mardi 7 janvier 2020

Quand un roi perd la France - 2ème partie - ch 7 - Le champ du pardon

VII
LE CHAMP DU PARDON 

 
   Le roi, heaume en tête de nouveau, était seul à cheval avec le maréchal qui, lui, avait coiffé une simple cervelière de mailles. Il n’allait pas courir de si grands dangers qu’il lui fallût revêtir un arroi de bataille. Audrehem n’est pas de ces gens qui font grande ostentation guerrière quand il n’y a pas lieu. S’il plaisait au roi d’arborer son heaume à couronne pour assister à quatre décollations, c’était son affaire. Tout le reste de la compagnie, du plus grand seigneur au dernier archer, irait à pied jusqu’au lieu du supplice. Le roi en avait décidé ainsi, car il est homme qui perd beaucoup de temps à régler lui-même les parades dans le menu, aimant à faire nouveauté de détail, au lieu de laisser agir selon l’usage de toujours. Il n’y avait plus que trois charrettes, parce que d’ordres en contrordres mal compris, on en avait renvoyé une de trop. Tout auprès se tenaient Guillaume… 
  eh bien non, ce n’est pas Guillaume à la Cauche ; j’ai confondu. Guillaume à la Cauche est un valet de la chambre ; mais c’est un nom qui y ressemble… la Gauche, le Gauche, la Tanche, la Planche… Je ne sais même pas s’il se prénomme Guillaume ; c’est d’ailleurs de petite importance… 
  Donc se tenaient auprès le roi des ribauds et le bourreau improvisé, blanc comme un navet d’avoir séjourné en cachot, un maigrelet, m’at-on dit, et pas du tout tel qu’on aurait attendu un mécréant coupable de quatre meurtres, et puis le capucin qui tripotait, comme ils le font toujours, sa cordelière de chanvre. Tête nue et les mains liées derrière le dos, les condamnés sortirent du donjon. Le comte d’Harcourt venait le premier, dans son surcot blanc que le roi lui avait déchiré à l’emmanchure, la chemise avec. Il montrait son énorme épaule, rose comme couenne, et son sein gras. On finissait d’affûter les haches, sur une meule, dans un coin de la cour. 
  Personne ne regardait les condamnés, personne n’osait les regarder. Chacun fixait un coin de pavé ou de mur. Qui aurait osé, sous l’œil du roi, un regard d’amitié ou seulement de compassion pour ces quatre-là qui allaient périr ? Ceux même qui se trouvaient à l’arrière de l’assistance gardaient le nez baissé, de peur que leurs voisins ne puissent dire qu’on avait vu sur leur figure… Nombreux ils étaient à blâmer le roi. Mais de là à le montrer… Beaucoup d’entre eux connaissaient le comte d’Harcourt de longue accointance, avaient chassé avec lui, jouté avec lui, dîné à sa table, qui était copieuse. Pour l’heure, pas un ne semblait se souvenir ; les toits du château et les nuages d’avril leur étaient choses plus captivantes à contempler. Si bien que Jean d’Harcourt, tournant de tous côtés ses paupières plissées de graisse, ne trouvait pas un visage auquel accrocher son malheur. Pas même celui de son frère, surtout pas celui de son frère ! Dame ! une fois son gros aîné raccourci, qu’allait décider le roi de ses titres et de ses biens ? On fit monter dans la première charrette celui qui était encore pour un moment le comte d’Harcourt. Ce ne fut pas sans peine. Un quintal et demi, et les mains liées. Il fallut quatre sergents pour le pousser, le hisser. Il y avait de la paille disposée dans le fond de la charrette, et puis le billot. Quand Jean d’Harcourt fut juché, il se tourna tout dépoitraillé vers le roi comme s’il voulait lui parler, le roi immobile sur sa selle, vêtu de mailles, couronné d’acier et d’or, le roi justicier, qui voulait bien faire apparaître que toute vie au royaume était soumise à son décret, et que le plus riche seigneur d’une province, en un instant, pouvait n’être plus rien si tel était son vouloir. Et d’Harcourt ne prononça mot. 
