dimanche 12 janvier 2020

Quand un roi perd la France - 4ème partie - ch 2 - Le siège de Breteuil

II
LE SIEGE DE BRETEUIL 

  Le roi Jean nous reçut armé en guerre, comme s’il allait lancer l’assaut dans la demi-heure. Il nous baisa l’anneau, nous demanda nouvelles du Saint-Père, et, sans écouter la réponse un peu longue, dissertante et fleurie, dans laquelle Niccola Capocci s’était engagé, il me dit : 
  « Monseigneur de Périgord, vous arrivez à point pour assister à un beau siège. Je sais la vaillance qu’on a dans votre famille, et qu’on y est expert aux arts de la guerre. Les vôtres toujours ont très hautement servi le royaume, et si vous n’étiez prince d’Église, vous seriez sans doute maréchal à mon ost. Je gage qu’ici vous allez prendre plaisir. » 
  Cette manière de ne s’adresser qu’à moi, et pour me complimenter sur ma parentèle, déplut au Capocci, qui n’est pas de très haut lignage, et qui crut bon de dire que nous n’étions pas là pour nous émerveiller de prouesses de guerre, mais pour parler de paix chrétienne. Je sus aussitôt que les choses n’iraient guère entre mon colégat et le roi de France, surtout quand ce dernier eut vu mon neveu Robert de Durazzo auquel il fit force amitiés, le questionnant sur la cour de Naples et sur sa tante la reine Jeanne. Il faut dire qu’il était très beau, mon Robert, tournure superbe, visage rose, cheveux soyeux… la grâce et la force tout ensemble. Et je vis poindre dans l’œil du roi cette étincelle qui ordinairement luit au regard des hommes quand passe une belle femme. « Où prendrez-vous vos quartiers ? » demanda-t-il. Je lui dis que nous nous accommoderions dans une abbaye voisine. Je l’observai bien, et le trouvai assez envieilli, épaissi, alourdi, le menton plus pesant sous la barbe peu fournie, d’un jaune pisseux. Et il avait pris l’habitude de balancer la tête, comme s’il était gêné au col ou à l’épaule par quelque limaille dans sa chemise d’acier. Il voulut nous montrer le camp, où notre arrivée avait produit quelque remous de curiosité. 
  « Voici Sa Sainte Éminence Monseigneur de Périgord qui nous est venu visiter », disait-il à ses bannerets, comme si nous étions venus tout exprès pour lui porter l’aide du ciel. 
  Je distribuai les bénédictions. Le nez de Capocci s’allongeait de plus en plus. Le roi tenait beaucoup à me faire connaître le chef de son engeignerie auquel il semblait accorder plus d’importance qu’à ses maréchaux ou même son connétable. « Où est l’Archiprêtre ?… A-t-on vu l’Archiprêtre ?… Bourbon, faites appeler l’Archiprêtre… » Et je me demandais ce qui pouvait bien valoir le surnom d’archiprêtre au capitaine qui commandait les machines, mines et artillerie à poudre. Étrange bonhomme que celui qui vint à nous, monté sur de longues pattes arquées prises dans des jambières et des cuissots d’acier ; il avait l’air de marcher sur des éclairs. Sa ceinture, très serrée sur le surcot de cuir, lui donnait une tournure de guêpe. De grandes mains aux ongles noirs et qu’il tenait écartées du corps, à cause des cubitières de métal qui lui protégeaient les bras. Une gueule assez louche, maigre, aux pommettes saillantes, aux yeux étirés, et l’expression goguenarde de quelqu’un qui est toujours prêt à s’offrir pour un quart de sol la figure d’autrui. Et pour coiffer le tout, un chapeau de Montauban, à larges bords, tout en fer, avançant en pointe au-dessus du nez, avec deux fentes pour pouvoir regarder à travers quand il baissait la tête. « Où étais-tu l’Archiprêtre ? On te cherchait », dit le roi qui précise à mon intention : « Arnaud de Cervole, sire de Vélines. – Archiprêtre, pour vous servir… Monseigneur cardinal… », ajoute l’autre d’un ton moqueur qui ne me plaît guère. Et soudain, je me rappelle… Vélines, c’est de chez nous, Archambaud… bien sûr, près de Sainte-Foy-la-Grande, aux limites du Périgord et de la Guyenne. Et le bonhomme avait bel et bien été archiprêtre, un archiprêtre sans latin ni tonsure, certes, mais archiprêtre quand même. Et d’où cela ? Mais tout naturellement de Vélines, son petit fief, dont il s’était fait attribuer la cure, touchant ainsi à la fois les redevances seigneuriales et les revenus ecclésiastiques. Il ne lui en coûtait que de payer un vrai clerc, au rabais, pour assurer le travail d’Église… jusqu’à ce que le pape Innocent lui supprime son bénéfice, comme toutes autres commendes de cette nature, au début du pontificat. « Les brebis doivent être gardées par un pasteur… » ; ce que je vous contais l’autre jour. Alors, envolée l’archiprêtrise de Vélines ! 
