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vendredi 7 juin 2019

Les rois maudits - La louve de France - 4ème partie - ch 9 - Le fer rouge - FIN


IX
LE FER ROUGE 


 
  Comparé aux forteresses démesurées de Kenilworth ou de Corfe, Berkeley peut être regardé comme un petit château. Ses pierres de teinte rose, ses dimensions humaines, ne le rendent en rien effrayant… Il communique directement avec le cimetière qui entoure l’église et où les dalles, en quelques années, se couvrent d’une petite mousse verte, fine comme un tissu de soie. 
  Thomas de Berkeley, assez brave jeune homme que n’animait aucune férocité à l’égard de son semblable, ne possédait pas de raisons toutefois de se montrer bienveillant à l’excès envers l’ancien roi Édouard II qui l’avait tenu quatre ans en prison à Wallingford, en compagnie de son père Maurice, mort pendant cette détention. En revanche, tout l’incitait au dévouement envers son puissant beau-père, Roger Mortimer, dont il avait épousé la fille aînée en 1320, qu’il avait suivi dans la révolte de 1322, et auquel il devait sa délivrance, l’année précédente. Thomas recevait la considérable somme de cent shillings par jour pour la garde et l’hébergement du roi déchu. Ni sa femme Marguerite Mortimer, ni sa sœur Éva, l’épouse de John Maltravers, n’étaient non plus de mauvaises personnes. 
  N’aurait-il eu affaire qu’à la famille Berkeley, Édouard II eût trouvé le séjour acceptable. Par malheur, il lui fallait subir les trois tourmenteurs, le Maltravers, le Gournay et leur barbier Ogle. Ceux-ci ne laissaient pas de répit à l’ancien roi ; ils avaient l’esprit fécond en cruauté, et ils se livraient à une sorte de compétition, rivalisant d’invention et de raffinement dans le supplice. Maltravers avait imaginé d’installer Édouard, à l’intérieur du keep, dans un réduit circulaire de quelques pieds de diamètre au centre duquel s’ouvrait un ancien puits maintenant asséché. Aucune margelle n’entourait le puits. Il eût suffi d’un faux mouvement pour que le prisonnier tombât dans cette oubliette. Aussi Édouard devait-il rester constamment attentif ; cet homme de quarante-quatre ans, mais qui maintenant en paraissait plus de soixante, demeurait là, gisant sur une brassée de paille, le corps collé contre la muraille ou ne se déplaçait qu’en rampant, et lorsqu’il s’assoupissait, il se réveillait aussitôt, tout en sueur, craignant de s’être rapproché du vide. 
  À ce supplice de la peur, Gournay en ajouta un autre, celui de l’odeur. Il faisait ramasser dans la campagne des charognes de bêtes puantes, blaireaux pris au terrier, renards, putois, et aussi les oiseaux morts, bien pourris, que l’on jetait dans le puits afin que la pestilence qu’ils dégageaient infestât le peu d’air dont disposait le prisonnier. 
  — Voilà de la bonne venaison pour le crétin ! disaient les trois tortionnaires, chaque matin, quand ils voyaient arriver la cargaison de bêtes mortes. 
  Eux-mêmes n’avaient pas le nez très fin car ils se tenaient ensemble, ou à tour de rôle, dans une petite pièce en haut de l’escalier du keep et qui commandait le réduit où s’anémiait le roi. D’écœurantes bouffées venaient parfois jusqu’à eux ; mais c’était alors l’occasion de grosses plaisanteries : 
  — Ce qu’il peut puer, le gâteux ! s’écriaient-ils en abattant leurs cornets à dés et en lampant leurs pots de bière. 
  Le jour où leur parvint la lettre d’Adam Orleton, ils se concertèrent longuement. Le frère Guillaume leur avait traduit la missive, sans hésiter le moins du monde sur son sens véritable, mais en leur faisant apprécier l’habile ambiguïté de la rédaction. Les trois méchants s’en étaient frappé les cuisses pendant un quart d’heure, en répétant : « bonum est… bonum est ! » et en se tordant de rire. Le chevaucheur un peu obtus qu’on leur avait dépêché avait fidèlement délivré son message oral : « Sans traces. » C’était là-dessus précisément qu’ils se consultaient. 
  — Ils ont vraiment d’étranges exigences, les gens de la cour, évêques et autres Lords ! dit Maltravers. Ils vous commandent de tuer et que cela ne se voie pas. 
  Comment procéder ? Le poison laissait les corps noirs ; et puis le poison, il fallait s’en fournir auprès de gens qui pouvaient parler. La strangulation ? La marque du lacet demeure autour du cou, et la face reste toute bleue. Ce fut Ogle, l’ancien barbier de la tour de Londres, qui eut le trait de génie. Thomas Gournay apporta au plan proposé quelques perfectionnements ; et Maltravers rit bien fort, découvrant les gencives en même temps que les dents. 
  — Il sera puni par où il a péché ! s’écria-t-il. 
  L’idée lui semblait vraiment astucieuse. 
  — Mais il nous faudra bien être quatre, pour le moins, dit Gournay. Berkeley devra nous prêter la main. 
  — Ah ! tu sais comment est mon beau-frère Thomas, répondit Maltravers. Il touche ses cinq livres la journée, mais il a le cœur sensible. Il serait plus gênant qu’utile. 
  — Le gros Towurlee, pour la promesse de quelques shillings, nous aidera volontiers, dit Ogle. Et puis il est si bête que, même s’il parle, personne ne le croira. 
  On attendit le soir. Gournay fit préparer aux cuisines un excellent repas pour le prisonnier, avec un pâté moelleux, de petits oiseaux rôtis sur broche, une queue de bœuf en sauce. Édouard n’avait pas fait pareil souper depuis les soirées de Kenilworth, chez son cousin Tors-Col. Il fut tout étonné, un peu inquiet d’abord, puis réconforté, par cette chère inhabituelle. Au lieu de lui jeter une écuelle qu’il devait loger au bord de la fosse puante, on l’avait installé dans la pièce attenante, sur une escabelle, ce qui lui semblait un confort miraculeux ; et il dégustait ces mets dont il avait presque oublié le goût. On ne lui ménageait pas le vin non plus, un bon vin claret que Thomas de Berkeley faisait venir d’Aquitaine. 
  Les trois geôliers assistaient à cette ripaille en échangeant des clins d’œil. 
  — Il n’aura même pas le temps de le digérer, souffla Maltravers à Gournay. 
  Le colosse Towurlee se tenait dans la porte qu’il obstruait complètement. 
  — Voilà, on se sent mieux à présent, n’est-il pas vrai, my Lord, dit Gournay quand l’ancien souverain eut terminé son repas. Maintenant on va te conduire dans une bonne chambre où tu trouveras un lit de plumes. 
  Le prisonnier au crâne rasé, au long menton tremblant, regarda ses gardiens avec surprise. 
  — Vous avez reçu de nouveaux ordres ? demanda-t-il. 
  Son ton était plein d’humilité craintive. 
  — Ah oui ! pour sûr, on a reçu des ordres et l’on va bien te traiter, my Lord ! répondit Maltravers. On t’a même commandé du feu, là où tu vas dormir, parce que les soirées commencent à fraîchir, n’est-ce pas Gournay ? Eh ! c’est la saison qui le veut ; on est déjà fin septembre. 
  On fit descendre au roi l’étroit escalier, puis traverser la cour herbue du keep, puis remonter de l’autre côté, dans la muraille. Ses geôliers avaient dit vrai ; ils le menaient à une chambre, pas une chambre de palais, bien sûr, mais une bonne pièce, propre et passée à la chaux, avec un lit à gros matelas de plumes, et un brasero, plein de tisons ardents. Il faisait presque trop chaud. Le vin, la chaleur… Le roi déchu sentait la tête lui tourner un peu. Suffisait-il donc d’un bon repas pour reprendre espérance ? 
  Quels étaient les nouveaux ordres et pourquoi lui témoignait-on tant d’égards soudains ? Une révolte dans le royaume peut-être ; Mortimer tombé en disgrâce… Ou simplement le jeune roi s’était inquiété enfin du sort de son père et avait exigé qu’on le traitât de façon humaine… Mais, si même il y avait révolte, si même tout le peuple s’était soulevé en sa faveur, jamais Édouard n’accepterait de reprendre son trône, jamais, il en faisait serment à Dieu. Parce que roi de nouveau, il recommencerait à commettre des fautes ; il n’était pas fait pour régner. Un calme couvent, voilà tout ce qu’il souhaitait, et pouvoir se promener dans un beau jardin, être servi de mets à son goût… prier aussi. Et puis se laisser repousser la barbe et les cheveux, à moins qu’il ne gardât la tonsure… 
