lundi 30 septembre 2019

Le lis et le lion - 3ème partie - ch 6 - La mâle reine

VI
La mâle reine

  Aller de Conches à Paris en une seule journée, c’était une rude étape, même pour un cavalier entraîné, et qui exigeait un cheval solide. Robert d’Artois laissa en route deux de ses écuyers dont les montures étaient tombées boiteuses. Il arriva de nuit dans la cité, trouva, malgré l’heure tardive, les rues encore encombrées de bandes joyeuses qui fêtaient l’An neuf. Des ivrognes vomissaient dans l’ombre, sur le seuil des tavernes ; des femmes se tenaient par le bras, chantant à tue-tête et le pas mal assuré, comme dans le conte de Watriquet. 
  Sans égard pour cette roture que le poitrail de son cheval bousculait. Robert alla droit au Palais. Le capitaine de garde lui apprit que le roi était venu dans la journée, pour recevoir les vœux des bourgeois, mais qu’il était reparti pour Saint-Germain. Robert, alors, franchissant le pont, alla au Châtelet. Un pair de France pouvait se permettre de réveiller le gouverneur. Or, celui-ci, interrogé, déclara n’avoir reçu, ni la veille ni ce jour, aucune dame qui se nommât Jeanne de Divion, ni qui ressemblât à sa description. Si elle n’était au Châtelet, elle devait être au Louvre, car on n’incarcérait, d’ordre du roi, qu’en ces deux places-là. Robert poussa donc jusqu’au Louvre ; mais le capitaine lui fit la même réponse. Alors, où était la Divion ? Robert avait-il cheminé plus vite que les sergents royaux et, par une autre route, devancé leur détachement ? Pourtant, à Houdan, où il s’était renseigné, on lui avait bien dit que trois sergents, conduisant une dame, étaient passés depuis plusieurs heures. 
  Le mystère se faisait de plus en plus dense autour de cette affaire. Robert se résigna à rentrer en son hôtel, dormit peu, et avant l’aube partit pour Saint-Germain. La gelée blanche couvrait les champs et les prés ; les branches des arbres étaient vernies de givre, et les collines, la forêt, autour du manoir de Saint-Germain, semblaient un paysage de confiserie. Le roi venait de s’éveiller. Les portes s’ouvrirent pour Robert jusqu’à la chambre de Philippe VI, lequel était encore au lit, entouré de ses chambellans et de ses veneurs, et donnait des ordres pour la chasse du jour. Robert entra d’un pas d’assaut, mit un genou au parquet, se releva aussitôt et dit : 
  — Sire, mon frère, reprenez la pairie que vous m’avez donnée, mes fiefs, mes terres, mes revenus, ôtez-m’en le bien et l’usage, chassez-moi de votre Conseil étroit auquel je ne suis plus digne de paraître. Non, je ne suis plus rien au royaume ! 
  Ouvrant tout grands ses yeux bleus par-dessus son nez charnu, Philippe demanda : 
  — Mais qu’avez-vous donc, mon frère ? D’où vous vient cet émoi ? Que dites-vous ? 
  — Je dis le vrai. Je dis que je ne suis plus rien au royaume puisque le roi, sans daigner m’en informer, fait saisir une personne qui loge sous mon toit ! 
  — Qui ai-je fait saisir ? Quelle personne ? 
  — Une certaine dame de Divion, mon frère, qui est de ma maison, servante à la robe de mon épouse votre sœur, et que trois sergents, sur votre ordre, sont venus prendre à mon château de Conches pour la conduire en geôle ! 
  — Sur mon ordre ? dit Philippe stupéfait. Mais je n’ai jamais donné tel ordre… Divion ? J’ignore ce nom. Et de toute manière, mon frère, faites-moi la grâce de me croire, je n’eusse point fait saisir en votre maisonnée, quand même en aurais-je eu le motif, sans vous tenir au fait, et d’abord vous demander conseil. 
  — C’est ce que j’aurais cru, mon frère, dit Robert, pourtant, cet ordre est bien de vous. Et il tira de sa cotte la lettre d’arrestation remise par les sergents. 
  Philippe VI y jeta les yeux, reconnut son petit sceau, et les chairs de son nez blêmirent. 
  — Hérouart, ma robe ! cria-t-il à l’un des chambellans. Et qu’on se hâte à sortir ; qu’on me laisse seul avec Monseigneur d’Artois ! 