  J’avais eu à connaître de l’affaire entre cent de même sorte, et je savais que le gaillard ne portait pas la cour d’Avignon au plus haut de son cœur. Pour une fois, je dois dire, je donnais pleine raison au Saint-Père. Et je devinai que ce Cervole n’allait pas, lui non plus, me faciliter les choses. 
  « L’Archiprêtre m’a fait un fier travail à Évreux, et la ville est redevenue nôtre », me dit le roi pour mettre en valeur son artificier. 
  « C’est même la seule que vous ayez reprise au Navarrais, Sire », lui répondit Cervole avec un bel aplomb. 
  « Nous en ferons autant de Breteuil. Je veux un beau siège, comme celui d’Aiguillon. 
  – À ceci près que vous n’avez jamais pris Aiguillon, Sire. » 
  Diantre, me dis-je, l’homme est bien en cour, pour parler avec cette franchise. 
  « C’est qu’on ne m’en a point, hélas, laissé le temps », dit tristement le roi. 
  Il fallait être l’Archiprêtre… je me suis mis moi aussi à l’appeler l’Archiprêtre, puisque tout le monde le nommait ainsi… il fallait être cet homme-là pour balancer son chapeau de fer et murmurer, devant son souverain : « Le temps, le temps… six mois… » Et il fallait être le roi Jean pour s’obstiner à croire que le siège d’Aiguillon, qu’il avait conduit dans l’année même où son père se faisait écraser à Crécy, représentait un modèle de l’art militaire. Une entreprise ruineuse, interminable. Un pont qu’il avait ordonné de construire pour approcher la forteresse, et dans un si bon emplacement que les assiégés l’avaient détruit six fois. Des machines compliquées qu’on avait dû acheminer à grands frais et grande lenteur, depuis Toulouse… et pour un résultat parfaitement nul. Eh bien ! c’était là-dessus que le roi Jean fondait sa gloire et qu’il autorisait son expérience. En vérité, acharné comme il est à régler ses rancunes envers le destin, il voulait prendre, à dix ans de distance, sa revanche d’Aiguillon, et prouver que ses méthodes étaient les bonnes ; il voulait laisser dans la mémoire des nations le souvenir d’un grand siège. Et c’était pour cela que, négligeant de poursuivre un ennemi qu’il aurait pu battre sans beaucoup de peine, il venait de planter son tref devant Breteuil. 
  Encore, s’adressant à l’Archiprêtre, fort versé dans le nouvel usage des destructions par la poudre, on eût pu croire qu’il avait résolu de miner les murailles du château, comme on avait fait à Évreux. Mais non. Ce qu’il demandait à son maître de l’engeignerie, c’était d’élever des constructions d’assaut qui permettraient de passer par-dessus les murs. Et les maréchaux et les capitaines écoutaient, pleins de respect, les ordres du roi et s’affairaient à les accomplir. Aussi longtemps qu’un homme commande, fût-ce le pire imbécile, il y a des gens pour croire qu’il commande bien. Quant à l’Archiprêtre… j’eus l’impression que l’Archiprêtre se moquait de tout. Le roi voulait des rampes, des échafaudages, des beffrois ; eh bien, on lui en construirait, et l’on demanderait paiement en conséquence. Si ces appareils d’autrefois, ces machineries d’avant les pièces à feu n’apportaient pas le résultat escompté, le roi n’aurait à s’en prendre qu’à lui-même. Et l’Archiprêtre ne laisserait à personne le soin de le lui dire ; il avait sur le roi Jean cet ascendant qu’ont parfois les soudards sur les princes, et il ne se gênait pas pour en user, une fois que le trésorier lui avait aligné sa solde et celle de ses compagnons. 
