Le
nom de la Rose
Lu
par François Berland
16/53
Deuxième
jour None
Où
l’Abbé se montre fier des richesses de son abbaye et plein de
crainte au sujet des hérétiques, et pour finir Adso se demande s’il
n’a pas mal fait d’aller de par le monde.
Nous
trouvâmes l’Abbé dans l’église, face au maître-autel. Il
suivait le travail de plusieurs novices qui avaient retiré de
quelque anfractuosité secrète une série de vases sacrés, calices,
patènes, ostensoirs, et un crucifix que je n’avais pas vu pendant
la fonction du matin. Je ne pus retenir une exclamation
d’émerveillement devant la fulgurante beauté de ces objets de
culte. C’était en plein midi et la lumière entrait à flots par
les vitraux du choeur, et davantage encore par ceux des façades,
formant de blanches cascades qui, tels de mystiques torrents de
divine substance, allaient se croiser en différents points de
l’église, inondant l’autel même. Les vases, les calices, tout
révélait sa propre matière précieuse : entre le jaune de l’or,
la blancheur immaculée des ivoires et la transparence du cristal, je
vis rutiler des gemmes de toutes les couleurs, de toutes les
dimensions, et je reconnus l’hyacinthe, la topaze, le rubis, le
saphir, l’émeraude, la chrysolithe, l’onyx, l’escarboucle et
le jaspe et l’agate. Et dans le même moment, je me rendis compte
de tout ce que, le matin, ravi en prière et puis bouleversé par la
terreur, je n’avais pas remarqué : le paliotto de l’autel et
trois autres panneaux qui lui faisaient couronne, étaient
entièrement d’or, et enfin l’autel entier paraissait d’or de
quelque côté qu’on le regardât. L’Abbé sourit devant mon
étonnement :
« Ces richesses que vous voyez, dit-il tourné vers
moi et mon maître, et d’autres que vous verrez encore, sont
l’héritage de siècles de piété et de dévotion, et témoignent
de la puissance et de la sainteté de cette abbaye. Princes et
puissants de la terre, archevêques et évêques ont sacrifié à cet
autel et aux objets qui lui sont destinés, les anneaux de leurs
investitures, les ors et les pierres qui étaient le signe de leur
grandeur, et les ont voulus ici refondus pour la plus grande gloire
du Seigneur et de ce lieu. Bien qu’aujourd’hui l’abbaye ait été
funestement marquée par un autre événement douloureux, nous ne
pouvons oublier face à notre fragilité la force et la puissance du
TrèsHaut. S’approchent les festivités de Noël, Sainte Nativité,
et nous commençons à fourbir les objets du culte, de façon que la
naissance du Sauveur soit ensuite célébrée avec tout l’éclat et
la magnificence qu’elle mérite et exige. Tout devra apparaître
dans toute sa splendeur… ajouta-t-il en regardant fixement
Guillaume – et je compris ensuite pourquoi il insistait avec autant
d’orgueil pour justifier son comportement –, car nous pensons
qu’il est utile et convenable de ne pas cacher, mais au contraire
de proclamer les divines largesses.
— Certes, dit Guillaume avec
courtoisie, si Votre Sublimité juge que le Seigneur doit être
glorifié ainsi, votre abbaye a atteint la plus grande excellence
dans ce concours de louanges.
— Et ainsi se doit-on de faire, dit
l’Abbé. Si amphores et flacons d’or et petits mortiers en or
servaient, selon la coutume, par volonté de Dieu ou ordre des
prophètes, à recueillir le sang des chèvres ou des veaux ou de la
jument dans le temple de Salomon, à plus forte raison vases d’or
et pierres précieuses, et tout ce qui a de la valeur parmi les
choses créées, doivent être utilisés avec continuelle révérence
et pleine dévotion pour accueillir le sang de Christ ! Si pour une
seconde création notre substance venait à être la même que celle
des chérubins et des séraphins, il serait encore indigne le service
auquel elle pourrait se prêter pour une victime aussi ineffable…
—
Ainsi soit-il, dis-je.
— Beaucoup objectent qu’un esprit
saintement inspiré, un coeur pur, une intention pleine de foi
devraient suffire à cette fonction sacrée. Nous sommes les premiers
à affirmer explicitement et résolument que c’est bien là chose
essentielle : mais nous sommes convaincus qu’on doit rendre
l’hommage aussi à travers l’ornement extérieur des objets
sacrés, car il est suprêmement juste et convenable que nous
servions notre Sauveur en toute chose, intégralement, Lui qui ne
s’est pas refusé de nous pourvoir en toute chose intégralement et
sans exceptions.
— Voilà qui a toujours été l’opinion des
grands de votre ordre, consentit Guillaume, et je me rappelle les
fort belles choses écrites sur les ornements des églises par le
très grand et vénérable abbé Suger.
— C’est ainsi, dit
l’Abbé. Vous voyez ce crucifix. Il n’est pas encore complet… »
Il le prit dans la main avec un amour infini et le considéra
d’un visage rayonnant de béatitude.
« Ici manquent encore
quelques perles, et je n’en ai pas encore trouvé d’une assez
belle eau. Autrefois saint André s’adressa à la croix du Golgotha
en la disant ornée des membres de Christ comme de perles. Et c’est
de perles que doit être orné cet humble simulacre du grand prodige.
Même si j’ai jugé opportun d’y faire sertir, à cet endroit,
au-dessus de la tête même du Sauveur, le plus beau diamant que vous
ayez jamais vu. »
Il caressa de ses mains dévotes, de ses longs
doigts blancs, les parties les plus précieuses du bois sacré, ou
plutôt de l’ivoire sacré, car c’est de cette matière splendide
qu’étaient faits les bras de la croix.
« Quand, tandis que je
m’enchante de toutes les beautés de cette maison de Dieu, que le
charme des pierres multicolores m’a arraché aux soins extérieurs,
et qu’une digne méditation m’a conduit à réfléchir,
transférant ce qui est matériel à ce qui est immatériel, sur la
diversité des vertus sacrées, alors j’ai l’impression de me
trouver, pour ainsi dire, dans une région de l’univers qui n’est
plus tout à fait enclose dans la boue de la terre ni tout à fait
déliée dans la pureté du ciel. Et il me semble que, grâce à
Dieu, je peux être transporté de ce monde inférieur au monde
supérieur par voie anagogique… »
Il parlait, et il avait
tourné son visage vers la nef. Une cascade de lumière qui pénétrait
d’en haut, par une particulière bienveillance de l’astre diurne,
l’illuminait au visage, et aux mains qu’il avait ouvertes en
forme de croix, ravi qu’il était par sa propre ferveur.
« Chaque
créature, dit-il, qu’elle soit visible ou invisible, est une
lumière, amenée à l’être par le père des lumières. Cet
ivoire, cet onyx, mais aussi la pierre qui nous entoure sont une
lumière, parce que je perçois qu’ils sont bons et beaux, qu’ils
existent selon leurs propres règles de proportion, lesquelles
diffèrent par genre et espèce de tous les autres genres et espèces,
sont définies par leur propre nombre, ne se dérobent pas à leur
ordre, cherchent leur lieu spécifique conformément à leur gravité.
Et ces choses me sont révélées, d’autant mieux que la matière
éclatante sous mes yeux est de par sa nature précieuse, et elle se
fait d’autant mieux lumière de la puissance créatrice divine, que
je dois remonter à la sublimité de la cause, inaccessible dans sa
plénitude, à partir de la sublimité de l’effet ; et combien plus
haut me parle de la divine causalité un effet admirable tel que l’or
ou le diamant, si d’elle déjà réussissent à me parler
l’excrément et l’insecte mêmes ! Et alors, quand dans ces
pierres je perçois de ces choses supérieures, mon âme pleure, de
joie émue, et non par vanité terrestre ou amour des richesses, mais
par amour très pur de la cause première non causée.
— C’est là
vraiment la plus douce des théologies », dit Guillaume avec une
parfaite humilité, et je vis qu’il employait cette insidieuse
figure de pensée que les rhéteurs appellent ironie ; qu’on
utilise toujours en la faisant précéder de la pronunciato,
qui en constitue le signal et la justification ; chose que Guillaume
ne faisait jamais.
Raison pour quoi l’Abbé, plus enclin à user
des figures de discours, prit Guillaume au pied de la lettre et
ajouta, encore en proie à son ravissement mystique :
« C’est la
plus immédiate des voies qui nous mettent en contact avec le
Très-Haut, matérielle théophanie. »
Guillaume toussa poliment :
«
Eh… oh… », dit-il.
Il faisait ainsi quand il voulait introduire
un autre sujet. Avec une parfaite bonne grâce d’ailleurs parce
qu’il était dans ses habitudes – et je crois que c’est typique
des hommes de sa terre – de commencer chacune de ses interventions
par de longs gémissements liminaires, comme si mettre en branle
l’exposition d’une pensée accomplie lui coûtait un grand effort
de l’esprit. Alors que, j’en étais désormais convaincu, plus
ses gémissements étaient nombreux avant son assertion, plus il
était sûr de l’excellence de la proposition qu’elle exprimait.
« Eh… oh… fit donc Guillaume. Nous devrions parler de la
rencontre et du débat sur la pauvreté…
— La pauvreté… dit
l’Abbé encore tout rêveur, comme s’il lui en coûtait de
descendre de cette belle région de l’univers où l’avaient
transporté ses gemmes. C’est vrai, la rencontre… »
Et ils
commencèrent une discussion serrée sur des choses qu’en partie je
connaissais déjà et en partie je parvins à comprendre en écoutant
leur entretien. Il s’agissait, comme je l’ai dit dès le début
de cette chronique fidèle, de la double querelle qui opposait d’un
côté l’empereur au pape, et de l’autre le pape aux franciscains
qui, lors du chapitre de Pérouse, fut-ce avec des années et des
années de retard, avaient fait leurs les thèses des spirituels sur
la pauvreté de Christ ; et de l’embrouillement qui s’était
formé en unissant les franciscains à l’Empire, embrouillement qui
– de triangle d’oppositions et d’alliances – s’était
désormais transformé en un carré par l’intervention, à moi
encore fort obscure, des abbés de l’ordre de saint Benoît. Pour
ma part je n’ai jamais saisi avec clarté la raison pour laquelle
les abbés bénédictins avaient donné protection et asile aux
franciscains spirituels, avant encore que leur propre ordre en
partageât de quelque façon que ce fût les opinions. Car, si les
spirituels prêchaient le renoncement à tous les biens terrestres,
les abbés de mon ordre, j’en avais eu ce jour même la lumineuse
confirmation, suivaient une voie non moins vertueuse mais
diamétralement opposée. Je crois que les abbés considéraient
qu’un excessif pouvoir du pape signifiait un excessif pouvoir des
évêques et des villes, alors que mon ordre avait gardé intacte sa
puissance au cours des siècles précisément en lutte avec le clergé
séculier et les marchands citadins, se plaçant comme médiateur
direct entre le ciel et la terre, et conseiller des souverains.
J’avais entendu répéter tant de fois la phrase selon laquelle le
peuple de Dieu se divisait en pasteurs (autrement dit les clercs),
chiens (autrement dit les guerriers) et brebis, le peuple. Mais j’ai
appris par la suite que cette phrase peut être redite de différentes
façons. Les bénédictins avaient souvent parlé non pas de trois
ordres, mais de deux grandes divisions, l’une qui concernait
l’administration des choses terrestres et l’autre qui concernait
l’administration des choses célestes. En ce qui concernait les
choses terrestres la division entre clergé, seigneurs laïcs et
peuple était valable, mais sur cette tripartition dominait la
présence de l’ordo monachorum , lien direct entre le peuple
de Dieu et le ciel, et les moines n’avaient rien à voir avec ces
pasteurs séculiers qu’étaient les prêtres et les évêques,
ignorants et corrompus, soumis désormais aux intérêts des villes,
où les brebis n’étaient plus tant les bons et fidèles paysans,
mais bien les marchands et les artisans. Point ne déplaisait à
l’ordre bénédictin que le gouvernement des simples fût confié
aux clercs séculiers, pourvu que le règlement définitif de ce
rapport fût établi par les moines, en contact direct avec la source
de tout pouvoir terrestre, l’Empire, ainsi qu’ils l’étaient
avec la source de tout pouvoir céleste. Voilà pourquoi, je crois,
de nombreux abbés bénédictins, pour restituer sa dignité à
l’Empire contre le gouvernement des villes (évêques et marchands
unis) acceptèrent aussi de protéger les franciscains spirituels,
dont ils ne partageaient pas les idées, mais dont la présence les
arrangeait dans la mesure où elle offrait à l’Empire de bons
syllogismes contre le pouvoir excessif du pape. Ce sont là les
raisons, arguai-je, pour lesquelles Abbon s’apprêtait maintenant à
collaborer avec Guillaume, l’envoyé de l’empereur, pour servir
de médiateur entre l’ordre franciscain et le Siège pontifical. De
fait, même dans la violence de la dispute qui faisait tant
péricliter l’unité de l’Église, Michel de Césène, plusieurs
fois appelé en Avignon par le pape Jean, s’était enfin disposé à
accepter l’invitation, parce qu’il ne voulait pas que son ordre
brisât définitivement avec le Pontife. En tant que général des
franciscains, il voulait à la fois faire triompher leurs positions
et obtenir l’approbation du pape, car il avait aussi l’intuition
que sans l’approbation papale, il ne pourrait longtemps demeurer à
la tête de l’ordre. Mais beaucoup lui avaient fait observer que le
pape l’attendrait en France pour lui tendre un piège, l’accuser
d’hérésie et lui faire un procès. C’est pourquoi ils
conseillaient que le voyage de Michel en Avignon fût précédé de
quelques pourparlers. Marsile avait eu une meilleure idée : envoyer
en même temps que Michel un légat impérial qui présentât au pape
le point de vue des tenants de l’empereur. Non tant pour convaincre
le vieux Cahors que pour renforcer la position de Michel qui, faisant
partie d’une légation impériale, n’aurait pu aussi facilement
tomber, proie de la vengeance pontificale. Cette idée présentait
toutefois de nombreux inconvénients et n’était pas réalisable
sur-le-champ. De là le projet d’une rencontre préliminaire entre
les membres de la légation impériale et quelques envoyés du pape,
afin d’établir les respectives positions et de rédiger les
accords pour une rencontre où la sécurité des visiteurs italiens
serait garantie.
L’organisation de cette première rencontre, c’est
justement Guillaume de Baskerville qui en avait été chargé. Qui
devrait par la suite représenter le point de vue des théologiens
impériaux en Avignon, s’il jugeait que le voyage était possible
sans danger. Entreprise malaisée, car on supposait que le pape, qui
voulait Michel tout seul afin de pouvoir le réduire plus facilement
à l’obéissance, enverrait en Italie une légation instruite de
façon à faire échec, dans toute la mesure du possible, au voyage
des envoyés impériaux à sa cour. Guillaume avait manoeuvré
jusqu’alors avec une grande habileté. Après de longues
consultations avec différents abbés bénédictins (voilà la raison
des nombreuses étapes de notre voyage), il avait choisi celle où
nous nous trouvions précisément parce qu’on savait que l’Abbé
y était tout dévoué à l’Empire et cependant, grâce à sa
grande souplesse diplomatique, point mal vu à la cour pontificale.
Territoire neutre, donc, l’abbaye, où les deux groupes pourraient
se rencontrer. Mais les résistances du Souverain Pontife ne
s’arrêtaient pas là. Il savait que, une fois sur le terrain de
l’abbaye, sa légation serait soumise à la juridiction de l’Abbé
: et comme elle serait aussi en partie composée de membres du clergé
séculier, il n’acceptait pas cette clause, invoquant sa crainte
d’une chausse-trappe impériale. Il avait alors posé la condition
que l’intégrité de ses envoyés serait confiée à une compagnie
d’archers du roi de France aux ordres d’une personne ayant toute
sa confiance. J’avais vaguement entendu Guillaume discuter de cela
avec un ambassadeur du pape à Bobbio : il s’était agi de définir
la formule par laquelle désigner les devoirs de ladite compagnie,
autrement dit ce qu’on entendait par sauvegarde de l’intégrité
des légats pontificaux. On avait finalement accepté une formule
proposée par les Avignonnais et qui avait paru raisonnable : les
gens armés, et qui les commandaient, auraient eu juridiction « sur
tous ceux qui en quelque manière cherchaient à attenter à la vie
des membres de la légation pontificale et d’en influencer le
comportement et le jugement par des actes violents ». Alors, le
pacte était apparu comme inspiré par de pures préoccupations
formelles.
À présent, après les faits récents survenus dans
l’abbaye, l’Abbé se montrait inquiet et il manifesta ses doutes
à Guillaume. Si la légation arrivait à l’abbaye alors que
l’auteur des deux crimes était encore inconnu (le lendemain les
préoccupations de l’Abbé devaient augmenter, car les crimes
seraient portés au nombre de trois), il aurait fallu admettre que
circulait dans ces murs un quidam capable d’influencer par des
actes violents le jugement et le comportement des légats
pontificaux. Il ne servait à rien de chercher à cacher les crimes
qui avaient été commis, car s’il s’était passé encore autre
chose, les légats pontificaux eussent pensé à un complot dirigé
contre eux. Il ne restait donc à choisir qu’entre deux solutions.
Ou Guillaume découvrait l’assassin avant l’arrivée de la
légation (et ici l’Abbé le regarda fixement comme pour tacitement
lui reprocher de n’être pas encore venu à bout de l’affaire),
ou bien il fallait avertir loyalement le représentant du pape de ce
qui se passait et demander sa collaboration pour que l’abbaye fût
placée sous surveillance redoublée durant le cours des travaux.
Chose qui déplaisait à l’Abbé, car cela signifiait renoncer à
une partie de sa souveraineté et placer ses moines mêmes sous le
contrôle des Français. Mais on ne pouvait pas prendre de risques.
Guillaume et l’Abbé étaient tous deux contrariés par la tournure
que prenaient les choses, mais ils avaient peu d’alternatives. Ils
se promirent par conséquent d’adopter une décision définitive
d’ici le lendemain.
En attendant, il ne restait plus qu’à se
confier à la miséricorde divine et à la sagacité de Guillaume.
«
Je ferai l’impossible, Votre Sublimité, dit Guillaume. Néanmoins,
je ne vois pas comment l’affaire peut vraiment compromettre la
rencontre. Même le représentant pontifical voudra bien comprendre
qu’il y a une différence entre l’oeuvre d’un fou, ou d’un
sanguinaire, ou peut-être seulement d’une âme égarée, et les
graves problèmes que des hommes probes viendront discuter.
— Vous
croyez ? demanda l’Abbé en regardant fixement Guillaume. N’oubliez
pas que les Avignonnais savent qu’ils rencontrent des minorites, et
donc des personnes périlleusement proches des fraticelles et
d’autres encore plus insensés que les fraticelles, des hérétiques
dangereux qui se sont souillés de crimes (et ici l’Abbé baissa la
voix), en regard desquels les faits, du reste horribles, qui sont
arrivés en ce lieu-ci pâlissent comme brume au soleil.
— Il ne
s’agit pas de la même chose ! s’exclama Guillaume avec vivacité.
Vous ne pouvez pas mettre sur le même plan les minorites du chapitre
de Pérouse et quelques bandes d’hérétiques qui ont compris de
travers le message de l’Évangile, transformant la lutte contre les
richesses en une série de vengeances privées ou de folies
sanguinaires…
— À peine quelques années sont passées depuis
que, à quelques milles tout juste d’ici, une de ces bandes, comme
vous les appelez, a mis à feu et à sang les terres de l’évêque
de Verceil et les montagnes de la contrée de Novare, dit l’Abbé
d’un ton sec.
— Vous parlez de fra Dolcino et des apostoliques…
— Des pseudo-apôtres », corrigea l’Abbé.
Et encore une fois
j’entendais citer fra Dolcino et les pseudo-apôtres, et encore une
fois d’un ton circonspect, et presque avec une nuance de terreur.
«
Des pseudo-apôtres, admit volontiers Guillaume. Mais eux, ils
n’avaient rien à voir avec les minorites…
— Dont ils
professaient la même révérence pour Joachim de Calabre, répliqua
l’Abbé, et vous pouvez le demander à votre frère Ubertin.
— Je
fais relever à Votre Sublimité que c’est maintenant votre frère
à vous », dit Guillaume, avec un sourire et une sorte de courbette,
comme pour complimenter l’Abbé de l’acquisition que son ordre
avait faite en accueillant un homme d’une telle réputation.
« Je
le sais, je le sais, sourit l’Abbé. Et vous savez avec quelle
sollicitude fraternelle notre ordre a accueilli les spirituels quand
ils ont encouru les colères du pape. Je ne parle pas seulement
d’Ubertin, mais aussi de nombreux autres frères plus humbles, dont
on ne sait pas grand’chose, et dont on devrait peut-être savoir
davantage. Car il nous est arrivé d’accueillir des transfuges qui
se sont présentés vêtus du froc des minorites, et par la suite
j’ai appris que les vicissitudes de leur vie les avaient conduits,
un certain temps, fort près des dolciniens…
— Même ici ?
demanda Guillaume.
— Même ici. Je suis en train de vous révéler
quelque chose dont en vérité je sais bien peu, et en tout cas pas
assez pour formuler des accusations. Mais vu que vous enquêtez sur
la vie de cette abbaye, il est bon que vous aussi soyez au courant.
Je vous dirai alors que je soupçonne, attention, je soupçonne sur
la base de ce que j’ai entendu ou deviné, qu’il y a eu un moment
plutôt obscur dans la vie de notre cellérier, qui précisément
arriva ici, il y a des années, à la suite de l’exode des
minorites. »
— Le cellérier ? Rémigio de Varagine, un dolcinien
? Il m’a l’air de l’être le plus doux et en tous les cas le
moins soucieux de madone pauvreté que j’aie jamais rencontré…
dit Guillaume.
— Et de fait je ne puis rien dire contre lui, et je
me prévaux de ses bons services, pour lesquels la communauté
entière lui est reconnaissante. Cela dit pour vous faire comprendre
comme il est facile de trouver des affinités entre un frère et un
fraticelle.
— Encore une fois Votre Grandeur est injuste, s’il
m’est permis de le dire, interrompit Guillaume. Nous parlions des
dolciniens, pas des fraticelles. Sur lesquels on pourra gloser à
l’infini, sans même savoir de qui on parle, tant il y en a
d’espèces, mais pas les taxer de sanguinaires. Au maximum, on
pourra leur reprocher de mettre en pratique sans trop de bon sens ce
que les spirituels ont prêché avec une plus grande mesure et animé
par un véritable amour de Dieu, et en cela je conviens qu’il
existe une démarcation fragile entre les uns et les autres…
—
Mais les fraticelles sont des hérétiques ! interrompit sèchement
l’Abbé. Ils ne se bornent pas à soutenir la pauvreté de Christ
et des apôtres, doctrine qui, même si je ne suis pas enclin à la
partager, peut être utilement opposée à l’arrogance
avignonnaise. Les fraticelles tirent d’une telle doctrine un
syllogisme pratique, ils en infèrent un droit à la révolte, au
saccage, à la perversion des moeurs. — Mais quels fraticelles ?
—
Tous, en général. Vous le savez qu’ils se sont souillés de
crimes abominables, qu’ils ne reconnaissent pas le mariage, qu’ils
nient l’enfer, qu’ils commettent la sodomie, qu’ils embrassent
l’hérésie bogomile de l’horrible Bulgarie et de l’horrible
Drygonthie…
— Je vous en prie, dit Guillaume, ne confondez pas
des choses différentes ! Vous parlez comme si fraticelles, patarins,
vaudois, cathares et parmi ces derniers bogomiles de Bulgarie et
hérétiques de Dragovitsa , c’était du pareil au même !
—
Ça l’est, coupa l’Abbé, c’est du pareil au même, parce
qu’ils sont hérétiques et parce qu’ils mettent en danger
l’ordre même du monde civil, l’ordre de l’Empire aussi que
vous semblez appeler de vos voeux. Il y a cent années et plus, les
disciples d’Arnaud de Brescia incendièrent les demeures des nobles
et des cardinaux, et ce furent là les fruits de l’hérésie
lombarde des patarins. Je sais des histoires terribles sur ces
hérétiques, et je les lus dans Césaire de Eisterbach. À Vérone
le chanoine de Saint-Gédéon, Everard, remarqua un beau jour que
celui qui l’hébergeait sortait chaque nuit de chez lui en
compagnie de sa femme et de sa fille. Il interrogea je ne sais qui
des trois pour savoir où ils allaient et ce qu’ils faisaient.
“Viens et tu verras”, lui fut-il répondu et il les suivit dans
une habitation souterraine, très vaste, où se trouvaient
rassemblées des personnes des deux sexes. Un hérésiarque, alors
que tout le monde faisait silence, tint un discours plein de jurons,
dans le but de corrompre leur vie et leurs moeurs. Puis, une fois le
cierge soufflé, chacun se jeta sur sa voisine, sans faire de
différence entre l’épouse légitime et la fille nubile, entre la
veuve et la vierge, entre la maîtresse et la servante ni (ce qui
était pis, que le Seigneur me pardonne au moment où je dis de si
horribles choses) entre sa propre fille et sa propre soeur. Everard,
à ce spectacle, en jeune insouciant et luxurieux qu’il était, se
faisant passer pour un disciple, aborda, je ne sais plus très bien,
la fille de son hôte ou une autre fillette, et après que fut éteint
le cierge, pécha avec elle. Il fit cela, hélas, pendant plus d’un
an, et à la fin le maître dit que ce jeune homme fréquentait avec
tant de profit leurs séances qu’il serait bientôt en mesure
d’instruire les néophytes. À ce point-là, Everard comprit dans
quel abîme il avait chu et il parvint à fuir leur séduction en
arguant qu’il avait fréquenté cette maison non point parce qu’il
était attiré par l’hérésie, mais parce qu’il était attiré
par les jeunes filles. Ils le chassèrent. Mais telles sont, vous le
voyez, la loi et la vie des hérétiques, patarins, cathares,
joachimites, spirituels de tout acabit. Et il n’y a pas de quoi
s’étonner : ils ne croient pas en la résurrection de la chair ni
à l’enfer comme châtiment des méchants, et jugent pouvoir faire
impunément n’importe quoi. Ils se disent de fait catharoï,
c’est-à-dire purs.
— Abbon, dit Guillaume, vous vivez isolé
dans cette splendide et sainte abbaye, loin des infamies du monde. La
vie dans les villes est beaucoup plus complexe que vous ne croyez et
il y a des degrés, vous le savez, dans l’erreur aussi et dans le
mal. Lot fut beaucoup moins pécheur que ses concitoyens qui
conçurent des pensées immondes en regard des anges envoyés par
Dieu, et la trahison de Pierre ne fut rien par rapport à la trahison
de Judas, de fait il a été pardonné à l’un et pas à l’autre.
Vous ne pouvez pas mettre dans le même panier patarins et cathares.
Les patarins sont un mouvement de réforme des moeurs à l’intérieur
même des lois de notre Sainte Mère l’Église. Ils voulurent
simplement améliorer le mode de vie des ecclésiastiques. — En
soutenant qu’on ne doit pas recevoir de sacrements des mains de
prêtres impurs…
— Et ils eurent tort, mais ce fut leur unique
erreur de doctrine. Ils ne se proposèrent jamais d’altérer la loi
de Dieu…
— Mais la prédication patarine d’Arnaud de Brescia, à
Rome, il y a plus de deux cents ans, poussa la tourbe des vilains à
incendier les demeures des nobles et des cardinaux.
— Arnaud
chercha à entraîner dans son mouvement de réforme les magistrats
de la ville. Ils ne le suivirent pas, et il trouva approbation parmi
la tourbe de pauvres et de déshérités. Il ne fut pas responsable
de l’énergie et de la rage avec lesquelles ces derniers
répondirent à ses appels pour une cité moins corrompue.
— La
ville est toujours corrompue.
— La ville est le lieu où vit
aujourd’hui le peuple de Dieu, dont vous êtes, dont nous sommes
les bergers. C’est le lieu de scandale où le riche prélat prêche
la vertu au peuple pauvre et affamé. Les désordres des patarins
naissent de cette situation. Ils sont tristes, ils ne sont pas
incompréhensibles. Les cathares sont autre chose. C’est une
hérésie orientale, en dehors de la doctrine de l’Église.
J’ignore s’ils commettent vraiment ou ont commis les crimes qu’on
leur impute. Je sais qu’ils refusent le mariage, qu’ils nient
l’enfer. Je me demande si beaucoup des actes qu’ils n’ont pas
commis ne leur ont pas été attribués rien qu’en vertu des idées
(certes exécrables) qu’ils ont soutenues.
— Et c’est vous qui
me dites que les cathares ne se sont pas mêlés aux patarins, et que
les uns et les autres ne sont pas uniquement deux des faces,
innombrables, de la même manifestation démoniaque ?
— Je dis que
nombre de ces hérésies, indépendamment des doctrines qu’elles
soutiennent, s’implantent avec succès chez les gens simples, parce
qu’elles leur suggèrent la possibilité d’une vie différente.
Je dis que très souvent les simples ne savent pas grand’chose en
matière de doctrine. Je dis qu’il est souvent arrivé que des
tourbes de simples aient confondu la prédication cathare avec celle
des patarins, et celle-ci en générale avec celle des spirituels. La
vie des simples, Abbon, n’est pas éclairée par la sapience et par
le sens vigilant des distinctions qui fait de nous des sages. Et elle
est obsédée par la maladie, par la pauvreté, rendue balbutiante
par ignorance. Souvent pour maints d’entre eux, l’adhésion à un
groupe hérétique n’est qu’un moyen comme un autre de crier son
propre désespoir. On peut brûler la maison d’un cardinal, soit
parce qu’on veut perfectionner la vie du clergé, soit parce qu’on
juge que l’enfer, qu’il prêche, n’existe pas. On le fait
toujours parce que l’enfer terrestre existe, où vit le troupeau
dont nous sommes les pasteurs. Mais vous savez fort bien que, de même
qu’eux ne distinguent pas entre Église bulgare et disciples du
prêtre Liprando, souvent aussi les autorités impériales et leurs
partisans ne distinguèrent pas entre spirituels et hérétiques.
Plus d’une fois des groupes gibelins, pour battre leur adversaire,
soutinrent parmi le À peuple des tendances cathares. À mon avis ils
firent mal. Mais ce que je sais maintenant c’est que les mêmes
groupes, souvent, pour se débarrasser de ces inquiets et dangereux
adversaires trop “simples”, attribuèrent aux uns les hérésies
des autres, et poussèrent tout cet humble monde sur le bûcher. J’ai
vu, je vous le jure, Abbon, j’ai de mes yeux vu, des hommes de vie
vertueuse, sincèrement partisans de la pauvreté et de la chasteté,
mais ennemis des évêques, que les évêques poussèrent dans l’étau
du bras séculier, que ce dernier fût au service de l’Empire ou
des cités libres, en les accusant de promiscuité sexuelle, sodomie,
pratiques abominables – dont peut-être d'autres, mais pas eux
s’étaient rendus coupables. Les simples sont de la chair à
boucher, à utiliser quand ils servent à mettre en crise le pouvoir
adverse, et à sacrifier quand ils ne servent plus.
— Donc, dit
l’Abbé avec une malice évidente, fra Dolcino et ses énergumènes,
et Gérard Ségalelli et ces ignobles assassins furent-ils de
méchants cathares ou des fraticelles vertueux, des bogomiles
sodomites ou des patarins réformateurs ? Voulez-vous bien me dire
alors, Guillaume, vous qui savez tout sur les hérétiques, au point
de sembler l’un des leurs, où se trouve la vérité ?
— Nulle
part, parfois, dit Guillaume avec tristesse.
— Vous voyez que vous
aussi vous ne savez plus distinguer antihérétique et hérétique ?
Moi, j’ai au moins une règle. Je sais que les hérétiques sont
ceux qui mettent en danger l’ordre qui régit le peuple de Dieu. Et
je défends l’Empire parce qu’il me garantit cet ordre. Je
combats le pape parce qu’il est en train de remettre le pouvoir
spirituel aux évêques des villes, qui s’allient aux marchands et
aux corporations, et ils ne sauront pas maintenir cet ordre. Nous,
nous l’avons maintenu pendant des siècles. Quant aux hérétiques,
j’ai aussi une règle, et elle se résume dans la réponse que
donna Arnaud Amalric, abbé de Cîteaux, à qui lui demandait ce
qu’il fallait faire des citadins de Béziers, ville soupçonnée
d’hérésie : “Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens.” »
Guillaume baissa les yeux et resta un certain temps silencieux. Puis
il dit :
« La ville de Béziers fut prise et les nôtres ne
regardèrent ni à la dignité ni au sexe ni à l’âge et presque
vingt mille hommes furent passés au fil de l’épée. Le massacre
ainsi fait, la ville fut saccagée et livrée aux flammes.
— Même
une guerre sainte est une guerre.
— Même une guerre sainte est une
guerre. C’est peut-être pour cela qu’il ne devrait pas y avoir
de guerres saintes. Mais que dis-je, je suis ici pour soutenir les
droits de Louis, qui pourtant met à feu et à sang l’Italie. Je me
trouve moi aussi pris dans un jeu d’étranges alliances. Étrange
alliance des spirituels avec l’Empire, étrange celle de l’Empire
avec Marsile, qui demande la souveraineté pour le peuple. Et étrange
l’alliance entre nous deux, si différents de langage et de
tradition. Mais nous avons deux tâches en commun. Le succès de la
rencontre, et la découverte d’un assassin. Efforçons-nous de
procéder en paix. »
L’Abbé ouvrit les bras.
