samedi 15 août 2020

Un poème / un jour - 4 - Pierre Berthelot - Alexandre à Persépolis

 Un poème/un jour

Ma petite anthologie succincte et capricieuse

de la poésie

Pierre Berthelot 

(?-1623)

Alexandre à Persépolis

Au-delà de l’Araxe où bourdonne le gromphe, (1)

Il regardait sans voir, l’orgueilleux Basileus, (2)

Au pied du granit rose où poudroyait le leuss, (3)

La blanche floraison des étoiles du romphe. (4)


Accoudé sur l’Homère au coffret chrysogomphe, (5)

Revois-tu ta patrie, ô jeune fils de Zeus,

La plaine ensoleillée où roule l’Enipeus (6)

Et le marbre doré des murailles de Gomphe ? (1)


Non ! Le roi qu’a troublé l’ivresse de l’arak,

Sur la terrasse où croît un grêle azedarac, (7)

Vers le ciel, ébloui du vol vibrant du gomphe, (1)


Levant ses yeux rougis par l’orgie et le vin,

Sentait monter en lui, comme un amer levain, 

L’invincible dégoût de l’éternel triomphe.


(1) scarabée noir de l’Egypte

(2) Roi en grec ancien

(3) Roche sédimentaire

(4) Mot inventé par Berthelot pour pour créer une rime à triomphe.

(5) Dont les charnières sont en or

(6) Dieu fleuve de l’ancienne Thessalie

(7) Arbre aux fruits vénéneux

Hervé Bazin - Vipère au poing - ch IX

Hervé Bazin

Vipère au poing

chapitre IX

lu par Pierre Vaneck





IX

  Poussées par de solides bras de vent, les giboulées giflaient interminablement le Craonnais avec la même constance dont Folcoche savait faire preuve à notre égard. Les carreaux étaient verts, l'Ommée débordait largement sur les prés bas, noyant les grillons. Depuis deux ans, déjà — deux ans ! savez-vous ce que c'est ? — nous vivions affublés d'hypocrisie et de loques, tout cheveu et toute espérance tondus de près. Depuis deux ans, le révérend aux trois griffes de lion nous apprenait le latin et le grec, entre deux pipes de " gros cul ". 

  Contrairement à ses prévisions, il avait tenu le coup. Madame mère le soutenait malgré la qualité médiocre de son préceptorat et le zèle fâcheux qui le poussait vers les filles de ferme. On le payait peu. On pouvait le traiter cavalièrement. Il se lavait toujours les mains et passait la cuvette de Ponce Pilate à la dictatrice. Une seule ombre au tableau : il avait le nez fin et je pouvait renifler sans humeur l'odeur de nos chaussettes sales, changées toutes les six semaines. 

  — Encore vos patates pourries ! maugréait-il. 

  Tout a une fin. En mars, le jour anniversaire de l'assassinat de César, comme le père nous ânonnait quelque passage du De Viris, M. Rezeau, les moustaches retournées au plafond, fit irruption dans la salle d'études. 

  — L'abbé ! fit-il d'un ton rogue, j'ai à vous parler. Passons de l'autre côté. 

  Immédiatement, trois oreilles furent collées contre la porte. 

  — Ça barde ! jubilait Frédie. 

  Ça bardait, en effet. 

  — L'abbé ! criait M. Rezeau, vous exagérez, vous déshonorez votre soutane. La mère Mélanie, de La Vergeraie, sort de mon bureau. Il paraît que vous avez essayé de tripoter sa fille aînée. Je me doute maintenant du véritable motif pour lequel vous avez dû quitter votre ordre. Je vous retire l'éducation de mes enfants. 

  Mais la note comique manquait encore. 

  — Je me demande si, par hasard, vous ne seriez pas interdit... si vos messes étaient valables ! 

  Un rire énorme nous apprit que le père Trubel laissait glisser son masque sur le parquet de sa chambre. Un rire homérique qui devait déboutonner tous les petits boutons de sa soutane et faire sauter les griffes de lion de sa breloque. Enfin cette hilarité s'apaisa. Nous pûmes entendre : 

  — Mais oui, mon bon monsieur, je quitte votre maison de fous... Vos haricots rouges commençaient à m'écœurer... et le parfum des chaussettes de vos enfants, ces petites bêtes puantes... Je vous laisse sous la férule de Folcoche... Ah ! vous ne connaissez pas le surnom que ses fils ont donné à... 

  Pour la seconde fois, rugit la colère paternels !le : 

  — Nom de Dieu ! Allez-vous vous taire ! Je fais atteler. Vous partirez séance tenante. 

  De la chambre du révérend, jaillit mon père, cramoisi. Surpris par la brusque poussée de la porte, nous fûmes renversés, les quatre fers en l'air. M. Rezeau traversa la salle sans même s'en apercevoir. Le père Trubel partit aussitôt. Je le vois encore s'engouffrer dans la vieille victoria qui puait le cuir et le crottin (et qui allait être remplacée par une cinq chevaux Citroën). Il avait eu le temps, cependant, de me glisser une griffe de lion dans la main et de me confier, dans un brusque tutoiement : 

  — Prends ça, gamin ! Il n'y a que toi qui la mérites. 

  Le père disparu et remplacé, nous payâmes les pots cassés. Recrudescence de vexations. Nouvelles réformes. Folcoche nous a toujours considérés comme responsables des ennuis survenus à la maison. 

  Or La Belle Angerie connaissait la série noire. Le scandale de la soutane blanche était à peine apaisé que se produisit l'incident des armoires. La plus pauvre de nos tantes, Mme Torure, osa réclamer la normande de la petite salle à manger et — accessoirement — deux paires de draps. Quelle prétention ! Les vingt et une armoires du manoir grincèrent sur leurs gonds. Par la bouche exaspérée de Mme Rezeau, les cinquante paires de draps déclarèrent qu'elles n'étaient jamais sorties de La Belle Angerie. On n'a pas idée de remettre en question un partage équitable, qui avait tout attribué à M. Rezeau, notre père, par désistement pur et simple de tous ces cohéritiers, respectueux d'une tradition qui, à chaque génération, permettait de sauver le domaine. 

Gabrielle, baronne de Selles d'Auzelles, Thérèse, comtesse Bartolomi, le protonotaire, mère Marie de Sainte-Anne-D’auray, mère Marie de la Visitation, mère Marie de je ne sais plus quel saint (ces trois dernières épouses de Dieu, malgré la polygamie) avaient tous et toutes signé le document. La tante Torure aussi, stupidement mariée à un pauvre, veuve de ce pauvre et fidèle au souvenir de ce pauvre ! Alors, que venait maintenant réclamer cette indigente ? 