  La petite ville normande se transforma en un immense chantier. On creusait des retranchements autour du château. La terre retirée des fossés servait à établir des plates-formes et des pentes d’assaut. Ce n’était que bruits de pelles et de charrois, grincements d’essieux, claquements de fouets et jurons. Je me serais cru revenu à Villeneuve. Les haches retentissaient dans les forêts avoisinantes. Certains villageois des parages faisaient leurs affaires, s’ils vendaient de la boisson. D’autres avaient la mauvaise surprise de voir soudain six goujats démolir leur grange pour en emporter les poutres. « Service du roi ! » C’était vite dit. Et les pioches de s’attaquer aux murs de torchis, et les cordes de tirer sur les bois de colombages, et bientôt, dans un grand craquement, tout s’écroulait. 
  « Il aurait bien pu aller se planter ailleurs, le roi, plutôt que de nous envoyer ces malfaisants qui nous ôtent nos toits de dessus la tête », disaient les manants. 
  Ils commençaient à trouver que le roi de Navarre était un meilleur maître, et que même la présence des Anglais pesait moins lourd que celle du roi de France. 
  Je restai donc à Breteuil un morceau de juillet, au grand dam de Capocci qui aurait préféré le séjour de Paris… moi aussi je l’eusse préféré !… et qui envoyait en Avignon des missives pleines d’acrimonie où il laissait entendre fielleusement que je me plaisais plus à contempler la guerre qu’à faire avancer la paix. Or comment, je vous le demande, pouvais-je faire avancer la paix sinon en parlant au roi, et où pouvais-je lui parler, sinon au siège dont il ne paraissait pas vouloir s’éloigner ? Il passait ses journées à tourner autour des travaux en compagnie de l’Archiprêtre ; il usait son temps à vérifier un angle d’attaque, à s’inquiéter d’un épaulement, et surtout à regarder monter la tour de bois, un extraordinaire beffroi sur roues où l’on pourrait loger force archers, avec tout un armement d’arbalètes et de traits à feu, une machine comme on n’en avait point vu depuis les temps antiques. Il ne suffisait pas d’en bâtir les étages ; il fallait encore trouver assez de peaux de bœufs pour revêtir cet énorme échafaud ; et puis construire un chemin dur et plat, pour pouvoir l’y pousser. Mais quand elle serait prête, la tour, on verrait des choses étonnantes ! Le roi me conviait souvent à souper, et là je pouvais l’entretenir. 
  « La paix ? me disait-il. Mais c’est tout mon désir. Voyez, je suis en train de dissoudre mon ost, gardant juste avec moi ce qu’il me faut pour ce siège. Attendez que j’aie pris Breteuil, et aussitôt après je veux bien faire la paix, pour complaire au SaintPère. Que mes ennemis me soumettent leurs propositions. 
  – Sire, disais-je, il faudrait savoir quelles propositions vous seriez prêt à considérer… 
  – Celles qui ne seront pas contraires à mon honneur. » 
   Ah ! ce n’était pas tâche facile ! Ce fut moi, hélas, qui eut à lui apprendre, car j’étais mieux informé que lui, que le prince de Galles rassemblait des troupes à Libourne et à La Réole pour une nouvelle chevauchée. 
  « Et vous me parlez de paix, Monseigneur de Périgord ? 
  — Précisément, Sire, afin d’éviter que de nouveaux malheurs… 
  – Cette fois, je ne permettrai pas que le prince d’Angleterre s’ébatte en Languedoc comme il le fit l’an passé. Je vais convoquer l’ost de nouveau, pour le 1 er août, à Chartres. » 
  Je m’étonnai qu’il laissât partir ses bannières pour les rappeler, une semaine plus tard. Je m’en ouvris, discrètement, au duc d’Athènes, à Audrehem, car tout ce monde venait me voir et se confiait à moi. Non, le roi s’obstinait, par un souci d’économie qui ne lui ressemblait guère, à renvoyer d’abord le ban, qu’il avait appelé le mois précédent, pour le rappeler, avec l’arrière-ban. Quelqu’un avait dû lui dire, Jean d’Artois peut-être ou une aussi fine cervelle, qu’il épargnerait ainsi quelques jours de solde. Mais il aurait pris un mois de retard sur le prince de Galles. Oh ! oui, il lui fallait faire la paix ; et plus il attendrait, moins elle serait négociable à sa satisfaction. 
  Je connus mieux l’Archiprêtre, et je dois dire que le bonhomme m’amusa. Le Périgord le rapprochait de moi ; il vint me demander de lui faire rendre son bénéfice. Et en quels termes !
