mardi 17 septembre 2019

Le lis et le lion -2ème partie - ch 2 - Le plaideur conduit l'enquête


II 
LE PLAIDEUR CONDUIT L’ENQUÊTE


  Le cabinet de travail de Monseigneur d’Artois était décoré de quatre grandes fresques pieuses, assez platement peintes, où l’ocre et le bleu dominaient quatre figures de saints, « pour inspirer confiance », disait le maître du lieu. À droite, saint Georges terrassait le dragon ; en face, saint Maurice, autre patron des chevaliers, se dressait en cuirasse et cotte azurée ; sur le mur du fond, saint Pierre tirait de la mer ses inépuisables filets ; sainte Madeleine, patronne des pécheresses, vêtue seulement de ses cheveux d’or, occupait la dernière paroi. C’était surtout vers ce mur-là que Monseigneur Robert aimait à porter les yeux. Les poutres du plafond étaient pareillement peintes d’ocre, de jaune et de bleu, avec, de place en place, les blasons d’Artois, de Beaumont et de Valois. Des tables couvertes de brocarts, des coffres où traînaient des armes somptueuses, et de lourdes torchères de fer doré meublaient la pièce. Robert se leva de son grand siège et rendit au notaire les minutes des dépositions qu’il venait de parcourir. 
  — Fort bien, fort bonnes pièces, déclara-t-il, surtout le dire du sire de Machaut qui paraît très spontané, et complète tout à propos celui du comte de Bouville. Décidément vous êtes habile homme, maître Tesson de la Chicane, et je ne regrette point de vous avoir élevé là où vous êtes. Sous votre face de Carême jeûné, il se cache plus d’astuce que dans la tête creuse de bien des maîtres au Parlement. Il faut reconnaître que Dieu vous a doté d’assez de place pour loger votre cervelle. 
  Le notaire eut un sourire obséquieux et inclina son crâne démesuré, coiffé du bonnet qui ressemblait à un énorme chou noir. Les compliments moqueurs de Monseigneur d’Artois dissimulaient peut-être quelque promesse d’avancement. 
  — Est-ce là toute la récolte ? Avez-vous d’autres nouvelles à me donner pour ce jour ? ajouta Robert. Où en sommes-nous avec l’ancien bailli de Béthune ? La procédure est une passion, comme le jeu. 
  Robert d’Artois ne vivait plus que pour son procès, ne pensait, n’agissait qu’en fonction de sa cause. Cette quinzaine-là, la seule affaire de son existence était de se procurer des témoignages. Son esprit y travaillait de l’aube au soir, et même la nuit il se réveillait, tiré du rêve par une inspiration soudaine, pour sonner son valet Lormet qui arrivait tout somnolent et rechignant, et lui demander : 
  — Vieux ronfleur, ne m’as-tu pas parlé l’autre jour d’un certain Simon Dourin ou Dourier, qui fut clerc de plume chez mon grand-père ? Sais-tu si l’homme vit toujours ? Tâche demain à t’en enquérir. 
  À la messe, qu’il entendait chaque jour par convenance, il se surprenait à prier Dieu pour le succès de son procès. De la prière, il revenait tout naturellement à ses machinations, et se disait, pendant l’Évangile : « Mais ce Gilles Flamand, qui fut autrefois écuyer de Mahaut et qu’elle a chassé pour quelque méfait… Voilà un homme, peut-être, qui pourrait témoigner pour moi. Il ne faut pas que j’oublie cela. » 
  On ne l’avait jamais vu plus assidu aux travaux du Conseil ; il passait chaque jour plusieurs heures au Palais et donnait l’impression de s’employer ferme aux tâches du royaume ; mais c’était seulement pour garder prise sur son beau-frère Philippe VI, se rendre indispensable et veiller à ce qu’on ne nommât aux emplois que des gens de son choix. Il suivait de fort près les arrêts de justice afin d’y puiser l’idée de quelque manœuvre. 
  De tout le reste, il se moquait. Qu’en Italie Guelfes et Gibelins continuassent à s’entre-déchirer, qu’Azzo Visconti ait fait assassiner son oncle Marco et barricadé la ville de Milan contre les troupes de l’empereur Louis de Bavière, tandis qu’en revanche Vérone, Vicence, Padoue, Trévise, se soustrayaient à l’autorité du pape protégé par la France, Monseigneur d’Artois le savait, l’entendait, mais n’y songeait qu’à peine. 
  Qu’en Angleterre le parti de la reine se trouvât en difficulté, et que l’impopularité de Roger Mortimer devînt chaque jour plus grande, Monseigneur d’Artois haussait les épaules. L’Angleterre, ces jours-là, ne l’intéressait pas, non plus que les lainiers des Flandres qui, pour les avantages de leur commerce, multipliaient les ententes avec les compagnies anglaises. 