Folcoche en étouffait d'indignation. M. Rezeau hésitait. Il était honnête, cet homme. Pour calmer sa conscience, il abandonna, en grand secret, à sa sœur, les droits d'auteur hérités de grand-mère. Et les armoires demeurèrent sur place, à la grande satisfaction de Folcoche, qui décida, par prudence, de les rendre toutes indispensables en transformant celles qui étaient vides en cabinets de toilette. 

  Histoire réglée. Mais voilà que les chevaux se mirent à crever mystérieusement. La série continuait. Ils ne donnèrent aucune explication, ces chevaux, à leur mort subite. " Morve " prétendit le méjéyeux (alias vétérinaire). Folcoche haussa les épaules. Elle savait à quoi s'en tenir. La version de l'empoisonnement des chevaux par les enfants ne fut pas formulée, mais, pendant des semaines, Folcoche surveilla, enquêta, insinua, espéra la preuve ou le semblant de preuve qui lui permettrait de condamner les coupables à la maison de correction, le rêve de sa vie. Peine perdue. Nous étions innocents. Et nous étions sur nos gardes. 

  M. Rezeau remplaça les chevaux par une Citroën. Et le train-train, pieux et perfide, reprit son cours. Nous ne grandissions guère. Nous ne nous décidions pas à pousser. Folcoche nous mesurait tous les trois mois, le long d'une planche quasi historique, où toutes les tailles des Rezeau avaient laissé un trait de crayon, un prénom et une date. En vain. Sans doute avions-nous trouvé le truc inverse des grognards de la garde, qui se glissaient des jeux de cartes sous la chaussette pour atteindre le niveau requis. 

  — Tiens-toi droit, Chiffe ! 

  Mais Chiffe ne prenait pas un centimètre. Non, la seule chose qui eût grandi en nous, disons-le, c'était un certain sentiment, impossible à mesurer, mais qui eût encombré des kilomètres sur la carte du non-Tendre, si elle existait. 

  Dans cet ordre d'idées, nous avions atteint le gigantisme. Je me souviens, je me souviendrai toute ma vie, Folcoche... Les platanes, pourquoi portent-ils ces curieuses inscriptions, ces V. F. quasi rituels, que l'on pourra retrouver sur tous les arbres du parc, chênes, tulipiers, frênes, tous, sauf un taxaudier que j'aime ? V. F...V. F...V. F... C'est-à-dire, vengeance à Folcoche ! Vengeance ! Vengeance à Folcoche, gravée dans toutes les écorces, et sur les potirons de fin d'année, et sur le tuffeau des tourelles, cette pierre tendre qui se laisse bien creuser à la pointe du canif, et même en marge des cahiers. Non, ma mère, cela n'est point, comme on vous l'a quelquefois prétendu, une ressource mnémotechnique : verbes français, ne pas oublier d'apprendre tes verbes français. Non, ma mère, il n'y a plus qu'un seul verbe qui compte ici, et nous le déclinons correctement à tous les temps. Je te hais, tu me hais, il la haïssait, nous nous haïrons, vous vous étiez haïs, ils se haïrent ! V. F... V. F... V. F... V. F... Et la pistolétade? Tu sais, Folcoche, la pistolétade ! 

  — Moi, je l'ai pistolétée pendant quatre minutes ! se vantait Frédie. 

  Pauvre chiffe ! Petit prétentieux à paupières faibles ! Si quelqu'un t'a pistolétée, c'est bien moi, je m'en vante. Tu t'en rappelles ? Pardon ! Tu te le rappelles ?... Tu dis toujours : 

  — Je n'aime pas les regards faux. Regardez-moi dans les yeux. Je saurai ce que vous pensez. 

  Ainsi tu t'es toi-même prêtée à notre jeu. Tu ne pouvais pas ne plus t'y prêter. Et puis, ça ne te déplaît pas, ma tendre mère ! Au dîner, en silence, voilà le bon moment. Rien à dire. Tu ne me prendras pas en défaut. J'ai les mains sur la table. Mon dos n'offense pas la chaise. Je suis terriblement correct. Aucune faille légale dans mon attitude. Je peux te regarder fixement. Folcoche, c'est mon droit. Je te fixe donc, je te fixe éperdument. Je ne fais que cela de te fixer. Et je te parle en moi. Je te parle et tu ne m'entends pas. Je te dis : " Folcoche ! regarde-moi donc ", " Folcoche, je te cause ! " Alors ton regard se lève de dessus tes nouilles à l'eau, ton regard se lève comme une vipère et se balance, indécis, cherchant l'endroit faible qui n'existe pas. Non, tu ne mordras pas, Folcoche ! Les vipères, ça me connaît. Je m'en fous, des vipères. Tu as dit toi-même, un jour, devant moi, que, tout enfant, j'en avais étranglé une... " Une faute impardonnable de ma belle-mère, sifflais-tu, un manque inouï de surveillance ! Cet enfant a été l'objet d'une grande grâce ! " Et, ce disant, le ton de ta voix reprochait cette grâce au ciel. Mais ton regard est entré dans le mien et ton jeu est entré dans mon jeu. Toujours en silence, toujours infiniment correct comme il convient, je te provoque avec une grande satisfaction. Je te cause, Folcoche, m'entends-tu ? Oui, tu m'entends. Alors je vais te dire : " T'es moche ! Tu as les cheveux secs, le menton mal foutu, les oreilles trop grandes. T'es moche, ma mère. Et si tu savais comme je ne t'aime pas ! Je te le dis avec la même sincérité que le " va, je ne te hais point " de Chimène, dont nous étudions en ce moment le cornélien caractère. Moi, je ne t'aime pas. Je pourrais te dire que je te hais, mais ça serait moins fort. Oh ! tu peux durcir ton vert de prunelle, ton vert-de-gris de poison de regard. Moi, je ne baisserai pas les yeux. D'abord, parce que ça t'emmerde. Ensuite, parce que Chiffe me regarde avec admiration, lui qui sait que je tente de battre le record des sept minutes vingt-trois secondes que j'ai établi l'autre jour et qu'il est en train de contrôler sans en avoir l'air sur la montre-bracelet de ton propre poignet. Je te pistolète à mort, aujourd'hui. 