  Ayant rejeté ses couvertures brodées d’or, il était déjà debout, en longue chemise blanche. Le chambellan l’aida à enfiler une robe fourrée, voulut aviver le feu dans la cheminée. 
  — Sors, sors !… J’ai dit qu’on me laisse seul. 
  Jamais Hérouart de Belleperche, depuis qu’il servait le roi, n’avait été traité avec pareille violence, comme un simple garçon de cuisine. 
  — Non, je n’ai nullement scellé cela, ni dicté rien qui y ressemble, dit le roi quand le chambellan se fut retiré. 
  Il examina très attentivement la pièce, rapprocha les deux parties du cachet brisé par l’ouverture de la lettre, prit une loupe de cristal dans un tiroir de crédence. 
  — Ne serait-ce pas, mon frère, dit Robert, qu’on aurait contrefait votre sceau ? 
  — Cela ne se peut. Les faiseurs de coins sont habiles à prévenir copies et dissimulent toujours quelque petite imperfection volontaire, surtout pour coins royaux ou de grands barons. Regarde le « L « de mon nom ; vois la brisure qui est au bâton, et ce point creux dans le feuillage de bordure… 
  — Alors, dit Robert, n’aurait-on pas détaché le cachet d’une autre pièce ? — La chose, en effet, se pratique, il paraît ; avec un rasoir chauffé, ou de quelque autre manière ; mon chancelier me l’a certifié. 
  Le visage de Robert prit une expression naïve, comme s’il apprenait là une chose insoupçonnée. Mais le cœur lui battait un peu plus vite. 
  — Mais ce ne saurait être le cas, poursuivit Philippe, car, tout exprès, je n’use de mon petit sceau que pour des cachets à briser ; jamais je ne l’emploie sur page plate ni lacs. 
  Il resta silencieux un moment, les yeux fixés sur Robert comme s’il lui demandait une explication qu’il ne cherchait, en vérité, que dans sa propre pensée. 
  — Il faut, conclut-il, qu’on m’ait dérobé un moment mon sceau. Mais qui ? Mais quand ? De tout le jour il ne quitte la bougette à ma ceinture ; je ne m’en défais que la nuit… 
  Il alla vers la crédence, prit dans le tiroir une bourse de tissu d’or dont il palpa d’abord le contenu, puis qu’il ouvrit, et dont il sortit son petit sceau qui était d’or, avec une fleur de lis pour servir de poignée. 
  — … et je le reprends au matin… 
  Sa voix s’était faite plus lente ; un doute terrible s’installait en lui. Il reprit l’ordre d’arrestation et l’étudia de nouveau, avec grande attention. 
  — Je connais cette main, dit-il. Ce n’est pas celle d’Hugues de Pommard, ni celle de Jacques La Vache, ni de Geoffroy de Fleury… Il sonna. Pierre Trousseau, l’autre chambellan de service, se présenta. 
  — Mande-moi d’urgence, s’il est au château, ou bien ailleurs où qu’il se trouve, le clerc Robert Mulet ; qu’il vienne ici avec ses plumes. 
  — Ce Mulet, demanda Robert, ne sert-il pas aux écritures de la reine Jeanne ton épouse ? 
  — Oui, Mulet sert tantôt à moi, tantôt à Jeanne, dit Philippe VI évasivement, pour masquer sa gêne. 
  Ils avaient repris, machinalement, leur tutoiement d’antan, lorsque Philippe était bien loin d’être roi, lorsque Robert n’était pas encore pair, lorsqu’ils étaient seulement deux cousins bien unis ; en ce temps-là Monseigneur Charles de Valois citait toujours Robert en exemple à Philippe, pour sa force, sa ténacité, son intelligence aux affaires. 
  Mulet était au château. Il arriva, se hâtant, l’écritoire sous le bras, et se courba pour baiser la main du roi. 
  — Pose ta boîte, écris, dit Philippe VI qui commença aussitôt à dicter : « De par le roi, à notre aimé et féal prévôt de Paris, Jean de Milon, salut. Nous vous ordonnons de diligenter… » Les deux cousins, d’un même mouvement, s’étaient rapprochés et lisaient pardessus l’épaule du clerc. Son écriture était bien celle de l’ordre d’arrestation. 
  — «… à faire délivrer sur l’heure la dame Jeanne de… » 
  — Divion, articula Robert. 
  — «… laquelle a été recluse en notre prison… » Au fait, où se trouve-t-elle ? demanda Philippe. 
  — Ni au Châtelet, ni au Louvre, dit Robert. 
  — À la tour de Nesle, Sire, dit le clerc qui croyait se faire apprécier pour son zèle et sa bonne mémoire. 
  Les deux cousins se regardèrent et croisèrent les bras d’un geste identique. 
  — Et comment le sais-tu ? demanda le roi au clerc. 
  — Sire, parce que j’ai eu l’honneur, l’autre avant-hier, d’écrire votre ordre pour saisir cette dame. 
  — Et qui te l’a dicté ? 
  — La reine, Sire, qui m’a dit que vous n’aviez point le temps de le faire et l’en aviez chargée. Les deux ordres, pour mieux dire, celui de saisie et celui d’écrou. 
  Le sang s’était complètement retiré du visage de Philippe qui, partagé entre la honte et la colère, n’osait plus regarder son beau-frère. « La belle gueuse, pensait Robert. Je savais bien qu’elle me haïssait, mais jusqu’à voler le sceau de son époux pour me nuire… Et qui donc a pu si bien la renseigner ? » 
  — Vous ne faites pas achever, Sire ? dit-il. 
  — Certes, certes, dit Philippe sortant de ses pensées. 
  Il dicta la formule finale. Le clerc alluma une chandelle au feu, fit couler quelques gouttes de cire rouge sur la feuille pliée qu’il présenta au roi pour qu’il y appliquât lui-même son petit sceau. Philippe, perdu dans ses réflexions, semblait n’accorder à ses propres gestes qu’une attention secondaire. Robert prit l’ordre, agita une cloche. Ce fut Hérouart de Belleperche qui reparut. 
  — Au prévôt, sur l’heure, d’ordre du roi, lui dit Robert en lui remettant la lettre. 
  — Et fais appeler céans Madame la reine, ordonna Philippe VI depuis le fond de la pièce. 
  Le clerc Mulet attendait, regardant alternativement le roi et le comte d’Artois et se demandant si son excès de zèle avait été si bien venu. Robert, de la main, lui enjoignit de disparaître. 
  Quelques instants plus tard la reine Jeanne entra avec cette démarche particulière qui venait de sa boiterie. Son corps se déplaçait dans un quart de cercle dont la jambe la plus longue formait le pivot. C’était une reine maigre, d’assez beau visage, encore que la dent déjà s’y gâtât. L’œil était grand, avec la fausse limpidité du mensonge ; les doigts très longs, un peu tordus, laissaient paraître du jour entre eux même lorsqu’ils étaient joints. 
  — Depuis quand, Madame, envoie-t-on des ordres en mon nom ? 
  La reine prit un air de surprise et d’innocence parfaitement joué. 
  — Un ordre, mon aimé Sire ? Elle avait la voix grave, mélodieuse, où traînait un accent de tendresse bien feinte. 
  — Et depuis quand me dérobe-t-on mon sceau pendant que je dors ? 
  — Votre sceau, doux cœur ? Mais jamais je n’ai touché à votre sceau. De quel sceau parlez-vous ? 
  Une gifle énorme vint lui couper la parole. Les yeux de Jeanne la Boiteuse s’emplirent de larmes, tant le coup avait été brutal et cuisant ; sa bouche s’entrouvrit de stupeur et elle porta ses longs doigts à sa joue qui se marbrait de rouge. Robert d’Artois n’était pas moins surpris, mais lui, avec bonheur. Jamais il n’aurait cru son cousin Philippe, que chacun disait si soumis à sa femme, capable de lever la main sur elle. « Serait-il vraiment devenu roi ? » se dit Robert. 
  Philippe de Valois était surtout redevenu homme et pareil à tout époux, grand seigneur ou dernier valet, qui corrige sa femme menteuse. Une autre gifle partit, comme si la première lui avait aimanté la main ; et puis une grêle. Jeanne, affolée, se défendait le visage de ses deux bras levés. La main de Philippe tombait où elle pouvait, sur le haut de la tête, sur les épaules. En même temps, il criait : 
  — C’est l’autre nuit, n’est-ce pas, que vous m’avez joué ce tour ? Et vous avez le front de nier alors que Mulet m’a tout avoué ? Mauvaise putain qui me mignote, se frotte à moi, se dit toute prise d’amour, profite de la faiblesse que j’ai pour elle, et me berne quand je dors, et me dérobe mon sceau de roi ? Ne sais-tu pas qu’il n’est acte plus laid, pire que vol ? Que d’aucun sujet en mon royaume, fût-ce le plus grand, je ne tolérerais qu’il usât du cachet d’autrui sans le faire bâtonner ? Et c’est du mien qu’on se sert ! A-t-on vu pire scélérate qui veut me déshonorer devant mes pairs, devant mon cousin, mon propre frère ? N’ai-je pas raison, Robert ? dit-il s’arrêtant un instant de frapper pour chercher approbation. Comment pourrions-nous gouverner nos sujets si chacun se servait à volonté de nos sceaux pour ordonner ce que nous n’avons point voulu ? C’est faire viol à notre honneur. Puis, revenant sur sa femme avec un brusque regain de fureur : 
  — Et voilà le bel emploi que vous faites de l’hôtel de Nesle que je vous ai donné. M’avez-vous assez supplié pour l’avoir ! Êtes-vous aussi mauvaise que votre sœur, et cette tour maudite servira-t-elle toujours à abriter les méfaits de Bourgogne ? Que si vous n’étiez pas la reine, par le malheur que j’ai eu de vous épouser, c’est bien vous que j’y ferais jeter en prison ! Et puisque par d’autres ne peux vous châtier, eh bien ! je le fais moi-même. Et les coups se remirent à pleuvoir. « Puisse-t-il la laisser morte ! « pensait Robert. 
  Jeanne s’était maintenant recroquevillée sur le lit, les jambes battant hors de sa robe, et chaque coup lui tirait un gémissement ou un hurlement. Puis, soudain, elle fit face comme un chat, les ongles en avant, et se mit à hurler, les joues barbouillées de larmes : 
  — Oui, je l’ai fait ! Oui, j’ai dérobé ton sceau dans ton sommeil, parce que tu rends mauvaise justice et que je veux défendre mon frère de Bourgogne contre ce méchant Robert que voici, qui nous a toujours nui par cautèle et par crime, qui, de complot avec ton père, a fait périr ma sœur Marguerite… 
  — Garde la mémoire de mon père hors de ta bouche ! s’écria Philippe. À la lueur qu’elle vit dans le regard de son époux, elle se tut, car vraiment il était bien capable de la tuer. Il ajouta, élevant la main d’un geste protecteur jusqu’à l’épaule de Robert d’Artois : 
  — Et garde-toi, mauvaise, de jamais nuire à mon frère qui est le meilleur soutien de mon trône. Quand il alla ouvrir la porte pour informer son chambellan qu’il supprimait la chasse de ce jour, vingt têtes accolées reculèrent ensemble. Jeanne la Boiteuse était détestée des serviteurs qu’elle harcelait d’exigences, qu’elle dénonçait pour le moindre manquement, et qui l’appelaient entre eux « la mâle reine ». 
  Le récit de la correction qu’elle venait de recevoir allait emplir de joie le Palais. Vers la fin de la matinée, dans le verger de Saint-Germain où la gelée fondait, Philippe et Robert se promenaient ensemble, à pas lents. Le roi avait la tête basse. 
  — N’est-ce pas chose affreuse, Robert, que d’avoir à se défier de sa propre épouse, et même quand on dort ? Que puis-je faire ? Mettre mon sceau sous mon oreiller ? Elle y glissera la main. J’ai le sommeil lourd. Je ne puis quand même pas l’enfermer au couvent : c’est ma femme ! Ne plus la laisser dormir auprès de moi, c’est tout ce que je puis. Le pis est que je l’aime, cette drôlesse ! Ne va point le redire, mais j’ai, comme tout chacun, tâté de quelques autres au déduit. J’en suis revenu avec plus de goût pour elle… Mais si jamais elle recommence, je la battrai encore ! 
  À ce moment, Trouillard d’Usages, vidame du Mans et chevalier de l’hôtel, s’avança dans l’allée pour annoncer le prévôt de Paris qui le suivait. Rond de bedaine, et roulant sur de courtes pattes, Jean de Milon n’avait pas la mine gaie. 
  — Alors, messire prévôt, vous avez fait relâcher cette dame ?
   — Non, Sire, répondit le prévôt d’une voix gênée. — Quoi ? Mon ordre était-il faux ? Peut-être n’avez-vous pas reconnu mon sceau ? 
  — Non point, Sire, mais avant que de l’exécuter, je voulais vous en entretenir, et suis bien aise aussi de trouver Monseigneur d’Artois avec vous, dit Jean de Milon en regardant Robert d’un air gêné. Cette dame a confessé. 
