dimanche 23 août 2020

Un jour/un poéme - 12 - Boris Vian - Je voudrais pas crever


  Ma petite anthologie succincte et capricieuse
de la poésie
Boris Vian
Je voudrais pas crever
dit par
J.L. Trintignant


Je voudrais pas crever
Avant d'avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d'argent
Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un coté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un regard d'égout
Sans avoir mis mon zobe
Dans des coinstots bizarres
Je voudrais pas finir
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu'on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais
Ne me feraient de peine
Si si si je savais
Que j'en aurai l'étrenne
Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Tout ce que j'apprécie
Que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer
Où valsent les brins d'algues
Sur le sable ondulé
L'herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L'odeur des conifères
Et les baisers de celle
Que ceci que cela
La belle que voilà
Mon Ourson, l'Ursula
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux
J'en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux
Je voudrais pas mourir
Sans qu'on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
A voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir
Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s'amène
Avec sa gueule moche
Et qui m'ouvre ses bras
De grenouille bancroche
Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d'avoir tâté
Le gout qui me tourmente
Le gout qu'est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir gouté
La saveur de la mort...

Hervé Bazin - Vipère au piong - ch XVII

 
Hervé Bazin
Vipère au poing
chapitre XVII
Lu par Pierre Vaneck

XVII
  Suppression du bateau pour tout le monde : somme toute, nous ne l'avons pas volé ! Consignation du pilote à la chambre : pourquoi ce traitement spécial ? Une erreur de barre n'est pas un délit. En dernière minute, Folcoche, je ne sais comment, arrache la sanction du fouet. Frédie, trouvant cinq minutes de courage, traverse en courant les couloirs du premier étage pour m'annoncer la nouvelle par le trou de la cloison. 
  — Folcoche vient de remettre à B VII la baguette de coudrier. Que vas-tu faire ? 
  Je hurle : 
  — Mon petit pote, on va rigoler ! 
  Le " pote " s'enfuit. Je l'entends dévaler les escaliers intermédiaires. De vagues glapissements le rappellent en bas. Mais, déjà, je déplace l'armoire, ma chère vieille armoire piquée des vers, où parfois Frédie vient se coucher sous un entassement de vieilles frusques et remplir avec moi de chuchotements les nuits interminables de l'hiver. L'armoire, plaquée contre la porte (dont la serrure est elle-même enclouée par un crayon), je la leste de tout ce qui me tombe sous la main. La table, le lit, les chaises viennent l'épauler. Dans ces conditions, à moins d'employer le bélier, il est à peu près impossible d'entrer dans ma chambre. 
  Dix minutes s'écoulent. Puis, soudain, j'entends gémir les souliers de l'abbé Traquet. Il frappe poliment à ma porte. Quand je ne sais plus quel duc, précepteur à la cour, allait fouailler le dauphin, nous savons qu'il y mettait les formes. Daignez, Altesse, recevoir le fouet. A nous deux, Monseigneur ! 
  — Enlevez ce crayon qui bloque votre serrure. Je ne peux pas introduire ma clef. 
  Nulle réponse. B VII n'insiste pas. Il fait son boulot, il va en référer. Il redescend. Au fond, il est très embêté. La punition est ou trop faible, si j'ai volontairement fait basculer ma mère dans l'eau (et, cela, nul ne le pense), ou trop forte, si j'ai seulement commis une imprudence. Décemment, on ne peut me punir sans punir mes frères, qui ont également remonté l'Ommée avec moi. Si l'on me considère aujourd'hui comme un meneur, pourquoi, l'autre jour, a-t-on fait état du droit d'aînesse pour châtier le seul Frédie ? Tout cela manque de logique, et je le sais parfaitement. Ma position est très forte. Mes frères eux-mêmes ne pourraient affirmer que j'aie voulu... 
  Chut ! je suis dans mon bon droit. Rien ne me fera ouvrir cette porte. " Ils " ne m'auront qu'à la pince - monseigneur, s'ils osent appeler Barbelivien. Et encore, n'est-ce pas sûr, car, au dernier moment, je sauterai par la fenêtre. Mais voilà toute une escorte qui monte à l'assaut. Je reconnais la voix suraiguë de Folcoche, le timbre grave de papa, les onomatopées de Fine. Tout ce monde vient buter du nez contre ma porte close, comme les scalaires contre les parois d'un aquarium. Sommations. 
  — Retire ce crayon ! glapit, ou plutôt s'étrangle, Folcoche. 
  — Enfin, voyons, sois sérieux et ouvre cette porte, ajoute mon père qui doit mâchonner ses moustaches. 
  — Ouvrez, ouvrez, Jean ! Ouvrez, répète l'abbé sur le ton monocorde qui ressemble au chant de son homonyme, le traquet motteux. 
  Silence. L'assaillant se concerte. Papa émet faiblement : 
  — Serait-il arrivé quelque chose à ce petit ? 
  Pour le rassurer, je siffle trois ou quatre mesures de La Petite Émilie. 
  — Et il se fiche de nous, avec ça ! re-glapit Folcoche. 
  Coups d'épaule. Pressions. Coups d'épaule plus violents. Ma serrure ne tient guère, mais la porte se coince contre l'armoire. Par le petit interstice, Folcoche aperçoit l'entassement de meubles accumulés par mes soins. 
  — Cet enfant est fou ! Il a mis son armoire contre la porte. Il faut aller chercher Barbelivien, avec ses outils. 
