mercredi 25 septembre 2019

Le lis et le lion - 3ème partie - Les déchéances - ch 1 - Le complot du fantône


TROISIÈME PARTIE 
LES DÉCHÉANCES 
LE COMPLÔT DU FANTÔME 




  Le moine avait déclaré s’appeler Thomas Dienhead. Il avait le front bas sous une maigre couronne de cheveux couleur de bière, et tenait les mains cachées dans ses manches. Sa robe de Frère Prêcheur était d’un blanc douteux. Il regardait à droite et à gauche et avait demandé par trois fois si « my Lord » était seul, et si aucune autre oreille ne risquait d’entendre. 
  — Mais oui, parlez donc, dit le comte de Kent du fond de son siège, en agitant la jambe avec un rien d’impatience ennuyée. 
  — My Lord, notre bon Sire le roi Édouard le Second est toujours vivant. 
  Edmond de Kent n’eut pas le sursaut qu’on aurait pu attendre, d’abord parce qu’il n’était pas homme à faire montre volontiers de ses émotions, et aussi parce que cette stupéfiante nouvelle lui avait déjà été portée, quelques jours plus tôt, par un autre émissaire. 
  — Le roi Édouard est tenu secrètement au château de Corfe, reprit le moine ; je l’ai vu et viens vous en fournir témoignage. 
  Le comte de Kent se leva, enjamba son lévrier et s’approcha de la fenêtre à petites vitres et croisillons de plomb par laquelle il observa un moment le ciel gris au-dessus de son manoir de Kensington. Kent avait vingt-neuf ans ; il n’était plus le mince jeune homme qui avait commandé la défense anglaise pendant la désastreuse guerre de Guyenne, en 1324, et dû, faute de troupes, se rendre, dans la Réole assiégée, à son oncle Charles de Valois. Mais bien qu’un peu épaissi, il gardait toujours la même blonde pâleur et la même nonchalance distante qui cachait plus de tendance au songe qu’à la véritable méditation. 
  Il n’avait jamais entendu chose plus étonnante ! Ainsi son demi-frère Édouard II dont le décès avait été annoncé trois ans plus tôt, qui avait sa tombe à Gloucester – et dont on n’hésitait plus maintenant, dans le royaume, à nommer les assassins – aurait encore été de ce monde ? La détention au château de Berkeley, le meurtre atroce, la lettre de l’évêque Orleton, la culpabilité conjointe de la reine Isabelle, de Mortimer et du sénéchal Maltravers, enfin l’inhumation à la sauvette, tout cela n’aurait été qu’une fable, montée par ceux qui avaient intérêt à ce qu’on crût l’ancien roi décédé, et grossie ensuite par l’imagination populaire ? 
  Pour la seconde fois, en moins de quinze jours, on venait lui faire cette révélation. La première fois, il avait refusé d’y croire. Mais maintenant il commençait d’être ébranlé. 
  — Si la nouvelle est vraie, elle peut changer bien des choses au royaume, dit-il sans précisément s’adresser au moine. 
  Car depuis trois ans l’Angleterre avait eu le temps de s’éveiller de ses rêves. Où étaient la liberté, la justice, la prospérité, dont on avait imaginé qu’elles s’attachaient aux pas de la reine Isabelle et du glorieux Lord Mortimer ? De la confiance qu’on leur avait accordée, des espérances qu’on avait mises en eux, il ne restait rien que le souvenir d’une vaste illusion déçue. Pourquoi avoir chassé, destitué, emprisonné et – du moins le croyait-on jusqu’à ce jour – laissé assassiner le faible Édouard II soumis à d’odieux favoris, si c’était pour qu’il fût remplacé par un roi mineur, plus faible encore, et dépouillé de tout pouvoir par l’amant de sa mère ? Pourquoi avoir décapité le comte d’Arundel, assommé le chancelier Baldock, coupé en quatre morceaux Hugh Le Despenser, quand à présent Lord Mortimer gouvernait avec le même arbitraire, pressurait le pays avec la même avidité, insultait, opprimait, terrifiait, ne supportait aucune discussion de son autorité ? 
  Au moins, Hugh Le Despenser, créature vicieuse et cupide, présentait-il quelques faiblesses sur lesquelles on pouvait agir. Il lui arrivait de céder à la peur ou à l’attrait de l’argent. Roger Mortimer, lui, était un baron inflexible et violent. La Louve de France, comme on appelait la reine mère, avait pour amant un loup. Le pouvoir corrompt rapidement ceux qui s’en saisissent sans y être poussés, avant tout, par le souci du bien public. Brave, héroïque même, célèbre pour une évasion sans exemple, Mortimer avait, dans ses années d’exil, incarné les aspirations d’un peuple malheureux. On se rappelait qu’il avait autrefois conquis le royaume d’Irlande pour la couronne anglaise ; on oubliait qu’il s’y était fait la main. 
  Jamais, en vérité, Mortimer n’avait pensé à la nation dans son ensemble, ni aux besoins de son peuple. Il ne s’était fait le champion de la cause publique qu’autant que cette cause se trouvait confondue pour un moment avec la sienne propre. Il n’incarnait, en vérité, que les griefs d’une certaine fraction de la noblesse. Devenu le maître, il se comportait comme si l’Angleterre tout entière fût passée à son service. Et d’abord il s’était approprié presque le quart du royaume en devenant comte des Marches, titre et fief qu’il avait fait créer pour lui. Au bras de la reine mère, il menait train de roi, et en usait avec le jeune Édouard III comme si celui-ci eût été non pas son suzerain mais son héritier. 
  Lorsque, en octobre 1328, Mortimer avait exigé du Parlement réuni à Salisbury la confirmation de son élévation à la pairie, Henry de Lancastre au Tors-Col, doyen de la famille royale, s’était abstenu de siéger. Au cours de la même session, Mortimer avait fait pénétrer ses troupes en armes dans l’enceinte du Parlement, pour mieux appuyer ses volontés. Ce genre de contrainte ne fut jamais du goût des assemblées. Presque fatalement, la même coalition formée naguère pour abattre les Despensers s’était reconstituée autour des mêmes princes du sang, autour d’Henry Tors-Col, autour des comtes de Norfolk et de Kent, oncles du jeune roi. Deux mois après l’affaire de Salisbury, Tors-Col, profitant d’une absence de Mortimer et d’Isabelle, réunissait secrètement à Londres, dans l’église SaintPaul, de nombreux évêques et barons, afin d’organiser un soulèvement armé. Or Mortimer entretenait des espions partout. Avant même que la coalition se fût équipée, il venait ravager avec ses propres troupes la ville de Leicester, premier fief des Lancastre. Henry voulait continuer la lutte ; mais Kent, jugeant l’affaire mal engagée, se dérobait alors, peu glorieusement. 
  Si Lancastre s’était tiré de ce mauvais pas sans autre dommage qu’une amende, d’ailleurs impayée, de onze mille livres, il le devait à ceci qu’il était premier membre du Conseil de régence et tuteur du roi, et que, par une logique absurde, Mortimer avait besoin de maintenir la fiction juridique de cette tutelle afin de pouvoir faire également condamner, pour révolte contre le roi, des adversaires tels que Lancastre lui-même ! Ce dernier avait été envoyé en France, sous le prétexte de négocier le mariage de la sœur du jeune roi avec le fils aîné de Philippe VI. Cet éloignement était une prudente disgrâce, sa mission durerait longtemps. 
    Tors-Col absent, Kent se trouvait du coup, et presque malgré lui, le chef des mécontents. Tout refluait vers sa personne ; et lui-même cherchait à effacer sa défection de l’année précédente. Non, ce n’était pas la lâcheté qui l’avait détourné d’agir… Il pensait à toutes ces choses, confusément, devant la fenêtre de son château de Kensington. Le moine se tenait toujours immobile, les mains dans les manches. 
  Qu’il fût un Frère Prêcheur, tout comme le premier messager qui lui avait déjà certifié qu’Édouard II n’était pas mort, donnait également à réfléchir au comte de Kent, et l’inclinait à prendre la nouvelle au sérieux, car l’ordre des Dominicains était réputé hostile à Mortimer. Or l’information, si elle était véridique, faisait tomber toutes les présomptions de régicide qui pesaient sur Isabelle et Mortimer. En revanche, elle modifiait complètement la situation du royaume. Car maintenant le peuple regrettait Édouard II et, passant d’un extrême à l’autre, n’était pas loin d’élever au martyre ce prince dissolu. 
  Si Édouard II vivait encore, le Parlement pourrait fort bien revenir sur ses actes passés, en déclarant qu’ils lui avaient été imposés, et restaurer l’ancien souverain. Quelles preuves, après tout, possédait-on de sa mort ? Le témoignage des habitants de Berkeley défilant devant la dépouille ? Mais combien d’entre eux avaient-ils vu Édouard II auparavant ? Qui pouvait affirmer qu’on ne leur avait pas montré un autre corps ?… Nul membre de la famille royale ne se trouvait présent aux obsèques mystérieuses en l’abbatiale de Gloucester ; en outre, c’était un cadavre vieux d’un mois, dans une caisse couverte d’un drap noir, qu’on avait descendu au tombeau. 
  — Et vous dites, frère Dienhead, l’avoir véritablement vu, de vos yeux ? demanda Kent en se retournant. 
  Thomas Dienhead regarda de nouveau autour de lui, comme un bon conspirateur, et répondit à voix basse : 
  — C’est le prieur de notre ordre qui m’a envoyé là-bas ; j’ai gagné la confiance du chapelain qui, pour me permettre l’entrée, m’a obligé de revêtir des habits laïques. Tout un jour je suis resté caché dans un petit bâtiment, à gauche du corps de garde ; au soir on m’a fait pénétrer dans la grand-salle, et là j’ai bien vu le roi attablé, entouré d’un service d’honneur. 
  — Lui avez-vous parlé ? 
  — On ne m’a pas laissé l’approcher, dit le frère ; mais le chapelain me l’a montré, de derrière un pilier, et il m’a dit : « C’est lui. » 
  Kent demeura un moment silencieux, puis demanda : 
  — Si j’ai besoin de vous, puis-je vous faire quérir au couvent des Frères Prêcheurs ? 
  — Non point, my Lord, car mon prieur m’a conseillé de ne pas demeurer au couvent, pour le moment. 
  Et il donna son adresse, dans Londres, chez un clerc du quartier Saint-Paul. Kent ouvrit son aumônière et lui tendit trois pièces d’or. Le frère refusa ; il n’avait le droit d’accepter aucun présent. 
  — Pour les aumônes de votre ordre, dit le comte de Kent. 
  Alors le frère Dienhead sortit une main de ses manches, s’inclina très bas, et se retira. Le jour même, Edmond de Kent décidait d’avertir les deux principaux prélats naguère affiliés à la conjuration manquée, Graveson, l’évêque de Londres, et l’archevêque d’York, William de Melton, celui-là même qui avait marié Édouard III et Philippa de Hainaut. « On m’affirme par deux fois et de sources qui paraissent sûres… » leur écrivait-il. 
  Les réponses ne se firent pas attendre. Graveson garantissait son appui au comte de Kent en toute action que celui-ci voudrait mener ; quant à l’archevêque d’York, primat d’Angleterre, il envoya son propre chapelain, Allyn, porter promesse de fournir cinq cents hommes d’armes, et même davantage s’il était nécessaire, pour la délivrance de l’ancien roi. Kent prit alors d’autres contacts, avec Lord de la Zouche notamment, et avec plusieurs seigneurs, tels que Lord Beaumont et sir Thomas Rosslyn, qui s’étaient réfugiés à Paris afin de se soustraire à la vindicte de Mortimer. 
  Car il y avait de nouveau, en France, un parti d’émigrés. Ce qui emporta tout fut une communication personnelle et secrète du pape Jean XXII au comte de Kent. Le Saint-Père, ayant appris lui aussi que le roi Édouard II était toujours vivant, recommandait au comte de Kent d’agir pour sa délivrance, absolvant d’avance ceux qui participeraient à l’entreprise « ab omni pœna et culpa »… pouvait-on plus clairement dire que tous les moyens seraient bons ?… et même menaçant le comte de Kent d’excommunication s’il négligeait cette tâche hautement pie. 
  Or ce n’était pas là un message oral, mais une lettre en latin où un éminent prélat du Saint-Siège, dont la signature était assez mal déchiffrable, rapportait fidèlement les paroles prononcées par Jean XXII dans un entretien à ce sujet. La lettre avait été acheminée par un membre de la suite du chancelier Burghersh, évêque de Lincoln, qui venait de rentrer d’Avignon où il était allé négocier, lui aussi, l’hypothétique mariage de la sœur d’Édouard III à l’héritier de France. 
  Edmond de Kent, fort ému, résolut alors d’aller vérifier sur place toutes ces informations si concordantes, et d’étudier les possibilités d’une évasion. Il fit chercher le frère Dienhead à l’adresse que celui-ci avait donnée et, avec une escorte réduite mais sûre, il partit pour le Dorset. On était en février. 
  Arrivé à Corfe, par un jour de mauvais temps où les bourrasques salées balayaient la presqu’île désolée, Kent fit mander le gouverneur de la forteresse, sir John Daverill. Celui-ci vint se présenter au comte de Kent, dans l’unique auberge de Corfe, devant l’église de Saint-Édouard-le-Martyr, le roi assassiné de la dynastie saxonne. De haute taille, étroit d’épaules, le front plissé et la lèvre méprisante, avec une sorte de regret dans la civilité ainsi qu’il convient à un homme de devoir, John Daverill s’excusa de ne pouvoir recevoir le noble Lord au château. Il avait des ordres absolus. 
  — Le roi Édouard II est-il vivant ou mort ? lui demanda Edmond de Kent. 
  — Je ne puis vous le dire. 
  — C’est mon frère ! Est-ce lui que vous gardez ? 
  — Je ne suis pas autorisé à parler. Un prisonnier m’a été confié ; je ne dois révéler ni son nom ni son rang. 
  — Pourriez-vous me laisser entrevoir ce prisonnier ? 
  John Daverill fit non de la tête. Un mur, un roc, ce gouverneur, aussi impénétrable que l’énorme donjon sinistre défendu par trois vastes enceintes et qui se dressait sur le haut de la colline, au-dessus du petit village aux toits de pierres plates. Ah ! Mortimer choisissait bien ses serviteurs ! Mais il y a des manières de nier qui sont comme des affirmations. Daverill eût-il fait tel mystère, eût-il montré pareille inflexibilité, si ce n’avait pas été l’ancien roi, précisément, qu’il gardait ? Edmond de Kent usa de son charme, qui était grand, et d’autres arguments aussi auxquels la nature humaine n’est pas toujours insensible. Il posa sur la table une lourde bourse d’or. 
  — Je voudrais, dit-il, que ce prisonnier fût bien traité. Ceci est pour améliorer son sort ; il y a là cent livres esterlins. 
  — Je puis vous assurer, my Lord, qu’il est bien traité, dit Daverill à voix basse avec une nuance de complicité. 
  Et sans aucune gêne, il mit la main sur la bourse. 
  — Je donnerais volontiers le double, dit Edmond de Kent, seulement pour l’apercevoir. 
  Daverill eut une dénégation désolée. 
  — Comprenez, my Lord, qu’il y a en ce château deux cents archers de garde… 
  Edmond de Kent se crut un grand homme de guerre en notant intérieurement cette importante décision ; il faudrait en tenir compte, pour l’évasion. 
  — … et que si jamais l’un d’eux parlait, que Madame la reine mère vînt à l’apprendre, elle me ferait décapiter. Pouvait-on mieux se trahir, et avouer ce qu’on prétendait cacher ? 
  — Mais je puis faire passer un message, reprit le gouverneur, car ceci restera entre vous et moi. 
  Kent, heureux de voir si vite avancer ses affaires, écrivit la lettre suivante, tandis que les rafales d’un vent mouillé battaient les fenêtres de l’auberge : « Fidélité et respect à mon très cher frère, s’il vous plaît. Je prie Dieu de tout cœur que vous soyez en bonne santé car les dispositions sont prises pour que vous sortiez bientôt de prison et soyez délivré des maux qui vous accablent. Soyez assuré que j’ai l’appui des plus grands barons d’Angleterre et de toutes leurs forces, c’est-à-dire leurs troupes et leurs trésors. De nouveau vous serez roi ; prélats et barons l’ont juré sur l’Évangile. » 
  Il tendit la feuille, simplement pliée, au gouverneur. 
  — Je vous prie de la sceller, my Lord, dit celui-ci ; je ne veux point avoir pu en connaître la teneur. 
  Kent se fit apporter de la cire par quelqu’un de sa suite, apposa son cachet, et Daverill cacha le pli sous sa cotte. 
  — Un message, dit-il, sera parvenu de l’extérieur au prisonnier qui, je pense, le détruira aussitôt. Ainsi… 
  Et ses mains firent un geste qui signifiait l’effacement, l’oubli. « Cet homme, si je sais m’y prendre assez bien, nous ouvrira les portes toutes grandes, le jour venu ; nous n’aurons même pas à livrer bataille », pensait Edmond de Kent. Trois jours plus tard sa lettre était aux mains de Roger Mortimer qui la lisait en conseil, à Westminster. Aussitôt la reine Isabelle, s’adressant au jeune roi, s’écriait, pathétique : 
  — Mon fils, mon fils, je vous supplie d’agir contre votre plus mortel ennemi qui veut accréditer au royaume la fable que votre père est encore vivant, afin de vous déposer et prendre votre place. De grâce donnez les ordres pour qu’on châtie ce traître pendant qu’il en est temps. En fait, les ordres étaient déjà donnés et les sbires de Mortimer galopaient vers Winchester pour arrêter le comte de Kent sur son chemin de retour. 
  Mais ce n’était pas seulement une arrestation que voulait Mortimer ; il exigeait une condamnation spectaculaire. Il avait quelques raisons de se hâter ainsi. Dans un an, Édouard III allait être majeur ; il manifestait déjà de nombreux signes de son impatience à gouverner. En éliminant Kent, après avoir éloigné Lancastre, Mortimer décapitait l’opposition et empêchait que le jeune roi pût échapper à son emprise. 
  Le 19 mars, le Parlement se réunissait à Winchester pour juger l’oncle du roi. Au sortir d’un séjour de plus d’un mois en prison, le comte de Kent apparut décomposé, amaigri, hagard, et comme s’il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. Il n’était pas homme, décidément, fait pour supporter l’adversité. Sa belle nonchalance distante l’avait quitté. Sous l’interrogatoire de Robert Howell, coroner de la maison royale, il s’effondra, avoua tout, conta son histoire de bout en bout, livra le nom de ses informateurs et de ses complices. Mais quels informateurs ? L’ordre des Dominicains ne connaissait aucun Frère du nom de Dienhead ; c’était là une invention de l’accusé, pour tenter de se sauver. Invention également la lettre du pape Jean XXII ; personne, dans la suite de l’évêque de Lincoln, pendant l’ambassade d’Avignon, n’avait eu conversation au sujet du feu roi, ni avec le Saint-Père, ni avec aucun de ses cardinaux ou conseillers. Edmond de Kent s’obstinait. Voulait-on lui faire perdre la raison ? Pourtant, il leur avait parlé, à ces Frères Prêcheurs ! Il l’avait eue en main, cette lettre « ab omni pœna et culpa »… 
  Kent découvrait enfin l’affreux traquenard dans lequel on l’avait attiré en se servant du fantôme du roi mort. Complot organisé de toutes pièces par Mortimer et par ses créatures : faux émissaires, faux moines, faux écrits, et, plus faux que tous et que tout, ce Daverill du château de Corfe ! Kent avait basculé dans le piège. Le coroner royal requérait la peine de mort. Mortimer, assis sur l’estrade, devant les Lords, tenait chacun sous son regard ; et Lancastre, le seul peut-être qui eût osé parler en faveur de l’accusé, était hors du royaume. Mortimer avait fait savoir qu’il n’engagerait aucune poursuite contre les complices de Kent, ecclésiastiques ou non, si celui-ci était condamné. Trop d’entre les barons se trouvaient, à un titre quelconque, compromis ; ils abandonnèrent – et même Norfolk, propre frère de l’accusé – le second prince du sang à la rancune du comte des Marches. Une victime expiatoire, en somme. Et bien que Kent, s’humiliant devant l’assemblée et reconnaissant son aberration, eût offert d’aller porter sa soumission au roi, en chemise, pieds nus et la corde au cou, les Lords, à regret, rendirent la sentence qu’on attendait d’eux. 
  Pour apaiser leur conscience, ils chuchotaient : 
  — Le roi va le gracier ; le roi usera de son pouvoir de grâce… 
  Il n’était pas vraisemblable qu’Édouard III fît décapiter son oncle, pour une action coupable certes, mais où la légèreté avait sa part, et où la provocation n’était que trop évidente. Beaucoup qui avaient voté la mort se proposaient d’aller, le lendemain, demander la grâce. Les Communes, elles, refusèrent de ratifier la sentence des Lords ; elles réclamaient un supplément d’enquête. Mais Mortimer, aussitôt acquis le vote de la Chambre Haute, courut au château où la reine Isabelle était à son dîner. 
  — C’est fait, lui dit-il ; nous pouvons envoyer Edmond au billot. Mais nombre de nos faux amis escomptent que votre fils le sauvera de la peine suprême. Aussi je vous conjure d’agir sans retard. 
  Ils avaient pris soin d’occuper le jeune roi pour toute la journée par une réception au collège de Winchester, l’un des plus anciens et des plus réputés d’Angleterre. 
  — Le gouverneur de la ville, ajouta Mortimer, exécutera votre ordre, ma mie, aussi bien que s’il venait du roi. 
  Isabelle et Mortimer se regardèrent dans les yeux ; ils n’en étaient plus à un crime près, ni à un abus de pouvoir. La Louve de France signa l’ordre de décapiter sur-le-champ son beau-frère et cousin germain. Edmond de Kent fut à nouveau extrait de son cachot et, en chemise, les mains liées, conduit, sous escorte d’un petit détachement d’archers, dans une cour intérieure du château. Là il resta une heure, deux heures, trois heures, sous la pluie, tandis que le jour tombait. Pourquoi cette interminable attente devant le billot ? Il passait par des alternances d’abattement et de folle espérance. Le roi son neveu était sans doute en train de sceller l’ordonnance de pardon. Cette station tragique était le châtiment qu’on imposait au condamné pour mieux lui inspirer le repentir et mieux lui faire apprécier la magnanimité de la clémence. Ou bien il y avait troubles et émeutes ; le peuple peut-être s’était soulevé. Ou peut-être Mortimer venait-il d’être assassiné. Kent priait Dieu, et soudain se mettait à sangloter d’angoisse. Il grelottait sous sa chemise trempée ; la pluie ruisselait sur le billot et sur le casque des archers. Quand donc ce supplice allait-il finir ? La seule explication qui ne pût se présenter à l’esprit du comte de Kent, c’était qu’on cherchait un bourreau, à travers tout Winchester, et qu’on n’en trouvait pas. Celui de la ville, sachant que les Communes rejetaient la sentence et que le roi n’avait pu se prononcer, refusait obstinément d’exercer son office sur un prince royal. Ses aides se solidarisaient avec lui ; ils préféraient perdre leur charge. On s’adressa aux officiers de la garnison pour qu’ils eussent à désigner un de leurs hommes, à moins que ne se proposât un volontaire auquel serait donnée grasse rémunération. Les officiers eurent un mouvement de dégoût. Ils voulaient bien maintenir l’ordre, monter la garde autour du Parlement, accompagner le condamné jusqu’au lieu d’exécution ; mais il ne fallait pas leur demander plus, ni à eux ni à leurs soldats. Mortimer entra dans une froide et féroce colère contre le gouverneur. 
  — Ne tenez-vous pas en vos prisons quelque meurtrier, faussaire ou brigand, qui veuille la vie sauve en échange ? Allons, hâtez-vous, si vous ne voulez vous-même finir en geôle ! 
  En visitant les cachots, on découvrit enfin l’homme souhaité ; il avait volé des objets d’église et devait être pendu la semaine suivante. On lui remit la hache, mais il exigea d’avoir le visage masqué. La nuit était venue. À la lueur des torches, combattue par l’averse, le comte de Kent vit s’avancer son exécuteur et comprit que ses longues heures d’espérance n’avaient été qu’une ultime et dérisoire illusion. Il poussa un cri affreux ; il fallut l’agenouiller de force devant le billot. Le bourreau d’occasion était plus peureux que cruel, et tremblait davantage que sa victime. Il n’en finissait pas de lever la hache. Il manqua son coup, et le fer glissa sur les cheveux. Il dut s’y reprendre à quatre fois, frappant dans une écœurante bouillie rouge. Les vieux archers, alentour, vomissaient. Ainsi mourut, avant d’avoir trente ans, le comte Edmond de Kent, prince plein de grâce et de naïveté. Et un voleur de ciboire fut rendu à sa famille. 
  Quand le jeune roi Édouard III revint d’avoir ouï une longue dispute en latin sur les doctrines de maître Occam, on lui apprit que son oncle avait été décapité. 
  — Sans mon ordre ? dit-il. Il fit appeler Lord Montaigu qui ne le quittait guère depuis l’hommage d’Amiens, et dont il avait pu à diverses reprises constater la loyauté. 
  — My Lord, lui demanda-t-il, vous étiez au Parlement ce jour. J’aimerais savoir la vérité…

Demain "Le lis et le lion" 3ème partie " ch 2 - "La hache de Nottingham"

mardi 24 septembre 2019

Le lis et le lion - 2ème partie - ch 9 - "Le salaire des crimes"

IX 
LE SALAIRE DES CRIMES



  Béatrice attendit que tous les serviteurs fussent endormis. Elle s’approcha du lit de Mahaut, souleva le rideau de tapisserie qu’on fermait pour la nuit. La veilleuse pendue au ciel de lit dispensait une faible lueur bleutée. Béatrice était en chemise et tenait une cuiller à la main. « Madame, vous avez oublié de prendre votre pâte de coings… » Mahaut, somnolente, et dont les sens luttaient entre la fureur et la fatigue, dit simplement : 
  — Ah oui… tu es une bonne fille d’y avoir pensé. 
  Et elle avala le contenu de la cuiller. Deux heures avant l’aurore, elle réveilla son monde à grands appels et fracas de sonnette. On la trouva vomissant au-dessus d’un bassin que Béatrice lui tendait. Thomas le Miesier et Guillaume du Venat, ses physiciens, aussitôt appelés, se firent conter par le menu la journée de la veille et donner le détail de ce que la comtesse avait mangé ; ils conclurent sans peine à une forte indigestion accompagnée d’un flux de sang causé par le mécontentement. 
  On envoya chercher le barbier Thomas qui, pour les quinze sols habituels, saigna la comtesse, et la dame Mesgnière, l’herbière du Petit Pont, fournit un clystère aux herbes [16] . Béatrice prit prétexte d’aller chercher un électuaire chez maître Palin, l’épicier, pour s’échapper dans la soirée et rejoindre Robert à trois porches de chez Mahaut, dans la maison Bonnefille. 
  — C’est chose faite, lui dit-elle. 
  — Elle est morte ? s’écria Robert. 
  — Oh ! non… elle va souffrir longuement ! dit Béatrice avec un noir éclat dans le regard. Mais il faudra être prudents, Monseigneur, et nous voir moins souvent ces temps-ci. 
  Mahaut mit un mois à mourir. Béatrice, soir après soir, pincée après pincée, la poussait vers la tombe, et ceci d’autant plus impunément que Mahaut n’avait confiance qu’en elle et ne prenait les remèdes que de sa main. Après les vomissements qui durèrent trois jours, elle fut atteinte d’un catarrhe de la gorge et des bronches ; elle n’avalait qu’avec une extrême douleur. Les physiciens déclarèrent qu’elle avait été saisie de froid pendant son indigestion. Puis, quand le pouls commença de faiblir, on pensa l’avoir trop saignée ; ensuite sa peau sur tout le corps se couvrit de boutons et de pustules. 
  Prévenante, attentive, toujours présente, et montrant cette humeur égale et souriante si précieuse aux malades, Béatrice se délectait à contempler les écœurants progrès de son œuvre. Elle n’allait presque plus retrouver Robert ; mais le souci de chercher chaque jour dans quel aliment ou quel remède elle glisserait le poison lui procurait un suffisant plaisir. Lorsque Mahaut vit ses cheveux tomber, par touffes grises comme du foin mort, alors elle se sut perdue. 
  — On m’a enherbée, dit-elle tout angoissée à sa demoiselle de parage. 
  — Oh ! Madame, Madame, ne prononcez point ces mots. C’est chez le roi que vous avez fait votre dernier dîner, avant d’être malade. 
  — Eh ! c’est bien à cela que je pense, dit Mahaut. 
  Elle demeurait coléreuse, emportée, houspillant ses physiciens qu’elle accusait d’être des ânes. Elle ne donnait pas signe de se rapprocher de la religion, et accordait plus de souci aux affaires de son comté qu’à celles de son âme. 
  Elle dicta une lettre à sa fille : « Si je venais à trépasser, je vous commande aussitôt de vous rendre auprès du roi et d’exiger de lui rendre l’hommage pour l’Artois avant que Robert ait rien pu tenter… » 
  Les maux qu’elle endurait ne lui faisaient nullement penser aux souffrances qu’elle avait naguère infligées à autrui ; elle restait jusqu’à la fin une âme égoïste et dure, où même l’approche de la mort ne faisait apparaître aucune ressource de repentir ni d’humaine compassion. Il lui sembla toutefois nécessaire de se confesser d’avoir tué deux rois, ce qu’elle n’avait jamais avoué à ses confesseurs ordinaires. Elle choisit pour cela de faire appeler un Franciscain obscur. Quand le moine sortit, tout pâle, de la chambre, il fut pris en charge par deux sergents qui avaient ordre de le conduire au château d’Hesdin. Les instructions de Mahaut furent mal comprises ; elle avait dit que le moine devait être gardé à Hesdin jusqu’à son trépas ; le gouverneur du château crut qu’il s’agissait du trépas du moine et on le jeta dans une oubliette. Ce fut le dernier crime, involontaire celui-là, de la comtesse Mahaut. 
  Enfin la malade fut saisie d’atroces crampes qui se manifestèrent d’abord aux orteils, puis dans les mollets ; puis ce furent les avant-bras qui se durcirent. La mort montait. Le 27 novembre, des chevaucheurs partirent, vers le couvent de Poissy où résidait alors la reine Jeanne la Veuve, vers Bruges, pour prévenir le comte de Flandre, et trois à la suite, dans le cours de la journée, pour Saint-Germain où séjournait le roi en compagnie de Robert d’Artois. 
  Chacun des chevaucheurs dirigés vers Saint-Germain semblait à Béatrice le porteur d’un message d’amour adressé à Robert : la comtesse Mahaut avait reçu les sacrements, la comtesse ne pouvait plus parler, la comtesse était au bord de trépasser… Profitant d’un moment où elle se trouvait seule auprès de l’agonisante, Béatrice se pencha vers la tête chauve, vers la face pustuleuse qui ne paraissait plus vivre que par les yeux, et prononça doucement : 
  — Vous avez été empoisonnée, Madame… par moi… et pour l’amour que j’ai de Monseigneur Robert. 
  La mourante eut un regard d’incrédulité d’abord, puis de haine ; en cet être d’où l’existence fuyait, le dernier sentiment fut le désir de tuer. Oh ! non, elle n’avait à regretter aucun de ses actes ; elle avait eu bien raison d’être méchante puisque le monde n’est peuplé que de méchants ! La pensée qu’elle recevait là, à l’ultime minute, le salaire de ses crimes, ne l’effleura même pas. C’était une âme sans rachat. 
  Quand sa fille arriva de Poissy, Mahaut lui désigna Béatrice d’un doigt raide et froid qui ne pouvait presque plus bouger ; sa lèvre se contracta ; mais sa voix ne put sortir, et elle rendit la vie dans cet effort. Aux obsèques qui eurent lieu le 30 novembre, à Maubuisson, Robert eut un maintien pensif et sombre qui surprit. Sa manière eût été davantage d’afficher un air de triomphe. Pourtant son attitude n’était pas feinte. À perdre un ennemi contre lequel on s’est battu vingt ans, on éprouve une sorte de dépouillement. La haine est un lien très fort qui laisse, en se rompant, quelque mélancolie. 
  Obéissant aux dernières volontés de sa mère, la reine Jeanne la Veuve, dès le lendemain, demandait à Philippe VI que le gouvernement de l’Artois lui fût remis. Avant de répondre, Philippe VI tint à s’en expliquer très franchement avec Robert : 
  — Je ne puis faire autrement que de déférer à la requête de ta cousine Jeanne, puisque d’après les traités et jugements elle est l’héritière légitime. Mais c’est un consentement de pure forme que je vais donner, et provisoire, jusqu’à ce que nous parvenions à un règlement ou bien que le procès ait lieu… Je t’engage à m’adresser au plus tôt ta propre requête. Ce que Robert s’empressa de faire, par une lettre ainsi rédigée : « Mon très cher et redouté Seigneur, comme je, Robert d’Artois, votre humble comte de Beaumont, ai été longtemps déshérité contre droits et contre toute raison, par plusieurs malices, fraudes et cautèles, de la comté d’Artois, laquelle m’appartient et doit m’appartenir par plusieurs causes bonnes, justes, de nouveau venues à ma connaissance, ainsi vous requiers humblement qu’en mon droit vous me vouliez ouïr… » 
  La première fois que Robert revint à la maison Bonnefille, Béatrice crut lui servir un plat de choix en lui faisant le récit, heure par heure, des derniers moments de Mahaut. Il écouta, mais sans témoigner aucun plaisir. 
  — On dirait que tu la regrettes, dit-elle. 
  — Non point, non point, répondit Robert, pensivement, elle a bien payé… 
  Son esprit était déjà tourné vers le prochain obstacle. 
  — À présent je puis être dame de parage chez toi. Quand vais-je entrer en ton hôtel ? 
  — Quand j’aurai l’Artois, répondit Robert. Fais en sorte de rester auprès de la fille de Mahaut ; c’est elle, maintenant, qu’il me faut écarter de ma route. 
  Lorsque Madame Jeanne la Veuve, retrouvant un goût des honneurs qu’elle n’avait plus éprouvé depuis la mort de son époux Philippe le Long, et libérée, enfin, à trente-sept ans, de l’étouffante tutelle maternelle, se déplaça en grand appareil pour aller prendre possession de l’Artois, elle fit halte à Roye-en-Vermandois. Là, elle eut envie de boire un gobelet de vin claret. Béatrice d’Hirson dépêcha l’échanson Huppin à en quérir. Huppin était plus attentif aux yeux de Béatrice qu’aux devoirs de son service ; depuis quatre semaines il languissait d’amour. Ce fut Béatrice qui apporta le gobelet. Comme elle était cette fois pressée d’en finir, elle n’usa pas d’arsenic mais de sel de mercure. Et le voyage de Madame Jeanne s’arrêta là. 
  Ceux qui assistèrent à l’agonie de la reine veuve racontèrent que le mal la saisit vers le milieu de la nuit, que le venin lui coulait par les yeux, la bouche et le nez, et que son corps devint tout taché de blanc et de noir. Elle ne résista pas deux jours, n’ayant survécu que deux mois à sa mère. Alors la duchesse de Bourgogne, petite-fille de Mahaut, réclama la comté d’Artois.

Demain "Le lis et le lion" -3ème partie - "Les déchéances" ch 1 "Le complot du fantôme"


lundi 23 septembre 2019

Le lis et le lion - 2ème partie - ch 8 - Retour à Maubuisson

VIII 
RETOUR À MAUBUISSON


  Il arrive que toute une machination longuement ourdie soit compromise dès l’origine par une faille de raisonnement. Robert s’aperçut soudain que les catapultes qu’il avait si bien montées pouvaient se casser net au moment de tirer, faute de sa part d’avoir songé à un ressort premier. Il avait certifié au roi son beau-frère, et juré solennellement sur les Écritures, que ses titres d’héritage existaient ; il avait fait établir des lettres aussi semblables que possible aux documents disparus ; il avait provoqué de nombreux témoignages pour étayer la validité de ces écrits. Toutes les chances semblaient donc rassemblées pour que ses preuves fussent agréées sans discussion. Mais il existait une personne qui savait, elle, indubitablement, que les actes étaient faux : Mahaut d’Artois, puisqu’elle avait brûlé les vrais actes, ceux d’abord des registres de Paris, dérobés quelque vingt ans plus tôt grâce à des complaisances dans l’entourage de Philippe le Bel, et puis, tout récemment, les copies récupérées dans le coffre de Thierry d’Hirson. Or, si un faux peut passer pour authentique aux yeux de gens favorablement prévenus et qui n’ont jamais eu connaissance des originaux, il n’en va pas de même pour qui est averti de la falsification. Certes, Mahaut n’irait pas déclarer : « Ces pièces sont mensongères parce que j’ai jeté au feu les bonnes » ; mais, sachant les pièces frauduleuses, elle allait tout mettre en œuvre pour le démontrer ; on pouvait sur ce point lui faire confiance ! 
  L’arrestation des mesquines de la Divion constituait une alerte probante. Trop de personnes déjà avaient participé à la fabrication pour qu’il ne s’en trouvât pas quelqu’une capable de trahir par peur, ou par appât du gain. Si une erreur s’était glissée, comme le malheureux « 1322 » à la place de « 1302 » dans la lettre lue à Reuilly, Mahaut ne manquerait pas de la déceler. Les sceaux pouvaient sembler parfaits mais Mahaut en exigerait le contre-examen minutieux. Et puis, le feu comte Robert II avait, comme tous les princes, l’habitude de faire mentionner dans ses actes officiels le nom du clerc qui les avait écrits. Évidemment, pour les fausses lettres, on s’était gardé de cette précision. Or, telle omission sur une seule pièce pouvait passer, mais sur quatre qu’on allait présenter ? Mahaut aurait beau jeu à faire ouvrir les registres d’Artois : « Comparez, dirait-elle, et parmi toutes les lettres scellées par mon père, cherchez donc la main d’un de ses clercs qui ressemble à ces écritures là ! » Robert en était venu à la conclusion que ses pièces, qui avaient en son esprit valeur de vérité, ne pouvaient être utilisées que lorsque la personne qui avait fait disparaître les originaux aurait elle-même disparu. Autrement dit, son procès n’était gagné qu’à la condition que Mahaut fût morte. 
  Ce n’était plus un souhait mais une nécessité. 
  — Si Mahaut venait à trépasser, dit-il un jour à Béatrice d’un air songeur, les deux mains sous la tête et regardant le plafond de la maison Bonnefille… oui, si elle trépassait, je pourrais fort bien te faire entrer en mon hôtel comme dame de parage de mon épouse… Puisque je recueillerais l’héritage d’Artois, on comprendrait que je reprenne certaines gens de la maison de ma tante. Et ainsi je pourrais t’avoir toujours auprès de moi… 
  L’hameçon était gros, mais lancé vers un poisson qui avait la bouche ouverte. Béatrice n’entretenait pas de plus douce espérance. Elle se voyait habitant l’hôtel de Robert, y tramant ses intrigues, maîtresse d’abord secrète, puis avouée, car ce sont là choses que le temps installe… Et qui sait ? Madame de Beaumont, comme toute créature humaine, n’était pas éternelle. Certes, elle avait sept ans de moins que Béatrice et jouissait d’une santé qui semblait excellente ; mais quel triomphe, justement, pour une femme plus âgée, de supplanter une cadette ! Est-ce qu’un envoûtement bien accompli ne pourrait pas, d’ici quelques années, faire de Robert un veuf ? L’amour ôte tout frein à la raison, toute limite à l’imagination. Béatrice se rêvait par moments comtesse d’Artois, en manteau de pairesse… Et si le roi, comme cela pouvait aussi survenir, trépassait, et que Robert devînt régent ? En chaque siècle, il existe des femmes petitement nées qui se haussent ainsi jusqu’au premier rang, par le désir qu’elles inspirent à un prince, et parce qu’elles ont des grâces de corps et une habileté de tête qui les rendent supérieures, par droit naturel, à toutes les autres. 
  Les dames empérières de Rome et de Constantinople, à ce que racontaient les romans des ménestrels, n’étaient pas toutes nées sur les marches d’un trône. Dans la société des puissants de ce monde, c’est allongée qu’une femme s’élève le plus vite… Béatrice mit, pour se laisser ferrer, juste le temps nécessaire à bien s’assurer prise sur celui qui la voulait prendre. Il fallut que Robert, pour la convaincre, s’engageât assez, et qu’il lui eût dix fois certifié qu’elle entrerait à l’hôtel d’Artois, et les titres et prérogatives dont elle jouirait, et quelle terre lui serait donnée… Oui, alors, peut-être, elle pouvait indiquer un envoûteur qui, par image de cire bien travaillée, aiguilles plantées et conjurations prononcées, ferait œuvre nocive sur Mahaut. 
  Mais encore Béatrice feignait d’être traversée d’hésitations, de scrupules ; Mahaut n’était-elle pas sa bienfaitrice et celle de toute la famille d’Hirson ? Agrafes d’or et fermaux de pierreries bientôt s’accrochèrent au cou de Béatrice ; Robert apprenait les usages galants. Caressant de la main le bijou qu’elle venait de recevoir, Béatrice disait que, si l’on voulait que l’envoûte réussît, le plus sûr et le plus rapide moyen consistait à prendre un enfant de moins de cinq ans auquel on faisait avaler une hostie blanche, puis de trancher la tête de l’enfant et d’en égoutter le sang sur une hostie noire que l’on devait ensuite, par quelque subterfuge, faire manger à l’envoûté. Un enfant de moins de cinq ans, cela requérait-il grand-peine à trouver ? Combien de familles pauvres, surchargées de marmaille, eussent consenti à en vendre un ! 
  Robert faisait la grimace ; trop de complications pour un résultat bien incertain. Il préférait un bon poison, bien simple, qu’on administre et qui fait son œuvre. Béatrice enfin sembla se laisser fléchir, par dévouement à ce diable qu’elle adorait, par impatience de vivre auprès de lui, à l’hôtel d’Artois, par espérance de le voir plusieurs fois le jour. Pour lui, elle serait capable de tout… 
  Elle s’était déjà, depuis une semaine, procuré telle provision d’arsenic blanc qu’elle eût pu exterminer le quartier, lorsque Robert crut triompher en lui faisant accepter cinquante livres pour en acquérir. Il fallait maintenant attendre une occasion favorable. Béatrice représentait à Robert que Mahaut était entourée de physiciens qui accouraient au moindre malaise de Madame ; les cuisines étaient surveillées, les échansons diligents… L’entreprise n’était pas facile. 
  Et puis, soudain, Robert changea d’avis. Il avait eu un long entretien avec le roi. Philippe VI, au vu du rapport des commissaires qui avaient si bien travaillé sous la direction du plaignant, et plus que jamais convaincu du bon droit de son beau-frère, ne demandait qu’à servir ce dernier. Afin d’éviter un procès d’une conclusion si certaine, mais dont le retentissement ne pouvait être que déplaisant pour la cour et tout le royaume, il avait résolu de convoquer Mahaut et de la convaincre de renoncer à l’Artois. 
  — Elle n’acceptera jamais, dit Béatrice, et tu le sais aussi bien que moi, Monseigneur… 
  — Essayons toujours. Si le roi parvenait à lui faire entendre raison, ne serait-ce pas la meilleure issue ? 
  — Non… la meilleure issue c’est le poison. 
  Car l’éventualité d’un règlement amiable n’arrangeait nullement les affaires de Béatrice ; son entrée à l’hôtel de Robert se trouvait reculée. Béatrice devrait rester dame de parage de la comtesse jusqu’à ce que celle-ci s’éteignît, Dieu savait quand ! C’était elle à présent qui voulait presser les choses ; les obstacles, les difficultés par elle-même soulevées, ne l’effrayaient plus. 
  L’occasion favorable ? Elle en avait plusieurs chaque jour, ne fût-ce que lorsqu’elle portait à la comtesse Mahaut ses tisanes ou ses médecines… 
  — Mais puisque le roi la convie dans trois jours à Maubuisson ? insistait Robert. 
  Les deux amants en convinrent de la sorte : ou bien Mahaut acceptait la proposition royale de se démettre de l’Artois, et alors on lui laisserait la vie ; ou bien elle refusait et, dans ce cas, le jour même Béatrice lui administrerait le poison. Quelle meilleure opportunité pouvait-on saisir ? Mahaut prise de malaise en sortant de la table du roi ! Qui donc oserait soupçonner ce dernier de l’avoir fait assassiner, ou même le soupçonnant, oserait le dire ? 
  Philippe VI avait proposé à Robert d’être présent à l’entrevue de conciliation ; mais Robert refusa. 
  — Sire mon frère, vos paroles auront plus d’effet si je ne suis point là ; Mahaut me hait beaucoup, et ma vue risquerait de l’entêter plutôt que de l’encourager à se soumettre. 
  Il pensait cela sérieusement, mais en outre il voulait, par son absence, se dérober à toute éventuelle accusation. Trois jours plus tard, le 23 octobre, la comtesse Mahaut, cahotée dans sa grande litière toute dorée et décorée des armes d’Artois, avançait sur la route de Pontoise. Son seul enfant survivant, la reine Jeanne, veuve de Philippe le Long, était du voyage. Béatrice se tenait en face de sa maîtresse sur un tabouret de tapisserie. 
  — Que croyez-vous, Madame… que le roi vous veuille proposer ? disait Béatrice. Si c’est un accommodement… souffrez que je vous donne mon conseil… je vous engage à refuser. Je vous aurai avant peu toutes bonnes preuves contre Monseigneur Robert. La Divion est prête, cette fois, à nous livrer de quoi le confondre. 
  — Que ne l’amènes-tu un peu, cette Divion qui t’est devenue si familière et que je ne vois jamais ? dit Mahaut. 
  — Cela ne se peut, Madame… elle craint pour sa vie. Si Monseigneur Robert l’apprenait, elle n’entendrait pas messe le matin suivant. Moi-même elle ne me vient visiter que de nuit à la maison Bonnefille… et toujours escortée de plusieurs valets qui la gardent. Mais refusez fortement, Madame, refusez ! 
  Jeanne la Veuve, en robe blanche, regardait défiler le paysage et se taisait. Ce fut seulement quand les toits aigus de Maubuisson apparurent au loin, par-dessus les masses rousses de la forêt, qu’elle ouvrit la bouche pour dire : 
  — Vous rappelez-vous, ma mère, il y a quinze ans… 
  Il y avait quinze ans que, sur ce même chemin, en robe de bure et la tête rasée, elle hurlait son innocence dans le chariot noir qui l’emmenait vers Dourdan. Un autre chariot noir emmenait sa sœur Blanche et sa cousine Marguerite de Bourgogne vers Château-Gaillard. Quinze ans ! Elle avait été graciée, elle avait retrouvé la tendresse de son époux. Marguerite était morte. Louis X était mort… 
  Jamais Jeanne n’avait posé de questions à Mahaut sur les conditions de la disparition de Louis Hutin et du petit Jean I er… Et Philippe le Long était devenu roi, pour six ans, et il était mort à son tour. Il semblait à Jeanne qu’elle eût vécu trois vies distinctes ; la première se terminait, loin dans le passé, avec l’atroce journée de Maubuisson ; dans la seconde, elle était couronnée reine de France à Reims, auprès de Philippe ; et puis, dans sa troisième vie, elle devenait cette veuve, entourée d’égards mais éloignée du pouvoir, et assise en ce moment dans la grande litière. Trois vies ; et l’étrange impression d’avoir été trois personnes différentes qui avaient peine à concorder. Sa propre continuité, elle ne la ressentait que par la présence de cette mère imposante, autoritaire, qui l’avait toujours dominée, et à laquelle, depuis l’enfance, elle craignait d’adresser la parole. Mahaut elle aussi se souvenait… 
  — Et toujours à cause de ce mauvais Robert, dit-elle ; c’est lui qui avait tout manège avec cette chienne d’Isabelle dont on me dit que les affaires ne vont pas fort pour l’heure, non plus que celles du Mortimer dont elle est la putain. Ils seront tous châtiés un jour ! 
  Chacune suivait sa propre pensée. 
  — À présent j’ai des cheveux… mais j’ai des rides, murmura la reine veuve. 
  — Tu auras l’Artois, ma fille, dit Mahaut en lui posant la main sur le genou. 
Béatrice contemplait la campagne et souriait aux nuages. 
  Philippe VI reçut Mahaut courtoisement, mais non sans quelque hauteur, et parla comme il sied à un roi. Il voulait la paix entre ses grands barons ; les pairs, soutiens de la couronne, ne devaient point donner l’exemple de la discorde ni s’offrir au déshonneur public. 
  — Je ne veux point juger de ce qui s’est accompli sous les précédents règnes, dit Philippe comme s’il jetait un voile d’indulgence sur les agissements anciens de Mahaut. C’est sur l’état présent que je veux statuer. Mes commissaires ont achevé leur besogne ; les témoignages, ma cousine, ne vous sont guère favorables, je ne vous le peux celer. Robert va produire ses pièces… 
  — Témoignages payés et travaux de faussaires… grommela Mahaut. 
  Le repas eut lieu dans la grande salle, celle-là même où autrefois Philippe le Bel avait jugé ses trois brus. « Tout le monde doit y penser », se disait la reine Jeanne la Veuve ; et elle en avait l’appétit coupé. Or, à l’exception de sa mère et d’elle-même, personne ne songeait plus à cet événement lointain dont presque tous les témoins déjà avaient disparu. Tout à l’heure, peut-être, à l’issue du dîner, un vieil écuyer dirait à un autre : 
  — Vous rappelez-vous, messire, nous étions là, quand Madame Jeanne monta dans le chariot… et voilà qu’elle revient en reine douairière… 
  Et le souvenir s’effacerait aussitôt qu’évoqué. C’est une erreur commune à tous les humains que de croire que leur prochain accorde à leur personne autant d’importance qu’ils lui en attachent eux-mêmes ; les autres, sauf s’ils ont un intérêt particulier à s’en souvenir, oublient vite ce qui nous est arrivé ; et si même ils n’ont pas oublié, leur souvenir ne revêt pas la gravité que nous imaginons. En un autre lieu peut-être Mahaut se fût montrée plus accessible aux propositions de Philippe VI. Monarque qui se voulait arbitre, il cherchait l’accommodement. Mais Mahaut, parce qu’elle était à Maubuisson, et que toutes ses haines s’en trouvaient ravivées, ne se sentait pas en humeur de céder. Elle ferait condamner Robert comme faussaire, elle prouverait qu’il était parjure, c’était là son unique pensée. 
  Obligée de mesurer ses paroles, elle mangeait énormément, par compensation, engloutissant tout ce qu’on lui présentait au plat, et vidant son hanap aussitôt que rempli. La colère autant que le vin lui empourprait le visage. Le roi n’était-il pas en train de lui conseiller, tout bonnement, d’abandonner son comté à Robert, celui-ci s’engageant à verser à sa tante quarante mille livres l’an ? 
  — Je me fais fort, disait Philippe, d’obtenir là-dessus l’agrément de votre neveu. Mahaut pensa : « Si Robert en est à me faire proposer cela par son beau-frère, c’est donc bien qu’il n’est pas très assuré de ses titres et qu’il préfère payer une rente de quarante mille livres l’année plutôt que de montrer ses fausses pièces ! » 
  — Je refuse, Sire mon cousin, dit-elle, de me dépouiller ainsi ; et comme l’Artois m’appartient, votre justice me le conservera. 
  Philippe VI la regarda par-dessus son grand nez. Cette obstination à refuser était peut-être dictée à Mahaut par un souci d’orgueil, ou bien par la crainte, en cédant, d’accréditer les accusations… Philippe suggéra une autre solution : Mahaut gardait son comté, ses titres et droits, sa couronne de pair, pour toute sa vie durant, et elle instituait par-devant le roi, en un acte ratifié par les pairs, son neveu Robert comme héritier de l’Artois. Honnêtement, elle n’avait aucune raison de s’opposer à cet arrangement ; son seul fils lui avait été tôt repris par Dieu ; sa fille ici présente était pourvue d’un douaire royal, et ses petites-filles mariées l’une à la Bourgogne, l’autre à la Flandre, la troisième au Viennois. Mahaut pouvait-elle souhaiter mieux ? Quant à l’Artois, il reviendrait un jour à son destinataire naturel. 
  — Car si votre frère, le comte Philippe, n’était pas mort avant votre père, pouvez-vous nier, ma cousine, que votre neveu, aujourd’hui, serait le tenant de la comté ? Ainsi pour tous deux l’honneur est sauf, et je donne au différend qui vous oppose un juste règlement. 
  Mahaut serra les mâchoires et agita la tête en signe de dénégation. Alors Philippe VI montra quelque irritation et fit hâter le service. Puisque Mahaut en usait ainsi, puisqu’elle lui faisait l’offense de repousser son arbitrage, elle irait au procès… À son gré ! 
  — Je ne vous retiens point à loger, ma cousine, lui dit-il aussitôt les mains lavées ; je ne pense pas que le séjour en ma cour vous soit plaisant. 
  C’était la disgrâce, et clairement signifiée. Avant de reprendre la route, Mahaut alla verser quelques larmes sur la tombe de sa fille Blanche, dans la chapelle de l’abbaye. Elle-même, en ses volontés, avait décidé de se faire enterrer là. 
  — Ah ! Maubuisson, dit-elle, n’est pas une place qui nous aura porté chance. L’endroit ne vaut que pour y dormir morte. 
  Tout le long du trajet de retour, elle ne cessa d’exhaler sa colère. 
  — L’avez-vous entendu, ce grand niais que le mauvais sort nous a baillé pour roi ? Me défaire de l’Artois, tout aisément, à seule fin de lui complaire ! Instituer pour mon héritier ce gros puant de Robert ! Mais la main me sécherait au bout du bras plutôt que de sceller cela ! Faut-il qu’il y ait entre eux long marché de coquinerie et qu’ils se doivent beaucoup l’un à l’autre… Et dire que sans moi, si je n’avais pas si bien déblayé autrefois les avenues du trône… 
  — Ma mère… murmura doucement Jeanne la Veuve. 
  Si elle avait osé exprimer sa pensée, si elle n’avait pas craint d’essuyer une terrible rebuffade, Jeanne eût conseillé à sa mère d’accepter les propositions du roi. Mais cela n’eût servi à rien. 
  — Jamais, répétait Mahaut, jamais ils n’obtiendront cela de moi. Elle venait, sans le savoir, de signer son arrêt de mort, et l’exécuteur était devant elle, dans la litière, qui la regardait à travers des cils noirs. 
  — Béatrice, dit soudain Mahaut, aide-moi un peu à me délacer ; j’ai le ventre qui enfle. 
  La rage lui avait dérangé la digestion. Il fallut arrêter la litière pour que Madame Mahaut allât se soulager les entrailles dans le premier champ. 
  — Ce soir, Madame, dit Béatrice, je vous donnerai de la pâte de coings. 
  En arrivant à Paris dans la nuit, à l’hôtel de la rue Mauconseil, Mahaut se sentait le cœur encore un peu brouillé, mais elle allait mieux. Elle fit un repas maigre et se coucha.

Demain "le  lis et le lion" 2ème partie- ch 9 "Le salaire des crimes"


dimanche 22 septembre 2019

Le lis et le lion - 2ème partie - ch 7 - La maison Bonnefille


VII
LA MAISON BONNEFILLE


  L’évêque Thierry d’Hirson, de son vivant, possédait à Paris, dans la rue Mauconseil, un hôtel jouxte celui de la comtesse d’Artois, et qu’il avait agrandi en achetant la maison d’un de ses voisins nommé Julien Bonnefïlle. Ce fut cette maison, reçue en héritage, que Béatrice proposa à Robert d’Artois comme abri de leurs rencontres. La promesse de s’ébattre en compagnie de la dame de parage de Mahaut, à côté de l’hôtel de Mahaut, dans une maison payée sur les deniers de Mahaut, et qui, de surcroît, gardait le nom de maison Bonnefïlle, il y avait en tout cela de quoi satisfaire le penchant naturel de Robert pour la farce. Le sort organise parfois de ces amusements…
  Néanmoins, Robert, dans les débuts, n’en usa qu’avec une extrême prudence. Bien qu’il fût lui-même propriétaire, dans la même rue, d’un hôtel où il ne résidait pas mais qu’il venait visiter de temps à autre, il préférait ne se rendre à la maison Bonnefïlle que le soir tombé. En ces quartiers proches de la Seine, où les voies étroites étaient encombrées d’une foule dense et lente, un seigneur tel que Robert d’Artois, de stature si reconnaissable et escorté d’écuyers, ne pouvait passer inaperçu. Robert attendait donc la chute du jour. Il se faisait toujours accompagner de Gillet de Nelle et de trois serviteurs, choisis parmi les plus discrets et surtout les plus forts. Gillet était la cervelle de cette garde et les trois valets à poings d’assommeurs se plaçaient aux issues de la maison Bonnefïlle, sans livrée, comme de quelconques badauds.
  Au cours des premières entrevues, Robert refusa de boire le vin aux épices que Béatrice lui offrait. « La donzelle peut bien avoir été chargée de m’enherber », se disait-il. Il ne se dévêtait qu’à regret de son surcot doublé d’une fine maille de fer, et, tout le temps du plaisir, gardait l’œil vers le coffre où il avait posé sa dague. Béatrice se délectait de lui voir pareilles craintes. Ainsi, elle, petite bourgeoise d’Artois, fille non mariée à trente ans passés, et qui avait roulé dans toutes sortes de draps, pouvait inspirer crainte à un tel colosse et un si puissant pair de France ? L’aventure avait pour Béatrice, plus encore que pour Robert, tout le piment de la perversité. Dans la maison de son oncle l’évêque ! Et avec le mortel ennemi de Madame Mahaut à laquelle, pour excuser ses absences, Béatrice devait conter sans cesse de nouvelles fables…
  La Divion était réticente… Elle ne céderait pas d’un coup et ce serait folie que de lui verser forte somme pour laquelle elle pourrait ne vendre qu’un gros mensonge… Non, il fallait la voir souvent, lui extirper, bribe après bribe, les intrigues du mauvais Monseigneur Robert, lui faire livrer le nom des témoins de complaisance, et ensuite vérifier ses dires, aller trouver le sieur Juvigny, au Louvre, ou Michelet Guéroult, le valet du notaire Tesson. Ah ! tout cela n’allait pas sans peine, ni temps, ni monnaie…
  « Il conviendrait, Madame, de donner une pièce d’étoffe à ce clerc, pour sa femme ; sa langue se déliera… M’autorisez-vous à vous prendre quelques livres ? »
  Et le plaisir de regarder Madame Mahaut dans les yeux, de lui sourire, et de penser :
  « Il y a moins de douze heures, je m’offrais toute dépouillée à messire votre neveu ! »
  À voir sa demoiselle de parage tant se dépenser à son service, Mahaut la rabrouait moins, lui montrait de nouveau de l’affection et ne lui ménageait pas les gâteries. Pour Béatrice c’était une occasion doublement exquise que de jouer Mahaut tout en s’appliquant à conquérir Robert. Car on ne saurait prétendre avoir conquis un homme parce qu’on a passé une heure avec lui au même lit, pas plus qu’on n’est le maître d’un fauve parce qu’on l’a acheté et qu’on l’observe à travers les grilles de la cage. La possession ne fait pas le pouvoir. On n’est le maître, vraiment, que lorsqu’on a si bien travaillé le fauve qu’il se couche à la voix, rentre les griffes, et qu’un regard lui sert de barreaux. Les défiances de Robert étaient pour Béatrice comme autant de griffes à limer. En toute sa carrière de chasseresse elle n’avait jamais eu l’occasion de piéger si grand gibier, et réputé si féroce que c’en était proverbe.
  Le jour où Robert consentit à accepter de la main de Béatrice un gobelet de grenache, elle connut sa première victoire. « J’aurais donc pu y mettre du poison, et il l’aurait bu… » Et quand une fois il s’endormit, pareil à l’ogre des fabliaux, alors elle éprouva le sentiment du triomphe. Le géant avait au cou une démarcation nette, là où se fermait la robe ou la cuirasse ; la teinte brique du visage tanné par le grand air s’arrêtait brusquement, et, au-dessous, commençait la peau blanche, tavelée de taches de son et couverte aux épaules de poils roux comme la soie des porcs. Cette ligne semblait à Béatrice la marque toute tracée pour le tranchant d’une hache ou le fil d’un poignard. Les cheveux couleur de cuivre, frisés en rouleaux sur les joues, s’étaient déplacés et laissaient apparaître une oreille petite, délicatement ourlée, enfantine, attendrissante. « On pourrait, pensait Béatrice, dans cette petite oreille, enfoncer un fer jusqu’à la cervelle… »
  Robert se réveilla en sursaut, au bout de quelques minutes, avec inquiétude.
  — Eh bien ! Monseigneur… je ne t’ai pas tué, dit-elle en riant.
  Son rire découvrait une gencive rouge sombre. Comme pour la remercier, il relança au jeu. Il lui fallait avouer qu’elle l’y secondait bien, inventive, sournoise, peu ménagère de soi, jamais rechigneuse, et criant fort sa joie. Robert qui, pour avoir troussé toutes sortes de cottes, soie, lin ou chanvre, se croyait grand maître en ribauderie, devait reconnaître qu’il avait trouvé là plus forte partie.
  — Si c’est au sabbat, ma petite mie, lui disait-il, que tu as appris toutes ces galanteries, on devrait davantage y envoyer pucelles !
  Car Béatrice lui parlait souvent du sabbat et du Diable. Cette fille lente et molle en apparence, ondoyante de démarche, traînante en sa parole, ne révélait qu’au lit sa vraie violence, de même que son discours ne devenait rapide et animé que lorsqu’il s’agissait de démons ou de sorcellerie.
  — Pourquoi donc ne t’es-tu jamais mariée ? lui demandait Robert. Les époux n’ont pas dû manquer à se proposer, surtout si tu leur as donné tel avant-goût du mariage…
  — Parce que le mariage se fait à l’église, et que l’église m’est mauvaise.
  Agenouillée sur le lit, les mains aux genoux, l’ombre au creux du ventre, Béatrice, les cils bien ouverts, disait :
  — Tu comprends, Monseigneur, les prêtres et les papes de Rome et d’Avignon n’enseignent pas la vérité. Il n’y a pas un seul Dieu ; il y en a deux, celui de la lumière et celui des ténèbres, le prince du Bien et le prince du Mal. Avant la création du monde, le peuple des ténèbres s’est révolté contre le peuple de la lumière ; et les vassaux du Mal, pour pouvoir vraiment exister, puisque le Mal est le néant et la mort, ont dévoré une partie des principes du Bien. Et parce que les deux forces du Bien et du Mal étaient en eux, ils ont pu créer le monde et engendrer les hommes où les deux principes sont mêlés et toujours en bataille, et où le Mal dirige, puisque c’est l’élément du peuple d’origine. Et l’on voit bien qu’il y a deux principes puisqu’il y a l’homme et la femme, faits comme toi et comme moi, de manière diverse, poursuivait-elle avec un sourire avide. Et c’est le Mal qui chatouille nos ventres et les pousse à se joindre… Or les gens dans lesquels la nature du Mal est plus forte que la nature du Bien doivent honorer Satan et faire pacte avec lui pour être heureux et triompher en leurs affaires ; et ils ne doivent rien faire pour le Seigneur du Bien qui leur est adverse.
  Cette étrange philosophie, qui puait fortement le soufre, et où traînaient des bribes mal digérées de manichéisme, d’impurs éléments de doctrines cathares, mal transmis et mal compris, avait plus d’adeptes que les gens au pouvoir ne le croyaient. Béatrice ne représentait pas un cas isolé ; mais pour Robert, dont l’esprit n’avait jamais effleuré ce genre de problème, elle entrouvrait les portes d’un monde mystérieux ; il était surtout fort admiratif d’entendre de tels raisonnements dans la bouche d’une femme.
  — Tu as plus de cervelle que je n’aurais cru. Qui donc t’a appris tout cela ?
  — D’anciens Templiers, répondit-elle.
  — Ah ! les Templiers ! Certes, ils connaissaient beaucoup de choses…
  — Vous les avez détruits.
  — Pas moi, pas moi ! s’écria Robert. Philippe le Bel et Enguerrand, les amis de Mahaut… Mais Charles de Valois et moi-même nous étions opposés à leur destruction.
  — Ils sont restés puissants par magie ; tous les maux survenus depuis lors au royaume sont arrivés à cause du pacte que les Templiers ont fait avec Satan, parce que le pape les avait condamnés.
  — Les malheurs du royaume, les malheurs du royaume… disaient Robert peu convaincu. Certains ne sont-ils pas l’œuvre de ma tante plutôt que celle du Diable ? Car c’est elle qui a expédié mon cousin Hutin, et son fils ensuite. N’y aurais-tu pas mis un peu la main ?
  Il revenait souvent sur cette question mais, chaque fois, Béatrice esquivait. Ou bien elle souriait, vaguement, comme si elle n’avait pas entendu ; ou bien elle répondait à côté.
  — Mahaut ne sait pas… elle ne sait pas que j’ai fait pacte avec le Diable… Sûrement elle me chasserait…
  Et elle repartait aussitôt d’un débit rapide sur ses sujets favoris, sur la messe vaine, l’opposé, la négation de la messe chrétienne, qu’on devait célébrer à minuit, dans un souterrain, et près d’un cimetière de préférence. L’idole avait une tête à deux visages ; on se servait d’hosties noires que l’on consacrait en prononçant trois fois le nom de Belzébuth. Si l’officiant pouvait être un prêtre renégat, ou un moine défroqué, cela n’en valait que mieux.
  — Le Dieu d’en haut est failli ; il a promis la félicité et ne donne que malheur aux créatures qui le servent ; il faut obéir au Dieu d’en bas. Tiens, Monseigneur, si tu veux que les pièces de ton procès soient renforcées par le Diable, fais-les traverser d’un fer rouge dans le coin de la feuille, et qu’il y demeure un trou marqué d’un peu de brûlure. Ou bien encore, souille la page d’une petite tache d’encre étalée en forme de croix où la branche du haut finisse comme une main… Je sais comment il faut faire.
  Mais Robert, lui non plus, ne se livrait pas tout à fait ; et bien que Béatrice dût être la première à savoir que les pièces qu’il se targuait de posséder étaient des faux, jamais il ne se serait laissé aller à en convenir.
  — Si tu veux prendre tout pouvoir sur un ennemi et qu’il agisse à sa perte par volonté maligne, lui confia-t-elle un jour, il faut que tu le fasses frotter aux aisselles, au revers des oreilles et à la plante des pieds d’un onguent fait de fragments d’hosties et de poudre d’os d’un petit enfant sans baptême, cela mêlé à du rut d’homme répandu sur le dos d’une femme pendant la messe vaine, et du sang mensuel de cette femme…
  — Je serais plus sûr, répondit Robert, si, à une bonne ennemie que j’ai, on versait la poudre à faire mourir les rats et les bêtes puantes.
  Béatrice feignit de ne pas réagir. Mais l’idée lui fit passer des ondes chaudes sous la peau. Non, il ne fallait pas qu’elle répondît tout de suite à Robert. Il ne fallait pas qu’il sût qu’elle était déjà consentante… Est-il meilleur pacte qu’un crime pour lier à jamais deux amants ? Car elle l’aimait. Elle ne se rendait pas compte que, cherchant à le piéger, c’était elle qui entrait en dépendance. Elle ne vivait plus que pour le moment où elle le rejoignait, pour ne vivre ensuite que de se souvenir et à nouveau d’attendre. Attendre ce poids de deux cents livres, et cette odeur de ménagerie que Robert dégageait, surtout dans l’ébat amoureux, et ce grondement de félin qu’elle lui tirait de la gorge. Il existe plus de femmes qu’on ne pense qui ont le goût du monstre. Les nains de la cour, Jean le Fol et les autres, le savaient bien qui ne pouvaient suffire à leurs conquêtes ! Même une anomalie accidentelle est objet de curiosité et, partant, de désir. Un chevalier borgne par exemple, rien que pour l’envie de soulever le carreau d’étoffe noire qui lui couvre une partie du visage.
  Robert, à sa manière, tenait du monstre. La pluie d’automne s’égouttait sur les toits. Les doigts de Béatrice s’amusaient à suivre les renflements d’une panse gigantesque.
  — D’abord toi, Monseigneur, disait-elle, tu n’as besoin de rien pour obtenir ce que tu veux, ni besoin d’être instruit d’aucune science… Tu es le Diable lui-même. Le Diable ne sait pas qu’il est le Diable…
  Il rêvassait, repu, le menton en l’air, écoutant cela… Le Diable a des yeux qui brûlent comme la braise, d’immenses griffes au bout des doigts pour lacérer les chairs, une langue partagée en deux, et un souffle de fournaise s’échappe de sa bouche. Mais le Diable pouvait avoir aussi le poids et l’odeur de Robert. Elle était amoureuse de Satan. Elle était la femelle du Diable et on ne l’en séparerait jamais…
  Un soir que Robert d’Artois, venant de la maison Bonnefille, rentrait à son hôtel, sa femme lui présenta le fameux traité de mariage, enfin rédigé, et auquel il ne manquait plus que les sceaux. Robert, l’ayant examiné, s’approcha de la cheminée, et, d’un geste négligent, mit le tisonnier dans les braises ; puis, quand la pointe fut rouge, il en troua le coin d’une des feuilles qui se mit à grésiller.
  — Que faites-vous, mon ami ? demanda Madame de Beaumont.
  — Je veux seulement, dit Robert, m’assurer que c’est du bon vélin.
  Jeanne de Beaumont considéra un instant son mari, puis lui dit doucement, presque maternelle :
  — Vous devriez bien, Robert, vous faire couper les ongles… Quelle est cette mode neuve que vous avez de les porter si longs ?

Demain "Le lis et le lion " - 2ème partie - ch.8 - "Retour à maubuisson".

samedi 21 septembre 2019

Le lis et le lion - 2ème partie - ch 6 - Béatrice et Robert

VI 
BÉATRICE ET ROBERT


  Lormet l’avait reçue à la petite porte de l’hôtel, celle qu’empruntaient les fournisseurs, comme si la visiteuse avait été une quelconque fripière ou brodeuse venue livrer une commande. D’ailleurs, vêtue d’une pèlerine de léger drap gris dont le capuchon lui couvrait les cheveux, Béatrice d’Hirson ne se distinguait en rien d’une ordinaire bourgeoise. Elle avait immédiatement reconnu le vieux serviteur personnel de Monseigneur d’Artois ; mais elle n’en avait pas montré d’étonnement, pas plus qu’elle n’en témoignait à traverser les deux cours, les bâtiments de service, et à voir qu’on la conduisait vers les appartements seigneuriaux. Lormet allait devant, le souffle un peu bruyant, et se retournait de temps en temps pour jeter par-dessus l’épaule un regard défiant sur cette fille trop belle, à la démarche glissante et balancée, et qui ne paraissait nullement intimidée. 
  « Qu’ont à faire ici les gens de Mahaut ? bougonnait intérieurement Lormet. Quel plat de sa façon cette gueuse vient-elle cuire à nos fourneaux ? Ah ! Monseigneur Robert est bien imprudent de lui avoir laissé franchir l’huis ! La dame Mahaut sait bien comment agir ; ce n’est pas la plus laide de ses femmes qu’elle lui dépêche ! » 
  Un couloir voûté, une tapisserie, une porte basse qui tourna sur des gonds bien huilés, et Béatrice vit, aux trois murs, saint Georges dardant sa lance, saint Maurice appuyé sur son glaive et saint Pierre tirant ses filets. Monseigneur Robert se tenait debout au milieu de la pièce, les jambes largement écartées, les bras croisés sur le poitrail et le menton posé sur le col. Béatrice abaissa ses longs cils, et se sentit parcourue d’un délectable frémissement de crainte et de satisfaction mêlées. 
  — Vous ne vous attendiez point à me voir, je pense, dit Robert d’Artois. 
  — Oh ! Si, Monseigneur… répondit Béatrice de sa voix lente ; c’était bien vous que j’espérais approcher. 
  Elle avait fait le nécessaire pour cela, et si peu déguisé, pendant une semaine, ses émissaires auprès de la Divion que tout l’hôtel devait être averti. La réponse surprit un peu Robert. 
  — Alors, que venez-vous faire ? M’annoncer la mort de ma tante Mahaut ? 
  — Oh ! non, Monseigneur… Madame Mahaut s’est seulement cassé une dent. 
  — Belle nouvelle, dit Robert, mais qui ne me paraît pas valoir le dérangement. Vous envoie-t-elle en messagère ? Voit-elle qu’elle a perdu sa cause et veut-elle à présent traiter avec moi ? Je ne traiterai pas ! 
  — Oh ! non, Monseigneur… Madame Mahaut ne veut pas traiter puisqu’elle sait qu’elle gagnera. 
  — Elle gagnera ? En vérité ! Contre cinquante-cinq témoins, tous accordés pour reconnaître les vols et tromperies commis à mon endroit ? 
  Béatrice sourit. 
  — Madame Mahaut en aura bien soixante, Monseigneur, pour prouver que vos témoins disent faux, et qui auront été payés le même prix… 
  — Ah ça ! La belle ; est-ce pour me narguer que vous êtes entrée ici ? Les témoins de votre maîtresse ne vaudront rien parce que les miens appuient de bonnes pièces, que je montrerai. 
  — Ah ! vraiment, Monseigneur ? dit Béatrice d’un ton faussement respectueux. Alors c’est que Madame Mahaut se trompe sur la raison de la grande recherche de sceaux qui se fait en Artois, ces temps-ci… pour votre maison. 
  — On recherche des sceaux, dit Robert irrité, parce qu’on recherche toutes pièces anciennes, et que mon nouveau chancelier veille à mettre ordre en mes registres. 
  — Ah ! vraiment, Monseigneur… répéta Béatrice. 
  — Mais ce n’est pas à vous de m’interroger ! C’est moi qui vous demande ce que vous cherchez ici. Vous venez soudoyer mes gens ? 
  — Nul besoin, Monseigneur, puisque je suis parvenue jusqu’à vous. 
  — Mais que me voulez-vous, à la parfin ? s’écria-t-il. 
  Béatrice parcourait la pièce du regard. Elle vit la porte par laquelle elle était entrée, et qui s’ouvrait dans le ventre de la Madeleine. Elle eut un léger rire. 
  — Est-ce par cette chatière que passent toujours les dames que vous recevez ? 
  Le géant commençait à s’énerver. Cette voix traînante, ironique, ce rire bref, ce regard noir qui brillait un instant et s’éteignait aussitôt derrière les longs cils recourbés, tout cela le troublait un peu. 
  « Prends garde, Robert, se disait-il, c’est là garce fameuse et qu’on ne doit pas t’envoyer pour ton bien ! » 
  Il la connaissait de longue date, la demoiselle Béatrice ! Ce n’était pas la première fois qu’elle le provoquait. Il se rappelait comment à l’abbaye de Chaâlis, sortant d’un conseil nocturne autour du roi Charles IV à propos des affaires d’Angleterre, il avait trouvé Béatrice qui l’attendait sous les arches du cloître de l’hôtellerie. Et bien d’autres fois encore… À chaque rencontre, c’était le même regard attaché au sien, le même mouvement onduleux des hanches, le même soulèvement de poitrine. Robert n’était pas homme que la fidélité ligotait ; un tronc d’arbre habillé d’un jupon l’eût fait sortir de sa route. Mais cette fille, qui était à Mahaut et pour toutes besognes, lui avait toujours inspiré la prudence. 
  — Ma belle, vous êtes sûrement bien gueuse, mais peut-être également êtes-vous avisée. Ma tante croit qu’elle gagnera sa cause ; mais vous, l’œil plus ouvert, vous vous dites déjà qu’elle la perdra. Sans doute pensez-vous que le bon vent va cesser de souffler du côté de Conflans, et qu’il serait temps de se faire bien voir de ce Monseigneur Robert dont on a tant médit, auquel on a si grandement nui, et dont la main risque d’être lourde le jour de la vengeance. N’est-ce pas cela ? 
  Il marchait de long en large selon son habitude. Il portait une cotte courte qui lui moulait la panse ; les énormes muscles de sa cuisse tendaient l’étoffe de ses chausses. Béatrice, à travers ses cils, ne cessait de l’observer, depuis la rousse chevelure jusqu’aux souliers. « Comme il doit peser lourd ! » pensait-elle. 
  — Mais on n’acquiert pas mes faveurs par un sourire, sachez-le, continuait Robert. À moins que vous n’ayez grand besoin de monnaie et quelque secret à me vendre ? Je récompense si l’on me sert, mais je suis sans pitié si l’on veut me truffer ! 
  — Je n’ai rien à vous vendre, Monseigneur. 
  — Alors, demoiselle Béatrice, pour votre gouverne et salut, sachez que vous aurez avantage à prendre au large des portes de mon hôtel, quel que soit le prétexte à vous en approcher. Mes cuisines sont bien gardées, mes plats sont éprouvés, mon vin est essayé avant qu’on ne me le verse. 
  Béatrice se passa sur les lèvres la pointe de la langue, comme si elle goûtait une liqueur savoureuse. « Il redoute que je l’empoisonne », se disait-elle. Oh ! qu’elle s’amusait, et qu’elle avait peur à la fois. Et Mahaut, pendant ce temps, qui la croyait occupée à circonvenir la Divion ! Oh ! l’admirable moment ! Béatrice avait l’impression de tenir au creux de sa main plusieurs lacs invisibles et mortels. Encore fallait-il les bien assujettir. Elle rabattit en arrière son capuchon, dénoua le cordon du col et ôta sa pèlerine. Ses cheveux sombres, épais, étaient tordus en tresse autour des oreilles. Sa robe de marbré, fort échancrée sur la poitrine, montrait la naissance généreuse des seins. Robert, qui aimait les femmes plantureuses, ne put s’empêcher de penser que Béatrice avait gagné en beauté depuis leur dernière rencontre. Béatrice étala sa pèlerine sur le dallage de façon qu’elle couvrît la moitié d’un rond. Robert eut un regard de surprise. 
  — Que faites-vous donc là ? 
  Elle ne répondit pas, tira de son aumônière trois plumes noires qu’elle posa sur le haut de la pèlerine, les croisant pour former comme une petite étoile ; puis elle se mit à tourner, décrivant de l’index un cercle imaginaire et murmurant des paroles incompréhensibles. 
  — Mais que faites-vous ? répéta Robert. 
  — Je vous ensorcelle… Monseigneur, répondit tranquillement Béatrice, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, ou tout au moins la chose la plus coutumière pour elle. 
  Robert éclata de rire. Béatrice le regarda et lui prit la main comme pour l’amener à l’intérieur du cercle. La main de Robert se retira. 
  — Vous avez peur, Monseigneur ? dit Béatrice en souriant. 
  Voilà bien la force des femmes ! Quel seigneur eût osé dire au comte Robert d’Artois qu’il avait peur sans recevoir un poing énorme sur la face ou une épée de vingt livres en travers du crâne ? Et voici qu’une vassale, une chambrière, vient rôder autour de son hôtel, se fait conduire jusqu’à lui, occupe son temps à lui conter des sornettes… 
  « Mahaut a perdu une dent… Je n’ai pas de secret à vous vendre… » 
  étend son manteau sur le carrelage et lui déclare en belle face qu’il a peur ! 
  — Vous semblez avoir toujours craint de vous approcher de moi, continua Béatrice. Le jour que je vous vis pour la première fois, il y a bien longtemps, à l’hôtel de Madame Mahaut… quand vous vîntes lui annoncer que ses filles allaient être jugées… peut-être ne vous souvenez-vous pas… déjà, vous vous étiez détourné de moi. Et souventes fois depuis… Non, Monseigneur, ne me faites point croire que vous auriez peur ! 
  Sonner Lormet, lui ordonner d’éloigner cette moqueuse ; n’était-ce pas ce que la sagesse conseillait à Robert, sans perdre davantage de temps ? 
  — Et que cherches-tu, avec ta chape, ton cercle, et tes trois plumes ? demanda-t-il. À faire apparaître le Diable ? 
  — Mais oui, Monseigneur… dit Béatrice. 
  Il haussa les épaules devant cette gaminerie et, par jeu, avança dans le cercle. 
  — Voilà qui est fait, Monseigneur. C’est tout juste ce que je voulais. Parce que c’est vous, le Diable… 
  Quel homme résiste à ce compliment-là ? Robert eut cette fois un vrai rire, un rire de gorge satisfait. Il prit le menton de Béatrice entre le pouce et l’index. 
  — Sais-tu que je pourrais te faire brûler comme sorcière ? 
  — Oh ! Monseigneur… 
  Elle se tenait contre lui, la tête levée vers les larges mâchoires piquées de poils rouges ; elle percevait son odeur de sanglier forcé. Elle était tout émue de danger, de trahison, de désir et de satanisme. Une ribaude, une ribaude bien franche, comme Robert les aimait ! « Qu’est-ce que je risque ? » se dit-il. Il la saisit aux épaules, l’attira contre lui. « C’est le neveu de Madame Mahaut, son neveu qui lui souhaite tant de mal », pensait Béatrice tandis qu’elle perdait souffle contre sa bouche.

Demain "Le li s et le lion " ch 7 - "La maison Bonnefille''

vendredi 20 septembre 2019

Le lis et le lion - 2ème partie - ch 5 - Mahaut et Béatrice


MAHAUT ET BÉATRICE


   — Que le diable vous fasse sécher les entrailles à tous, mauvaises gens que vous êtes ! criait la comtesse Mahaut. Comment ? je fais saisir ces deux femmes, par lesquelles on pouvait tout savoir, et pas plus tôt elles sont prises, voici qu’on les relâche ? 
  La comtesse Mahaut, en son château de Conflans sur la Seine, près de Vincennes, venait d’apprendre, quelques minutes plus tôt, que les deux servantes de la Divion, arrêtées sur son ordre par le bailli d’Arras, avaient été libérées. Sa colère était grande et « les mauvaises gens » auxquels ses malédictions s’adressaient n’étaient représentés pour l’heure que par la seule Béatrice d’Hirson, sa demoiselle de parage, sur laquelle elle déchargeait sa fureur. Le bailli d’Arras était un oncle de Béatrice, un frère cadet de feu l’évêque Thierry. 
  — Ces mesquines, Madame… n’ont été relâchées que sur un ordre du roi, présenté par deux sergents d’armes, répondit calmement Béatrice. 
  — Allons donc ! Le roi se moque bien de deux servantes qui tiennent cuisine dans un faubourg d’Arras ! Elles ont été relâchées sur l’ordre de mon Robert qui a couru chez le roi pour obtenir leur élargissement. A-t-on seulement pris le nom des sergents ? S’est-on assuré qu’ils étaient bien des officiers royaux ? 
  — Ils se nomment Maciot l’Allemant et Jean Le Servoisier, Madame… répondit Béatrice avec la même calme lenteur. 
  — Deux sergents d’armes de Robert ! Je connais ce Maciot l’Allemant ; il est de ceux que mon gueux de neveu emploie à tous ses méchants coups. Et d’abord, comment Robert a-t-il été averti que les servantes de la Divion avaient été prises ? demanda Mahaut en jetant sur sa dame de parage un regard chargé de soupçon. 
  — Monseigneur Robert a gardé beaucoup d’intelligences en Artois… vous ne l’ignorez pas, Madame. 
  — Je souhaite, dit Mahaut, qu’il n’en ait pas trouvé parmi les gens qui me touchent de près… Mais c’est déjà me trahir que de mal me servir, et je suis trahie de toutes parts. Ah ! depuis la mort de Thierry, on dirait que vous n’avez plus de cœur pour moi. Des ingrats ! Je vous ai tous couverts de mes bienfaits ; depuis quinze ans je te traite comme ma propre fille… 
  Béatrice d’Hirson abaissa ses longs cils noirs et regarda vaguement le dallage. Son visage ambré, lisse, aux lèvres bien ourlées, ne trahissait aucun sentiment, ni humilité, ni révolte, simplement une certaine fausseté par cet abaissement des cils extraordinairement longs derrière lesquels s’abritait le regard. 
  — … Ton oncle Denis, dont j’ai fait mon trésorier pour complaire à Thierry, me gruge et me dérobe ! Où sont les comptes des cerises de mon verger qu’il a vendues cet été sur le marché de Paris ? Un jour viendra où j’exigerai contrôle de ses registres ! Vous avez tout, terres, maisons, châteaux achetés avec les profits que vous faites sur moi ! Ton oncle Pierre, un niais, que je nomme bailli, pensant que d’être si sot au moins il me sera fidèle, le voilà qui n’est plus même capable de tenir closes les portes de mes prisons ! On en sort comme on veut, comme d’une auberge ou d’un bordeau ! 
  — Mon oncle pouvait-il refuser, Madame… devant le cachet du roi ? 
  — Et les quatre jours qu’elles ont passés en geôle, qu’ont-elles dit ces servantes de mauvaise putain ? Les a-t-on fait parler ? Ton oncle les a-t-il soumises à la question ? 
  — Mais, Madame, dit Béatrice toujours de la même voix lente, il ne le pouvait sans ordre de justice. Voyez ce qui est advenu à votre bailli de Béthune… 
  D’un geste de sa grande main tavelée, Mahaut balaya l’argument. 
  — Non, vous ne me servez plus avec cœur, dit-elle, ou plutôt vous m’avez toujours mal servie ! 
  Mahaut vieillissait. L’âge marquait son corps de géante ; un rude duvet blanc croissait sur ses joues qui s’empourpraient au moindre mécontentement ; la montée du sang lui découpait alors comme une bavette rouge sur la gorge. 
  Au cours de l’année précédente elle avait connu plusieurs graves altérations de santé. Cette période lui était funeste, de toutes les manières. Depuis son parjure d’Amiens et la constitution de la commission d’enquête, son caractère s’aigrissait, jusqu’à devenir odieux. De plus, son esprit se fatiguait, elle mettait un peu toutes choses sur le même plan. La grêle avait-elle gâté les roses qu’elle faisait cultiver par milliers dans ses jardins, ou bien quelque accident était-il survenu aux machines hydrauliques qui alimentaient les cascades artificielles de son château d’Hesdin ? Sa colère s’abattait, comme tempête, sur les jardiniers, sur les ingénieurs, sur les écuyers, sur Béatrice. 
  — Et ces peintures, faites il n’y a pas dix ans ! criait-elle en montrant les fresques de la galerie de Conflans… Quarante-huit livres parisis, je les ai payées à cet imagier que ton oncle Denis avait fait venir de Bruxelles, et qui m’avait bien garanti qu’il emploierait les couleurs les plus fines! Pas même dix ans, et regarde donc ! L’argent des heaumes se ternit déjà et le bas de l’image est tout écaillé. Est-ce là bon travail honnête, je te le demande ? 
  Béatrice s’ennuyait. La suite de Mahaut était nombreuse, mais composée seulement de gens âgés. Mahaut se tenait à présent assez éloignée de la cour de France qui était toute soumise à l’influence de Robert. Là-bas, à Paris, à Saint-Germain, autour du roi trouvé, c’étaient sans cesse joutes, tournois et fêtes, pour l’anniversaire de la reine, pour le départ du roi de Bohême, ou même sans raison, simplement pour se donner plaisirs. Mahaut n’y allait guère ou ne faisait que de brèves apparitions quand son rang de pair du royaume l’y obligeait. Elle n’était plus d’âge à danser caroles ni d’humeur à regarder les autres se divertir, surtout dans une cour où on la traitait si mal. Elle ne prenait même plus d’agrément à séjourner à Paris, en son hôtel de la rue Mauconseil ; elle vivait retraite entre les hauts murs de Conflans, ou bien à Hesdin qu’elle avait dû remettre en état après les dévastations exercées par Robert en 1316. 
  Tyrannique depuis qu’elle n’avait plus d’amant – le dernier avait été l’évêque Thierry d’Hirson qui se partageait entre elle et la Divion, d’où la haine que Mahaut vouait à cette femme – et redoutant d’être saisie de malaises nocturnes, elle obligeait Béatrice à dormir au bout de sa chambre où stagnaient des odeurs accumulées de vieillesse, de pharmacie et de mangeaille. Car Mahaut dévorait toujours autant, à toute heure saisie des mêmes fringales monstrueuses ; les tentures, les tapis sentaient le civet, la venaison, le brouet à l’ail. De fréquentes indigestions l’obligeaient à appeler mires, physiciens, barbiers et apothicaires ; les potions et bouillons d’herbes succédaient aux viandes marinées. 
  Ah ! où était le bon temps où Béatrice aidait Mahaut à empoisonner les rois ! Béatrice elle-même commençait à ressentir le poids des années. Sa jeunesse s’achevait. Trente-trois ans, c’est l’âge où toutes les femmes, même les plus perverses, contemplent les deux versants de leur vie, songent avec nostalgie aux saisons écoulées, et avec inquiétude aux saisons à venir. Béatrice était toujours belle et s’en assurait dans les yeux des hommes, ses miroirs préférés. Mais elle savait aussi qu’elle ne possédait plus absolument ce teint de fruit doré qui avait fait l’attrait de ses vingt ans ; l’œil très sombre, et qui ne laissait presque pas paraître de blanc entre les cils, était moins brillant au réveil ; la hanche s’alourdissait un peu. C’était maintenant que les jours ne se devaient point perdre. Mais comment, avec cette Mahaut qui l’obligeait à coucher dans sa chambre, comment s’échapper pour rejoindre un amant de rencontre ou pour aller, à minuit, en quelque maison secrète, assister à une messe vaine et trouver, dans les pratiques du sabbat, les épices du plaisir ? 
  — Où es-tu à rêver ? lui cria brusquement la comtesse. 
  — Je ne suis pas à rêver, Madame… répondit-elle en ramenant sur Mahaut son regard coulant ; je songe seulement que vous pourriez avoir meilleure fille que moi pour vous servir… Je pense à me marier. 
  C’était là savante méchanceté dont l’effet se manifesta sans retard. 
  — Beau parti que tu feras ! s’écria Mahaut. Ah ! il sera bien pourvu, celui qui te prendra pour femme et qui pourra rechercher ton pucelage dans le lit de tous mes écuyers, avant que d’aller aussi y gagner ses cornes ! 
  — À l’âge que j’ai, Madame, et où vous m’avez tenue fille pour vous servir… pucelage est plutôt malheur que vertu. C’est de toute façon chose plus commune que les maisons et les biens que j’apporterai à un mari. 
  — Si tu les gardes, ma fille ! Si tu les gardes ! Car ils ont été tondus sur mon dos ! 
  Béatrice sourit, et son regard noir à nouveau se voila. 
  — Oh… Madame, dit-elle avec une extrême douceur, vous n’iriez point retirer vos bienfaits à qui vous a servie en choses si secrètes… et que nous avons accomplies ensemble ? 
  Mahaut la regarda avec haine. Béatrice savait lui rappeler les cadavres royaux qui dormaient entre elles, les dragées du Hutin, le poison sur les lèvres du petit Jean I er… et elle savait aussi comment la scène finirait, par une montée de sang au visage de la comtesse, par la bavette rouge marquée sur son cou bovin. 
  — Tu ne te marieras pas ! Tiens, tiens, vois le mal que tu me fais, à me tenir tête, et sois contente, dit Mahaut en se laissant choir sur un siège. Le sang me monte aux oreilles qui sont toutes sonnantes ; il va falloir encore me faire saigner. 
  — Ne serait-ce, Madame, de manger trop qui vous oblige à vous faire tirer tant de sang ? 
  — Je mangerai ce qui me plaît, hurla Mahaut, et quand il me plaît ! Je n’ai pas besoin d’une ignorante comme toi pour décider ce qui m’est bon. Va me chercher du fromage anglais ! Et du vin ! Et ne tarde pas ! 
  Il ne restait plus de fromage anglais aux resserres ; le dernier arrivage était épuisé. 
  — Qui l’a mangé ? On me vole ! Alors qu’on m’apporte un pâté en croûte ! 
  « Eh oui ! c’est cela. Bourre-toi, et crève ! » pensait Béatrice en déposant le plateau. Mahaut saisit une large tranche, à pleine main, et y mordit. Mais le craquement qu’elle entendit, et qui lui résonna dans le crâne, n’était pas seulement celui de la croûte ; elle venait de se casser une dent, une de plus. Ses yeux, gris et injectés, s’élargirent un peu. Elle demeura immobile quelques instants, la tranche de pâté d’une main, un verre de vin dans l’autre, et la bouche ouverte avec une incisive, rompue au collet, qui s’était mise horizontale, contre la lèvre. Elle posa le verre, détacha sans peine la partie brisée de la dent. Elle mesurait de la langue la place vide sous la gencive, et tâtait la surface râpeuse, blessante de la racine. En même temps, elle contemplait entre ses gros doigts le petit morceau d’ivoire jauni, noir à la brisure, ce fragment d’elle-même qui l’abandonnait. 
  Mahaut releva les yeux parce que Béatrice, devant elle, était en train de pouffer. Les bras croisés sur la taille, les épaules agitées, la demoiselle de parage ne pouvait plus contenir son fou rire. Avant qu’elle ait eu le temps de reculer, Mahaut fut sur elle et la gifla à la volée, par deux fois. Le rire de Béatrice s’arrêta net ; derrière les longs cils, les prunelles noires étincelèrent d’un éclat méchant, puis s’éteignirent aussitôt. Ce soir-là, quand Béatrice aida la comtesse à se dévêtir, il semblait que la paix fût rétablie entre elles. Mahaut, revenue à son obsession, expliquait à Béatrice : 
  — Comprends-tu pourquoi je tenais tant à ce qu’on questionnât ces deux femmes ? Je suis certaine que la Divion aide Robert à fabriquer de fausses pièces, et je voudrais qu’on le prît la main dans le sac. 
  Elle suçait machinalement son chicot que le barbier avait limé. Béatrice, depuis la double gifle, mûrissait un projet. 
  — Puis-je, Madame… vous proposer un conseil ? Accepteriez-vous de l’ouïr ? 
  — Mais oui, ma fille, parle, parle. Je suis vive, j’ai la main leste ; mais j’ai confiance en toi, tu le sais bien. 
  — Eh bien ! Madame, tout le mal vient de l’héritage de mon oncle Thierry… et de ce que vous n’avez point voulu payer ce qu’il laissait à la Divion. Une mauvaise créature, certes, et qui ne méritait pas tant ! Mais vous vous êtes fait là une ennemie qui tenait certains secrets de la bouche de mon oncle… et qui est en train de les vendre à Monseigneur Robert. C’est une chance encore que j’aie pu vider à temps le coffre d’Hirson… où mon oncle serrait certains de vos papiers ! Voyez quel usage en aurait pu faire cette mauvaise femme… Un peu d’argent et de terre que vous lui eussiez donnés… et le bec lui était scellé. 
  — Eh oui ! dit Mahaut, j’ai peut-être eu tort. Mais avoue que cette ribaude qui s’en va se chauffer dans les draps d’un évêque, et se fait encore porter au testament comme si elle était épouse légitime… Eh oui ! j’ai peut-être eu tort… 
  Béatrice aidait Mahaut à ôter sa chemise de jour. La géante levait ses énormes bras, découvrant aux aisselles une triste toison blanche ; la graisse formait bosse sur sa nuque, comme sur l’échine des bœufs ; la mamelle était lourde, affaissée, monstrueuse. 
  « Elle est vieille, pensait Béatrice, elle va mourir… mais quand ? Jusqu’à son dernier jour, je vais vêtir et dévêtir ce vilain corps et user toutes mes nuits auprès… Et lorsqu’elle sera morte, que m’arrivera-t-il ? Monseigneur Robert va sans doute gagner, avec l’appui du roi… La maison de Mahaut sera dispersée… » 
  Quand elle eut passé autour de Mahaut la chemise de nuit, Béatrice reprit : 
  — Si vous faisiez offrir à cette Divion de lui payer le legs qu’elle réclame… et même quelque chose en sus, vous la ramèneriez sans doute dans votre parti ; et, si elle a servi à votre neveu pour de mauvaises besognes, vous pourriez connaître lesquelles… et en tirer avantage. 
  — C’est peut-être sagesse ce que tu dis là, répondit Mahaut. Mon comté vaut bien de dépenser un millier de livres, même pour payer le péché. Mais comment l’approcher, cette catin ? Elle loge à l’hôtel de Robert qui doit la faire de près surveiller… et même la caresser un peu à l’occasion, car il n’a guère de dégoût. Il ne faudrait pas que la démarche fût éventée. 
  — Je m’offre, Madame, à aller la voir et à lui parler. Je suis la nièce de Thierry. Il pourrait m’avoir confié pour elle quelque volonté… 
  Mahaut regarda attentivement le visage calme, presque souriant, de sa demoiselle de parage. 
  — Tu risques gros, dit-elle. Si jamais Robert l’apprend… 
  — Je sais. Madame… je sais ce que je risque ; mais le péril n’est point pour m’effrayer, dit Béatrice en ramenant sur la comtesse, qui s’était couchée, la couverture brodée. 
  — Allons, tu es une bonne fille, dit Mahaut. La joue ne te brûle pas trop ? 
  — Si, Madame, toujours… pour vous servir…

Demain "Le lis et le lion" - 2ème partie ch 6 " Béatrice et Robert"