   « Votre Innocent… 
  – Le Saint-Père, mon ami, le Saint-Père… lui disais-je. 
  – Bon, le Saint-Père, si vous voulez, m’a supprimé ma commande pour le bon ordre de l’Église… ah ! c’est ce que l’évêque m’a dit. Eh quoi ? Croit-il donc qu’il n’y avait pas d’ordre à Vélines, avant lui ? La cure des âmes, messire cardinal, vous pensez que je ne l’exerçais point ? Il aurait fait beau voir qu’un agonisant trépassât sans les sacrements. À la moindre maladie, j’envoyais le tonsuré. Ça se paye, les sacrements. Et les gens qui passaient devant ma justice : amende. Ensuite, à confesse ; et la taxe de pénitence. Les adultères, la même chose. Je sais comment ça se mène, moi, les bons chrétiens. » 
  Je lui disais : « L’Église a perdu un archiprêtre, mais le roi a gagné un bon chevalier. » Car Jean II l’avait armé chevalier, l’an passé. Tout n’est pas mauvais, dans ce Cervole. Il a, pour parler des bords de notre Dordogne, des accents tendres qui surprennent. L’eau verte de la vaste rivière où se reflètent nos manoirs, le soir, entre les peupliers et les frênes ; les prairies grasses au printemps, la chaleur sèche des étés qui fait mûrir les orges jaunes ; les soirs qui sentent la menthe ; les raisins de septembre où nous mordions, enfants, dans des grappes chaudes… Si tous les hommes de France aimaient leur terre autant que l’aime cet homme-là, le royaume serait mieux défendu. Je finis par comprendre les raisons de la faveur donc il jouissait. D’abord, il avait rejoint le roi dans la chevauchée de Saintonge, en 51, une petite équipée, mais qui avait permis à Jean II de croire qu’il serait un roi victorieux. L’Archiprêtre lui avait amené sa troupe, vingt armures et soixante sergents de pied. Comment les avait-il pu rassembler, à Vélines ? Toujours est-il que cela formait une compagnie. Mille écus d’or, réglés par le trésorier des guerres, pour le service d’une année… Cela permettait au roi de dire : « Nous sommes compagnons de longtemps, n’est-ce pas vrai, l’Archiprêtre ? » Ensuite, il avait servi sous Monsieur d’Espagne, et, malin, ne manquait jamais de le rappeler devant le roi. C’était même sous les ordres de Charles d’Espagne, dans la campagne de 53, qu’il avait chassé les Anglais de son propre château de Vélines et des terres avoisinantes, Montcarret, Montaigne, Montravel… Les Anglais tenaient Libourne et y avaient grosse garnison d’archers. Mais lui, Arnaud de Cervole, tenait Sainte-Foy et n’était pas disposé à se la laisser enlever… 
  « Je suis contre le pape parce qu’il m’a ôté mon archi-prêtrise ; je suis contre l’Anglais parce qu’il a ravagé mon château ; je suis contre le Navarrais parce qu’il a occis mon connétable. Ah ! que n’ai-je été à Laigle, auprès de lui, pour le défendre ! »
  … C’était baume pour les oreilles du roi. Et puis, enfin, l’Archiprêtre excelle aux nouveaux engins à feu. Il les aime, il les apprivoise, il s’en amuse. Rien ne lui plaît tant, il me l’a dit, que d’allumer une mèche, après de souterraines préparations, et de voir une tour de château s’ouvrir comme une fleur, comme un bouquet, projetant en l’air hommes et pierres, piques et tuiles. À cause de cela, il est entouré, sinon d’estime, du moins d’un certain respect ; car beaucoup, parmi les plus hardis chevaliers, répugnent à s’approcher de ces armes du diable que lui manie comme en se jouant. Il y a des gens ainsi, chaque fois qu’apparaissent de nouveaux procédés de guerre, qui en ont le sens immédiat et se font une réputation de leur emploi. Alors que les valets d’armes, les mains sur les oreilles, courent à mettre à l’abri, et que même les barons et les maréchaux reculent prudemment, Cervole, une lumière amusée dans l’œil, regarde rouler les barils de poudre, donne des ordres nets, enjambe les fougasses, se coule dans les sapes en rampant sur ses cubitières, ressort, bat tranquillement le briquet, prend son temps pour gagner un angle mort ou s’accroupir derrière un muret, tandis que part le tonnerre, que la terre tremble et que les murs s’entrouvrent. Pareilles tâches exigent des équipes solides. 