  — Ah ! non, Paule, je vous prie : pas de scandale ! 
  Suivent diverses interjections, toutes proférées par Folcoche, dont la voix se promène maintenant dans les plus hautes notes de la gamme et va, si ça continue, dépasser l'audible. Papa et l'abbé se taisent. Ceux-là viennent de comprendre la gravité de la situation. Le drapeau noir flotte sur La Belle Angerie. Une longue série de désastres familiaux, de schismes retentissants, est inscrite dans ses plis. Prodigieusement intéressés et tout ragaillardis, Cropette et Frédie contemplent, du bout du couloir, ce spectacle stupéfiant d'un enfant Rezeau refusant sa porte à la justice familiale. Je ne les vois pas, mais je les devine, car la mégère, au paroxysme de la fureur, leur jette brusquement : 
  — Allez-vous rentrer dans vos tanières, vauriens ! 
  — De la tenue, ma chère, de la tenue ! répète sans arrêt M. Rezeau. Les cris n'avancent à rien. Nous sommes des Rezeau, que diable ! 
  Il reprend son souffle, puis essaie d'entamer des pourparlers : 
  — Voyons, Jean, ouvre cette porte, je lève la sanction qui t'offense et qui est peut-être excessive. Tu resteras consigné pendant huit jours. 
  Mais la sacrée mégère crie tout de suite : 
  — Ça, non, par exemple ! Je ne capitule pas devant un enfant qui insulte à mon autorité. 
  Je retiens un formidable " merde " qui me brûle les lèvres. Je me tais. Ça vaut mieux. Je ne dois pas avoir l'air sacrilège. Il faut tenir dans ce rôle de dignité offensée, auquel je n'avais même pas bien réfléchi et que vient si gentiment de me souffler mon pauvre père. C'est ainsi que j'obtiendrai devant lui, devant Traquet, devant Folcoche, le maximum d'effet et de prestige. Mais, attention ! Folcoche vient de dire soudain : 
  — Il n'y a qu'à mettre une échelle le long de sa fenêtre. 
  Je me précipite. Aurai-je assez de matériaux pour bloquer cette autre voie d'invasion ? Par bonheur, il est difficile de forcer une fenêtre quand on se trouve en équilibre au sommet d'une échelle. Le matelas suffira, calé par deux chaises. Je dispose le tout fébrilement, et la seconde vague d'assaut vient mourir contre ce nouveau retranchement. 
  — Le gredin ! Il a tout prévu. 
  C'est la voix de ma mère, assourdie, parce qu'elle passe au travers du méchant crin de mon matelas. Je pense aussitôt : " C'est elle qui se paie le luxe d'attaquer, malgré ses coutures et la demi-noyade du jour. Quel tempérament ! " Je suis assez fier de nous deux. Une heure durant, les prières, les sommations, les menaces de placement en maison de correction se succèdent. Peine perdue. Les voix partent de la porte, les voix partent de la fenêtre. Elles commencent à se lasser. Elles se lassent. 
  — Après tout, la faim fait sortir le loup du bois. Nous verrons bien ce que fera ce jeune homme quand il n'aura pas déjeuné. 
  C'est Folcoche qui a parlé. Est-ce un piège ? Essaie-t-on de me faire relâcher ma surveillance, de surprendre mon sommeil ? J'attends une autre attaque. Elle ne viendra pas. Je déplace alors le crucifix. 
  — Psiiit ! Frédie ! 
  — Couchés, mon vieux, ils sont couchés. Je viens d'aller aux chiottes. Il n'y a personne dans les couloirs ! Ça, c'est du sport. Mais que vas-tu faire demain ? 
  Je n'en ai aucune idée. Je réponds cependant : 
  — Tu rigoleras encore mieux. 
  Le lendemain matin, avant la messe, Folcoche, l'abbé, papa, Fine, mes deux frères (convoqués cette fois pour l'exemple) se retrouvaient devant ma porte, dont la serrure était toujours enclouée d'un crayon. Frédie, de qui je tiens ces détails, devait m'assurer que, sauf l'abbé, tout le monde semblait anxieux. La mégère, enveloppée dans son éternelle robe de chambre grise semée de capucines fanées, grelottait nerveusement. Le vieux avait les yeux gonflés par l'insomnie. 
  — As-tu réfléchi ? cria Folcoche, qui, sans même me laisser le temps d'une réponse (qui ne vint d'ailleurs pas... et pour cause !), ordonnait à Cropette : Va chercher Barbelivien et dis-lui d'apporter une barre de fer. 
  Car, dans la nuit, elle avait changé d'avis. Triompher par la famine lui était apparu dangereux. Avec une tête de cochon comme la mienne, on pouvait craindre une résistance acharnée. Quel exemple pour mes frères ! et quel beau triomphe, en effet, que de ramasser en fin de compte sur son matelas ce héros affamé que l'on ne pourrait plus que soigner ! Il fallait me forcer dans ma bauge, immédiatement. Tant pis pour le scandale ! Mon père avait finalement acquiescé. Barbelivien, qui avait laissé ses sabots dans la cuisine, arriva sur ses chaussettes, apportant une barre à mine et l'odeur de la vacherie. Comme d'habitude, un peu de morve filtrait entre ses moustaches. Déjà renseigné par Cropette, il se contenta d'un salut en forme de grognement et se mit immédiatement à l'ouvrage. Ce ne fut pas long. Dès la première pesée, la barre à mine fit sauter la porte, qui s'ouvrit largement... 
  — Ah ! çà, par exemple ! glapit une dernière fois Folcoche, Stupéfaite. 
  La chambre était vide. Un ordre parfait y régnait. L'armoire trônait à sa place habituelle. Le lit n'avait pas été défait ou avait été refait. Sur la table, une feuille de cahier, pliée en quatre, attira l'attention de M. Rezeau : 
  — Il est parti en laissant un mot. 
  Mais ce mot se réduisait à deux lettres, deux colossales majuscules, tracées au crayon bleu : " V. F. " 
A suivre... 

