mercredi 12 août 2020

Un poème / un jour - 1 - Guillaume Apollinaire - Les cloches

 

Un poème/un jour

Ma petite anthologie succincte et capricieuse

de la poésie

Guillaume Apollinaire

(1880-1918)

Les cloches

Mon beau tzigane mon amant
Écoute les cloches qui sonnent
Nous nous aimions éperdument
Croyant n’être vus de personne

Mais nous étions bien mal cachés
Toutes les cloches à la ronde
Nous ont vus du haut des clochers
Et le disent à tout le monde

Demain Cyprien et Henri
Marie Ursule et Catherine
La boulangère et son mari
Et puis Gertrude ma cousine

Souriront quand je passerai
Je ne saurai plus où me mettre
Tu seras loin Je pleurerai
J’en mourrai peut-être

Guillaume Apollinaire, Rhénanes, Alcools, 1913



Hervé Bazin - Vipère au poing Ch. VI

Hervé Bazin

Vipère au poing

chapitre VI

lu par Pierre Vaneck

 

VI 

  Le 27 novembre 1924, la loi nous fut donnée. Cropette, galopant à travers les couloirs, Cropette, héraut de madame mère, criait : 

  — Tout le monde en bas, dans la salle à manger ! La cloche sonnait, au surplus. 

  — Que peut-on nous vouloir à cette heure-ci ? Nous sommes en récréation, bougonna Frédie, en se mouchant violemment à gauche. 

  Pas question de faire attendre Mme Rezeau, Nous dégringolâmes l'escalier sur la rampe. Dans la salle à manger, l'aréopage était au complet. Papa occupait le centre. Notre mère tenait sa droite et le révérend fumait la pipe, à sa gauche. Au bas bout de la table était plantée, toute raide, Mlle Lion. A l'autre, Alphonsine. 

  — Non, mais vous allez vous presser, tous les deux ! glapit Mme Rezeau. 

  Papa étendit une main solennelle et commença à débiter sa leçon : 

  — Mes enfants, nous vous avons réunis pour vous faire connaître nos décisions en ce qui concerne l'organisation et l'horaire de vos études. La période d'installation est terminée. Nous exigeons maintenant de l'ordre. 

  Il reprit son souffle, ce dont sa femme profita immédiatement pour lancer à l'adresse de nos silences un retentissant : 

  — Et tâchez de vous taire ! 

  — Vous vous lèverez tous les matins à cinq heures, reprenait mon père. Vous ferez aussitôt votre lit, vous vous laverez, puis vous vous rendrez à la chapelle pour entendre la messe du père Trubel, que vous servirez à tour de rôle. Après votre action de grâces, vous irez apprendre vos leçons dans l'ex-chambre de ma sœur Gabrielle, transformée en salle d'études, parce qu'elle est contiguë à celle du père, qui aura ainsi toutes facilités pour vous surveiller. A huit heures, vous déjeunerez... 

  — A ce propos, Mademoiselle, coupa madame mère, je précise que ces enfants ne prendront plus désormais de café au lait, mais de la soupe. C'est plus sain. Vous pourrez donner un peu de lait à Marcel, qui a de l'entérite. 

  — Après le petit déjeuner, une demi-heure de récréation... 

  — En silence ! coupa Mme Rezeau. 

  — Votre mère veut dire : sans faire trop de bruit, pour ne pas la réveiller, soupira M. Rezeau. Vous reprendrez le travail à neuf heures. Récitations, cours, devoirs, avec un quart d'heure d'entracte aux alentours de dix heures, cela vous amènera jusqu'au déjeuner. Au premier son de la cloche, vous allez vous laver les mains. Au second coup, vous entrez dans la salle à manger. 

  M. Rezeau se frisa longuement les moustaches d'un air satisfait. Il regardait fixement devant lui, dans la direction des chrysanthèmes, disposés en large bouillée au milieu de la table. Sa main partit d'un coup sec. La mouche capturée, il l'examina longuement. 

  — Curieux ! fit-il. Je me demande comment cette Polyphena peut avoir échoué ici. Enfin, elle est de bonne prise. 

  Aussitôt, il extirpa de la poche quatre (en bas, à droite) de son gilet le tube de verre dont le fond était garni de cyanure de potassium et que nous commencions à bien connaître. Ma mère fronça les sourcils, mais ne dit rien. Elle respectait la science. Papa reprit tranquillement, tandis que périssait la Polyphena 

  — Nous vous accordons, après le déjeuner, une heure de récréation, qui pourra être supprimée, par punition. Vous devrez obligatoirement jouer dehors, sauf s'il pleut. 

