés par Saint-Venant. Qu’il se soit tiré de ce mauvais pas, il n’y a là rien à redire, et l’on ne doit que louer ceux qui l’y ont aidé. Ils avaient mission de le conduire et protéger. Ils ne pouvaient laisser les fils de France, et surtout le premier, aux mains de l’ennemi. Tout cela est bon. 
  Que le Dauphin soit allé aux chevaux, ou qu’on ait appelé son cheval à lui, et qu’il y soit remonté, et que ses compagnons en aient fait de même, cela est juste encore, puisqu’ils venaient d’être bousculés par gens à cheval. Mais que le Dauphin alors, sans regarder en arrière, s’en soit en allé d’un roide galop, quittant le champ du combat, tout comme son oncle d’Orléans un moment auparavant, il sera malaisé de jamais faire tenir cela pour une conduite honorable. 
  Ah ! les chevaliers de l’Étoile, ce n’était pas leur journée ! Saint-Venant, qui est vieux et dévoué serviteur de la couronne, assurera toujours que ce fut lui qui prit la décision d’éloigner le Dauphin, qu’il avait déjà pu juger que la bataille du roi était mal en point, que l’héritier du trône commis à sa garde devait coûte que coûte être sauvé, et qu’il lui fallut insister fortement et presque ordonner au Dauphin d’avoir à partir, et il soutiendra cela au Dauphin lui-même… brave Saint-Venant ! 
  D’autres, hélas, ont la langue moins discrète. Les hommes de la bataille du Dauphin, voyant celui-ci s’éloigner, ne furent pas longs à se débander et s’en furent à leurs chevaux eux aussi, criant à la retraite générale. Le Dauphin courut une grande lieue, comme il était parti. Alors, le jugeant assez en sécurité, Voudenay, Landas et Guichard lui annoncèrent qu’ils s’en retournaient se battre. Il ne leur répondit rien. Et que leur aurait-il dit ? 
  « Vous repartez à l’engagement, moi je m’en écarte ; je vous fais mon compliment et mon salut » ?
  … Saint-Venant voulait également s’en retourner. Mais il fallait bien que quelqu’un restât avec le Dauphin, et les autres lui en firent obligation, comme au plus vieux et au plus sage. Ainsi Saint-Venant, avec une petite escorte qui se grossit vite, d’ailleurs, de fuyards tout affolés qu’ils rencontraient, conduisit le Dauphin s’enfermer dans le gros château de Chauvigny. Et là, paraîtil, quand ils furent arrivés, le Dauphin eut peine à retirer son gantelet, tant sa main droite était gonflée, toute violette. Et on le vit pleurer.
Demain ‘’Quand un roi perd la France’’ 4ème partie – ch 8 - ‘’La bataille du roi’’

jeudi 16 janvier 2020

Quand un roi perd la France - 4ème partie - ch 6 - Les démarches du cardinal

VI
LES DÉMARCHES DU CARDINAL 


 
  Ne vous surprenez pas, à Metz, Archambaud, de voir le Dauphin rendre l’hommage à son oncle l’Empereur. Eh bien oui, pour le Dauphiné, qui est dans la mouvance impériale… Non, non, je l’y ai fort engagé ; c’est même un des prétextes au voyage ! Cela ne diminue point la France, au contraire ; cela lui établit des droits sur le royaume d’Arles, si l’on venait à le reconstituer, puisque le Viennois jadis s’y trouvait inclus. Et puis c’est de bon exemple, pour les Anglais, de leur montrer que roi ou fils de roi, sans s’abaisser, peut consentir l’hommage à un autre souverain, quand des parties de ses États relèvent de l’antique suzeraineté de l’autre… 
  C’est la première fois, depuis bien longtemps, que l’Empereur paraît résolu à pencher un peu du côté de la France. Car jusqu’ici, et bien que sa sœur Madame Bonne ait été la première épouse du roi Jean, il était plutôt favorable aux Anglais. N’avait-il pas nommé le roi Édouard, qui s’était montré bien habile avec lui, vicaire impérial ? 