samedi 22 août 2020

Un poème /un jour - 11 - Jean Genet - Le Condamné à mort

 
Ma petite anthologie succincte et capricieuse 
de la poésie 

Jean Genet
Le Condamné à mort

Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu'une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton coeur s'émeuve Laisse tes dents poser leur sourire de loup.

Ô viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d'Espagne
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main
Mène-moi loin d'ici battre notre campagne.

Le ciel peut s'éveiller, les étoiles fleurir
Ni les fleurs soupirer, et des prés l'herbe noire 
Accueillir la rosée où le matin va boire
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir.

Ô viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde.

Nous n'avions pas fini de nous parler d'amour.
Nous n'avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu'il fait pâlir le jour.

Amour, viens sur ma bouche ! Amour, ouvre tes portes ! Traverse les couloirs, descends, marche léger
Vole dans l'escalier plus souple qu'un berger
Plus soutenu par l'air qu'un vol de feuilles mortes.

Ô traverse les murs, s'il le faut marche au bord
Des toits, des océans, couvre-toi de lumière
Use de la menace, use de la prière
Mais viens, ô ma frégate, une heure avant ma mort.

Hervé Bazin - Vipère au poing - ch XVI


Hervé Bazin
Vipère au poing
Chapitre XVI
Lu par Pierre Vaneck


XVI


 — Maintenant, Cropette, va chercher ton frère aîné. En l'honneur de la Saint-Jacques, je passe l'éponge. 
  Mon père avait attendu la dernière minute. Ses mains étaient encombrées de roses du Bengale, que nous lui avions offertes une par une, selon l'usage de la famille. L'instant choisi par sa faiblesse était bien de ceux qui ne tolèrent aucune récrimination. Folcoche ne protesta donc pas. Un rapide coup d'œil jeté vers moi m'apprit toutefois qu'elle n'acceptait point d'être dupe. Lentement, d'entre ses deux seins maigres, inutilement bridés par le soutien-gorge, elle tira la clef de la chambre de Frédie et me la tendit. 
  — Je préfère que ce soit toi, Brasse-Bouillon, qui aille délivrer ton brillant second. 
  Cette simple phrase indiquait le changement de cap. On se tournait désormais contre moi, l'ennemi numéro un, contre qui toutes les armes allaient devenir bonnes. Jusqu'alors, en effet, la mégère s'était contentée de faire une montagne du moindre manquement, d'inventer mille complications réglementaires et de veiller jour et nuit à leur application la plus stricte. Mais elle n'avait pas osé employer la calomnie et le mensonge, armes incertaines qui se retournent parfois contre celui qui les emploie. 
  Elle n'avait surtout presque jamais oublié que sa puissance, elle la tirait précisément de son rôle de mère de famille, chargée par Dieu et la société de nous élever selon les meilleurs grands P des principes et bénéficiant, aux yeux du monde, du préjugé favorable accordé à toutes les mères. Elle se gardait bien de la vengeance gratuite, conservait la forme, mettait en avant tous les prétextes chrétiens, légaux et sociaux, bref, étayait sa sévérité sur une béquille de justice. 
  Dorénavant, il n'en sera plus ainsi. Le temps presse. En marche vers seize ans, en marche vers quinze ans, en marche vers quatorze ans... Ces chiffres montent, jour par jour, semaine par semaine, mois par mois, ils montent contre elle, ainsi que nos têtes et nos épaules. Il est fatal que la mégère soit vaincue par notre adolescence qui, déjà, fournit à Frédie l'occasion de réclamer de temps en temps le Gillette de papa. Nos jeunes muscles, nos duvets, nos voix qui muent son autant d'empiétements, autant d'insultes muettes qu'il faut châtier. Nous sommes toujours ses enfants, nous sommes donc toujours des enfants, qui n'ont que le droit d'obéir et de servir de cobayes aux fantaisies de sa puissance, à l'exercice de ses prérogatives (devenu, pour Folcoche, une sorte de culture physique de l'autorité). On ne peut plus transiger sur rien. La guerre civile ne quittera plus la maison. 
  La semaine qui suivit immédiatement la fête de papa fut intolérable. Folcoche, exaspérée comme une araignée dont on vient de balayer la toile, jetait de nouveaux fils de tous les côtés. La moindre vétille déchaînait ses clameurs. Cropette, pour un bouton arraché, fut consigné trois jours. N'osait-il pas, ce saxon terrorisé par les uns et par les autres, n'osait-il pas ne plus trahir personne ? Un encrier renversé par mégarde sur mon cahier de géographie me valut également trois jours de chambre. Folcoche avait même réclamé la sanction du fouet. Mais l'abbé, soutenu par M. Rezeau, refusa. 
  — Ne soyons pas nerveux. La punition doit être proportionnée à la gravité de la faute. 
  Folcoche, ulcérée, ne me quittait plus d'une semelle. Voulais-je franchir une porte ? Elle accourait, se jetait devant moi, criait : 
  — Alors, tu ne veux pas laisser le pas à ta mère ? 
  Et même, s'arrangeant pour se précipiter sur mon coude : 
  — Sale petite brute ! Tu l'as fait exprès. Veux-tu me demander pardon immédiatement ! 
  Je m'exécutais avec le sourire : 
  — Je vous demande excuse, ma mère. 
  La tournure est impropre, vous le savez comme moi, mais voilà bien le degré de finesse où s'aiguisait notre haine. Cette phrase signifiait exactement le contraire de ce qui m'était réclamé, mais, comme tout le monde l'emploie couramment sans se rendre compte de son absurdité, Folcoche, d'ailleurs assez peu éclairée sur les subtilités de la langue française, n'y entendait pas malice. 
  B VII, lui, cet abbé qui était entré à La Belle Angerie avec des intentions de croquemitaine, cinglait vers les rivages de la neutralité. Entre Folcoche et lui s'installait une aigre méfiance. Je continuais à interpréter favorablement toutes ses décisions, à chanter son los sur tous les toits, à lui inventer des motifs de brouille avec notre mère. 
  Encore un petit exemple : le vin de messe vint à manquer. Folcoche, sans aucune arrière-pensée, s'étonna : 
  — Je croyais que notre provision durerait plus longtemps ! 
  Réflexion anodine, mais qui, entendue de tous, allait me servir à créer, entre l'abbé et sa patronne, un malaise, cette fois définitif. Pendant deux jours, Traquet dut remplir son calice de vin blanc ordinaire. Il n'était pas très sûr que l'emploi de cette piquette fût canonique. Le tonneau avait pu être soufré. En classe, j'en fis la remarque à l'abbé. 
  — Oh ! répondit-il, il ne faut tout de même pas être trop pointilleux. Le vin de votre père vient directement du producteur. De toute façon, nous recevrons du vin de messe ces jours-ci. 
  Je me tournai vers Frédie innocemment. 
  — J'ai entendu maman dire que la consommation avait doublé depuis deux mois. Tu n'aurais pas un peu tété la bouteille ? 
  — Idiot ! répondit mon frère, tu sais bien qu'elle est toujours sous clef. 
  Oui, et c'était même l'abbé qui en avait la charge exclusive. B VII, se croyant ainsi soupçonné d'éthylisme sacré, devint pâle, se frotta les mains l'une contre l'autre à se faire craquer les articulations, mais ne dit mot. Cette goutte de vin fit déborder le vase. Il s'effaça, se cantonna de plus en plus dans son rôle de précepteur. Pour achever mon œuvre, j'écrivis une lettre à son prédécesseur, le père Vadeboncœur, en l'assurant de notre reconnaissance et du regret que nous avait causé son départ volontaire (... encore que son " remplaçant " fût un homme dévoué, que nous aimions beaucoup.., etc., etc.). Ce pathos parvint au missionnaire, par l'intermédiaire de son ordre. Il répondit sans ambages qu'il n'avait point quitté volontairement La Belle Angerie, mais que, notre mère lui ayant demandé de ne point rentrer de vacances, il n'avait pas cru devoir insister... qu'il était tout heureux de ma lettre, car, depuis lors, il se demandait, avec anxiété, en quoi il avait pu faillir à sa tâche. 