  Quelle négligence de l’âme et quelle ingratitude que de ne pas remercier le Créateur de ces simples choses qui suffisent à rendre une vie agréable, une nourriture savoureuse, une chambre chaude… Il y avait un tisonnier dans le poêle à braise. 
  — Étends-toi donc, my Lord ! La couche est bonne, tu verras, dit Gournay. Et de fait, le matelas était doux. Retrouver un vrai lit, quel bienfait ! 
  Mais pourquoi les trois autres restaient-ils là ? Maltravers était assis sur une escabelle, les cheveux pendant sur les oreilles, les mains entre les genoux, et regardait le roi. Gournay tisonnait le feu. Le barbier Ogle tenait une corne de bœuf à la main et une petite scie. 
  — Dors, Sire Édouard, ne t’occupe pas de nous, nous avons à travailler, insista Gournay. 
  — Que fais-tu, Ogle ? demanda le roi. Tu tailles une corne pour boire ? — Non, my Lord, pas pour boire. Je taille une corne, voilà tout. 
  Puis, se tournant vers Gournay et marquant une place sur la corne, avec l’ongle du pouce, le barbier dit : 
  — Je crois que c’est la bonne longueur, ne pensez-vous pas ? 
  Le rouquin au visage de truie regarda par-dessus son épaule et répondit : 
  — Oui, cela doit convenir. Bonum est. 
  Puis il se remit à éventer le feu. La scie criait sur la corne de bœuf. Quand celle-ci fut partagée, le barbier en tendit la partie effilée à Gournay, qui la prit, l’examina, y enfonça le tisonnier rouge. Une âcre odeur s’échappa qui d’un coup empesta la pièce. Le tisonnier ressortit par la pointe brûlée de la corne. Gournay le remit au feu. 
  Comment voulait-on que le roi dormît avec tout ce travail autour de lui ? Ne l’avait-on éloigné de l’oubliette aux charognes que pour l’enfumer à présent avec de la corne brûlée ? Soudain Maltravers, toujours assis et toujours regardant Édouard, lui demanda : 
  — Ton Despenser que tu aimais tant, avait-il la parure solide ? 
  Les deux autres s’esclaffèrent. À cause de ce nom prononcé, Édouard sentit comme un déchirement dans son esprit et comprit que ces gens allaient l’exécuter sur l’heure. Se préparaient-ils à lui infliger le même et atroce traitement qu’à Hugh le Jeune ? 
  — Vous n’allez pas faire cela ? Vous n’allez pas me tuer ? s’écria-t-il, s’étant brusquement redressé sur son lit. 
  — Nous, te tuer, Sire Édouard ? dit Gournay sans même se retourner. Qui pourrait te faire croire cela ?… Nous avons des ordres. Bonum est, bonum est… 
  — Allons, recouche-toi, dit Maltravers. 
  Mais Édouard ne se recouchait pas. Son regard, dans sa tête toute chauve et amaigrie, allait, comme celui d’une bête piégée, de la nuque rousse de Thomas Gournay au long visage jaune de Maltravers et aux joues poupines du barbier. Gournay avait ressorti le tisonnier du feu et en examinait l’extrémité incandescente. 
  — Towurlee ! appela-t-il. La table ! 
  Le colosse, qui attendait dans la pièce voisine, entra soulevant une lourde table. Maltravers alla refermer la porte et y donna un tour de clé. Pourquoi cette table, cette épaisse planche de chêne, qu’on posait ordinairement sur des tréteaux ? Il n’y avait pas de tréteaux dans la pièce. Et parmi tant de choses étranges qui se passaient autour du roi, cette table tenue à bout de bras par un géant devenait l’objet le plus insolite, le plus effrayant. Comment pouvait-on tuer avec une table ? Ce fut la dernière pensée claire qu’eut le roi. 
  — Allons ! dit Gournay faisant signe à Ogle. Ils s’approchèrent, chacun d’un côté du lit, se jetant sur Édouard, le tournèrent pour le mettre à plat-ventre. 
  — Ah ! les gueux, les gueux ! cria-t-il. Non, vous n’allez pas me tuer. 
  Il s’agitait, se débattait, et Maltravers était venu leur prêter la main, et ils n’étaient pas trop de trois ; et le géant Towurlee ne bougeait pas. 
  — Towurlee, la table ! cria Gournay. 
  Towurlee se rappela ce qu’on lui avait commandé. Il avança et laissa tomber l’énorme planche en travers des épaules du roi. Gournay releva la robe du prisonnier, abaissa les braies dont l’étoffe usée se déchira. C’était grotesque, misérable, un fondement ainsi exposé ; mais maintenant les assassins n’avaient plus le cœur à rire. Le roi, à demi assommé par le coup et suffoquant sous la table qui l’enfonçait dans le matelas, se débattait, ruait. Que d’énergie il lui restait ! 
  — Towurlee, tiens-lui les chevilles ! Mais non, pas ainsi, tiens-les écartées ! ordonna Gournay. 
  Le roi était parvenu à sortir sa nuque dénudée de dessous la planche, et tournait le visage de côté, pour prendre un peu d’air. Maltravers lui pesa des deux mains sur la tête. Gournay se saisit du tisonnier et dit : 
  — Ogle ! Enfonce la corne, à présent. 
  Le roi Édouard eut un sursaut d’une force désespérée quand le fer rouge lui pénétra dans les entrailles ; le hurlement qu’il poussa, traversant les murs, traversant le keep, passant par-dessus les dalles du cimetière, alla réveiller les gens jusque dans les maisons du bourg. Et ceux qui entendirent ce long, ce lugubre, cet effroyable cri, eurent dans l’instant même la certitude qu’on venait d’assassiner le roi. 
  Le lendemain matin les habitants de Berkeley montèrent au château, pour s’informer. On leur répondit qu’en effet l’ancien roi était trépassé dans la nuit, soudainement, en jetant un grand cri. 
  — Venez donc le voir, mais oui, approchez, disaient Maltravers et Gournay aux notables et au clergé. On fait présentement sa toilette mortuaire. Qu’on entre ; tout le monde peut entrer. 
  Et les gens du bourg constatèrent qu’il n’y avait aucune marque de coup, aucune plaie, aucune blessure sur ce corps qu’on était en train de laver, et qu’on ne cherchait nullement à leur dissimuler. Thomas Gournay et John Maltravers se regardaient ; ç’avait été une brillante idée que cette corne de bœuf pour enfoncer le tisonnier à travers. Vraiment, une mort sans traces ; dans ce temps si inventif en matière d’assassinat, ils pouvaient s’enorgueillir d’avoir découvert là une parfaite méthode. 
  Ils étaient inquiets seulement du départ inopiné de Thomas de Berkeley, avant l’aube, sous le prétexte, avait-il fait dire par sa femme, d’une affaire qui l’appelait dans un château voisin. Et puis Towurlee, le colosse au petit crâne, réfugié aux écuries, depuis plusieurs heures pleurait, assis par terre. Gournay dans la journée partit à cheval pour Nottingham où se trouvait la reine, afin d’annoncer à celle-ci le trépas de son époux. Thomas de Berkeley resta éloigné une bonne semaine et se montra en divers lieux d’alentour, essayant d’accréditer qu’il n’avait pas été dans son château au moment de la mort. Il eut, à son retour, la mauvaise surprise d’apprendre que le cadavre était toujours chez lui. Aucun des monastères voisins ne s’en voulait charger. Berkeley dut garder son prisonnier en bière, pendant tout un mois, durant lequel il continua de percevoir ses cent shillings quotidiens. Tout le royaume, maintenant, connaissait la mort de l’ancien souverain ; d’étranges récits, mais qui n’étaient guère éloignés de la vérité, circulaient, et l’on chuchotait que cet assassinat ne porterait bonheur ni à ceux qui l’avaient accompli, ni à ceux, si haut qu’ils fussent, qui l’avaient ordonné. 
  Enfin, un abbé vint prendre livraison du corps, au nom de l’évêque de Gloucester qui acceptait de le recevoir dans sa cathédrale. La dépouille du roi Édouard II fut mise sur un chariot recouvert d’une toile noire. Thomas de Berkeley et sa famille l’accompagnèrent, et les gens des environs suivirent en cortège. À chaque halte que fit le convoi de mille en mille, les paysans plantèrent un petit chêne. Après six cents ans écoulés, certains de ces chênes sont toujours debout et projettent des places d’ombre noire sur la route qui va de Berkeley à Gloucester.
FIN

