jeudi 26 novembre 2020

David Richardson - Illustrateur des personnages de La Recherche

 

David Richardson

Resemblance

Chacun de nous a tenté de mettre un visage sur les personnages de La Recherche. David Richardson l’ a fait. Après avoir lu La Recherche il a peint, entre juin 2008 et juin 2010, 78 portraits des principaux personnages de Proust. Il a laissé libre cours à son inspiration et à son imagination. Ses dessins sont finalement révélateurs de l’humour et du style de Proust. Chaque peinture est soulignée d’une légende de Richardson.

Dans la vidéo qui suit, retrouvons 25 des principaux personnage de La Recherche.


 

Umberto Eco - Le nom de la Rose - 17/53 - 2ème jout - Après vêpres

 

Le nom de la Rose

Lu par François Berland

17/53

Deuxième jour Après Vêpres


 Où, malgré la brièveté du chapitre, le vieillard Alinardo dit des choses très intéressantes sur le labyrinthe et la manière d’y entrer.


Je me réveillai juste avant que sonnât l’heure du repas vespéral. Je me sentais engourdi de sommeil, car le sommeil diurne est comme le péché de la chair : plus on en a eu, plus on en voudrait, cependant qu’on se sent malheureux, rassasié et insatiable en même temps. Guillaume n’était pas dans sa cellule, d’évidence il s’était levé bien plus tôt. Je le trouvai, après une courte déambulation, qui sortait de l’Édifice. Il me dit qu’il s’était rendu au scriptorium, feuilletant le catalogue et observant le travail des moines dans la tentative de s’approcher de la table de Venantius pour reprendre l’inspection. Mais que pour un motif ou pour un autre, chacun paraissait résolu à ne pas lui laisser mettre le nez dans ces parchemins-là. D’abord Malachie s’était approché pour lui montrer quelques enluminures de grande valeur. Ensuite Bence l’avait accaparé sous des prétextes inconsistants. Puis, quand il s’était penché pour reprendre son inspection, Bérenger s’était mis à tourner autour de lui en lui offrant sa collaboration. Enfin, voyant que mon maître paraissait avoir la ferme intention de s’occuper des affaires de Venantius, Malachie lui avait dit clair et net que peut-être, avant de farfouiller dans les parchemins du mort, il valait mieux obtenir l’autorisation de l’Abbé ; que lui-même, tout en ayant qualité de bibliothécaire, s’en était abstenu, par respect et discipline ; et qu’en tout état de cause personne ne s’était approché de cette table, comme Guillaume le lui avait demandé, et personne ne s’en approcherait tant que l’Abbé n’interviendrait pas. Guillaume lui avait fait remarquer que l’Abbé lui avait donné licence d’enquêter dans toute l’abbaye, Malachie avait demandé non sans malice si l’Abbé lui avait aussi donné licence de circuler librement dans le scriptorium ou, à Dieu ne plaise, dans la bibliothèque. Guillaume avait compris qu’il ne valait pas la peine de s’engager dans une épreuve de force avec Malachie, même si toute cette agitation et toutes ces craintes autour des affaires de Venantius avaient naturellement fortifié son désir d’en prendre connaissance. Mais sa détermination de retourner là-haut, de nuit, sans trop savoir comment, était telle qu’il avait décidé de ne pas créer d’incidents. Il couvait cependant d’évidentes pensées de revanche qui, n’eussentelles été inspirées, comme elles l’étaient, par la soif de vérité, seraient apparues fort obstinées et sans doute répréhensibles. 

Avant d’entrer dans le réfectoire, nous fîmes encore une petite promenade dans le cloître, pour dissiper les vapeurs du sommeil à l’air froid du soir. Y déambulaient encore quelques moines en méditation. Dans le jardin donnant sur le cloître nous aperçûmes le très vieux Alinardo de Grottaferrata, qui, le corps imbécile désormais, passait grande partie de sa journée parmi les plantes, quand il n’était pas à prier dans l’église. Il paraissait ne pas sentir le froid, et restait assis sur le côté extérieur des arcades. Guillaume lui adressa des paroles de salut et le vieillard eut l’air heureux que quelqu’un s’entretînt avec lui. 

« Journée sereine, dit Guillaume. 

— Grâce à Dieu, répondit le vieillard. 

— Sereine dans le ciel, mais noire sur la terre. Vous connaissiez bien Venantius ? 

— Venantius qui ? » dit le vieillard. 

Puis une lumière passa dans ses yeux. 

« Ah, le garçon mort. La Bête rôde dans l’abbaye… 

— Quelle bête ? 

— La grande Bête qui surgit de la mer… Sept têtes et dix cornes et sur ses cornes dix diadèmes et sur ses têtes trois titres blasphématoires. La Bête qui ressemble à un léopard, avec les pattes comme celles d’un ours et la gueule comme celle du lion… Moi je l’ai vue. 

— Où l’avez-vous vue ? Dans la bibliothèque ? 

— La bibliothèque ? Pourquoi ? Il y a des années que je ne vais plus dans le scriptorium et je n’ai jamais vu la bibliothèque. Personne ne va dans la bibliothèque. J’ai connu ceux qui montaient à la bibliothèque… 

— Qui, Malachie, Bérenger ? 

— Oh non… » Le vieillard fit un petit rire gloussant. 

« Avant. Le bibliothécaire qui vint avant Malachie, il y a tant et tant d’années… 

— Qui était-ce ? 

— Je ne me rappelle pas, il est mort, quand Malachie était encore jeune. C’est celui qui vint avant le maître de Malachie et qui était aide-bibliothécaire jeune quand moi-même j’étais jeune… Mais dans la bibliothèque, je n’ai jamais mis les pieds. Labyrinthe… 

— La bibliothèque est un labyrinthe ? 

Hunc mundum tipice laberinthus dénotat ille, récita le vieillard d’un air absorbé. Intranti largus, redeunti sed nimis artus. La bibliothèque est un grand labyrinthe, signe du labyrinthe du monde. Tu entres et tu ne sais pas si tu en sortiras. Il ne faut pas violer les colonnes d’Hercule… 

— Donc vous ne savez pas comment on entre dans la bibliothèque quand les portes de l’Édifice sont fermées ? 

— Oh si, rit le vieillard, beaucoup le savent. Tu passes par l’ossuaire. Tu peux passer par l’ossuaire, mais tu ne veux pas passer par l’ossuaire. Les moines morts veillent. 

— Ce sont eux les moines morts qui veillent, non pas ceux qui rôdent la nuit avec une lampe dans la bibliothèque ? 

— Avec une lampe ? » 

Le vieillard parut stupéfait. 

« Je n’ai jamais entendu cette histoire. Les moines morts se trouvent dans l’ossuaire, les os descendent petit à petit du cimetière et se réunissent là pour garder le passage. Tu n’as jamais vu l’autel de la chapelle qui mène à l’ossuaire ? 

— C’est la troisième chapelle à gauche après le transept, n’est-ce pas ? 

— La troisième ? Peut-être. C’est celle qui a la pierre de l’autel sculptée de mille squelettes. Le quatrième crâne à droite, enfonce dans les yeux… Et tu es dans l’ossuaire. Mais tu n’y vas pas, moi je n’y suis jamais allé. L’Abbé ne veut pas. 

— Et la Bête, où avez-vous vu la Bête ? 

— La Bête ? Ah, l’Antéchrist… Il s’apprête à venir, le millénaire est échu, nous l’attendons… 

— Mais le millénaire est échu depuis trois cents ans, et alors il ne vint pas… 

— L’Antéchrist ne vient pas après que sont échus les mille ans. Les mille ans échus, commence le règne des justes, ensuite vient l’Antéchrist pour confondre les justes, et puis ce sera la bataille finale… 

— Mais les justes régneront pendant mille ans, dit Guillaume, Ou ils ont régné depuis la mort de Christ jusqu’à la fin du premier millénaire, et par conséquent c’est alors que devait venir l’Antéchrist, ou ils n’ont pas encore régné, et l’Antéchrist est loin. 