  Papa lisait toujours notre courrier et le remettait ensuite à la censure de Folcoche. Cette fois, il me remit directement la lettre, en ajoutant : 
  — Inutile d'en parler à ta mère. Je ne veux pas d'histoires. 
  Mais je la montrai à mes frères et à B VII, qui fut ainsi édifié sur le sort que pouvait lui réserver Folcoche éventuellement. Il se rapprocha de notre père, se lia d'amitié avec le grand sirphidien, cessa complètement de seconder Folcoche dans l'élaboration de vacheries quotidiennes. Au fond, comme tous les autres précepteurs, il s'agissait d'un pauvre type, engagé au rabais sur le marché des ecclésiastiques sans emploi. 
  La guerre civile continua. La soupe du matin était-elle trop salée ? Inutile d'accuser Fine, qui, en fait de condiments, avait toujours eu la main légère. Du reste, pour signer son méfait, Folcoche surgissait, s'indignait : 
  — Quoi ? Vous faites les difficiles ? Cette soupe est excellente, et vous allez me faire le plaisir de la manger tout de suite. 
  Pour nous contraindre à l'avaler, elle n'hésitait pas à s'en offrir deux ou trois cuillerées devant nous. A plusieurs reprises, elle se présenta au bureau, brandissant quelque chemise déchirée, que j'avais donnée au lavage parfaitement intacte. Ses ciseaux venaient d'y faire un accroc volontaire, qui me valait un ou deux jours de consigne et, surtout, une réputation de garçon sans soin, très utile pour me refuser du linge neuf ou un costume décent. 
  Je pris l'habitude, tous les deux samedis (car nous n'avions que tous les quinze jours, en été, et toutes les trois semaines, en hiver, l'autorisation de nous changer), je pris l'habitude de bien lui faire remarquer que mes chaussettes étaient intactes et mes caleçons sans déchirures. Au besoin, je rapetassais le tout moi-même avant de le lui rendre. 
  Ne craignez rien, ses gentillesses lui étaient retournées sous diverses formes. Les hirondelles ne choisissaient pas avec tant d'insistance le plaid de Mme Rezeau, abandonné sur sa chaise longue, pour y fienter chaque jour. C'est moi qui ramassais leur crotte blanchâtre pour lui dédier cette marque d'estime et d'affection. Ses plus beaux timbre-poste ne se déchiraient pas tout seuls : un léger coup de grattoir leur enlevait une bonne partie de leur valeur. Savez-vous quels dégâts peut causer, dans une serrure, un petit bout d'épingle glissé dans le mécanisme ? Quant aux semis de fleurs, ne vous étonnez pas s'ils refusaient de prospérer. Pisser dessus, régulièrement, ne les arrange pas. Dois-je vous parler de la mort des hortensias, offerts par la comtesse Bartolomi, lors de la fête de Folcoche, et transplantés dans le meilleur massif, pourtant composé d'excellent terreau et d'ardoise pilée, qui fait virer leur teinte au bleu ?... Au bleu, oui, qu'ils furent passés, je vous le garantis ! grâce à la solution d'eau de Javel dont Frédie les arrosa consciencieusement. 
  Pauvre papa ! Il ne savait plus que faire ni que dire. Cette femme et ces enfants déchaînés ne prêtaient plus à ses migraines que des oreillers de cris. En vain essayait-il de nous soustraire le plus souvent possible à cette atmosphère empoisonnée. Le génie de la méchanceté nous habitait tous. Si nous le suivions encore avec plaisir dans ses randonnées généalogiques, c'était pour faire la soupe. Je m'explique... 
  Arrivés dans un patelin quelconque, nous laissions M. Rezeau compulser les registres et nous allions " nous promener du côté de l'église ". Nous y allions effectivement, car il s'agissait non de la visiter, mais de rafler les livres de messe et de les précipiter dans les bénitiers ou les fonts baptismaux. Généralement, les églises de campagne sont désertes l'après-midi. Nous étions bien tranquilles. Coincer le mécanisme de l'horloge en introduisant un silex entre les dents du gros engrenage, chier dans le confessionnal à l'endroit même où s'assoirait le curé avant de tirer le volet sur sa pénitente, éteindre la lampe du sanctuaire qui veille au creux aérien de son bocal de verre teinté, donner aux lampadaires longuement suspendus un immense mouvement de pendule, monter au clocher pour retirer les cordes, en fermer la porte à double tour et jeter la clef (quand nous ne la conservions pas pour notre collection), tracer au fusain des inscriptions injurieuses sur les murs ou retoucher au Stylo le texte des publications de bans... tels étaient nos jeux, détestables, j'en conviens. 
  De quoi s'agissait-il, au fond ? D'atteindre Folcoche. De l'atteindre en ceux-là mêmes qui semblaient lui fournir le meilleur de ses arguments. On a généralement la foi de sa mère. Pour nous, qui la détestions, l'impiété devenait un corollaire de la révolte. Dans nos consciences d'enfants, nous réalisions instinctivement le même processus qui a fait des républicains, durant plus d'un siècle, des anticléricaux acharnés, parce que la royauté était essentiellement chrétienne. Aujourd'hui encore, lorsque je m'interroge sur une antipathie irraisonnée, je ne suis généralement pas long à découvrir qu'elle est motivée par le contrecourant d'une sympathie de ma mère, à jamais devenue pour moi le critère du refus. 
  Aujourd'hui encore, lorsque j'aperçois sur un flacon pharmaceutique la mention " poison " ou " réservé à l'usage externe ", une sorte d'intérêt rétrospectif aiguise mon regard et je songe, sans autre remords que celui d'un mauvais choix, à notre première tentative d'assassinat. Car nous en étions là. Peut-être n'y eussions-nous jamais pensé si Folcoche ne nous avait elle-même aiguillés sur cette voie. Folcoche... et la raie. Un ignoble morceau de raie, acheté au rabais sans doute à la poissonnerie de Segré et qui puait l'ammoniaque. Papa était absent pour deux jours. Madame mère s'était fait servir deux œufs sur le plat. B VII eut droit, comme nous-mêmes, à cette chose flasque, nageant dans une sauce blanche grumeleuse. Qui n'est pas avec moi est contre moi : le Traquet n'était plus ménagé. Comme nous hésitions, Folcoche éclata : 
  — Alors, quoi ! La raie ne plaît pas à messieurs mes fils ? Il vous faut des soles panées pour vos vendredis ? 
  — Je crois qu'elle est avancée, fit Cropette. 
  — Suffit ! glapit Folcoche, cette raie est excellente. Si vous ne la mangez pas, vous aurez de mes nouvelles. Je ne vous empoisonne pas comme vous empoisonnez les chevaux, moi ! 
  Tiens ! Tiens ! Cette vieille histoire revenait sur le tapis. La raie fut mangée, sauf par B VII qui en laissa les trois quarts sur le bord de son assiette. Folcoche le fusilla de la prunelle et, sitôt les grâces dites, rentra dans sa chambre, tandis que Cropette allait vomir son déjeuner sur un rosier du Bengale. Je ne sais trop comment le mot " belladone " fut prononcé. Mais, cinq minutes après que Fine eut achevé d'enlever le couvert, nous nous retrouvâmes tous les trois devant l'armoire de cerisier. Là, sur la quatrième planche, trônait la fiole de belladone, dont Mme Rezeau prenait vingt gouttes à chaque repas, depuis ses fameuses crises de foie. 
  — Cent gouttes doivent suffire, fis-je tout bas. 
  — Ah ! nous empoisonnons les chevaux ?... Eh bien, voilà, en effet, de quoi tuer un cheval ! ricanait Frédie. 
  Cropette était blanc comme une mariée (à jamais compromis, le frère !). J'avais préparé un flacon. Je comptai — c'est long ! — je comptai cent gouttes et rétablis le niveau avec la même quantité d'eau. 
  —Mais l'autopsie révélera l'empoisonnement ! murmurait le benjamin. 
  —Penses-tu ! Il n'y aura pas d'autopsie. Au pis aller, on croira qu'elle a forcé la dose. 
  — Mais comment vas-tu lui faire avaler ça ? 
  — Demain matin, dans son café noir. Frédie occupera Fine quelques secondes et détournera son attention, tandis se que je viderai le flacon dans la tasse. 