  — Qu’a-t-elle confessé ? demanda Robert. 
  — Toutes sortes de vilenies, Monseigneur, fausses écritures, pièces contrefaites, et d’autres choses encore. 
  Robert garda très bon contrôle de soi, feignit même de prendre la chose pour plaisanterie, et s’écria en haussant les épaules : 
  — Certes, si on l’a passée à la question, elle a dû confesser beaucoup ! Que je vous livre aux tourmenteurs, messire de Milon, et je gage que vous confesserez m’avoir voulu sodomiser ! 
  — Hélas ! Monseigneur, dit le prévôt, la dame a parlé avant la question… par peur, simplement par peur d’être questionnée. Elle a donné longue liste de complices. 
  Philippe VI, silencieux, observait son beau-frère. Un nouveau travail se faisait dans sa tête. Robert sentit un piège se refermer sur lui. Un roi qui vient de rouer de coups son épouse, et devant témoin, pour usurpation de sceau et fausses lettres, peut difficilement relâcher, même pour complaire à son plus intime parent, une ordinaire sujette qui vient d’avouer d’identiques méfaits. 
  — Ton conseil, mon frère ? demanda Philippe à Robert sans le quitter du regard. Robert comprit que son salut dépendait de sa réponse ; il fallait jouer la loyauté. Tant pis pour la Divion. Tout ce qu’elle avait pu ou pourrait déclarer le concernant serait tenu par lui pour mensonge éhonté. 
  — Votre justice, Sire mon frère, votre justice ! déclara-t-il. Maintenez cette femme en cachot, et si elle m’a trompé, sachez bien que je réclamerai de vous la plus grande rigueur. 
  En même temps il se disait : « Mais qui donc a prévenu le duc de Bourgogne ? » Et puis la réponse, l’évidente réponse, lui vint aussitôt. Il n’existait qu’une seule personne qui ait pu dire au duc de Bourgogne, ou à la mâle reine elle-même, que la Divion se trouvait à Conches : Béatrice. 
  Ce fut seulement vers la fin mars, quand la Seine, gonflée par les crues de printemps, inondait les rives et entrait dans les caves, que des mariniers repêchèrent, du côté de Chatou, un sac flottant entre deux eaux et contenant un corps de femme complètement nu. Toute la population du village, pataugeant dans la boue, s’était assemblée autour de la macabre trouvaille, et les mères giflaient leurs gamins en criant : 
  — Allons, fuyez, vous autres ; ce n’est pas pour vous, ces choses-là ! 
  Le cadavre était hideusement gonflé, avec l’horrible teinte verdâtre d’une décomposition déjà avancée ; il avait dû séjourner plus d’un mois dans le fleuve. On pouvait pourtant reconnaître que la morte était jeune. Ses longs cheveux noirs semblaient bouger parce que des bulles y crevaient. Le visage avait été lacéré, talonné, écrasé pour qu’on ne pût l’identifier ; et le cou portait la trace d’un lacet. Les mariniers, partagés entre le dégoût et une attirance obscène, poussaient du bout de leurs gaffes l’impudique charogne. Soudain le corps, rendant l’eau qui le gonflait, se mit à remuer de lui-même, donnant un instant l’illusion de ressusciter, et les commères s’écartèrent en hurlant. Le bailli, qu’on avait averti, arriva, posa quelques questions, tourna autour de la morte, inspecta les objets sortis du sac, avec le cadavre, et qui s’égouttaient sur l’herbe : une corne de bouc, une figurine de cire enveloppée de chiffons et piquée d’épingles, un grossier ciboire d’étain gravé de signes sataniques. 
  — C’est une sorcière occise par ses compagnons après quelque sabbat ou noire messe, déclara le bailli. Les commères se signèrent. Le bailli désigna une corvée pour aller enfouir au plus vite le corps et les vilains objets dans un boqueteau, à l’écart du village, et sans une prière. Un crime bien fait, en somme, bien maquillé, où Gillet de Nelle avait suivi les bonnes leçons de Lormet le Dolois, et qui s’achevait comme l’avaient souhaité les meurtriers. Robert d’Artois était vengé de la trahison de Béatrice, ce qui ne signifiait pas qu’il fût pour autant triomphant. Dans deux générations, les villageois de Chatou ne sauraient plus pourquoi on avait appelé un bouquet d'arbres, en aval, "le bois de la sorcière" .

Demain "Le lis et le lion" 3ème partie ch 7 - "Le tournoi d'Evreux"


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