jeudi 6 juin 2019

Les rois maudits - La louve de France - 4ème partie - ch 8 - Bonum est


VIII
BONUM EST 


 
  La reine Isabelle était déjà au lit, ses deux nattes d’or tombant sur sa poitrine. Roger Mortimer entra, sans se faire annoncer, ainsi qu’il en avait le privilège. À l’expression de son visage, la reine sut de quel sujet il allait lui parler, lui reparler plutôt. 
  — J’ai reçu nouvelles de Berkeley, dit-il d’un ton qui se voulait calme et détaché. 
  Isabelle ne répondit pas. La fenêtre était entrouverte sur la nuit de septembre. Mortimer alla l’ouvrir tout à fait et resta un moment à contempler la ville de Lincoln, vaste et tassée, encore piquetée de quelques lumières, et qui s’étendait au-dessous du château. Lincoln était en importance la quatrième ville du royaume après Londres, Winchester et York. L’un des morceaux du corps de Hugh Le Despenser le Jeune y avait été expédié dix mois auparavant. La cour, arrivant du Yorkshire, venait de s’y installer depuis une semaine. 
  Isabelle regardait les hautes épaules de Mortimer et sa nuque couverte de cheveux en rouleaux se découper, ombre sur le ciel nocturne, dans l’encadrement de la fenêtre. Dans ce moment précis, elle ne l’aimait pas. 
  — Votre époux paraît s’obstiner à vivre, reprit Mortimer en se retournant, et cette vie met en péril la paix du royaume. On continue de conspirer pour sa délivrance dans les manoirs de Galles. Les dominicains ont le front de prêcher en sa faveur jusques à Londres même, où les troubles qui nous ont inquiétés en juillet pourraient bien se renouveler. Édouard n’est guère dangereux par lui-même, je vous l’accorde, mais il est prétexte à l’agitation de nos ennemis. Veuillez enfin, je vous prie, émettre cet ordre que je vous conseille et sans lequel il n’y aura point de sécurité ni pour vous ni pour votre fils. 
  Isabelle eut un soupir de lassitude excédée. Que ne donnait-il lui-même cet ordre ? Que ne prenait-il la décision à son compte, lui qui faisait la pluie et le soleil dans le royaume ? 
  — Gentil Mortimer, dit-elle calmement, je vous ai déjà répondu qu’on n’obtiendrait point cet ordre de moi. 
  Roger Mortimer ferma la fenêtre ; il craignait de s’emporter. 
  — Mais pourquoi, à la parfin, dit-il, avoir subi tant d’épreuves et couru si grands risques pour devenir à présent l’ennemie de votre propre sûreté ? 
  Elle secoua la tête et répondit : 
  — Je ne puis. J’aime mieux courir tous les hasards que d’en venir à cette issue. Je t’en prie, Roger, ne souillons pas nos mains de ce sang-là. 
  Mortimer eut un ricanement bref. 
  — D’où te vient, répliqua-t-il, ce soudain respect du sang de tes ennemis ? Le sang du comte d’Arundel, le sang des Despensers, le sang de Baldock, tout ce sang-là qui coulait sur les places des villes, tu n’en as pas détourné les yeux. J’avais même cru, certaines nuits, que le sang te plaisait assez. Et lui, le cher Sire, n’a-t-il pas les mains plus rouges que les nôtres pourront jamais l’être ? N’aurait-il pas volontiers versé mon sang et le tien, si nous lui en avions laissé le loisir ? Il ne faut pas être roi, Isabelle, si l’on a peur du sang, il ne faut pas être reine ; il faut se retirer dans quelque couvent, sous un voile de nonne, et n’avoir ni amour ni pouvoir ! 
  Ils s’affrontèrent un moment du regard. Les prunelles couleur de silex brillaient trop fort sous les sourcils épais, à la lueur des chandelles ; la cicatrice blanche ourlait une lèvre au dessin trop cruel. Isabelle fut la première à baisser les yeux. 
  — Rappelle-toi, Mortimer, qu’il t’a fait grâce autrefois, dit-elle. Il doit penser à présent que s’il n’avait pas cédé aux prières des barons, des évêques, à mes propres prières, et t’avait fait décapiter comme il en a ordonné de Thomas de Lancastre… 
  — Non point, non point, je m’en souviens, et justement je ne voudrais pas avoir à connaître un jour des regrets semblables aux siens. Je trouve cette compassion que tu lui portes bien étrange et bien obstinée. 
  Il prit un temps. 
  — L’aimes-tu donc encore ? ajouta-t-il. Je ne vois point d’autre raison. 
  Elle haussa les épaules. 
  — C’est donc pour cela, dit-elle, pour que je te fournisse une preuve de plus ! Cette fureur de jaloux ne s’éteindra donc jamais en toi ? Ne t’ai-je pas assez montré devant tout le royaume de France, et tout celui d’Angleterre, et devant mon fils même, que je n’avais au cœur d’autre amour que le tien ? Mais que me faut-il faire ? 
  — Ce que je te demande, et rien d’autre. Mais je vois que tu ne veux pas t’y résoudre. Je vois que la croix que tu te fis au cœur, devant moi, et qui devait nous allier en tout, et ne nous donner qu’une volonté, n’était pour toi que simulacre. Je vois bien que le destin m’a fait engager ma foi à une créature faible ! 
  Oui, un jaloux, voilà ce qu’il était ! Régent tout-puissant, nommant aux emplois, gouvernant le jeune roi, vivant conjugalement avec la reine, et ceci aux yeux de tous les barons, Mortimer demeurait un jaloux !… 
  « Mais a-t-il complètement tort de l’être ? » pensa soudain Isabelle. Le danger de toute jalousie est de forcer celui qui en est l’objet à rechercher en lui-même s’il n’y a pas motif aux reproches qu’on lui adresse. Ainsi s’éclairent certains sentiments auxquels on n’avait pas pris garde… Comme c’était étrange ! Isabelle était sûre de haïr Édouard autant que femme pouvait ; elle ne songeait à lui qu’avec mépris, dégoût et rancune à la fois. Et pourtant… Et pourtant le souvenir des anneaux échangés, du couronnement, des maternités, les souvenirs qu’elle gardait non pas de lui, mais d’elle-même, le souvenir simplement d’avoir cru qu’elle l’aimait, c’était tout cela qui la retenait à présent. Il lui semblait impossible d’ordonner la mort du père des enfants qu’elle avait mis au monde… 
  « Et ils m’appellent la Louve de France ! » Le saint n’est jamais aussi saint, ni le cruel jamais aussi complètement cruel que les autres le croient. Et puis Édouard, même déchu, était un roi. Qu’on l’eût dépossédé, dépouillé, emprisonné, n’empêchait pas qu’il fût personne royale. Et Isabelle était reine elle-même, et formée à l’être. Toute son enfance, elle avait eu l’exemple de la vraie majesté royale, incarnée dans un homme qui, par le sang et le sacre, se savait au-dessus de tous les autres hommes, et se faisait connaître pour tel. 
  Attenter à la vie d’un sujet, fût-il le plus grand seigneur du royaume, n’était jamais qu’un crime. Mais l’acte de supprimer une vie royale comportait un sacrilège et la négation du caractère sacerdotal, divin, dont les souverains étaient investis. 
  — Et cela, Mortimer, tu ne peux le comprendre, car tu n’es pas roi, et tu n’es pas né d’un roi. 
  Elle s’aperçut, trop tard, qu’elle venait de penser tout haut. Le baron des Marches, le descendant du compagnon de Guillaume le Conquérant, le Grand Juge du Pays de Galles, prit rudement le coup. Il recula de deux pas, s’inclina. 
  — Je ne pense pas que ce soit un roi, Madame, qui vous ait rendu votre trône ; mais il paraît que c’est perdre son temps que d’attendre que vous en conveniez. Comme de vous rappeler que je descends des rois de Danemark qui n’ont pas dédaigné de donner l’une de leurs filles à mon aïeul le premier Roger Mortimer. Mes efforts pour vous m’ont acquis peu de mérite. Laissez donc vos ennemis délivrer votre royal époux, ou bien, même, allez lui rendre la liberté de vos propres mains. Votre puissant frère de France ne manquera pas alors de vous protéger, comme il le fit si bien quand vous eûtes à fuir, soutenue par moi en votre selle, vers le Hainaut. Mortimer, lui, n’étant point roi, et sa vie de la sorte n’étant pas protégée contre une mésaventure de la fortune, s’en va, Madame, chercher refuge ailleurs avant qu’il soit trop tard, hors d’un royaume dont la reine l’aime si peu qu’il ne se sent plus rien à y faire. 
  Sur quoi il gagna la porte. Il était contrôlé dans sa colère ; il ne fit point battre le vantail de chêne mais le repoussa lentement, et ses pas décrurent. Isabelle connaissait assez l’orgueilleux Mortimer pour savoir qu’il ne reviendrait pas. Elle bondit hors du lit, courut en chemise à travers les couloirs du château, rattrapa Mortimer, le saisit par ses vêtements, se pendit à ses bras. 