  Tout passa correctement. Mais, hélas ! nous n'avions pas prévu une chose : entraînée par une absorption massive de cette drogue, Folcoche était littéralement mithridatisée. Cet excès de belladone lui flanqua seulement une mémorable colique. Dans la salle d'études, nous attendions des événements tragiques. Rien ne se produisit. Rien, sauf le grincement mélancolique de la porte de la tourelle, dix fois ouverte et refermée. Frédie, envoyé en exploration, découvrit que le papier de soie réservé à notre mère avait notablement diminué. (Nous n'avions droit, nous, qu'au papier journal fourni par La Croix, après que Fine eut découpé aux ciseaux le coin gauche de ce pieux quotidien, où est imprimée la désolante image du calvaire. On ne peut décemment se torcher avec un tel emblème.) 
  La mégère descendit pour le déjeuner, grignota trois feuilles de salade et remonta se coucher sans une plainte. 
  — Nous aurions dû employer le cyanure de potassium des insectes, déclara Ferdinand. 
  — Impossible. Le cyanure laisse des traces caractéristiques, rétorqua Cropette, affolé. 
  — Ne vous en faites donc pas ! Nous la repincerons. Un accident est vite arrivé, fis-je, en guise de conclusion. 
  Durant plusieurs semaines, je me torturai l'imagination. J'avais beau dire, ce n'était pas si facile que cela. Je ne m'interrogeais pas sur l'énormité du crime, aussi naturel à mes yeux que la destruction des taupes ou la noyade d'un rat. Mais, hormis le poison, cette arme des faibles, que l'existence des laboratoires modernes de toxicologie rend si aléatoire maintenant, quelle occasion pourrais-je saisir ou provoquer qui pût faire croire à la mort naturelle ?... Pas si facile que cela, je vous le répète. Les assassins ou les apprentis assassins qui me lisent me comprendront certainement. 
  L'occasion... enfin ! l'occasion me fut fournie lors d'une randonnée en bateau sur l'Ommée. Un dimanche après-midi, nous avions, mes frères et moi, résolu de remonter la rivière jusqu'au barrage d'amont situé à plus de deux kilomètres. En principe, nous n'avions pas le droit de pousser si loin, mais l'attrait de l'expédition l'emporta sur toute autre considération. Il faut vous dire que l'Ommée, dès qu'elle sort du parc, où elle a été artificiellement élargie, se resserre sous un dôme de ronces et de branches enchevêtrées. Pour compléter cette illusion, chère à des cœurs de quinze ans, l'Amazonie (c'est ainsi que nous appelions ce coin sauvage) est plus ou moins barrée par des troncs d'arbres en dérive, qui se fichent dans la vase des tournants, et c'est une passionnante aventure que de les franchir en hissant la barque à force de bras. L'exploration marcha d'abord fort bien. 
  Il faisait " un temps de caille ". Les martins-pêcheurs, lancés comme des flèches de saphir, arrivaient dans leurs trous des berges avec une si surprenante précision qu'on eût dit un exercice de bilboquet. Un de leurs nids me parut accessible, et, durant une demi-heure, je m'acharnai à creuser. Enfin je saisis la mère, bloquée sur ses œufs au fond du cul-de-sac terminal. 
  — Étouffe-la, proposa Frédie. 
  On n'étouffe que les serpents, ou les pigeonneaux, ou encore les perdrix blessées. Je choisis une épingle parmi celles qui se trouvaient piquées sous le revers de mon veston et, lentement, je l'enfonçai sous l'aile de l'oiseau. Je ne trouvai pas le cœur du premier coup et je dus la plonger à plusieurs reprises sous la plume chaude. Cropette se détourna, cette fille ! Enfin le martin-pêcheur, qui ne saisirait plus d'ablettes en rasant l'eau, consentit à mourir. Je le mis dans ma poche. Sans doute le naturaliserais-je, comme m'avait appris mon père. (On fend la peau du ventre, on dégage les quatre membres, on les coupe aux ciseaux courbes, on les retire, on saupoudre la dépouille d'alun anhydre chipé dans le grenier à inspectes et on conserve ce trophée jusqu'à ce que les vers s'y mettent.) 
  J'avais à peine consommé ce petit crime, pour m'entraîner à mieux, lorsque retentirent les appels bien connus de Folcoche lancée sur le sentier de la guerre. 
  — Les enfants ! Les enfants ! Où êtes-vous ? 
  — Manquait plus que ça, nom de Dieu ! jura Frédie qui trouvait l'expression masculine. 
  — Qu'est-ce qu'on va encore prendre ! gémit Cropette. 
  Nous redescendîmes à vive allure. Mais, à la passerelle (terminus autorisé), Folcoche nous attendait. Elle cria de loin : 
  — Débarquez immédiatement et rentrez à la maison. 
  — Taisez-vous, fis-je très bas, taisez-vous et laissez-moi faire. On va passer sous la passerelle. Frédie, donne-moi la godille. 
  Croyant deviner mon intention, Folcoche s'assit sur le madrier qui constituait l'essentiel de la passerelle, bien décidée à sauter dans le bateau lorsqu'il filerait entre ses jambes. Poussé par le courant et par moi, celui-ci se présenta bien devant elle, mais, à l'instant précis où elle sautait, je donnai un brusque coup de barre à droite. Folcoche tomba dans la rivière. Renversant la manœuvre, je réussis à lui passer sur la tête, qui érafla le fond de tôle, et à m'éloigner suffisamment pour qu'elle ne puisse s'agripper au bastingage. Feignant l'affolement, je laissai échapper ma godille, afin de me trouver dans l'incapacité officielle de lui porter secours. Cropette poussait des cris lamentables. Frédie se tordait le nez à gauche, passionnément, en répétant : 
  — Splendide ! Splendide ! 
  Pas si splendide que ça. Elle barbotait dans son bouillon d'herbes, Mme Rezeau, elle barbotait, mais elle ne coulait pas. Elle ne criait pas, ne faisait pas attention à nous. Elle employait tout ce que lui avait appris jadis un commencement de cours de natation, non poursuivi par la suite, mais quand même bien désastreux pour nous, car elle parvenait à se maintenir sur l'eau et même à gagner quelques centimètres dans la direction du pied de la passerelle. Frédie changea de refrain. 
  — Elle va s'en tirer, la garce ! Il faut lui foutre un coup de talon sur la tête. 
  Mais, ce beau conseil, il le proféra tout bas dans mon oreille et nul d'entre nous ne bougea, comme bien vous le pensez. D'abord, c'était impossible : nous n'avions plus que nos mains pour pagayer. Ensuite, une maladresse volontaire peut s'interpréter, mais le coup de grâce donné à une personne qui se noie, voilà qui n'est plus du tout équivoque et engage autrement votre responsabilité !... La rage au cœur, je dus assister au sauvetage de Folcoche par elle-même. Sauvetage par elle-même, je dis bien, car elles étaient deux dans l'Ommée : la fragile Mme Rezeau, toute couturée, sans muscles, manquant de souffle, et l'indomptable Folcoche, décidée à vivre et à faire vivre son double, malgré l'eau sale qui lui trempait les cheveux, lui rentrait dans la gorge, vivement recrachée, malgré nos silencieuses prières à Satan. La voilà qui se rapproche de la berge, la voilà qui s'agrippe à une touffe de sauges, l'arrache, retombe, saisit cette fois une racine plus solide et se hisse péniblement sur la rive où elle s'effondre, épuisée, mais sauvée... Oh ! pas pour longtemps. On ne s'effondre pas devant trois petits imbéciles, dont elle ne soupçonne pas que deux au moins d'entre eux ont comploté sa mort et qui restent stupidement immobiles dans leur barque sans agrès. 
  Folcoche se relève, ses hardes ruisselantes plaquées sur de maigres cuisses, elle se relève et commence à hurler : 
  — Pagayez donc avec les mains, tas d'idiots ! Je vous en ficherai, moi, des promenades en bateau. 
  Frédie lâche pied. 
  — Beau travail ! grommelle-t-il maintenant. 
  Cropette dit très haut : 
  — On n'a pas idée d'être aussi maladroit. 
  Et Folcoche, qui ne tient debout qu'à force de volonté, sourit soudain, se secoue comme un chien mouillé et, sans plus s'inquiéter de nous, se hâte vers La Belle Angerie, riche d'un énorme prétexte à représailles.
A suivre... 

