Jean
Genet a composé ce poème en prison en 1942, Il le dédie à un
jeune assassin, Maurice Pilorge, guillotiné en 1939 à Rennes,
personnage qui le fascine et qui est l'objet de tous les fantasmes
décrits dans ce poème.
Dédicace
''J’ai
dédié ce poème à la mémoire de mon ami Maurice Pilorge dont le
corps et le visage radieux hantent mes nuits sans sommeil. En esprit
je revis avec lui les quarante derniers jours qu’il passa, les
chaînes aux pieds et parfois aux poignets, dans la cellule des
condamnés à mort de la prison de Saint-Brieuc. Pour moi, qui l’ai
connu et qui l’ai aimé, je veux ici, le plus doucement possible,
tendrement, affirmer qu’il fut digne, par la double et unique
splendeur de son âme et de son corps, d’avoir le bénéfice d’une
telle mort. Chaque matin, quand j’allais, grâce à la complicité
d’un gardien ensorcelé, par sa beauté, sa jeunesse et son agonie
d’Apollon, de ma cellule à la sienne pour lui porter quelques
cigarettes, levé tôt il fredonnait et me saluait ainsi, en
souriant: '' Salut Jeannot du matin''. Originaire du Puy de Dôme il
avait un peu l’accent d’Auvergne. Les jurés, offensés par tant
de grâce, stupides mais pourtant prestigieux dans leur rôle de
Parques le condamnèrent à 20 ans de travaux forcés pour
cambriolage de villas sur la côte, et le lendemain, parce qu’il
avait tué son amant Escudero pour lui voler moins de mille francs,
cette même Cour d’assises condamnait mon ami Maurice Pilorge à
avoir la tête tranchée. Il fut exécuté le 17 mars 1939 à
Saint-Brieuc.''

I
Le vent qui roule
un cœur sur le pavé des cours,
Un ange qui sanglote accroché
dans un arbre,
La colonne d’azur qu’entortille le marbre
Font
ouvrir dans ma nuit des portes de secours.
Un pauvre oiseau
qui tombe et le goût de la cendre,
Le souvenir d’un œil
endormi sur le mur,
Et ce poing douloureux qui menace l’azur
Font
au creux de ma main ton visage descendre.
Ce visage plus
dur et plus léger qu’un masque,
Et plus lourd à ma main qu’aux
doigts du receleur
Le joyau qu’il convoite; il est noyé de
pleurs.
Il est sombre et féroce, un bouquet vert le casque.
Ton visage est
sévère: il est d’un pâtre grec.
Il reste frémissant aux
creux de mes mains closes.
Ta bouche est d’une morte et tes yeux
sont des roses,
Et ton nez d’un archange est peut-être le bec.
Le gel étincelant
de ta pudeur méchante
Qui poudrait tes cheveux de clairs astres
d’acier,
Qui couronnait ton front des pines du rosier
Quel
haut-mal l’a fondu si ton visage chante?
Dis-moi quel
malheur fou fait éclater ton œil
D’un désespoir si haut que
la douleur farouche,
Affolée, en personne, orne ta ronde
bouche
Malgré tes pleurs glacés, d’un sourire de deuil?
Il se peut qu’on s’évade en passant par le
toit.
On dit que la Guyane est une terre chaude.
Ne chante pas ce
soir les costauds de la lune.
Gamin d’or sois plutôt princesse d’une
tour
Rêvant mélancolique à notre pauvre amour;
Ou sois le
mousse blond qui veille à la grand’hune.
Et descend vers
le soir pour chanter sur le pont
Parmi les matelots à genoux et
nus tête
L’ave maris stella. Chaque marin tient prête
Sa
verge qui bondit dans sa main de fripon.
Et c’est pour
t’emmancher, beau mousse d’aventure
Qu’ils bandent sous leur
froc les matelots musclés.
Mon Amour, mon Amour, voleras-tu les
clés
Qui m’ouvriront ce ciel où tremble la mature
D’où tu sèmes,
royal, les blancs enchantements
Qui neigent sur mon page, en ma
prison muette:
L’épouvante, les morts dans les fleurs de
violette….
La mort avec ses coqs; Ses fantômes d’amants…
Sur ses pieds de
velours passe un garde qui rôde.
Repose en mes yeux creux le
souvenir de toi.
Il se peut qu’on s’évade en passant par le
toit.
On dit que la Guyane est une terre chaude...
Toute la semaine sera consacrée à ce long poème...
Avec pour terminer ce bijou incandescent qu'est le film de Genet, ''Un chant d'amour''