dimanche 5 janvier 2020

Quand un roi perd la France - 2ème partie - ch 5 - L'arrestation

V
L’ARRESTATION

 
   Grand merci, messire abbé, je suis votre obligé… Non, de rien, je vous l’assure, je n’ai plus besoin de rien… seulement que l’on me remette quelques bûches au feu… Mon neveu va me faire compagnie ; j’ai à m’entretenir avec lui. C’est cela, messire abbé, la bonne nuit. Merci des prières que vous allez dire pour le Très Saint-Père et pour mon humble personne… oui, et toute votre pieuse communauté… L’honneur est pour moi. Oui, je vous bénis ; le bon Dieu vous ait en Sa sainte garde… 
  Ououh ! Si je le lui avais permis, il nous aurait tenus jusqu’à la minuit, cet abbé-là ! Il a dû naître le jour de la Saint-Bavard… Voyons, où en étions-nous ? Je ne veux point vous laisser languir. Ah oui… le maréchal, l’épée haute… Et derrière le maréchal surgirent une douzaine d’archers qui rabattirent brutalement échansons et valets contre les murs ; et puis Lalemant et Perrinet le Buffle, et sur leurs talons le roi Jean II lui-même tout armé, heaume en tête, et dont les yeux jetaient du feu par la ventaille levée. Il était suivi de près par Chaillouel et Crespi, deux autres sergents de sa garde étroite. 
  « Je suis piégé », dit Charles de Navarre. La porte continuait de dégorger l’escorte royale dans laquelle il reconnaissait quelques-uns de ses pires ennemis, les frères d’Artois, Tancarville… Le roi marcha droit vers la table d’honneur. Les seigneurs normands esquissèrent un vague mouvement pour lui faire révérence. D’un geste des deux mains, il leur imposa de rester assis. Il saisit son gendre par le col fourré de son surcot, le secoua, le souleva, tout en lui criant du fond de son heaume : 
  « Mauvais traître ! Tu n’es pas digne de t’asseoir à côté de mon fils. Par l’âme de mon père, je ne penserai jamais à boire ni à manger tant que tu vivras ! » 
  L’écuyer de Charles de Navarre, Colin Doublel, voyant son maître ainsi malmené, eut une folle impulsion et brandit un couteau à trancher pour en frapper le roi. Mais son geste fut prévenu par Perrinet le Buffle qui lui retourna le bras. Le roi, pour sa part, lâcha Navarre et, perdant contenance un instant, regarda avec surprise ce simple écuyer qui avait osé lever la main sur lui. 
  « Prenez-moi ce garçon et son maître aussi », commanda-t-il. 
  La suite du roi s’était portée en avant d’un seul élan, les frères d’Artois au premier rang, qui encadrèrent Navarre comme un noisetier pincé entre deux chênes. Les hommes d’armes avaient complètement investi la salle ; les tapisseries étaient comme hérissées de piques. Les huissiers de cuisine semblaient vouloir rentrer dans les murs. Le Dauphin s’était levé et disait : 
  « Sire mon père, Sire mon père… » 
  Charles de Navarre tentait de s’expliquer, de se défendre. 
  « Monseigneur, je ne puis comprendre ! Qui vous a si mal informé contre moi ? Que Dieu m’aide, mais jamais, faites-m’en grâce, je n’ai pensé trahison, ni contre vous ni contre Monseigneur votre fils ! S’il est homme au monde qui m’en veuille accuser, qu’il le fasse, devant vos pairs, et je jure que je me purgerai de ses dires et le confondrai. » 
  Même en si périlleuse situation, il avait la voix claire, et la parole qui coulait aisément de la bouche. Il était vraiment très petit, très fluet, au milieu de tous ces gens de guerre ; mais il gardait son assurance dans le caquet. 
  « Je suis roi, Monseigneur, d’un moindre royaume que le vôtre, certes, mais je mérite d’être traité en roi. 
  – Tu es comte d’Évreux, tu es mon vassal, et tu es félon ! 
  – Je suis votre bon cousin, je suis l’époux de Madame votre fille, et je n’ai jamais forfait. Il est vrai que j’ai fait tuer Monseigneur d’Espagne. Mais il était mon adversaire et m’avait offensé. J’en ai fait pénitence. Nous nous sommes donné la paix et vous avez accordé des lettres de rémission à tous… 
  – En prison, traître. Tu as assez joué de menterie. Allez ! Qu’on l’enferme, qu’on les enferme tous les deux ! » cria le roi en montrant Navarre et son écuyer. 