  Cervole a formé la sienne ; des brutes habiles, des amateurs de massacre, ravis de répandre la terreur, de briser, de détruire. Il les paye bien ; car le risque vaut salaire. Et il va flanqué de ses deux lieutenants qu’on croirait choisis pour leurs noms : Gaston de la Parade et Bernard d’Orgueil. Entre nous, le roi Jean aurait mieux employé ces trois artificiers-là, Breteuil serait tombé en une semaine. Mais non ; il voulait son beffroi roulant. Cependant que la grande tour s’élevait, don Sanche Lopez, ses Navarrais et ses Anglais, enfermés dans le château, n’avaient pas l’air autrement émus. Les gardes se relayaient, à heures fixes, sur les chemins de ronde. Les assiégés, bien pourvus de vivres, avaient la mine grasse. De temps en temps, ils envoyaient une volée de flèches sur les terrassiers, mais avec parcimonie, pour ne pas user inutilement leurs munitions. Ces tirs, qui se produisaient parfois au passage du roi, lui procuraient des illusions d’exploit… 
  « Avez-vous vu ? Tout un vol de flèches est arrivé sur lui, et point n’a bronché notre Sire ; ah ! le bon roi… » 
  Et permettaient à l’Archiprêtre, à l’Orgueil, à la Parade de lui crier : « Gardez-vous, Sire, on vous ajuste ! »… en lui faisant rempart de leur corps contre des traits qui venaient finir dans l’herbe, à leurs pieds. 
  Il ne sentait pas bon, l’Archiprêtre. Mais il faut convenir que tout le monde puait, que tout le camp puait, et que c’était surtout par l’odeur que Breteuil était assiégée ! La brise charriait des senteurs d’excréments, car tous ces hommes qui pelletaient, charroyaient, sciaient, clouaient, se soulageaient au plus près de leur labeur. On ne se lavait guère, et le roi lui-même, constamment en cuirasse… Usant d’autant de parfums et d’essences que je pouvais, j’eus le temps de bien observer les faiblesses du roi Jean. Ah ! c’est merveille que tant d’inconscience ! Il avait là deux cardinaux mandés par le Saint-Père pour tenter une grande paix générale ; il recevait des courriers de tous les princes d’Europe qui blâmaient sa conduite envers le roi de Navarre et lui donnaient conseil de le libérer ; il apprenait que les aides, partout, rentraient mal, et que non seulement en Normandie, non seulement à Paris, mais dans le royaume entier, l’humeur des gens était mauvaise et toute prête à la révolte ; il savait, surtout, que deux armées anglaises s’apprêtaient contre lui, celle de Lancastre en Cotentin, qui recevait renforts, et celle d’Aquitaine… Mais rien n’avait d’importance, à ses yeux, que le siège d’une petite place normande, et rien ne l’en pouvait distraire. 
  S’obstiner sur le détail sans plus apercevoir l’ensemble est un grand vice de nature, chez un prince. Durant tout un mois, Jean II n’alla qu’une fois à Paris, quatre jours, et pour y commettre la sottise que je vous dirai. Et le seul édit dont il n’ait pas alors laissé le soin à ses conseillers fut pour faire crier dans les bourgs et bailliages, à six lieues autour de Breteuil, que toutes manières de maçons, charpentiers, fouleurs, mineurs, houeurs, coupeurs de bois et autres manouvriers vinssent devers lui, de jour comme de nuit, portant les instruments et outils nécessaires à leurs métiers, afin de travailler aux pièces de siège. La vue de son grand beffroi mobile, son atournement d’assaut comme il l’appelait, l’emplissait de satisfaction. Trois étages ; chaque plate-forme assez large pour que deux cents hommes y puissent tenir et combattre. Cela ferait donc six cents soldats au total qui occuperaient cette machine extraordinaire, quand on aurait apporté assez de fagots et fascines, charrié assez de pierres et tassé de terre pour lui former le chemin où elle roulerait sur ses quatre roues énormes. Le roi Jean était si fier de son beffroi qu’il avait invité à le voir monter et mettre en œuvre. Ainsi s’en étaient venus le bâtard de Castille, Henri de Trastamare, ainsi que le comte de Douglas. « Messire Édouard a son Navarrais, mais moi j’ai mon Écossais », disait joliment le roi. À la différence près que Philippe de Navarre apportait aux Anglais la moitié de la Normandie, tandis que messire de Douglas n’apportait rien d’autre au roi de France que sa vaillante épée. J’entends encore le roi nous expliquer : « Voyez, messeigneurs : cet atournement peut être poussé au point que l’on veut des remparts, les surplomber, permettre aux assaillants de jeter dans la place toutes sortes de carreaux et projectiles, d’attaquer à hauteur même des chemins de ronde. Les cuirs qu’on cloue dessus ont pour objet d’amortir les flèches. » 
  Et moi qui m’obstinais à lui parler des conditions de la paix ! L’Espagnol et l’Écossais n’étaient pas seuls à contempler l’énorme tour de bois. Les gens de messire Sanche Lopez la regardaient aussi, avec prudence, car l’Archiprêtre avait monté d’autres machines qui arrosaient copieusement la garnison de balles de pierre et de traits à poudre. Le château était pour ainsi dire décoiffé. Mais les gens de Lopez n’avaient pas l’air tellement effrayés. Ils ménageaient des trous dans leurs propres murailles, à mi-hauteur. « Pour mieux pouvoir fuir », disait le roi. 
  Enfin le grand jour arriva. J’y fus, un peu en retrait sur une petite butte, car la chose m’intéressait. Le Saint-Siège a des troupes, et des villes qu’il nous faut pouvoir défendre… Le roi Jean II paraît, coiffé de son heaume couronné de fleurs d’or. De son épée flamboyante, il donne le signe de l’attaque, tandis que les trompes sonnent. Au sommet de la tour tendue de cuir flotte la bannière aux fleurs de lis, et, au-dessous, les bannières des troupes qui occupent les trois étages. C’est un bouquet d’étendards que ce beffroi ! Et voilà qu’il se meut. Hommes et chevaux lui sont attelés, par grappes, et l’Archiprêtre scande l’effort à grands coups de gueule… On m’a dit avoir employé pour mille livres de cordes de chanvre. L’engin progresse, très lentement avec des gémissements de bois et quelques oscillations, mais il progresse. De le voir ainsi avancer, se balançant un peu et tout hérissé de drapeaux, on dirait un navire qui va à l’abordage. Et il aborde, en effet, dans un grand tumulte. Déjà, on se bat sur les créneaux, à hauteur de la troisième plate-forme. Les épées se croisent, les flèches partent en vols serrés. L’armée qui enserre le château, tout entière tête levée, a le souffle suspendu. Là-haut se font de beaux exploits. Le roi, la ventaille ouverte, assiste, superbe, à ce combat dans les airs. Et puis soudain, un énorme fracas fait sursauter les troupes, et un jet de fumée enveloppe les bannières, au sommet du beffroi. Messire de Lancastre avait laissé des bouches de canon à don Sanche Lopez, que celui-ci s’était bien gardé d’utiliser jusqu’à présent. Et voilà que ces bouches, par les trous ménagés dans la muraille, tirent à bout portant dans la tour roulante, crevant les peaux de bœufs qui la recouvrent, fauchant des rangées d’hommes sur les plates-formes, brisant les pièces de charpente. Les balistes et les catapultes de l’Archiprêtre ont beau se mettre de la partie, elles ne peuvent empêcher qu’une deuxième salve ne soit tirée, puis une troisième. Ce ne sont plus seulement des boulets de fonte, mais aussi des pots enflammés, des sortes de feux grégeois qui viennent frapper le beffroi. Les hommes tombent, en hurlant, ou se ruent à dévaler les échelles, ou même se lancent dans le vide, affreusement brûlés. Les flammes commencent à jaillir du toit de la belle machine. Et puis, dans un craquement d’enfer, le plus haut étage s’effondre, écrasant ses occupants sous un brasier… 
  De ma vie, Archambaud, je n’ai entendu plus effroyable clameur de souffrance ; et encore je n’étais pas au plus près. Les archers étaient pris dans un enchevêtrement de poutres incandescentes. Poitrines défoncées, leurs jambes, leurs bras cramaient. Les peaux de bœufs, en brûlant, répandaient une odeur atroce. La tour se mit à pencher, à pencher, et alors qu’on croyait qu’elle allait s’écrouler, elle s’immobilisa, inclinée, flambant toujours. On y jeta de l’eau comme on put, on s’affaira à en retirer les corps écrasés ou brûlés, tandis que les défenseurs du château dansaient de joie sur les murailles en criant : « Saint Georges loyauté ! Navarre loyauté ! » 
  Le roi Jean, devant ce désastre, semblait chercher autour de lui un coupable, alors qu’il n’y en avait d’autre que lui-même. Mais l’Archiprêtre était là, sous son chapeau de fer, et la grande colère qui allait éclater resta dans le heaume royal. Car Cervole était sans doute le seul homme de toute l’armée qui n’eût pas hésité à dire au roi : « Voyez votre ânerie, Sire. Je vous avais conseillé de creuser des mines, plutôt que de bâtir ces grands échafauds qui ne sont plus d’usage depuis bientôt cinquante ans. On n’est plus au temps des Templiers, et Breteuil n’est pas Jérusalem. » Le roi demanda simplement : 
  « Cet atournement peut-il être réparé ? 
