jeudi 17 janvier 2019

Les poisons de la couronne - 3ème partie - ch 2 - La réception de Dame Eliabel



II
LA RÉCEPTION DE DAME ELIABEL

  Le lendemain, dès l’aube, il semblait que la fièvre qui agitait le comptoir de Neauphle eût gagné le manoir de Cressay. Dame Eliabel bousculait sa servante et six serfs du domaine avaient été requis en corvée pour la journée. On lavait les dalles à grande eau, on dressait la table, on entassait les bûches de part et d’autre de la cheminée ; l’écurie était garnie de paille fraîche, la cour balayée ; dans la cuisine, un marcassin et un mouton entiers tournaient déjà sur leur broche ; les pâtés cuisaient au four ; et le bruit se répandait dans le hameau que les Cressay attendaient un envoyé du roi. L’air était froid, léger, traversé d’un pâle soleil de janvier qui égayait les branchages nus et posait dans les flaques des chemins quelques gouttes de lumière.
  Guccio arriva en fin de matinée, couvert d’un manteau doublé de fourrure, coiffé d’un large chaperon de drap vert dont la crête lui retombait sur l’épaule, et monté sur un beau cheval bai, bien nourri et finement harnaché. Il était accompagné d’un valet, et sentait d’une lieue l’homme riche. Il trouva la châtelaine et ses deux fils en vêtements de fête. L’accueil qu’on lui fit, l’empressement des serviteurs, les embrassades de dame Eliabel, l’apprêt du couvert et de la maison, lui parurent signes d’excellent augure. Marie, d’évidence, avait parlé à sa famille. On savait pourquoi il venait, et on le traitait déjà comme le fiancé. Pierre de Cressay, toutefois, montrait un peu de gêne.  
  — Mes bons amis, s’écria Guccio, que j’ai donc de joie à vous revoir ! Mais il ne fallait pas vous mettre tellement en frais. Traitez-moi tout juste comme si j’étais de votre famille. 
  Le mot déplut à Jean, qui échangea un regard avec sa mère. Guccio avait un peu changé d’aspect. De son accident, il lui restait une légère raideur dans la jambe droite qui n’était pas sans donner quelque élégance hautaine à sa démarche. Les semaines d’immobilité sur un lit d’hôpital avaient favorisé une dernière poussée de croissance. Ses traits s’étaient accusés ; son visage offrait une expression plus sérieuse, mûrie. L’adolescence chez lui s’effaçait pour lui laisser prendre son apparence d’homme. Sans avoir rien perdu de son assurance d’antan, bien au contraire, il se donnait moins de mal pour en imposer à autrui. Il parlait avec moins d’accent et un peu plus de lenteur, mais toujours avec autant de gestes. 
  Regardant les murs autour de lui comme si déjà il en était le maître, il demanda aux frères Cressay s’ils avaient l’intention d’effectuer quelques réparations sur leur manoir. 
  — J’ai vu en Italie, dit-il, certains plafonds à peinture qui seraient ici du meilleur effet. Et votre salle d’étuve, ne comptez-vous pas la rebâtir ? On en fait aujourd’hui de petites qui ont beaucoup de commodité et, à mon avis, ceci est indispensable aux soins du corps, pour les gens de qualité. 
  Il fallait comprendre, en sous-entendu : « Je suis prêt à payer tout cela, car c’est ainsi que j’aime à vivre. » Guccio avait également des idées sur le mobilier, sur les tapisseries à suspendre aux murailles pour les égayer. Il commençait à fort agacer Jean de Cressay, et Pierre lui-même estimait que c’était aller un peu vite en besogne que de parler, au débotté, de refaire déjà toute la maison. Guccio devisait ainsi, de choses et d’autres, depuis une demi-heure, et Marie n’était toujours pas apparue. « Peut-être, pensa-t-il, dois-je d’abord me déclarer…» 
  — Aurai-je le plaisir de voir mademoiselle Marie ; nous fait-elle compagnie pour dîner ? 
  — Certes, certes ; elle s’apprête, elle descendra tout à l’heure, répondit dame Eliabel. Vous allez la trouver bien différente ; elle est tout à son nouveau bonheur. 
  Guccio se leva, le cœur battant. 
  — Vraiment ? s’écria-t-il. Oh ! Dame Eliabel, quelle joie vous me causez ! 
  — Oui, et nous aussi, nous sommes bien joyeux de pouvoir nous louer de cette bonne nouvelle avec un ami tel que vous. Notre chère Marie est fiancée… 
  Elle marqua un temps. 
  — … elle est fiancée à l’un de nos parents, le sire de Saint-Venant, un gentilhomme d’Artois de fort vieille noblesse qui s’est épris d’elle, et dont elle est éprise. 
  Guccio demeura un instant comme dans le brouillard, incapable de parler, tripotant machinalement le reliquaire d’or que lui avait donné la reine Clémence et qui brillait sur son justaucorps de deux couleurs, à la dernière mode italienne. Il entendit Jean de Cressay ouvrir la porte et appeler sa sœur. 
