jeudi 3 décembre 2020

Umberto Eco - Le nom de la Rose - 24/53 - 3ème jour - Vêpres


Le nom de la Rose

Lu par François Berland

24/53

Troisième jour Vêpres


 

Où l’on parle encore avec l’Abbé, Guillaume a plusieurs idées mirobolantes pour déchiffrer l’énigme du labyrinthe, et y réussit de la façon la plus raisonnable. Après quoi, on mange de l’angelot en palette.


L’Abbé nous attendait avec un air sombre et préoccupé. Il avait un document à la main. 

« Je viens de recevoir à l’instant cette lettre de l’abbé de Conques, dit-il. Il me communique le nom de celui à qui Jean a confié le commandement des soldats français, et le soin de la sécurité de la légation. Ce n’est pas un homme d’armes, ce n’est pas un homme de cour, et il sera en même temps un membre de la légation. 

— Rare mariage de différentes vertus, dit Guillaume inquiet. Qui sera-ce ? 

— Bernard Gui, ou Bernard Guidoni, comme il vous plaira de l’appeler. » 

Guillaume éclata en une exclamation de sa propre langue, que je ne compris pas, pas plus que l’Abbé, et ce fut peut-être mieux ainsi pour tous les trois, car le mot que Guillaume émit sifflait d’une façon obscène. 

« La chose ne me plaît pas, ajouta-t-il aussitôt. Bernard a été pendant des années le maillet des hérétiques dans la région de Toulouse et a écrit une Practica of icii inquisitionis heretice pravitatis à l’usage de tous ceux qui devront poursuivre et détruire vaudois, béguins, bougres, fraticelles et dolciniens. 

— Je le sais. Je connais le livre, admirable de doctrine.

 — Admirable de doctrine, admit Guillaume. Il est tout dévoué à Jean qui, au cours des années passées, lui a confié de nombreuses missions dans les Flandres et ici dans la haute Italie. Et même quand il a été nommé évêque en Galicie, on ne l’a jamais vu dans son diocèse et il a continué son activité inquisitoriale. Maintenant je croyais qu’il s’était retiré dans l’évêché de Lodève, mais à ce qu’on dirait, Jean le remet à l’ouvrage et précisément ici dans l’Italie septentrionale. Pourquoi justement Bernard et pourquoi avec la responsabilité des gens d’armes… ? 

— Il y a une réponse, dit l’Abbé, et elle confirme toutes les craintes que je vous exprimais hier. Vous savez bien – même si vous ne voulez pas l’admettre avec moi – que les positions sur la pauvreté de Christ et de l’Église soutenues par le chapitre de Pérouse, fût-ce avec pléthore d’arguments théologiques, sont celles-là mêmes soutenues de manière beaucoup moins prudente et avec un comportement moins orthodoxe par de nombreux mouvements hérétiques. Nul besoin d’être grand clerc pour démontrer que les positions de Michel de Césène, que l’empereur a faites siennes, sont les mêmes que celles d’Ubertin et d’Ange Clarino. Et jusque-là les deux légations seront d’accord. Mais Gui pourrait faire davantage, et il en a l’habileté : il tentera de soutenir que les thèses de Pérouse sont identiques à celles des fraticelles, ou des pseudo-apôtres. Étes-vous d’accord ?

 — Vous dites que les choses sont ainsi ou que Bernard Gui dira qu’elles sont ainsi ? 

— Disons que je dis que lui le dira, concéda prudemment l’Abbé » 

— J’en conviens moi aussi. Mais c’était couru. Je veux dire : on savait qu’on en serait arrivé là, même sans la présence de Bernard. Tout au plus Bernard sera-t-il efficace par rapport à tous ces personnages insignifiants de la curie, et s’agira-t-il de discuter contre lui avec davantage de finesse. 

— Oui, dit l’Abbé, mais à ce point-là nous sommes devant la question soulevée hier. Si nous ne trouvons pas d’ici à demain le coupable de deux ou peut-être trois crimes, je me devrai d’autoriser Bernard à exercer une surveillance sur les affaires de l’abbaye. Je ne puis celer à un homme investi du pouvoir de Bernard (et de par notre accord mutuel, ne l’oublions pas) qu’ici dans l’abbaye se sont passés, se passent encore, des faits inexplicables. Autrement, au moment où il découvrirait, au moment où (à Dieu ne plaise !) adviendrait un nouveau fait mystérieux, il aurait tous les droits de crier à la trahison… 

— C’est vrai, murmura Guillaume, l’air soucieux. Il n’y a rien à faire. Il faudra être sur nos gardes, et avoir Bernard à l’oeil, qui aura à l’oeil le mystérieux assassin. Ce sera peut-être un bien, Bernard tout occupé de l’assassin sera moins disponible pour intervenir dans la discussion. 

— Bernard occupé à découvrir l’assassin sera une écharde au flanc de mon autorité, rappelez-vous-le. Cette histoire trouble m’impose pour la première fois de céder partie de mon pouvoir à l’intérieur de ces murs, et c’est un fait nouveau non seulement dans l’histoire de cette abbaye, mais dans celle de l’ordre clunisien même, je ferais n’importe quoi pour l’éviter. Et la première chose à faire serait de refuser l’hospitalité aux légations. Je prie ardemment Votre Sublimité de réfléchir sur cette grave décision, dit Guillaume. Vous avez entre les mains une lettre de l’empereur qui vous invite chaleureusement à… 

— Je sais ce qui me lie à l’empereur, dit brusquement l’Abbé, et vous le savez vous aussi. Et donc vous savez que malheureusement je ne peux pas reculer. Mais tout cela est très mauvais. Où est Bérenger, que lui est-il arrivé, que fait-il ? 

— Je ne suis qu’un frère qui a mené voilà bien longtemps d’efficaces enquêtes inquisitoriales. Vous savez qu’on ne trouve pas la vérité en deux jours. Et enfin, quel pouvoir m’avez-vous conféré ? Puis-je entrer dans la bibliothèque ? Puis-je poser toutes les questions que je veux, toujours soutenu par votre autorité ? 

— Je ne vois pas le rapport entre les crimes et la bibliothèque, dit l’Abbé courroucé. 

— Adelme était enlumineur, Venantius traducteur, Bérenger aide-bibliothécaire… expliqua patiemment Guillaume. 

— Dans ce sens tous les soixante moines ont affaire avec la bibliothèque, au même titre qu’ils ont quelque chose à voir avec l’église. Alors pourquoi ne cherchez-vous pas dans l’église ? Frère Guillaume, vous êtes en train de mener une enquête par moi mandaté et dans les limites où je vous ai prié de la mener. Pour le reste, dans cette enceinte, je suis le seul maître après Dieu, et par Sa grâce. Et ce vaudra aussi pour Bernard. D’autre part, ajouta-t-il d’un ton plus doux, il n’est pas même dit que Bernard soit ici juste pour la rencontre. L’abbé de Conques m’écrit aussi qu’il descend en Italie pour poursuivre dans le Sud. Il me dit même que le pape a prié le cardinal Bertrand du Poggetto de monter de Bologne pour se rendre ici et prendre le commandement de la légation pontificale. Bernard vient peut-être pour rencontrer le cardinal. 

— Ce qui, dans une perspective plus large, serait pire. Bertrand est le maillet des hérétiques dans l’Italie centrale. Cette rencontre entre deux champions de la lutte anti-hérétique peut annoncer une offensive plus vaste dans le pays, pour compromettre à la fin tout le mouvement franciscain… 

— Et de cela nous informerons sur-le-champ l’empereur, dit l’Abbé, mais en ce cas le danger ne serait pas immédiat. Nous serons vigilants. Adieu. » Guillaume resta un moment silencieux tandis que l’Abbé s’éloignait. Puis il me dit : 

« Surtout, Adso, cherchons à ne pas nous laisser prendre par la hâte. Les choses ne se résolvent pas rapidement quand on doit accumuler autant de menues expériences individuelles. Moi, je retourne à l’atelier, parce que sans les verres non seulement je ne pourrai pas lire le manuscrit mais il ne sera pas même nécessaire qu’on refasse cette nuit une expédition dans la bibliothèque. Toi, va t’informer si on a des nouvelles de Bérenger. » 

À ce moment-là accourut à notre rencontre Nicolas de Morimonde, porteur de nouvelles désastreuses. Alors qu’il cherchait à mieux biseauter le verre le meilleur, celui sur lequel Guillaume plaçait tant d’espoirs, il s’était brisé. Et un autre, qui pouvait peutêtre le remplacer, s’était fêlé quand il tentait de l’enchâsser dans la fourche. Nicolas nous montra, désolé, le ciel. Il était déjà l’heure de vêpres et l’obscurité tombait. Pour ce jour-là, on ne pourrait plus travailler. Une autre journée perdue, convint Guillaume avec amertume, refrénant (comme il me l’avoua après) la tentation de saisir à la gorge le verrier maladroit, qui d’ailleurs était déjà suffisamment humilié. Nous le laissâmes à son humiliation et allâmes nous informer au sujet de Bérenger. Naturellement personne ne l’avait trouvé. Nous nous sentions à un point mort. Nous déambulâmes un peu dans le cloître, ne sachant que décider. Mais Guillaume ne fut pas long à être absorbé, le regard perdu en l’air, comme s’il ne voyait rien. Depuis peu, il avait extrait de sa coule une petite tige de ces herbes que je lui avais vu cueillir des semaines auparavant, et il était en train de la mastiquer comme s’il en retirait une sorte de calme excitation. De fait il paraissait absent, mais de temps à autre ses yeux brillaient comme si dans le vide de son esprit s’était allumée une idée nouvelle ; puis il retombait dans cette singulière et active hébétude. Soudain il dit : 

« Certes, on pourrait… 

— Quoi ? demandai-je. 

— Je pensais à la façon de nous orienter dans le labyrinthe. Ce n’est pas simple à réaliser, mais ce serait efficace… Au fond, la sortie est dans la tour orientale, et cela nous le savons. Or suppose que nous ayons une machine qui nous dise de quel côté se trouve le septentrion. Qu’arriverait-il ? 

— Il suffirait naturellement de tourner sur notre droite et on irait vers l’orient. Ou bien il suffirait d’aller en sens contraire, et nous nous dirigerions à coup sûr vers la tour méridionale. Mais en admettant qu’il existât pareille magie, le labyrinthe est précisément un labyrinthe, et à peine prise la direction de l’orient, nous rencontrerions un mur qui nous empêcherait d’aller tout droit, et nous perdrions de nouveau notre chemin… observai-je. 

— Oui, mais la machine dont je parle indiquerait toujours la direction du septentrion, même si nous avions changé de route, et à chaque instant elle nous dirait de quel côté nous tourner. 

— Ce serait merveilleux. Mais il faudrait avoir cette machine, et elle devrait être capable de reconnaître le septentrion de nuit et dans un endroit clos, sans pouvoir compter ni sur le soleil ni sur les étoiles… Et je ne crois pas que votre Bacon même possédait semblable machine ! dis-je en riant. 

— Eh bien ! tu te trompes, dit Guillaume, car une machine de ce genre a été construite et des navigateurs l’ont utilisée. Elle n’a pas besoin des étoiles ou du soleil, parce qu’elle tire parti d’une pierre merveilleuse, égale à celle que nous avons vue dans l’hôpital de Séverin, la pierre qui attire le fer. Et elle a été étudiée par Bacon et par un mage picard, Pierre de Maricourt, qui en a décrit les multiples usages. 