  Ce faux-jeton de Cropette me regarde aussi : il est bon qu'il sache que je ne le crains pas. Il est bon qu'il ait peur, lui, qu'il réfléchisse aux inconvénients auxquels il s'expose. Je commence à bien lui pincer les fesses quand c'est nécessaire et je serai bientôt assez fort pour lui casser sa sale petite gueule, comme dit Petit-Jean Barbelivien qui ne l'aime pas, car personne, pas même toi qui t'en sers, personne vraiment ne l'aime. Tu vois, Folcoche, que j'ai mille raisons de tenir le coup, la paupière haute et ne daignant même pas ciller. Tu vois que je suis toujours en face de toi, mon regard tendu vers ta vipère de regard à toi, tendu comme une main et serrant, serrant tout doucement, serrant jusqu'à ce qu'elle en crève. Hélas ! pure illusion d'optique. Façon de parler. Tu ne crèveras pas. Tu siffleras encore. Mais ça ne fait rien. Frédie, par de minuscules coups d'ongle sur la table, vient de m'annoncer que j'ai battu le record, que j'ai tenu plus de huit minutes la pistolétade. Huit minutes, Folcoche ! et je continue... Ah ! Folcoche de mon cœur ! Par les yeux, je te crache au nez. Je te crache au front, je te crache... " 

  — Frédie ! Tu as fini de faire l'imbécile avec tes ongles. 

  C'est fini ! Tu es vaincue. Tu as trouvé le prétexte pour te détourner. L'héritier présomptif, tu le gratifies d'un coup de fourchette, pointes en avant, et, moi-même, tu me gratifies d'un rapide battement de tes cils trop courts, ce qui signifie : " Petit crétin, je te rattraperai à la première occasion. " Et, comme je souris au millimètre, d'un sourire à peine perceptible pour tout autre que toi, tu te venges en réitérant le coup de fourchette sur le dos de la main de Frédie, en choisissant l'endroit le plus sensible, à la jointure des doigts, là où l'on compte les mois de trente ou trente et un jours. Quatre petites perles de sang apparaissent, parce que tu as frappé un peu trop fort. Frédie me regarde de travers, maintenant. Papa proteste faiblement : 

  — Je t'ai déjà dit, Paule, de n'employer que le dos de la fourchette. 

  Et l'abbé, outré, baisse de vertueuses paupières. Il ne s'y fera pas non plus, celui-là. Il s'en ira bientôt. Tiens ! c'est vrai, je deviens négligent, j'ai oublié de parler de cet abbé numéro quatre. Quatre, oui. En voilà déjà deux qui, depuis le père, ont refusé d'adopter " un système d'éducation trop austère " (euphémisme sacerdotal !), deux qui ont foutu le camp, au trot, l'un pour soigner sa mère, l'autre pour soigner sa décalcification. Le petit nouveau, c'est un séminariste qui s'est engagé pour les vacances. Il montrait, en arrivant, beaucoup d'enthousiasme. Pénétrer sous le toit qui a vu naître le plus grand défenseur de l'Église, pensez donc ! Je crois qu'il commence à trouver notre sainteté rébarbative et à regretter le séminaire, où l'on se promène, entre soutanes, six en avant, six à reculons, d'un cœur plus léger que sous les ombrages humides des platanes de La Belle Angerie. Il n'en a pas pour longtemps, l'abbé chose, dont le nom ne marque pas dans ma mémoire. 

  Mais pourquoi, diable ! pourquoi revois-je encore le visage de ce doux conscrit de l'évêché ? Voyons, cherche, Brasse-Bouillon. Eh ! pardi, j'y suis. C'est ce passant qui a recueilli madame mère dans ses bras épouvantés. Dans ses bras, oui, le soir même du record. En pleine prière du soir. La tension nerveuse à laquelle j'ai soumis ma pauvre mère a-t-elle précipité l'heure de la crise ? Si oui, quelle consolation ! Maintenant je me souviens de tout, le moindre détail me revient. Je vois ma mère qui devient toute blanche. Mon père entame allègrement le Souvenez-vous. 

  — Souvenez-vous, ô très douce vierge Marie, qu'on n'a jamais entendu dire qu'aucun de ceux... 

  " Au fait, qu'est-ce que c'est qu'une vierge ? " suis-je en train de penser. Petit-Jean dit que c'est une femme qui n'a pas eu d'enfants. Mais la sainte Vierge en a eu un. Mme Rezeau se lève en se tenant le ventre. Frédie me jette un coup d'oeil. 

  — ... qu'aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection, imploré votre assistance et réclamé vos suffrages ait été abandonné... 

  La bonne blague ! J'ai tout essayé auprès de cette dame, sur la foi de ces paroles. Elle n'a jamais rien fait pour adoucir Folcoche. 

  — ... animé d'une pareille confiance, ô vierge des vierges... 

  Parce qu'il y a sans doute plusieurs degrés dans la virginité. On dit bien roi des rois. 

  — ... je viens, je cours à vous et, gémissant sous le poids de mes péchés... 

  Mais, Paule, qu'avez-vous ? Elle gémit, Paule, votre femme, ô mon père ! Elle gémit sous le poids de ses péchés. Elle gémit faiblement là où d'autres gueuleraient à pleins poumons. Elle se tord peu à peu, vacille, essaie de se redresser, puis, d'une seule masse, s'effondre dans les bras du séminariste qui la reçoit respectueusement, encore que s'effeuillent à son intention toutes les pivoines de la terre. Bien entendu, papa s'affole. 

  — Paule ! Ma petite Paule ! Mais qu'as-tu ? Allons, l'abbé, transportons-la sur le Récamier du salon. 

  Fine ! Fine ! Ah ! mais c'est vrai qu'elle n'entend pas. Grand signe de détresse, la main tapotant le Sternum. Alphonsine, à tout hasard, se jette sur la cruche d'eau craonnaise (donc légèrement trouble) et en vide la moitié sur le front de Folcoche, qui ne bronche pas. Fichtre ! c'est grave. Nous sommes tous très intéressés, très mouches du coche. Folcoche se tord toujours, inconsciente, les deux mains sur le foie. Sa respiration siffle. Dois-je le dire ? mais nous respirons mieux depuis qu'elle étouffe. Enfin papa prend le seul parti raisonnable : il saute dans sa voiture et va chercher Cacor, le médecin de Soledot. Pendant ce temps, Fine et Bertine Barbelivien, qu'on est allé quérir, transportent notre mère, la déshabillent, la couchent. Quand le docteur arrive, elle n'a point repris ses sens. 

  — Pardi ! fait Cacor, c'est la Chine. Crise hépatique. Je crains une lithiase vésiculaire. Il faudra radiographier. Je vais faire une piqûre de morphine. 

  — Allez vous coucher, les enfants, dit doucement notre père. 

  Je ne dormirai que très tard. C'est que je me souviens de la mort de grand-mère. Ce désastre avait très vite été consommé. Est-ce que Dieu, qui se trompa si lourdement ce jour-là, aurait l'intention de réparer son erreur ? Que sa sainte volonté soit faite ! Ah ! oui, cela m'arrangerait bien que sa volonté soit faite. La maison est calme, maintenant. L'odeur de la bouse fraîche me parvient à travers l'œil-de-bœuf de ma chambre. Barbelivien rentre de la vacherie, et sa lanterne se balance dans la nuit. Et, dans ma tête, qui devient lourde, se balance un dernier espoir sacrilège.

A suivre... 

vendredi 14 août 2020

Un poème / un jour - 3 - Pierre de Marbeuf - Et la mer et l'amour...

 

 Un poème/un jour

Ma petite anthologie succincte et capricieuse

de la poésie

 Pierre de Marbeuf

Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage,

Et la mer est amère et l’amour est amer ;

L’on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer

Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.

Celui qui craint les eaux, qu’il demeure au rivage, 

Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer, 

Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,

Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.

La mère de l’amour eut la mer pour berceau,

Le feu sort de l’amour, sa mère sort de l’eau.

Mais l’eau contre le feu ne peut fournir des armes. 

Si l’eau pouvait éteindre un brasier amoureux,

Ton amour qui me brûle est si fort douloureux

Que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes. 

Marbeuf

Hervé Bazin - Vipère au poing - Ch VIII

 
Hervé Bazin
Vipère au poing
chapitre VIII
lu par Pierre Vaneck


    VIII
   Perrault reniflait, prenait le vent avec le pouce mouillé, braconnait pour le patron. Le père Trubel, martial, mais désarmé, avait retroussé sa soutane : il portait en dessous des culottes de velours gris. Papa tenait son fusil sous le bras droit et, sur l'épaule gauche, en bandoulière, son filet démontable à poche de mousseline. Tous trois, nous battions la haie à l'aide de badines de châtaigniers. " Ravissant ", cet affreux bâtard de mâtin et d'épagneule, tournait autour de nous, les oreilles rongées de tiques blanchâtres. Soudain, il se jeta dans le hallier.
   — Attention ! cria Perrault.
   Un premier lièvre, classiquement jailli du talus, déboula, cherchant à gagner l'abri d'une rangée de choux, fut posément suivi par le fusil jusqu'à la distance convenable et, foudroyé, termina une quadruple culbute entre deux touffes de ravenelle. 
  Frédie se précipita. Ravissant broussait bien, mais rapportait mal. M. Rezeau remit une cartouche de 7 dans le canon droit de son vieux Damas et pérora :  
  — Quand un lièvre vous part dans la culotte, il faut attendre pour le tirer et viser aux oreilles. 
  Prenant sa victime des mains de mon frère, papa, d'un pouce victorieux, lui pressa longuement sur le ventre, afin de la faire pisser. Machinalement, il se mit à siffloter l'air célèbre : 
La petite Émilie 
M'avait hier promis 
Trois poils de son cul 
Pour faire un tapis... 
  Mais soudain, il se rappela la présence du père blanc. 
  — Excusez-moi, l'abbé ! 
  — On sait ce que c'est qu'un chasseur, répliqua l'autre. Mais je ne comprends pas comment vous pouvez tirer avec cette vieille pétoire qui ne supporte pas la poudre pyroxylée et qui fait une fumée du diable. 
  Mon père considéra longuement son vieux fusil à chiens et soupira : 
  — J'y suis habitué. A vrai dire, je voulais m'offrir une arme à ma couche, chez Gastine-Rennette. Mais ma femme trouve la dépense excessive. Elle est pourtant ravie quand je lui rapporte du gibier. 
  Certes ! Nous en avions même une indigestion. Rien n'est plus écœurant que le civet quotidien. La saison de la chasse nous était cependant bien précieuse. Folcoche ne s'y hasardait jamais : elle craignait trop pour ses bas, encore que ceux-ci, depuis quelque temps, ne fussent plus de soie, mais de fil. Malgré tous ses efforts pour nous priver de ce plaisir, sous divers prétextes, elle n'avait pu y parvenir. M. Rezeau avait besoin de ses rabatteurs. 
  Nous devions faire, ce jour-là, un " tableau " mémorable. Le Craonnais, parce qu'il est presque entièrement terre de seigneurs, est resté giboyeux. Le poil l'emporte sur la plume, hélas ! car les perdreaux sont trop souvent empoisonnés par les bouillies arséniatées employées contre le doryphore. Râles, ramiers, tourterelles pullulent. Le lapin part à tous les coins de haie. On aperçoit de temps en temps un renard, qui trotte très loin, très vite, la queue entre les pattes et si ramassé sur lui-même qu'il faut un oeil exercé pour le distinguer de ces gros chats de ferme assassins de couvées. (Par représailles, à partir de cent mètres des granges, mon père les exécutait tous sans distinction.) 
  Nous avions déjà rempli le carnier, et la poche à dos de M. Rezeau se gonflait à vue d'œil : un lièvre, sept lapins de garenne, deux perdreaux gris, deux rouges, un râle de genêt, quatre tourterelles. Je n'oublie pas : cinq mouches peu communes. Sur le coup de six heures (avis du clocher de Soledot), comme nous rentrions, un renard traversa rapidement le chemin creux de la Croix-Chouane. M. Rezeau avait l'arme à la bretelle. Il eut à peine le temps d'épauler et de tirer, au jugé, dans la haie même où le renard venait de rentrer. Nous l'en retirâmes, mort. 
  — Vous avez un fameux coup d'œil ! s'exclama le révérend. 
  Je vous laisse à penser quel fut le succès de notre retour. Frédie et moi, nous portions le renard attaché par les pattes à une grosse branche, comme les Nègres quand ils ont tué un lion. Le père venait de nous donner cette recette. Perrault nous emboîtait le pas, tenant au bout de chaque bras, par les oreilles, les deux plus gros lapins, qu'il balançait mollement dans leur mort, pour l'édification des populations. Mon père fermait la marche, arborant cette négligence d'allure propre aux triomphateurs. Sa culotte à choux, large et fendue comme les pantalons des dames du temps jadis, commençait à le quitter, et sa cartouchière, desserrée, bringuebalait sur son ventre. Il sifflotait le reste de son air favori. 
  ...Le poil est tombé, 
  Le tapis est foutu, 
  La petite Emilie 
  N'a plus de poil au cul! 
  C’est dans cet équipage que nous atteignîmes La Belle Angerie, après avoir fait quatre signes de croix, le premier en passant devant le calvaire, le second devant Saint-Joseph-du-Grand-Chêne, le troisième devant Saint-Aventurin du Puits-Philippe, le dernier en contournant la chapelle. 
  Déjà nous nous refroidissions. L'enthousiasme tomba tout à fait lorsque nous aperçûmes, au bas du perron, Mme Rezeau, raide, empalée sur son indignation. 
  — Vous n'avez pas entendu la cloche ? 
  — Quelle cloche ? répondit innocemment mon père. 
  Mme Rezeau haussa les épaules. Il n'y a qu'une cloche dans le pays : la nôtre. 
   — Voilà trois fois que je fais sonner à toute volée. Le comte de Soledot est venu vous voir. Vous savez pourquoi... Il s'agit de ce poste de conseiller, qui vous revient de droit. 
  — Mais je n'en veux pas ! cria M. Rezeau, vous savez bien, vous aussi, que je n'en veux pas ! 
  — Ceci est une autre question. En attendant, je ne peux croire qu'aucun d'entre vous n'ait entendu la cloche. 
  — Nous avons dépassé le vallon des Orfres, hasardai-je. 
  — Toi, je ne te demande rien, mon garçon ! Je me doute bien que vous avez tout fait pour détourner l'attention de votre père. Tu n'iras pas à la chasse la prochaine fois. 
  Alors se produisit un événement considérable. Le grand chasseur se campa devant son épouse, les veines de son cou se gonflèrent et le tonnerre de Dieu lui sortit de la bouche : 
  — Non, mais, Paule ! est-ce que tu vas nous foutre la paix, oui ! 
  — Vous dites ? Folcoche restait pétrifiée. 
  Papa ne se contrôlait plus. Ce lymphatique devint violet. 
  — Je dis que tu nous casses les oreilles. Laisse ces enfants tranquilles et fous-moi le camp dans ta chambre. 
  Nous jubilions. Mais l'excès même de cette colère de faible, bien douce à nos tympans, nuisait à notre cause. Folcoche connaissait son métier. Elle ne bougea pas d'un centimètre, se statufia dans le genre noble. 
  — Mon pauvre Jacques, dans quel état te mets-tu devant tes enfants ! Tu dois être souffrant. 
  Déjà M. Rezeau regrettait ses cris. D'un ton bourru, qui voulait sauver la face, il commanda : 
  — Portez ce gibier à la cuisine. Moi, je vais me changer. 
  Il battit en retraite, tels ces généraux vainqueurs qui ne savent exploiter un succès provisoire. Restée maîtresse du terrain, Folcoche eut le soin de ne pas se venger trop vite. 
  — Perrault, qu'est-ce que c'est que cette bête-là ? 
 — Mais c'est un renard, madame ! et un charbonnier, encore ! 
  — Il n'est pas gros. Perrault, vexé, lui dédia un mauvais regard. 
  — Vous en ferez tout de même une belle fourrure, madame. 
  Une nuance d'intérêt passa dans les yeux de Folcoche, mais les remerciements lui coûtaient trop. Depuis plusieurs mois, elle cherchait à balayer le garde-chasse-jardinier, dont les fonctions, dans son esprit, étaient déjà dévolues à Barbelivien. (De fait, Perrault fut liquidé peu après.) 
  — Allons, venez, les enfants, reprit-elle d'un ton neutre. Il faut aller vous laver les mains. 
  La manœuvre consistait à nous isoler des témoins. Mme Rezeau se contint jusqu'au palier. Mais là... les pieds, les mains, les cris, tout partit à la fois. Le premier qui lui tomba sous la patte fut Cropette et, dans sa fureur, elle ne l'épargna point. Notre benjamin protestait en se couvrant la tête : 
  — Mais, maman, moi, je n'y suis pour rien. 
  Petit salaud qui l'appelait maman ! Folcoche le lâcha pour se ruer sur nous. Remarquez que, d'ordinaire, elle ne nous battait jamais sans nous en donner les motifs. Ce soir-là, aucune explication. Elle réglait ses comptes. Frédie se laissa faire. Il avait un chic particulier pour lasser le bourreau en s'effaçant sous les coups, en le contraignant à frapper à bout de bras. Quant à moi, pour la première fois, je me rebiffai. Folcoche reçut dans les tibias quelques répliques du talon et j'enfonçai trois fois le coude dans le sein qui ne m'avait pas nourri. Évidemment, je payai très cher ces fantaisies. Elle abandonna tout à fait mes frères, qui se réfugièrent sous une console, et me battit durant un quart d'heure, sans un mot, jusqu'à épuisement J'étais couvert de bleus en rentrant dans ma chambre, mais je ne pleurais pas. Ah ! non. Une immense fierté me remboursait au centuple. Au souper, papa ne put ne pas remarquer les traces du combat. Il fronça les sourcils, devint rose... Mais sa lâcheté eut le dessus. Puisque cet enfant ne se plaignait pas, pourquoi rallumer la guerre ? Il trouva seulement le courage de me sourire. Les dents serrées, les yeux durs, je le fixai longuement dans les yeux. Ce fut lui qui baissa les paupières. Mais, quand il les releva, je lui rendis son sourire, et ses moustaches se mirent à trembler.

jeudi 13 août 2020

un poème / un jour - 2 Victor Hugo - Vieille chanson du jeune temps


Un poème/un jour

Ma petite anthologie succincte et capricieuse

de la poésie

Victor Hugo

Vieille chanson du jeune temps 

 

Je ne songeais pas à Rose ;

Rose au bois vint avec moi ;

Nous parlions de quelque chose,

Mais je ne sais plus de quoi.


J’étais froid comme les marbres ;

Je marchais à pas distraits ;

Je parlais des fleurs, des arbres ;

Son œil semblait dire : Après ?…


La rosée offrait ses perles,

Les taillis ses parasols ;

J’allais ; j’écoutais les merles,

Et Rose les rossignols.


Moi, seize ans, et l’air morose.

Elle, vingt ; ses yeux brillaient.

Les rossignols chantaient Rose

Et les merles me sifflaient.


Rose, droite sur ses hanches,

Leva son beau bras tremblant

Pour prendre une mûre aux branches ;

Je ne vis pas son bras blanc.


Une eau courait, fraîche et creuse,

Sur les mousses de velours ;

Et la nature amoureuse

Dormait dans les grands bois sourds.