  — Demeure, demeure, gentil Mortimer, je t’en supplie ! s’écria-t-elle sans se soucier qu’on l’entendît. Je ne suis qu’une femme, j’ai besoin de ton conseil et de ton appui ! Demeure ! demeure, de grâce, et agis ainsi que tu crois. Elle était en larmes et s’appuyait, se blottissait contre ce torse, ce cœur sans lesquels elle ne pouvait vivre. 
  — Je veux ce que tu veux ! dit-elle encore. 
  Les serviteurs, attirés par le bruit, étaient apparus et tout aussitôt se dissimulaient, gênés d’être témoins de cette querelle d’amants. 
  — Tu veux vraiment ce que je veux ? demanda-t-il en prenant le visage de la reine entre ses mains. Alors ! Gardes ! cria-t-il. Qu’on aille me quérir aussitôt Monseigneur Orleton. 
  Depuis quelques mois Mortimer et Adam Orleton se battaient froid. Leur brouille stupide avait pour cause cet évêché de Worcester attribué à Orleton par le pape, tandis que Mortimer le promettait à un autre candidat. Que Mortimer n’avait-il su que son ami souhaitait cet évêché ! Mais à présent, sa parole engagée, il ne voulait plus se dédire. Le Parlement, saisi de la question, à York, avait décrété la confiscation des revenus du diocèse de Worcester… Orleton, qui donc n’était plus évêque de Hereford et ne l’était pas non plus de Worcester, jugeait bien ingrat l’homme qu’il avait fait évader de la Tour. L’affaire demeurait en débat, et Orleton continuait de suivre la cour dans ses déplacements. « Mortimer, quelque jour, aura de nouveau besoin de moi, se disait-il, et alors il cédera. » 
  Ce jour, ou plutôt cette nuit, était arrivé. Orleton le comprit aussitôt qu’il eut pénétré dans la chambre de la reine. Isabelle, recouchée, gardait des traces de larmes sur le visage. Mortimer marchait à grands pas autour du lit. Pour qu’on se gênât si peu devant le prélat, il fallait que l’affaire fût grave ! 
  — Madame la reine, déclara Mortimer, considère avec raison, à cause des menées que vous savez, que la vie de son époux met en péril la paix du royaume, et elle s’inquiète que Dieu tarde tant à le rappeler à lui. 
  Adam Orleton regarda Isabelle, Isabelle regarda Mortimer, puis ramena les yeux vers l’évêque et fit un signe d’assentiment. Orleton eut un bref sourire, non de cruauté, ni même vraiment d’ironie, plutôt une expression de pudique tristesse. 
  — Madame la reine se voit placée devant le grand problème qui se pose toujours à ceux qui ont la charge des États, répondit-il. Faut-il, pour ne point détruire une seule vie, risquer d’en faire périr beaucoup d’autres ? 
  Mortimer se tourna vers Isabelle, et dit : 
  — Vous entendez ! 
  Il était fort satisfait de l’appui que lui portait l’évêque et regrettait simplement de ne pas avoir trouvé lui-même cet argument. 
  — C’est de la sauvegarde des peuples qu’il s’agit là, reprit Orleton, et c’est à nous, évêques, qu’on s’adresse pour éclairer les volontés divines. Certes, les Saints Commandements nous interdisent de hâter toute fin. Mais les rois ne sont pas hommes ordinaires, et ils s’exceptent eux-mêmes des Commandements lorsqu’ils condamnent à mort leurs sujets… Je croyais toutefois, my Lord, que les gardiens que vous avez nommés autour du roi déchu allaient vous épargner de vous poser ces questions. 
  — Les gardiens paraissent avoir épuisé leurs ressources, répondit Mortimer. Et ils n’agiront pas plus avant sans avoir reçu des instructions écrites. 
  Orleton hocha la tête, mais ne répondit point. 
  — Or un ordre écrit, poursuivit Mortimer, peut tomber en d’autres mains que celles auxquelles il est destiné ; il peut également fournir une arme à ceux qui ont à l’exécuter contre ceux qui le donnent. Me comprenez-vous ? 
  Orleton sourit à nouveau. Le prenait-on pour un niais ? 
  — En d’autres mots, my Lord, dit-il, vous voudriez envoyer l’ordre et ne pas l’envoyer. 
  — Je voudrais plutôt envoyer un ordre qui soit clair pour ceux qui doivent l’entendre, et qui demeure obscur à ceux qui le doivent ignorer. C’est là-dessus que je veux me consulter avec vous qui êtes homme de ressources, si vous consentez à m’apporter votre concours. 
  — Et vous demandez cela, my Lord, à un pauvre évêque qui n’a même pas de siège, ni de diocèse où planter sa crosse ? 
  Ce fut au tour de Mortimer de sourire : 
  — Allons, allons, my Lord Orleton, ne parlons plus de ces choses. Vous m’avez beaucoup fâché, vous le savez. Si vous m’aviez seulement averti de vos souhaits ! Mais puisque vous y tenez tant, je ne m’opposerai plus. Vous aurez Worcester, c’est parole dite… J’en ferai mon affaire avec le Parlement… Et vous êtes toujours mon ami, vous le savez bien aussi.   
  L’évêque hocha le front. Oui, il le savait ; et lui-même gardait toujours autant d’amitié à Mortimer, et leur brouille récente n’avait rien changé ; il suffisait qu’ils fussent face à face pour en prendre conscience. Trop de souvenirs les liaient, trop de complicités et une réciproque admiration. Ce soir même, dans la difficulté où Mortimer se trouvait après avoir enfin arraché à la reine un consentement si longtemps attendu, qui donc appelait-il ? L’évêque aux épaules tombantes, à la démarche de canard, à la vue fatiguée par l’étude. Ils étaient même si fort amis qu’ils en avaient oublié la reine qui les observait, de ses larges yeux bleus, et se sentait mal. 
  — C’est votre beau sermon « Doleo caput meum », nul ne l’a oublié, qui a permis de déchoir le mauvais roi, dit Mortimer. Et c’est vous encore qui avez obtenu l’abdication. 
  Voilà que la gratitude revenait ! Orleton s’inclina sous les compliments. 
  — Vous voulez donc que j’aille jusqu’au bout de la tâche, dit-il. 
  Il y avait dans la chambre une table à écrire, des plumes et du papier. Orleton réclama un couteau parce qu’il ne pouvait écrire qu’avec une plume taillée par lui-même. Cela l’aidait à réfléchir. Mortimer respectait sa méditation. 
  — L’ordre n’a pas besoin d’être long, dit Orleton au bout d’un moment. 
  Il regardait en l’air, d’un air amusé. Il avait visiblement oublié qu’il s’agissait de la mort d’un homme ; il éprouvait un sentiment d’orgueil, une satisfaction de lettré qui vient de résoudre un difficile problème de rédaction. Les yeux près de la table, il ne traça qu’une seule phrase d’une écriture bien formée, répandit dessus de la poudre à sécher, et tendit la feuille à Mortimer en disant : 
  — J’accepte même de sceller cette lettre de mon propre sceau, si vous-même ou Madame la reine considérez ne point devoir y apposer les vôtres.         
  Vraiment, il paraissait content de lui. Mortimer s’approcha d’une chandelle. La lettre était en latin. Il lut assez lentement : 
  — Eduardum occidere nolite timere bonum est. 
  Il réfléchit un moment, puis, revenant à l’évêque :   
  — Eduardum occidere, cela je comprends bien ; nolite : ne faites pas… timere : craindre… bonum est : il est bon… 
  Orleton souriait. 
  — Faut-il entendre : « Ne tuez pas Édouard, il est bon de craindre… de faire cette chose », poursuivit Mortimer, ou bien « Ne craignez pas de tuer Édouard, c’est chose bonne » ? Où est la virgule ? 
  — Elle n’est pas, répondit Orleton. La volonté de Dieu se manifestera par la compréhension de celui qui recevra la lettre. Mais la lettre elle-même, à qui peut-on en faire reproche ? 
  Mortimer restait perplexe. 
  — C’est que j’ignore, dit-il, si Maltravers et Gournay entendent bien le latin. 
  — Le frère Guillaume, que vous avez placé auprès d’eux, l’entend assez bien. Et puis le messager pourra transmettre de bouche, mais de bouche seulement, que toute action découlant de cet ordre devra demeurer sans traces. 
  — Et vraiment, demanda Mortimer, vous êtes prêt à y apposer votre propre sceau ? 
  — Je le ferai, dit Orleton. 
  C’était vraiment un bon compagnon. Mortimer le raccompagna jusqu’au bas de l’escalier, puis remonta à la chambre de la reine. 
  — Gentil Mortimer, lui dit Isabelle, ne me laissez point dormir seule cette nuit. 
  La nuit de septembre n’était pas si froide qu’elle dût grelotter autant.