— Et vous, vous sauriez la construire ? 

— En soi, ce ne serait pas difficile. La pierre peut être utilisée pour produire bien des merveilles, entre autres une machine dont le mouvement perpétuel n’a besoin d’aucune force externe, mais la trouvaille la plus simple a été même décrite par un Arabe, Baylek al Qabayaki . Tu prends un vase rempli d’eau et tu y fais flotter un bouchon où tu as enfilé une aiguille de fer. Ensuite tu passes la pierre magnétique au-dessus de la surface de l’eau, en un mouvement circulaire, tant que l’aiguille n’a pas acquis les mêmes propriétés que la pierre. C’est alors que l’aiguille, mais la pierre aussi aurait pu le faire si elle avait eu la possibilité de tourner sur un pivot, se place la pointe en direction du septentrion, et si tu circules avec le vase, elle se tourne toujours du côté de la tramontane. Inutile de te dire que si tu as marqué aussi sur le bord du vase, par rapport à la tramontane, les positions de l’auster, de l’aquilon et caetera, tu sauras toujours de quel côté te diriger dans la bibliothèque pour rejoindre la tour orientale. 

— Quelle merveille ! m’exclamai-je. Mais pourquoi l’aiguille pointe-t-elle toujours vers le septentrion ? La pierre attire le fer, je l’ai vu, et j’imagine qu’une énorme quantité de fer attire la pierre. Mais alors… dans la direction de l'étoile polaire, aux extrêmes limites de l’orbe terrestre, il existe de grandes mines de fer ! 

— Certains, en effet, ont suggéré qu’il en va ainsi. Sauf que l’aiguille ne pointe pas exactement dans la direction de l’étoile nautique, mais vers le point de rencontre des méridiens célestes. Signe que, comme il a été dit : “Hic lapis gerit in se similitudinem coeli ”, et les pôles de l’aimant reçoivent leur inclinaison des pôles du ciel et non de ceux de la terre. Ce qui est un bel exemple de mouvement imprimé à distance et non par causalité matérielle directe : un problème dont s’occupe fort mon ami Jean de Jandun, quand l’empereur ne lui demande pas de faire sombrer Avignon dans les viscères de la terre… 

— Alors, allons chercher la pierre de Séverin, et un vase, et de l’eau, et un bouchon de liège… dis-je tout excité. 

— Tout doux, dit Guillaume. Je ne sais pourquoi, mais je n’ai jamais vu une machine qui, parfaite dans la description des philosophes, se soit révélée ensuite parfaite dans son fonctionnement mécanique. Tandis que la serpe d’un paysan, qu’aucun philosophe n’a jamais décrite, marche comme il se doit… J’ai peur qu’à circuler dans le labyrinthe avec une lampe dans une main et un vase plein d’eau dans l’autre… Attends, il me vient une autre idée. La machine indiquerait le septentrion même si nous étions hors du labyrinthe, n’est-ce pas ? 

— Oui, mais à ce compte-là elle ne servirait de rien parce que nous aurions le soleil et les étoiles… dis-je. 

— Je sais, je sais. Mais si la machine marche aussi bien dehors que dedans, pourquoi ne devrait-il pas en aller de même pour notre tête aussi ? 

— Notre tête ? Sûr qu’elle marche aussi dehors, et de fait nous savons fort bien de l’extérieur quelle est l’orientation de l’Édifice ! Mais c’est lorsque nous sommes à l’intérieur que nous ne comprenons plus rien ! 

— Justement. Mais oublie la machine à présent. Le fait de penses à la machine m’a amené à penser aux lois naturelles et aux lois de notre pensée. Voilà le hic : nous devons trouver de l’extérieur une façon de décrire l’Édifice tel qu’il est à l’intérieur… 

— Et comment ? 

— Laisse-moi y penser, cela ne doit pas être si difficile… 

— Et la méthode dont vous parliez hier ? Ne vouliez-vous pas parcourir le labyrinthe en faisant des signes avec un charbon ? 

— Non, dit-il, plus j’y pense, moins cela me convainc. Peut-être n’arrivé-je pas à me rappeler bien la règle, ou peut-être pour circuler dans un labyrinthe faut-il disposer d’une bonne Ariane qui t’attende sur le seuil en tenant le bout d’un fil. Mais il n’existe pas de fils aussi longs. Et même s’il en existait, cela signifierait (souvent les fables disent la vérité) qu’on ne sort d’un labyrinthe qu’avec une aide extérieure. Où les lois de l’extérieur seraient pareilles aux lois de l’intérieur. Voilà, Adso, nous nous servirons des sciences mathématiques. Dans les seules sciences mathématiques, comme dit Averroès, on identifie les choses connues de nous avec celles connues de façon absolue. 

— Alors, vous voyez que vous admettez des connaissances universelles ! 

— Les connaissances mathématiques sont des propositions construites par notre intellect de manière à toujours fonctionner comme vraies, ou bien parce qu’elles sont innées ou bien parce que la mathématique a été inventée avant les autres sciences. Et la bibliothèque a été construite par un esprit humain qui pensait de façon mathématique, car sans mathématiques tu ne fais pas de labyrinthes. Il s’agit donc de confronter nos propositions mathématiques avec les propositions du bâtisseur, et de cette confrontation la science peut surgir, parce qu’elle est science de termes sur termes. Et, en tout cas, cesse de m’entraîner dans des discussions de métaphysique. Quelle diablesse de mouche t’a piqué aujourd’hui ? Toi qui as de bons yeux, prends plutôt un parchemin, une tablette, quelque chose sur quoi tracer des signes, et un stylet… bien, tu as ce qu’il faut, bravo Adso ! Allons faire une promenade autour de l’Édifice, tant que nous avons encore un peu de lumière. Nous tournâmes donc longuement autour de l’Édifice. C’est-à-dire que nous examinâmes de loin les tours orientale, méridionale et occidentale, avec les murs qui les reliaient. Quant au reste, il donnait sur l’à-pic, mais pour des raisons de symétrie il ne devait pas être différent de ce que nous voyions. Et ce que nous vîmes, remarqua Guillaume tandis qu’il me faisait prendre des notes précises sur ma tablette, c’était que chaque mur avait deux verrières, et chaque tour cinq. « Maintenant raisonne un peu, me dit mon maître. Toutes les pièces que nous avons vues comptaient une fenêtre… 

— À part celles qui ont sept côtés, dis-je. 

— Et c’est normal, ce sont celles qui se trouvent au centre de chaque tour. 

— Et à part quelques-unes que nous avons trouvées sans fenêtre et qui n’étaient pas heptagonales. 

— Oublie-les. D’abord trouvons la règle, ensuite nous chercherons à justifier les exceptions. Nous aurons donc vers l’extérieur cinq pièces pour chaque tour et deux pièces pour chaque mur, chacune avec une fenêtre. Mais si d’une pièce avec fenêtre on avance vers l’intérieur de l’Édifice, on rencontre une autre salle avec fenêtre. Signe qu’il s’agit des fenêtres intérieures. À présent dis-moi quelle forme a le puits intérieur, tel qu’on le voit dans les cuisines et dans le scriptorium ? 

— Octogonale, dis-je. 

— Parfait. Et sur chaque côté de l’octogone, peuvent très bien s’ouvrir deux fenêtres. Cela veut dire que pour chaque côté de l’octogone, il y a bien deux pièces sur l’intérieur ? Exact ? 

— Oui, mais les pièces sans fenêtre ? 

— Il y en a huit en tout. En effet, la salle intérieure de chaque tour, à sept côtés, possède cinq parois qui donnent sur chacune des cinq pièces de chaque tour. Qu’y a-t-il derrière les deux autres parois ? Pas une pièce située le long des murs extérieurs, car il y aurait des fenêtres, ni une pièce disposée le long de l’octogone, pour les mêmes raisons et parce qu’il s’agirait alors de pièces exagérément longues. De fait, essaie de tracer un dessin de la bibliothèque comme elle apparaîtrait vue de haut. Tu vois que correspondant à chaque tour il doit y avoir deux pièces qui avoisinent la salle heptagonale et donnent sur deux pièces qui avoisinent le puits octogonal intérieur. » 

Je m’essayai à tracer le dessin que mon maître me suggérait et lançai un cri de triomphe. 

« Mais alors nous savons tout ! Laissez-moi compter… La bibliothèque a cinquante-six pièces, dont quatre heptagonales et cinquante-deux plus ou moins carrées, et, d’entre ces dernières, huit sont sans fenêtre, tandis que vingt-huit donnent sur l’extérieur et seize sur l’intérieur ! 

— Et les quatre tours ont chacune cinq pièces de quatre côtés et une de sept… La bibliothèque est construite selon une harmonie céleste à laquelle on peut attribuer des significations variées et mirifiques… 

— Splendide découverte, dis-je, mais alors pourquoi est-il aussi difficile de s’y orienter ? 

— Parce que ce qui ne correspond à aucune loi mathématique, c’est la disposition des passages. Certaines pièces permettent d’accéder à plusieurs autres, certaines à une seule, et on peut se demander s’il n’y a pas des pièces qui ne permettent d’accéder à aucune autre. Si tu considères cet élément, plus le manque de lumière et l’absence totale d’indice fourni par la position du soleil (et ajoutes-y les visions et les miroirs), tu comprends combien le labyrinthe est de nature à désarçonner quiconque le parcourt, déjà agité par un sentiment de faute. D'autre part, songe comme nous étions désespérés, nous, hier soir, quand nous ne parvenions plus à trouver notre chemin. La plus grande confusion obtenue avec le plus grand ordre : ce me semble un calcul sublime. Les bâtisseurs de la bibliothèque étaient de grands maîtres. 

— Comment ferons-nous alors pour nous orienter ? 

— Au point où nous en sommes, ce n’est pas difficile. Avec le plan que tu as relevé, et qui, peu ou prou, doit correspondre au tracé de la bibliothèque, dès que nous serons dans la première salle heptagonale, nous ferons en sorte de trouver tout de suite une des deux pièces aveugles. Puis, en prenant toujours sur la droite, après trois ou quatre pièces, nous devrions nous trouver de nouveau dans une tour, qui ne pourra être que la tour septentrionale, jusqu’à tomber sur une autre pièce aveugle, qui à gauche avoisinera la salle heptagonale, et à droite devra nous permettre de retrouver un trajet analogue à celui que je viens de te dire, jusqu’à arriver dans la tour occidentale. 

— Oui, si toutes les pièces donnaient dans toutes les pièces… 

— En effet. D’où l’utilité de ton plan, sur lequel marquer les parois pleines, de façon à savoir quelles déviations nous prenons. Mais ça ne sera pas difficile. 

— Mais sommes-nous certains que ça marchera ? demandai-je perplexe, parce que tout me semblait trop simple. 

— Ça marchera, répondit Guillaume. Omnes enim causae ef ectuum naturalium dantur per lineas, angulos et figuras. Aliter enim impossibile est sciri propter quid in illis, cita-t-il. Ce sont les mots d’un des grands maîtres d’Oxford. Malheureusement, nous ne savons pas encore tout. Nous avons appris comment ne pas nous perdre. Il s’agit maintenant de savoir s’il y a une règle qui gouverne la distribution des livres dans les pièces. Et les versets de l’Apocalypse nous en disent fort peu, c’est qu’aussi beaucoup se répètent identiques dans des pièces différentes… 

— Et pourtant le livre de l’apôtre aurait permis de trouver bien plus que cinquante-six versets ! 

— Sans nul doute. Donc certains versets seulement sont bons. Bizarre. Comme s’ils en avaient eu moins de cinquante, trente, vingt… Oh, par la barbe de Merlin ! 

— De qui ? 

— Aucune importance, un magicien de mon pays… Ils ont utilisé autant de versets que de lettres de l’alphabet ! Il en est bien ainsi ! Le texte des versets ne compte pas, seules comptent les lettres initiales. Chaque pièce est marquée par une lettre de l’alphabet, et toutes ensemble elles composent un texte que nous devons découvrir ! 

— Comme un poème figuré, en forme de croix ou de poisson ! 

— Plus ou moins, et probablement, aux temps où la bibliothèque fut constituée, ce type de poème était fort en vogue. 

— Mais d’où part le texte ? D’un cartouche plus grand que les autres, de la salle heptagonale de la tour d’entrée… ou bien… Mais bien sûr, des phrases en rouge ! 

— Mais il y en a tant ! 

— Et donc il y aura beaucoup de textes, ou beaucoup de mots. Toi à présent recopie mieux et en plus grand ton plan, puis à notre prochaine visite de la bibliothèque non seulement tu indiqueras avec ton stylet, et sans appuyer, les pièces par où nous passons, et la position des portes et des parois (sans oublier les fenêtres), mais aussi la lettre initiale du verset qui y apparaît, et en quelque sorte, comme un bon enlumineur, les lettres en rouge tu les feras plus grandes. 

— Mais comment se fait-il, dis-je plein d’admiration, que vous ayez réussi à résoudre le mystère de la bibliothèque en la regardant de l’extérieur, et que vous ne l’ayez pas résolu quand vous étiez dedans ? 

— Ainsi Dieu connaît le monde, parce qu’il l’a conçu dans son esprit, comme de l’extérieur, avant qu’il fût créé, alors que nous, nous n’en connaissons pas la règle, car nous vivons à l’intérieur du monde, l’ayant trouvé déjà fait. 

— On peut ainsi connaître les choses en les observant de l’extérieur ! 

— Les choses de l’art, car nous reparcourons dans notre esprit les opérations de l’artisan. Pas les choses de la nature, car elles ne sont point l’oeuvre de notre esprit. 

— Mais pour la bibliothèque cela nous suffit, n’est-ce pas ? 

— Oui, dit Guillaume. Mais seulement pour la bibliothèque. Allons nous reposer à présent. Je ne peux rien faire jusqu’à demain matin quand j’aurai – j’espère – mes verres. Autant vaut dormir et nous lever de bonne heure. Je tâcherai de réfléchir. 

— Et le souper ? 

— Ah, c’est vrai, le souper. L’heure est désormais passée. Les moines sont déjà à complies. Mais les cuisines sont peut-être encore ouvertes. Va chercher quelque chose. 

— Voler ? 

— Demander. À Salvatore, qui est maintenant ton ami. 

— Mais c’est lui qui volera ! 

— Es-tu par hasard le gardien de ton frère ? » demanda Guillaume avec les mots de Caïn. 

Mais je m’avisai qu’il plaisantait et voulait dire que Dieu est grand et miséricordieux. Raison pour quoi je me mis à la recherche de Salvatore, que je trouvai près des écuries. 

« Magnifique », dis-je en montrant Brunel, et, façon d’engager la conversation : « J’aimerais bien le monter. 

— No se puede. Abbanis est. Mais pas besoin d’un bon cheval pour filer à toute allure… » 

Il m’indiqua un cheval robuste mais disgracieux : 

« Même celui-ci sufficit… Vide illuc, tertius equi… » 

Il voulait m’indiquer le troisième cheval. Je ris de son drôle de latin. 

« Et que feras-tu avec celui-là ? » lui demandai-je. 

Il me raconta alors une étrange histoire. Il dit qu’on pouvait rendre n’importe quel cheval, fût-ce la bête la plus vieille et la plus cagneuse, aussi rapide que Brunel. Il faut mélanger à son avoine une herbe qui s’appelle satyrion, hachée menue, et puis lui oindre les cuisses avec de la graisse de cerf. Ensuite on monte sur le cheval et avant de l’éperonner on lui tourne les naseaux vers le levant et on prononce trois fois à voix basse dans son oreille, les mots « Gaspard, Melchior, Merchisard ». Le cheval partira à fond de train et fera en une heure le chemin que Brunel ferait en huit heures. Et si on lui avait suspendu au cou les dents d’un loup que le cheval même, en galopant, aurait tué, la bête ne sentirait alors nulle fatigue. Je lui demandai s’il avait jamais essayé. Il me dit, s’approchant avec circonspection et me murmurant à l’oreille, avec son haleine vraiment désagréable, que c’était très difficile, parce que le satyrion n’est plus désormais cultivé que par les évêques et par leurs amis les chevaliers, qui s’en servent pour augmenter leur pouvoir. Je mis fin à son laïus et lui dis que ce soir mon maître voulait lire certains livres dans sa cellule et désirait aussi y prendre son repas. 

« M’en occupe, dit-il, lui fais l’angelot en palette. — Comment c’est ? — Facilis. Tu prends de l’angelot pas trop vieux, ni trop salé et coupé en tranches minces, en bouchées carrées ou sicut te plaît. Et postea tu mettras un doigt de beurre ou de saindoux frais à réchauffer sobre la braisia. Et dedans vamos à déposer deux tranches d’angelot, et comme il te semble tendre, sucrum et cannelle supra positurum du bis . Et sers tout de suite in tabula, car il faut le manger todo chaud. 

— Va pour l’angelot en palette », lui dis-je. 

Et il disparut vers les cuisines, en me disant de l’attendre. Il arriva une demi-heure après, avec un plat recouvert d’un linge. L’odeur était bonne. 

« Tiens », me dit-il, et il me tendit aussi une grande lampe remplie d’huile. 

« Pour quoi faire ? demandai-je. 

— Sais pas, moi, dit-il d’un air chafouin. Fileisch ton magister veut ire en lieu sombre esta noche, » 

Salvatore en savait évidemment plus que je ne soupçonnais. Je ne poussai pas mon enquête et apportai sa pitance à Guillaume. Nous mangeâmes, et moi je me retirai dans ma cellule. Ou du moins, je fis semblant. Je voulais encore trouver Ubertin, et je rentrai dans l’église furtivement.

Demain Le nom de la Rose – 25 3ème jour Après complies

 

mercredi 2 décembre 2020

Umberto Eco - Le nom de la Rose - 23/53 - 3ème jour - None

 

Le nom de la Rose

Lu par François Berland

23/53

Troisième jour None


Où Guillaume parle à Adso du grand fleuve hérétique, de la fonction des simples dans l’Église, de ses doutes sur la possibilité de connaître des lois générales, et presque incidemment raconte comment il a déchiffré les signes nécromantiqu laissés par Venantius.


Je trouvai Guillaume dans la forge, qui travaillait avec Nicolas, l’un et l’autre fort absorbés par leur ouvrage. Ils avaient disposé sur l’établi quantité de minuscules disques de verre, sans doute déjà prêts à être insérés dans les jointures d’un vitrail, et ils en avaient réduit quelques-uns avec les instruments appropriés à l’épaisseur voulue. Guillaume les essayait en se les mettant devant les yeux. Nicolas de son côté donnait des dispositions aux forgerons pour qu’ils construisissent la fourche où les bons verres devraient ensuite être enchâssés. Guillaume bougonnait, irrité parce que jusqu’à présent le verre qui le satisfaisait le mieux était couleur émeraude et lui, disait-il, il ne voulait pas prendre les parchemins pour des prairies. Nicolas s’éloigna pour surveiller les forgerons. Tandis qu’il se démenait avec ses petits disques, je racontai à Guillaume mon dialogue avec Salvatore. 

« L’homme a eu différentes expériences, dit-il, peut-être a-t-il réellement été avec les dolciniens. Cette abbaye est un vrai microcosme ; quand nous aurons ici les légats de pape Jean et frère Michel, nous serons vraiment au complet. 

— Maître, lui dis-je, moi, je ne comprends plus rien. 

— À propos de quoi, Adso ? 

— D’abord, au sujet des différences entre groupes hérétiques. Mais cela, je vous le demanderai après. Maintenant je suis affligé du problème même de la différence. J’ai eu l’impression qu’en parlant avec Ubertin vous tentiez de lui démontrer qu’ils sont tous égaux, saints et hérétiques. Et au contraire, en parlant avec l’Abbé vous vous efforciez de lui expliquer la différence entre hérétique et hérétique, et entre hérétique et orthodoxe. En somme, vous reprochiez à Ubertin de considérer comme différents ceux qui au fond étaient égaux, et à l’Abbé de considérer comme égaux ceux qui au fond étaient différents. » 

Guillaume posa un instant les verres sur la table. 

« Mon bon Adso, dit-il, cherchons à poser des distinctions, et distinguons donc dans les termes des écoles de Paris. Alors, disent-ils là-haut, tous les hommes ont une même forme substantielle, ou je me trompe ? 

— Certes, dis-je, fier de mon savoir, ce sont des animaux, mais rationnels, et leur propre est d’être capables de rire. 

— Fort bien. Pourtant Thomas est différent de Bonaventure, et Thomas est gros tandis que Bonaventure est maigre, et il peut même arriver que Uguccione de Lodi soit méchant tandis que François d’Assise est bon, et Aldemaro est flegmatique tandis qu’Agilulfo est bilieux. Ou non ? 

— Aucun doute, c’est ainsi. 

— Et alors cela signifie qu’il y a identité, en des hommes différents, quant à leur forme substantielle et différence quant aux accidents, autrement dit quant à leurs terminaisons superficielles. 

— À coup sûr il en va ainsi. 

— Et alors quand je dis à Ubertin que la nature même de l’homme, dans la complexité de ses opérations, préside tant à l’amour du bien qu’à l’amour du mal, je cherche à convaincre Ubertin de l’identité de la nature humaine. Quand ensuite je dis à l’Abbé qu’il y a différence entre un cathare et un vaudois, j’insiste sur la variété de leurs accidents. Et j’insiste parce qu’il arrive qu’on brûle un vaudois en lui attribuant les accidents d’un cathare et vice versa. Et quand on brûle un homme, on brûle sa substance individuelle, et on réduit à pur néant ce qui était un acte concret d’exister, en cela même bon, au moins aux yeux de Dieu qui le maintenait à l’être. Cela ne te semble-t-il pas une bonne raison pour insister sur les différences ? 

— Si, maître, répondis-je avec enthousiasme. Et maintenant j’ai compris pourquoi vous parlez de la sorte, et j’apprécie votre bonne philosophie ! 

— Ce n’est pas la mienne, dit Guillaume, et je ne sais pas même si c’est la bonne. Mais l’important, c’est que tu aies compris. Voyons à présent ta seconde question. 

— C’est que, dis-je, je crois être un bon à rien. Je ne parviens plus à distinguer la différence accidentelle entre vaudois cathares, pauvres de Lyon, humiliés, béguins, bougres, lombards, joachimites, patarins, apostoliques, pauvres de Lombardie, disciples d’Arnaud, de Guillaume, disciple du libre esprit et lucifériens. Comment m’y prendre ? 

— Oh ! pauvre Adso, rit Guillaume en me donnant une petite tape affectueuse sur la nuque, tu n’as point tort, sais-tu ! Tu vois, comme si dans les deux derniers siècles, et encore avant, notre monde avait été parcouru par des souffles d’intolérance, espérance et désespérance tout ensemble… Ou bien non, ce n’est pas une bonne analogie. Pense à un fleuve, dense et majestueux, qui coule sur des milles et des milles entre les digues robustes, et tu sais où est le fleuve, où la digue, où la terre ferme. À un certain point, le fleuve, de lassitude, parce qu’il a coulé pendant trop de temps et sur trop d’espace, parce que s’approche la mer, qui annule en soi tous les fleuves, ne sait plus ce qu’il est. Il devient son propre delta. Il reste peut-être un bras majeur, d’où beaucoup d’autres se ramifient, dans toutes les directions, et certains reconfluent les uns dans les autres, et tu ne sais plus ce qui est à l’origine de ce qui est, et parfois tu ne sais plus ce qui est fleuve encore, et ce qui est déjà mer… 

— Si je comprends votre allégorie, le fleuve est la cité de Dieu, ou le royaume des justes, qui s’approche du millénaire, et dans cette incertitude il ne tient plus dans ses digues, naissent de faux et de vrais prophètes et tout conflue dans la grande plaine où aura lieu l’Armagédon… 

— Je ne songeais pas précisément à cela. Mais il est bien vrai que chez nous, franciscains, l’idée d’un Troisième Age et de l’avènement du règne de l’Esprit Saint est toujours vive. Non, je cherchais plutôt à te faire entendre comment le corps de l’Église, qui a été aussi pendant des siècles le corps de la société tout entière, le peuple de Dieu, est devenu trop riche, et dense, et entraîne avec lui les scories de tous les pays qu’il a traversés, et a perdu sa pureté première. Les bras du delta sont, si tu veux, autant de tentatives du fleuve de courir le plus vite possible vers la mer, autrement dit, vers le moment de la purification. Mais mon allégorie était imparfaite, elle servait seulement à te dire combien les bras de l’hérésie et des mouvements de renouvellement, quand le fleuve ne tient plus, sont nombreux, et se confondent. Tu peux même ajouter à ma piètre allégorie l’image de quelqu’un qui tente de reconstruire de vive force les digues du fleuve, mais sans succès. Et quelques bras du delta sont peu à peu enterrés, d’autres ramenés au fleuve par des canaux artificiels, d’autres encore on les laisse couler, parce qu’on ne peut pas tout retenir et qu’il est bon que le fleuve perde une partie de son eau s’il veut se garder intègre dans son cours, s’il veut avoir un cours reconnaissable. 

— Je comprends de moins en moins. 

— Moi aussi. La parabole n’est pas mon fort. Oublie cette histoire de fleuve. Cherche plutôt à comprendre comment il se fait que beaucoup des mouvements que tu as nommés sont nés il y a au moins deux cents ans et sont déjà morts, que d’autres sont récents… 

— Mais quand on parle d’hérétiques, on les met tous dans le même panier. 

— C’est vrai, mais c’est là un des modes de diffusion de l’hérésie et un des modes de sa destruction. 

— Je ne comprends plus de nouveau. 

— Mon Dieu, que c’est difficile. Bon. Mets-toi dans la peau d’un réformateur des moeurs : tu réunis une poignée de compagnons sur la cime d’un mont, pour vivre dans la pauvreté. Et peu après tu vois que beaucoup viennent à toi, même de terres lointaines, et te considèrent comme un prophète, ou un nouvel apôtre, et te suivent. Viennent-ils vraiment pour toi ou pour ce que tu dis ? 

— Je ne sais pas, je l’espère. Pour quoi, sinon ? 

— Parce qu’ils ont entendu de la bouche de leurs pères des histoires d’autres réformateurs, et des légendes de communautés plus ou moins parfaites, et ils pensent que celle-ci est celle-là et cellelà, celle-ci. 

— Ainsi tout mouvement hérite des enfants d’autrui. 

— Certes, parce qu’y affluent en grande partie les simples, qui n’ont pas de finesse doctrinale. Et pourtant les mouvements de réforme des moeurs naissent en des lieux différents, de façon différente et prennent leurs racines dans différentes doctrines. Par exemple, on confond souvent les cathares et les vaudois. Mais entre eux, c’est le jour et la nuit. Les vaudois prêchaient une réforme des moeurs à l’intérieur de l’Église, les cathares prêchaient une Église différente, une vision de Dieu et de la morale différente. Les cathares pensaient que le monde était divisé entre les forces opposées du bien et du mal, et ils avaient constitué une Église où l’on distinguait les parfaits des simples croyants, et ils avaient leurs sacrements et leurs rites ; ils avaient établi une hiérarchie très rigide, presque dans la même mesure que notre sainte mère l’Église et ils ne songeaient nullement à détruire toute forme de pouvoir. Ce qui t’explique pourquoi des hommes de commandement, des gros propriétaires, des feudataires adhérèrent aux cathares. Ils ne songeaient pas non plus à réformer le monde, parce que l’opposition entre bien et mal pour eux ne pourra jamais se réduire. Les vaudois, au contraire (et avec eux les disciples d’Arnaud ou les pauvres de Lombardie), voulaient bâtir un monde différent sur un idéal de pauvreté ; ils accueillaient ainsi les déshérités, et vivaient, en communauté, du travail de leurs mains. Les cathares refusaient les sacrements de l’Église, pas les vaudois qui refusaient seulement la confession auriculaire. 

— Mais alors pourquoi les confond-on et en parle-t-on comme de la même male plante ? 

— Je te l’ai dit, ce qui les fait vivre c’est aussi ce qui les fait mourir. Ils s’enrichissent de simples qui ont été stimulés par d’autres mouvements et qui croient qu’il s’agit toujours du même mouvement de révolte et d’espérance ; et ils sont détruits par les inquisiteurs qui attribuent aux uns les fautes des autres, et si les sectateurs d’un mouvement ont commis un crime, ce crime sera attribué à chacun des sectateurs de chacun des mouvements. Les inquisiteurs ont tort selon la raison, parce qu’ils assemblent dans le même fagot des doctrines contrastantes ; ils ont raison selon le tort des autres, car dès l’instant où naît un mouvement, des disciples d’Arnaud par exemple, dans une ville, y convergent aussi ceux qui auraient été ou avaient été cathares ou vaudois ailleurs. Les apôtres de fra Dolcino prêchaient la destruction physique des clercs et des seigneurs, et commirent quantité de violences ; les vaudois sont contraires à la violence, et les fraticelles aussi. Mais je suis certain qu’au temps de fra Dolcino convergèrent dans son groupe beaucoup de ceux qui avaient déjà suivi la prédication des fraticelles ou des vaudois. Les simples ne peuvent pas choisir leur hérésie, Adso, ils s’agrippent à qui prêche dans leur contrée, à qui passe par le village ou traverse la place. C’est sur cela que tablent leurs ennemis. Présenter aux yeux du peuple une seule hérésie, qui ira même jusqu’à conseiller tout à la fois et le refus du plaisir sexuel et la communion des corps, c’est de bonne règle pour un prédicateur : parce qu’on montre les hérétiques comme un unique embrouillamini de diaboliques contradictions qui offensent le sens commun. 

— Il n’y a donc pas de rapport entre eux, et ce n’est que par ruse du démon qu’un simple qui eût voulu être joachimite ou spirituel tombe entre des mains de cathares ou vice versa ? 

— Eh non, il n’en va pas ainsi. Essayons de recommencer du début, Adso, et je t’assure que je tente de t’expliquer quelque chose dont moi non plus je ne crois pas posséder la vérité. Je pense que l’erreur est de croire que d’abord vient l’hérésie, et ensuite les simples qui s’y donnent (et s’y damnent). En vérité, viennent d’abord la condition des simples, et ensuite l’hérésie. 

— Et comment cela ? 

— Tu as une vision claire de la construction du peuple de Dieu. Un grand troupeau, des brebis bonnes, et des brebis méchantes, surveillées par des mâtins, des guerriers, autrement dit le pouvoir temporel, l’empereur et les seigneurs, sous la houlette des pasteurs, les clercs, les interprètes de la parole divine. L’image est limpide. 

— Mais elle n’est pas vraie. Les pasteurs luttent avec les chiens car chacun des deux partis veut les droits de l’autre. 

— C’est vrai, et c’est cela précisément qui rend la nature du troupeau imprécise. Perdus comme ils le sont à se déchirer tour à tour, chiens et pasteurs n’ont plus cure du troupeau, dont une part reste exclue. 

— Comment exclue ? 

— En marge. Les paysans ne sont pas des paysans, parce qu’ils n’ont pas de terre ou parce que celle qu’ils ont ne les nourrit pas. Les citadins ne sont pas des citadins, parce qu’ils n’appartiennent ni à un art ni à une autre corporation, ils sont le menu peuple, la proie de tous. Tu as vu parfois dans les campagnes des groupes de lépreux ? 

— Oui, une fois j’en vis cent ensemble. Difformes, la chair en décomposition et toute blanchâtre, sur leurs béquilles, les paupières enflées, les yeux sanguinolents, ils ne parlaient ni ne criaient : ils couinaient, comme des rats. 

— Ils sont pour le peuple chrétien les autres, ceux qui se trouvent en marge du troupeau. Le troupeau les hait, eux haïssent le troupeau. Ils nous voudraient tous morts, tous lépreux comme eux. 

— Oui, je me rappelle une histoire de roi Marc qui devait condamner Iseult la belle et la faisait monter sur le bûcher, quand arrivèrent les lépreux qui dirent au roi que le bûcher était une peine bien légère et qu’il en existait une bien plus lourde. Et ils lui crièrent : donne-nous Iseult, qu’elle nous appartienne à nous tous, le mal allume nos désirs, donne-la à tes lépreux, vois, nos hardes collent à nos plaies qui suintent, elle qui auprès de toi prenait plaisir aux riches étoffes doublées de vair et de bijoux, quand elle verra ta cour des lépreux, quand elle devra entrer dans nos masures et se coucher avec nous, alors elle reconnaîtra vraiment son péché et regrettera ce beau feu de ronces ! 

— Je vois que pour être un novice de saint Benoît, tu n’en as pas moins de curieuses lectures », railla Guillaume, et moi je rougis, car je savais qu’un novice ne devrait pas lire des romans d’amour, mais entre nous, jeunes gars, ils circulaient au monastère de Melk et nous les lisions la nuit à la lumière d’une chandelle. Peu importe, reprit Guillaume, tu as compris ce que je voulais dire. Les lépreux exclus voudraient entraîner tout le monde dans leur ruine. Et ils deviendront d’autant plus méchants que tu les excluras davantage, et plus tu te les représentes comme une cour de lémures qui veulent ta ruine, plus ils seront exclus. Saint François le comprit parfaitement, et son choix premier fut d’aller vivre parmi les lépreux. Point ne change le peuple de Dieu si on ne réintègre dans son corps les émarginés. Mais vous parliez d’autres exclus, ce ne sont pas les lépreux qui composent les mouvements hérétiques. Le troupeau est comme une série de cercles concentriques, depuis les plus larges distances du troupeau jusqu’à sa périphérie immédiate. Les lépreux sont le signe de l’exclusion en général. Saint François l’avait compris. Il ne voulait pas seulement aider les lépreux, car son action se serait réduite à un bien pauvre et impuissant acte de charité. Il voulait signifier autre chose. T’a-t-on raconté son prêche aux oiseaux ? 

— Oh oui, j’ai entendu cette très belle histoire et j’ai admiré le saint qui jouissait de la compagnie de ces tendres créatures de Dieu, dis-je avec grande ferveur. 

— Eh bien, on t’a raconté une histoire fausse, autrement dit l’histoire que l’ordre est en train de reconstruire aujourd’hui. Quand François parla au peuple de la ville et à ses magistrats et qu’il vit que ceux-ci ne le comprenaient pas, il sortit vers le cimetière et se mit à prêcher aux corbeaux et aux pies, aux éperviers, à des oiseaux de proie qui se nourrissaient de cadavres. 

— Quelle horreur, dis-je, il ne s’agissait donc pas de doux passereaux ! 

— C’étaient des oiseaux de proie, des oiseaux exclus, comme les lépreux. François pensait sûrement à ce verset de l’Apocalypse qui dit : « Je vis un Ange, debout sur le soleil, crier d’une voix puissante à tous les oiseaux qui volent à travers le ciel : Venez, ralliez le grand festin de Dieu ! Vous y avalerez chairs de roi, et chairs de grands capitaines, et chairs de héros, et chairs de chevaux avec leurs cavaliers, et chairs de toutes gens, libres et esclaves, petits et grands ! » 

— François voulait-il donc inciter les exclus à la révolte ? 

— Non, ce fut plutôt l’oeuvre de Dolcino et des siens. François voulait rappeler les exclus, prêts à la révolte, pour faire partie du peuple de Dieu. Pour recomposer le troupeau, il fallait retrouver les exclus. François n’a pas réussi, et je te le dis avec amertume. Pour réintégrer les exclus il devait agir à l’intérieur de l’Église, pour agir à l’intérieur de l’Église il devait obtenir la reconnaissance de sa règle, dont il sortirait un ordre, et un ordre, comme il arriva, aurait recomposé l’image d’un cercle, au bord duquel se trouvent les exclus. Et alors tu comprends, maintenant, pourquoi il y a les bandes des fraticelles et des joachimites, qui rassemblent aujourd’hui autour d’eux les exclus, une fois de plus. 

— Mais nous n’étions pas en train de parler de François, plutôt de l’hérésie comme produit des simples et des exclus. 

— En effet. Nous parlions des exclus du troupeau des brebis. Des siècles durant, tandis que le pape et l’empereur se déchiraient dans leurs diatribes de puissants, ils ont continué à vivre en marge, eux les vrais lépreux dont les lépreux ne sont que la figure placée là par Dieu pour que nous comprenions cette admirable parabole, et disant “lépreux” nous comprenions : “exclus, pauvres, simples, déshérités, déracinés des campagnes, humiliés dans les villes”. Nous n’avons pas compris, le mystère de la lèpre est demeuré pour nous une obsession parce que nous n’en avons pas reconnu la nature de signe. Exclus qu’ils étaient du troupeau, ces derniers ont été prêts à écouter, ou à produire, toute prédication qui, se référant à la parole de Christ, mettrait de fait sous accusation le comportement des chiens et des pasteurs, et promettrait qu’un jour ils seraient punis. Cela, les puissants l’ont toujours compris. La réintégration des exclus imposait la réduction de leurs privilèges, raison pour quoi les exclus qui prenaient conscience de leur exclusion se voyaient taxés d’hérétiques, indépendamment de leur doctrine. Et eux, de leur côté, aveuglés par leur exclusion, n’étaient au vrai intéressés par aucune doctrine. L’illusion de l’hérésie, c’est ça. Tout un chacun est hérétique, tout un chacun est orthodoxe, la foi qu’un mouvement offre ne compte pas, compte l’espérance qu’il propose. Toutes les hérésies sont le pennon d’une réalité de l’exclusion. Gratte l’hérésie, tu trouveras le lépreux. Chaque bataille contre l’hérésie ne tend qu’à ça : que le lépreux reste tel. Quant aux lépreux que veux-tu leur demander ? Qu’ils distinguent dans le dogme trinitaire ou dans la définition de l’eucharistie ce qui est juste de ce qui est erroné ? Allons, Adso, ce sont là jeux pour nous, hommes de doctrine. Les simples ont d’autres chats à fouetter. Et remarque que leurs problèmes, ils les résolvent tous d’une façon bancale. Ainsi deviennent-ils des hérétiques. 

— Mais pourquoi certains les appuient-ils ? 

— Parce qu’ils servent leur jeu, qui rarement concerne la foi, et plus souvent la conquête du pouvoir. 

— C’est pour cela que l’Église de Rome accuse d’hérésie tous ses adversaires ? 

— C’est pour cela, et c’est pour cela qu’elle reconnaît comme orthodoxie l’hérésie qu’elle peut remettre sous son propre contrôle, ou qu’elle doit accepter parce qu’elle est devenue trop forte, et qu’il ne serait pas bon de l’avoir comme antagoniste. Mais il n’est point de règle précise, cela dépend des hommes, des circonstances. Ce qui vaut aussi pour les seigneurs laïcs. Il y a cinquante ans, la commune de Padoue émit une ordonnance où il était dit que qui tuait un clerc se voyait condamné à l’amende d’un gros denier… 

— Rien ! 

— Précisément. Façon d’encourager la haine populaire contre les clercs. La ville était en lutte avec l’évêque. Alors, tu comprends pourquoi, jadis, à Crémone les fidèles de l’empire aidèrent les cathares, pas pour des raisons de foi, mais pour mettre en embarras É l’Église de Rome. Parfois les magistratures citadines encouragent les hérétiques parce qu’ils traduisent l’Évangile en langue vulgaire : le vulgaire est désormais la langue des villes, le latin la langue de Rome et des monastères. Ou encore, ils appuient les vaudois parce qu’ils affirment que tous, hommes et femmes, petits et grands, peuvent enseigner et prêcher ; et l’ouvrier qui est disciple, dix jours plus tard cherche son pair pour devenir son maître… 

— Et ce faisant, ils éliminent la différence qui rend irremplaçables les clercs ! Mais alors comment se fait-il donc que ces mêmes magistratures citadines se révoltent contre les hérétiques et prêtent main-forte à l’Église pour les faire brûler ? 

— Parce qu’ils se rendent compte que leur expansion ira jusqu’à mettre en crise les privilèges des laïcs qui parlent en vulgaire. Au concile du Latran de 1179 (tu vois que ce sont des histoires qui remontent à presque deux cents années), Walter Map mettait déjà en garde contre ce qui adviendrait si l’on donnait crédit à ces hommes idiots et illettrés qu’étaient les vaudois. Il dit, s’il m’en souvient bien, qu’ils n’ont aucune demeure fixe, circulent pieds nus sans rien posséder, mettant tout en commun, suivant nus Christ nu ; ils commencent maintenant sur ce mode très humble car ils sont exclus, mais si on leur laisse trop d’espace, ils chasseront tout le monde. C’est d’ailleurs pour cela que les villes ont favorisé les ordres mendiants, et nous franciscains en particulier : parce que nous permettions d’établir un rapport harmonieux entre besoins de pénitence et vie citadine, entre l’Église et les bourgeois qui s’intéressaient à leurs marchés… 

— On a atteint l’harmonie, alors, entre l’amour de Dieu et l’amour des trafics ? 

— Non, les mouvements de renouvellement spirituel se sont bloqués, ils se sont canalisés dans les limites d’un ordre reconnu par le pape. Mais ce qui serpentait dans l’ombre n’a pas été canalisé. Cela a fini d’un côté dans les mouvements des flagellants qui ne font de mal à personne, dans les bandes armées comme celles de fra Dolcino, dans les rites de sorcellerie comme ceux des frères de Montfaucon dont parlait Ubertin… 

— Mais qui avait raison, qui a raison, à qui la faute ? 

— Tous avaient leurs raisons, ils se sont tous trompés. 

— Mais vous, criai-je presque dans un élan de rébellion, pourquoi ne prenez-vous pas position, pourquoi ne me dites-vous pas où est la vérité ? » 

Guillaume resta un bon moment en silence, élevant vers la lumière le verre auquel il travaillait. Puis il l’abaissa sur la table et me montra, à travers la structure vitreuse, un fer de travail : 

« Regarde, me dit-il, que vois-tu ? » 

— Le fer, un peu plus grand. 

— Voilà, le maximum qu’on puisse faire, c’est regarder mieux. 

— Mais c’est toujours le même fer ! 

— Le manuscrit de Venantius aussi sera toujours le même manuscrit quand j’aurai pu le lire grâce à ce verre. Mais sans doute, quand j’aurai lu le manuscrit, connaîtrai-je mieux une partie de la vérité. Et peut-être pourrons-nous rendre meilleure la vie de l’abbaye. 

— Mais cela ne suffit pas ! 

— Je t’en dis plus qu’il ne semble, Adso. Ce n’est pas la première fois que je te parle de Roger Bacon. Ce ne fut peut-être pas l’homme le plus sage de tous les temps, mais moi j’ai toujours été fasciné par l’espérance qui animait son amour pour la science. Bacon croyait à la force, aux besoins, aux inventions spirituelles des simples. Il n’eût pas été un bon franciscain s’il n’avait pas pensé que les pauvres, les déshérités, les idiots et les illettrés parlent souvent avec la bouche de Notre Seigneur. S’il avait pu les connaître de près, il aurait été plus attentif aux fraticelles qu’aux provinciaux de l’ordre. Les simples ont quelque chose de plus que les docteurs, qui souvent se perdent à la recherche des lois les plus générales. Ils ont l’intuition de l’individuel. Mais cette intuition, toute seule, ne suffit pas. Les simples éprouvent une vérité à eux, peut-être plus vraie que celle des Pères de l’Église, mais ensuite ils la consument en gestes irréfléchis. Que faut-il faire ? Donner la science aux simples ? Trop facile, ou trop difficile. Et puis quelle science ? Celle de la bibliothèque d’Abbon ? Les maîtres franciscains se sont posé ce problème. Le grand Bonaventure disait que les sages doivent amener à une clarté conceptuelle la vérité implicite dans les gestes des simples… 

— Comme le chapitre de Pérouse et les doctes mémoires d’Ubertin qui transforment en décisions théologiques l’appel des simples à la pauvreté, dis-je. 