  Le sire de Graville fut mis dans la seconde charrette, et dans la troisième on fit grimper ensemble Maubué de Mainemares et Colin Doublel, l’écuyer qui avait levé sa dague sur le roi. Celui-ci paraissait dire à chacun d’eux : « Souviens-toi du meurtre de Monsieur d’Espagne ; souviens-toi de l’auberge de la Truie-quifile. » Car toute l’assistance comprenait que, sinon pour d’Harcourt, en tout cas pour les trois autres, c’était la vengeance qui commandait cette brève et bien torve justice. Punir des gens à qui l’on a donné publiquement rémission… Il faut pouvoir faire état de nouveaux griefs, et bien patents, pour agir de la sorte. Cela eût mérité remontrance du pape, et des plus sévères, si le pape n’était pas aussi faible… Dans le donjon, on avait méchamment poussé le roi de Navarre au plus près d’une fenêtre pour qu’il ne perdît rien du spectacle. Le Guillaume, qui n’est pas la Gauche, se tourne vers le maréchal d’Audrehem… tout est prêt. Le maréchal se tourne vers le roi… tout est prêt. Le roi fait un geste de la main. Et le cortège se met en route. 
  En tête, une escouade d’archers, chapeaux de fer et gambisons de cuir, le pas alourdi par leurs gros houseaux. Ensuite, le maréchal, à cheval, et visiblement sans plaisir. Des archers encore. Et puis les trois charrettes. Et derrière, le roi des ribauds, le bourreau maigrelet et le capucin crasseux. Et puis le roi, droit sur son destrier, flanqué des sergents de sa garde étroite, et enfin toute une procession de seigneurs en chaperon ou en chapeau de chasse, manteau fourré ou cotte hardie. La ville est silencieuse et vide. Les Rouennais ont prudemment obéi à l’ordre de se tenir dans leurs maisons. Mais leurs têtes s’agglutinent derrière leurs grosses vitres verdâtres, soufflées comme des culs de bouteilles ; leurs regards se coulent par le bord entrebâillé de leurs fenêtres quadrillées de plomb. Ils ne peuvent pas croire que c’est le comte d’Harcourt qui est dans la charrette, lui qu’ils ont vu souvent passer dans leurs rues, et ce matin encore, en superbe équipage. Pourtant son embonpoint le désigne assez… « C’est lui ; je te disons que c’est lui. » 
  Pour le roi, dont le heaume passe presque à hauteur du premier étage des maisons, ils n’ont point de doute. Il fut longtemps leur duc… « C’est lui, c’est bien le roi… » Mais ils n’auraient pas été frappés d’une crainte plus grande s’ils avaient aperçu une tête de mort sous la ventaille du casque. Ils étaient mécontents, les Rouennais, terrifiés mais mécontents. Car le comte d’Harcourt les avait toujours soutenus et ils l’aimaient bien. Alors ils chuchotaient : « Non, ce n’est pas bonne justice. C’est nous qu’on atteint. » 
  Les charrettes cahotaient. La paille glissait sous les pieds des condamnés qui avaient peine à garder leur aplomb. On m’a dit que Jean d’Harcourt, pendant tout le trajet, avait la tête renversée en arrière, et que ses cheveux s’écartaient sur sa nuque qui faisait de gros plis. Que pouvait penser un homme comme lui en allant au supplice, et en regardant la coulée de ciel entre les pignons des maisons ? Je me demande toujours ce que peuvent avoir dans la tête les condamnés à mort, pendant leurs derniers moments… Est-ce qu’il se reprochait de ne pas avoir assez admiré toutes les belles choses que le bon Dieu offre à nos yeux, tous les jours ? Ou bien songeait-il à l’absurdité de ce qui nous empêche de profiter de tous Ses bienfaits ? La veille, il discutait d’impôts et de gabelle… Ou bien se disait-il qu’il y avait bien de la sottise dans son affaire ? Car il était prévenu, son oncle Godefroy l’avait fait prévenir… « Repartez-vous-en aussitôt… » Il avait tôt éventé le piège, Godefroy d’Harcourt… « Ce banquet de carême sent le guet-apens… » 
  Si seulement son messager était parvenu un tout petit moment plus tôt, si Robert de Lorris ne s’était trouvé là, au bas de l’escalier… si… si… Mais la faute n’était pas au sort, elle était à lui-même. Il aurait suffi qu’il faussât compagnie au Dauphin, il aurait suffi qu’il ne cherchât pas de mauvaises raisons pour céder à sa gourmandise. « Je partirai après le banquet ; ce sera la même chose… » 
  Les grands malheurs des gens, voyez-vous, Archambaud, leur surviennent souvent ainsi pour de petites raisons, pour une erreur de jugement ou de décision dans une circonstance qui leur semblait sans importance, et où ils suivent la pente de leur nature… Un petit choix de rien du tout, et c’est la catastrophe. Ah ! comme ils voudraient alors avoir le droit de reprendre leurs actes, remonter en arrière, à la bifurcation mal prise. 