Rose défit sa chaussure,

Et mit, d’un air ingénu,

Son petit pied dans l’eau pure ;

Je ne vis pas son pied nu.


Je ne savais que lui dire ;

Je la suivais dans le bois,

La voyant parfois sourire

Et soupirer quelquefois.


Je ne vis qu’elle était belle

Qu’en sortant des grands bois sourds.

Soit ; n’y pensons plus ! Dit-elle.

Depuis, j’y pense toujours.


Victor Hugo


 

Hervé Bazin - Vipère au poing - ch. VII

 

Hervé Bazin

Vipère au poing

chapitre VII

lu par Pierre Vaneck

 

VII

  Si draconien soit-il, un règlement trouve toujours des accommodements. Notre mère, qui avait raté sa vocation de surveillante pour centrale de femmes, se chargea de veiller à sa plus stricte application et de l'enrichir peu à peu de décrets prétoriens.  

  Nous étions déjà habitués à la mentalité de la méfiance, d'origine sacrée, qui cerne tous les actes et mine les intentions de tout chrétien, ce pécheur en puissance. Du soupçon Mme Rezeau fît un dogme. Compliquées de commentaires et de variantes, ses interdictions devinrent un véritable réseau de barbelés. La contradiction même ne nous fut pas épargnée. 

  C'est ainsi que nous devions faire notre chambre avant la messe. Pour vider notre seau de toilette (il n'y a naturellement pas de tout-à-l'égout à La Belle Angerie), il nous fallait utiliser les water-closets de la tourelle de droite, contigus à la chambre des maîtres. Et ce, en pleine nuit, à la lueur d'une lampe Pigeon, qui nous fut bientôt supprimée... Or nous devions également éviter le moindre jaillissement d'eau sale et surtout le moindre bruit susceptible de contrarier le repos de notre auguste mère. Afin d'éviter, dans l'ombre, toute collision malodorante, nous prîmes le parti d'aller vider nos ordures à pas de loup, le seau serré contre notre cœur, comme le ciboire sur la poitrine de Tarcisius. 

  Au début, la présence de Mlle Lion nous évitait de perpétuelles frictions. La gouvernante, à l'occasion, nous défendait. Mais Mme Rezeau le remarqua très vite. 

  — Ma parole, mademoiselle ! Mais vous vous faites l'avocat de ces vauriens. Vous leur cédez aussitôt que j'ai le dos tourné. 

  Le père Trubel, lui, se contentait de fumer sa pipe. En vain la pauvre Ernestine cherchait-elle à l'amener à ses vues. 

  — Ma bonne demoiselle, comprenez donc ! Ni vous ni moi n'en avons pour bien longtemps. Que cette femme élève ses enfants comme elle l'entend, cela ne regarde qu'elle. Nous sommes payés — et même mal payés — pour dire amen. Pour ma part, je ne puis trouver facilement un autre préceptorat... 

  Cette conversation, surprise entre deux portes, m'édifia sur le compte du père. Mais la gouvernante ne se résignait pas : elle nous aimait, cette vieille fille, et c'était bien là le pire grief de notre mère, qui ne l'avait provisoirement conservée à son service que pour donner satisfaction à l'opinion. 

  Certaines réformes, dont rêvait Mme Rezeau, ne pouvaient être entreprises qu'après le départ d'Ernestine. 

  Le premier prétexte pour la renvoyer fut le bon. Il se présenta sous la forme d'une courte maladie de Frédie. Rien de grave. Une simple indigestion, due à la surabondance de haricots rouges dont nous gavait économiquement notre mère. Notre aîné ne put se lever, un matin, et mademoiselle proposa de le prendre dans sa chambre, qui était chauffée. Mme Rezeau refusa. 

  — Cet enfant s'écoute. Nous allons simplement le purger. 

  A l'huile de ricin, vous vous en doutez. Une pleine cuillère à soupe de cette bonne saleté fut présentée aux lèvres de Frédie, qui détourna la tête et osa dire : 

  — Grand-mère nous donnait du chocolat purgatif. 

  Mme Rezeau serra les dents et, pour toute réponse, pinça rudement le nez de son fils, qui dut ouvrir la bouche pour respirer. Incontinent, cette douce personne en profita pour lui entonner l'huile dans le gosier. Le résultat fut immédiat. Dans un irrésistible haut-le-cœur, Frédie revomit le tout sur la robe de chambre de sa mère. 

  — Quel immonde enfant ! hurla-t-elle, en lui lançant à la volée une gifle retentissante. 

  C'en était trop pour le cœur et pour les principes de Mlle Lion, gouvernante diplômée. 

  — Madame, dit-elle, je ne puis plus approuver ces méthodes. 

  L'interpellée se retourna et, sifflante : 

  — Ni moi les vôtres, ma fille ! 

  Mlle Lion s'indigna. 

  — Vous vous oubliez, madame. Je ne suis pas une femme de chambre. 

  Mais son antagoniste n'avait que faire de la forme. 

  — Je ne sais pas ce que vous êtes, mais je vous paie pour vous occuper de mes enfants et non pour les dresser contre leur mère. Vous avez admirablement profité des leçons de ma belle-mère, qui s'entendait bien à ce travail de division. Si je ne puis plus rien obtenir de mes fils, je sais maintenant à qui je le dois. 

  — Dans ces conditions, madame, je n'ai plus rien à faire ici. 

  — J'allais vous le dire. Mademoiselle se retira, toute raide, et Mme Rezeau fit ingurgiter à Frédie, non pas une, mais deux cuillères d'huile de ricin. 

  Les réformes suivirent. Cette fois, point de comparution solennelle. Le tour de vis fut donné, progressivement, au fur et à mesure des inspirations maternelles. Affirmer son autorité chaque jour par une nouvelle vexation devint la seule joie de Mme Rezeau. Elle sut nous tenir en haleine, nous observer, remarquer et détruire nos moindres plaisirs. Le premier droit qui nous fut retiré fut celui de l'ourson... ou petit tour (signé Frédie). 

  Nous avions jusqu'alors licence de nous promener dans le parc, à la seule condition de ne pas franchir les routes qui le bordent. Mademoiselle n'était pas encore partie, lorsque notre mère prit feu, en plein déjeuner, ce qui était contraire à ses habitudes, car, en principe, elle préférait manœuvrer son mari dans l'intimité. 

  — Jacques, tes enfants deviennent impossibles, surtout Brasse-Bouillon. Je ne peux pas les laisser galoper comme des veaux échappés. Un de ces jours, nous en retrouverons un sous les roues d'une auto. Ils ne sont jamais rentrés à l'heure exacte. N'est-ce pas, mon père ? 