   Avec des bourgeois, il en aurait peut-être usé ainsi ; avec des gentilshommes qui prétendaient l’écraser de leur noblesse, il cherchait une réponse de gentilhomme. Il voulait leur prouver qu’il était plus grand seigneur que tous les Cressay et tous les Saint-Venant de la terre. Ce souci l’occupa pendant la fin du repas. Comme on disposait les desserts, il détacha soudain son reliquaire et le tendit à la jeune fille en disant : 
  — Voici, belle Marie, le cadeau qu’il me plaît de vous offrir pour vos noces. C’est la reine Clémence… oui, c’est la reine de France qui me l’a elle-même attaché au col pour les services que je lui ai portés et l’amitié dont elle m’honore. Une relique de saint Jean-Baptiste y est enfermée. Je ne pensais pas vouloir jamais m’en séparer ; mais il semble qu’on puisse se défaire sans peine de ce qu’on tenait pour le bien le plus cher… Que ceci donc vous protège, ainsi que les enfants que je vous souhaite d’avoir avec votre gentilhomme d’Artois. 
  Il n’avait trouvé que cette manière à la fois de témoigner son mépris et de prouver aux Cressay qu’ils avaient fait fi, en sa personne, d’un beau parti. C’était payer cher l’occasion d’une phrase. Décidément, envers ces gens qui n’avaient pas trois deniers vaillants, les grands mouvements d’âme de Guccio se soldaient toujours par un geste coûteux. Venu pour prendre, il s’en allait immanquablement en ayant donné. Marie eut grand-peine à ne pas fondre en larmes. Ses mains tremblaient lorsqu’elle approcha le reliquaire de ses lèvres. Mais Guccio s’était déjà détourné. Prétextant sa blessure récente et la fatigue du voyage, il prit congé sur-le champ, appela son valet, passa son manteau fourré, sauta en selle et sortit de la cour de Cressay avec la certitude qu’il n’y remettrait plus les pieds. 
  — À présent, il nous faudrait tout de même écrire au cousin de Saint-Venant, dit dame Eliabel à ses fils lorsque Guccio eut passé le portail. 
  Rentré au comptoir de Neauphle, Guccio ne desserra pas les dents de la soirée. Il se fit présenter les livres et feignit de s’absorber dans l’examen des comptes. Le commis Ricardo comprit bien que les affaires de son jeune maître avaient rencontré quelque traverse ; mais il jugea prudent de s’abstenir d’aucune question. Guccio passa une nuit sans sommeil dans l’appartement qu’on lui avait préparé avec tant de soin pour un long séjour Maintenant, il regrettait son reliquaire, il regrettait sa décision de se fixer à Neauphle, il regrettait ses lettres, il regrettait tout. 
  « Elle ne méritait pas tant ; je ne suis qu’un sot… Et l’oncle Spinello, comment va-t-il prendre mon retour ? se demandait-il en s’agitant entre les draps rugueux. Car je ne demeurerai pas ici un jour de plus, après une telle humiliation… Je n’en ferai jamais d’autres et le sort, vraiment, m’est contraire. Je pouvais revenir dans l’escorte de la reine et obtenir une charge dans sa maison, je manque le quai pour avoir voulu sauter trop vite, et me voilà en hospice pendant six mois Au lieu de rentrer à Paris et d’y travailler à ma fortune, je me précipite en ce bourg perdu, afin d’épouser une fille de campagne dont je me monte la tête depuis bientôt deux ans, comme s’il n’était d’autre femme à travers le monde !… et je la trouve engagée à un niais de sa race. Beau travail ! » 
  Au matin, épuisé de regrets, de rancune et d’insomnie, il fit boucler son bagage et seller son cheval. Il avalait un bol de soupe, avant de partir, lorsque la servante qu’il avait vue la veille à Cressay se présenta au comptoir et demanda à lui parler sans témoin. Elle était chargée d’un message : Marie, qui avait réussi à s’échapper pour une heure, attendait Guccio à mi-chemin entre Neauphle et Cressay, au bord de la Mauldre, « à l’endroit que vous savez bien », ajouta-t-elle. Guccio comprit qu’il s’agissait du clos de pommiers, au bord de la rivière, où Marie et lui avaient échangé leur premier baiser. 
  — Dites à madame Marie que c’est de sa part un soin inutile, car, pour la mienne, je ne souhaite plus la rencontrer. 
  — Madame Marie fait peine à voir, dit la servante. Je vous jure, messire, que vous devriez aller la retrouver ; si l’on vous a offensé, cela ne vient point d’elle. 
  Sans daigner répondre, il se mit en selle en s’engagea sur la route. « Le quai de Marseille… le quai de Marseille… Que cela me serve de leçon, se disait-il. Assez de sottises. Dieu sait ce qui m’attend encore si je la revois ! Qu’elle mange donc ses larmes toute seule, s’il lui vient l’envie de pleurer ! »   
  Il parcourut ainsi deux cents toises en direction de Paris ; puis brusquement, devant son valet stupéfait, il fit volter son cheval, le mit au galop et coupa à travers champs. En quelques minutes, il fut au bord de la Mauldre ; il aperçut le clos et, sous les pommiers, Marie qui l’attendait.

Demain 3ème partie ch 3 Rue des Lombards 


mercredi 16 janvier 2019

Les poisons de la couronne - 3ème partie Le temps de la comète - ch1 - Le nouveau maître de Neauphle




TROISIÈME PARTIE
LE TEMPS DE LA COMÈTE
I
LE NOUVEAU MAÎTRE DE NEAUPHLE
  Le second jeudi après l’Épiphanie, qui était jour de marché, il y avait grande agitation à la banque lombarde de Neauphle-leChâteau. On nettoyait la maison de fond en comble ; le peintre du village couvrait d’un enduit neuf l’épaisse porte d’entrée ; on astiquait les coffres-forts dont les traverses de fer brillaient mieux que l’argent ; on passait le balai entre les poutres pour enlever les toiles d’araignées ; on chaulait les murs, on cirait les comptoirs ; et les commis, cherchant les registres épars, les balances, les échiquiers à calcul, avaient peine à garder leur calme devant la clientèle.
   Une jeune fille d’environ dix-sept ans, haute de taille, belle de traits, les joues colorées par le froid, franchit le seuil et s’arrêta, surprise par ce remue-ménage. Au manteau de camelin beige dont elle était emmitouflée, au fermail qui retenait son col, et à tout son maintien, on reconnaissait une fille de noblesse. Les villageois ôtèrent leur bonnet.
  - Ah ! Damoiselle Marie ! s’écria Ricardo, le premier commis. Soyez la bienvenue ! Entrez, et venez vous chauffer. Votre corbeillon est prêt, comme chaque semaine ; mais, dans tout ce mouvement, je l’ai fait serrer à part.
   Il fit passer la jeune fille dans une pièce voisine, qui servait de salle commune aux employés de la banque et où brûlait un grand feu. Il sortit d’un placard une corbeille d’osier, couverte d’une toile.
   - Noix, huile, lard frais, épices, farine de froment, pois secs, et trois grosses saucisses, dit-il. Tant que nous aurons à manger, vous en aurez aussi. Ce sont les ordres de messire Guccio. Et j’inscris tout à son compte, comme de coutume… L’hiver commence à se faire long et je serais surpris qu’il ne se finît pas par une disette, ainsi que l’an passé. Mais cette année, nous serons mieux pourvus. 
  Marie de Cressay prit le corbeillon. 
  - Point de lettre ? demanda-t-elle. 
  Le premier commis secoua la tête avec une feinte tristesse. 
  - Eh non ! Belle damoiselle, pas de lettre cette fois. 
  Il sourit du désappointement de la jeune fille, et ajouta : - Non, pas de lettre, mais une bonne nouvelle. ŕ 
   -Il est guéri ? s’écria Marie. 
  - Et pour qui croyez-vous que nous fassions tous ces apprêts, en plein cœur de janvier, alors qu’on ne repeint jamais avant l’avril venu ? 
  - Ricardo ! Est-ce donc vrai ? Votre maître arrive ? 
  - Eh, si, par la Madone ! Il arrive ; il est à Paris et nous a fait annoncer qu’il serait ici demain. 
  - Que je suis heureuse ! Que je suis heureuse de le revoir ! 
  Puis, se reprenant, comme si l’explosion de sa joie eût manqué de pudeur, Marie ajouta : 
  - Toute ma famille va être heureuse de le revoir. 
  - Il a demandé qu’on lui aménage un logis. Tenez, damoiselle Marie, je voudrais votre avis sur ce que nous lui avons préparé, et que vous me disiez si vous le trouvez à votre goût. 
  Il la conduisit à l’étage, et ouvrit la porte d’une chambre de bonnes dimensions, mais basse de plafond, où les solives venaient d’être cirées. Elle était garnie de quelques meubles de chêne assez grossiers, d’un lit étroit, mais couvert d’un beau brocart d’Italie, de quelques objets d’étain et d’un chandelier. Marie fit des yeux le tour de la pièce. 
  - Tout ceci paraît fort bien, dit-elle. Mais j’espère que votre maître bientôt aura sa demeure au manoir.  
  -Ricardo sourit à nouveau. 