  Jean d’Harcourt bouscule Robert de Lorris, lui crie : « Adieu, messire », enfourche son gros cheval, et tout est différent. Il retrouve son oncle, il retrouve son château, il retrouve sa femme et ses neuf enfants, et il se flatte, tout le reste de sa vie, d’avoir échappé au mauvais coup du roi… À moins, à moins, si c’était son jour marqué, qu’en s’en repartant il ne se soit rompu la tête en se cognant à une branche de la forêt. Allez donc pénétrer la volonté de Dieu ! Et il ne faut pas oublier tout de même… ce que cette méchante justice finit par effacer… que d’Harcourt complotait vraiment contre la couronne. Eh bien, ce n’était pas le jour du roi Jean, et Dieu réservait à la France d’autres malheurs dont le roi serait l’instrument. 
  Le cortège monta la côte qui mène au gibet, mais s’arrêta à mi-chemin, sur une Grand-Place bordée de maisons basses où se tient chaque automne la foire aux chevaux et qu’on appelle le champ du Pardon. Oui, c’est là son nom. Les hommes d’armes s’alignèrent à droite et à gauche de la voie qui traversait la place, laissant entre leurs rangs un espace de trois longueurs de lances. Le roi, toujours à cheval, se tenait bien au milieu de la chaussée, à un jet de caillou du billot que les sergents avaient roulé hors de la première charrette et pour lequel on cherchait un endroit plat. Le maréchal d’Audrehem mit pied à terre, et la suite royale, où dominaient les têtes des deux frères d’Artois… que pouvaient-ils penser, ceux-là ? C’était l’aîné qui portait la responsabilité première de ces exécutions. Oh ! ils ne pensaient rien… « Mon cousin Jean, mon cousin Jean »… 
  La suite se rangea en demi cercle. On observa Louis d’Harcourt pendant qu’on faisait descendre son frère ; il ne broncha point. Les apprêts n’en finissaient pas, de cette justice improvisée au milieu d’un champ de foire. Et il y avait des yeux aux fenêtres tout autour de la place. Le dauphin-duc, la tête penchant sous son chaperon emperlé, piétinait en compagnie de son jeune oncle d’Orléans, faisait quelques pas, revenait, repartait comme pour chasser un malaise. Et soudain le gros comte d’Harcourt s’adresse à lui, à lui et à Audrehem, criant de toutes ses forces : 
  « Ah ! sire duc, et vous gentil maréchal, pour Dieu, faites que je parle au roi, et je saurai bien m’excuser, et je lui dirai telles choses dont il tirera profit ainsi que son royaume. » 
  Nul qui l’entendit qui ne se souvienne d’avoir eu l’âme déchirée par l’accent qu’avait sa voix, un cri tout ensemble d’angoisse dernière et de malédiction. Du même mouvement, le duc et le maréchal viennent au roi, qui l’a pu ouïr aussi bien qu’eux. Ils sont presque à toucher son cheval. 
  « Sire mon père, pour Dieu, laissez qu’il vous parle ! 
  — Oui, Sire, faites qu’il vous parle, et vous en serez mieux », insiste le maréchal. 