  « Et celui-là aussi », ajouta-t-il en désignant de son gantelet Friquet de Fricamps qu’il venait de reconnaître et qu’il savait avoir monté l’attentat de la Truie-qui-file. 
  Alors que sergents et archers entraînaient les trois hommes vers une chambre voisine, le Dauphin se jeta aux genoux du roi. Si effrayé qu’il pût être de la grande fureur où il voyait son père, il était demeuré assez lucide pour en apercevoir les conséquences, au moins pour lui-même. 
  « Ah ! Sire mon père, pour Dieu merci, vous me déshonorez ! Que va-t-on dire de moi ? J’avais prié le roi de Navarre et ses barons à dîner, et vous les traitez ainsi. On dira de moi que je les ai trahis. Je vous supplie par Dieu de vous calmer et de changer d’avis. 
  – Calmez-vous vous-même, Charles ! Vous ne savez pas ce que je sais. Ils sont mauvais traîtres, et leurs méfaits se découvriront bientôt. Non, vous ne savez pas tout ce que je sais. » 
  Là-dessus notre Jean II, se saisissant de la masse d’armes d’un sergent, alla en frapper le comte d’Harcourt d’un coup formidable dont tout autre, moins gras que lui, aurait eu l’épaule cassée. 
  « Debout, traître ! Passez vous aussi en prison. Vous serez bien malin si vous m’échappez. » 
  Et comme le gros d’Harcourt, tout éberlué, ne se levait pas assez vite, il l’empoigna par sa cotte blanche qu’il déchira, faisant craquer tout son vêtement jusqu’à la chemise. Poussé par les archers, Jean d’Harcourt, dépoitraillé, passa devant son cadet, Louis, et lui dit quelque chose qu’on ne comprit point, mais qui était méchant, et auquel l’autre répondit d’un geste qui pouvait signifier ce qu’on voulait… je n’ai rien pu faire ; je suis chambellan du roi… tu l’as cherché, tant pis pour toi… 
  « Sire mon père, insistait le duc de Normandie, vous faites mal de traiter ainsi ces vaillants hommes… » 
  Mais Jean II ne l’entendait plus. Il échangeait des regards avec Nicolas Braque et Robert de Lorris qui lui désignaient silencieusement certains convives. 
  « Et celui-là, en prison !… Et celui-là… » ordonnait-il en bousculant le sire de Graville et en cognant du poing Maubué de Mainemares, deux chevaliers qui avaient, eux aussi, trempé dans l’assassinat de Charles d’Espagne, mais qui avaient reçu, depuis deux ans, leurs lettres de rémission, signées de la main du roi. 
  Comme vous le voyez, c’était de la haine bien recuite. Mitton le Fol, grimpé sur un banc de pierre, dans l’ébrasement d’une fenêtre, faisait des signes à son maître en lui montrant les plats posés sur une desserte, et puis le roi, et puis agitait ses doigts devant sa bouche… manger… 
  « Mon père, dit le Dauphin, voulez-vous qu’on vous serve à manger ? » 
  L’idée était heureuse ; elle évita d’expédier au cachot toute la Normandie. 
  « Pardieu oui ! C’est vrai que j’ai faim. Savez-vous, Charles, que je suis parti d’au-delà la forêt de Lyons, et que je cours depuis l’aube pour châtier ces méchants ? Faites-moi servir. » 
  Et il appela de la main pour qu’on lui délaçât son heaume. Il apparut les cheveux collés ; la face rougie ; la sueur lui coulait dans la barbe. En s’asseyant à la place de son fils, il avait déjà oublié son serment de ne manger ni boire tant que son gendre serait encore en vie. Tandis qu’on se hâtait à lui dresser un couvert, qu’on lui versait du vin, qu’on le faisait patienter avec un pâté de brochet point trop entamé, qu’on lui présentait un cygne, resté intact et encore tiède, il se fit, entre les prisonniers qu’on emmenait et les valets qui dévalaient de nouveau vers les cuisines, un flottement dans la salle et les escaliers ; les seigneurs normands en profitèrent pour s’échapper, tel le sire de Clères qui comptait également parmi les meurtriers du bel Espagnol et qui s’en tira de justesse. Le roi ne faisant plus mine d’arrêter personne, les archers les laissaient passer. L’escorte crevait de faim et de soif, elle aussi. Jean d’Artois, Tancarville, les sergents louchaient vers les plats. Ils attendaient un geste du roi les autorisant à se restaurer. Comme ce geste ne venait pas, le maréchal d’Audrehem arracha la cuisse d’un chapon qui traînait sur une table et se mit à manger, debout. 
