samedi 21 septembre 2019

Le lis et le lion - 2ème partie - ch 6 - Béatrice et Robert

VI 
BÉATRICE ET ROBERT


  Lormet l’avait reçue à la petite porte de l’hôtel, celle qu’empruntaient les fournisseurs, comme si la visiteuse avait été une quelconque fripière ou brodeuse venue livrer une commande. D’ailleurs, vêtue d’une pèlerine de léger drap gris dont le capuchon lui couvrait les cheveux, Béatrice d’Hirson ne se distinguait en rien d’une ordinaire bourgeoise. Elle avait immédiatement reconnu le vieux serviteur personnel de Monseigneur d’Artois ; mais elle n’en avait pas montré d’étonnement, pas plus qu’elle n’en témoignait à traverser les deux cours, les bâtiments de service, et à voir qu’on la conduisait vers les appartements seigneuriaux. Lormet allait devant, le souffle un peu bruyant, et se retournait de temps en temps pour jeter par-dessus l’épaule un regard défiant sur cette fille trop belle, à la démarche glissante et balancée, et qui ne paraissait nullement intimidée. 
  « Qu’ont à faire ici les gens de Mahaut ? bougonnait intérieurement Lormet. Quel plat de sa façon cette gueuse vient-elle cuire à nos fourneaux ? Ah ! Monseigneur Robert est bien imprudent de lui avoir laissé franchir l’huis ! La dame Mahaut sait bien comment agir ; ce n’est pas la plus laide de ses femmes qu’elle lui dépêche ! » 
  Un couloir voûté, une tapisserie, une porte basse qui tourna sur des gonds bien huilés, et Béatrice vit, aux trois murs, saint Georges dardant sa lance, saint Maurice appuyé sur son glaive et saint Pierre tirant ses filets. Monseigneur Robert se tenait debout au milieu de la pièce, les jambes largement écartées, les bras croisés sur le poitrail et le menton posé sur le col. Béatrice abaissa ses longs cils, et se sentit parcourue d’un délectable frémissement de crainte et de satisfaction mêlées. 
  — Vous ne vous attendiez point à me voir, je pense, dit Robert d’Artois. 
  — Oh ! Si, Monseigneur… répondit Béatrice de sa voix lente ; c’était bien vous que j’espérais approcher. 
  Elle avait fait le nécessaire pour cela, et si peu déguisé, pendant une semaine, ses émissaires auprès de la Divion que tout l’hôtel devait être averti. La réponse surprit un peu Robert. 
  — Alors, que venez-vous faire ? M’annoncer la mort de ma tante Mahaut ? 
  — Oh ! non, Monseigneur… Madame Mahaut s’est seulement cassé une dent. 
  — Belle nouvelle, dit Robert, mais qui ne me paraît pas valoir le dérangement. Vous envoie-t-elle en messagère ? Voit-elle qu’elle a perdu sa cause et veut-elle à présent traiter avec moi ? Je ne traiterai pas ! 
  — Oh ! non, Monseigneur… Madame Mahaut ne veut pas traiter puisqu’elle sait qu’elle gagnera. 
  — Elle gagnera ? En vérité ! Contre cinquante-cinq témoins, tous accordés pour reconnaître les vols et tromperies commis à mon endroit ? 
  Béatrice sourit. 
  — Madame Mahaut en aura bien soixante, Monseigneur, pour prouver que vos témoins disent faux, et qui auront été payés le même prix… 
  — Ah ça ! La belle ; est-ce pour me narguer que vous êtes entrée ici ? Les témoins de votre maîtresse ne vaudront rien parce que les miens appuient de bonnes pièces, que je montrerai. 
  — Ah ! vraiment, Monseigneur ? dit Béatrice d’un ton faussement respectueux. Alors c’est que Madame Mahaut se trompe sur la raison de la grande recherche de sceaux qui se fait en Artois, ces temps-ci… pour votre maison. 
  — On recherche des sceaux, dit Robert irrité, parce qu’on recherche toutes pièces anciennes, et que mon nouveau chancelier veille à mettre ordre en mes registres. 
  — Ah ! vraiment, Monseigneur… répéta Béatrice. 
  — Mais ce n’est pas à vous de m’interroger ! C’est moi qui vous demande ce que vous cherchez ici. Vous venez soudoyer mes gens ? 
  — Nul besoin, Monseigneur, puisque je suis parvenue jusqu’à vous. 
  — Mais que me voulez-vous, à la parfin ? s’écria-t-il. 
  Béatrice parcourait la pièce du regard. Elle vit la porte par laquelle elle était entrée, et qui s’ouvrait dans le ventre de la Madeleine. Elle eut un léger rire. 
  — Est-ce par cette chatière que passent toujours les dames que vous recevez ? 
  Le géant commençait à s’énerver. Cette voix traînante, ironique, ce rire bref, ce regard noir qui brillait un instant et s’éteignait aussitôt derrière les longs cils recourbés, tout cela le troublait un peu. 
  « Prends garde, Robert, se disait-il, c’est là garce fameuse et qu’on ne doit pas t’envoyer pour ton bien ! » 
  Il la connaissait de longue date, la demoiselle Béatrice ! Ce n’était pas la première fois qu’elle le provoquait. Il se rappelait comment à l’abbaye de Chaâlis, sortant d’un conseil nocturne autour du roi Charles IV à propos des affaires d’Angleterre, il avait trouvé Béatrice qui l’attendait sous les arches du cloître de l’hôtellerie. Et bien d’autres fois encore… À chaque rencontre, c’était le même regard attaché au sien, le même mouvement onduleux des hanches, le même soulèvement de poitrine. Robert n’était pas homme que la fidélité ligotait ; un tronc d’arbre habillé d’un jupon l’eût fait sortir de sa route. Mais cette fille, qui était à Mahaut et pour toutes besognes, lui avait toujours inspiré la prudence. 
  — Ma belle, vous êtes sûrement bien gueuse, mais peut-être également êtes-vous avisée. Ma tante croit qu’elle gagnera sa cause ; mais vous, l’œil plus ouvert, vous vous dites déjà qu’elle la perdra. Sans doute pensez-vous que le bon vent va cesser de souffler du côté de Conflans, et qu’il serait temps de se faire bien voir de ce Monseigneur Robert dont on a tant médit, auquel on a si grandement nui, et dont la main risque d’être lourde le jour de la vengeance. N’est-ce pas cela ? 
  Il marchait de long en large selon son habitude. Il portait une cotte courte qui lui moulait la panse ; les énormes muscles de sa cuisse tendaient l’étoffe de ses chausses. Béatrice, à travers ses cils, ne cessait de l’observer, depuis la rousse chevelure jusqu’aux souliers. « Comme il doit peser lourd ! » pensait-elle. 
  — Mais on n’acquiert pas mes faveurs par un sourire, sachez-le, continuait Robert. À moins que vous n’ayez grand besoin de monnaie et quelque secret à me vendre ? Je récompense si l’on me sert, mais je suis sans pitié si l’on veut me truffer ! 
  — Je n’ai rien à vous vendre, Monseigneur. 
  — Alors, demoiselle Béatrice, pour votre gouverne et salut, sachez que vous aurez avantage à prendre au large des portes de mon hôtel, quel que soit le prétexte à vous en approcher. Mes cuisines sont bien gardées, mes plats sont éprouvés, mon vin est essayé avant qu’on ne me le verse. 