  — Euh ! fit celui-ci, entre deux cuillerées de potage. 

  — Tes mains, Brasse-Bouillon ! cria Mme Rezeau. 

  Et, comme je ne les remettais pas assez vite sur la table, un coup de fourchette, dents en avant, vint les ponctuer de quatre points rouges. 

  — Avec le dos, Paule ! avec le dos. Cela suffit, gémit papa, qui reprit : Tu ne peux tout de même pas attacher ces gosses. 

  — Non, mais je pense qu'il devient nécessaire de leur interdire de dépasser les barrières blanches. 

  Elle nous parquait ainsi dans un espace de trois cents mètres carrés. 

  — Vous n'êtes pas de mon avis, Jacques ? 

  Le " vous " décida mon père à céder. Il le lui rendit d'ailleurs, ce qui signifiait chez lui non la colère, mais la lassitude. — Faites comme vous l'entendrez, ma chère. — Mother, will you, please, give me some bread, susurra Cropette dans le silence. Alors, madame mère, condescendante, lui offrit le croûton qu'il préférait. Mlle Lion dut s'en aller comme une voleuse. Nous ne fûmes pas autorisés à lui faire nos adieux. Mais le lendemain de son départ nous étions autorisés à gratter les allées du parc. — Au lieu de gaspiller vos forces en jeux stupides, vous vous amuserez désormais d'une manière utile. Cropette ratissera. Frédie et Brasse-Bouillon gratteront. Cette corvée de désherbage devait durer des années. Elle nous devint naturelle, mais, au début, nous vexa profondément. L'étonnement des fermiers, leur sourire nous étaient insupportables. Madeleine, de La Vergerie, revenant de l'école, n'en croyait pas ses yeux. — Voilà-ti pas que ces messieurs grattent leurs allées et venues, à présent ! — On s'amuse, tu vois bien, rétorqua bravement Frédie. On s'amusait ferme, en effet. Aime Rezeau corsa l'affaire en installant son pliant à quatre mètres de nous. Elle avait dû vaguement entendre parler du Stakhanovisme. Ses conseils sur la meilleure méthode d'arracher les pissenlits, sur la manière d'économiser les coups de raclette et de leur donner le maximum d'efficacité nous furent prodigués avec taloches à l'appui. L'art de tailler les bordures au ciseau fut inventé. Rendons hommage à sa patience, qui grelottait parfois sous le vent d'ouest, mais s'acharnait aux futilités de la persécution, héroïquement. Et, maintenant, voici l'invention des sabots. La glaise du Craonnais est mortelle aux souliers. Grand-mère nous chaussait de galoches en été et de bottillons de caoutchouc en hiver. Madame mère les trouva dispendieux et, par ces motifs, les déclara malsains. — Vous me pourrissez toutes vos chaussettes. Papa résista quelques semaines. Il n'avait pas vu sans déplaisir ses enfants transformés en petits serfs. Sa conception de l'honorabilité en souffrait. Mais, comme toujours, il céda. Nous dûmes porter les sabots, que Mme Rezeau commanda spécialement au sabotier du village. Et non pas des sabots de fermière, relativement légers, recouverts de cuir, mais de bons gros sabots de champs, taillés en plein hêtre et ferrés de clous en quinconce. Des sabots de trois livres, qui nous annonçaient de loin. Marcel, toujours fragile, eut le droit de les porter avec chaussons. Pour Frédie, pour moi, la paille suffisait. Quelques jours après, rafle générale dans nos chambres et dans nos poches. Interdiction de conserver plus de quatre francs (ces derniers étant réservés pour les quêtes). Bien entendu, nous n'avions jamais reçu un sou de nos parents, mais il arrivait que nos oncles et tantes nous fissent quelques dons. La prime de deux francs, instituée par grand-mère pour notes satisfaisantes, avait été supprimée depuis longtemps. Restait aussi le bénéfice des générosités Pluvignec. Madame mère, ayant décrété la réquisition de nos bourses, saisit également tous objets de valeur en notre possession : timbales d'argent de nos baptêmes, chaînes de cou à médailles d'or, stylos offerts par le protonotaire, épingles de cravate. Le tout disparut dans le tiroir aux bijoux de la grande armoire anglaise, qui servait de coffre-fort à notre mère. Nous ne devions jamais rien récupérer. En même temps, des serrures étaient posées sur les placards les plus anodins. Les clefs, étiquetées, furent suspendues à l'intérieur de la fameuse armoire dont je viens de parler et qui devint le saint des saints de La Belle Angerie. La clef suprême, celle qui défendait toutes les autres, celle de l'armoire anglaise, ne quitta plus l'entre-deux-seins de la maîtresse de maison. Et Frédie trouva un nom pour cette politique : la cleftomanie. De cette époque, date ma science de Louis XVI amateur, mon amour des passe-partout. Quelques clefs, chipées çà et là, furent d'abord cachées sous un carreau descellé de ma chambre, puis travaillées avec plus ou moins de bonheur en vue de crocheter certains placards. Simple forfanterie, au début. Nous n'en étions pas encore au stade du vol domestique, mais nous avancions gaillardement sur cette voie. Déjà, nous avions faim, déjà, nous avions froid. Et nous louchions sur les entrebâillements d'armoires, d'où notre mère, parcimonieusement, retirait linge ou victuailles. Et nous ragions, lorsque notre frère de Chine était appelé : — Tiens, Cropette ! Tu as été convenable depuis huit jours. Attrape ça. Généralement, il ne s'agissait que d'une vieille nonnette, car la gueuse ne se mettait point en frais. Mais ce privilège exorbitant exaltait la morgue de Cropette, le maintenait en douce vassalité, l'incitait à crachoter entre deux portes ses petites délations. Au surplus, ces nonnettes, elles nous avaient été volées, et nous le savions. L'arrière-grand-mère Pluvignec nous les envoyait de Dijon, où elle s'éteignait en bourgeoisie, depuis trois quarts de siècle, sans daigner nous connaître. Déjà, nous avions faim, déjà, nous avions froid. Physiquement. Moralement, surtout. Passez-moi le mot, s'il recouvre vraiment quelque chose. Un an après la prise du pouvoir par notre mère, nous n'avions plus aucune foi dans la justice des nôtres. Grand-mère, le protonotaire, la gouvernante avaient pu nous paraître durs, quelquefois, mais injustes, jamais. Nous ne doutions