Demain ‘’La Louve de France’’ 4ème partie ch. 9 ‘’Le fer rouge’’

mercredi 5 juin 2019

Les rois maudits - La louve de France - 4ème partie - ch 7 - La couronne de foin


VII 
LA COURONNE DE FOIN 



  Une aurore presque rouge incendiait l’horizon derrière les collines du Costwold. 
  — Le soleil va bientôt poindre, sir John, dit Thomas Gournay, l’un des deux cavaliers qui marchaient en tête de l’escorte. 
  — Oui, le soleil va poindre, sir Thomas, et nous ne sommes point encore arrivés à notre étape, répondit John Maltravers qui cheminait à côté de lui, au botte à botte. 
  — Quand le jour sera venu, les gens pourraient bien reconnaître qui nous conduisons, reprit le premier. 
  — Cela se pourrait, en effet, mon compagnon, et c’est juste ce qu’il nous faut éviter. 
  Ces paroles étaient échangées d’une voix haute, forcée, afin que le prisonnier qui suivait les entendît bien. La veille, sir Thomas Gournay était arrivé à Berkeley, ayant traversé la moitié de l’Angleterre pour porter depuis York, à John Maltravers, les nouveaux ordres de Roger Mortimer concernant la garde du roi déchu. 
  Gournay était un homme de physique peu avenant ; il avait le nez court et camard, les crocs inférieurs plus longs que les autres dents, la peau rose, tachetée, piquetée de poils roux comme le cuir d’une truie ; ses cheveux trop abondants se tordaient, pareils à des copeaux de cuivre, sous le bord de son chapeau de fer. Pour seconder Thomas Gournay, et aussi pour le surveiller un peu, Mortimer lui avait adjoint Ogle, l’ancien barbier de la tour de Londres. 
  Au soir tombant, à l’heure où les paysans avaient déjà avalé leur soupe, la petite troupe quittant Berkeley s’était dirigée vers le sud à travers une campagne silencieuse et des villages endormis. Maltravers et Gournay chevauchaient en tête. Le roi allait encadré par une dizaine de soldats que commandait un officier subalterne du nom de Towurlee. 
  Colosse à petit front et d’une intelligence parcimonieusement mesurée, Towurlee était un homme obéissant, bien utile pour les tâches qui réclamaient à la fois de la force et qu’on les exécutât en se posant un minimum de questions. 
  Ogle fermait la marche, en compagnie du moine Guillaume, lequel n’avait pas été choisi parmi les meilleurs de son couvent. Mais on pouvait avoir besoin de lui pour une extrême-onction. Toute la nuit, l’ancien roi avait cherché vainement à deviner où on le conduisait. À présent, le jour paraissait. 
  — Que faire, sir Thomas, pour qu’on ne puisse point reconnaître un homme ? reprit sentencieusement Maltravers. 
  — Lui changer le visage, sir John, je ne vois que cela, répondit Gournay. 
  — Il faudrait le barbouiller de goudron, ou bien de suie. 
  — Ainsi les paysans croiraient que c’est un Maure que nous accompagnons. 
  — Par malchance, nous n’avons pas de goudron. — Alors, on pourrait le raser, dit Thomas Gournay en appuyant sa proposition d’un lourd clin d’œil. 
  — Ah ! voici la bonne idée, mon compagnon ! D’autant que nous avons un barbier dans notre suite. Le Ciel nous vient en aide. Ogle, Ogle, approche donc !… As-tu ton bassin, tes rasoirs ? 
  — Je les ai, sir John, pour vous servir, répondit Ogle en rejoignant les deux chevaliers. 
  — Alors arrêtons-nous ici. Je vois un peu d’eau qui court dans ce ruisseau. 
  Tout cela était, depuis la veille, concerté. La petite colonne fit halte. Gournay et Ogle mirent pied à terre. Gournay avait les épaules larges, les jambes très courtes et arquées. Ogle étendit une toile sur l’herbe du talus, y disposa ses ustensiles et se mit à aiguiser un rasoir, lentement, en regardant l’ancien roi. 
  — Que voulez-vous de moi ? Qu’allez-vous me faire ? demanda Édouard II d’une voix angoissée. 
  — Nous voulons que tu descendes de ton destrier, noble Sire, afin que nous te fassions un autre visage. Voilà justement un bon trône pour toi, dit Thomas Gournay en désignant une taupinière qu’il écrasa du talon de sa botte. Allons ! Assieds-toi. 
  Édouard obéit. Comme il hésitait un peu, Gournay le poussa à la renverse, et les soldats d’escorte éclatèrent de rire. 
  — En rond, vous autres, leur dit Gournay. 
  Ils se disposèrent en cercle, et le colosse Towurlee se plaça derrière le roi afin de lui peser sur les épaules, s’il en était besoin. L’eau du ruisseau était glacée qu’alla puiser Ogle. 
  — Mouille-lui la face, dit Gournay. 
  Le barbier lança tout le contenu du bassin, d’un coup, à la face du roi. Puis il commença de passer le rasoir sur les joues, sans précaution. Les touffes blondes tombaient dans l’herbe. Maltravers était resté à cheval. Les mains appuyées au pommeau, les cheveux lui pendant sur les oreilles, il suivait l’opération en y prenant un évident plaisir. Entre deux coups de rasoir, Édouard s’écria : 
  — Vous me faites trop souffrir ! Ne pourriez-vous au moins me mouiller d’eau chaude ? 
  — De l’eau chaude ? s’écria Gournay. Voyez donc le délicat. 
  Et Ogle rapprochant sa face ronde et blanchâtre du visage du roi lui souffla de tout près : 
  — Et my Lord Mortimer, quand il était à la tour de Londres, faisait-on chauffer l’eau de son bassin ? 
  Puis il reprit sa tâche, à grands coups de lame. Le sang perlait sur la peau. De douleur, Édouard se mit à pleurer. 
  — Ah ! voyez l’habile homme, s’écria Maltravers ; il a trouvé le moyen d’avoir quand même de l’eau chaude sur les joues. 
  — Je rase également les cheveux, sir Thomas ? demanda Ogle. 
  — Certes, certes, les cheveux aussi, répondit Gournay. 
  Le rasoir fit tomber les mèches depuis le front jusqu’à la nuque. Au bout d’une dizaine de minutes, Ogle tendit à son patient un miroir d’étain, et l’ancien souverain d’Angleterre y découvrit avec stupéfaction sa face véritable, enfantine et vieillotte à la fois, sous le crâne nu, étroit et allongé. Le long menton ne cachait plus sa faiblesse. Édouard se sentait dépouillé, ridicule, comme un chien tondu. 
  — Je ne me reconnais pas, dit-il. 
  Les hommes qui l’entouraient se remirent à rire. 
  — Ah ! voilà qui est bien ! dit Maltravers du haut de son cheval. Si toi-même tu ne te reconnais pas, ceux qui pourraient te rechercher te reconnaîtront encore moins. Voilà ce qu’on gagne à vouloir s’évader. 
  Car telle était la raison de ce déplacement. Quelques seigneurs gallois, sous la conduite d’un des leurs, Rhys ap Gruffyd, avaient organisé, pour délivrer le roi déchu, une conspiration dont Mortimer avait été prévenu. Dans le même temps, Édouard, profitant d’une négligence de Thomas de Berkeley, s’était enfui un matin de sa prison. Maltravers, aussitôt parti en chasse, l’avait rattrapé au milieu de la forêt courant vers l’eau comme un cerf forcé. 
  L’ancien roi cherchait à gagner l’embouchure de la Severn dans l’espoir d’y trouver une embarcation. À présent, Maltravers se vengeait ; mais dans l’instant, il avait eu chaud. 
  — Debout, Sire roi ; il est temps de te remettre en selle, dit-il. 
  — Où nous arrêterons-nous ? demanda Édouard. — Là où nous serons sûrs que tu ne pourras point rencontrer d’amis. Et ton sommeil ne sera point troublé. Fais-nous confiance pour veiller sur toi. 
  Le voyage dura ainsi presque une semaine. On cheminait de nuit, on se reposait le jour, soit dans un manoir dont on était sûr, soit même dans quelque abri des champs, quelque grange écartée. À la cinquième aurore, Édouard vit se profiler une immense forteresse grise, dressée sur une colline. L’air de la mer, plus frais, plus humide, un peu salé, arrivait par bouffées. 
  — Mais c’est Corfe ! dit Edouard. Est-ce là que vous me conduisez ? 
  — Certes, c’est Corfe, dit Thomas de Gournay. Tu connais bien les châteaux de ton royaume, à ce qu’il semble. 
  Un grand cri d’effroi s’échappa des lèvres d’Édouard. Son astrologue, jadis, lui avait conseillé de ne jamais s’arrêter à Corfe, parce qu’un séjour dans ce lieu lui serait fatal. Aussi, dans ses déplacements dans le Dorset et le Devonshire, Édouard II s’était approché de Corfe à plusieurs reprises, mais en refusant obstinément d’y pénétrer. 
  Le château de Corfe était plus ancien, plus grand, plus sinistre que Kenilworth. Son donjon géant dominait tout le pays d’alentour, toute la péninsule de Purbeck. Certaines de ses fortifications dataient d’avant la Conquête normande. Il avait été souvent utilisé comme prison, par Jean sans Terre notamment qui, cent vingt ans plus tôt, avait ordonné d’y laisser mourir de faim vingt-deux chevaliers français. Corfe semblait une construction vouée au crime. La superstition tragique qui l’entourait remontait au meurtre d’un garçon de quinze ans, le roi Édouard surnommé le Martyr, l’autre Édouard II, celui de la dynastie saxonne, avant l’an mille. 
  La légende de cet assassinat demeurait vivace dans le pays. Édouard le Saxon, fils du roi Edgar auquel il avait succédé, était haï de sa belle-mère, la reine Elfrida, seconde épouse de son père. Un jour qu’il rentrait à cheval de la chasse et tandis que, fort échauffé, il portait à ses lèvres une corne de vin, la reine Elfrida lui enfonça un poignard dans le dos. Affolé de douleur, il éperonna son cheval qui partit droit vers la forêt. Le jeune roi, perdant son sang, chut bientôt de sa selle ; mais son pied s’étant coincé dans l’étrier, la monture le traîna encore sur une grande distance, lui fracassant la tête contre les arbres. Des paysans, en suivant les traces de sang laissées dans la forêt, retrouvèrent son corps et l’inhumèrent en cachette. La tombe s’étant mise à produire des miracles, Édouard avait été plus tard canonisé. 
  Même nom, même chiffre dans l’autre dynastie ; ce rapprochement, rendu plus inquiétant encore par la prédiction de l’astrologue, pouvait bien faire trembler le roi prisonnier. Corfe allait-il voir la mort du second Édouard II ? 
  — Pour ton entrée dans cette belle citadelle, il te faut coiffer d’une couronne, mon noble Sire, dit Maltravers. Towurlee, va donc ramasser un peu de foin dans ce champ ! 
  De la brassée d’herbe sèche que rapporta le colosse, Maltravers confectionna une couronne et la planta sur le crâne rasé du roi. Les barbes du foin s’enfoncèrent dans la peau. 
  — Avance, à présent, et pardonne-nous de n’avoir point de trompettes ! 
  Un profond fossé, une enceinte, un pont-levis entre deux grosses tours rondes, une colline verte à escalader, un autre fossé, une autre porte, une autre herse, et au-delà encore des pentes herbues : en se retournant on pouvait voir les petites maisons du village, aux toits faits de pierres plates et grises posées comme des tuiles. 
  — Avance donc ! cria Maltravers en donnant à Édouard un coup de poing dans les reins. 
  La couronne de foin vacilla. Les chevaux progressaient à présent dans des couloirs étroits, tortueux, pavés de galets ronds, entre d’énormes, d’hallucinantes murailles au sommet desquelles les corbeaux, perchés côte à côte, frise noire bordant la pierre grise, regardaient, à cinquante pieds sous eux, passer la colonne. 
  Le roi Édouard II était certain qu’on allait le tuer. Mais il existe bien des manières de faire mourir un homme. Thomas Gournay et John Maltravers n’avaient pas ordre exprès de l’assassiner, mais plutôt de l’anéantir. Ils choisirent donc la manière lente. Deux fois le jour, d’affreuses bouillies de seigle étaient servies à l’ancien souverain, tandis que ses gardiens s’empiffraient devant lui de toutes sortes de victuailles. Et pourtant, à cette infecte nourriture comme aux moqueries et aux coups dont on le gratifiait, le prisonnier résistait. Il était singulièrement robuste de corps et même d’esprit. D’autres à sa place eussent facilement perdu la raison : lui se contentait de gémir. Mais ses gémissements mêmes témoignaient de son bon sens. 
  — Mes péchés sont-ils si lourds qu’ils ne méritent ni pitié ni assistance ? Avez-vous perdu toute charité chrétienne, toute bonté ? disait-il à ses geôliers. Si je ne suis plus un souverain, je demeure pourtant père et époux ; comment puis-je faire encore peur à ma femme et à mes enfants ? Ne sont-ils pas suffisamment satisfaits d’avoir pris tout ce qui m’appartenait ? 
  — Et que te plains-tu, Sire roi, de ton épouse ? Madame la reine ne t’a-t-elle pas envoyé de beaux vêtements, et de douces lettres que nous t’avons lues ? 
  — Fourbes, fourbes, répondait Édouard, vous m’avez montré les vêtements mais vous ne me les avez point donnés, et vous me laissez pourrir dans cette mauvaise robe. Et les lettres, pourquoi cette méchante femme les a-t-elle envoyées, sinon pour pouvoir feindre qu’elle m’a témoigné de la compassion. C’est elle, c’est elle avec le méchant Mortimer qui vous donne les ordres de me tourmenter ! Sans elle et sans ce traître, mes enfants, j’en suis sûr, accourraient m’embrasser ! 
  — La reine ton épouse et tes enfants, répondait Maltravers, ont trop peur de ta cruelle nature. Ils ont trop subi tes méfaits et ta fureur pour désirer t’approcher. 
  — Parlez, mauvais, parlez, disait le roi. Un temps viendra où les tourments qui me sont infligés seront vengés. 
  Et il se mettait à pleurer, son menton nu enfoui dans ses bras. Il pleurait, mais il ne mourait point. Gournay et Maltravers s’ennuyaient à Corfe, car tous les plaisirs s’épuisent, même ceux qu’on prend à torturer un roi. Et puis Maltravers avait laissé sa femme Eva à Berkeley, auprès de son beau-frère ; et puis, dans la région de Corfe, on commençait à savoir que le roi détrôné était détenu là. 
  Alors, après échange de messages avec Mortimer, on décida de ramener Édouard à Berkeley. Lorsque, encadré de la même escorte, il repassa, un peu plus maigre seulement et un peu plus voûté, les grosses herses, les ponts-levis, les deux enceintes, le roi Édouard II, si malheureux qu’il fût, éprouva un immense soulagement et comme le sentiment de la délivrance. Son astrologue avait menti.