vendredi 21 août 2020

Hdervé Bazin - Vipère au poing -ch. XV

 
Hervé Bazin
Vipère au poing
chapitre XV
lu par pierre Vaneck

XV
   Nous étions descendus en Armagnac par les terres. M. Rezeau se laissa convaincre de remonter par les côtes. Nous n'avions, en effet, jamais vu la mer, bien que La Baule ne se trouve qu'à cent kilomètres de La Belle Angerie. La famille estimait inutiles et même immorales les trempettes mondaines en eau salée, toute viande dehors.
   L'horreur du nu est tenace en Craonnais. La peur de l'eau également, tant qu'elle n'est pas bénite. L'éducation en vase clos — en ciboire, dira Frédie — ne permettait aucune fréquentation dangereuse. Chacun sait que sur les plages, on est obligé de se commettre plus ou moins avec les boutiquiers enrichis et la canaille des congés payés. Et puis, enfin, ça coûte cher. Mais, aux alentours de Pâques, il n'y a point d'estivants sur le sable, l'eau n'est pas polluée par la sueur en vacances, les hôtels vides font des prix. Au surplus, il ne s'agissait que de longer rapidement l'océan pour nous faire connaître une des plus belles compositions panoramiques du Créateur.
Évidemment, le paysage est bien gâté par les panneaux publicitaires de ces horribles marques d'apéritifs ou par les villas de style américain. Mais vous tâcherez d'en faire abstraction.
   Le Style américain, soit dit en passant, était le vocable passe-partout employé par le vieux pour qualifier à la fois le jazz (dites mieux : jazz-band), l'architecture moderne, la peinture cubiste, les poèmes surréalistes, les meubles en ronce de noyer et les sièges en tube. Ces derniers surtout le révoltaient : laissons le chrome aux dentistes. Je pense qu'il les aurait sans doute trouvés plus confortables que ses bergères à pieds de biche, s'il avait vécu plus de quinze jours dans un décor de ce genre, mais l'occasion ne lui en fut jamais donnée.
   Obliquons donc vers Bordeaux. Quinconces, pont Saint-Jean, qui a 486 mètres de long. Nous négligeons le port, dont les activités sont sales et peu intellectuelles. Nous coucherons à Blaye, dont les hôtels sont moins chers, à Blaye, dont les remparts sont de Vauban (si j'ai bien retenu ma leçon), à Blaye, patrie de Jauffré-Rudel, qui, toutefois, n'en fut jamais prince.
   Le lendemain matin, arrivée à Royan et premier cours d'océanographie et de quelques autres sciences annexes. Les crevettes grises ne doivent pas être confondues avec la salicoque, le palémon ou le bouquet. Le pou de mer n'a rien à voir avec l'entomologie : il s'agit du plus méprisable des crustacés. Le chardon bleu est abusivement décoré de ce titre, car il n'appartient même pas au genre carduus. Les flotteurs du varech posent un problème non résolu : de quelle manière sont- ils gonflés ? Essai de théorie personnelle. Le goéland utilise les courants ascendants bien mieux que les planeurs, car les œuvres de Dieu sont toujours supérieures aux imitations des hommes. Néanmoins ceux-ci devraient bien utiliser l'immense réservoir d'énergie que constituent les marées.
   Quelques formules. Aperçu rapide sur les difficultés que rencontre la construction des turbines fonctionnant sous une faible hauteur de chute. Il ne faut pas confondre les Royannais, qui sont les indigènes de Royan, avec les Royadères, qui habitent Royat, dans le Puy-de-Dôme, ou, mieux, en Limagne, car les départements sont une création arbitraire de la Révolution.
   Ce jeune garçon, là-bas, près du môle, est en train de nager le crawl, et le crawl dérive de la nage pratiquée par les Polynésiens.
Au fait, j'aurais peut-être dû vous faire apprendre à nager. Vous êtes favorisés par la présence de l'Ommée, qui traverse notre parc. Il faudra que j'en parle à votre mère.
   Il faudra que... Tiens ! le vieux redevient respectueux des avis de sa femme. Il sent l'écurie. La fausse camaraderie, qu'il avait cru bon d'adopter au départ, se paternalise de plus en plus. Nous ne sommes d'ailleurs pas tellement plus rassurés que lui. Frédie ne cesse de me répéter dans l'oreille :
Tu me soutiendras, hein ? Tu me soutiendras ?
   Nous n'avons pas le temps de rester plus de deux heures à Royan. Dans la même journée, nous inspectons Fouras, puis Châtelaillon, pour coucher enfin à La Rochelle, chez notre tante, la baronne de Selle d'Auzelle, qui vient d'hériter de sa belle-mère un hôtel particulier rue de la Marne et des marais salants en Oléron.
   Demain nous ferons un crochet pour admirer l'immense jetée de La Pallice, en cours de construction. Mais non, nous n'irons pas. Une lettre de Folcoche, dont le contenu ne nous sera pas divulgué, nous a précédés chez la baronne, et notre père, qui se découvre éreinté, décide soudain de rentrer directement à La Belle Angerie, via Fontenay-le-Comte et Cholet. Nous ne connaîtrons pas Les Sables-d'Olonne ni Croix-de-Vie. La Citroën, poussive (l'huile a besoin d'être changée), galope bon gré, mal gré vers La Belle Angerie.
   Déjà le décor familier des haies vendéennes, les chemins creux, les talus couronnés de souches, les vaches pie qui ont le beurre si jaune nous préviennent de nous tenir convenablement et de ne plus nous appuyer aux coussins de la voiture. Nous évitons Angers et passons par Candé. Bientôt nous sommes à Vern, dont les bornes nous avisent que Soledot n'est plus qu'à cinq kilomètres. Enfin, à quatre heures, nous remontons l'allée des platanes, variétés V. F., au pied desquels meurent les dernières jonquilles.
   Notre père corne faiblement. Folcoche apparaît. Ses cheveux secs sont ébouriffés. Elle est flanquée de Fine, qui triture son tablier, et d'un très long, très maigre abbé, qui se croise les bras et penche la tête du côté gauche, celui du crucifix, bien astiqué, fiché dans sa ceinture.
Quelle sale gueule il a, le B VII ! me glisse Frédie.
   Mais notre père a déjà baisé la main de sa femme.
Voici M. l'abbé Traquet, qui a bien voulu remplacer le père, que son ordre renvoie au Canada.
Ah ! bon, fait mon père, déjà ravi de cette explication, je n'avais pas bien compris le motif de son départ. Soyez le bienvenu, monsieur l'abbé.
   Notre mère ne nous embrasse pas plus qu'au départ.
Toi.., fait-elle en menaçant de l'index ce pauvre Frédie.
   Mais elle se ravise : il lui faut d'abord réchauffer l'indignation paternelle. B VII, posant lentement ses quarante-quatre sur les marches du perron, descend vers nous et prend possession de nos épaules, où s'abattent respectivement sa main gauche et sa main droite. Je suis honoré de la main droite, qui m'apparaît solide. Mais il m'apparaît aussi nécessaire de faire comprendre à ce spécialiste qu'il n'a point un mouton sous la serre.
Excusez-moi, monsieur l'abbé, mais je dois dire deux mots à notre frère Marcel, qui n'a point daigné venir nous souhaiter le bonjour.
Votre frère apprend ses leçons, réplique sèchement l'abbé, et vous allez justement le rejoindre. Vos vacances ont été longues et, si je ne m'abuse, assez peu méritées. Vous devez reprendre immédiatement le travail.
   Littéralement, il mâche ses mots, cet homme. Ses mandibules font un petit bruit de cheval qui broie de la paille. Frédie, subjugué, gravit le perron. Je suis le mouvement qui nous conduit directement dans la salle d'études. Mais, en arrivant, j'avise Cropette, qui s'absorbe dans une pénible reproduction de la carte de Russie. (La Russie, qu'on appelle provisoirement U.R.S.S., traduction de C.C.C.P., et dont notre mère recherche avidement les timbres, bien que ceux-ci soient généralement d'odieuses reproductions de bustes révolutionnaires.)
   J'avise donc Cropette et lui dis tranquillement :
Pourquoi mets-tu Petrograd ? On dit Leningrad, maintenant.
   L'abbé fonce sur moi.
De quoi vous mêlez-vous ?
   Mais je continue :
Évidemment, Petrograd, cela fait beaucoup mieux. Tu es pierre et, sur cette pierre, je bâtirai…
   La première gifle de B VII me déporte de trois mètres. Mais la fin de la phrase part quand même :
... je bâtirai mes petites trahisons.
   Seconde gifle. Cropette n'a toujours pas levé le nez et calligraphie laborieusement, du côté de la haute Volga, le nom de Nijni-Novgorod, alias Gorki. Il est toutefois plus rouge que moi, malgré les deux taloches que je viens d'encaisser pour l'amour de la vérité, tel Jésus, patron de tous les Traquet du monde.
Eh bien, ça promet ! déclare l'abbé. Votre mère n'a rien exagéré. Mais j'en ai maté d'autres que vous, je vous le garantis.
   A mon grand étonnement, les choses s'arrêtent là. L'abbé s'assied et reprend d'un ton neutre :
Vous êtes injuste. Je crois savoir ce que vous lui reprochez. Madame votre mère m'a mis au courant de tout dès mon arrivée. Ce n'est nullement sur les indications de votre benjamin, mais par hasard, que le pot aux roses a été découvert. Au reste, de quoi vous mêlez-vous ? Cette affaire regarde votre aîné. Que signifie cette attitude ?
   Mais déjà l'abbé invective Fred.
Vous, le voleur, en attendant mieux, mettez-vous à l'écart, sur la petite table, et copiez-moi le verbe dérober, à tous les temps, en français, en latin et en grec.
   La manœuvre se précisa, le lendemain, dès l'étude de neuf heures.
Ferdinand ! jeta Folcoche par l'entrebâillement de la porte, ton père t'attend dans son bureau. Allons ! Plus vite que ça !
   Coup de pied, au passage, dans le mollet. Bigre ! Je m'attendais à être convoqué, mais il n'en fut rien. Folcoche revint, seule, précédée du sourire diplomatique, et s'assit négligemment sur le coin de notre table de travail.
Pendant votre absence, dit-elle sans préambule, j'ai découvert dans la chambre de Frédie une cachette contenant des victuailles et de l'argent. C'est une forte odeur de pourriture qui m'a mis la puce à l'oreille. Les œufs s'étaient gâtés.
   Coup d'œil reconnaissant de Cropette.
J'ai fait mon enquête. Les pots de rillettes proviennent de trafics avec les fermiers. J'ai déjà dit ce que j'en pensais et j'ai interdit aux métayers de vous donner quoi que ce soit à l'avenir. Quant aux œufs, Frédie les avait volés à Bertine, c'est évident. J'ai trouvé aussi des clefs, qu'il destinait certainement à mes serrures. Tout cela est très grave et mérite une punition exemplaire. Ferdinand sera fouetté. De plus, il restera enfermé dans sa chambre pendant un mois. Il sera, bien entendu, privé de dessert durant toute cette période et ne sortira que pour aller à la messe. Je vous interdis de communiquer avec lui tant que durera cette quarantaine. Vous y gagnerez de ne plus céder à ses mauvais conseils.
   Je ne disais rien. Madame mère ne se donnait même pas la peine de m'observer à la dérobée, sachant très bien quelles réflexions pouvaient m'agiter. Déjà très mortifié par le peu de cas qu'elle semblait faire de ma complicité, je l'étais encore beaucoup plus par l'opinion que Frédie n'allait pas manquer d'avoir de moi, si je ne me solidarisais pas immédiatement avec lui. Folcoche, qui me connaissait bien, prévint cette éventualité.
Ton frère aîné, qui ne brille pas par le courage, vient naturellement de te mettre en cause, Brasse-Bouillon ! Je n'ai pas l'intention d'en tenir compte. Quel que soit le rôle que tu aies joué dans cette affaire, Ferdinand est l'aîné, et, à ce titre, je le tiens pour responsable.
   Un désagréable silence suivit cette déclaration. Madame mère le meubla de sourires divers, destinés à l'abbé, à Cropette, à moi, à elle-même. Puis elle s'en fut sans rien ajouter. Le Traquet la suivit, sans doute pour prendre ses ordres.
Que fait-on ? dis-je tout bas à Cropette.
Que veux-tu faire ? Elle t'a prévenu. Frédie doit payer seul. Considérons-nous comme de petits veinards et fermons-la.
Frédie ne nous pardonnerait jamais de le laisser tomber.
   Dans ma tête, s'élaborait un plan de contre-attaque... Compromettre Cropette. A tout prix, communiquer avec Frédie, dont le moral devait être voisin de l'altitude zéro, comme avait dit papa devant la mer, à Châtelaillon. Neutraliser peu à peu l'abbé Traquet en lui suscitant des difficultés avec Folcoche; cela paraissait malaisé, mais, après tout, elle avait été du dernier bien avec tous les précepteurs avant de les renvoyer. Entreprendre, moi aussi, M. Rezeau. Pour l'instant, attendre et voir venir.
   J'étais en train d'apprendre que l'hypocrisie est sœur de la patience. Ferdinand, héritier présomptif, fut fouetté après dîner. Notre père refusa de s'en charger. Il était devenu invisible et dessinait sa rarissime Tegomia, prise dans le Gers, en prenant bien soin d'exagérer la touffe de poils du dernier article abdominal.
   Folcoche choisit une baguette de coudrier dans un massif et l'offrit à B VII avec mission d'en zébrer les fesses du condamné.
Vous m'excuserez de vous imposer cette corvée, monsieur l'abbé. Mais mon mari est très occupé ! Quant à moi, je ne puis plus décemment donner le fouet à un garçon de quinze ans.
   Traquet, sans enthousiasme, accepta l'office de bourreau, et nous pûmes entendre des hurlements significatifs du côté de la chambre de Frédie.
Le salaud ! murmurait Cropette avec conviction.
Frédie ferait mieux de se taire, répliquai-je. Il manque de tenue. Si c'était moi…
Oh ! toi, tu es toujours plus fort que les autres, protesta mon frère.
   J'attendais impatiemment la nuit. Elle vint enfin, très noire, telle que je la souhaitais. Armée de sa lampe Pigeon, Folcoche effectua trois rondes, puis, vers minuit, n'apercevant rien d'insolite dans les couloirs, elle confia ses haines à son oreiller. Je me glissai hors de ma chambre et, rapidement, je filai jusqu'à la remise, où je pris une échelle. L'appliquer sous la fenêtre de Frédie, grimper, enjamber l'appui, réveiller la victime, qui dormait comme un loir sur ses fesses striées de rouge, tout cela ne dura que cinq minutes.
Fous-moi la paix et va te recoucher, lâcheur ! protesta mon aîné, en bâillant. Tu vois où me mènent tes conneries. C'est moi qui paie, comme toujours.
Imbécile ! Tu n'as pas compris que Folcoche cherche à nous diviser ?
   Il me fallut une bonne heure pour convaincre cette chiffe. Mais, comme Ferdinand était le digne fils de son père, mon éloquence finit par l'entamer.
Je te laisse le choix entre deux solutions, lui dis-je pour conclure. Ou bien nous restons sur nos positions, tu fais ta punition, nous cherchons à t'aider de toutes les manières et même à obtenir ta grâce auprès de papa, dont la fête tombe le premier mai, souviens-t'en. En finale, Folcoche aura raté son but, qui était de nous brouiller en faisant retomber sur toi seul les conséquences d'un délit collectif. Ou bien je vais voir papa demain matin et je mets tout le monde dans le bain, en lui montrant la Déclaration des Droits, dont fort heureusement le texte est encore en ma possession. Cropette est partisan de la première solution, je pencherais plutôt vers la seconde.
   Frédie n'hésita plus. La perspective d'une punition générale, qui le laisserait sans secours, le rangea aux côtés de Cropette.
Si vous êtes enfermés à votre tour, vous ne pourrez pas m'aider. Personne ne pourra plus amadouer papa. Enfin, si nous compromettons Cropette, il n'aura, la crise passée, plus aucune raison de nous ménager et se rangera définitivement dans le camp de la mégère... qui ne se gênerait d'ailleurs pas pour le gracier, sous prétexte qu'il est le benjamin.
   Pour une fois, j'adoptai la motion de la majorité.
Alors, entendu comme ça. Pour communiquer plus facilement, comme je ne peux tout de même pas escalader ta fenêtre toutes les nuits, je vais percer un trou dans la cloison qui sépare les deux chambres. Juste sous mon crucifix : ça ne se verra pas. De ton côté, couvre l'orifice avec le portrait de sainte Thérèse.
   Le lendemain, cette sorte de téléphone fonctionnait à merveille. Je ne me faisais pas beaucoup d'illusions sur les avantages pratiques de cette installation, mais Frédie avait besoin d'être continuellement remonté. Lui donner l'impression qu'on s'occupait de lui suffisait à son bonheur. Toute la journée, je fis d'excellent travail. Puisque Folcoche me donnait des leçons de machiavélisme, la moindre des choses était de me montrer bon élève.