  Mais ce Jean II est un copiste ! En chevalerie, il copie son grand-père, Charles de Valois, ou le roi Arthur des légendes. Il a appris que Philippe le Bel, quand il avait ordonné une exécution, restait inflexible. Alors il copie, il croit copier le Roi de fer. Mais Philippe le Bel ne se mettait pas un heaume quand ce n’était pas nécessaire. Et il ne condamnait pas à tort et à travers, en fondant sa justice sur la trouble rumination d’une haine. 
  « Faites délivrer ces traîtres », répète Jean II par sa ventaille ouverte. 
  Ah ! Il doit se sentir grand, il doit se sentir vraiment tout-puissant. Le royaume et les siècles se souviendront de sa rigueur. Il vient surtout de perdre une belle occasion de réfléchir. 
  « Soit ! confessons-nous », dit alors le comte d’Harcourt en se tournant vers le capucin sale. 
  Et le roi de crier : « Non, pas de confession pour les traîtres ! » 
  Là, il ne copie plus, il invente. Il traître le crime de… mais quel crime au fait ? Le crime d’être soupçonné, le crime d’avoir prononcé de mauvaises paroles qui ont été répétées… disons le crime de lèse-majesté comme celui des hérétiques ou des relaps. Car Jean II a été oint, n’est-ce pas ? Tu es sacerdos in æternam… Alors il se prend pour Dieu en personne, et décide de la place des âmes après la mort. De cela aussi, le Saint-Père à mon sens aurait dû lui faire dure remontrance. 
  « Celui-là seulement, l’écuyer… », ajoute-t-il en désignant Colin Doublel. 
  Allez savoir ce qui se passe dans cette cervelle trouée comme un fromage ? Pourquoi cette discrimination ? Pourquoi accorde-t-il la confession à l’écuyer tranchant qui a levé son couteau contre lui ? Aujourd’hui encore les assistants, quand ils parlent entre eux de cette heure terrible, s’interrogent sur cette étrangeté du roi. Voulait-il établir que les degrés dans la faute suivent la hiérarchie féodale, et signifier que l’écuyer qui a forfait est moins coupable que le chevalier ? Ou bien était-ce parce que le coutelas brandi vers sa poitrine lui a fait oublier que Doublel était aussi parmi les assassins de Charles d’Espagne, comme Mainemares et Graville, Mainemares, un grand efflanqué qui se démène dans ses liens et promène des yeux furieux, Graville qui ne peut pas faire le signe de croix, mais, bien ostensiblement, murmure des prières… si Dieu veut entendre son repentir, il l’entendra bien sans intercesseur. Le capucin, qui commençait à se demander ce qu’il faisait là, se saisit en hâte de l’âme qu’on lui laisse et chuchote du latin dans l’oreille de Colin Doublel. Le roi des ribauds pousse le comte d’Harcourt devant le billot. 
  « Agenouillez-vous, messire. » 
  Le gros homme s’affaisse, comme un bœuf. Il remue les genoux, sans doute parce qu’il y a des graviers qui le blessent. Le roi des ribauds, passant derrière lui, bande ses yeux par surprise, le privant de regarder les nœuds du bois, cette dernière chose du monde qu’il aura eue devant lui. C’était plutôt aux autres qu’on aurait dû mettre un bandeau, pour leur épargner le spectacle qui allait suivre. 
  Le roi des ribauds… 
  c’est curieux tout de même que je ne retrouve pas son nom ; je l’ai vu à plusieurs reprises auprès du roi ; et je revois très bien sa mine, un haut et fort gaillard qui porte une épaisse barbe noire… 
  le roi des ribauds prit la tête du condamné à deux mains, comme une chose, pour la disposer ainsi qu’il fallait, et partager les cheveux pour bien dégager la nuque. Le comte d’Harcourt continuait de remuer les genoux à cause des graviers… 
  « Allez, taille ! » fit le roi des ribauds. 
  Et il vit, et tout le monde vit que le bourreau tremblait. Il n’en finissait pas de soupeser sa grande hache, de déplacer ses mains sur le manche, de chercher la bonne distance avec le billot. Il avait peur. Oh ! il aurait été plus assuré avec un poignard, dans un coin d’ombre. Mais une hache, pour ce malingre, et devant le roi et tous ces seigneurs, et tous ces soldats ! Après plusieurs mois de prison, il ne devait pas se sentir les muscles bien solides, même si on lui avait servi une bonne soupe et un gobelet de vin pour lui donner des forces. Et puis on ne lui avait pas mis de cagoule, comme cela se fait d’ordinaire, parce qu’on n’en avait pas sous la main. Ainsi tout le monde saurait désormais qu’il avait été bourreau. Criminel et bourreau. De quoi faire horreur à n’importe qui. 