  — Mais s'il fait froid ? hasarda Mademoiselle. 

  — Rien de meilleur pour les aguerrir, rétorqua madame mère. Je suis pour une éducation forte. Alphonsine est de mon avis, j'en suis sûre. 

  A tout hasard, la sourde et muette, reconnaissant son nom sur les lèvres de la patronne, fit un geste de dénégation. 

  — Vous voyez, elle ne veut pas non plus qu'on les élève dans une boîte à coton. 

  Papa s'impatientait. 

  — Nous n'en finirons jamais, Paule, si tout le monde m'interrompt. Je disais donc... Ah ! oui, je disais que, sur le coup d'une heure et demie, vous reprendriez le collier. Goûter à quatre heures. Je laisse au père Trubel le soin d'organiser votre emploi du temps avant et après la tartine. A la cloche du souper, mêmes formalités au lavabo, je vous prie. Le soir, en mangeant, nous ne parlerons que l'anglais. Il ne sera répondu à aucune demande de pain ou de vin... 

  — D'eau, Jacques ! 

  — ... Il ne sera répondu à aucune demande si elle n'est pas exprimée dans la langue de Disraeli, qui, du reste, était juif. Telle est la meilleure méthode pour contraindre les enfants à s'intéresser aux langues étrangères. De mon temps, l'abbé Faire, mon précepteur, avait imposé le latin. Je modernise le procédé. Aussitôt après les grâces, prière du soir, en commun, à la chapelle. Tout le monde doit être couché à neuf heures et demie, au plus tard. Voilà. Maintenant, je vous laisse. J'ai des mouches à piquer. 

  Mme Rezeau se tourna vers la gouvernante, tandis que son époux s'éloignait en traînant de la bottine. 

  — Mademoiselle, vous voudrez bien aider un peu Alphonsine dans ses travaux de lingerie. La présence du père allège en effet votre tâche. 

  Ernestine Lion ne répondit. Notre mère continuait : 

  — Je dois ajouter aux décisions de votre père diverses dispositions que je prends moi-même en tant que maîtresse de maison. En premier lieu, je supprime les poêles dans vos chambres : je n'ai pas envie de vous retrouver asphyxiés, un beau matin. Je supprime également les oreillers : ils donnent le dos rond. Les édredons suivront les oreillers. Une couverture en été, deux en hiver suffisent largement. A table, j'entends que personne ne parle sans être interrogé. Vous vous tiendrez correctement, les coudes au corps, les mains posées de chaque côté de votre assiette, la tête droite. Défense de vous appuyer au dossier de votre chaise. En ce qui concerne vos chambres, vous les entretiendrez vous-mêmes. Je passerai l'inspection régulièrement, et gare à vous si je trouve une toile d'araignée ! Enfin, je ne veux plus vous voir cette tignasse de bohémiens. Désormais, vous aurez les cheveux tondus : c'est plus propre. 

  — Aux colonies, remarqua le père Trubel, dont la pipe venait de s'éteindre, la chose est réglementaire. 

  — Mais, objecta courageusement mademoiselle, c'est que nous ne sommes pas aux colonies. Il fait froid, et surtout humide, en ce pays. 

  — Les enfants s'habitueront, mademoiselle, reprit sèchement Mme Rezeau. J'ai retrouvé la tondeuse qui servait à tondre Cadichon, le petit âne que ma belle-mère employait pour faire des courses au village, jadis. Je tondrai moi-même ces enfants. 

  La nuit tombait. Madame mère passa rapidement la main devant ses yeux, de gauche à droite, ce qui signifiait, en finnois : " Allumez la lampe ! " Notre mère s'assimilait très vite les langues vivantes. Fine alluma la majestueuse lampe à pétrole, à pied de marbre vert, puis agita la main gauche (sens général : " vite ! " ou " ça presse "), tandis que son index pointait dans la direction de ses fourneaux (donc, sens restreint : " Ma cuisine me réclame d'urgence "). Mme Rezeau déchiffra correctement et, de la version se lançant dans le thème, tapa dans ses mains, comme pour applaudir. (Allez-vous-en !) 

  — Vous aussi, vous pouvez vous retirer, les enfants, émit le père Trubel. 

  — Et un peu vite ! renchérit notre mère, qui, emportée par l'étude du finnois, se mit à applaudir frénétiquement

mardi 11 août 2020

Hervé Bazin - Vipère au poing ch. V

 

Hervé Bazin

Vipère au poing

chapitre V

lu par Pierre Vaneck

V

  Et nous voici réunis, tous les cinq, réunis afin de jouer le premier épisode ce film à prétentions tragiques, qui pourrait s'intituler : " Atrides en gilet de flanelle. " 

  Nous cinq, les principaux acteurs, dont il faut dire que nous avons tous fort bien joué notre rôle, les demi-caractères n'existant pas dans la famille. Nous cinq et quelques figurants, rapidement éliminés en général par le manque d'oxygène sentimental qui rendait irrespirable pour les étrangers l'atmosphère de notre clan. 

  Campons les personnages. 

  D'abord le chef de famille, si peu digne de ce titre, notre père, Jacques Rezeau. Si vous voulez bien vous en référer à L’Explication du Caractère par les prénoms, opuscule de je ne sais plus quel mage, vous constaterez que pour une fois la définition se trouve parfaite. " Les Jacques, y est-il dit, sont des garçons faibles, mous, rêveurs, spéculatifs, généralement malheureux en ménage et nuls en affaires. " Pour résumer mon père d'un mot, c'était un Rezeau statique. Plus d'esprit que d'intelligence. Plus de finesse que de profondeur. Grandes lectures et courtes réflexions. Beaucoup de connaissances, peu d'idées. Le sectarisme des jugements pauvres lui tenait quelquefois lieu de volonté. Bref, le type des hommes qui ne sont jamais eux-mêmes mais ce qu'on leur suggère d'être, qui changent à vue de personnage dès que le décor tourne et qui, le sachant, s'accrochent désespérément à ce décor. Au physique, papa était petit, étroit de poitrine, un peu voûté, accablé par le poids de ses moustaches. Quand je l'ai connu, le cheveu, encore noir, commençait à lui manquer. Toujours plaintif, il vivait entre deux migraines et se nourrissait d'aspirine. 

  Âgée, à la même époque, de trente-cinq ans, madame mère avait dix ans de moins que son mari et deux centimètres de plus. Née Pluvignec, je vous le rappelle, de cette riche, mais récente maison Pluvignec, elle était devenue totalement Rezeau et ne manquait pas d'allure. On m'a dit cent fois qu'elle avait été belle. Je vous autorise à le croire, malgré ses grandes oreilles, ses cheveux secs, sa bouche serrée et ce bas de visage agressif qui faisait dire à Frédie, toujours fertile en mots : 

  — Dès qu'elle ouvre la bouche, j'ai l'impression de recevoir un coup de pied au cul. Ce n'est pas étonnant, avec ce menton en galoche. 

  Outre notre éducation, Mme Rezeau aura une grande passion : les timbres. Outre ses enfants, je ne lui connaîtrai que deux ennemis : les mites et les épinards. Je ne crois rien pouvoir ajouter à ce tableau, sinon qu'elle avait de larges mains et de larges pieds, dont elle savait se servir. Le nombre de kilogrammètres dépensés par ces extrémités en direction de mes joues et de mes fesses pose un intéressant problème de gaspillage de l'énergie. 

  Pour être juste, Frédie en eut sa très juste part. L'héritier présomptif tenait de mon père tous ses traits essentiels. Chiffe ! Inutile d'aller plus loin. Ce surnom lui conviendra toujours. Sa force d'inertie était proportionnelle aux coups de poing et aux coups de gueule. N'oublions pas son nez, tordu dès le plus jeune âge par la déplorable habitude de se moucher invariablement du côté gauche. 

  Quant à Marcel, dont je n'ai jamais su pourquoi lui avait été attribué le sobriquet de Cropette (étymologie obscure), point n'ai l'intention de l'abîmer. On pourrait croire que je le jalouse encore. Pluvignec cent pour cent, par conséquent doué pour la finance, amateur de grandes pointures, péniblement studieux, froid, tenace, personnel, corollairement hypocrite... Je m'arrête, car je suis en train de ne pas me tenir parole. Signes distinctifs, côté face : un épi au milieu du front et, à fleur de tête, les gros yeux du myope qui ne peut pas ramasser ses lunettes. Signes distinctifs, côté pile : un certain déhanchement et la fesse un peu croulante. Quand il était petit, il avait toujours l'air d'avoir fait dans son pantalon. 

  Reste la cinquième carte de ce méchant poker. Retournons-la. Dans le brelan de frères, je suis le valet de pique. 

  Je ne réciterai pas le Confiteor. Qu'il vous suffise de savoir que l'on ne m'a pas vainement rebaptisé Brasse-Bouillon, selon un tic familial agaçant, qui nous apparente aux vieilles familles romaines, où le surnom était de rigueur. Le cadet de casse-cogne, le révolté, l'évadé, la mauvaise tète, le voleur d'œufs qui volera un bœuf, " le petit salaud qui a bon cœur ". Brun, joufflu jusqu'à l'âge de douze ans et désespéré de l'être, à cause des claques. Resté petit tant que j'ai conservé mes amygdales. Affligé des oreilles maternelles, du menton maternel, des cheveux maternels. Mais très fier de mes dents, du type Rezeau, le seul organe sain de la famille, rendant les casse-noix inutiles. Gourmand de tout et, en premier lieu, de vivre. Très occupé de moi-même. Également très occupé des autres, mais dans la limite où ceux-ci ont le bon esprit de me tenir pour un des éléments importants de leur propre vie. Plein de considération envers les mentalités fortes, amies ou ennemies, avec un léger avantage pour ces dernières : j'ai un sourcil plus haut que l'autre et ne le fronce qu'en leur faveur. 

  Moi compris, nous voici donc cinq sur la scène de La Belle Angerie. Tableau unique. Dès l'arrivée de mes parents, la maison d'Angers avait été liquidée. Mon père décida de rester toute l'année à la campagne et donna sa démission de professeur à la Faculté catholique. Le prétexte invoqué fut le paludisme. En réalité, M. Rezeau n'avait qu'une hâte : réunir sous son sceptre indolent les terres de la famille et y régner sans gloire, meublant son ennui de recherches généalogiques et surtout d'études entomologiques sur les sirphides. Papa était l'un des plus grands sirphidiens du monde. C'est, il est vrai, une corporation qui ne compte pas cent membres. Les fameuses valises jaunes qu'il traînait à son arrivée recelaient précisément ses plus précieux cotypes. (Pour les barbares, je précise qu'un cotype est le premier spécimen connu et décrit, à quoi se réfèrent les catalogues des spécialistes.) Mon père avait bien travaillé en Chine. Il en ramenait cinquante espèces nouvelles. C'était sa fierté, l'œuvre forte de sa vie. En vertu de quoi, sa première décision, en s'installant à La Belle Angerie, fut de se faire aménager en musée personnel le grand grenier du pavillon de droite. La chose faite, il s'occupa de ses enfants et les pourvut d'un précepteur. 

  Et voilà un sixième personnage, épisodique, il est vrai, mais important, parce qu'il sera toujours remplacé par un autre et parce qu'il portera toujours le même uniforme impersonnel, en l'espèce une soutane. 

  La première de ces soutanes devait être blanche. Le révérend père Trubel appartenait, en effet, à cette compagnie de missionnaires blancs spécialisés dans les Noirs et dont le grand homme demeure ce cardinal Lavigerie, premier primat d'Afrique, premier archevêque de Carthage depuis la conquête des crouillats. Le révérend se déclara hépatique. Nous devions apprendre plus tard que son ordre l'avait rayé des cadres pour excès d'évangélisation auprès des Négresses. Mais, quand il arriva, l'impression fut considérable : trois griffes de lion pendaient à la breloque de sa montre, sous le crucifix. 

  Seule, Alphonsine, plus rapidement Fine, le trouva louche. Un curé blanc, ça ne se fait pas. Elle vit tout de suite un empiétement sur les droits vestimentaires de Sa Sainteté Pie XI, glorieusement régnant... Mais je m'aperçois que je fais rentrer en scène un septième personnage sur lequel je ne vous ai point fourni de lumières. " Fine "... ne l'était guère. Il faut dire à sa décharge qu'elle était sourde et muette et au service de la famille depuis une trentaine d'années, ce qui eût largement suffi à l'abrutissement d'une personne normale. Ma mère venait de l'hériter de grand-mère, qui payait cette malheureuse cinquante francs par mois. Malgré toutes les dévaluations, elle devait rester à ce tarif, mais fut décorée de l'ordre des vieux serviteurs. Elle sera d'ailleurs également décorée des titres de femme de chambre, lingère, bonne d'enfants, cireuse de parquets, elle qui n'était d'abord que cuisinière. Mme Rezeau, qui trouvait le train de vie de feu sa belle-mère au-dessus de ses moyens, renvoya successivement tous les domestiques. Fine, que son infirmité mettait à sa merci, dut accepter toutes ces augmentations, mais en conçut pour la seconde Mme Rezeau une respectueuse inimitié, qui nous sera fort utile, parfois, et qu'elle exprimait à sa façon, en " finnois " (encore un mot de Frédie), cette langue exclusivement parlée à La Belle Angerie et qui utilisait les doigts, les sourcils, les épaules, les pieds et même quelques sons primitifs. 

  Énumérons maintenant nos serfs. 

  D'abord le père Perrault. (Le titre de père, en Craonnais, est obligatoirement accolé au nom des hommes, même célibataires, qui ont dépassé la quarantaine et n'ont pas droit, de naissance, à s'entendre appeler " monsieur ". Il est officiellement employé en chaire.) Les contes de Perrault, entendez : ses histoires de chasse, ou plutôt de braconnage, sont une des rares choses qui aient enchanté mon enfance. Perrault était jardinier, garde-chasse et propriétaire d'une épicerie dans le bourg de Soledot. 

  Ensuite, la tribu des Barbelivien. Jean, le père, le dernier Gaulois, tenancier de la fermette annexe; la mère Bertine, championne du battoir et du pilon à beurre (on fait le beurre, en Craonnais, dans une haute jarre, où tombe et retombe inlassablement un genre de piston); Bertinette, la fille, qui avait le cou tordu par une facétie des tendons; le gars Jean, dit Petit-Jean, dénicheur. 

  Puis les Huault, tenanciers de La Vergeraie, accablés de filles, dont l'une ne me sera pas cruelle ; les Argier, tenanciers de La Bertonnière, grands amateurs de nos carpes, secrètement raflées de nuit dans notre étang à la bâche ou au tramail. 

  Enfin, Jeannie, avec qui s'en est allé le secret du fromage en jonc, le père Simon, son homme, poussant dans les fossés quatre vaches pie, le curé Létendard, les vicaires, le marchand de peaux de lapins et trois cents paysans qui allaient régulièrement à la messe du dimanche, trois cents paysans pour nous anonymes comme les corbeaux, mais qui, eux, nous connaissaient bien et nous gratifiaient au passage d'obséquieux « Bonjour, mon petit Monsieur. " 

A suivre... 

 

lundi 10 août 2020

Voltaire - Lettre à Dieu

Voltaire

Prière à Dieu

    Ce n’est plus aux hommes que je m’adresse ; c’est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps ; s’il est permis à de faibles créatures, perdues dans l’immensité et imperceptibles au reste de l’univers, d’oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous a point donné un cœur pour nous haïr et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution ; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu’il soit égal de t’adorer dans un jargon formé d’une ancienne langue ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de la boue de ce monde et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car tu sais qu’il n’y a dans ces vanités ni de quoi envier ni de quoi s’enorgueillir.

    Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ! qu’ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l’industrie paisible ! Si les guerres sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l’instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu’à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant.

Corto Maltese - L Maison dorée de Samarcance 4/4

 

Corto Maltese

La Maison dorée de Samarcande

4ème et dernier épisode

 

 

Hervé Bazin - Vipère au poing - ch 3 et 4


Hervé Bazin

Vipère au poing

chapitres III et IV

lu par Pierre Vaneck

 


III

Le protonotaire, la gouvernante, les vieux domestiques, La Belle Angerie, l'hiver à Angers, le chignon de grand-mère, les vingt-quatre prières diverses de la journée, les visites solennelles de l'académicien, les bérets des enfants des écoles respectueusement dépouillés à notre approche, les visites du curé venant toucher le denier du culte et le denier de saint Pierre et la cotisation pour la propagation de la foi, la robe grise de grand-mère, les tartes aux prunes, les chansons de Botrel sur le vieux piano désaccordé, la pluie, les haies, les nids dans les haies, la fête-Dieu, la première communion privée, la première communion solennelle de Frédie avec, en main, le livre qu'avait porté notre père, et, avant lui, notre grandpère Ferdinand, et, avant lui, notre arrière-grand-père également Ferdinand, les marronniers en fleur...

Puis, soudain, grand-mère mourut.