C'est-ti bien vrai que M. Frédie a eu le fouet hier soir ? me demanda innocemment la petite Bertine Barbelivien, tandis que je me penchais à ma fenêtre, peu avant midi, à l'heure où le règlement m'ordonnait d'aller me laver les mains. 
  Un coup d'œil jeté sur le massif de rosiers me fit découvrir Folcoche en train de jouer du sécateur.       
  Je répondis, très haut :
Oh ! tu sais, l'abbé Traquet n'est pas si dur qu'il en a l'air au premier abord. Il a fouetté Frédie pardessus sa culotte, et l'autre s'est mis à hurler pour faire croire qu'il avait mal.
   Et d'une ! Le temps d'arrêt marqué par le sécateur m'apprit que la mégère avait parfaitement entendu. Dans le courant de l'après-midi, B VII, pour satisfaire à la nature qui laisse aux prêtres les mêmes exigences de vessie qu'aux impies, fit un court pèlerinage à la tourelle, laissant la porte entrouverte. A son tour, il fut gratifié d'une révélation. Quand le gémissement de ses souliers l'annonça, je déclarai tranquillement à Marcel, sur le ton des fausses confidences :
Je crois que maman, cette fois, a ce qu'elle désire. Je l'ai entendue dire ce matin qu'elle ne voulait plus ici que des précepteurs du genre domestique et que celui-ci lui paraissait satisfaisant sous ce rapport.
   Et de deux ! Je ne manquerai plus une occasion, désormais, d'user mes adversaires l'un par l'autre. Je déploierai des ruses d'apache pour me procurer un sac de malheureux bonbons à la menthe, que je laisserai bien en évidence près de la barrette de l'abbé, afin que Folcoche le soupçonne de distributions intempestives. A tout propos, je vanterai B VII, " sévère, mais juste ". J'agacerai l'abbé, mais ma réputation bien établie de frondeur ne permettra pas à Folcoche de sentir que je la manœuvre. 
  Quant à M. Rezeau, je ne vous le cacherai point, j'eus beaucoup de mal à l'approcher. Encore qu'il fût très satisfait d'avoir, sur le dos de Frédie, évité de plus grands tracas de maison, mon père ne laissait pas que de manifester envers moi un certain mépris, tout au moins... de l'étonnement. D'avoir fait de mon aîné un bouc émissaire ne lui semblait pas très élégant, bien qu'il y eût lui-même donné les mains. Il s'attendait à quelque éclat de ma part. Mon silence garantissait sa tranquillité, mais l'écœurait légèrement. Il n'était pas un seul instant dupe de la version officielle et, avec une parfaite mauvaise foi, me reprochait intérieurement de l'avoir contraint à couvrir une injustice de son autorité. J'étais dans cette maison l'élément de résistance sur lequel il voulait compter : privé d'opposition, le gouvernement de Sa Majesté craignait les excès du totalitarisme.
   Aucune autre possibilité, pour le joindre, que les ponts. Mais Folcoche veillait, Cropette était toujours dans mes jambes, l'abbé avait la manie de dire son chapelet derrière nous, comme son prédécesseur. 
  Enfin, une occasion se présente. Frédie est depuis cinq jours enfermé, lorsque j'arrive à me débarrasser des uns et des autres pour coincer M. Rezeau, rêvant seul sous les tulipiers du bord de l'eau. J'ai devant moi un homme ennuyé, frisant nerveusement ses moustaches, qui sont maintenant franchement blanches. Il jette autour de lui un regard humide. Rien à l'horizon.
Que me veux-tu ?
   Il sait très bien ce que je veux. Mais, accepter une situation et accepter de la discuter loyalement, ce sont deux choses très différentes pour un bourgeois du type Rezeau. Il ne peut être question d'admettre qu'on a sciemment entériné une injustice. Il faut que je présente ma requête de façon à permettre à M. Rezeau une attitude avantageuse de redresseur de torts. Sinon, elle sera rejetée sans examen.
   Avant toute autre chose, il faut sauver la face, présenter mes arguments sur un plateau, comme les clefs d'une ville dont le vainqueur ne voudrait pas, sachant très bien qu'elles sont fausses. Compréhensif et magnanime, tel est le caractère officiel de la plus grande loque de père que la terre ait portée, de ce pater familias incarné dans sa peau de bique pelée et grelottant à l'idée que Folcoche pourrait surprendre notre tête-à-tête.
Allons ! Qu'as-tu à me dire ? Cela ne te ressemble pas de tourner autour du pot.
   Je me lance, très satisfait de ce compliment indirect.
Papa, il faut que je vous avoue une chose : dans l'affaire du placard, nous sommes tous solidaires. Je dois même dire que l'idée vient de moi. Je le fixe dans les yeux, et la couleur de son regard me redevient supportable.
Je m'en doutais, concède-t-il.
   Puis il reprend, avec un culot candide qui n'appartient qu'à lui :
Tu aurais pu me le dire plus tôt. En tant qu'aîné, la faute de ton frère ne s'en trouve pas diminuée, mais je n'aime pas que l'on se dérobe à ses responsabilités.
Je crois que cette dérobade faisait l'affaire de notre mère…
   Halte-là ! Il ne faut pas glisser sur cette pente.
Mais vous prêtez à votre mère des calculs effarants ! Je veux bien admettre qu'elle n'est pas toujours d'humeur facile, mais, vous, mes enfants, et toi, tout particulièrement, vous avez hérité de son caractère et vous me rendez la vie impossible. Quelles incessantes complications ! De mon temps, tout était plus simple.
De votre temps, c'était grand-mère. 
  J'ai dit cela tout doucement, d'un air pénétré.
   Papa reprend, mais d'une voix bourrue, qui chez lui précède ou suit l'émotion :
N'essaie pas de me monter contre ta mère. La mienne était une sainte. Je sais. Mais la vôtre n'est tout de même pas un monstre !
   Je ne réponds pas, je le laisse digérer le " tout de même ". Une poule d'eau, attendrissante, glousse entre les roseaux. Un léger friselis peigne l'eau sale de l'Ommée, où passent, indistincts, quelques dos noirs de gardons.
Papa, nous voudrions aller au collège.
   Nulle réaction violente. Mon père se contente de soupirer.
Et avec quoi, mon pauvre ami ? Je ne vous garde pas ici par vanité. Un précepteur est plus économique que trois pensions. La dot de ta mère nous fait vivre. Avant la guerre, elle représentait une fortune. Aujourd'hui, elle nous assure la petite aisance. Quant aux fermes, n'en parlons pas. Les baux datent de 1910. La Vergeraie me rapporte mille huit cents francs, si tu tiens à le savoir 
  Et, soudain, se fâchant tout seul :
Non, je ne mettrai pas mes fermes à moitié. Ce n'est pas l'usage de ce pays. Mes fermiers, qui sont sur mes terres depuis des générations, seraient capables de s'en aller. Évidemment, une métairie comme La Vergeraie, mise à moitié, pourrait rapporter de quinze mille à vingt mille francs, selon les années. C'est tentant. Mais où prendrais-je l'argent pour acheter le cheptel, mort et vif? Ce ne sont pas ces richissimes Pluvignec qui me prêteront un sou. Hypothéquer La Belle Angerie ? De quoi aurions-nous l'air ?
   Il avait aussi la ressource de travailler. Cette idée l'effleura.
Si je n'étais pas continuellement souffrant, si mes travaux scientifiques pouvaient être dédaignés, si, surtout, la magistrature n'était pas, depuis les inventaires, monopolisée par les créatures de la franc-maçonnerie, je pourrais me faire nommer juge dans la région. Mais, dans les circonstances actuelles, vraiment, non, je ne peux pas…
   Il n'ajoutait pas — mais il le pensait — que, pour un Rezeau, le travail salarié n'apparaît pas comme tellement honorable. Il n'y a que les petites gens qui sont obligés de travailler pour vivre. Cet horrible préjugé, hérité de nos ancêtres nobles, avait encore cours dans la famille, malgré la nécessité où se trouvaient déjà bon nombre des nôtres de monnayer leur activité. 
  Enfin, M. Rezeau eut l'idée que j'attendais de lui, mais que je n'osais formuler, de peur que, venant de moi, il ne la repoussât avec hauteur :
Dans trois jours, dit-il, nous arrivons au premier mai. A l'occasion de la Saint-Jacques, je lèverai toutes les punitions. Je le quittai, satisfait, mais rien ne m'empêchera de penser que l'amnistie est l'expédient des gouvernements faibles.
A suivre...