— Le millénaire ne se calcule pas depuis la mort de Christ, mais depuis la donation de Constantin. Maintenant il y a mille ans… 

— Et alors prend fin le règne des justes ? 

— Je ne le sais pas, je ne le sais plus… Je suis las. Le calcul est difficile. Le Bienheureux de Liébana le fit, demande à Jorge, il est jeune lui, il a une bonne mémoire… Mais les temps sont mûrs. N’as-tu pas entendu les sept trompettes ? 

— Pourquoi les sept trompettes ? 

— N’as-tu pas vu comment est mort l’autre garçon, l’enlumineur ? Le premier ange a soufflé dans la première trompette, alors de la grêle et du feu mêlés de sang furent jetés sur la terre… N’est-il pas mort dans la mer de sang, le deuxième garçon ? Attention à la troisième trompette ! Il mourra le tiers des créatures vivant dans la mer. Dieu nous punit. Le monde tout autour de l’abbaye est infesté d’hérésies, on m’a dit que sur le trône de Rome est un pape pervers qui se sert des hosties à des fins nécromanciennes, et en nourrit ses murènes… Et chez nous, quelqu’un a violé l’interdit, a brisé les sceaux du labyrinthe… 

— Qui vous l’a dit ? 

— Je l’ai entendu, tous murmurent que le péché est entré dans l’abbaye. Tu as des pois chiches ? » 

La question, adressée à moi, me surprit. 

« Non, je n’ai pas de pois chiches, dis-je confus. 

— La prochaine fois tu t’en muniras. Je les garde dans la bouche, tu vois ma pauvre bouche sans dents, jusqu’à ce qu’ils deviennent tout mous. Ils font saliver, aqua fons vitae . Tu m’apporteras des pois chiches demain ? 

— Demain je vous apporterai des pois chiches », lui dis-je. 

Mais il s’était assoupi. Nous le quittâmes pour gagner le réfectoire. 

« Que pensez-vous de ce qu’il a dit ? demandai-je à mon maître. 

— Il jouit de la divine folie des centenaires. Difficile de distinguer le vrai du faux dans ses paroles. Mais je crois qu’il nous a dit quelque chose sur la façon de pénétrer dans l’Édifice. J’ai vu la chapelle d’où est sorti Malachie la nuit dernière. Il y a vraiment un autel de pierre, et sur la base sont sculptés des crânes ; ce soir, nous tenterons. » 

 

Demain Le nom de la Rose – 18– 2ème jour Complies

mercredi 25 novembre 2020

Proust vs Cocteau - Une amitié ''particulière''

 

Proust vs Cocteau

Dns un article de leur ‘’Dictionnaire amoureux de Proust’’ les auteurs Einthoven (père et fils) tracent un portrait ambigu mais éclairant entre les deux écrivains que beaucoup de choses pourraient rapprocher mais que finalement tout sépare. Relation équivoque, duel à fleuret moucheté qui ne tue pas mais qui blesse souvent, où se mêle l’envie, la jalousie, l’intérêt. Et pour Cocteau un côté ‘’Ote toi de là que j’m’y mette’’ un peu dérangeant.

Les auteurs ont une jolie formule, l’opposition entre ‘’le Vizir et le Prince frivole’’. Et dans cette lutte, je dois le dire à regret, car je l’aime beaucoup, Cocteau ne sort ni vainqueur, ni grandi.


''Rien ne devait être plus divertissant que de surprendre Proust et Cocteau, vers 3 heures du matin, dans l’antre toxique du 102, boulevard Haussmann. D’un côté, le vizir ; de l’autre, un prince frivole. Yeux de laque fraîche contre profil d’hippocampe. Barbe embroussaillée à la Sadi Carnot contre nez en arête de poisson.

Surtout : là, un aîné dont la gloire est en retard ; ici, un cadet (de vingt ans) dont la renommée est en avance. Puisque leur entrevue nocturne n’avait pas de témoin, on peut l’imaginer, et la rebroder, à partir des versions multiples qu’en a laissées J.C. …

Marcel aime bien ce noctambule ravissant et riche d’avenir qui le surclasse par sa précocité. Il s’en méfie, bien sûr, mais il a besoin de lui comme d’une garnison en avant-poste au cœur du « gratin révolté ». Il veut, sur-le-champ, épater cet épatant professionnel. Lui donner envie d’être mondainement utile à l’édification de la cathédrale qu’il bâtit, pierre à pierre, dans l’ignorance quasi générale. Il va alors lui lire – était-ce une bonne idée ? – des pages de sa « miniature géante »…

Marcel, notons-le au passage, a toujours pensé (c’est son côté Flaubert) que la bonne littérature était faite pour être lue, écoutée. De sa voix de nuit happée vers l’aigu, il se lance alors comme on bondit sur un tapis volant… 

… mais il s’embrouille, pouffe, s’étouffe. Il mélange les lignes. S’interrompt. Se réfugie dans son cabinet de toilette. S’y coupe (pourquoi ?) une mèche de cheveux. Revient, menaçant : « Jean, jurez-moi que vous n’avez pas baisé la main d’une dame qui aurait touché une rose ? » Jean jure, Marcel ne le croit pas, répète pour la centième fois que la seule phrase de Pelléas où « le vent caresse longuement la mer » suffit à lui déclencher un chaud-froid ou une crise d’asthme, reprend sa lecture, pouffe de nouveau, caresse le gilet violet qui moule son torse malingre, exige « une assiette de nouilles » (là, Cocteau – qui raconte la scène – doit forcer le trait, mais c’est de bonne guerre…) avant de se figer dans son profil oriental. 

Face à l’insomniaque, le noctambule ne sait pas trop, à cet instant, sur quel pied danser. Il le voit comme un capitaine Nemo dans son Nautilus du boulevard Haussmann ; ou comme « le frère de la séquestrée de Poitiers » ; ou encore comme « le spectre de Sacher-Masoch » – ce dernier jugement, il se l’autorise après avoir savouré les ragots de Maurice Sachs au sujet des bizarreries sexuelles de Proust dans le bordel de Le Cuziat. 

Il est, au fond, en présence d’un génie qu’il a eu le mérite d’identifier avant les autres, et n’ignore pas que ce monstre, ce perpétuel agonisant, possède exactement, et plus que le génie, ce qui lui fait défaut à lui : le courage – soit : le sacrifice de la vie au bénéfice de l’œuvre. Mais le génie est-il d’emblée désirable ? Ne vaut-il pas mieux lui préférer une existence plus hype ? Il sait, d’expérience, que « le régime est moins puissant que le tempérament », ce qui signifie : on fait avec ce qu’on est, non avec ce qu’on veut. Et puis : avant d’être un artiste posthume, n’est-il pas désirable d’être un snob vivant ? 

Car Cocteau, homme souvent génial quoique dépourvu de vrai génie, a choisi, lui, la voltige. Il grignote la vérité tandis que le vizir dévore un monde. Supportable ? Insupportable ? Cocteau hésite. A-t-il fait le bon choix ? Aura-t-il, d’ailleurs, le choix de choisir cette vie d’ascète plutôt que la sienne qui promet d’être si gracieusement pétaradante ? Ce genre de choses, il le sait, ça vient tout seul, ça vous jette dans un pli, et c’en est fait : après, après seulement, on regrette, ou on se réjouit. 

Pour l’instant, Cocteau-le-lièvre a quelques longueurs d’avance sur Proustla-tortue (c’est à Claude Arnaud que l’on doit cette lumineuse distinction de fabuliste), le turlupin fait ses gammes devant le patron. Il ironise comme un timide. Il le compare (c’est bien vu) à « une lampe allumée en plein jour » ou (encore mieux vu) à une « sonnerie de téléphone dans une maison vide ». Il y a aussi la belle métaphore réservée pour la fin, quand il rend sa dernière visite au vizir allongé sur son lit de mort. Cette métaphore, il l’a polie et vernie, il en a dilaté le grain, en semble si satisfait qu’il l’utilisera ici et là, comme un mantra, comme une scie efficace pour auditoire pâmé… Le voici donc dans la chambre du génial défunt ; Man Ray photographie ; Dunoyer de Segonzac bricole ses croquis ; Cocteau regarde les paperoles éparses et quelques volumes de la Recherche disposés sur une étagère ; ils vivent, ces volumes, ils existent au-delà de la mort qui a capturé leur magicien ; et Cocteau de les comparer au « bracelet-montre » dont la trotteuse gambade « au poignet des soldats morts »… Il n’est pas mécontent de cette trouvaille qu’il recyclera, à l’occasion, pour un boxeur défunt ou pour un Radiguet d’après typhoïde. Cocteau est danseur, il fait ses pointes, même aux pieds du néant qu’il (se) dissimule à grand renfort de mascara et de poudre de riz. Posture. Imposture. Tel est son charme… 

Plus tard, avec ses galons de généralissime dans l’armée des Modernes, il gesticulera en ancien combattant pour revendiquer plus qu’un strapontin dans la légende proustienne : on le voit, dans Le Passé défini, qui sautille, lutin électrique, pour faire savoir qu’il habitait au n° 8 de la rue d’Anjou, dans le même immeuble que Mme de Chevigné – cette descendante du marquis de Sade qui disait à Proust : « Fitz-James m’attend » –, ce qui le rendit précieux aux yeux de Marcel qui rêvait d’être reçu chez celle qui sera l’un des modèles d’Oriane. « Pourquoi ne veut-elle pas lire mon livre ? », demandait-il parfois à Cocteau. « Parce que Jean-Henri Fabre ne demande jamais à ses chers insectes de lire ses traités d’entomologie », répondait Jean. C’était leur manège. Leur jeu joli. Sans conséquence. Notons que Cocteau, dans le dernier volume de ce même Passé défini, compare la Recherche à « une montagne de merde ». C’était l’amertume. Il faut lui pardonner. 

Plus tard, encore, Cocteau se plaira à évoquer un Proust gay honteux, revenant de ses nuits désordonnées. Sous sa plume-souvenir, il transforme le fiacre d’Odilon Albaret en coursier de l’Érèbe, affuble Proust de bottines délacées (c’est très improbable), et le décore d’une bouteille d’eau d’Évian dépassant de sa poche. 


 

Promu académicien, jet-setter et inventeur du duffle-coat, Cocteau fera, à l’inverse, du proustisme rétrospectif, allant jusqu’à se reconnaître narcissiquement dans la scène où Saint-Loup, chez Prunier, marche sur les tables du restaurant pour jeter sa pelisse sur les épaules d’un Marcel qui se plaint des courants d’air. Ce geste, Cocteau aurait pu en être l’auteur – même si la vérité historique établit que le mérite en revient au vigilant Albufera. 

Et Cocteau récidivera, lors des cérémonies d’hommage et des conférences, en tenant pour acquis qu’il est l’Octave apparaissant deux fois dans la Recherche : d’abord sur la digue des jeunes filles en fleurs, où Albertine salue le jeune dandy qui tient une canne de golf – ne serait-ce pas plutôt le gentil Plantevignes ? Puis, dans Albertine disparue, quand le Narrateur revoit ledit Octave, perdu de vue pendant trois mille pages et ressuscité en artiste d’avantgarde, et même en époux d’Andrée. Usurpation d’identité littéraire ? Pourquoi pas… Cocteau épousant un homme (« Andrée ») ? C’est plausible – et désormais possible. 

Vers la fin, Cocteau – qui survécut à Proust pendant quarante interminables années – reprocha à son aîné un snobisme maladif et un triste camouflage sexuel. Médiocre règlement de comptes ? Jalousie ? En fait : le lièvre s’en veut d’avoir été coiffé sur le poteau par la tortue. K.-O. technique du poids plume face au poids lourd. C’était couru d’avance. 

Cela dit, la jalousie de Cocteau s’explique aisément : pour lui, la Recherche n’était qu’un journal rempli de potins, ou une autobiographie à peine transposée, et non l’édifice majestueux devant lequel nous avons pris l’habitude de nous prosterner. En d’autres termes : il fréquentait Proust quand nous ne connaissons que le Narrateur. Et décryptant sans peine les allusions qui firent leur quotidien, Cocteau ne saisit pas le mystère qui, pour nous, transfigure cette Recherche en un organisme autonome et proliférant. 

Il comprend encore moins que le temps, allié à l’injustice, ait fait de lui un saltimbanque et de Proust un saint – alors qu’il était, d’après lui, « atroce comme un insecte ». 

On a souvent noté que Cocteau ne fit (presque) pas de reproches à Maurice Sachs quand celui-ci lui déroba, pour les vendre, les lettres que Proust lui avait adressées. C’était, on le suppose, des lettres splendides, toutes emplies de cette amitié à laquelle Proust ne croyait pas. Mais Cocteau, à la fin, ne voulait plus de cette amitié hypothétique et compliquée. Il n’aimait plus Proust. L’avait-il, d’ailleurs, jamais aimé ? « Rien, écrira-t-il vers la fin de sa vie, n’est plus mélancolique, plus déprimant, que de ne plus aimer une œuvre. Je ne suis hélas pas comme Proust, et je n’oublierai pas la sienne comme il oublie sa grand-mère. Cette œuvre me hantera comme une morte. »

Umberto Eco - Le nom de la Rose - 16/53 - 2ème jour none

Le nom de la Rose

Lu par François Berland

16/53

Deuxième jour None


 Où l’Abbé se montre fier des richesses de son abbaye et plein de crainte au sujet des hérétiques, et pour finir Adso se demande s’il n’a pas mal fait d’aller de par le monde.

Nous trouvâmes l’Abbé dans l’église, face au maître-autel. Il suivait le travail de plusieurs novices qui avaient retiré de quelque anfractuosité secrète une série de vases sacrés, calices, patènes, ostensoirs, et un crucifix que je n’avais pas vu pendant la fonction du matin. Je ne pus retenir une exclamation d’émerveillement devant la fulgurante beauté de ces objets de culte. C’était en plein midi et la lumière entrait à flots par les vitraux du choeur, et davantage encore par ceux des façades, formant de blanches cascades qui, tels de mystiques torrents de divine substance, allaient se croiser en différents points de l’église, inondant l’autel même. Les vases, les calices, tout révélait sa propre matière précieuse : entre le jaune de l’or, la blancheur immaculée des ivoires et la transparence du cristal, je vis rutiler des gemmes de toutes les couleurs, de toutes les dimensions, et je reconnus l’hyacinthe, la topaze, le rubis, le saphir, l’émeraude, la chrysolithe, l’onyx, l’escarboucle et le jaspe et l’agate. Et dans le même moment, je me rendis compte de tout ce que, le matin, ravi en prière et puis bouleversé par la terreur, je n’avais pas remarqué : le paliotto de l’autel et trois autres panneaux qui lui faisaient couronne, étaient entièrement d’or, et enfin l’autel entier paraissait d’or de quelque côté qu’on le regardât. L’Abbé sourit devant mon étonnement : 

« Ces richesses que vous voyez, dit-il tourné vers moi et mon maître, et d’autres que vous verrez encore, sont l’héritage de siècles de piété et de dévotion, et témoignent de la puissance et de la sainteté de cette abbaye. Princes et puissants de la terre, archevêques et évêques ont sacrifié à cet autel et aux objets qui lui sont destinés, les anneaux de leurs investitures, les ors et les pierres qui étaient le signe de leur grandeur, et les ont voulus ici refondus pour la plus grande gloire du Seigneur et de ce lieu. Bien qu’aujourd’hui l’abbaye ait été funestement marquée par un autre événement douloureux, nous ne pouvons oublier face à notre fragilité la force et la puissance du TrèsHaut. S’approchent les festivités de Noël, Sainte Nativité, et nous commençons à fourbir les objets du culte, de façon que la naissance du Sauveur soit ensuite célébrée avec tout l’éclat et la magnificence qu’elle mérite et exige. Tout devra apparaître dans toute sa splendeur… ajouta-t-il en regardant fixement Guillaume – et je compris ensuite pourquoi il insistait avec autant d’orgueil pour justifier son comportement –, car nous pensons qu’il est utile et convenable de ne pas cacher, mais au contraire de proclamer les divines largesses. 

— Certes, dit Guillaume avec courtoisie, si Votre Sublimité juge que le Seigneur doit être glorifié ainsi, votre abbaye a atteint la plus grande excellence dans ce concours de louanges. 

— Et ainsi se doit-on de faire, dit l’Abbé. Si amphores et flacons d’or et petits mortiers en or servaient, selon la coutume, par volonté de Dieu ou ordre des prophètes, à recueillir le sang des chèvres ou des veaux ou de la jument dans le temple de Salomon, à plus forte raison vases d’or et pierres précieuses, et tout ce qui a de la valeur parmi les choses créées, doivent être utilisés avec continuelle révérence et pleine dévotion pour accueillir le sang de Christ ! Si pour une seconde création notre substance venait à être la même que celle des chérubins et des séraphins, il serait encore indigne le service auquel elle pourrait se prêter pour une victime aussi ineffable… 

— Ainsi soit-il, dis-je. 

— Beaucoup objectent qu’un esprit saintement inspiré, un coeur pur, une intention pleine de foi devraient suffire à cette fonction sacrée. Nous sommes les premiers à affirmer explicitement et résolument que c’est bien là chose essentielle : mais nous sommes convaincus qu’on doit rendre l’hommage aussi à travers l’ornement extérieur des objets sacrés, car il est suprêmement juste et convenable que nous servions notre Sauveur en toute chose, intégralement, Lui qui ne s’est pas refusé de nous pourvoir en toute chose intégralement et sans exceptions. 

— Voilà qui a toujours été l’opinion des grands de votre ordre, consentit Guillaume, et je me rappelle les fort belles choses écrites sur les ornements des églises par le très grand et vénérable abbé Suger. 

— C’est ainsi, dit l’Abbé. Vous voyez ce crucifix. Il n’est pas encore complet… » 

Il le prit dans la main avec un amour infini et le considéra d’un visage rayonnant de béatitude. 

« Ici manquent encore quelques perles, et je n’en ai pas encore trouvé d’une assez belle eau. Autrefois saint André s’adressa à la croix du Golgotha en la disant ornée des membres de Christ comme de perles. Et c’est de perles que doit être orné cet humble simulacre du grand prodige. Même si j’ai jugé opportun d’y faire sertir, à cet endroit, au-dessus de la tête même du Sauveur, le plus beau diamant que vous ayez jamais vu. » 

Il caressa de ses mains dévotes, de ses longs doigts blancs, les parties les plus précieuses du bois sacré, ou plutôt de l’ivoire sacré, car c’est de cette matière splendide qu’étaient faits les bras de la croix. 

« Quand, tandis que je m’enchante de toutes les beautés de cette maison de Dieu, que le charme des pierres multicolores m’a arraché aux soins extérieurs, et qu’une digne méditation m’a conduit à réfléchir, transférant ce qui est matériel à ce qui est immatériel, sur la diversité des vertus sacrées, alors j’ai l’impression de me trouver, pour ainsi dire, dans une région de l’univers qui n’est plus tout à fait enclose dans la boue de la terre ni tout à fait déliée dans la pureté du ciel. Et il me semble que, grâce à Dieu, je peux être transporté de ce monde inférieur au monde supérieur par voie anagogique… » 

Il parlait, et il avait tourné son visage vers la nef. Une cascade de lumière qui pénétrait d’en haut, par une particulière bienveillance de l’astre diurne, l’illuminait au visage, et aux mains qu’il avait ouvertes en forme de croix, ravi qu’il était par sa propre ferveur. 

« Chaque créature, dit-il, qu’elle soit visible ou invisible, est une lumière, amenée à l’être par le père des lumières. Cet ivoire, cet onyx, mais aussi la pierre qui nous entoure sont une lumière, parce que je perçois qu’ils sont bons et beaux, qu’ils existent selon leurs propres règles de proportion, lesquelles diffèrent par genre et espèce de tous les autres genres et espèces, sont définies par leur propre nombre, ne se dérobent pas à leur ordre, cherchent leur lieu spécifique conformément à leur gravité. Et ces choses me sont révélées, d’autant mieux que la matière éclatante sous mes yeux est de par sa nature précieuse, et elle se fait d’autant mieux lumière de la puissance créatrice divine, que je dois remonter à la sublimité de la cause, inaccessible dans sa plénitude, à partir de la sublimité de l’effet ; et combien plus haut me parle de la divine causalité un effet admirable tel que l’or ou le diamant, si d’elle déjà réussissent à me parler l’excrément et l’insecte mêmes ! Et alors, quand dans ces pierres je perçois de ces choses supérieures, mon âme pleure, de joie émue, et non par vanité terrestre ou amour des richesses, mais par amour très pur de la cause première non causée. 

— C’est là vraiment la plus douce des théologies », dit Guillaume avec une parfaite humilité, et je vis qu’il employait cette insidieuse figure de pensée que les rhéteurs appellent ironie ; qu’on utilise toujours en la faisant précéder de la pronunciato, qui en constitue le signal et la justification ; chose que Guillaume ne faisait jamais. 

Raison pour quoi l’Abbé, plus enclin à user des figures de discours, prit Guillaume au pied de la lettre et ajouta, encore en proie à son ravissement mystique : 

« C’est la plus immédiate des voies qui nous mettent en contact avec le Très-Haut, matérielle théophanie. » 

Guillaume toussa poliment : 

« Eh… oh… », dit-il. 

Il faisait ainsi quand il voulait introduire un autre sujet. Avec une parfaite bonne grâce d’ailleurs parce qu’il était dans ses habitudes – et je crois que c’est typique des hommes de sa terre – de commencer chacune de ses interventions par de longs gémissements liminaires, comme si mettre en branle l’exposition d’une pensée accomplie lui coûtait un grand effort de l’esprit. Alors que, j’en étais désormais convaincu, plus ses gémissements étaient nombreux avant son assertion, plus il était sûr de l’excellence de la proposition qu’elle exprimait. 

« Eh… oh… fit donc Guillaume. Nous devrions parler de la rencontre et du débat sur la pauvreté… 

— La pauvreté… dit l’Abbé encore tout rêveur, comme s’il lui en coûtait de descendre de cette belle région de l’univers où l’avaient transporté ses gemmes. C’est vrai, la rencontre… » 

Et ils commencèrent une discussion serrée sur des choses qu’en partie je connaissais déjà et en partie je parvins à comprendre en écoutant leur entretien. Il s’agissait, comme je l’ai dit dès le début de cette chronique fidèle, de la double querelle qui opposait d’un côté l’empereur au pape, et de l’autre le pape aux franciscains qui, lors du chapitre de Pérouse, fut-ce avec des années et des années de retard, avaient fait leurs les thèses des spirituels sur la pauvreté de Christ ; et de l’embrouillement qui s’était formé en unissant les franciscains à l’Empire, embrouillement qui – de triangle d’oppositions et d’alliances – s’était désormais transformé en un carré par l’intervention, à moi encore fort obscure, des abbés de l’ordre de saint Benoît. Pour ma part je n’ai jamais saisi avec clarté la raison pour laquelle les abbés bénédictins avaient donné protection et asile aux franciscains spirituels, avant encore que leur propre ordre en partageât de quelque façon que ce fût les opinions. Car, si les spirituels prêchaient le renoncement à tous les biens terrestres, les abbés de mon ordre, j’en avais eu ce jour même la lumineuse confirmation, suivaient une voie non moins vertueuse mais diamétralement opposée. Je crois que les abbés considéraient qu’un excessif pouvoir du pape signifiait un excessif pouvoir des évêques et des villes, alors que mon ordre avait gardé intacte sa puissance au cours des siècles précisément en lutte avec le clergé séculier et les marchands citadins, se plaçant comme médiateur direct entre le ciel et la terre, et conseiller des souverains. J’avais entendu répéter tant de fois la phrase selon laquelle le peuple de Dieu se divisait en pasteurs (autrement dit les clercs), chiens (autrement dit les guerriers) et brebis, le peuple. Mais j’ai appris par la suite que cette phrase peut être redite de différentes façons. Les bénédictins avaient souvent parlé non pas de trois ordres, mais de deux grandes divisions, l’une qui concernait l’administration des choses terrestres et l’autre qui concernait l’administration des choses célestes. En ce qui concernait les choses terrestres la division entre clergé, seigneurs laïcs et peuple était valable, mais sur cette tripartition dominait la présence de l’ordo monachorum , lien direct entre le peuple de Dieu et le ciel, et les moines n’avaient rien à voir avec ces pasteurs séculiers qu’étaient les prêtres et les évêques, ignorants et corrompus, soumis désormais aux intérêts des villes, où les brebis n’étaient plus tant les bons et fidèles paysans, mais bien les marchands et les artisans. Point ne déplaisait à l’ordre bénédictin que le gouvernement des simples fût confié aux clercs séculiers, pourvu que le règlement définitif de ce rapport fût établi par les moines, en contact direct avec la source de tout pouvoir terrestre, l’Empire, ainsi qu’ils l’étaient avec la source de tout pouvoir céleste. Voilà pourquoi, je crois, de nombreux abbés bénédictins, pour restituer sa dignité à l’Empire contre le gouvernement des villes (évêques et marchands unis) acceptèrent aussi de protéger les franciscains spirituels, dont ils ne partageaient pas les idées, mais dont la présence les arrangeait dans la mesure où elle offrait à l’Empire de bons syllogismes contre le pouvoir excessif du pape. Ce sont là les raisons, arguai-je, pour lesquelles Abbon s’apprêtait maintenant à collaborer avec Guillaume, l’envoyé de l’empereur, pour servir de médiateur entre l’ordre franciscain et le Siège pontifical. De fait, même dans la violence de la dispute qui faisait tant péricliter l’unité de l’Église, Michel de Césène, plusieurs fois appelé en Avignon par le pape Jean, s’était enfin disposé à accepter l’invitation, parce qu’il ne voulait pas que son ordre brisât définitivement avec le Pontife. En tant que général des franciscains, il voulait à la fois faire triompher leurs positions et obtenir l’approbation du pape, car il avait aussi l’intuition que sans l’approbation papale, il ne pourrait longtemps demeurer à la tête de l’ordre. Mais beaucoup lui avaient fait observer que le pape l’attendrait en France pour lui tendre un piège, l’accuser d’hérésie et lui faire un procès. C’est pourquoi ils conseillaient que le voyage de Michel en Avignon fût précédé de quelques pourparlers. Marsile avait eu une meilleure idée : envoyer en même temps que Michel un légat impérial qui présentât au pape le point de vue des tenants de l’empereur. Non tant pour convaincre le vieux Cahors que pour renforcer la position de Michel qui, faisant partie d’une légation impériale, n’aurait pu aussi facilement tomber, proie de la vengeance pontificale. Cette idée présentait toutefois de nombreux inconvénients et n’était pas réalisable sur-le-champ. De là le projet d’une rencontre préliminaire entre les membres de la légation impériale et quelques envoyés du pape, afin d’établir les respectives positions et de rédiger les accords pour une rencontre où la sécurité des visiteurs italiens serait garantie. 

L’organisation de cette première rencontre, c’est justement Guillaume de Baskerville qui en avait été chargé. Qui devrait par la suite représenter le point de vue des théologiens impériaux en Avignon, s’il jugeait que le voyage était possible sans danger. Entreprise malaisée, car on supposait que le pape, qui voulait Michel tout seul afin de pouvoir le réduire plus facilement à l’obéissance, enverrait en Italie une légation instruite de façon à faire échec, dans toute la mesure du possible, au voyage des envoyés impériaux à sa cour. Guillaume avait manoeuvré jusqu’alors avec une grande habileté. Après de longues consultations avec différents abbés bénédictins (voilà la raison des nombreuses étapes de notre voyage), il avait choisi celle où nous nous trouvions précisément parce qu’on savait que l’Abbé y était tout dévoué à l’Empire et cependant, grâce à sa grande souplesse diplomatique, point mal vu à la cour pontificale. Territoire neutre, donc, l’abbaye, où les deux groupes pourraient se rencontrer. Mais les résistances du Souverain Pontife ne s’arrêtaient pas là. Il savait que, une fois sur le terrain de l’abbaye, sa légation serait soumise à la juridiction de l’Abbé : et comme elle serait aussi en partie composée de membres du clergé séculier, il n’acceptait pas cette clause, invoquant sa crainte d’une chausse-trappe impériale. Il avait alors posé la condition que l’intégrité de ses envoyés serait confiée à une compagnie d’archers du roi de France aux ordres d’une personne ayant toute sa confiance. J’avais vaguement entendu Guillaume discuter de cela avec un ambassadeur du pape à Bobbio : il s’était agi de définir la formule par laquelle désigner les devoirs de ladite compagnie, autrement dit ce qu’on entendait par sauvegarde de l’intégrité des légats pontificaux. On avait finalement accepté une formule proposée par les Avignonnais et qui avait paru raisonnable : les gens armés, et qui les commandaient, auraient eu juridiction « sur tous ceux qui en quelque manière cherchaient à attenter à la vie des membres de la légation pontificale et d’en influencer le comportement et le jugement par des actes violents ». Alors, le pacte était apparu comme inspiré par de pures préoccupations formelles. 

À présent, après les faits récents survenus dans l’abbaye, l’Abbé se montrait inquiet et il manifesta ses doutes à Guillaume. Si la légation arrivait à l’abbaye alors que l’auteur des deux crimes était encore inconnu (le lendemain les préoccupations de l’Abbé devaient augmenter, car les crimes seraient portés au nombre de trois), il aurait fallu admettre que circulait dans ces murs un quidam capable d’influencer par des actes violents le jugement et le comportement des légats pontificaux. Il ne servait à rien de chercher à cacher les crimes qui avaient été commis, car s’il s’était passé encore autre chose, les légats pontificaux eussent pensé à un complot dirigé contre eux. Il ne restait donc à choisir qu’entre deux solutions. Ou Guillaume découvrait l’assassin avant l’arrivée de la légation (et ici l’Abbé le regarda fixement comme pour tacitement lui reprocher de n’être pas encore venu à bout de l’affaire), ou bien il fallait avertir loyalement le représentant du pape de ce qui se passait et demander sa collaboration pour que l’abbaye fût placée sous surveillance redoublée durant le cours des travaux. Chose qui déplaisait à l’Abbé, car cela signifiait renoncer à une partie de sa souveraineté et placer ses moines mêmes sous le contrôle des Français. Mais on ne pouvait pas prendre de risques. Guillaume et l’Abbé étaient tous deux contrariés par la tournure que prenaient les choses, mais ils avaient peu d’alternatives. Ils se promirent par conséquent d’adopter une décision définitive d’ici le lendemain. 

En attendant, il ne restait plus qu’à se confier à la miséricorde divine et à la sagacité de Guillaume. 

« Je ferai l’impossible, Votre Sublimité, dit Guillaume. Néanmoins, je ne vois pas comment l’affaire peut vraiment compromettre la rencontre. Même le représentant pontifical voudra bien comprendre qu’il y a une différence entre l’oeuvre d’un fou, ou d’un sanguinaire, ou peut-être seulement d’une âme égarée, et les graves problèmes que des hommes probes viendront discuter. 

— Vous croyez ? demanda l’Abbé en regardant fixement Guillaume. N’oubliez pas que les Avignonnais savent qu’ils rencontrent des minorites, et donc des personnes périlleusement proches des fraticelles et d’autres encore plus insensés que les fraticelles, des hérétiques dangereux qui se sont souillés de crimes (et ici l’Abbé baissa la voix), en regard desquels les faits, du reste horribles, qui sont arrivés en ce lieu-ci pâlissent comme brume au soleil. 