  Mais que maître Andrieu de Florence, chanoine-trésorier de Bourges, fût pourvu d’un nouveau bénéfice ecclésiastique, ou que le chevalier de Villebresme passât à la Chambre aux deniers, ah ! voilà qui était chose importante et ne pouvait supporter sursis ! C’est que maître Andrieu, avec le sire de Villebresme, était des huit commissaires nommés pour instruire le procès d’Artois. Ces commissaires, Robert les avait désignés à Philippe VI et pratiquement choisis… « Si l’on prenait Bouchait de Montmorency ? Il nous a toujours loyalement servis… Si l’on prenait Pierre de Cugnières ? Voilà un homme avisé que chacun s’accorde à respecter… » De même pour les notaires, dont ce Pierre Tesson depuis vingt ans attaché d’abord à l’hôtel de Valois, puis à la maison de Robert. 
  Jamais Pierre Tesson ne s’était senti si important ; jamais il n’avait été traité avec tant de familière amitié, comblé d’autant de pièces d’étoffes pour les robes de son épouse, et de petits sacs d’or pour lui-même. Néanmoins il était fatigué, parce que Robert harcelait son monde et que la vitalité de cet homme était tout bonnement épuisante. 
  D’abord Monseigneur Robert était presque toujours debout. Sans arrêt il arpentait son cabinet, entre les hautes figures de saints. Maître Tesson ne pouvait décemment s’asseoir en présence de si grand personnage qu’un pair de France. Or les notaires ont l’habitude de travailler assis. Maître Tesson peinait donc à soutenir son sac de cuir noir qu’il n’osait poser sur les brocarts, et dont il extrayait les pièces l’une après l’autre ; il redoutait d’achever ce procès avec un mal de reins pour la vie. 
  — J’ai vu, dit-il répondant à la question de Robert, l’ancien bailli Guillaume de la Planche, qui est présentement détenu au Châtelet. La dame de Divion était allée le visiter auparavant ; il a bien témoigné comme nous l’attendions. Il demande que vous n’oubliez point de parler à messire Miles de Noyers pour sa grâce, car son affaire est mauvaise et il risque fort d’être pendu. 
  — Je veillerai à ce qu’on le relâche ; qu’il dorme tranquille. Et Simon Dourier, l’avez-vous entendu ? 
  — Je ne l’ai pas entendu encore, Monseigneur, mais je l’ai approché. Il est prêt à déclarer par-devant les commissaires qu’il était présent le jour de 1302 où le comte Robert II, votre grand-père, peu avant de défunter, dicta la lettre qui confirmait votre droit à l’héritage d’Artois. 
  — Ah ! Fort bien, fort bien. 
  — Je lui ai promis aussi qu’il serait repris dans votre hôtel et pensionné par vous. 
  — Pourquoi en avait-il été chassé ? demanda Robert. 
  Le notaire esquissa le geste courbe de quelqu’un qui met de l’argent dans sa poche. 
  — Bah ! s’écria Robert, il est vieux à présent, il a eu le temps de se repentir ! Je lui donnerai cent livres l’an, le logement, et les draps. 
  — Manessier de Lannoy confirmera que les lettres soustraites furent brûlées par Madame Mahaut… Sa maison, comme vous le savez, allait être vendue pour payer ses dettes aux Lombards ; il vous a grande grâce de lui avoir conservé un toit. 
  — Je suis bon ; cela ne se sait pas assez, dit Robert. Mais vous ne m’apprenez rien sur Juvigny, l’ancien valet d’Enguerrand ? 
  Le notaire baissa le nez d’un air coupable. 
  — Je n’en obtiens rien, dit-il ; il refuse ; il prétend qu’il ne sait pas, qu’il ne se souvient plus. 
  — Comment ! s’écria Robert, je suis allé moi-même au Louvre, où il est pensionné pour faire bien peu, et je lui ai parlé ! Et il s’obstine à ne pas se souvenir ? Voyez donc si on ne peut le mettre un peu à la question. La vue des tenailles l’aidera peut-être à dire la vérité. 
  — Monseigneur, répondit le notaire tristement, on tourmente les prévenus, mais pas encore les témoins. 
  — Alors apprenez-lui que, si la mémoire ne lui revient pas, ses gages seront supprimés. Je suis bon ; encore faut-il qu’on m’y aide. 
  Il saisit un chandelier de bronze qui pesait bien quinze livres et le fit sauter, tout en marchant, d’une main dans l’autre. Le notaire pensa à l’injustice divine qui accorde tant de force musculaire à des gens qui ne l’emploient que pour s’amuser, et si peu aux pauvres notaires qui ont leur lourd sac de cuir noir à porter. 