  À savoir ce qui lui tournait dans la tête, à celui-là aussi, à ce Bétrouve qui allait gagner sa liberté en accomplissant le même acte que celui qui l’avait conduit en prison. Il voyait la tête qu’il avait à trancher à la place où il aurait dû avoir la sienne, un peu plus tard, si le roi n’était pas passé par Rouen. Peut-être y avait-il chez ce gredin plus de charité, plus de sentiment de communion, plus de lien avec son prochain qu’il n’y en avait chez le roi. 
  « Taille ! » dut répéter le roi des ribauds. 
  Le Bétrouve leva sa hache, non pas droit au-dessus de lui comme un bourreau, mais de côté, comme un bûcheron qui va abattre un arbre et il laissa la hache retomber de son propre poids. Elle tomba mal. 
  Il y a des bourreaux qui vous décollent un chef en une fois, d’un seul coup bien frappé. Mais pas celui-là, ah non ! Le comte d’Harcourt devait être assommé, car il ne bougeait plus les genoux ; mais il n’était pas mort car la hache s’était amortie dans la couche de graisse qui lui tapissait la nuque. Il fallut recommencer. Encore plus mal. Cette fois, le fer n’entama que le côté du cou. Le sang jaillit par une large plaie béante qui laissait voir l’épaisseur de la graisse jaune. Le Bétrouve luttait avec sa hache dont le tranchant s’était fiché dans le bois du billot et qu’il ne pouvait plus en ressortir. La sueur lui coulait sur la figure. Le roi des ribauds se tourna vers le roi avec un air d’excuse, comme s’il voulait dire : « Ce n’est pas ma faute. » 
  Le Bétrouve s’énerve, n’entend pas ce que les sergents lui disent, refrappe ; et l’on croirait que le fer tombe dans une motte de beurre. Et encore, et encore ! Le sang ruisselle du billot, gicle sous le fer, constelle la cotte déchirée du condamné. Des assistants se détournent, le cœur soulevé. Le Dauphin montre un visage d’horreur et de colère ; il serre les poings, ce qui lui fait la main droite toute violette. Louis d’Harcourt, blême, se contraint de rester au premier rang devant cette boucherie qu’on fait de son frère. Le maréchal déplace les pieds pour ne pas marcher dans la rigole de sang qui sinue vers lui. Enfin, à la sixième reprise, la grosse tête du comte d’Harcourt se sépara du tronc, et, entourée de son bandeau noir, roula au bas du billot. Le roi ne bougeait pas. Par sa fenêtre d’acier, il contemplait, sans donner marque de gêne, d’écœurement ni de malaise, cette bouillie sanglante entre les épaules énormes, juste en face de lui, et cette tête isolée, toute souillée, au milieu d’une flaque poisseuse. 
  Si quelque chose parut sur son visage encadré de métal, ce fut un sourire. Un archer s’écroula, dans un bruit de ferraille. Seulement alors, le roi consentit à tourner les yeux. Cette mauviette ne resterait pas longtemps dans sa garde. Perrinet le Buffle se détendit en soulevant l’archer par le col de son gambison et en le giflant à toute volée. Mais la mauviette, par sa pâmoison, avait rendu service. Chacun se reprit un peu ; il y eut même des ricanements. Trois hommes, il n’en fallut pas moins, tirèrent en arrière le corps du décapité. 
  « Au sec, au sec », criait le roi des ribauds. 