  -Je le crois aussi, répondit-il. Tout le monde, ici, je vous assure, s’intrigue bien de cette arrivée de messire Guccio et de la nouvelle qu’il veut résider parmi nous. Depuis hier, les gens ne cessent d’entrer et de nous déranger pour un rien, à croire que personne d’autre dans le bourg ne peut leur compter le change des douze deniers d’un sol. Tout cela pour s’ébaudir des travaux et s’en faire répéter la raison. Il faut dire que messire Guccio est moult aimé dans ce pays depuis qu’il a réussi à en chasser le prévôt Portefruit dont chacun avait à se plaindre. On va lui réserver grand accueil, et je le vois tout juste devenir le vrai maître de Neauphle… après vos frères, bien sûr, ajouta-t-il en reconduisant la jeune fille qu’il fit sortir par la porte du jardin. 
  Jamais le chemin qui séparait le bourg de Neauphle du manoir de Cressay n’avait paru plus court à Marie. « Il arrive… il arrive… il arrive…, se répétait-elle comme une chanson, en sautant d’une ornière à l’autre. Il arrive, il m’aime, et bientôt nous serons mariés. Il va être le vrai maître de Neauphle. » 
  La corbeille de vivres était légère à son bras. Dans la cour de Cressay, elle rencontra son frère Pierre. Il entrait dans le jeu de la bonne humeur et croyait à une farce de gamine. Pierre de Cressay était blond, comme sa sœur ; Jean avait le poil châtain et portait barbe, une barbe touffue, mal entretenue. 
  - Et comment se nomme, reprit Jean, ce puissant baron qui convoite de s’unir à nos tours en ruine et à notre belle fortune de dettes ? J’espère au moins, ma sœur, qu’il est riche, car nous en avons grand besoin. 
  - Certes, il l’est, répondit Marie. C’est Guccio Baglioni. 
  Au regard que lui lança son frère aîné, elle eut la certitude immédiate qu’elle courait à un drame. Elle eut froid tout à coup, et ses oreilles se mirent à bourdonner. Jean de Cressay feignit encore quelques secondes de prendre l’affaire en plaisanterie, mais le ton de sa voix était changé. Il désirait savoir quelle raison incitait sa sœur à parler de la sorte. Avait-elle eu avec Guccio des relations ou paroles outrepassant les limites de l’honnêteté ? Lui avait-il écrit à l’insu de la famille ? À chaque question, Marie répondait par une dénégation vague qui masquait bien mal son trouble croissant. Jean se faisait plus insistant. Pierre se sentait mal à l’aise. « J’aurais été mieux avisé de me taire », se disait-il.     
  Ils entrèrent tous trois dans la grand-salle du manoir où leur mère, dame Eliabel, filait la laine auprès de la cheminée. La châtelaine avait repris son embonpoint naturel grâce aux victuailles que chaque semaine, depuis la disette de l’hiver précédent, Guccio leur procurait. 
  - Regagne ta chambre, dit Jean de Cressay à sa sœur. 
  Comme aîné, il avait autorité de chef de famille. Lorsque Marie se fut retirée et qu’on eut entendu, à mi-étage, la porte se fermer, Jean mit sa mère au courant de ce qu’il venait d’apprendre. 
  - En es-tu sûr, mon garçon ? Est-ce possible ? s’écria dame Eliabel. À qui donc poindrait la sotte idée qu’une fille de notre sang, dont les pères ont la chevalerie depuis deux siècles, puisse épouser un Lombard ? Je suis certaine que ce jeune Guccio, qui est plaisamment tourné d’ailleurs, et montre de gentilles manières, n’y a jamais songé. 
 - Je ne sais pas s’il y a songé, ma mère, répondit Jean, mais je sais que Marie, elle, y songe. 
  Les fortes joues de dame Eliabel se colorèrent. 
  - Cette enfant se monte la cervelle ! Si ce jeune homme, mes fils, est venu à plusieurs reprises nous visiter, et s’il nous a témoigné si grande amitié, c’est qu’il porte, je crois bien, plus d’intérêt à votre mère qu’à votre sœur. Oh ! sans déshonnêteté aucune ! se hâta d’ajouter dame Eliabel, et jamais un mot qui pût offenser n’a passé ses lèvres. Mais ce sont tout de même choses qu’on devine lorsqu’on est femme, et j’ai bien compris qu’il m’admirait… 
  Ce disant, elle se redressait sur son siège et gonflait le corsage. 
  - Je n’en suis pas aussi assuré que vous, ma mère, répondit Jean de Cressay. Rappelez-vous qu’à son dernier passage, nous avons laissé Guccio seul, à plusieurs reprises avec notre sœur, alors qu’elle semblait si malade ; et c’est depuis ce moment qu’elle a recouvré la santé. 
  - Peut-être parce que depuis ce moment elle a commencé de manger à sa faim, et nous avec, fit remarquer Pierre. 
  - Oui, mais vous noterez que c’est toujours par Marie, depuis lors, que nous avons des nouvelles de Guccio. Son voyage en Italie, son accident de jambe… C’est toujours Marie que Ricardo informe, et jamais nul autre d’entre nous. Et cette grande insistance qu’elle met à aller chercher elle-même les vivres au comptoir ! Je pense qu’il y a là-dessous quelque machination sur laquelle nous n’avons pas assez ouvert les yeux. 
  Dame Eliabel abandonna sa quenouille, chassa de la main les brins de laine épars sur sa jupe et, se levant, dit d’un ton outragé : 
  - En vérité, ce serait grande vilenie de la part de ce jouvenceau que d’avoir fait usage de sa fortune mal acquise pour suborner ma fille, et prétendre acheter notre alliance par des dons de bouche ou de vêtements, alors que l’honneur d’être notre ami devrait largement suffire à le payer. 
  Pierre de Cressay était seul dans la famille à posséder un sens à peu près juste des réalités. Il était simple, loyal, et sans préjugés. Les déclarations qu’il entendait, tissues de mauvaise foi, de jalousie et de vaines prétentions, l’irritèrent. 
  - Vous semblez oublier l’un et l’autre, dit-il, que l’oncle de Guccio a toujours sur nous une créance de trois cents livres qu’on nous fait la grâce de ne pas nous réclamer, non plus que les intérêts qui ne cessent de s’allonger. Et si nous n’avons pas été saisis, terres et murs, par le prévôt Portefruit, c’est bien à Guccio que nous le devons. Rappelez-vous aussi qu’il nous a évité de mourir de famine en nous fournissant des victuailles que nous n’avons jamais payées. Avant de l’écarter, songez un peu si vous pouvez vous acquitter. Guccio est riche et le sera plus encore avec les années. Il est fort protégé, et si le roi de France l’a trouvé d’assez bonne apparence pour le joindre à l’ambassade qui allait à Naples chercher la nouvelle reine, je ne vois pas que nous ayons tant à faire les difficiles. 
  Jean haussa les épaules. 
  - C’est encore Marie qui nous a conté cela, dit-il. Il y est allé comme marchand, pour faire son négoce. 
   - Et même si le roi l’a envoyé à Naples, cela ne veut pas dire qu’il lui donnerait sa fille ! s’écria dame Eliabel. 
  - Ma pauvre mère… répliqua Pierre ; Marie n’est pas la fille du roi de France, que je sache ! Elle est fort belle, certes… 
  - Je ne vendrai pas ma sœur pour argent, cria Jean de Cressay. 
  Ses yeux brillaient au milieu d’un poil hirsute. 
  - Tu ne la vendrais pas, non, répondit Pierre ; mais tu t’accommoderais pour elle d’un barbon, sans t’offenser qu’il fût riche, à condition qu’il traînât éperons à ses talons goutteux. Si elle aime Guccio, tu ne la vends pas !… La noblesse ? Bah ! Nous sommes assez de deux garçons pour la maintenir. Je me dois de vous dire que je ne verrais pas ce mariage d’un si mauvais regard. 
  - Et tu ne verrais point non plus d’un mauvais regard ta sœur installée à Neauphle, dans notre fief, derrière un comptoir de banque, à peser le billon et à trafiquer de l’épice ? Tu déraisonnes, Pierre, et je me demande d’où peut te venir si peu de respect de ce que nous sommes, dit dame Eliabel. En tout cas, je ne consentirai jamais à une telle mésalliance, et ton frère non plus ; n’est-il pas vrai, Jean ? 
  - Certes, ma mère, et c’est déjà trop que d’en débattre. Je prie Pierre de n’en plus jamais parler. 
  - C’est bon, c’est bon, tu es l’aîné ; agis comme tu l’entends, dit Pierre. 
  - Un Lombard ! Un Lombard ! reprit dame Eliabel. Ce jeune Guccio arrive, me dites-vous ? Laissez-moi faire, mes fils. La créance et les obligations que nous lui avons nous empêchent de lui fermer notre porte. Soit, nous allons bien le recevoir ; mais s’il est fourbe, je le serai aussi, et je me charge de lui ôter l’envie de venir à nouveau, si c’est pour le motif que nous craignons !