  — Ne craignez-vous pas, Monseigneur, si vous supprimez à Juvigny ses gages, qu’il ne puisse les retrouver de la main de la comtesse Mahaut ? 
  Robert s’arrêta. 
  — Mahaut ? s’écria-t-il, mais elle ne peut plus rien ; elle se terre, elle a peur. L’a-t-on vue à la cour ces temps-ci ? Elle ne bouge plus, elle tremble, elle sait qu’elle est perdue. 
  — Dieu vous entende, Monseigneur, Dieu vous entende. Certes, nous gagnerons ; mais cela n’ira pas sans encore quelques petites traverses… 
  Tesson hésitait à continuer, non tant par crainte de ce qu’il avait à dire qu’à cause du poids du sac. Encore cinq ou dix minutes à rester debout. 
  — J’ai été avisé, reprit-il, que nos gens d’enquête sont suivis en Artois, et nos témoins visités par d’autres que par nous. En outre, ces temps-ci, il y a eu certain va-et-vient de messagers entre l’hôtel de Madame Mahaut et Dijon. On a vu sa porte passée par divers chevaucheurs à la livrée de Bourgogne… Mahaut cherchait à resserrer ses liens avec le duc Eudes, c’était chose bien claire. Or le parti de Bourgogne disposait à la cour de l’appui de la reine. 
  — Oui, mais moi j’ai le roi, dit Robert. La gueuse perdra, Tesson, je vous l’affirme. 
  — Il faudrait quand même produire les pièces, Monseigneur, parce que sans pièces… À des dires on peut toujours opposer d’autres dires… Le plus tôt sera le mieux. 
  Il avait de personnelles raisons pour insister. À inspirer tant de témoignages, voire à les extorquer par achat ou menaces, un notaire peut faire sa fortune, mais il risque aussi le Châtelet, et même la roue… Tesson ne souhaitait guère prendre la place de l’ancien bailli de Béthune. 
  — Elles viennent, vos pièces, elles viennent ! Elles arrivent, je vous le dis ! Croyez-vous que ce soit si facile de les obtenir ?… À propos, Tesson, dit soudain Robert en désignant de l’index le sac de cuir noir, vous avez noté dans le témoignage du comte de Bouville que le traité de mariage avait été scellé par les douze pairs. Pourquoi avez-vous noté cela ? 
  — Parce que le témoin l’a dit, Monseigneur. 
  — Ah oui… C’est très important, dit Robert songeur. 
  — Pourquoi donc, Monseigneur ? 
  — Pourquoi ? Parce que j’attends l’autre copie du traité, celle des registres d’Artois, qui doit m’être remise… et pour fort cher, d’ailleurs… Si les noms des douze pairs n’y figuraient pas, la pièce ne serait point bonne. Quels étaient les pairs en ce temps-là ? Pour les ducs et comtes, c’est chose facile ; mais les pairs d’Église, quels étaient-ils ? Voyez comme il faut être attentif à tout ? 
  Le notaire regarda Robert avec un mélange d’inquiétude et d’admiration. 
  — Savez-vous, Monseigneur, que si vous n’aviez pas été si grand sire, vous eussiez fait le meilleur notaire qui soit au royaume ? Sans offense, je dis cela sans offense, Monseigneur ! 
  Robert sonna pour qu’on raccompagnât son visiteur. À peine le notaire se fut-il retiré que Robert sortit par une petite porte ménagée entre les hanches de la Madeleine – un jeu de décoration qui l’amusait fort – et courut à la chambre de son épouse. En ayant chassé les dames de parage, il dit : 
  — Jeanne, ma bonne amie, ma chère comtesse, faites savoir à la Divion d’interrompre l’écriture du traité de mariage : il y faut le nom des douze pairs de l’an 82. Les savez-vous ? Eh bien, moi non plus ! Où peut-on se les procurer sans donner l’éveil ? Ah ! que de temps perdu ! Que de temps perdu ! 
  La comtesse de Beaumont, de ses beaux yeux bleus limpides, contemplait son mari ; un vague sourire éclairait son visage. Son géant avait encore trouvé quelque motif d’agitation. Très calmement elle dit : 
  — À Saint-Denis, mon doux ami, à Saint-Denis, aux registres de l’abbaye. Nous y relèverons sûrement les noms des pairs. Je vais y envoyer Frère Henry, mon confesseur, comme s’il voulait faire quelque recherche savante… 
  Une expression de tendresse amusée, de gratitude joyeuse, passa sur le large visage de Robert. 
  — Savez-vous, ma mie, dit-il en s’inclinant avec une grâce pesante, que si vous n’étiez pas si haute dame, vous eussiez fait le meilleur notaire du royaume ? 
  Ils se sourirent, et dans les yeux de Robert la comtesse de Beaumont, née Jeanne de Valois, lut la promesse qu’il visiterait son lit le soir.

Demain "Le lis et le lion" - 2ème partie - ch 3 - "Les faussaires"

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