L'urémie, mal de la famille, mal d'intellectuels (comme si la nature se vengeait de ceux qui n'éliminent pas l'urée par la sueur), lui pourrit le sang en trois jours. Mais cette grande dame — cette bonne darne aussi, mon cœur ne l'a pas oubliée — sut faire une fin digne d'elle. Écartant délibérément certains sondages et autres soins répugnants qui l'eussent prolongée quelques jours, elle réclama son fils l'abbé, sa fille la comtesse Bartolomi, qui habitait Segré, et leur déclara :

Je veux mourir proprement. Taisez-vous. Je sais que c'est fini. Dites à la femme de chambre qu'elle prenne une paire de draps brodés sur le quatrième rayon de la grande armoire, dans l'antichambre. Quand mon lit sera refait, vous ferez entrer mes petits-enfants.

Ainsi fut fait. Devant nous, grand-mère se tint assise, le dos calé entre deux oreillers. Elle ne paraissait pas souffrir, alors que, je l'ai su depuis, cette fin est l'une des plus douloureuses. Aucun hoquet. Pas un gémissement. On ne donne pas ce spectacle à des enfants qui doivent emporter de vous dans la vie le souvenir ineffaçable d'une agonie en forme d'image d'Épinal. Elle nous fit mettre à genoux, se donna beaucoup de peine pour soulever la main droite et, à tour de rôle, nous la posa sur le front, en commençant par mon frère, l'aîné.

Que Dieu vous garde, mes enfants !

Ce fut tout. Il ne fallait pas trop présumer de ses forces. Nous nous retirâmes à reculons, comme devant un roi. Et, aujourd'hui, à plus de vingt ans de distance, encore remué jusqu'au fond du cœur, je persiste à croire que cet hommage lui était dû. Grand-mère !... Ah ! certes, elle n'avait pas le profil populaire de l'emploi, ni le baiser facile, ni le bonbon à la main. Mais jamais je n'ai entendu sonner de toux plus sincère, quand son émotion se grattait la gorge pour ne pas faiblir devant nos effusions. Jamais je n'ai revu ce port de tête inflexible, mais tout de suite cassé à l'annonce d'un 37°5. Grand-mère, avec son chignon blanc mordu d'écaille, elle aura été pour l'inconnue dont on ne parlait point, bien qu'on priât officiellement pour elle deux fois par jour, elle aura été et restera la précédente, l'ennemie parfaite comme une légende, à qui l'on ne peut rien reprocher ni rien soustraire, même pas, et surtout pas, sa mort.

Grand-mère mourut. Ma mère parut.

Et ce récit devient drame.

IV

Maman, bien que ce mot fût par certains de nos proches tout voilé de réticences, maman, parce que nos petits cousins le disaient avec l'air de sucer un berlingot, maman, parce que le protonotaire et la tante Thérèse avaient presque la même manière de le prononcer en parlant de grand-mère, maman, malgré le " madame votre mère " terriblement lourd de Mlle Ernestine, maman, quoi ! ça nous chauffait les oreilles.

Pourquoi qu'elle n'écrit jamais ?

On dit : pourquoi n'écrit-elle jamais ? Vous êtes injuste, Frédie. Madame votre mère vous a écrit à Noël. Et puis, la Chine, c'est loin.

Elle n'avait pas écrit, madame notre mère. Ils, je veux dire M. et Mme Rezeau, ils avaient envoyé une carte classique, imprimée en anglais, qui disait :

We wish you a merry Christmas.

Deux signatures. La première en pattes de mouches : Rezeau. (Un chef de nom et d'armes ne met pas son prénom.) La seconde, en cunéiforme : RezeauPluvignec. Toutes deux magistralement soulignées. L'adresse avait été tapée à la machine, sans doute par Li-pah-hong, le secrétaire, que nous imaginions avec une si belle tresse dans le dos et qui avait sept langues dans la bouche pour se taire.

La Chine, c'est loin. Je ne crois pas, même à cet âge, avoir admis que le cœur, cela peut être beaucoup plus loin que Changhaï. Maman ! Mme Ladourd, une voisine, qui avait six enfants et ne connaissait rien de la situation, nous débrida l'imagination :

Une maman, c'est encore bien mieux qu'une grand-mère ! Je pense bien ! J'allais immédiatement en juger.