  Béatrice se passa sur les lèvres la pointe de la langue, comme si elle goûtait une liqueur savoureuse. « Il redoute que je l’empoisonne », se disait-elle. Oh ! qu’elle s’amusait, et qu’elle avait peur à la fois. Et Mahaut, pendant ce temps, qui la croyait occupée à circonvenir la Divion ! Oh ! l’admirable moment ! Béatrice avait l’impression de tenir au creux de sa main plusieurs lacs invisibles et mortels. Encore fallait-il les bien assujettir. Elle rabattit en arrière son capuchon, dénoua le cordon du col et ôta sa pèlerine. Ses cheveux sombres, épais, étaient tordus en tresse autour des oreilles. Sa robe de marbré, fort échancrée sur la poitrine, montrait la naissance généreuse des seins. Robert, qui aimait les femmes plantureuses, ne put s’empêcher de penser que Béatrice avait gagné en beauté depuis leur dernière rencontre. Béatrice étala sa pèlerine sur le dallage de façon qu’elle couvrît la moitié d’un rond. Robert eut un regard de surprise. 
  — Que faites-vous donc là ? 
  Elle ne répondit pas, tira de son aumônière trois plumes noires qu’elle posa sur le haut de la pèlerine, les croisant pour former comme une petite étoile ; puis elle se mit à tourner, décrivant de l’index un cercle imaginaire et murmurant des paroles incompréhensibles. 
  — Mais que faites-vous ? répéta Robert. 
  — Je vous ensorcelle… Monseigneur, répondit tranquillement Béatrice, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, ou tout au moins la chose la plus coutumière pour elle. 
  Robert éclata de rire. Béatrice le regarda et lui prit la main comme pour l’amener à l’intérieur du cercle. La main de Robert se retira. 
  — Vous avez peur, Monseigneur ? dit Béatrice en souriant. 
  Voilà bien la force des femmes ! Quel seigneur eût osé dire au comte Robert d’Artois qu’il avait peur sans recevoir un poing énorme sur la face ou une épée de vingt livres en travers du crâne ? Et voici qu’une vassale, une chambrière, vient rôder autour de son hôtel, se fait conduire jusqu’à lui, occupe son temps à lui conter des sornettes… 
  « Mahaut a perdu une dent… Je n’ai pas de secret à vous vendre… » 
  étend son manteau sur le carrelage et lui déclare en belle face qu’il a peur ! 
  — Vous semblez avoir toujours craint de vous approcher de moi, continua Béatrice. Le jour que je vous vis pour la première fois, il y a bien longtemps, à l’hôtel de Madame Mahaut… quand vous vîntes lui annoncer que ses filles allaient être jugées… peut-être ne vous souvenez-vous pas… déjà, vous vous étiez détourné de moi. Et souventes fois depuis… Non, Monseigneur, ne me faites point croire que vous auriez peur ! 
  Sonner Lormet, lui ordonner d’éloigner cette moqueuse ; n’était-ce pas ce que la sagesse conseillait à Robert, sans perdre davantage de temps ? 
  — Et que cherches-tu, avec ta chape, ton cercle, et tes trois plumes ? demanda-t-il. À faire apparaître le Diable ? 
  — Mais oui, Monseigneur… dit Béatrice. 
  Il haussa les épaules devant cette gaminerie et, par jeu, avança dans le cercle. 
  — Voilà qui est fait, Monseigneur. C’est tout juste ce que je voulais. Parce que c’est vous, le Diable… 
  Quel homme résiste à ce compliment-là ? Robert eut cette fois un vrai rire, un rire de gorge satisfait. Il prit le menton de Béatrice entre le pouce et l’index. 
  — Sais-tu que je pourrais te faire brûler comme sorcière ? 
  — Oh ! Monseigneur… 
  Elle se tenait contre lui, la tête levée vers les larges mâchoires piquées de poils rouges ; elle percevait son odeur de sanglier forcé. Elle était tout émue de danger, de trahison, de désir et de satanisme. Une ribaude, une ribaude bien franche, comme Robert les aimait ! « Qu’est-ce que je risque ? » se dit-il. Il la saisit aux épaules, l’attira contre lui. « C’est le neveu de Madame Mahaut, son neveu qui lui souhaite tant de mal », pensait Béatrice tandis qu’elle perdait souffle contre sa bouche.

Demain "Le li s et le lion " ch 7 - "La maison Bonnefille''

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