pas un instant de l'excellence de leurs principes, même si nous les observions avec hypocrisie. En quelques mois, Mme Rezeau eut ruiné cette créance salutaire. Les enfants ne réfléchissent que comme les miroirs : il leur faut le tain du respect. Tout système d'éducation (tant pis pour ce grand mot !) leur apparaît mal fondé s'il n'embauche pas leur piété filiale. Cette expression, à La Belle Angerie, vaut un ricanement. C'est pourquoi cette tragédie, encore froide, rejoignit-elle le comique, lorsque notre mère s'improvisa directrice de conscience. Mon père faisait, deux fois par semaine, dans la chapelle, une lecture spirituelle. L'une d'elles ouvrit à Mme Rezeau des horizons nouveaux. — ... Nous ne connaissons plus aujourd'hui que la confession privée. Mais, chez les premiers chrétiens, la confession était publique. Certains ordres monastiques ont conservé cet usage et, chaque soir, " battant leur coulpe " devant leurs frères... Quel admirable biais pour entrer, toute casquée, dans l'intimité de nos fautes vénielles ou autres ! Au souper suivant, entre les haricots rouges et le fromage de ferme, les paupières de notre mère s'abattirent sur un visage sublime. Ouvrant les bras, en demi-orémus, abandonnant la langue des hérétiques d'outremanche, toujours en vigueur à cette heure-là, cette sainte femme risqua ces mots pesés au milligramme sur des balances angéliques : — Jacques, j'ai beaucoup médité la lecture spirituelle que vous nous avez faite. J'ai une proposition à vous faire. Je sais qu'elle pourrait paraître singulière en toute autre famille que la nôtre. Mais, Dieu merci ! nous pouvons nous moquer ici des libres penseurs et des athées. Nous ne sommes pas pour rien la souche d'où jaillissent tant de défenseurs de la foi, écrivains, prêtres ou religieuses. Mais que faisons-nous pour mériter un tel honneur ? Il faudrait que nos enfants soient élevés dans le meilleur sens de ce terme... élevés vers les sommets de la foi. Un temps. Papa ne sourcillait pas : cette terminologie conventuelle lui était familière. La sainteté, apanage Rezeau. La foi de notre père n'était pas de celles qui soulèvent les montagnes, mais elle était lourde et encombrante comme le mont Blanc. Des enfants bien encordés pour l'alpinisme mystique, rien ne pouvait lui sembler plus souhaitable. — Mais où veux-tu en venir, chère amie ? — A la confession familiale quotidienne. J'ai entendu dire que les Kervazec la pratiquent depuis longtemps. Suprême argument ! Les Kervazec sont, dans le canton, la famille rivale en sainteté. Ils ont donné un cardinal à la France. Papa hésitait encore. Notre mère entreprit le père Trubel : — Vous êtes certainement de mon avis, mon père ? Professionnellement, le précepteur était obligé de l'approuver. Il se contenta d'un signe de tête. — Bon ! conclut M. Rezeau. Jamais ce vague adjectif ne m'apparut si dénué de sincérité. Une heure après, la prière du soir expédiée, eut lieu notre premier déshabillage de conscience. Je m'en souviens comme d'une chose odieuse. — Je m'accuse, disait Marcel, d'avoir oublié mon signe de croix avant l'étude de quatre heures. Et puis j'ai dit zut à Fine, qui ne voulait pas me donner une seconde tartine. Et puis j'ai donné un croche-pied à Ferdinand, qui ne voulait pas me rendre le capitaine de quinze ans. — Cet enfant est d'une remarquable franchise, pontifia ma mère. Allez, Marcel ! reprit-elle en employant le vous, pour bien marquer qu'elle était dans l'exercice de ses plus sublimes fonctions. Allez ! le bon Dieu, votre père et moi, nous vous pardonnons. Quant à moi je me tus. Ce déballage me trouvait aphone. — Qu'attendez-vous ? Qu'avez-vous à cacher, mon garçon ? — J'ai certainement fait des péchés... mais... je ne m'en rappelle plus... — Je ne me les rappelle plus, corrigea le père blanc. — Faut-il que je vous aide ? reprit sèchement Mme Rezeau. Tout plutôt que cela. Je me lançai dans tous les détails du Confiteor. Impatience, gourmandise (avec quoi, mon Dieu !), paresse, orgueil... toute la liste bénévolement acceptée par le curé de Soledot, le samedi soir. — Mais précisez donc, mon garçon ! exigeait madame mère. — Pour aujourd'hui mieux vaudrait s'en tenir là, proposa le père, à qui je vouai, séance tenante, une éternelle reconnaissance. Frédie, à son tour, se mit à genoux. — J'ai été très sage, aujourd'hui, fit-il. Le père m'a même promis une griffe de lion. J'ai 12 de moyenne... — Orgueilleux ! glapit notre mère. Et cette histoire de livre que vous avez volé à votre plus jeune frère ? Vous serez privé de lecture pendant huit jours. — Mais, madame, objecta le père, le secret de la confession... — Justement ! Il n'a rien avoué du tout, rétorqua Mme Rezeau. Il faut qu'il sache bien qu'il n'a aucun intérêt à dissimuler ses fautes. Quand il l'aura bien compris, il sera plus franc. Marcel aussi l'avait bien compris. Désormais ses petits rapports devenaient inutiles. Sans avoir l'air d'y toucher et sous couleur de scrupules, il pourrait tous les soirs poignarder dans le dos, au besoin. Frédie, lecteur passionné, était devenu enragé. — La folle ! La cochonne ! répétait-il en se déshabillant, si haut que ses injures traversaient la cloison. Et, tout à coup, contractant ces termes énergiques, il rebaptisa notre mère : — Folcoche ! Saleté de Folcoche ! Nous ne la connaîtrons plus que sous ce nom

mercredi 12 août 2020

Un poème / un jour - 1 - Guillaume Apollinaire - Les cloches

 

Un poème/un jour

Ma petite anthologie succincte et capricieuse

de la poésie

Guillaume Apollinaire

(1880-1918)

Les cloches

Mon beau tzigane mon amant
Écoute les cloches qui sonnent
Nous nous aimions éperdument
Croyant n’être vus de personne

Mais nous étions bien mal cachés
Toutes les cloches à la ronde
Nous ont vus du haut des clochers
Et le disent à tout le monde

Demain Cyprien et Henri
Marie Ursule et Catherine
La boulangère et son mari
Et puis Gertrude ma cousine

Souriront quand je passerai
Je ne saurai plus où me mettre
Tu seras loin Je pleurerai
J’en mourrai peut-être

Guillaume Apollinaire, Rhénanes, Alcools, 1913