Demain ‘’La louve de France’’ 4ème partie ch. 8 ‘’Bonum est’’

mardi 4 juin 2019

Les rois maudits - La louve de France - 4ème partie - ch 6 - La guerre des marmites


VI 
LA GUERRE DES MARMITES 



  « Vu que Sire Édouard, autrefois roi d’Angleterre, a de sa propre volonté, et par le conseil commun et l’assentiment des prélats, comtes, barons et autres nobles, et de toute la communauté, résigné le gouvernement du royaume, et consenti et voulu que le gouvernement audit royaume passât à Sire Édouard, son fils et héritier, et que celui-ci gouverne et soit couronné roi, pour laquelle raison tous les grands ont prêté hommage, nous proclamons et publions la paix de notre dit seigneur Sire Édouard le fils et ordonnons de sa part à tous que nul ne doit enfreindre la paix de notre dit seigneur le roi, car il est et sera prêt à faire droit à tous ceux dudit royaume, envers et contre tous, tant aux hommes de peu qu’aux grands. Et si qui que ce soit réclame quoi que ce soit d’un autre, qu’il le fasse dans la légalité, sans user de la force ou autres violences. » 
  Cette proclamation fut lue le 24 janvier 1327 devant le Parlement d’Angleterre, et un conseil de régence aussitôt institué ; la reine présidait ce conseil de douze membres parmi lesquels les comtes de Kent, Norfolk et Lancastre, le maréchal sir Thomas Wake et, le plus important de tous, Roger Mortimer, baron de Wigmore. 
  Le dimanche 1 er février le couronnement d’Édouard III eut lieu à Westminster. La veille, Henry Tors-Col avait armé chevalier le jeune roi en même temps que les trois fils aînés de Roger Mortimer. Lady Jeanne Mortimer, qui avait recouvré sa liberté et ses biens, mais perdu l’amour de son époux, était présente. Elle n’osait regarder la reine, et la reine n’osait la regarder. Lady Jeanne souffrait sans répit de cette trahison des deux êtres au monde qu’elle avait le plus aimés et le mieux servis. Quinze ans de présence auprès de la reine Isabelle, de dévouement, d’intimité, de risques partagés, devaient-ils recevoir pareil paiement ? Vingt-trois ans d’union avec Mortimer, auquel elle avait donné onze enfants, devaient-ils s’achever de la sorte ? En ce grand bouleversement qui renversait les destins du royaume et amenait son époux au faîte de la puissance, Lady Jeanne, si loyale toujours, se retrouvait parmi les vaincus. Et pourtant elle pardonnait, elle s’effaçait avec dignité, parce qu’il s’agissait justement des deux êtres qu’elle avait le plus admirés, et qu’elle comprenait que ces deux êtres se fussent aimés d’un inévitable amour dès l’instant que le sort les avait rapprochés. 
  À l’issue du sacre, la foule fut autorisée à pénétrer dans l’évêché de Londres pour y assommer l’ancien chancelier Robert de Baldock. Messire Jean de Hainaut reçut dans la semaine une rente de mille marks esterlins à prendre sur le produit de l’impôt des laines et cuirs dans le port de Londres. Messire Jean de Hainaut serait volontiers resté plus longtemps à la cour d’Angleterre. Mais il avait promis de se rendre à un grand tournoi, à Condé-sur-l’Escaut, où s’étaient promis rencontre toute une foule de princes, dont le roi de Bohême. On allait jouter, parader, rencontrer belles dames qui avaient traversé l’Europe pour voir s’affronter les plus beaux chevaliers ; on allait séduire, danser, se divertir de fêtes et de scènes jouées. Messire Jean de Hainaut ne pouvait manquer cela, ni de briller, plumes sur le heaume, au milieu des lices sablées. Il accepta d’emmener une quinzaine de chevaliers anglais qui voulaient participer au tournoi. 
  En mars fut enfin signé avec la France le traité qui réglait la question d’Aquitaine, au plus grand détriment de l’Angleterre. Il était impossible à Mortimer de refuser au nom d’Édouard III les clauses qu’il avait naguère lui-même négociées pour qu’elles fussent imposées à Édouard II. On soldait ainsi l’héritage du mauvais règne. 
  De plus Mortimer s’intéressait peu à la Guyenne où il n’avait pas de possessions, et toute son attention à présent se reportait, comme avant son emprisonnement, vers le Pays de Galles et les Marches galloises. Les envoyés qui vinrent à Paris ratifier le traité virent le roi Charles IV fort triste et défait, parce que l’enfant qui était né à Jeanne d’Évreux au mois de novembre précédent, une fille alors qu’on espérait si fort un garçon, n’avait pas vécu plus de deux mois. 
  L’Angleterre, vaille que vaille, se remettait en ordre quand le vieux roi d’Ecosse, Robert Bruce, bien que déjà fort avancé en âge et de surcroît atteint de la lèpre, envoya vers le 1 er avril, douze jours avant Pâques, défier le jeune Édouard III et l’avertir qu’il allait envahir son pays. 
  La première réaction de Roger Mortimer fut de faire changer l’ex-roi Édouard II de résidence. C’était prudence. En effet, on avait besoin d’Henry de Lancastre à l’armée, avec ses bannières ; et puis Lancastre, d’après les rapports qui venaient de Kenilworth, semblait traiter avec trop de douceur son prisonnier, relâchant la surveillance et laissant à l’ancien roi quelques intelligences avec l’extérieur. Or les partisans des Despensers n’avaient pas tous été exécutés, tant s’en fallait. 
  Le comte de Warenne, plus heureux que son beau-frère le comte d’Arundel, avait pu s’échapper. Certains se terraient dans leurs manoirs ou bien dans des demeures amies, attendant que l’orage fût passé ; d’autres avaient fui le royaume. On pouvait se demander même si le défi lancé par le vieux roi d’Ecosse n’était pas de leur inspiration. 
  D’autre part, le grand enthousiasme populaire qui avait accompagné la libération commençait à décroître. De gouverner depuis six mois, Roger Mortimer était déjà moins aimé, moins adulé ; car il y avait toujours des impôts, et des gens qu’on emprisonnait parce qu’ils ne les payaient pas. Dans les cercles du pouvoir, on reprochait à Mortimer une autorité tranchante qui s’accentuait de jour en jour, et les grandes ambitions qu’il démasquait. À ses propres biens repris sur le comte d’Arundel, il avait ajouté le comté de Glamorgan ainsi que la plupart des possessions de Hugh le Jeune. Ses trois gendres – car Mortimer avait déjà trois filles mariées – le lord de Berkeley, le comte de Charlton, le comte de Warwick, étendaient sa puissance territoriale. Reprenant la charge de Grand Juge de Galles, autrefois détenue par son oncle de Chirk, ainsi que les terres de celuici, il songeait à se faire créer comte des Marches, ce qui lui eût constitué, à l’ouest du royaume, une fabuleuse principauté quasi indépendante. 
  Il avait en outre réussi à se brouiller, déjà, avec Adam Orleton. Ce dernier, dépêché en Avignon pour hâter les dispenses nécessaires au mariage du jeune roi, avait sollicité du pape l’important évêché de Worcester, vacant en ce moment-là. Mortimer s’était offensé de ce qu’Orleton ne lui eût pas demandé un agrément préalable, et avait fait opposition. Édouard II ne s’était pas comporté autrement envers le même Orleton, pour le siège de Hereford ! 
  La reine subissait forcément le même recul de popularité. Et voilà que la guerre se rallumait, la guerre d’Ecosse, une fois de plus. Rien donc n’était changé. On avait trop espéré pour n’être pas déçu. Il suffisait d’un revers des armées, d’un complot qui fit évader Édouard II, et les Écossais, alliés pour la circonstance à l’ancien parti Despenser, trouveraient là un roi tout prêt à remettre sur son trône et qui leur abandonnerait volontiers les provinces du nord en échange de sa liberté et de sa restauration. 
  Dans la nuit du 3 au 4 avril, l’ancien roi fut tiré de son sommeil et prié de s’habiller en hâte. Il vit entrer un grand cavalier dégingandé, osseux, aux longues dents jaunes, aux cheveux sombres et raides tombant sur les oreilles. 
  — Où me conduis-tu, Maltravers ? dit Édouard avec épouvante en reconnaissant ce baron qu’il avait autrefois spolié et banni, et dont la tête fleurait l’assassinat. 
  — Je te conduis, Plantagenet, en un lieu où tu seras plus en sûreté ; et pour que cette sûreté soit complète, tu ne dois pas savoir où tu vas afin que ta tête ne risque pas le confier à ta bouche. 
  Maltravers avait pour instructions de contourner les villes et de ne pas traîner en chemin. Le 5 avril, après une route faite tout entière au grand trot ou au galop, et seulement coupée d’un arrêt dans une abbaye proche de Gloucester, l’ancien roi entra au château de Berkeley pour y être remis à la garde d’un des gendres de Mortimer. 
  L’ost anglais, d’abord convoqué à Newcastle et pour l’Ascension, se réunit à la Pentecôte et dans la ville d’York. Le gouvernement du royaume avait été transporté là, et le Parlement y tint une session, tout comme au temps du roi déchu, quand l’Ecosse attaquait. Bientôt arrivèrent messire Jean de Hainaut et ses Hennuyers, qu’on n’avait pas manqué d’appeler à la rescousse. On revit donc, montés sur les gros chevaux roux et tout fiévreux encore des grands tournois de Condé-sur-l’Escaut, les sires de Ligne, d’Enghien, de Mons et de Sarre, et Guillaume de Bailleul, Perceval de Sémeries et Sance de Boussoy, et Oulfart de Ghistelles qui avaient fait triompher dans les joutes les couleurs de Hainaut, et messires Thierry de Wallecourt, Rasses de Grez, Jean Pilastre et les trois frères de Harlebeke sous les bannières du Brabant ; et encore des seigneurs de Flandre, du Cambrésis, de l’Artois, et avec eux le fils du marquis de Juliers. Jean de Hainaut n’avait eu qu’à les rassembler à Condé. 