  Les grandes victoires de l’Angleterre, et l’abaissement de la France ont dû le conduire à réfléchir. Un empire anglais à côté de l’Empire ne lui sourirait guère. Il en va toujours ainsi avec les princes allemands ; ils s’emploient autant qu’ils peuvent à diminuer la France et, ensuite, ils s’aperçoivent que cela ne leur a rien rapporté, au contraire… 
  Je vous conseille, quand nous serons devant l’Empereur, et si l’on vient à parler de Crécy, de ne point trop insister sur cette bataille. En tout cas, n’en prononcez pas le nom le premier. Car, tout à la différence de son père Jean l’Aveugle, l’Empereur, qui n’était pas encore empereur, n’y a pas fait trop belle figure… Il a fui, tout bonnement, ne mâchons pas les mots… 
  Mais ne parlez pas trop de Poitiers non plus, que tout le monde forcément a en tête, et ne croyez point nécessaire d’exalter le courage malheureux des chevaliers français, cela par égard pour le Dauphin… car lui non plus ne s’est pas distingué par un excès de vaillance. C’est une des raisons pour lesquelles il a quelque peine à asseoir son autorité. Ah non ! ce ne sera pas une réunion de héros… Enfin, il a des excuses, le Dauphin ; et s’il n’est pas homme de guerre, ce n’est pas lui qui aurait manqué de saisir la chance que j’offris à son père… 
  Je vous reprends le récit de Poitiers, que nul ne pourrait vous faire plus complètement que moi, vous allez comprendre pourquoi. Nous en étions donc au samedi soir, lorsque les deux armées se savent toutes voisines l’une de l’autre, presque à se toucher, et que le prince de Galles comprend qu’il ne peut plus bouger… Le dimanche, tôt le matin, le roi entend messe, en plein champ. Une messe de guerre. Celui qui officie porte mitre et chasuble par-dessus sa cotte de mailles ; c’est Regnault Chauveau, le comte-évêque de Châlons, un de ces prélats qui conviendraient mieux à l’ordre militaire qu’aux ordres religieux… 
  Je vous vois sourire, mon neveu… oui, vous vous dites que j’appartiens à l’espèce ; mais moi, j’ai appris à me contraindre, puisque Dieu m’a désigné mon chemin. Pour Chauveau, cette armée agenouillée dans les prés mouillés de rosée, en avant du bourg de Nouaille, doit lui offrir la vision des légions célestes. Les cloches de l’abbaye de Maupertuis sonnent dans leur gros clocher carré. Et les Anglais, sur la hauteur, derrière les boqueteaux qui les dissimulent, entendent le formidable Gloria que poussent les chevaliers de France. 
  Le roi communie entouré de ses quatre fils et de son frère d’Orléans, tous en arroi de combat. Les maréchaux regardent avec quelque perplexité les jeunes princes auxquels il leur a fallu donner des commandements bien qu’ils n’aient aucune expérience de la guerre. Oui, les princes leur sont un souci. N’a-t-on pas amené jusqu’aux enfants, le jeune Philippe, le fils préféré du roi, et son cousin Charles d’Alençon ? Quatorze ans, treize ans ; quel embarras que ces cuirasses naines ! Le jeune Philippe restera auprès de son père, qui tient à le veiller lui-même ; et l’on a commis l’Archiprêtre à la protection du petit Alençon. 
  Le connétable a réparti l’armée en trois grosses batailles. La première, trente-deux bannières, est aux ordres du duc d’Orléans. La deuxième aux ordres du Dauphin, duc de Normandie, secondé de ses frères, Louis d’Anjou et Jean de Berry. Mais en vérité, le commandement est à Jean de Landas, à Thibaut de Voudenay et au sire de Saint-Venant, trois hommes de guerre qui ont charge de serrer étroitement l’héritier du trône et de le gouverner. Le roi prendrait la tête de la troisième bataille. 
  On le hisse en selle, sur son grand destrier blanc. Du regard, il parcourt son armée et s’émerveille de la voir si nombreuse et si belle. Que de heaumes, que de lances côte à côte, sur des rangs profonds ! Que de lourds chevaux qui encensent de la tête et font cliqueter leurs mors ! Aux selles pendent les épées, les masses d’armes, les haches à deux tranchants. Aux lances flottent les pennons et les banderoles. Que de couleurs vives peintes sur les écus et les targes, brodées sur les cottes des chevaliers et sur les housses de leur monture ! Tout cela poudroie, luit, scintille, éclate sous le soleil du matin. Le roi s’avance alors et s’écrie : 
  « Mes beaux sires, quand vous étiez entre vous à Paris, à Chartres, à Rouen ou à Orléans, vous menaciez les Anglais et vous souhaitiez être le bassinet en tête devant eux ; or, vous y êtes à présent ; je vous les montre. Aussi veuillez leur montrer vos talents et venger les ennuis et dépits qu’ils nous ont faits, car, sans faute, nous les battrons ! » 
  Et puis après l’énorme : 
  « Dieu y ait part. Nous le verrons ! » qui lui répond, il attend. 