— Il ne s’agit pas de la même chose ! s’exclama Guillaume avec vivacité. Vous ne pouvez pas mettre sur le même plan les minorites du chapitre de Pérouse et quelques bandes d’hérétiques qui ont compris de travers le message de l’Évangile, transformant la lutte contre les richesses en une série de vengeances privées ou de folies sanguinaires… 

— À peine quelques années sont passées depuis que, à quelques milles tout juste d’ici, une de ces bandes, comme vous les appelez, a mis à feu et à sang les terres de l’évêque de Verceil et les montagnes de la contrée de Novare, dit l’Abbé d’un ton sec. 

— Vous parlez de fra Dolcino et des apostoliques… 

— Des pseudo-apôtres », corrigea l’Abbé. 

Et encore une fois j’entendais citer fra Dolcino et les pseudo-apôtres, et encore une fois d’un ton circonspect, et presque avec une nuance de terreur. 

« Des pseudo-apôtres, admit volontiers Guillaume. Mais eux, ils n’avaient rien à voir avec les minorites… 

— Dont ils professaient la même révérence pour Joachim de Calabre, répliqua l’Abbé, et vous pouvez le demander à votre frère Ubertin. 

— Je fais relever à Votre Sublimité que c’est maintenant votre frère à vous », dit Guillaume, avec un sourire et une sorte de courbette, comme pour complimenter l’Abbé de l’acquisition que son ordre avait faite en accueillant un homme d’une telle réputation. 

« Je le sais, je le sais, sourit l’Abbé. Et vous savez avec quelle sollicitude fraternelle notre ordre a accueilli les spirituels quand ils ont encouru les colères du pape. Je ne parle pas seulement d’Ubertin, mais aussi de nombreux autres frères plus humbles, dont on ne sait pas grand’chose, et dont on devrait peut-être savoir davantage. Car il nous est arrivé d’accueillir des transfuges qui se sont présentés vêtus du froc des minorites, et par la suite j’ai appris que les vicissitudes de leur vie les avaient conduits, un certain temps, fort près des dolciniens… 

— Même ici ? demanda Guillaume. 

— Même ici. Je suis en train de vous révéler quelque chose dont en vérité je sais bien peu, et en tout cas pas assez pour formuler des accusations. Mais vu que vous enquêtez sur la vie de cette abbaye, il est bon que vous aussi soyez au courant. Je vous dirai alors que je soupçonne, attention, je soupçonne sur la base de ce que j’ai entendu ou deviné, qu’il y a eu un moment plutôt obscur dans la vie de notre cellérier, qui précisément arriva ici, il y a des années, à la suite de l’exode des minorites. » 

— Le cellérier ? Rémigio de Varagine, un dolcinien ? Il m’a l’air de l’être le plus doux et en tous les cas le moins soucieux de madone pauvreté que j’aie jamais rencontré… dit Guillaume. 

— Et de fait je ne puis rien dire contre lui, et je me prévaux de ses bons services, pour lesquels la communauté entière lui est reconnaissante. Cela dit pour vous faire comprendre comme il est facile de trouver des affinités entre un frère et un fraticelle. 

— Encore une fois Votre Grandeur est injuste, s’il m’est permis de le dire, interrompit Guillaume. Nous parlions des dolciniens, pas des fraticelles. Sur lesquels on pourra gloser à l’infini, sans même savoir de qui on parle, tant il y en a d’espèces, mais pas les taxer de sanguinaires. Au maximum, on pourra leur reprocher de mettre en pratique sans trop de bon sens ce que les spirituels ont prêché avec une plus grande mesure et animé par un véritable amour de Dieu, et en cela je conviens qu’il existe une démarcation fragile entre les uns et les autres… 

— Mais les fraticelles sont des hérétiques ! interrompit sèchement l’Abbé. Ils ne se bornent pas à soutenir la pauvreté de Christ et des apôtres, doctrine qui, même si je ne suis pas enclin à la partager, peut être utilement opposée à l’arrogance avignonnaise. Les fraticelles tirent d’une telle doctrine un syllogisme pratique, ils en infèrent un droit à la révolte, au saccage, à la perversion des moeurs. — Mais quels fraticelles ? 

— Tous, en général. Vous le savez qu’ils se sont souillés de crimes abominables, qu’ils ne reconnaissent pas le mariage, qu’ils nient l’enfer, qu’ils commettent la sodomie, qu’ils embrassent l’hérésie bogomile de l’horrible Bulgarie et de l’horrible Drygonthie… 

— Je vous en prie, dit Guillaume, ne confondez pas des choses différentes ! Vous parlez comme si fraticelles, patarins, vaudois, cathares et parmi ces derniers bogomiles de Bulgarie et hérétiques de Dragovitsa , c’était du pareil au même ! 

— Ça l’est, coupa l’Abbé, c’est du pareil au même, parce qu’ils sont hérétiques et parce qu’ils mettent en danger l’ordre même du monde civil, l’ordre de l’Empire aussi que vous semblez appeler de vos voeux. Il y a cent années et plus, les disciples d’Arnaud de Brescia incendièrent les demeures des nobles et des cardinaux, et ce furent là les fruits de l’hérésie lombarde des patarins. Je sais des histoires terribles sur ces hérétiques, et je les lus dans Césaire de Eisterbach. À Vérone le chanoine de Saint-Gédéon, Everard, remarqua un beau jour que celui qui l’hébergeait sortait chaque nuit de chez lui en compagnie de sa femme et de sa fille. Il interrogea je ne sais qui des trois pour savoir où ils allaient et ce qu’ils faisaient. “Viens et tu verras”, lui fut-il répondu et il les suivit dans une habitation souterraine, très vaste, où se trouvaient rassemblées des personnes des deux sexes. Un hérésiarque, alors que tout le monde faisait silence, tint un discours plein de jurons, dans le but de corrompre leur vie et leurs moeurs. Puis, une fois le cierge soufflé, chacun se jeta sur sa voisine, sans faire de différence entre l’épouse légitime et la fille nubile, entre la veuve et la vierge, entre la maîtresse et la servante ni (ce qui était pis, que le Seigneur me pardonne au moment où je dis de si horribles choses) entre sa propre fille et sa propre soeur. Everard, à ce spectacle, en jeune insouciant et luxurieux qu’il était, se faisant passer pour un disciple, aborda, je ne sais plus très bien, la fille de son hôte ou une autre fillette, et après que fut éteint le cierge, pécha avec elle. Il fit cela, hélas, pendant plus d’un an, et à la fin le maître dit que ce jeune homme fréquentait avec tant de profit leurs séances qu’il serait bientôt en mesure d’instruire les néophytes. À ce point-là, Everard comprit dans quel abîme il avait chu et il parvint à fuir leur séduction en arguant qu’il avait fréquenté cette maison non point parce qu’il était attiré par l’hérésie, mais parce qu’il était attiré par les jeunes filles. Ils le chassèrent. Mais telles sont, vous le voyez, la loi et la vie des hérétiques, patarins, cathares, joachimites, spirituels de tout acabit. Et il n’y a pas de quoi s’étonner : ils ne croient pas en la résurrection de la chair ni à l’enfer comme châtiment des méchants, et jugent pouvoir faire impunément n’importe quoi. Ils se disent de fait catharoï, c’est-à-dire purs. 

— Abbon, dit Guillaume, vous vivez isolé dans cette splendide et sainte abbaye, loin des infamies du monde. La vie dans les villes est beaucoup plus complexe que vous ne croyez et il y a des degrés, vous le savez, dans l’erreur aussi et dans le mal. Lot fut beaucoup moins pécheur que ses concitoyens qui conçurent des pensées immondes en regard des anges envoyés par Dieu, et la trahison de Pierre ne fut rien par rapport à la trahison de Judas, de fait il a été pardonné à l’un et pas à l’autre. Vous ne pouvez pas mettre dans le même panier patarins et cathares. Les patarins sont un mouvement de réforme des moeurs à l’intérieur même des lois de notre Sainte Mère l’Église. Ils voulurent simplement améliorer le mode de vie des ecclésiastiques. — En soutenant qu’on ne doit pas recevoir de sacrements des mains de prêtres impurs… 

— Et ils eurent tort, mais ce fut leur unique erreur de doctrine. Ils ne se proposèrent jamais d’altérer la loi de Dieu… 

— Mais la prédication patarine d’Arnaud de Brescia, à Rome, il y a plus de deux cents ans, poussa la tourbe des vilains à incendier les demeures des nobles et des cardinaux. 