Rappelés par télégramme, M. et Mme Rezeau mirent huit mois à rentrer. Décimés par le mariage ou la vocation religieuse, les oncles ou tantes ne pouvaient remplacer la disparue. Le protonotaire venait de se faire nommer en Tunisie, dont le climat pourrait achever ses derniers bacilles de Koch. Mlle Lion ne désirait pas assumer de trop lourdes responsabilités. Enfin il y avait La Belle Angerie, fief d'aîné, à sauver du fisc, des hypothèques et des partages républicains.

Un beau soir, nous nous trouvâmes alignés sur le quai de la gare de Segré, très excités et difficilement contenus par la pontifiante tante Bartolomi et par notre gouvernante. Je me souviens parfaitement de leurs messes basses et de leurs soupirs inquiets.

Le tortillard, soufflant bas, avec cet air phoque qui n'appartient qu'aux locomotives de petite ligne, parut avec dix minutes d'un retard qui nous semblait insupportable, mais que bientôt nous pourrons souhaiter centenaire. Par un majestueux hasard, le wagon de nos parents stoppa exactement devant nous. Une paire de moustaches au ras de la vitre et un chapeau en forme de cloche à fromage, tel qu'on les portait en ce temps-là décidèrent Mademoiselle à passer une suprême inspection :

Frédie, sortez les mains de vos poches. Brasse-Bouillon, tenez-vous droit.

Mais la vitre s'abaissait. De la cloche à fromage jaillit une voix :

Venez prendre les bagages, Mademoiselle. Ernestine Lion rougit, protesta rapidement dans l'oreille de la comtesse Bartolomi :

Mme Rezeau me prend pour la femme de chambre. Mais elle s'exécuta. Notre mère, satisfaite, découvrit deux dents d'or, ce que, dans notre candeur, nous prîmes immédiatement pour un sourire à notre adresse. Enthousiasmés, nous nous précipitâmes, dans ses jambes, à la portière.

Allez-vous me laisser descendre, oui !

Nous écarter d'elle, à ce moment, nous eût semblé sacrilège. Mme Rezeau dut le comprendre et, pour couper court à toutes effusions, lança rapidement, à droite, puis à gauche, ses mains gantées. Nous nous retrouvâmes par terre, giflés avec une force et une précision qui dénotaient beaucoup d'entraînement,

Oh ! fit tante Thérèse.

Vous dites, ma chère amie ? s'enquit madame notre mère.

Nul ne broncha. Bien entendu, nous sanglotions.

Voilà tout le plaisir que vous cause mon retour ! reprit Mme Rezeau. Eh bien, ça va être charmant. Je me demande quelle idée de nous a bien pu leur donner votre pauvre mère.

La fin de cette tirade s'adressait à un monsieur ennuyé que nous sûmes ainsi être notre père. Il portait un grand nez et des bottines à boutons. Engoncé dans une lourde pelisse à col de loutre, il traînait deux longues valises jaunes, criblées de flatteuses étiquettes internationales.

Voyons, relevez-vous, fit-il d'une voix sourde et comme filtrée à travers ses moustaches. Vous n'avez pas seulement dit bonjour à Marcel.

Où était-il, le petit frère ? Tandis que les grandes personnes, sans plus s'occuper de nous, se congratulaient poliment — oh ! rien de trop —, nous partîmes à sa recherche et le découvrîmes derrière la malle d'un voyageur anonyme.

C'est vous, mes frères ? s'enquit prudemment ce jeune homme, déjà peu loquace.

Frédie lui tendit une main qu'il ne prit pas. Louchant dans la direction de Mme Rezeau, Marcel venait de s'apercevoir qu'elle l'observait. Au même instant, elle annonça :

Les enfants ! prenez chacun une valise.

Celle qui m'échut était beaucoup trop lourde pour mes huit ans. Un coup de talon dans le tibia me donna des forces.

Tu vois bien que tu pouvais la porter, Brasse-Bouillon.

Ce surnom prenait dans sa bouche une valeur intolérable. Le cortège s'ébranla. Frédie, se touchant le nez du bout de l'index, fit à mon intention le signal de détresse. J'entendis distinctement Mlle Lion, qui certifiait à tante Thérèse :

Ils n'ont pas fini de le faire, leur signal !

Ce qui prouvait au moins deux choses : primo, que la signification ultra-secrète de ce geste lui était depuis longtemps connue; secundo, qu'elle connaissait une autre énigme, que nous allions avoir tout le loisir de déchiffrer au fond des prunelles aiguës de cette dame que nous n'avions déjà plus aucune envie d'appeler maman.