  On passait de la guerre au tournoi et du tournoi à la guerre. Ah ! Que de plaisirs et de nobles aventures ! Des réjouissances furent données à York en l’honneur du retour des Hennuyers. Les meilleurs logements leur furent affectés ; on leur offrit fêtes et festins, avec abondance de viandes et de poulailles. Les vins de Gascogne et du Rhin coulaient à barils percés. Ce traitement fait aux étrangers irrita les archers anglais, qui étaient six bons milliers parmi lesquels nombre d’anciens soldats du feu comte d’Arundel, le décapité. 
  Un soir, une rixe, comme il en survient banalement parmi des troupes stationnées, éclata pour une partie de dés, entre quelques archers anglais et les valets d’armes d’un chevalier de Brabant. Les Anglais, qui n’attendaient que l’occasion, appellent leurs camarades à l’aide ; tous les archers se soulèvent pour mettre à mal les goujats du Continent ; les Hennuyers courent à leurs cantonnements, s’y retranchent. Leurs chefs de bannières, qui étaient à festoyer, sortent dans les rues, attirés par le bruit, et sont aussitôt assaillis par les archers d’Angleterre. Ils veulent chercher refuge dans leurs logis, mais n’y peuvent pénétrer car leurs propres hommes s’y sont barricadés. La voici sans armes ni défense, cette fleur de la noblesse de Flandre ! Mais elle est composée de solides gaillards. Messires Perceval de Sémeries, Fastres de Rues et Sance de Boussoy, s’étant saisis de lourd leviers de chêne trouvés chez un charron, s’adossent à un mur et assomment, à eux trois, une bonne soixantaine d’archers qui appartenaient à l’évêque de Lincoln ! 
  Cette petite querelle entre alliés fit un peu plus de trois cents morts. Les six mille archers, oubliant tout à fait la guerre d’Ecosse, ne songeaient qu’à exterminer les Hennuyers. Messire Jean de Hainaut, outragé, furieux, voulait rentrer chez lui, à condition encore qu’on levât le siège autour de ses cantonnements ! Enfin, après quelques pendaisons, les choses s’apaisèrent. Les dames d’Angleterre, qui avaient accompagné leurs maris à l’ost, firent mille sourires aux chevaliers de Hainaut, mille prières pour qu’ils restassent, et leurs yeux se mouillèrent. On cantonna les Hennuyers à une demi-lieue du reste de l’armée, et un mois passa de la sorte, à se regarder comme chiens et chats. Enfin on décida de se mettre en campagne. 
  Le jeune roi Édouard III, pour sa première guerre, s’avançait à la tête de huit mille armures de fer et de trente mille hommes de pied. Malheureusement, les Écossais ne se montraient pas. Ces rudes hommes faisaient la guerre sans fourgons ni convoi. Leurs troupes légères n’emportaient pour bagage qu’une pierre plate accrochée à la selle, et un petit sac de farine ; ils savaient vivre de cela pendant plusieurs jours, mouillant la farine à l’eau des ruisseaux et la faisant cuire en galettes sur la pierre chauffée au feu. 
  Les Écossais s’amusaient de l’énorme armée anglaise, prenaient le contact, escarmouchaient, se repliaient aussitôt, franchissaient et repassaient les rivières, attiraient l’adversaire dans les marais, les forêts épaisses, les défilés escarpés. On errait à l’aventure entre la Tyne et les monts Cheviot. 
  Un jour les Anglais entendent une grande rumeur dans un bois où ils progressaient. L’alarme est donnée. Chacun s’élance, la visière baissée, l’écu au col, la lance au poing, sans attendre père, frère ni compagnon, et ceci pour rencontrer, tout penaudement, une harde de cerfs qui fuyait affolée devant les bruits d’armures. 
  Le ravitaillement devenait malaisé ; le pays ne produisait rien ; des marchands acheminaient péniblement quelques denrées qu’ils vendaient dix fois leur valeur. Les montures manquaient d’avoine et de fourrage. Là-dessus, la pluie se mit à tomber, sans désemparer, pendant une grande semaine ; les panneaux de selles pourrissaient sous les cuisses, les chevaux laissaient leur ferrure dans la boue ; toute l’armée rouillait. 
  Le soir, les chevaliers usaient le tranchant de leur épée à tailler des branchages pour se construire des huttes. Et toujours les Écossais restaient insaisissables ! Le maréchal de l’ost, sir Thomas Wake, était désespéré. Le comte de Kent regrettait presque La Réole ; au moins, là-bas, le temps était beau. Henry TorsCol avait des rhumatismes dans la nuque. Mortimer s’irritait, et se lassait de courir sans cesse de l’armée à Yorkshire, où se trouvaient la reine et les services du gouvernement. 
  Le désespoir qui engendre les querelles commençait à s’installer dans les troupes ; on parlait de trahison. Un jour, tandis que les chefs de bannières discutaient très haut de ce que l’on n’avait pas fait, de ce que l’on aurait dû faire, le jeune roi Édouard III réunit quelques écuyers d’environ son âge, et promit la chevalerie ainsi qu’une terre d’un revenu de cent livres à qui découvrirait l’armée d’Ecosse. Une vingtaine de garçons, entre quatorze et dix-huit ans, se mirent à battre la campagne. Le premier qui revint se nommait Thomas de Rokesby ; tout haletant et épuisé, il s’écria : 
  — Sire Édouard, les Escots sont à quatre lieues de nous dans une montagne où ils se tiennent depuis une semaine, sans plus savoir où vous êtes que vous ne savez où ils sont ! 
  Aussitôt, le jeune Édouard fit sonner les trompes, rassembler l’armée dans une terre qu’on appelait « la lande blanche », et commanda de courir aux Écossais. Les grands tournoyeurs en étaient tout éberlués. Mais le bruit que faisait cette énorme ferraille avançant par les montagnes parvint de loin aux hommes de Robert Bruce. 
  Les chevaliers d’Angleterre et de Hainaut, arrivant sur une crête, s’apprêtaient à dévaler l’autre versant, lorsqu’ils aperçurent soudain toute l’armée écossaise, à pied et rangée en bataille, les flèches déjà encochées dans la corde des arcs. On se regarda de loin sans oser s’affronter, car le lieu était mal choisi pour lancer les chevaux ; on se regarda pendant vingt-deux jours ! Comme les Écossais ne semblaient pas vouloir bouger d’une position qui leur était si favorable, comme les chevaliers ne voulaient pas livrer combat dans un terrain où ils ne pouvaient pas se déployer, on demeura donc de part et d’autre de la crête, chaque adversaire attendant que l’autre voulût bien se déplacer. 
  On se contentait d’escarmoucher, la nuit généralement, en laissant ces petites rencontres à la piétaille. Le plus haut fait de cette étrange guerre, que se livraient un octogénaire lépreux et un roi de quinze ans, fut accompli par l’Écossais Jacques de Douglas qui, avec deux cents cavaliers de son clan, fondit par une nuit de lune sur le camp anglais, renversa ce qui lui barrait passage en criant « Douglas, Douglas ! », s’en vint couper trois cordes à la tente du roi, et tourna bride. De cette nuit-là, les chevaliers anglais dormirent dans leurs armures. Et puis un matin, avant l’aurore, on captura deux « trompeurs » de l’armée d’Ecosse, deux guetteurs qui vraiment semblaient vouloir qu’on les prît et qui, amenés devant le roi d’Angleterre, lui dirent : 
  — Sire, que cherchez-vous ici ? Nos Escots sont retournés dans les montagnes, et Sire Robert, notre roi, nous a dit de vous en avertir, et aussi qu’il ne vous combattrait plus pour cette année, à moins que vous ne le veniez poursuivre. 
  Les Anglais s’avancèrent, prudents, craignant un piège, et soudain furent devant quatre cents marmites et chaudrons de campement, pendus en ligne, et que les Écossais avaient laissés pour ne point s’alourdir ni produire de bruit dans leur retraite. Également on découvrit, formant un énorme tas, cinq mille vieux souliers de cuir avec le poil dessus ; les Écossais avaient changé de chaussures avant de partir. Il ne restait comme créatures vivantes dans ce camp que cinq prisonniers anglais, tout nus, liés à des pieux, et dont les jambes avaient été brisées à coups de bâtons. 
  Poursuivre les Écossais dans leurs montagnes, à travers ce pays difficile, hostile, où l’armée, fort fatiguée déjà aurait à mener une guerre d’embuscade pour laquelle elle n’était pas entraînée, apparaissait comme une pure folie. La campagne fut déclarée terminée ; on revint à York et l’ost fut dissous. 
  Messire Jean de Hainaut fit le compte de ses chevaux morts ou hors d’usage, et présenta un mémoire de quatorze mille livres. Le jeune roi Édouard n’avait pas autant d’argent disponible dans son Trésor, et devait aussi payer les soldes de ses propres troupes. Alors messire Jean de Hainaut, ayant grand geste comme de coutume, se porta garant auprès de ses chevaliers de toutes les sommes qui leur étaient dues par son futur neveu. 
  Au cours de l’été, Roger Mortimer, qui n’avait aucun intérêt dans le nord du royaume, bâcla un traité de paix. Édouard III renonçait à toute suzeraineté sur l’Écosse et reconnaissait Robert Bruce comme roi de ce pays, ce qu’Édouard II tout le long de son règne n’avait jamais accepté ; en outre, David Bruce, fils de Robert, épousait Jeanne d’Angleterre, seconde fille de la reine Isabelle. Était-ce bien la peine, pour un tel résultat, d’avoir déchu de ses pouvoirs l’ancien roi qui vivait reclus à Berkeley ?

Demain ‘’La louve de France’’ 4ème partie ch 7 ‘’La couronne de foin’’