  Les vêtements lui revenaient de droit, n’oublions pas. Il suffisait qu’ils fussent déchirés ; si de surcroît ils étaient trop maculés, il n’en tirerait rien. Déjà, il avait deux condamnés de moins qu’il n’escomptait… Et pour la suite, il exhortait son bourreau, tout suant et soufflant, lui prodiguait ses conseils comme à un lutteur épuisé : 
  « Tu montes droit au-dessus de toi, et puis tu ne regardes pas ta hache, tu regardes où tu dois frapper, à mi-col. Et han ! » 
  Et de faire mettre de la paille au pied du billot, pour sécher le sol, et de bander les yeux du sire de Graville, un bon Normand plutôt replet, de le faire agenouiller, de lui poser le visage dans la bouillie de viande. 
  « Taille ! » 
  Et là, d’un coup… miracle… Bétrouve lui tranche le col ; et la tête tombe en avant tandis que le corps s’écroule de côté, déversant un flot rouge dans la poussière. Et les gens se sentent comme soulagés. Pour un peu, ils féliciteraient le Bétrouve qui regarde autour de lui, stupéfait, l’air de se demander comment il a pu réussir. Vient le tour du grand déhanché, de Maubué de Mainemares qui a un regard de défi pour le roi. 
  « Chacun sait, chacun sait… », s’écrie-t-il. 
  Mais comme le barbu est devant lui et lui applique le bandeau, sa parole s’étouffe, et nul ne saisit ce qu’il a voulu proférer. Le maréchal d’Audrehem se déplace encore parce que le sang avance vers ses bottes… 
  « Taille ! » 
  Un coup de hache, à nouveau, un seul, bien assené. Et cela suffit. Le corps de Mainemares est tiré en arrière, auprès des deux autres. On délie les mains des cadavres pour pouvoir les prendre plus aisément par les quatre membres, les balancer, et hisse ! les jeter dans la première charrette qui les emmène jusqu’au gibet, pour être accrochés au charnier. On les dépouillera là-haut. Le roi des ribauds fait signe de ramasser aussi les têtes. Bétrouve cherche son souffle, appuyé sur le manche de la hache. Il a mal aux reins ; il n’en peut plus. Et c’est de lui, pour un peu, qu’on aurait pitié. Ah ! il les aura gagnées ses lettres de rémission ! Si jusqu’à la fin de ses jours il fait de mauvais rêves et pousse des cris dans son sommeil, il ne lui faudra pas s’en étonner. Colin Doublel, l’écuyer courageux, était nerveux quoique absous. Il eut un mouvement pour se dégager des mains qui le poussaient vers le billot ; il voulait y aller seul. Mais le bandeau est fait justement pour éviter cela, les gestes désordonnés des condamnés. On ne put pas empêcher toutefois que Doublel ne relevât la tête au mauvais moment, et que Bétrouve… là, vraiment, ce n’était pas sa faute !… ne lui ouvrît le crâne par le travers. Allons ! encore un coup. Voilà, c’était fait. 
  Ah ! ils en auraient des choses à raconter, les Rouennais qui étaient aux fenêtres environnantes, des choses qui allaient vite se répéter de bourg en bourg, jusqu’au fond du duché. Et les gens allaient venir de partout contempler cette place qui avait bu tant de sang. On ne croirait pas que quatre corps d’hommes puissent en contenir autant et que cela fasse une si large marque sur le sol. 
  Le roi Jean regardait son monde avec une étrange satisfaction. L’horreur qu’il inspirait en cet instant, même à ses serviteurs les plus fidèles, n’était pas, semblait-il, pour lui déplaire ; il était assez fier de soi. Il regardait particulièrement son fils aîné… 
  « Voilà, mon garçon, comment on se conduit, quand on est roi… » 
  Qui aurait osé lui dire qu’il avait eu tort de céder à sa nature vindicative ? Pour lui aussi, ce jour était celui de la bifurcation. Le chemin de gauche ou le chemin de droite. Il avait pris le mauvais, comme le comte d’Harcourt au pied de l’escalier. Après six ans d’un règne malaisé, plein de troubles, de difficultés et de revers, il donnait au royaume, qui n’était que trop prêt à l’y suivre, l’exemple de la haine et de la violence. En moins de six mois, il allait dévaler la route des vrais malheurs, et la France avec lui.

Demain ‘’Quand un roi perd la France’’ 3ème partie - ‘’Le printemps perdu’’ ch 1 ‘’Le chien et le renardeau’’

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire