mardi 18 août 2020
Un poème/un jour - 7 - Arthur Rimbaud - Ô saisons ô châteaux
J'ai fait la magique étude
Ô vive lui, chaque fois
Mais ! je n'aurais plus d'envie,
Ce Charme ! il prit âme et corps,
Que comprendre à ma parole ?
Et, si le malheur m'entraîne,
Il faut que son dédain, las !
Hervé Bazin - Vipère au poing - ch. XII
Hervé Bazin
Vipère au poing
chapitre XII
Lu par Pierre Vaneck
XII
Folcoche ne rentrait toujours pas. Une nouvelle complication surgit. Je ne suis pas médecin et ne vous dirai pas exactement laquelle. Réclamé par télégramme, M. Rezeau reprit la route d'Angers, avec l'intention de profiter de ce voyage pour " faire d'une pierre deux coups et acheter chez son fournisseur attitré un lot d'épingles et de boîtes vitrées ". Le soir même, il rentrait, doublement navré :
— Impossible de trouver des extra-fines, dit-il. Je ne peux pourtant pas empaler mes bestioles sur des aiguilles à tricoter ! .
Puis, enchaînant :
— Mes pauvres enfants, votre mère est au plus mal : il est possible qu'elle ne passe pas la semaine. Je lui ai proposé de recevoir...
— ... la sainte extrême-onction, acheva L'oblat.
— Mais elle a refusé, disant que les médecins se faisaient des illusions sur son état et qu'elle rentrerait bientôt. Je n'ai pas voulu lui révéler toute la gravité de son cas. Allons, bonsoir, mes petits ! Je vais me coucher. Pour changer, j'ai la couronne de fer.
Il s'en fut, suivi de l'oblat, sincèrement ému à l'idée que Mme Rezeau pourrait décéder sans sacrements. Cependant, tous les trois, Frédie la Chiffe, Jean le Brasse-Bouillon, Marcel dit Cropette, nous nous regardions les uns les autres avec une immense satisfaction. Mânes de mes ancêtres, voilez-vous la face ! Ces trois enfants dénaturés, que vous contemplez du haut de vos cadres dorés, ces trois enfants, voilà soudain qu'ils manifestent un affreux enthousiasme, qu'ils se donnent la main pour une ronde infernale et braillent à qui mieux mieux sur l'air des lampions : Folcoche Va crever, Folcoche Va crever, Folcoche Va crever...
Mais la porte s'entrouvre. Une paire de moustaches apparaît. L'oreille paternelle reçoit de plein fouet un dernier : " Folcoche va crever ! "
— Pet-pet. Le vieux qui revient ! crie Frédie.
Mais la porte s'est refermée et notre trio consterné entend s'éloigner dans le couloir un pas qui racle du talon et qui titube comme celui d'un vieillard.
Évidemment, Folcoche ne mourut point. Elle fut seulement réopérée. La nature de cette nouvelle intervention ne devait nous être révélée que dix ans plus tard, la pudibonderie familiale interdisant d'expliquer à des enfants ce qu'est une double ovariotomie. Mme Rezeau, que son sang trahissait, voyait ses organes gagnés un à un par une infection généralisée. Mais elle continuait à déclarer, catégorique :
— Je ne mourrai pas.
Et, finalement, le chirurgien confirma cette intention :
— Le cas de Mme Rezeau est grave, et, s'il ne s'agissait pas d'elle, je l'eusse condamnée. Mais, avec une pareille volonté, on arrive toujours à se tirer d'affaire.
Nous dûmes nous convaincre, peu à peu, de l'inévitable...
Elle vivrait ! Mais nous faisions des calculs, nous supputions la durée d'une convalescence très difficile. Un certain répit nous restait. Papa, de son côté, s'efforçait de gagner du temps. Nous avions, pendant l'absence de notre mère, suivi le mouvement donné par Cropette et collectionné les centimètres. Nous étions déjà " grandelets ", comme disent les dames visiteuses de familles pauvres en tâtant les biceps naissants des apprentis qui pourront bientôt travailler pour leurs époux industriels. Folcoche aurait du mal à manier les petits jeunes gens que nous étions en train de devenir.
— Paule devrait comprendre que la charge d'une grande maison est trop lourde pour une convalescente, répétait mon père à la comtesse Bartolomi, sa sœur, venue l'aider quelques jours à tenir La Belle Angerie.
— Pourquoi ne mets-tu pas tes fils au collège avant que ta femme soit rentrée ? répondait notre tante, abordant de biais la véritable question, ainsi qu'il est de bon ton.
— La pension des jésuites coûte cher, et Paule ne veut pas en entendre parler.
— Mais n'as-tu donc aucune autorité sur elle ? finissait par s'écrier la comtesse, se rapprochant du centre du sujet.
M. Rezeau l'en écartait vivement :
— Ma chère, nous sommes mariés sous le régime de la séparation de biens et la fortune de Paule lui appartient en propre.
Finalement, aucune décision ne fut prise. Si... pour être juste, il faut noter qu'une décision fut prise. M. Rezeau convoqua ses collègues entomologistes à La Belle Angerie. Il était urgent de régler un certain nombre de questions pendantes. La Stretomenia sinensis avait été décrite, le même mois, par notre père sous le nom précité et par le professeur Chadnown sous celui de Stretomenia orientalis. Laquelle de ces deux appellations serait retenue pour la détermination internationale ? Il devenait également nécessaire d'instituer un judicieux système d'échanges.
— Chadnown a osé m'envoyer de vulgaires drosophiles contre de rarissimes Arulœ! Et qu'est-ce que ça peut me foutre, à moi, spécialiste des sirphides, de recevoir des papillons du Brésil, que ces brutes de Portugais ne savent même pas étaler correctement... quand ils ne les ont pas descendus au pistolet !
Furent invités le professeur Chadnown, de Philadelphie, l'abbé Rapant, de Malines, Ibrahim-Pacha, du Caire, et le senor Bichos-Rocoa, de Sao-Paulo. Tous s'occupaient des diptères, alias mouches à deux ailes, mais le premier s'intéressait plus spécialement aux puces (" Pas aux poux ni aux pucerons, mes enfants ! Car ce sont des hémiptères "), le second, aux tipules, ces fausses araignées qui galopent sur l'eau, le troisième, aux moustiques, qui sont restés la troisième plaie d'Égypte, et le dernier, aux tabanides, qui comprennent toutes les variétés de taons du monde.
Bien entendu, M. Rezeau avait invité d'autres éminents diptéristes, mais ceux-là vinrent qui en avaient les moyens ou purent saisir une occasion, tel Bichos-Rocoa, exportateur de cuirs bruts, dont les peaux servaient de madère première aux godillots de l'intendance. Ibrahim et Bichos ne firent que passer. Le premier ne parlait qu'arabe ou latin; le second torturait l'anglais. Tous deux fort grands seigneurs et petits savants, ils déçurent beaucoup notre père.
— Ibrahim ne s'intéresse aux moustiques que dans l'espoir de se faire bien voir de son gouvernement : il ne connaît que les moyens de les détruire et n'est pas fichu de déterminer correctement un sujet ! Même remarque pour BichosRocoa, pour qui les tabanides sont avant tout des insectes piqueurs, qui trouent les peaux et en diminuent la valeur. Ni l'un ni l'autre ne sont vraiment désintéressés. J'aime les spéculatifs, moi...
Le professeur Chadnown, sous ce rapport, le combla. L'alise craonnaise, le fromage en jonc sortis des mains de Jeannie Simon ne l'eussent sans doute pas retenu longtemps, mais, le soir, tandis que nous faisions un pont en sa compagnie, un petit animal, qui trottinait le long de l'allée, se roula en boule à notre approche.
— Oh ! fit l'Américain, a rabbit?
— No, répondit mon père, ce n'est pas un lapin, c'est un hérisson. — Hé-ris-son !.. répéta Chadnown, songeur.
Et, soudain, le professeur prit ses jambes à son cou et fila comme un zèbre vers La Belle Angerie. Nous l'attendions, perplexes, mais devinant qu'il allait tenter quelque expérience. Du bout de sa canne, M. Rezeau agaçait le hérisson, qui resta prudemment roulé en bogue, risquant à peine, de temps en temps, un coup d'œil sur nos galoches. Il s'agissait d'un nez-de-cochon, que les rabouins distinguent de la variété nez-de-chien et font cuire à l'étouffée dans la glaise. Bientôt nous vîmes revenir Chadnown, toujours courant, tenant de la main droite un flacon d'éther et de la main gauche le seau hygiénique de sa chambre.
— Sapristi ! Que voulez-vous faire ?
Mais Chadnown, les yeux brillants et marmonnant un chewing-gum d'Anglais, enveloppait délicatement le hérisson dans son foulard et, ainsi protégé contre les piquants, le transférait au fond du seau. Après quoi, sans hésiter, il lui vida sur le nez son flacon d'éther et referma le couvercle.
— La pauvre bête ! protesta l'oblat, qui se méfiait des protestants.
Le professeur de Philadelphie attendit trois minutes, sans daigner nous expliquer son étrange conduite, puis découvrit le seau où gisait le malheureux nez-de-cochon dûment pâmé. Alors l'Américain tira de sa poche une pince à insectes et se pencha vers sa victime. De petits points noirs parsemaient la porcelaine.
— Les puces ! s'écria papa. Il a pensé aux puces du hérisson !
Le mystère devenait limpide : le professeur enrichissait sa collection. Ces parasites sont, en effet, propres à chacune des espèces dont ils vivent. Ceux du hérisson européen ne figuraient point au musée entomologiste de Philadelphie. Trop petits pour être épinglés, ils furent collés immédiatement sur des morceaux de moelle de sureau. Quant au hérisson, rendu à la nature craonnaise, il se réveilla sans doute une ou deux heures plus tard, bien épucé jusqu'à ses prochaines amours.
Chadnown s'en fut, ayant, avec grandeur d'âme, abandonné à notre père la priorité dans la déterminaison du Stretomenia sinensis, qui portera donc éternellement cette parenthèse (Jacobus Rezeau, 1927).
Il fut remplacé par le grand tipulidien, l'abbé Rapant, de Malines. Professeur de rhétorique dans un collège wallon, il était affligé de verbosité et d'adiposité. Les vacances de Noël, qu'il nous consacra, étaient plus rudes que d'habitude : la neige tenait, ce qui est plutôt rare en pays craonnais. Emmitouflé dans un cache-nez considérable et portant deux douillettes l'une sur l'autre, le gros homme s'amena sans crier gare : nous n'étions pas allés le chercher à Segré et il dut " se taper " les six kilomètres à pied.
— ... Que c'est bon pour la santé, savez-vous ! fit-il en décrottant ses souliers. Mais c'est une bien mauvaise saison pour nous, cher monsieur. Les tipules ne courent pas sur la glace.
Sa présence sanctifiait l'entomologiste et le manoir. Nous fûmes gratifiés de deux messes quotidiennes, la sienne faisant double emploi avec celle de l'oblat, mais ne pouvant, par politesse, être " séchée ". Au surplus, comme le Belge payait quarante sous ses enfants de chœur, de graves contestations surgirent entre nous. Frédie, que sa grande patience envers les discours entomologiques avait rendu sympathique au professeur de rhétorique, prétendait en garder le monopole. La rente de la messe des tipules lui semblait très préférable aux restants de vin de la messe des cupules. (Cette dernière étant ainsi dénommée parce que l'oblat avait la manie d'enterrer partout des glands de chêne, famille des cupulifères. Petit buveur, il ne vidait jamais complètement ses burettes.) Une conférence tenue dans ma chambre trancha ce débat : Frédie verserait soixante pour cent de ses pieux pourboires à la caisse secrète que nous venions de constituer pour pallier le retour éventuel de Folcoche. Cette décision du " cartel des Gosses ", mené, comme toutes les formations politiques, par les éléments d'extrême gauche (c'est-à-dire moi), ne fut d'ailleurs pas la seule prise lors de ce meeting, qui avait des buts plus vastes et plus ambitieux.
Décidés à tenir tête à la contre-attaque que Folcoche n'allait point manquer de lancer contre nos libertés, nous venions de réaliser officiellement le front commun. Cropette en était, ainsi que Petit-Jean Barbelivien, le fils du tenancier de l'annexe, menacé dans le privilège, qu'il prisait fort, de partager nos jeux (depuis qu'il s'était, ce manant, pour escroquer de l'instruction, découvert une irrésistible vocation sacerdotale). Nous pouvions compter sur la neutralité de l'oblat et sur la sympathie de Fine.
A l'imitation de celui des gauches, notre cartel était donc assez disparate et surtout partisan de garnir l'assiette au beurre. La question primordiale était, en effet, celle du ravitaillement. Petit-Jean promit des œufs, qu'il chiperait dans les pondoirs. Ne pouvant plus, en hiver, monnayer contre des pots de rillettes les tanches et les dards de l'Ommée, je cherchai autre chose à vendre. Tous les matins, en grand secret, je sortis armé de la carabine Remington 6 millimètres de papa, dont le tir ne fait pratiquement pas plus de bruit qu'un coup de fouet et peut être facilement confondu avec lui. Embusqué derrière une haie, j'attendais la sortie des lapins, qui, à la brune, quittent les garennes pour les champs de choux. Argent, œufs, confitures, tout fut mis en réserve dans le coffre-fort. Ce dernier avait été aménagé, depuis déjà longtemps, entre le toit et la fausse cloison de ma chambre, qui est mansardée. La plinthe en masquait l'entrée. Il reçut également un certain nombre de vieilles clefs et le texte de " La Déclaration des Droits ", rédigée par Frédie sur le modèle de la Déclaration des Droits de l'Homme et revêtue des quatre signatures des membres du cartel.
C'est dans ces dispositions d'esprit que nous trouva madame mère, quand, soudain, nonobstant les recommandations des médecins, elle quitta la clinique et débarqua du car, récemment mis en service sur la route d'Angers, et qui s'arrêta, tout spécialement pour elle, à la barrière blanche de La Belle Angerie. Nous étions en train de souper. Les talons de Folcoche, reconnaissables entre tous, sonnèrent dans les couloirs. La porte s'ouvrit sèchement. En un clin d'oeil, nous rectifiâmes tous la position.
— Revenir seule, mais c'est de la folie, Paule ! protesta faiblement papa, aussi blanc que nous. Folcoche sourit et, avant toute réponse, referma le beurrier.
A suivre...
lundi 17 août 2020
Un poème/un jour - 6 - Jean Racine - Phèdre / Bérénice
PHÈDRE
Je le vis : je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler…
Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.
BERENICE
Je n’écoute plus rien, et pour jamais, adieu.
Pour jamais ! Ah ! Seigneur, songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ? Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ; Que le jour recommence et que le jour finisse
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
Mais quelle est mon erreur et que de soins perdus ! L’ingrat, de mon départ consolé par avance,
Daignera-t-il compter les jours de mon absence ?
Ces jours, si longs pour moi, lui sembleront trop courts.
Hervé Bazin - Vipère au poing - Ch. XI
Hervé Bazin
Vipère au poing
chapitre XI
Lu par Pierre Vaneck
Le 14 juillet 1927 — mais oui, elle avait tenu si longtemps ! — le 14 juillet, jour anniversaire de " leur " république et fête de la liberté, Mme Rezeau se piqua vainement trois fois. Un calcul plus gros que les autres, engagé dans le canal cholédoque, se refusait à passer. Cacor, cette fois, fut impératif.
— En fait de vésicule, madame, vous n'avez plus qu'un sac de sable. Sans opération immédiate, je ne réponds plus de rien.
Folcoche se débattit en vain. Au bout de sept heures de crise, elle capitula. Mais, avant de partir pour la clinique, elle tint à nous faire, en public, les plus sanglantes menaces pour le cas où nous abuserions de son absence. B VI fut dûment chapitré. Mille recommandations et objurgations furent faites à notre père, descendu sans enthousiasme de son grenier à insectes et promu lieutenant général du royaume. Fine reçut les clefs indispensables, mais les autres restèrent accrochées dans l'armoire anglaise fermée à double tour. Ses adieux consistèrent en trois baisers, jetés du bout des lèvres, comme trois signes de ponctuation, au milieu du front de chacun de nous. Comme d'habitude, elle y ajouta la petite croix : papa la traçait avec le gras du pouce, Folcoche avec la pointe de l'ongle. Enfin, toutes précautions prises, la mégère (nous venons d'ajouter ce terme à notre collection d'épithètes en cours) consentit à monter dans l'ambulance, qui s'éloigna par l'allée des platanes.
Nos V. F. la saluaient au passage. Selon le rite, nous nous portâmes tous, par un raccourci, à un endroit du parc qui borde la route et où les voitures doivent repasser pour prendre la direction d'Angers. Au commandement, nos mouchoirs furent agités : ils étaient absolument secs. Plus tard, au collège, il m'arrivera de trouver déserte une salle de classe surpeuplée de camarades anonymes, et je la sentirai se remplir d'une intense présence à la seule entrée du préfet d'études. Ce n'est pas le nombre des vivants, c'est leur autorité qui meuble une maison.
Folcoche partie, La Belle Angerie parut désaffectée. Les portes claquaient dans le silence comme des coups de maillet sur une futaille vide. Cette voix criarde qui assassinait les échos pour appeler " les enfants ", comme s'il s'agissait de démontrer que ces vauriens avaient franchi le périmètre légal, cette voix qui affirmait à tout propos, alors que nous n'avions pas la moindre intention de la contredire : " C'est vrai, puisque je te le dis ", cette voix qui couvrait toutes les autres, même quand elle se réduisait à un murmure, cette voix... sa voix... la voix de Folcoche nous manquait. Certes, nous étions satisfaits. Heureux, non. On ne construit pas un bonheur sur les ruines d'une longue misère. Notre joie n'avait pas de boussole. Nous étions désorientés. J'imagine assez le désarroi des adorateurs de Moloch ou de Kali, soudain privés de leurs vilains dieux. Nous n'avions rien à mettre à la place du nôtre. La haine, beaucoup plus encore que l'amour, ça occupe.
Le lieutenant général se montrait nerveux. Il n'aimait point les responsabilités et, surtout, il en détestait le détail. Au souper, devant un certain relâchement de mains et de dos, il crut nécessaire de s'impatienter :
— Ne profitez pas de l'absence de votre mère pour vous tenir comme des singes.
Mais il n'insista pas. Très occupé à se couper des tartines de beurre — de ce beurre sacro-saint dont lui seul touchait une demi-livre par semaine pour suralimenter ses veilles studieuses —, " le vieux " ne desserra plus les dents. Je dis : le vieux, parce que ce mot vient d'entrer dans notre vocabulaire. Les moustaches grises le rendaient maintenant légitime. Nous ne dirons " la vieille " que dix ans plus tard.
Ce 14 juillet, qui est à peine une fête légale en pays craonnais (où la fête nationale est plutôt celle de Jeanne d'Arc), s'achevait par un crépuscule radieux. Le soleil entrait de biais par les fenêtres, qui sont orientées de telle sorte que ce phénomène ne peut se produire qu'aux jours les plus longs de l'année. D'un dernier effort et pour quelques secondes seulement, l'extrême pointe d'un rayon de bonne volonté vint toucher la plus précieuse tapisserie de la salle à manger : Amour et Psyché. Le fait est rare, et une vieille tradition, datant de l'époque où les Rezeau étaient réellement une famille, une vieille tradition, naturellement abolie depuis la mort de grand-mère, veut qu'en pareille occasion toute l'assistance se lève pour se donner le baiser de paix. Soudain papa s'aperçut de la chose... Son regard oscilla de la tapisserie à la chaise vide de Mme Rezeau. Personne ne bronchait. Il fit timidement :
— Mais, les enfants ! le soleil est sur l'Amour !
Husch, comme disent les Anglais (dont, ce soir-là, nous avions oublié de parler la langue), duel léger des prunelles, l'ange frais qui passe. Non, le baiser de paix n'eut pas lieu. Mais le mépris du tendre, pour un instant, devint seulement la pudeur du tendre. Notre père... Notre père qui étiez si peu sur la terre, quel souvenir ressuscitait en vous ? Quelle vision d'une Belle Angerie, peuplée de jeunes filles, vos sœurs, vos amies, parmi lesquelles votre cœur avait peut-être choisi ? Ce fut tout. Déjà, Fine enlevait les assiettes sales. Déjà, le soleil glissait sous l'horizon, s'éteignait. Déjà, les chauves-souris, sur leurs ailes de peau, venaient remplacer les hirondelles. L'examen de conscience n'eut pas lieu.
Je surpris le coup d'œil entre B VI et papa. Comme Marcel se mettait à genoux, l'oblat intervint :
— Vous êtes maintenant trop grands pour vous confesser en public. Vos aveux pourraient quelquefois nous gêner. Conservez toutefois, mes enfants, l'habitude de vous confesser directement au bon Dieu, je propose à cet effet deux minutes de silence, après quoi nous prierons pour la guérison de votre maman.
Une chouette cria : je crus entendre la protestation de Folcoche. Mais son vol feutré s'éloignait dans la nuit, agacée par les récriminations des grenouilles de l'Ommée. Et la " reconquête " continua.
Dès le lendemain, le périmètre fut forcé. L'oblat fournit lui-même l'argument nécessaire.
— Vos fils ont besoin de muscles, monsieur. Ils ont depuis longtemps franchi l'âge du boulier.
Le parc entier nous redevint accessible. Je poussai même des reconnaissances jusqu'aux fermes. Les pissenlits étoilèrent les allées, oubliées par nos raclettes. De passage à Segré, papa se laissa convaincre (indirectement par B VI) de la nécessité de nous acheter des galoches. Nos cheveux repoussèrent avec son autorisation. Fait curieux, les migraines paternelles s'espaçaient. Toujours friand de sirphides, M. Rezeau nous confia ses filets, avec mission de ramasser toutes les mouches sans distinction.
— Je trierai ensuite !
Il fit mieux encore : il nous embaucha dans ses travaux d'étalage et de piquage. Nous eûmes l'honneur de manier ses épingles, ses loupes et ses ampoules de sulfure de carbone. Quatre mouches inconnues, récemment expédiées du Chili par un de ses correspondants aux fins de détermination, reçurent les noms de "Jacobi, Ferdinand ( ?), Johannis et Marcelli Rezeau ". A son sens, M. Rezeau ne pouvait nous donner nulle preuve plus péremptoire de sa tendresse. A vrai dire, nous préférions les séances de pêche au carrelet ou les savantes approches de la bâche sous les ans, tandis que l'oblat tenait le bateau et que nous ribotions furieusement. J'avais déniché de vieilles nasses rouillées dans le grenier, naguère interdit, et, tous les matins au petit jour, avant la messe, je me tirais du lit avec enthousiasme pour aller les relever. Elles étaient rarement vides. J'y voyais se débattre dards et tanches, brochets et gardons, parfois même une couleuvre d'eau égarée. Tout cela puait la vase, mais les paysans, moins délicats que nous (qui pourtant ne l'étions guère sur ce chapitre), les acceptaient volontiers. En échange, on m'offrait quelques pots de rillettes.
Mme Rezeau avait oublié de laisser la clef de l'armoire aux confitures. A propos de Mme Rezeau, je dois vous dire qu'elle n'allait pas mieux. L'ablation de la vésicule biliaire n'avait point suffi. Les chirurgiens se penchaient sur son cas, aggravé par une négligence sans nom envers sa propre santé. Elle avait d'abord refusé toute visite, hormis celle de son mari. Je gage que Folcoche ne tenait pas à paraître devant nous la malade, la vaincue du moment. Enfin, au bout de trois mois, elle changea d'avis et nous réclama. Papa décida de lui donner satisfaction en deux fournées. Je fis partie de la première, avec Frédie.
Les trente-trois kilomètres qui séparent La Belle Angerie d'Angers me parurent courts. Au fond, nous étions inquiets pour nos cheveux, qui avaient insolemment repoussé, et nous n'avions pas tort, car à peine avions-nous franchi la porte de sa chambre que Folcoche s'écria :
— Mais, Jacques, vous avez oublié de les faire tondre. Ces enfants ne sont pas présentables.
— Maman, répondis-je aussitôt, papa estime que nous sommes désormais trop grands pour être tondus.
Folcoche ne sourcilla pas. Je m'assis, le dos volontairement bien calé contre la chaise. J'espérais des reproches qui ne vinrent pas. Notre mère venait de comprendre que la position horizontale lui enlevait toute majesté, toute puissance. Se donner le ridicule de déployer ses foudres en cet état, pas si bête ! Un de ses sourires (le mondain) fleurit bientôt autour de ses lèvres décolorées. Quand mon père, reprenant son chapeau et ses gants, lui annonça la visite prochaine de Cropette, elle protesta poliment :
— C'est inutile, mon ami. Je rentrerai bientôt. Dieu merci !
Elle ne devait pas rentrer avant plusieurs mois. Mais l'alerte fut chaude. Le soir, au dîner, papa se montra maussade, l'oblat absorbé, mes frères soucieux. Frédie renversa la soupière.
— Vous en prenez un peu trop à votre aise depuis quelque temps ! tonna le vieux, qui se vengea sur le beurre (il lui fallait maintenant sa livre par semaine). Cependant, une fois la prière du soir expédiée, l'insouciance naturelle des enfants reprit le dessus, notre père se dérida et consentit même à faire un pont. Cette expression, propre au jargon familial, peut se traduire par le verbe pronominal " se promener ", avec une nuance de va-et-vient. La grande allée des platanes, en effet, bifurque devant le manoir et descend jusqu'à la rivière, qu'elle traverse sur un pont solennel. Elle perd alors son nom pour devenir l' " allée rouge ", qui file vers La Bertonnière, entre deux rangées de hêtres pourpres. La saison s'avançait. Papa s'enveloppa dans sa vieille peau de bique, pelée aux coudes et au derrière, remonta son col, s'enfonça dans la nuit avec nous. L'oblat suivait, à quelques mètres, égrenant son rosaire.
La dissertation commença. Je ne saurais vous dire sur quel sujet. Faire un pont avec ses enfants et leur faire un cours avaient dans l'esprit de notre père sensiblement le même sens. Il y avait en lui un professeur sans élèves, dont ces occasions de pérorer décongestionnaient la cervelle. M. Rezeau lisait beaucoup, non des romans, mais des ouvrages scientifiques. Son érudition, servie par une prodigieuse mémoire, ouvrait au hasard ce que Frédie appellera plus tard " la discothèque du vieux ". Certains disques revenaient souvent. D'autres, les plus intéressants généralement, ne se sont fait entendre qu'une ou deux fois. Faisait-il beau ? Notre père, excité par les étoiles, se lançait dans la cosmographie. Sirius, qui fut Sothis, Bételgeuse, les rois mages, Proxima du Centaure, que l'on ne voit pas à l'œil nu, mais qui semble être notre voisine immédiate, Vénus et quelques autres clous du ciel me percent depuis lors la sclérotique, avec la même familiarité dont usaient les hiboux pour nous percer le tympan. Allait-on s'asseoir, quelques instants, sous le grand chêne du Puits-Philippe ? Nous apprenions immédiatement que cet arbre n'était pas de la variété Quercus robur, mais bien le Quercus americana, qu'il ne fallait pas confondre avec le Quercus cerrys, à glands hirsutes, dont un exemplaire figurait parmi les tulipiers (Lyrodendron tulipiferus) de la futaie. Le pissenlit, l'edelweiss, l'if, le cyprès, je cite en vrac, se nomment encore pour moi Taraxacum dens leottis, Gnaphalium leontopodium, Taxas viridis, Cupressus lamberciana.
Une allusion, un nom historique jeté dans la conversation, et nous voilà aiguillés vers le glorieux passé des Rezeau, du Craonnais et de la France (dans l'ordre d'importance). A bas Michelet ! Vive Lenotre, Funck-Brentano et Gaxotte ! Nous sommes tout près de la politique, nous la frôlons, nous ne l'éviterons pas. M. Rezeau se préparait des fils bien-pensants. Un coup de canne bien placé, éteignant un vers luisant, faisant voler un caillou, ponctuait ses arguments. La bête noire, l'opprobre de ce temps, le génie malfaisant de la franc-maçonnerie s'appelait M. Herriot, l'homme qui avait eu le toupet de dire, en plein congrès radical tenu par bravade en la bonne ville blanche d'Angers, que le coffre-fort dans l'Ouest est souvent scellé d'une hostie. Le radicalisme représentait pour mon père l'opinion sérieuse, mais détestable de la boutiquaillerie française. Ne parlons pas des communistes, ni même des socialistes : on ne discute pas le bien-fondé des sentiments politiques que peuvent avoir les voleurs et les assassins. Or, ces gens-là, que sont-ils d'autre ?
Le parti de son cœur, M. Rezeau ne le nommait jamais. Depuis sa condamnation par le pape, L'Action française avait disparu de La Belle Angerie. On n'y lisait plus que La Croix, où, parfois, le grand-oncle pondait un leader. Ce magma de connaissances nous était présenté, il faut le reconnaître, dans une langue très pure, qui avait la vertu des très bonnes sauces : elle faisait passer chaque bouchée, elle nous garantissait de l'indigestion. Un léger excès d'imparfait du subjonctif, une pointe de déclamation sorbonarde me faisaient cependant tiquer. Au surplus, nous n'avions pas le droit d'interrompre le conférencier :
— Tais-toi. Tu me fais perdre le fil de mes idées, criait-il.
Tout au plus pouvions-nous, lorsqu'il reprenait le souffle, risquer une question respectueuse, demander des éclaircissements. A la seule condition qu'il ne s'agit point d'une objection déguisée, M. Rezeau répondait, souvent de biais. Puis, il remontait le gramophone et nous accablait d'aphorismes. Le bon ton, le bon goût, les bonnes manières, le droit, le droit canon, tous les substantifs précédés de l'adjectif bon ou de l'adverbe bien, tous les jugements rectifiés, tous les imprimatur, tous les nihil obstat de cette encyclopédie du nom qui s'appelle l'Index, toute l'honorable décalcomanie des images d'Épinal trouvaient en lui leur meilleur champion.
Cependant, n'en doutez pas, les Rezeau sont à l'avant-garde de la science et du progrès. Les Rezeau sont l'élite de la société contemporaine, le frein, le régulateur, le volant de sécurité de la pensée moderne. La noblesse est une caste vaine qui a trahi sa mission historique et ne présente plus que l'intérêt de relations ou d'alliances flatteuses. " Ces bons à rien... ", disait mon père, qui enchaînait je ne sais comment et finissait par dire avec orgueil : " Nous descendons des barons de Saint-Elme et des vicomtes de Cherbaye. "
Quant à la bourgeoisie (dont il ne vit jamais qu'elle était en train de trahir, à son tour, sa mission historique), M. Rezeau la subdivisait en castes et sous-castes, à la tête desquelles, nous le répétons, marchait la nôtre, la bourgeoisie spirituelle, la vraie, la pure, la très vaticane, la non moins patriote, le sel de la terre, la fleur des élus. Trente familles au plus, mettons quarante pour être généreux, en font partie. Au-dessous d'elle, il y a la bourgeoisie des professions libérales. On trouve, à côté de cette dernière, la bourgeoisie financière, dont font, hélas ! partie les Pluvignec. (Sous-entendez : " Vous, mes propres enfants, vous n'êtes, somme toute, que des métis de cette variété. ") Enfin il y a la bourgeoisie commerçante. Les négociants sont donc des bourgeois, d'une qualité inférieure cependant. Le cas des pharmaciens est extrêmement discutable. On peut à la rigueur les recevoir, mais il est tout à fait impossible de fréquenter un épicier, même en gros. Le peuple, il y a aussi le peuple, qui fait si grossièrement fi de l'humanisme, qui boit du vin rouge sans y mettre d'eau, qui a du poil sur la poitrine et dont les filles se conduisent mal avec les étudiants... le peuple, à qui fut accordé par les radicaux le privilège exorbitant d'avoir par tête de pipe autant de droits civils et politiques qu'un Rezeau, le peuple, non pas populus, mais plebs, ce magma grouillant d'existences obscures et désagréablement suantes... le peuple (à prononcer du bout des lèvres comme " peu " ou même comme " peuh ! "), le peuple, cela se considère comme l'entomologiste étudie la termitière, en faisant des tranchées et des coupes, qui écrabouillent quelques insectes pour le plus grand bien de la science et de l'humanité. Bien sûr, il faut aimer le peuple et lui venir en aide, lorsqu'il est raisonnable. La conférence de Saint-Vincent de Paul, la visite des ouvroirs, l'intégrité dans l'établissement des fiches de paie, la rédaction d'opuscules édifiants, le tricot pour layettes, la fermeté des tribunaux, l'indulgence envers les conscrits, les assurances sociales qui sont toutefois inférieures aux sociétés de secours mutuels, le droit de grève limité par la grève du droit, le " bonjour, mon brave ", le verre de vin au facteur sur le seuil de la cuisine... tels sont les aspects de la sollicitude qui peut lui être vouée. Le reste, c'est du bolchevisme.
Ainsi documentés sur les valeurs sociales, nous étions rejetés incontinent dans les valeurs scientifiques, non négligeables, certes, mais considérablement surfaites. M. Rezeau s'exaltait :
— Constater l'admirable harmonie de l'univers — car je ne crains pas, vous le voyez, de citer cet affreux Voltaire —, découvrir les lois physiques pour s'en servir au mieux-être des hommes, classer, étiqueter, comme je le fais pour les sirphides, les plantes et les animaux, en vertu des services qu'ils peuvent rendre et des maux qu'ils peuvent causer à notre race, instituée par Dieu propriétaire de ce globe, tirer de toutes ces connaissances des arguments valables pour la dialectique de la Foi, la seule véritable science, tel est le rôle historique de notre famille. Si tous les hommes étaient sincères, si la plupart d'entre eux n'étaient pas les dupes ou les complices de la franc-maçonnerie, ils troqueraient toutes les encyclopédies contre une apologétique.
Confondus par tant d'éloquence, nous trottions aux côtés de notre père, tandis que l'oblat suivait toujours à cinq mètres. Nous marchions quelque temps en silence, méditant ces hautes spéculations de l'esprit. Mais, généralement, M. Rezeau tombait de la métaphysique dans la migraine.
— Il se fait tard, disait-il soudain, allons nous coucher.
Et la fleur des élus, Rezeau le père, Rezeau le fils aîné, Rezeau cadet, Rezeau benjamin, suivis d'un saint oblat de petite extraction, rentraient à La Belle Angerie, tandis que les chats-huants, gavés de mulots, poussaient de grands éclats de rire.
A suivre...
dimanche 16 août 2020
Un poème/un jour - 5 Tristan Derème - Lorsque tu étais vierge...
Tristan Derème
Lorsque tu étais vierge
( Le fus-tu ? le fus-tu ?)
Nous dînions à l’auberge
Du Caniche Poilu.
C’était une bicoque
Sous un vieux châtaignier :
Tonnelles pour églogue,
Lavoir et poulailler,
Bois sec à la muraille
Et rosiers aux carreaux.
À travers une paille
Tu suçais des sirops
Guinguette au toit de chaume ,
Mur d ’ocre éclaboussé …
Un grand liseron jaune
Fleurit sur le passé.
Hervé Bazin - Vipère au poing - Ch X
X
Deux jours après — mieux que Jésus-Christ —, Folcoche était ressuscitée. Provisoirement du moins : les hépatiques ont de ces sursis. Elle refusa la radio, l'algocoline Zizine, l'eau de Vichy et surtout les doléances. Pour ménager sa femme, notre père voulait décommander la réception annuelle. Elle s'y opposa.
— Mon suaire n'est pas encore filé, disait-elle.
Et la réception eut lieu. Aime Rezeau, qui devenait de plus en plus économe, ne tenait cependant pas tellement à cette fête dispendieuse, qui réunissait tous les ans les deux cents notables du coin, du pharmacien (celui-ci reçu de justesse) à la duchesse (celle-là traversant les groupes avec condescendance).
— Pour six mille francs, je rends d'un seul coup toutes les politesses, affirmait notre père.
Et puis ça pose... Six mille francs ! Avec cette somme, à l'époque, on habillait décemment une famille pendant deux ans. Six mille francs ! Le sixième de nos revenus environ.
Une complication surgit. Malgré toute la bonne volonté du monde, ou, plutôt, malgré toute la mauvaise volonté du monde, Folcoche ne pouvait plus, comme les autres années, nous interdire de paraître à cette réception. Nous étions maintenant trop grands pour passer inaperçus. Mais nous n'avions pas de costumes satisfaisants. A vrai dire, nous n'en avions pratiquement pas du tout : culottes et chandails sortaient des mains de Fine. A la dernière minute, Folcoche fit l'acquisition d'un complet. Je dis bien : d'un complet. Un seul. Nous avions, disait-elle, sensiblement la même taille, Cropette, qui tenait des Pluvignec, étant relativement plus grand que ses aînés.
— Chiffe s'habillera le premier et paraîtra pendant une heure. Ensuite Brasse-Bouillon endossera le costume, qu'il refilera, au bout d'une heure également, à Cropette. Personne ne s'en apercevra. L'économie est importante. D'autre part, ainsi séparés, vous serez moins tentés de faire quelque sottise et vous pourrez faire vos devoirs comme tous les autres jours. Votre heure de présence comptera, en effet, comme récréation.
Cet arrangement déplut visiblement à M. Rezeau, qui l'accepta de mauvaise grâce. Quant à l'abbé (il faut dire : AB IV et, plus brièvement, B IV), il en resta " soufflé ".
— J'avoue ne rien comprendre aux usages de cette maison, osa-t-il nous dire. Vous dépensez une somme considérable pour donner une fête et vous n'avez rien à vous mettre sur le dos.
— Nous ne sommes pas riches, monsieur l'abbé, répondis-je, et nous devons tenir notre rang aux moindres frais.
— En sacrifiant le nécessaire au superflu ?
— Qu'appelez-vous le nécessaire ?
L'abbé s'enferra.
— D'ordinaire, dit-il, vous défendez moins chaudement la tribu !
J'étais entièrement de son avis, mais il ne me venait pas à l'idée qu'il ait pu l'émettre sincèrement. Je n'y voyais qu'un piège pour me soutirer des plaintes, qui, le soir, à l'examen de conscience, me seraient véhémentement reprochées. Cropette nous avait déjà joué le tour.
— Singuliers enfants ! marmonna le séminariste.
Puis, comprenant soudain :
— Ah ! j'y suis ! Vous me prenez aussi pour un ennemi. Mon pauvre petit... Je n'aime pas la pitié. Je déteste les pleurnicheries.
Sous la main de B IV, qui tentait de me caresser les cheveux, je rentrai la tête plus vivement que sous une taloche. Cropette écoutait sans mot dire. La fête eut donc lieu sous la pâle présidence de Folcoche.
Notre " heure de récréation " fut une corvée remarquable, pire que le grattage des allées. Faire le quatrième au bridge, ramasser les balles de tennis, distribuer les baisemains sur les nobles phalangettes de la comtesse de Soledot douairière ou de Mme de Kervazec, galoper à la recherche de tel chauffeur, tenir la couverture du grand-oncle académicien, qui fit une brève apparition, telles furent nos distrairions. Frédie, qui était tout de même un peu grand, et Cropette, qui était tout de même un peu petit, se trouvèrent désavantagés par le complet collectif. Bénéficiant de ma position centrale, j'apparus presque élégant. Mme Rezeau s'en aperçut et me glissa, dans l'oreille, au passage :
— Descends tes bretelles.
Je n'en fis rien. Mais elle trouva l'occasion de me coincer dans un couloir désert, entre deux courses, et opéra elle-même cette contre-amélioration.
Papa, qui s'entretenait poliment avec M. Ladourd, le marchand de peaux de lapins devenu le plus gros propriétaire de la province (hélas !), me trouva godiche.
— Tu ne vois pas que ton pantalon ressemble à un accordéon ?
Remonte-le. J'obtempérai. Mais Folcoche ne tarda pas à revenir. Je la vis arriver, minaudant au bras de M. de Kervazec. Elle tenait debout par habitude. A la vue de mon pantalon correct, un peu de rose lui fut rendu. On venait de me confier une assiette de petits fours : elle trouva le biais pratique.
— Ne t'empiffre pas ainsi, mon garçon !
Je n'en avais pas mangé un seul, me contentant de les offrir aux invités. Mais le neveu du cardinal coupa dans le pont. Me retirant lui-même l'assiette des mains, paternellement, ce barbu de Kervazec me fit un cours mondain sur le péché de gourmandise. Un cours à l'usage d'enfants gâtés, où revenait sans cesse le mot " vilain ". Cette gronderie sucrée m'écœura. J'étais surtout vexé de paraître encore assez jeune pour la subir. Si mes douze ans en paraissaient dix, j'avais la dureté des garçons de quatorze. Folcoche, qui devinait tout ce qui pouvait m'être désagréable, le comprit aussitôt. Elle reprit à son compte, non sans la vinaigrer, cette mièvrerie agaçante :
— Allez, vilain! Rentrez dans votre chambre et dites à votre frère Marcel que sa tante de Selles d'Auzelles l'attend pour marquer ses points au bésigue. Sursis pour les représailles. Le fiel de Folcoche se remit à brasser des cailloux. Mais cette fois Mme Rezeau sentit venir la crise. Elle quitta le grand salon, encore plein de monde, sans donner l'alarme, et s'en fut tout droit à l'armoire de pharmacie, dont elle retira la seringue de Pravaz et une ampoule de morphine. Une heure plus tard, nous la retrouvions sur son lit. Elle avait eu le courage d'enlever sa robe de lamé, de l'accrocher sur un cintre. Elle dormait, bien détendue, enroulée dans sa robe de chambre. Je fus étonné de l'expression de son visage. Les traits de Folcoche, dans le sommeil, s'amollissaient. Le menton lui-même perdait de sa sécheresse. Oui, la vipère, tous yeux éteints, la vipère du pied du platane, une fois morte, manquait de métal.
— Papa, vous ne trouvez pas que maman ne se ressemble pas quand elle dort ?
M. Rezeau considéra sa femme quelques instants et me fit soudain cette étonnante réponse :
— C'est vrai qu'elle est: mieux sans masque.
Et il m'embrassa. Son inquiétude était moins vive que lors de la précédente crise. L'essentiel, pour lui, se nommait " l'habitude ". Toute nouveauté le trouvait sans défense. Mais cette rechute et les suivantes perdaient toute allure tragique. Mon père, qui avait fait la guerre, ne dut avoir peur que les premiers jours. Les hommes de son genre s'accoutument à tout, même à la mort, et surtout à la mort des autres, dès qu'elle tait partie de cette seule vie qu'ils sachent vivre : la vie courante.
Mais, encore une fois, Folcoche ne mourut point. Le lendemain, elle était sur pied. Ses joues arboraient la nuance cadavre, mais son menton se promenait devant elle, plus menaçant que jamais. Sa bouche, entrouverte la veille, s'était pincée au maximum. Sa première victime fut l'abbé. J'ignore ce qui se passa dans la bibliothèque, mais il nous en revint tout penaud, les yeux rouges. Ce dernier détail me scandalisa. Qu'est-ce que c'est qu'un homme qui pleure ! Je résumai mon opinion :
— Folcoche se tient mieux que ça.
— Oui, consentit mon frère, on ne peut pas dire qu'elle manque d'allure. Hier soir, elle n'a pas hésité à se piquer elle-même.
— Comme les scorpions qui vont mourir, fit remarquer Cropette, qui avait quelque chose à se faire pardonner.
Tout beau! Il ne s'agissait point d'admirer Folcoche... Cette mauvaise pente nous eût conduits jusqu'où ? Par bonheur, la répression continuait. Fine comparut, elle aussi, et se fit savonner la tête (au figuré, car, au propre, la chose ne lui est jamais arrivée). Il paraît qu'elle avait tenu des propos subversifs en finnois. La pauvre fille vint me chercher dans la salle d'études. Le simulacre d'enfoncer une alliance... (Traduisez : " madame ") Trois ou quatre crochets de l'index droit... (Traduisez : " vous demande ".) Une douzaine de chiquenaudes données à l'air, suivies d'un retour du pouce vers la poitrine... (Traduisez : " Moi, ce qu'elle m'a dit, je m'en moque. ") Enfin le signe que vous connaissez déjà, en forme d'applaudissement : " Allons, vite ! "
Je me dirigeai vers la bibliothèque. Madame mère faisait de la chaise longue de principe. Je veux dire qu'elle y était assise, les jambes formant une équerre parfaite avec le corps et le dos indifférent aux coussins. Elle me toisa.
— Tu t'es permis de me tenir tête, hier soir, je crois bien !
Je ne répondis pas. Elle souriait. Je vous assure qu'elle souriait. Folcoche avait à sa disposition une demi-douzaine de sourires différents. Celui-ci recouvrait son visage, comme le sirop enrobe le marron.
— Laissons cela. En principe, quand je te donne un ordre, rappelle-toi que ton père lui-même n'a pas le droit de le contredire. Je ne t'ai pas convoqué pour ce motif. Je veux savoir ce que vous a dit exactement votre précepteur, qui, lui, s'est permis de vous tenir sur mon compte des propos inqualifiables.
Ma paupière gauche battit.
— Oui, je sais aussi que son zèle est superflu. Votre grand-mère et Mlle Lion ont fait bien mieux que lui.
— C'est inexact, ma mère. Grand-mère ne parlait jamais de vous et mademoiselle nous a toujours ordonné de prier pour vous, le matin et le soir.
Mme Rezeau n'osa pas dire : " Ça me fait une belle jambe ! ", mais, par suite d'une silencieuse association d'idées, elle se caressa longuement le tibia.-
— Que disait donc l'abbé ? insista-t-elle. Pas question de trahir le séminariste, déjà trahi d'ailleurs par Cropette. Pas question non plus de ramener ses propos à leur juste valeur. Ce curé-là n'avait rien dans le ventre, et, tout compte fait, mieux valait qu'il fût expulsé de La Belle Angerie.
— Pour cet office-là, ma mère, répondis-je calmement, vous avez Cropette.
La gifle attendue, la gifle inévitable claqua. Comment ! Je n'avais encore que douze ans et je me permettais de ne plus conserver les formes de la terreur. Je me contentai de reculer d'un pas, sans me couvrir, comme Chiffe, le spécialiste de l'esquive. Cette attitude ne sembla pas déplaire à Folcoche, qui eût fait un excellent officier de corps francs. Un mélange d'inquiétude et de considération se lisait sur son visage.
— Tu n'es pas encore le plus fort, mon garçon, dit-elle posément, mais il faut avouer que tu ne manques pas d'un certain courage. Tu me détestes, je le sais. Pourtant je vais te dire une chose : il n'y a aucun de mes fils qui me ressemble plus que toi. Allez ! Fiche-moi le camp.
Ne vous y trompez pas. Une flèche venait de la traverser dans la région du cœur. Je me demande même si, avec de la diplomatie, je n'aurais pas pu... mais non ! Nous étions installés sur nos rancunes, comme les fakirs sur leurs lits de clous.
L'abbé fut renvoyé. Un autre survint : B V, selon notre classification ; Athanase Dupont, pour l'état civil. Mais il ne tint que huit jours et s'en fut, claquant les portes. Avant de prendre le tortillard d'Angers, Athanase risqua une visite à la cure de Soledot, pour mettre au courant le curé Létendard du scandale de notre éducation. Mais les Rezeau sont influents à l'archevêché, leurs dons font vivre l'école libre, leur nom est un symbole qui ne peut être affaibli par des vétilles de ce genre. Le curé Létendard, malgré son nom, eut peur et se garda bien d'intervenir. Athanase, né dans la banlieue rouge de Trélazé, Athanase, l'intrépide, alerta directement l'archevêché, qui prit l'affaire en main et délégua le recteur de Soledot. Je le vois encore arriver, rouge de confusion et les mains secouées par un commencement de paralysie agitante. M. Rezeau prit très mal la chose :
— Et de quoi se mêle-t-on, à l'archevêché ? Ma vie privée ne regarde pas Monseigneur.
— C'est que, monsieur, les derniers précepteurs appartenaient au clergé de ce diocèse. Monseigneur n'est pas satisfait de la façon un peu cavalière dont vous les avez renvoyés les uns après les autres. Il est de notoriété publique maintenant que vos enfants... heu ! ne reçoivent pas...
— Dites que nous les martyrisons ! C'est bon, monsieur le curé. Je verrai Monseigneur.
Le recteur prit la tangente.
— L'archevêché me fait savoir également que l'induit accordé à cette maison devient renouvelable.
Mon père devint très blanc. L'induit ! Remettre en question ce glorieux privilège, le supprimer peut-être... Impossible ! Toute la gloire Rezeau, si pénible aux Kervazec (dont la chapelle particulière ne bénéficie pas de la même faveur), reposait sur ce droit d'entendre la messe à domicile, même le dimanche. Mon père fit un geste d'horreur.
— Ma femme a un caractère difficile, j'en conviens. Veuillez transmettre mes excuses à Monseigneur. Désormais, je m'adresserai à des ordres réguliers.
— Ne serait-il pas préférable de mettre vos enfants au collège ?
Mais notre père leva les bras au ciel.
— Monsieur le curé, nos terres ne rapportent presque rien. Nos rentes, depuis la guerre, se sont effondrées, comme celles de tout le monde. Je ne puis faire face à une triple pension. Il faut vous l'avouer, les Rezeau sont devenus pauvres.
— Votre générosité, conclut le vieux prêtre, en transformant en accents circonflexes les trois accents aigus de ce mot, votre générosité n'en a que plus de mérite.
C'était un appel au portefeuille.
Papa le comprit, tira son chéquier, fit don de deux mille francs aux œuvres du diocèse. Ainsi fut renouvelé l'induit. Et renouvelé le précepteur.
Oblat de Marie Immaculée, tuberculeux depuis sa dernière campagne dans l'Athabaska-Mackenzie, le père Baptiste Vadeboncœur nous arriva de Québec. Mme Rezeau, pour éviter la contagion, se contenta de lui assigner un couvert personnel. Cet homme, d'ailleurs, toussait peu et très poliment dans un immense mouchoir à carreaux, auquel deux médailles étaient toujours attachées par une épingle de nourrice. Véritable poncif de piété, il émaillait son discours de clichés sacerdotaux. Le bienheureux saint Joseph. Le vénérable curé d'Ars. La très sainte Vierge. Jamais " Dieu ", mais toujours " le bon Dieu ". Jamais " le pape ", mais toujours " notre très saint père le pape ". Au demeurant, un fort brave paysan, qui ne sut point forcer notre confiance, mais nous divertit longtemps. Rompu à toutes sortes de sports, indispensables pour son ministère en pays glacial, il pouvait indifféremment pêcher le brochet à la carabine, grimper aux arbres, tricoter des chaussettes, scier du bois et marcotter les rosiers. Son latin était faible. Endurci aux rigueurs canadiennes, il trouva presque naturels nos gros sabots, nos cheveux tondus, les grattages d'allées, nos examens de conscience et le reste. J'ai toujours pensé que son immense mouchoir, si souvent déplié, lui cachait une partie de la réalité.
Vivement embauché par Folcoche, qui sut mettre à profit ses petits talents et lui imposer des travaux pratiques inattendus pour un précepteur, B VI profita de circonstances favorables. Les crises de notre mère devenaient en effet si fréquentes et si pénibles qu'elle dut provisoirement relâcher sa surveillance, conclure avec nous une sorte de trêve tacite. Cacor conseillait l'ablation de la vésicule biliaire, mais par tous les moyens Mme Rezeau cherchait à éviter l'opération. L'idée de s'absenter pour deux mois l'épouvantait : que resterait-il de son empire lors de son retour ? Depuis quelque temps, nous avions brusquement consenti à grandir. Et notre mère, changeant d'avis, regardait avec inquiétude monter nos épaules. Déjà, celles de Frédie parvenaient à la hauteur des siennes.
A suivre
samedi 15 août 2020
Un poème / un jour - 4 - Pierre Berthelot - Alexandre à Persépolis
Un poème/un jour
Ma petite anthologie succincte et capricieuse
de la poésie
Pierre Berthelot
(?-1623)
Alexandre à Persépolis
Au-delà de l’Araxe où bourdonne le gromphe, (1)
Il regardait sans voir, l’orgueilleux Basileus, (2)
Au pied du granit rose où poudroyait le leuss, (3)
La blanche floraison des étoiles du romphe. (4)
Accoudé sur l’Homère au coffret chrysogomphe, (5)
Revois-tu ta patrie, ô jeune fils de Zeus,
La plaine ensoleillée où roule l’Enipeus (6)
Et le marbre doré des murailles de Gomphe ? (1)
Non ! Le roi qu’a troublé l’ivresse de l’arak,
Sur la terrasse où croît un grêle azedarac, (7)
Vers le ciel, ébloui du vol vibrant du gomphe, (1)
Levant ses yeux rougis par l’orgie et le vin,
Sentait monter en lui, comme un amer levain,
L’invincible dégoût de l’éternel triomphe.
(1) scarabée noir de l’Egypte
(2) Roi en grec ancien
(3) Roche sédimentaire
(4) Mot inventé par Berthelot pour pour créer une rime à triomphe.
(5) Dont les charnières sont en or
(6) Dieu fleuve de l’ancienne Thessalie
(7) Arbre aux fruits vénéneux