  Louis d’Orléans eut une moue d’humeur. Son frère, vraiment, montrait trop peu de souci de ceux qui le servaient. Il s’assit au siège que Navarre occupait un moment avant, en disant : 
  « Je me fais devoir de vous tenir compagnie, mon frère. » 
  Le roi, alors, avec une sorte de mansuétude indifférente, invita ses parents et barons à s’asseoir. Et tous aussitôt s’attablèrent, autour des nappes maculées, pour épuiser les reliefs de la ripaille. On ne se soucia pas de changer les écuelles d’argent. On attrapait ce qui se présentait au passage, le gâteau de lait avant le canard confit, l’oie grasse avant la soupe de coquillages. On mangeait des restes de friture froide. Les archers se bourraient de tranches de pain ou bien filaient se faire nourrir aux cuisines. Les sergents lampaient les gobelets abandonnés. 
  Le roi, bottes écartées sous la table, restait enfermé dans une songerie brutale. Sa colère n’était pas apaisée ; elle semblait même reflamber avec la mangeaille. Pourtant il aurait dû avoir quelques motifs de contentement. Il était dans son rôle de justicier, le bon roi ! Il venait enfin de remporter une victoire ; il avait une belle prouesse à faire consigner par ses clercs pour la prochaine assemblée de l’Ordre de l’Étoile. 
  « Comment Monseigneur le roi Jean défit les traîtres qu’il saisit au château de Bouvreuil… » 
  Il parut s’étonner soudain de ne plus voir les chevaliers normands, et s’en inquiéta. Il se méfiait d’eux. S’ils allaient lui organiser une révolte, soulever la ville, libérer les prisonniers ?… Il montrait là toute sa nature, cet habile homme. Dans un premier temps, poussé par une fureur longuement remâchée, il se ruait, sans réfléchir à rien ; puis il négligeait de consolider ses actes ; puis il se faisait des imaginations, toujours à côté de la réalité, mais dont il était difficile de l’ôter. 
  Maintenant, il voyait Rouen en rébellion, comme Arras l’avait été un mois auparavant. Il voulut qu’on fît venir le maire. Plus de maître Mustel. 
  « Mais il était là voici à peine un moment », disait Nicolas Braque. 
  On rattrapa le maire dans la cour du château. Il comparut, blanc d’une digestion coupée, devant le roi bâfrant. Il s’entendit ordonner de fermer les portes de la ville et de crier par les rues que chacun restât chez soi. Interdiction à quiconque de circuler, bourgeois ou manant, et pour aucune raison. C’était l’état de siège, le couvre-feu en plein jour. Une armée ennemie enlevant la ville n’eût pas agi autrement. Mustel eut le courage de se montrer outragé. Les Rouennais n’avaient rien fait qui justifiât de telles mesures… 
  « Si ! Vous refusez de verser les aides, en suivant les exhortements de ces méchants que je suis venu confondre. Mais, par saint Denis, ils ne vous exhorteront plus. » 
  En voyant se retirer le maire, le Dauphin dut penser avec tristesse que tous ses efforts patients poursuivis depuis plusieurs mois pour se concilier les Normands étaient réduits à néant. À présent, il aurait tout le monde contre lui, noblesse et bourgeoisie. Qui pourrait croire, en effet, qu’il n’était pas complice de ce guet-apens ? En vérité, son père lui donnait un bien méchant rôle. Et puis le roi demanda qu’on allât quérir Guillaume… ah ! Guillaume comment… le nom m’échappe, pourtant je l’ai su… enfin, son roi des ribauds. Et chacun comprit qu’il avait résolu de procéder sans plus attendre à l’exécution immédiate des prisonniers. 
  « Ceux qui ne savent pas garder la chevalerie, il n’y a point de raison qu’on leur garde la vie, disait le roi. 
  – Certes, mon cousin Jean », approuvait Jean d’Artois, ce monument de sottise. 
  Je vous le demande, Archambaud, était-ce vraiment de la chevalerie que de se mettre en arroi de bataille pour prendre des gens désarmés, et en se servant de son fils comme appât ? Navarre, sans doute, avait d’assez beaux états de gredinerie ; mais le roi Jean, sous ses dehors superbes, a-t-il beaucoup plus d’honneur dans l’âme ?

Demain ‘’Quand un roi perd la France’’ 2ème partie – ch 6 - ‘’Les apprêts’’

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