— Arnaud chercha à entraîner dans son mouvement de réforme les magistrats de la ville. Ils ne le suivirent pas, et il trouva approbation parmi la tourbe de pauvres et de déshérités. Il ne fut pas responsable de l’énergie et de la rage avec lesquelles ces derniers répondirent à ses appels pour une cité moins corrompue. 

— La ville est toujours corrompue. 

— La ville est le lieu où vit aujourd’hui le peuple de Dieu, dont vous êtes, dont nous sommes les bergers. C’est le lieu de scandale où le riche prélat prêche la vertu au peuple pauvre et affamé. Les désordres des patarins naissent de cette situation. Ils sont tristes, ils ne sont pas incompréhensibles. Les cathares sont autre chose. C’est une hérésie orientale, en dehors de la doctrine de l’Église. J’ignore s’ils commettent vraiment ou ont commis les crimes qu’on leur impute. Je sais qu’ils refusent le mariage, qu’ils nient l’enfer. Je me demande si beaucoup des actes qu’ils n’ont pas commis ne leur ont pas été attribués rien qu’en vertu des idées (certes exécrables) qu’ils ont soutenues. 

— Et c’est vous qui me dites que les cathares ne se sont pas mêlés aux patarins, et que les uns et les autres ne sont pas uniquement deux des faces, innombrables, de la même manifestation démoniaque ? 

— Je dis que nombre de ces hérésies, indépendamment des doctrines qu’elles soutiennent, s’implantent avec succès chez les gens simples, parce qu’elles leur suggèrent la possibilité d’une vie différente. Je dis que très souvent les simples ne savent pas grand’chose en matière de doctrine. Je dis qu’il est souvent arrivé que des tourbes de simples aient confondu la prédication cathare avec celle des patarins, et celle-ci en générale avec celle des spirituels. La vie des simples, Abbon, n’est pas éclairée par la sapience et par le sens vigilant des distinctions qui fait de nous des sages. Et elle est obsédée par la maladie, par la pauvreté, rendue balbutiante par ignorance. Souvent pour maints d’entre eux, l’adhésion à un groupe hérétique n’est qu’un moyen comme un autre de crier son propre désespoir. On peut brûler la maison d’un cardinal, soit parce qu’on veut perfectionner la vie du clergé, soit parce qu’on juge que l’enfer, qu’il prêche, n’existe pas. On le fait toujours parce que l’enfer terrestre existe, où vit le troupeau dont nous sommes les pasteurs. Mais vous savez fort bien que, de même qu’eux ne distinguent pas entre Église bulgare et disciples du prêtre Liprando, souvent aussi les autorités impériales et leurs partisans ne distinguèrent pas entre spirituels et hérétiques. Plus d’une fois des groupes gibelins, pour battre leur adversaire, soutinrent parmi le À peuple des tendances cathares. À mon avis ils firent mal. Mais ce que je sais maintenant c’est que les mêmes groupes, souvent, pour se débarrasser de ces inquiets et dangereux adversaires trop “simples”, attribuèrent aux uns les hérésies des autres, et poussèrent tout cet humble monde sur le bûcher. J’ai vu, je vous le jure, Abbon, j’ai de mes yeux vu, des hommes de vie vertueuse, sincèrement partisans de la pauvreté et de la chasteté, mais ennemis des évêques, que les évêques poussèrent dans l’étau du bras séculier, que ce dernier fût au service de l’Empire ou des cités libres, en les accusant de promiscuité sexuelle, sodomie, pratiques abominables – dont peut-être d'autres, mais pas eux s’étaient rendus coupables. Les simples sont de la chair à boucher, à utiliser quand ils servent à mettre en crise le pouvoir adverse, et à sacrifier quand ils ne servent plus. 

— Donc, dit l’Abbé avec une malice évidente, fra Dolcino et ses énergumènes, et Gérard Ségalelli et ces ignobles assassins furent-ils de méchants cathares ou des fraticelles vertueux, des bogomiles sodomites ou des patarins réformateurs ? Voulez-vous bien me dire alors, Guillaume, vous qui savez tout sur les hérétiques, au point de sembler l’un des leurs, où se trouve la vérité ? 

— Nulle part, parfois, dit Guillaume avec tristesse. 

— Vous voyez que vous aussi vous ne savez plus distinguer antihérétique et hérétique ? Moi, j’ai au moins une règle. Je sais que les hérétiques sont ceux qui mettent en danger l’ordre qui régit le peuple de Dieu. Et je défends l’Empire parce qu’il me garantit cet ordre. Je combats le pape parce qu’il est en train de remettre le pouvoir spirituel aux évêques des villes, qui s’allient aux marchands et aux corporations, et ils ne sauront pas maintenir cet ordre. Nous, nous l’avons maintenu pendant des siècles. Quant aux hérétiques, j’ai aussi une règle, et elle se résume dans la réponse que donna Arnaud Amalric, abbé de Cîteaux, à qui lui demandait ce qu’il fallait faire des citadins de Béziers, ville soupçonnée d’hérésie : “Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens.” » 

Guillaume baissa les yeux et resta un certain temps silencieux. Puis il dit : 

« La ville de Béziers fut prise et les nôtres ne regardèrent ni à la dignité ni au sexe ni à l’âge et presque vingt mille hommes furent passés au fil de l’épée. Le massacre ainsi fait, la ville fut saccagée et livrée aux flammes. 

— Même une guerre sainte est une guerre. 

— Même une guerre sainte est une guerre. C’est peut-être pour cela qu’il ne devrait pas y avoir de guerres saintes. Mais que dis-je, je suis ici pour soutenir les droits de Louis, qui pourtant met à feu et à sang l’Italie. Je me trouve moi aussi pris dans un jeu d’étranges alliances. Étrange alliance des spirituels avec l’Empire, étrange celle de l’Empire avec Marsile, qui demande la souveraineté pour le peuple. Et étrange l’alliance entre nous deux, si différents de langage et de tradition. Mais nous avons deux tâches en commun. Le succès de la rencontre, et la découverte d’un assassin. Efforçons-nous de procéder en paix. » 

L’Abbé ouvrit les bras. 

« Donnez-moi le baiser de la paix, frère Guillaume. Avec un homme de votre savoir, nous pourrions discuter longuement sur de subtiles questions de théologie et de morale. Mais nous ne devons pas céder au goût de la dispute comme font les maîtres de Paris. C’est vrai, nous avons une tâche importante qui nous attend, et nous devons procéder d’un commun accord. Si j’ai parlé de ces choses, c’est parce que je crois qu’il y a un rapport, vous comprenez ? Un rapport possible, ou encore que d’autres peuvent mettre en rapport les crimes qui ont eu lieu ici et les thèses de vos frères. C’est pour cela que je vous ai averti, c’est pour cela que nous devons prévenir tout soupçon ou insinuation de la part des Avignonnais. 

— Ne devrais-je pas supposer que Votre Sublimité m’a suggéré aussi une piste pour mon enquête ? Pensez-vous qu’à l’origine des récents événements il puisse y avoir quelque sombre histoire qui remonte au passé hérétique de quelque moine ? » 

L’Abbé se tut un instant, en regardant Guillaume sans qu’aucune expression ne transparût sur son visage. Puis il dit : 

« Dans cette triste affaire, l’inquisiteur c’est vous. Il vous revient d’être soupçonneux et même de risquer un soupçon injuste. Moi je ne suis ici que le père commun. Et, j’ajoute, si j’avais su que le passé d’un de mes moines prêtât à de véritables soupçons, j’eusse déjà procédé moi-même au déracinement de la male plante. Ce que je sais, vous le savez. Ce que je ne sais pas, attend comme de juste la lumière de votre sagacité. Mais dans tous les cas, informez-en toujours et avant tout moi-même. » 

Il salua et sortit de l’église.

« L’histoire se complique de plus en plus, mon cher Adso, dit Guillaume, et son visage s’obscurcit. Nous courons derrière un manuscrit, nous nous intéressons aux diatribes de certains moines trop curieux et à l’histoire d’autres moines trop luxurieux, et voilà que se profile avec toujours plus d’insistance une autre piste, toute différente. Le cellérier, donc… Et avec le cellérier est arrivé ici cet étrange animal de Salvatore… Mais il est temps d’aller nous reposer, car nous avons projeté de rester éveillés durant la nuit. 

— Alors vous vous proposez encore de pénétrer dans la bibliothèque, cette nuit ? Vous n’abandonnez pas cette première piste ? 

— Pas du tout. Et puis, qui a dit qu’il s’agissait de deux pistes différentes ? Et enfin, cette histoire du cellérier pourrait n’être qu’un soupçon de l’Abbé. » 

Il prit la direction de l’hôtellerie. Arrivé sur le seuil, il s’arrêta et parla comme s’il continuait son précédent discours. 

« Au fond, l’Abbé m’a demandé d’enquêter sur la mort d’Adelme quand il pensait que quelque chose de louche se passait entre ses jeunes moines. Mais à présent la mort de Venantius fait naître d’autres soupçons, peut-être l’Abbé a-t-il eu l’intuition que la clef du mystère se trouve dans la bibliothèque, et dans cette direction-là il ne veut pas que je pousse l’enquête. C’est alors qu’il m’offrirait la piste du cellérier pour détourner mon attention de l’Édifice… 

— Mais pourquoi ne devrait-il pas vouloir que… 

— Ne pose pas trop de questions. L’Abbé m’a signifié dès le début que la bibliothèque est intouchable. Il aura ses raisons. Il se pourrait que lui aussi soit mêlé à quelque histoire qu’il ne pensait pas pouvoir mettre en rapport avec la mort d’Adelme, et à présent il se rend compte que le scandale fait tache d’huile et peut le compromettre lui aussi. Et il ne veut pas qu’on découvre la vérité, ou du moins il ne veut pas que je la découvre moi… 

— Mais alors nous vivons dans un endroit abandonné de Dieu, dis-je abattu. 

— Tu en as trouvé, toi, des endroits où Dieu se fût senti à son aise ? » me demanda Guillaume en me toisant du haut de sa taille. 

Et il m’envoya me reposer. Tandis que je me couchais, je conclus que mon père n’aurait pas dû m’expédier de par le monde, qui s’avérait plus compliqué que je ne pensais. J’étais en train d’apprendre trop de choses à la fois. « Salva me ab ore leonis », priai-je en m’endormant.

 

Demain Le nom de la Rose – 17– 2ème jour Après Vêpres


 

mardi 24 novembre 2020

marcel Proust - Du côté de chez Swann - Les premières pages

 

Longtemps j’ai eu des difficultés pour rentrer dans l’univers de Marcel Proust. Il faut, paraît-il, attendre d’être prêt pour cette rencontre. Cette rencontre a eu lieu le jour où j’ai acheté le 1er CD , ‘’Du Côté de chez Swann’’, de l’intégrale enregistrée de la Recherche. Ses lecteurs, les formidables André Dussolier et Guillaume Gallienne ainsi que Lambert Wilson, Robin Renucci, Denis Podalydes et Michael Lonsdale m’ont conduit jusqu’à la dernière ligne du ‘’Temps retrouvé’’. Ma solution a été la lecture et l’écoute conjointes de la ‘’Recherche’’. Et ce texte réputé difficile est devenu clair, lumineux, admirablement intelligent et pour finir addictif.

Je vous propose les premières pages du ‘’Côté de chez Swann’’ lues par André Dussolier.

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière  ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier  ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage  : une église, un quatuor, la rivalité de François I er et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure  ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est l’instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur ! c’est déjà le matin  ! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas ; les pas se rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C’est minuit ; on vient d’éteindre le gaz ; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.

Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils d’un instant, le temps d’entendre les craquements organiques des boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n’étais qu’une petite partie et à l’insensibilité duquel je retournais vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et qu’avait dissipée le jour – date pour moi d’une ère nouvelle – où on les avait coupées. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves.

Quelquefois, comme Eve naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains m’apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais quittée, il y avait quelques moments à peine  ; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout entier à ce but : la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s’évanouissait, j’avais oublié la fille de mon rêve.

Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant, et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi, et quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais  ; j’avais seulement dans sa simplicité première le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal ; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes ; mais alors le souvenir – non encore du lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et où j’aurais pu être – venait à moi comme un secours d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul ; je passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposait peu à peu les traits originaux de mon moi.

Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Toujours est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans l’obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherchait, d’après la forme de sa fatigue, à repérer la position de ses membres pour en induire la direction du mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles, changeant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en rapprochant les circonstances, lui, – mon corps, – se rappelait pour chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée que j’avais en m’y endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant à deviner son orientation, s’imaginait, par exemple, allongé face au mur dans un grand lit à baldaquin, et aussitôt je me disais : « Tiens, j’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir  », j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien des années  ; et mon corps, le côté sur lequel je me reposais, gardiens fidèles d’un passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme d’urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes grands-parents, en des jours lointains qu’en ce moment je me figurais actuels sans me les représenter exactement, et que je reverrais mieux tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé.

Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude ; le mur filait dans une autre direction  : j’étais dans ma chambre chez Mme de SaintLoup, à la campagne. Mon Dieu ! Il est au moins dix heures, on doit avoir fini de dîner ! J’aurai trop prolongé la sieste que je fais tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup, avant d’endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c’était les reflets rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de SaintLoup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au soleil ; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m’habiller pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons, traversée par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.

Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que quelques secondes ; souvent, ma brève incertitude du lieu où je me trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses suppositions dont elle était faite, que nous n’isolons, en voyant un cheval courir, les positions successives que nous montre le kinétoscope. Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil ; chambres d’hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates : un coin de l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment ; où, par un temps glacial, le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même, zone ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer et qui se sont refroidies ; – chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts, jette jusqu’au pied du lit son échelle enchantée, où on dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la pointe d’un rayon – ; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même le premier soir je n’y avais pas été trop malheureux, et où les colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient avec tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit ; parfois au contraire celle, petite et si élevée de plafond, creusée en forme de pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement revêtue d’acajou, où, dès la première seconde, j’avais été intoxiqué moralement par l’odeur inconnue du vétiver, convaincu de l’hostilité des rideaux violets et de l’insolente indifférence de la pendule qui jacassait tout haut comme si je n’eusse pas été là ; – où une étrange et impitoyable glace à pieds quadrangulaires barrant obliquement un des angles de la pièce se creusait à vif dans la douce plénitude de mon champ visuel accoutumé un emplacement qui n’y était pas prévu ; – où ma pensée, s’efforçant pendant des heures de se disloquer, de s’étirer en hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon lit, les yeux levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le cœur battant ; jusqu’à ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé, sinon chassé complètement, l’odeur du vétiver et notablement diminué la hauteur apparente du plafond. L’habitude  ! aménageuse habile mais bien lente, et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant des semaines dans une installation provisoire  ; mais que malgré tout il est bien heureux de trouver, car sans l’habitude et réduit à ses seuls moyens, il serait impuissant à nous rendre un logis habitable.

Certes, j’étais bien éveillé maintenant  : mon corps avait viré une dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour de moi, m’avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait mis approximativement à leur place dans l’obscurité ma commode, mon bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais j’avais beau savoir que je n’étais pas dans les demeures dont l’ignorance du réveil m’avait en un instant sinon présenté l’image distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était donné à ma mémoire  ; généralement je ne cherchais pas à me rendormir tout de suite ; je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler notre vie d’autrefois, à Combray chez ma grand’tante, à Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les lieux, les personnes que j’y avais connues, ce que j’avais vu d’elles, ce qu’on m’en avait raconté.