  – Non, Sire. 
  – Alors cassez ce qu’il en reste. Cela servira à combler les fossés. » 
  Ce soir-là, je pensai opportun de l’entreprendre sérieusement sur les approches d’un traité de paix. Les revers ordinairement ouvrent l’oreille des rois à l’entendement de la sagesse. L’horreur dont nous venions d’être témoins me permettait d’en appeler à ses sentiments chrétiens. Et si son ardeur chevaleresque était avide de prouesses, le pape lui en offrait, à lui et aux princes d’Europe, de bien plus méritoires et plus glorieuses du côté de Constantinople. Je me fis rebuffer, ce qui remplit d’aise Capocci. 
  « J’ai deux chevauchées anglaises qui me menacent en mon royaume et ne puis différer de m’apprêter à leur courir sus. C’est là tout mon souci pour le présent. Nous reparlerons à Chartres, s’il vous plaît. » 
  Les dangers qu’il ignorait la veille lui paraissaient soudain d’urgence première. Et Breteuil ? Qu’allait-il décider pour Breteuil ? Préparer un nouvel assaut demanderait un autre mois aux assiégeants. Les assiégés, pour leur part, s’ils n’avaient épuisé ni leurs vivres ni leurs munitions, avaient été pas mal éprouvés. Ils avaient des blessés, leurs tours étaient décoiffées. Quelqu’un parla de négocier, d’offrir à la garnison une reddition honorable. Le roi se tourna vers moi. 
  « Eh bien, Monseigneur cardinal… » 
  Ce fut mon tour de lui marquer hauteur. J’étais venu d’Avignon pour œuvrer à une paix générale, non pour m’entremettre dans une quelconque livraison de forteresse. Il comprit son erreur, et se donna contenance par ce qu’il crut être une repartie plaisante. « Si cardinal est empêché, archiprêtre peut faire office. » 
  Et le lendemain, tandis que la tour de bois fumait encore et que les terrassiers s’étaient remis à l’œuvre, mais cette fois pour enterrer les morts, notre sire de Vélines, monté sur ses guêtres d’acier, et précédé de trompes sonnantes, s’en alla conférer avec don Sanche Lopez. Ils marchèrent un long moment devant le pont-levis du château, regardés par les soldats des deux camps. Ils étaient l’un comme l’autre, hommes de métier et ne pouvaient s’en faire accroire… 
  « Si je vous avais attaqué avec des mines à poudre, sous vos murs, messire ? 
  – Ah ! messire, je pense que vous seriez venu à bout de nous. 
  – Combien de temps pouvez-vous tenir encore ? 
  – Moins longtemps que nous le souhaiterions, mais plus que vous ne l’espérez. Nous avons suffisance d’eau, de victuailles, de flèches et de boulets. » 
  Au bout d’une heure l’Archiprêtre s’en revint vers le roi. « Don Sanche Lopez consent à vous remettre le château, si vous lui laissez libre départ et si vous lui donnez de l’argent. 
  – Soit, qu’on lui en donne et qu’on en finisse ! »          
  Deux jours plus tard, les gens de la garnison, têtes hautes et bourses pleines, sortaient pour s’en aller rejoindre Monseigneur de Lancastre. Le roi Jean devrait réparer Breteuil à ses frais. Ainsi se terminait ce siège qu’il avait voulu mémorable. Encore eut-il le front de nous soutenir que sans son beffroi d’assaut la place serait venue moins vite à composition.

Demain ‘’Quand un roi perd la France’’ - 4ème partie – ch 2 - ‘’L’Hommage de Phoebus’’

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