  Il attend, pour donner l’ordre d’attaquer, que soit revenu Eustache de Ribemont, le bailli de Lille et de Douai, qu’il a envoyé avec un petit détachement reconnaître exactement la position anglaise. Et toute l’armée attend, dans un grand silence. Moment difficile que celui où l’on va charger et où l’ordre tarde. Car chacun alors se dit : 
  « Ce sera peut-être mon tour aujourd’hui… Je vois peut-être la terre pour la dernière fois. » 
  Et toutes les gorges sont nouées, sous la mentonnière d’acier ; et chacun se recommande à Dieu plus vivement encore que pendant la messe. Le jeu de la guerre devient tout à coup solennel et terrible. Messire Geoffroy de Charny portait l’oriflamme de France que le roi lui avait fait l’honneur de lui confier, et l’on m’a dit qu’il avait l’air tout transfiguré. Le duc d’Athènes semblait des plus tranquilles. Il savait d’expérience que, le plus gros de son travail de connétable, il l’avait assuré auparavant. Dès que le combat serait engagé, il ne verrait guère à plus de deux cents pas ni ne se ferait entendre à plus de cinquante ; on lui dépêcherait des divers points du champ de bataille des écuyers qui arriveraient ou n’arriveraient pas ; et, à ceux qui parviendraient à lui, il crierait un ordre qui serait ou ne serait pas exécuté. Qu’il soit là, qu’on puisse dépêcher à lui, qu’il fasse un geste, qu’il crie une approbation, rassurerait. Peut-être une décision à prendre dans un moment difficile… Mais dans cette grande confusion de chocs et de clameurs, ce ne serait plus lui, vraiment, qui commanderait, mais la volonté de Dieu. Et vu le nombre des Français, il semblait bien que Dieu se fût déjà prononcé. 
  Le roi Jean, lui, commençait à s’irriter parce que Eustache de Ribemont ne revenait pas. Aurait-il été pris, comme hier Auxerre et Joigny ? La sagesse serait d’envoyer une seconde reconnaissance. Mais le roi Jean ne supporte point l’attente. Il est saisi de cette coléreuse impatience qui monte en lui chaque fois que l’événement n’obéit pas tout de suite à sa volonté, et qui le rend impuissant à juger sainement des choses. Il est au bord de donner l’ordre d’attaque… tant pis, on verra bien… quand reviennent enfin messire de Ribemont et ses patrouilleurs. 
  « Alors, Eustache, quelles nouvelles ? 
  – Fort bonnes, Sire ; vous aurez, s’il plaît à Dieu, bonne victoire sur vos ennemis. 
  — Combien sont-ils ? 
  – Sire, nous les avons vus et considérés. À l’estimation, les Anglais peuvent être deux mille hommes d’armes, quatre mille archers et quinze cents ribauds. » 
  Le roi, sur son destrier blanc, a un sourire vainqueur. Il regarde les vingt-cinq mille hommes, ou presque, rangés autour de lui. 
  « Et comment est leur gîte ? 
  – Ah ! Sire, ils occupent un fort lieu. On peut tenir pour sûr qu’ils n’ont pas plus d’une bataille, et petite, à opposer aux nôtres, mais ils l’ont bien ordonnée. » 
  Et de décrire comment les Anglais sont installés, sur la hauteur, de part et d’autre d’un chemin montant, bordé de haies touffues et de buissons derrière lesquels ils ont aligné leurs archers. Pour les attaquer, il n’est d’autre voie que ce chemin, où quatre chevaux seulement pourront aller de front. De tous autres côtés, ce sont seulement vignes et bois de pins où l’on ne saurait chevaucher. 
  Les hommes d’armes anglais, leurs montures gardées à l’écart, sont tous à pied, derrière les archers qui leur font une manière de herse. Et ces archers ne seront pas légers à déconfire. 
  « Et comment, messire Eustache, conseillez-vous de nous y rendre ? » 
  Toute l’armée avait les yeux tournés vers le conciliabule qui réunissait, autour du roi, le connétable, les maréchaux et les principaux chefs de bannière. Et aussi le comte de Douglas, qui n’avait pas quitté le roi depuis Breteuil. Il y a des invités, parfois, qui coûtent cher. 
  Guillaume de Douglas dit : 
  « Nous, les Escots, c’est toujours à pied que nous avons battu les Anglais… » 
  Et Ribemont renchérit, en parlant des milices flamandes. Et voici qu’à l’heure d’engager combat, on se met à disserter d’art militaire. Ribemont a une proposition à faire, pour la disposition d’attaque. Et Guillaume de Douglas l’approuve. Et le roi invite à les écouter, puisque Ribemont est le seul qui ait exploré le terrain, et parce que Douglas est l’invité qui a si bonne connaissance des Anglais. Soudain un ordre est lancé, transmis, répété. 
  « Pied à terre ! » 
  Quoi ? Après ce grand moment de tension et d’anxiété, où chacun s’est préparé au fond de soi à affronter la mort, on ne va pas combattre ? Il se fait comme un flottement de déception. Mais si, mais si ; on va combattre, oui, mais à pied. Ne resteront à cheval que trois cents armures, qui iront, emmenées par les deux maréchaux, percer une brèche dans les lignes des archers anglais. Et, par cette brèche, les hommes d’armes s’engouffreront aussitôt, pour combattre, main à main, les hommes du prince de Galles. 
  Les chevaux sont gardés à toute proximité, pour la poursuite. Déjà Audrehem et Clermont parcourent le front des bannières pour choisir les trois cents chevaliers les plus forts, les plus hardis et les plus lourdement armés qui formeront la charge. Ils n’ont pas l’air content, les maréchaux, car ils n’ont même pas été conviés à donner leur avis. Clermont a bien tenté de se faire entendre et demandé qu’on réfléchisse un instant. Le roi l’a rabroué. 
  « Messire Eustache a vu, et messire de Douglas sait. Que nous apporterait de plus votre discours ? » 
  Le plan de l’éclaireur et de l’invité devient le plan du roi. 
  « Il n’y a qu’à nommer Ribemont maréchal et Douglas connétable », grommelle Audrehem. 
  Pour tous ceux qui ne sont pas de la charge, pied à terre, pied à terre… 
  « Ôtez vos éperons, et taillez vos lances à la longueur de cinq pieds ! » 
  Humeur et grogne dans les rangs. Ce n’était pas pour cela qu’on était venu. Et pourquoi alors avoir licencié la piétaille à Chartres, si l’on devait à présent en faire le travail ? Et puis raccourcir les lances, cela leur brisait le cœur, aux chevaliers. De belles hampes de frêne, choisies avec soin pour être tenues horizontales, coincées contre la targe, et va le galop ! Maintenant ils allaient se promener, alourdis de fer, avec des bâtons. 
  « N’oublions point qu’à Crécy… » disaient ceux qui voulaient malgré tout donner raison au roi. 
  « Crécy, toujours Crécy », répondaient les autres. 
  Ces hommes qui, la demi-heure d’avant, avaient l’âme tout exaltée d’honneur bougonnaient comme des paysans qui ont cassé un essieu de chariot. Mais le roi lui-même, pour donner l’exemple, avait renvoyé son destrier blanc et piétinait l’herbe, les talons sans éperons, faisant sauter sa masse d’armes d’une main dans l’autre. C’est au milieu de cette armée occupée à couper ses lances à coups de hache d’arçon que, arrivant de Poitiers, je dévalai au galop, couvert par la bannière du Saint-Siège, et escorté seulement de mes chevaliers et de mes meilleurs bacheliers, Guillermis, Cunhac, Élie d’Aimery, Hélie de Raymond, ceux-là avec lesquels nous voyageons. Ils ne sont pas près d’oublier ! 
  Ils vous ont conté… non ? Je descends de cheval en lançant mes rênes à La Rue ; je recoiffe mon chapeau que la course m’avait rabattu dans le dos ; Brunet défroisse ma robe, j’avance vers le roi les gants joints. Je lui dis d’entrée, avec autant de fermeté que de révérence : 
  « Sire, je vous prie et vous supplie, au nom de la foi, de surseoir un moment au combat. Je viens m’adresser à vous d’ordre et de la volonté de notre Saint-Père. Vous plaira-t-il de m’écouter ? » 
  Si surpris qu’il fût par l’arrivée, en un tel instant, de ce gêneur d’Église, que pouvait-il faire, le roi Jean, sinon me répondre, du même ton de cérémonie : 
  « Volontiers, Monseigneur cardinal. Que vous plaît-il de me dire ? » 
  Je restai un moment les yeux levés vers le ciel, comme si je le priais de m’inspirer. Et je priais, en effet ; mais aussi j’attendais que le duc d’Athènes, les maréchaux, le duc de Bourbon, l’évêque Chauveau en qui je pensais trouver un allié, Jean de Landas, Saint-Venant, Tancarville et quelques autres, dont l’Archiprêtre, se fussent rapprochés. Car ce n’étaient plus à présent paroles seul à seul ou entretiens de dîner, comme à Breteuil ou Chartres. Je voulais être entendu, non seulement du roi, mais des plus hauts hommes de France, et qu’ils soient bien témoins de ma démarche. 
  « Très cher Sire, repris-je, vous avez ici la fleur de la chevalerie de votre royaume, en multitude, contre une poignée de gens que sont les Anglais au regard de vous. Ils ne peuvent tenir contre votre force ; et il serait plus honorable pour vous qu’ils se missent à votre merci sans bataille, plutôt que d’aventurer toute cette chevalerie, et de faire périr de bons chrétiens de part et d’autre. Je vous dis ceci sur l’ordonnance de notre très Saint-Père le pape, qui m’a mandé comme son nonce, avec toute son autorité, afin d’aider à la paix, selon le commandement de Dieu qui la veut entre les peuples chrétiens. Aussi je vous prie de souffrir, au nom du Seigneur, que je chevauche vers le prince de Galles, pour lui remontrer en quel danger vous le tenez, et lui parler raison. » 
  S’il avait pu me mordre, le roi Jean, je crois qu’il l’aurait fait. Mais un cardinal sur un champ de bataille cela ne laisse pas d’impressionner. Et le duc d’Athènes hochait le front, et le maréchal de Clermont, et Monseigneur de Bourbon. J’ajoutai : 
  « Très cher Sire, nous sommes dimanche, jour du Seigneur, et vous venez d’entendre messe. Vous plairait-il de surseoir au travail de mort le jour consacré au Seigneur ? Laissez au moins que j’aille parler au prince. » 
  Le roi Jean regarda ses seigneurs autour de lui, et comprit que lui, le roi très chrétien, ne pouvait point ne pas déférer à ma demande. Si jamais quelque accident funeste survenait, on l’en tiendrait pour coupable et l’on y verrait le châtiment de Dieu. 
  « Soit, Monseigneur, me dit-il. Il nous plaît de nous accorder à votre souhait. Mais revenez sans tarder. » 
  J’eus alors une bouffée d’orgueil… le bon Dieu m’en pardonne… Je connus la suprématie de l’homme d’Église, du prince de Dieu, sur les rois temporels. Eussé-je été comte de Périgord, au lieu de votre père, jamais je n’aurais été investi de cette puissance-là. Et je pensai que j’accomplissais la tâche de ma vie. 
  Toujours escorté de mes quelques lances, toujours signalé par la bannière de la papauté, je piquai vers la hauteur, par le chemin qu’avait éclairé Ribemont, en direction du petit bois où campait le prince de Galles. 
  « Prince, mon beau fils… » car cette fois, quand je fus devant lui, je ne lui donnai plus du Monseigneur, pour mieux lui laisser sentir sa faiblesse…
   « si vous aviez justement considéré la puissance du roi de France comme je viens de le faire, vous me laisseriez tenter une convention entre vous, et de vous accorder, si je le puis. » 
  Et je lui dénombrai l’armée de France que j’avais pu contempler devant le bourg de Nouaille. 
  « Voyez où vous êtes, et combien vous êtes… Croyez-vous donc que vous pourrez tenir longtemps ? » 
  Eh non, il ne pourrait longtemps tenir, et il le savait bien. Son seul avantage, c’était le terrain ; son retranchement était vraiment le meilleur qu’on pût trouver. Mais ses hommes déjà commençaient à souffrir de la soif, car il n’y avait pas d’eau sur cette colline ; il eût fallu pouvoir aller en puiser au ruisseau, le Moisson, qui coulait en bas ; or les Français le tenaient. Des vivres, il n’en était guère pourvu que pour une journée. Il avait perdu son beau rire blanc sous ses moustaches à la saxonne, le prince ravageur ! S’il n’avait pas été qui il était, au milieu de ses chevaliers, Chandos, Grailly, Warwick, Suffolk, qui l’observaient, il serait convenu de ce qu’eux-mêmes pensaient, que leur situation ne permettait plus d’espérance. À moins d’un miracle… et le miracle, c’était peut-être moi qui le lui apportais. Néanmoins, par souci de grandeur, il discuta un peu : 
  « Je vous l’ai dit à Montbazon, Monseigneur de Périgord, je ne saurais traiter sans l’ordre du roi mon père… 
  — Beau prince, au-dessus de l’ordre des rois, il y a l’ordre de Dieu. Ni votre père le roi Édouard, sur son trône de Londres, ni Dieu sur le trône du ciel ne vous pardonneraient de faire perdre la vie à tant de bonnes et braves gens remis à votre protection, si vous pouvez agir autrement. Acceptez-vous que je discute les conditions où vous pourriez, sans perdre l’honneur, épargner un combat bien cruel et bien douteux ? » 
  Armure noire et robe rouge face à face. Le heaume aux trois plumes blanches interrogeait mon chapeau rouge et semblait en compter les glands de soie. Enfin le heaume fit un signe d’acquiescement. Le chemin d’Eustache dévalé, où j’aperçus les archers anglais en rangs tassés, derrière les palissades de pieux qu’ils avaient plantés, et me voici revenu devant le roi Jean. Je tombai en pleine palabre ; et je compris, à certains regards qui m’accueillirent, que tout le monde n’avait pas dit du bien de moi. L’Archiprêtre se balançait, efflanqué, goguenard, sous son chapeau de Montauban. 
  « Sire, dis-je, j’ai bien vu les Anglais. Vous n’avez point à vous hâter de les combattre, et vous ne perdez rien à vous reposer un peu. Car, placés comme ils sont, ils ne peuvent vous fuir, ni vous échapper. Je pense en vérité que vous les pourrez avoir sans coup férir. Aussi je vous prie que vous leur accordiez répit jusques à demain, au soleil levant. » 
  Sans coup férir… J’en vis plusieurs, comme le comte Jean d’Artois, Douglas, Tancarville lui-même, qui bronchèrent sous le mot et secouèrent le col. Ils avaient envie de férir. J’insistai : 
  « Sire, n’accordez rien si vous le voulez à votre ennemi, mais accordez son jour à Dieu. » 
  Le connétable et le maréchal de Clermont penchaient pour cette suspension d’armes… 
  « Attendons de savoir, Sire, ce que l’Anglais propose et ce que nous en pouvons exiger ; nous n’y risquons rien… » 
  En revanche, Audrehem, oh ! simplement parce que, Clermont étant d’un avis, il était de l’autre… disait assez haut pour que je l’entendisse : 
  « Sommes-nous donc là pour batailler ou pour écouter prêche ? » 
  Eustache de Ribemont, parce que sa disposition de combat avait été adoptée par le roi, et qu’il était tout énervé de la voir en œuvre, poussait à l’engagement immédiat. Et Chauveau, le comte-évêque de Châlons qui portait heaume en forme de mitre, peint en violet, le voilà soudain qui s’agite et presque s’emporte. 
  « Est-ce le devoir de l’Église, messire cardinal, que de laisser des pillards et des parjures s’en repartir sans châtiment ? » 
  Là, je me fâche un peu. 
  « Est-ce le devoir d’un serviteur de l’Église, messire évêque, que de refuser la trêve à Dieu ? Veuillez apprendre, si vous ne le savez pas, que j’ai pouvoir d’ôter office et bénéfices à tout ecclésiastique qui voudrait entraver mes efforts de paix… La Providence punit les présomptueux, messire. Laissez donc au roi l’honneur de montrer sa grandeur, s’il le veut… Sire, vous tenez tout en vos mains ; Dieu décide à travers vous. » 
  Le compliment avait porté. Le roi tergiversa quelque temps encore, tandis que je continuais de plaider, assaisonnant mon propos de compliments gros comme les Alpes. Quel prince, depuis Saint Louis, avait montré tel exemple que celui qu’il pouvait donner ? Toute la chrétienté allait admirer un geste de preux, et viendrait désormais demander arbitrage à sa sagesse ou secours à sa puissance ! 
  « Faites dresser mon pavillon, dit le roi à ses écuyers. Soit, Monseigneur cardinal ; je me tiendrai ici jusqu’à demain, au soleil levant, pour l’amour de vous. 
  — Pour l’amour de Dieu, Sire ; seulement pour l’amour de Dieu. » 
  Et je repars. Six fois au long de la journée, je devais faire la navette, allant suggérer à l’un les conditions d’un accord, venant les rapporter à l’autre ; et chaque fois, passant entre les haies des archers gallois vêtus de leur livrée mi-partie blanche et verte, je me disais que si quelques-uns, se méprenant, me lançaient une volée de flèches, je serais bien assaisonné. 
  Le roi Jean jouait aux dés, pour passer le temps, sous son pavillon de drap vermeil. Tout à l’alentour, l’armée s’interrogeait. Bataille ou pas bataille ? Et l’on en disputait ferme jusque devant le roi. Il y avait les sages, il y avait les bravaches, il y avait les timorés, il y avait les coléreux… Chacun s’autorisait à donner un avis. 
  En vérité, le roi Jean restait indécis. Je ne pense pas qu’il se posa un seul moment la question du bien général. Il ne se posait que la question de sa gloire personnelle qu’il confondait avec le bien de son peuple. Après nombre de revers et de déboires, qu’est-ce donc qui grandirait le plus sa figure, une victoire par les armes ou par la négociation ? Car l’idée d’une défaite bien sûr ne le pouvait effleurer, non plus qu’aucun de ses conseillers. Or les offres que je lui portais, voyage après voyage, n’étaient point négligeables. Au premier, le prince de Galles consentait à rendre tout le butin qu’il avait fait au cours de sa chevauchée, ainsi que tous les prisonniers, sans demander rançon. Au second, il acceptait de remettre toutes les places et châteaux conquis, et tenait pour nuls les hommages et ralliements. À la troisième navette, c’était une somme d’or, en réparation de ce qu’il avait détruit, non seulement pendant l’été, mais encore dans les terres de Languedoc l’année précédente. Autant dire que de ses deux expéditions, le prince Édouard ne conservait aucun profit. Le roi Jean exigeait plus encore ? Soit. J’obtins du prince le retrait de toutes garnisons placées en dehors de l’Aquitaine… c’était un succès de belle taille… et l’engagement de ne jamais traiter dans l’avenir ni avec le comte de Foix… à ce propos, Phœbus était dans l’armée du roi, mais je ne le vis pas ; il se tenait fort à l’écart… ni avec aucun parent du roi, ce qui visait précisément Navarre. 
  Le prince cédait beaucoup ; il cédait plus que je n’aurais cru. Et pourtant je devinais qu’au fond de lui il ne pensait pas qu’il serait dispensé de combattre. Trêve n’interdit pas de travailler. Aussi tout le jour il employa ses hommes à fortifier leur position. Les archers doublaient les haies de pieux épointés aux deux bouts, pour se faire des herses de défense. Ils abattaient des arbres qu’ils tiraient en travers des passages que pourrait emprunter l’adversaire. Le comte de Suffolk, maréchal de l’ost anglais, inspectait chaque troupe l’une après l’autre. 
  Les comtes de Warwick et de Salisbury, le sire d’Audley participaient à nos entrevues et m’escortaient à travers le camp. Le jour baissait quand j’apportai au roi Jean une ultime proposition que j’avais moi-même avancée. Le prince était prêt à jurer et signer que, pendant sept ans entiers, il ne s’armerait pas ni n’entreprendrait rien contre le royaume de France. Nous étions donc tout au bord de la paix générale. 
  « Oh ! On connaît les Anglais, dit l’évêque Chauveau. Ils jurent, et puis renient leur parole. » 
  Je répliquai qu’ils auraient peine à renier un engagement pris par-devant le légat papal ; je serais signataire à la convention. 
  « Je vous donnerai réponse au soleil levant », dit le roi. 
  Et je m’en allai loger à l’abbaye de Maupertuis. Jamais je n’avais tant chevauché dans une même journée, ni tant discuté. Si recru de fatigue que je fusse, je pris le temps de bien prier, de tout mon cœur. Je me fis éveiller à la pointe du jour. Le soleil commençait juste à jaillir quand je me présentai derechef devant le tref du roi Jean. Au soleil levant, aurait-il dit. On ne pouvait être plus exact que moi. J’eus une mauvaise impression. Toute l’armée de France était sous les armes, en ordre de bataille, à pied, sauf les trois cents désignés pour la charge, et n’attendant que le signal d’attaquer. 
  « Monseigneur cardinal, me déclare brièvement le roi, je n’accepterai de renoncer au combat que si le prince Édouard et cent de ses chevaliers, à mon choix, se viennent mettre en ma prison. 
  – Sire, c’est là demande trop grosse et contraire à l’honneur ; elle rend inutiles tous nos pourparlers d’hier. J’ai pris suffisante connaissance du prince de Galles pour savoir qu’il ne la considérera même pas. Il n’est pas homme à capituler sans combattre, et à venir se livrer en vos mains avec la fleur de la chevalerie anglaise, dût ce jour être pour lui le dernier. Le feriez-vous, ou aucun de vos chevaliers de l’Étoile, si vous en étiez en sa place ? 
  – Certes non ! 
  — Alors, Sire, il me paraît vain que j’aille porter une requête avancée seulement pour qu’elle soit repoussée. 
  – Monseigneur cardinal, je vous sais gré de vos offices ; mais le soleil est levé. Veuillez vous retirer du champ. » 
  Derrière le roi, ils se regardaient par leur ventaille, et échangeaient sourires et clins d’œil, l’évêque Chauveau, Jean d’Artois, Douglas, Eustache de Ribemont et même Audrehem et bien sûr l’Archiprêtre, aussi contents, semblait-il, d’avoir fait échec au légat du pape qu’ils le seraient d’aplatir les Anglais. 
  Un instant, je balançai, tant la colère me montait au nez, à lâcher que j’avais pouvoir d’excommunication. Mais quoi ? Quel effet cela aurait-il eu ? Les Français seraient tout de même partis à l’attaque, et je n’aurais gagné que de mettre en plus grande évidence l’impuissance de l’Église. J’ajoutai seulement : 
  « Dieu jugera, Sire, lequel de vous deux se sera montré le meilleur chrétien. » 
  Et je remontai, pour la dernière fois, vers les boqueteaux. J’enrageais. 
  « Qu’ils crèvent tous, ces fous ! me disais-je en galopant. Le Seigneur n’aura pas besoin de les trier ; ils sont tous bons pour sa fournaise. » 
  Arrivé devant le prince de Galles, je lui dis : « Beau fils, faites ce que vous pourrez ; il vous faut combattre. Je n’ai pu trouver nulle grâce d’accord avec le roi de France. 
  – Nous battre est bien notre intention, me répondit le prince. Que Dieu m’aide ! » 
  Là-dessus, je m’en repartis, fort amer et dépité, vers Poitiers. Or ce fut le moment que choisit mon neveu de Durazzo pour me dire : 
  « Je vous prie de me relever de mon service, mon oncle. Je veux aller combattre. 
  – Et avec qui ? lui criai-je. 
  — Avec les Français, bien sûr ! 
  — Tu ne les trouves donc pas assez nombreux ? 
  — Mon oncle, comprenez qu’il va y avoir bataille, et il n’est pas digne d’un chevalier de n’y pas prendre part. Et messire de Heredia vous en prie aussi… » 
  J’aurais dû le tancer bien fort, lui dire qu’il était requis par le Saint-Siège pour m’escorter dans ma mission de paix, et que, tout au contraire d’acte de noblesse, ce pourrait être regardé comme une forfaiture d’avoir rejoint l’un des deux partis. J’aurais dû lui ordonner, simplement, de rester… Mais j’étais las, j’étais irrité. Et d’une certaine façon, je le comprenais. J’aurais eu envie de prendre une lance, moi aussi et de charger je ne sais trop qui, l’évêque Chauveau… Alors je lui criai : 
  « Allez au Diable, tous les deux ! Et grand bien vous fasse ! » 
  C’est la dernière parole que j’adressai à mon neveu Robert. Je me la reproche, je me la reproche bien fort…
Demain ‘’Quand un roi perd la France’’ 4ème partie – ch 7 - ‘’La main de Dieu’’