« Donnez-moi le
baiser de la paix, frère Guillaume. Avec un homme de votre savoir,
nous pourrions discuter longuement sur de subtiles questions de
théologie et de morale. Mais nous ne devons pas céder au goût de
la dispute comme font les maîtres de Paris. C’est vrai, nous avons
une tâche importante qui nous attend, et nous devons procéder d’un
commun accord. Si j’ai parlé de ces choses, c’est parce que je
crois qu’il y a un rapport, vous comprenez ? Un rapport possible,
ou encore que d’autres peuvent mettre en rapport les crimes qui ont
eu lieu ici et les thèses de vos frères. C’est pour cela que je
vous ai averti, c’est pour cela que nous devons prévenir tout
soupçon ou insinuation de la part des Avignonnais.
— Ne devrais-je
pas supposer que Votre Sublimité m’a suggéré aussi une piste
pour mon enquête ? Pensez-vous qu’à l’origine des récents
événements il puisse y avoir quelque sombre histoire qui remonte au
passé hérétique de quelque moine ? »
L’Abbé se tut un instant,
en regardant Guillaume sans qu’aucune expression ne transparût sur
son visage. Puis il dit :
« Dans cette triste affaire, l’inquisiteur
c’est vous. Il vous revient d’être soupçonneux et même de
risquer un soupçon injuste. Moi je ne suis ici que le père commun.
Et, j’ajoute, si j’avais su que le passé d’un de mes moines
prêtât à de véritables soupçons, j’eusse déjà procédé
moi-même au déracinement de la male plante. Ce que je sais, vous le
savez. Ce que je ne sais pas, attend comme de juste la lumière de
votre sagacité. Mais dans tous les cas, informez-en toujours et
avant tout moi-même. »
Il salua et sortit de l’église.
«
L’histoire se complique de plus en plus, mon cher Adso, dit
Guillaume, et son visage s’obscurcit. Nous courons derrière un
manuscrit, nous nous intéressons aux diatribes de certains moines
trop curieux et à l’histoire d’autres moines trop luxurieux, et
voilà que se profile avec toujours plus d’insistance une autre
piste, toute différente. Le cellérier, donc… Et avec le cellérier
est arrivé ici cet étrange animal de Salvatore… Mais il est temps
d’aller nous reposer, car nous avons projeté de rester éveillés
durant la nuit.
— Alors vous vous proposez encore de pénétrer
dans la bibliothèque, cette nuit ? Vous n’abandonnez pas cette
première piste ?
— Pas du tout. Et puis, qui a dit qu’il
s’agissait de deux pistes différentes ? Et enfin, cette histoire
du cellérier pourrait n’être qu’un soupçon de l’Abbé. »
Il
prit la direction de l’hôtellerie. Arrivé sur le seuil, il
s’arrêta et parla comme s’il continuait son précédent
discours.
« Au fond, l’Abbé m’a demandé d’enquêter sur la
mort d’Adelme quand il pensait que quelque chose de louche se
passait entre ses jeunes moines. Mais à présent la mort de
Venantius fait naître d’autres soupçons, peut-être l’Abbé
a-t-il eu l’intuition que la clef du mystère se trouve dans la
bibliothèque, et dans cette direction-là il ne veut pas que je
pousse l’enquête. C’est alors qu’il m’offrirait la piste du
cellérier pour détourner mon attention de l’Édifice…
— Mais
pourquoi ne devrait-il pas vouloir que…
— Ne pose pas trop de
questions. L’Abbé m’a signifié dès le début que la
bibliothèque est intouchable. Il aura ses raisons. Il se pourrait
que lui aussi soit mêlé à quelque histoire qu’il ne pensait pas
pouvoir mettre en rapport avec la mort d’Adelme, et à présent il
se rend compte que le scandale fait tache d’huile et peut le
compromettre lui aussi. Et il ne veut pas qu’on découvre la
vérité, ou du moins il ne veut pas que je la découvre moi…
—
Mais alors nous vivons dans un endroit abandonné de Dieu, dis-je
abattu.
— Tu en as trouvé, toi, des endroits où Dieu se fût
senti à son aise ? » me demanda Guillaume en me toisant du haut de
sa taille.
Et il m’envoya me reposer. Tandis que je me couchais, je
conclus que mon père n’aurait pas dû m’expédier de par le
monde, qui s’avérait plus compliqué que je ne pensais. J’étais
en train d’apprendre trop de choses à la fois. « Salva me ab ore
leonis », priai-je en m’endormant.
Demain
Le nom de la Rose – 17–
2ème jour Après
Vêpres