— Oui, mais tu l’as vu, cette transformation a lieu en retard et, quand elle a lieu, la vérité des simples s’est déjà transformée en la vérité des puissants, bonne davantage pour l’empereur Louis que pour un frère de pauvre vie. Comment rester proche de l’expérience des simples en en gardant, pour ainsi dire, la vertu opérative, la capacité d’opérer pour la transformation et l’amélioration de leur monde ? C’était le problème de Bacon : “Quod enim laicali ruditate turgescit non habet ef ectum nisi fortuito”, disait-il. L’expérience des simples a des issues sauvages et incontrôlables. “Sed opera sapientiae certa lege vallantur et in finem debitum ef icaciter diriguntur ” Ce qui revient à dire que, fût-ce dans la direction des choses pratiques, qu’il s’agisse de la mécanique, de l’agriculture ou du gouvernement d’une ville, il faut une sorte de théologie. Il pensait que la nouvelle science de la nature devait être la nouvelle grande entreprise des doctes pour coordonner, à travers une connaissance différente des processus naturels, les besoins élémentaires qui constituaient aussi l’accumulation désordonnée, mais à sa façon réelle et juste, des espoirs des simples. La nouvelle science, la nouvelle magie naturelle. À part que pour Bacon cette entreprise devait être dirigée par l’Église et je crois que tels étaient ses voeux parce qu’à son époque la communauté des clercs s’identifiait avec la communauté des savants. Aujourd’hui, il n’en va plus ainsi, il naît des savants en dehors des monastères, et des cathédrales, et même des universités. Vois dans ce pays par exemple, le plus grand philosophe de notre siècle n’a pas été un moine, mais un apothicaire. Je veux parler de ce Florentin dont tu auras entendu nommer le poème, que pour ma part je n’ai jamais lu parce que je ne comprends pas son vulgaire, et d’après ce que j’en sais je ne l’aimerais pas beaucoup car il y extravague sur des affaires fort éloignées de notre expérience. Mais il a écrit, je crois, les choses les plus sages qu’il nous soit donné de comprendre sur la nature des éléments et du cosmos tout entier, et sur la direction des États. Ainsi je pense que, comme mes amis et moi-même jugeons qu’aujourd’hui, pour la conduite des affaires humaines, il ne revient pas à l’Église, mais à l’assemblée du peuple de légiférer, de même dans le futur il reviendra à la communauté des doctes de proposer cette toute nouvelle et humaine théologie qui est philosophie naturelle et magie positive. 

— Un bel exploit, dis-je, mais est-ce possible ? 

— Bacon y croyait. 

— Et vous ? 

— Moi aussi, j’y croyais. Mais pour y croire, il faudra être sûr que les simples ont raison parce qu’ils possèdent l’intuition de l’individuel, l’unique qui vaille. Cependant, si l’intuition de l’individuel, est l’unique qui vaille, comment la science pourra-t-elle arriver à recomposer les lois universelles à travers lesquelles, et par l’interprétation desquelles, la bonne magie devient opérante ? 

— Eh oui, dis-je, comment le pourra-t-elle ? 

— Je ne le sais plus. J’ai eu tant de discussions à Oxford avec mon ami Guillaume d’Occam, qui est maintenant en Avignon. Il a semé de doutes mon esprit. Car si la seule intuition de l’individuel est juste, le fait que des causes du même genre aient des effets du même genre est une proposition difficile à soutenir. Un même corps peut être froid ou chaud, doux ou amer, humide ou sec, dans un lieu – et pas dans un autre. Comment puis-je découvrir le lien universel qui met de l’ordre dans les choses, si je ne puis bouger le petit doigt sans créer une infinité de nouveaux états, puisqu’avec un tel mouvement toutes les relations de position entre mon doigt et tous les autres objets changent ? Les relations sont les manières dont mon esprit perçoit le rapport entre états singuliers, mais quelle garantie peut-on avoir que cette manière est universelle et stable ? 

— Vous savez pourtant qu’à une certaine épaisseur de verre correspond une certaine puissance de vision, et c’est parce que vous le savez que vous pouvez fabriquer à présent des verres pareils à ceux que vous avez perdus, sinon comment le pourriez-vous ? 

— Réponse pénétrante, Adso. J’ai en effet élaboré cette proposition, qu’à épaisseur égale doit correspondre une égale puissance de vision. Je l’ai émise parce que d’autres fois j’ai eu des intuitions individuelles du même type. Il est certes connu à qui expérimente la propriété curative des herbes, que tous les individus herbacés de la même nature ont chez le patient, pareillement disposé, des effets de même nature, et donc l’expérimentateur formule la proposition que chaque herbe de tel type est bonne pour le fébricitant, ou que chaque verre de tel type magnifie pareillement la vision de l’oeil. La science dont parlait Bacon roule indubitablement sur ces propositions. Attention, je parle de propositions sur les choses, non pas de choses. La science a affaire avec les propositions et ses termes, et les termes désignent des choses singulières. Tu comprends, Adso, je dois croire que ma proposition fonctionne, parce que je l’ai apprise en me fondant sur l’expérience, mais pour le croire je devrais supposer qu’il existe des lois universelles, et pourtant je ne peux en parler, car le concept même qu’il existe des lois universelles, et un ordre donné des choses, impliquerait que Dieu en fût prisonnier, tandis que Dieu est chose si absolument libre que, s’il le voulait, et d’un seul acte de sa volonté, le monde serait autrement. 

— Or donc, si je comprends bien, vous faites, et vous savez pourquoi vous faites, mais vous ne savez pas pourquoi vous savez que vous savez ce que vous faites ? Je dois dire non sans orgueil que Guillaume me regarda avec admiration : 

« Il en va sans doute ainsi. De toute façon cela te dit pourquoi je me sens aussi peu sûr de ma vérité, même si j’y crois. 

— Vous êtes plus mystique qu’Ubertin ! dis-je malicieusement. 

— Peut-être. Mais comme tu vois, je travaille sur les choses de nature. Et même dans l’enquête que nous menons, je ne veux pas savoir qui est bon et qui est méchant, mais qui a été dans le scriptorium hier soir, qui a dérobé mes lunettes, qui a laissé sur la neige les empreintes d’un corps qui traîne un autre corps, et où se trouve Bérenger. Ce sont là des faits, ensuite j’essaierai de les rattacher les uns aux autres, dans la mesure du possible, car il est malaisé de dire quel effet est donné par quelle cause ; il suffirait de l’intervention d’un ange pour tout changer, alors il ne faut pas s’étonner si on ne peut démontrer qu’une chose est la cause d’une autre chose. Même s’il faut toujours tenter, comme je suis en train de le faire. 

— C’est une vie difficile que la vôtre, dis-je. 

— Mais j’ai trouvé Brunel, s’exclama Guillaume, en faisant allusion à ses déductions sur le cheval de l’avant-veille. 

— Alors il y a un ordre du monde ! criai-je triomphant. 

— Alors il y a un peu d’ordre dans ma pauvre tête », répondit Guillaume. 

À cet instant revint Nicolas portant une fourche presque terminée et nous la montrant comme un trophée. 

« Et quand il y aura cette fourche sur mon pauvre nez, dit Guillaume, peut-être que ma tête sera encore plus ordonnée. » 

Un novice arriva pour nous informer que l’Abbé voulait voir Guillaume et l’attendait dans le jardin. Mon maître fut contraint de remettre ses expériences à plus tard et nous nous hâtâmes vers le lieu du rendez-vous. Chemin faisant, Guillaume se flanqua une tape au front, comme s’il ne se souvenait qu’à l’instant de quelque chose qu’il avait complètement oublié. 

« À propos, dit-il, j’ai déchiffré les signes cabalistiques de Venantius. 

— Tous ? ! Quand ? 

— Quand tu dormais. Et cela dépend de ce que tu entends par tous. J’ai déchiffré les signes apparus à la flamme, ceux que tu as recopiés. Les notes en grec doivent attendre que j’aie de nouveaux verres. 

— Alors ? Il s’agissait du secret du finis Africae ? 

— Oui, et la clef était assez facile. Venantius disposait des douze signes zodiacaux et de huit signes pour les cinq planètes, les deux luminaires et la terre. Vingt signes en tout. Suffisamment pour y associer les lettres de l’alphabet latin, vu que tu peux utiliser la même lettre pour exprimer le son des deux initiales de unum et de velut. L’ordre des lettres, nous le savons. Quel pouvait être l’ordre des signes ? J’ai pensé à l’ordre des ciels, en plaçant le cadran zodiacal à l’extrême périphérie. Donc, Terre, Lune, Mercure, Vénus, Soleil, et caetera, et puis à la file les signes zodiacaux dans leur suite traditionnelle, tels que les classifie aussi Isidore de Séville, à commencer par le Bélier et par le solstice de printemps, pour finir avec les Poissons. Maintenant si tu essaies d’appliquer cette clef, voilà que le message de Venantius acquiert un sens. » 

Il me montra le parchemin sur lequel il avait transcrit le message en grandes lettres latines : Secretum finis Africae manus supra idolum age primum et septimum de quatuor

« C’est clair ? demanda-t-il. 

— La main sur l’idole opère sur le premier et sur le septième des quatre… répétai-je en branlant du chef. C’est loin d’être clair ! 

— Je le sais. Il faudrait avant tout savoir ce que Venantius entendait par idolum. Une image, un fantôme, une figure ? Et puis, que peuvent bien être ces quatre qui ont un premier et un septième ? Et que faut-il en faire ? Les bouger, les pousser, les tirer ? 

— Alors nous ne savons rien et nous en sommes au point de départ », dis-je tout désappointé. 

Guillaume s’arrêta et me regarda d’un air fort peu bienveillant. 

« Mon garçon, dit-il, tu as devant toi un pauvre franciscain qui, avec ses modestes connaissances et ce tantinet d’habileté qu’il doit à l’infinie puissance du Seigneur, a réussi en quelques heures à déchiffrer une écriture secrète dont son auteur était certain qu’elle apparaîtrait hermétique à tout le monde, lui excepté… et toi, misérable fripouille illettrée, tu te permets de dire que nous en sommes au point de départ ? » 

Je m’excusai avec beaucoup de gaucherie. J’avais blessé la vanité de mon maître, tout en sachant fort bien comme il était fier de la rapidité et de la sûreté de ses déductions. Guillaume avait vraiment accompli une tâche digne d’admiration et il n’en allait pas de sa faute si le très astucieux Venantius avait non seulement caché sa découverte sous les dehors d’un obscur alphabet zodiacal, mais aussi élaboré une indéchiffrable énigme. 

« Peu importe, peu importe, ne t’excuse pas, m’interrompit Guillaume. Au fond tu as raison, nous en savons encore trop peu. Allons. » 

 

Demain Le nom de la Rose – 24 3ème jour Vêpres

 

mardi 1 décembre 2020

Umberto Eco - Le nom de la Rose - 22/53 - 3ème jour - Sexte

 Le nom de la Rose

 Lu par François Berland

22/53

Troisième jour Sexte


 Où Adso reçoit les confidences de Salvatore, qu’on ne peut résumer en quelques mots, mais qui lui inspirèrent bien des méditations inquiètes.


Tandis que je mangeais, je vis, évidemment réconcilié avec le cuisinier, Salvatore qui, dans un coin, dévorait un pâté de viande de mouton. Il mangeait comme il n’avait jamais mangé de sa vie, ne laissant rien tomber pas même une miette, et il paraissait rendre grâce à Dieu pour cet événement extraordinaire. Il me fit un clin d’oeil et me dit, dans son langage bizarre, qu’il mangeait pour toutes les années où il avait jeûné. Je l’interrogeai. Il me raconta son enfance de douleurs dans un village où l’air était mauvais, les pluies très fréquentes, et où les champs pourrissaient tandis que l’atmosphère était viciée par des miasmes mortifères. Il y eut, d’après ce que je compris, des alluvions pendant des saisons et des saisons, au point que les champs n’avaient plus de sillons et qu’avec un boisseau de semence on faisait un setier, et puis le setier se réduisait encore à presque rien. Les seigneurs aussi avaient des faces blanches comme les pauvres encore que, observa Salvatore, les pauvres mourussent davantage que les seigneurs, sans doute (observa-t-il avec un sourire) parce qu’ils étaient en plus grand nombre… Un setier coûtait quinze sous, un boisseau soixante sous, les prédicateurs annonçaient la fin des temps, mais les géniteurs et les aïeux de Salvatore se rappelaient que ça n’était pas la première fois, tant et si bien qu’ils en avaient tiré la conclusion que les temps étaient toujours sur le point de finir. Et ainsi quand ils eurent mangé toutes les charognes des oiseaux, et tous les animaux immondes qu’on pouvait trouver, le bruit courut que quelqu’un dans le village commençait à déterrer les morts. Salvatore expliquait avec beaucoup de verve, avec des façons d’histrion, comment avaient accoutumé de faire ces « homènes malissimes » qui creusaient avec leurs doigts sous la terre des cimetières, le lendemain des funérailles. « Gnam ! » disait-il, et il plantait les dents dans son pâté de mouton, mais moi je voyais sur son visage la grimace du désespéré qui mangeait le cadavre. Et puis, non contents de creuser en terre consacrée, certains pires que les autres, comme des voleurs de grand chemin, se tapissaient dans la forêt et surprenaient les passants. « Zac ! » disait Salvatore, le couteau à la gorge et « Gnam ! » Et les derniers des derniers appâtaient les enfants, avec un oeuf ou une pomme, et ils en faisaient un carnage, toutefois, comme Salvatore me précisa avec un grand sérieux, en les cuisant d’abord. Il raconta l’histoire de l’homme qui arriva dans son village en vendant de la viande cuite pour quelques sous et tous les gens ne réussissaient pas à se convaincre de cette aubaine, puis le prêtre dit qu’il s’agissait de chair humaine, et l’homme fut réduit en bouillie par la foule enragée. Mais la nuit même un quidam du village alla creuser la fosse de l’assassiné et mangea de la chair du cannibale, si bien que, lorsqu’il fut découvert, le village le condamna à mort lui aussi. 

Salvatore ne me raconta pas seulement cette histoire. À mots tronqués, m’obligeant à me rappeler le peu que je savais de provençal et de dialectes italiens, il me fit l’histoire de sa fuite de son village natal, et de son errance par le monde. Et dans son récit je reconnus beaucoup d’errants déjà connus ou rencontrés le long de notre route, et beaucoup d’autres, que je connus après, je les reconnais à présent, à telle enseigne que je ne suis plus certain, avec le temps, de ne pas lui attribuer aventures et crimes appartenant à d’autres qui l’ont précédé ou suivi et s’aplatissent à présent dans mon esprit las pour dessiner une seule image, par la force de l’imagination précisément, laquelle unissant le souvenir de l’or à celui de la montagne, sait composer l’idée d’une montagne d’or. 

Souvent au cours du voyage j’avais entendu Guillaume nommer les simples, terme par lequel certains de ses frères désignaient non seulement le peuple, mais en même temps les illettrés. Expression qui me sembla toujours générique, car dans les villes italiennes j’avais rencontré des marchands et des artisans qui n’étaient point grands clercs sans toutefois être illettrés, même si leurs connaissances se manifestaient à travers l’usage de la langue vulgaire. Et, il faut le dire, certains des tyrans qui gouvernaient en ce temps-là la péninsule étaient de la plus grande ignorance en matière de science théologique, et médicale, et de logique, et de latin, mais ils n’étaient certes pas des simples ou des ingénus. C’est pourquoi je crois que mon maître aussi, quand il parlait des simples, se servait d’un concept plutôt simple. Mais, aucun doute à cela, Salvatore était un simple, il provenait d’un coin de campagne éprouvé, depuis des siècles, par la famine et la prépotence des seigneurs féodaux. 

C’était un simple, mais ce n’était pas un sot. Il aspirait à un monde différent, qui, aux temps où il s’enfuit loin des siens, selon qu’il me dit, prenait l’aspect du pays de Cocagne, où sur les arbres suintants de miel, s’épanouissent des faisselles pleines de fromage et des andouillettes parfumées. Poussé par cette espérance, refusant presque de reconnaître ce monde comme une vallée de larmes où (comme on me l’a enseigné) l’injustice même a été prédisposée par la Providence pour maintenir l’équilibre des choses, en raison de quoi souvent son dessein nous échappe, Salvatore traversa maintes contrées, depuis son Montferrat natal en direction de la Ligurie, et de là remontant de la Provence aux terres du roi de France. Salvatore erra de par le monde, en mendiant, en maraudant, en se faisant passer pour malade, en se plaçant provisoirement chez quelque seigneur, en reprenant de nouveau le chemin de la forêt, de la grand’route. D’après le récit qu’il me fit, je l’imaginai associé à ces bandes de vagabonds que, dans les années qui suivirent, je vis de plus en plus souvent rôder à travers l’Europe : faux moines, charlatans, dupeurs, besaciers, bélîtres et gueux, lépreux et estropiats, batteurs d’estrade, marchands et musiciens ambulants, clercs sans patrie, étudiants itinérants, fricoteurs, jongleurs, mercenaires invalides, juifs errants, échappés aux infidèles avec l’esprit impotent, fous, fugitifs en rupture de ban, malfaiteurs aux oreilles coupées, sodomites, et parmi eux artisans ambulants, tisseurs, chaudronniers, chaisiers, rémouleurs, rempailleurs, maçons, et encore fripouilles de tout acabit, tricheurs, filous, fieffés coquins, vauriens, gens sans aveu, sans feu ni lieu, meurt-de-faim, cul-de-jatte, truands, porteballes, et chanoines et prêtres simoniaques et prévaricateurs, et gens qui vivaient désormais sur la crédulité d’autrui, faussaires de bulles et de sceaux papaux, vendeurs d’indulgences, faux paralytiques qui s’allongeaient aux portes des églises, rôdeurs fuyant leurs couvents, marchands de reliques, rédempteurs, devins et chiromanciens, nécromants, guérisseurs, faux quêteurs, et fornicateurs de tout acabit, corrupteurs de nonnes et de fillettes par ruses et violences, simulateurs d’hydropisie, épilepsie, hémorroïdes, goutte et plaies, ainsi que de folie mélancolique. Il y en avait qui s’appliquaient des emplâtres sur le corps pour faire croire à des ulcères incurables, d’autres qui se remplissaient la bouche d’une substance couleur du sang pour simuler des crachements de phtisiques, des pendards qui feignaient d’être faibles d’un de leurs membres, portant des cannes sans nécessité et contrefaisant le mal caduc, gale, bubons, enflures, appliquant bandes, teintures de safran, portant des fers aux mains, bandage à la tête, se faufilant puants dans les églises et se laissant tomber d’un coup sur les places, crachant de la bave et roulant des yeux, soufflant par les narines du sang fait de jus de mûres et de vermillon, pour arracher nourriture ou deniers aux gens apeurés qui se rappelaient les invitations des saints pères à l’aumône : partage ton pain avec l’affamé, emmène sous ton toit qui n’a point de gîte, rendons visite à Christ, accueillons Christ, habillons Christ car, ainsi que l’eau purge le feu, ainsi l’aumône purge nos péchés. 

Même après les faits que je raconte, le long du Danube j’en vis beaucoup et j’en vois encore de ces charlatans qui avaient leurs noms et leurs subdivisions en légions, comme les démons : capons, rifodés, protomédecins, pauperes verecundi, francs-mitous, narquois, archisuppôts, cagous, petite-flambe, hubins, sabouleux, farinoises, feutrards, baguenauds, trouillefous, piedebous, hapuants et attrantulés, fanouëls et fapasquëtes, mutuelleurs, frezons, trouvains, faubourdons, surdents, surlacrimes et surands. C’était comme une boue qui coulait par les sentes de notre monde, et entre elles se glissaient des prédicateurs de bonne foi, des hérétiques à l’affût de nouvelles proies, des fauteurs de discorde. Ç’avait été précisément le pape Jean, vivant dans la crainte que les mouvements des simples prêchassent et pratiquassent la pauvreté, qui avait fulminé contre les prédicateurs quêteurs lesquels, d’après ses dires, attiraient les curieux en hissant des bannières colorées de figures, prêchaient et extorquaient l’argent. Était-il dans le vrai, le pape simoniaque et corrompu, quand il assimilait les frères quêteurs qui prêchaient la pauvreté à ces bandes de déshérités et de coupe-jarrets ? 

Moi, en ces jours-là, après avoir un peu voyagé dans la péninsule italienne, je n’avais plus les idées très claires : j’avais entendu des frères d’Altopascio qui, tout en prêchant, menaçaient d’excommunications et promettaient des indulgences, absolvaient les rapines et les fratricides, les homicides et les parjures contre compensations sonnantes et trébuchantes, laissaient entendre que dans leur hôpital se célébraient chaque jour jusqu’à cent messes, pour lesquelles ils recueillaient des donations, et qu’avec leurs biens ils dotaient deux cents jeunes filles pauvres. Et j’avais entendu parler de frère Paul le Boiteux qui, en pleine forêt de Rieti, vivait dans un ermitage et se vantait d’avoir eu directement du Saint-Esprit la révélation que l’acte charnel n’était pas péché : ainsi il séduisait ses victimes qu’il appelait ses soeurs en les obligeant à offrir leur chair nue au fouet, tout en faisant sur la terre cinq génuflexions en forme de croix, avant de les présenter à Dieu et d’exiger d’elles ce qu’il appelait le baiser de la paix. Mais était-ce vrai ? Et quel lien existait-il entre ces ermites qui se déclaraient illuminés, et les frères de pauvre vie qui sillonnaient les chemins de la péninsule en faisant vraiment pénitence, détestés par le clergé et les évêques dont ils stigmatisaient les vices et les vols ? 

D’après le récit de Salvatore, tel qu’il se mêlait aux choses que je savais déjà par moi-même, ces distinctions n’apparaissaient pas au grand jour : tout semblait égal à tout. Tantôt il me faisait penser à l’un de ces claquedents estropiés de Touraine dont parle la fable, qui à l’approche de la dépouille miraculeuse de saint Martin prirent leurs jambes à leur cou de peur que le saint ne les guérît leur ôtant ainsi la source de leurs gains, et le saint, impitoyable, les gracia avant qu’ils ne rejoignissent la barrière, les punissant de leur mauvaiseté en leur restituant l’usage des membres. Tantôt au contraire la face féroce du moine s’illuminait de très douce lumière quand il me racontait comment, en vivant parmi ces bandes, il avait écouté la parole de prédicateurs franciscains, tout comme lui clandestins, et il avait compris que la vie pauvre et errante qu’il menait ne devait pas être prise comme une sombre nécessité, mais comme un geste joyeux d’abnégation, et il avait fait partie de sectes et de groupes pénitentiels dont il estropiait les noms et définissait fort improprement la doctrine. J’en déduisis qu’il avait rencontré des patarins et des vaudois, et peut-être des cathares, des disciples d’Arnaud et des humiliés, et que vaguant de par le monde il était passé de groupe en groupe, assumant graduellement, comme une mission, sa condition d’errant, et faisant pour le Seigneur ce qu’il faisait avant pour son ventre. Mais comment, et jusqu’à quand ? 

Selon ce que j’ai cru comprendre, une trentaine d’années auparavant, il s’était agrégé à un couvent de minorites en Toscane et là il avait endossé le froc de saint François, sans prendre les ordres. C’est dans ce couvent, je crois, qu’il avait appris le peu de latin qu’il parlait, le mêlant aux idiomes de tous les lieux où, pauvre sans patrie, il avait séjourné, et de tous les compagnons de vagabondage qu’il avait rencontrés, depuis les mercenaires de mes contrées jusqu’aux bogomiles dalmates. Là il s’était adonné à une vie de pénitence, disait-il (pénitenziagité, me citait-il le regard inspiré, et de nouveau j’entendis la formule qui avait intrigué Guillaume), mais à ce qu’il paraît même les frères mineurs chez qui il se trouvait avaient des idées confuses car, en colère contre le chanoine de l’église voisine, accusé de vols et autres scélératesses, un beau jour ils envahirent sa maison et le firent rouler dans les escaliers, tant et si bien que le pécheur en mourut, puis ils saccagèrent la maison de Dieu. À la suite de quoi l’évêque manda des gens d’armes, les frères se dispersèrent et Salvatore erra longtemps dans la haute Italie avec une troupe de fraticelles, en somme de minorites quêteurs sans plus de loi ni de discipline. Il se réfugia alors dans la région de Toulouse, où il lui arriva une étrange histoire, tandis qu’il s’enflammait au récit, qu’il entendait faire autour de lui, des grandes entreprises des croisés. 

Une masse de pasteurs et d’humbles gens en longue procession se réunit un jour pour passer la mer et combattre les ennemis de la foi. On les appela pastoureaux. En fait, ils voulaient s’enfuir de leur terre maudite. Il y avait deux chefs, qui leur inspirèrent de fausses théories, un prêtre privé de son église à cause de sa conduite et un moine apostat de l’ordre de saint Benoît. Ces derniers avaient fait perdre la tête à ces ingénus ; courant par bandes à leurs trousses, des enfants de seize ans même, contre la volonté de leurs géniteurs, emportant pour tout bagage une besace et un bâton, sans argent, leurs champs abandonnés, ils suivaient le moine et le prêtre comme un troupeau, et formaient une formidable multitude. Désormais ils n’obéissaient plus ni à la raison ni à la justice, mais à la seule force et à leur seule volonté. Se trouver tous ensemble, enfin libres et avec un vague espoir de terres promises, les rendit comme ivres. Ils parcouraient les villages et les villes en s’emparant de tout, et si l’un d’eux était arrêté ils prenaient d’assaut les prisons et le libéraient. Quand ils entrèrent dans la forteresse de Paris pour faire sortir certains de leurs compagnons que les seigneurs avaient fait arrêter, comme le prévôt de Paris tentait d’opposer une résistance, ils le frappèrent et le précipitèrent dans les escaliers de la forteresse et brisèrent les portes de la prison. Ensuite ils se rangèrent en bataille dans le pré de Saint-Germain. Mais personne ne s’enhardit à les affronter, et ils sortirent de Paris en prenant la direction de l’Aquitaine. Ils tuaient tous les Juifs qu’ils rencontraient, çà et là, et les dépouillaient de leurs biens… 

« Pourquoi les Juifs ? » demandai-je à Salvatore. 

Et il me répondit :

 « Et pourquoi pas ? » 

Et il m’expliqua que leur vie durant ils avaient appris de la bouche des prédicateurs que les Juifs étaient les ennemis de la chrétienté ; qu’ils accumulaient tous les biens qui leur étaient refusés, à eux. Je lui demandai s’il n’était cependant pas vrai que les biens étaient accumulés par les seigneurs et par les évêques, à travers les dîmes, et que les pastoureaux ne luttaient donc pas contre leurs vrais ennemis. Il me répondit qu’il faut bien choisir des ennemis plus faibles, quand les vrais ennemis sont trop forts. Ainsi, pensai-je, ce nom de simples leur va comme un gant. Les puissants seuls savent toujours avec grande clarté qui sont leurs vrais ennemis. Les seigneurs ne voulaient pas que les pastoureaux mettent leurs biens en danger ; ce fut donc une grande chance pour eux que les chefs des pastoureaux insinuassent l’idée que quantité de richesses se trouvaient chez les Juifs. Je demandai qui leur avait mis en tête à tous ces gens qu’il fallait attaquer les Juifs. Salvatore ne se le rappelait pas. Je crois que lorsque de telles foules se réunissent en suivant une promesse et demandent tout de suite quelque chose, on ne sait jamais qui parle parmi eux. Je pensai que leurs chefs avaient été éduqués dans les couvents et dans les écoles épiscopales, et parlaient le langage des seigneurs, même s’ils le traduisaient en termes compréhensibles à des bergers. Et les bergers ne savaient pas où se trouvait le pape, mais ils savaient où trouver les Juifs. En somme, ils prirent d’assaut une haute et massive tour du roi de France, où les Juifs épouvantés avaient couru en masse se réfugier. Et les Juifs sortis sous les murs de la tour se défendaient courageusement et sans merci, en lançant du bois et des pierres. Mais les pastoureaux mirent le feu à la porte de la tour, soumettant les Juifs barricadés au tourment de la fumée et du feu. Comme ils ne pouvaient se sauver, préférant plutôt se tuer que mourir de la main des non-circoncis, les Juifs demandèrent à l’un d’eux, qui paraissait le plus courageux, de les passer au fil de l’épée. Il consentit, et en tua presque cinq cents. Après quoi il sortit de la tour avec les enfants des Juifs, et demanda aux pastoureaux d’être baptisé. Mais les pastoureaux lui dirent : après un tel massacre de ta gent, tu prétends te soustraire à la mort ? et ils le mirent en morceaux, épargnant les enfants, qu’ils firent baptiser. Puis ils se dirigèrent vers Carcassonne, perpétrant quantité de rapines sanglantes en cours de route. 

Alors le roi de France se rendit compte qu’ils avaient passé les bornes et ordonna qu’on leur opposât résistance dans chaque ville où ils passaient et qu’on défendît les Juifs comme s’ils étaient des hommes du roi… Pourquoi le roi devint-il aussi prévenant pour les Juifs, à ce moment-là ? Peut-être parce qu’il pressentit ce que les pastoureaux auraient pu faire dans tout le royaume, et que leur nombre augmenterait trop. Alors il fut attendri par ces Juifs, aussi bien parce que les Juifs étaient utiles aux commerces du royaume, que parce qu’il fallait exterminer les pastoureaux, et que les bons chrétiens dans leur ensemble trouvassent raison de pleurer sur leurs crimes. Mais beaucoup de chrétiens n’obéirent pas au roi, pensant qu’il n’était point juste de défendre les Juifs, qui depuis toujours avaient été les ennemis de la foi chrétienne. Et dans beaucoup de villes, les gens du peuple, qui avaient dû payer des dettes usuraires aux Juifs, étaient heureux que les pastoureaux les punissent pour leur richesse. Alors le roi commanda sous peine de mort de ne pas prêter aide aux pastoureaux. Il rassembla une armée nombreuse et les attaqua et beaucoup d’entre eux furent tués, d’autres en réchappèrent en fuyant et se réfugièrent dans les forêts où ils périrent de privations. En peu de temps, ils furent tous anéantis. Et l’envoyé du roi les captura et les pendit par vingt ou trente à la fois aux arbres les plus hauts, pour que la vue de leurs cadavres servît d’exemple éternel et que personne n’osât plus troubler la paix du royaume. Le fait singulier, c’est que Salvatore me raconta cette histoire comme s’il s’agissait d’une très vertueuse entreprise. Et de fait, il restait convaincu que la foule des pastoureaux s’était mise en branle pour conquérir le sépulcre de Christ et le délivrer des infidèles, et il me fut impossible de lui faire entendre que cette sublime conquête avait déjà été faite, au temps de Pierre l’Ermite et de saint Bernard, et sous le règne de Louis le saint de France. Quoi qu’il en soit, Salvatore ne se rendit pas chez les infidèles parce qu’il dut s’éloigner au plus tôt des terres françaises. Il passa dans la province de Novare, me dit-il, mais sur ce qu’il advint alors il resta dans le vague. Enfin il arriva à Casale, où il se fit accueillir dans le couvent des minorites (et c’est là je crois qu’il avait rencontré Rémigio), précisément lorsque beaucoup d’entre eux, persécutés par le pape, changeaient de froc et cherchaient refuge auprès de monastères d’un autre ordre, pour ne pas finir brûlés. Comme nous avait en effet raconté Ubertin. Grâce à ses longues expériences dans de nombreux travaux manuels (qu’il avait pratiqués à des fins malhonnêtes quand il errait librement, et à de saintes fins quand il errait pour l’amour de Christ), Salvatore fut aussitôt choisi comme aide par le cellérier. Et voilà pourquoi depuis des années il se trouvait là en bas, peu intéressé aux fastes de l’ordre, beaucoup à l’administration de la cave et de la dépense, libre de manger sans voler et de louer le Seigneur sans risquer le bûcher. C’est là l’histoire que par lui j’appris, entre une bouchée et l’autre, et je me demandai ce qu’il avait inventé et ce qu’il avait passé sous silence. Je le regardai avec curiosité, non point pour la singularité de son expérience, mais au contraire précisément parce que ce qui lui était arrivé me semblait l’épitomé remarquable de tant d’événements et de mouvements qui rendaient fascinante et incompréhensible l’Italie de cette époque. 

Que ressortait-il de ces propos ? L’image d’un homme à la vie aventureuse, capable même de tuer son semblable sans se rendre compte de son crime. Mais, bien qu’à cette époque toute offense à la loi divine me semblât égale en gravité, je commençais déjà à comprendre certains des phénomènes dont j’entendais parler, et qu’une chose est le massacre que la foule, exaltée presque jusqu’à l’extase et prenant les lois du diable pour celles du Seigneur, pouvait commettre, et tout autre chose l’assassinat individuel perpétré de sang-froid, dans le silence et la ruse. Et je n’avais pas l’impression que Salvatore pût s’être entaché d’un crime pareil. D’autre part, je voulais découvrir quelque chose sur les insinuations faites par l’Abbé, hanté que j’étais par l’idée de fra Dolcino, dont je ne savais presque rien. Et cependant son fantôme paraissait flotter sur bien des conversations que j’avais entendues ces deux derniers jours. Ainsi, à brûle-pourpoint, je lui demandai :

 « Dans tes voyages, tu n’as jamais connu fra Dolcino ? » 

La réaction de Salvatore fut singulière. Il écarquilla les yeux, s’il était possible de les avoir encore plus écarquillés, se signa à plusieurs reprises, murmura quelques phrases brisées, dans une langue que cette fois vraiment je ne compris pas. Mais j’eus l’impression de phrases de déni. Jusqu’à présent il m’avait considéré avec sympathie et confiance, avec amitié dirais-je. En cet instant, il me regarda presque avec hostilité. Puis, sur un prétexte, il s’en alla. Désormais, je ne pouvais plus résister. Quel était ce frère qui inspirait la terreur à quiconque l’entendait nommer ? Je décidai que je ne pouvais pas rester plus longtemps en proie à mon désir de savoir. Une idée me traversa l’esprit. Ubertin ! Lui-même avait prononcé ce nom, le premier soir que nous le rencontrâmes, lui savait tout des vicissitudes claires et obscures des frères, fraticelles et autres de la même engeance, de ces dernières années. Où pouvais-je le trouver à cette heure-ci ? Certainement à l’église, plongé dans la prière. Et c’est là, vu que je jouissais d’un moment de liberté, que je me rendis. Je ne le trouvai pas, et même je ne le trouvai pas jusqu’au soir. Et je restai ainsi sur ma faim, tandis qu’il se passait d’autres faits qu’il me faut raconter maintenant.

Demain Le nom de la Rose – 23 3ème jour None