Demain 3ème partie ch. 2 La réception de Dame Eliabel


mardi 15 janvier 2019

Les poisons de la couronne - 2ème partie - ch 6 - L'arbitrage



VI
L’ARBITRAGE
  Deux jours avant la Noël, dans la plus grande salle du manoir de Vincennes, aménagée pour l’occasion en chambre de justice, pairs, seigneurs et légistes, assis sur des bancs couverts de tapis, attendaient le roi. Une délégation des barons d’Artois, ayant à sa tête Gérard Kiérez et Jean de Fiennes, ainsi que les inséparables Souastre et Caumont, était arrivée du matin. Il semblait que tout fût arrangé. Les émissaires du roi avaient multiplié les démarches entre les adversaires ; le comte de Poitiers avait inspiré des solutions de sagesse et conseillé à sa belle-mère de céder sur plusieurs points afin de ramener la paix dans ses États. 
  Obéissant aux instructions du roi, à vrai dire assez vagues mais généreuses quant aux intentions : « Je ne veux plus de sang versé ; je ne veux plus de gens injustement maintenus en cachot ; je veux qu’il soit rendu à chacun selon son droit et que la bonne entente et l’amitié règnent partout…». Le chancelier Etienne de Mornay avait rédigé une longue sentence dont le Hutin, lorsqu’on la lui présenta, se sentit infiniment fier, comme s’il en avait dicté personnellement tous les articles. Dans le même temps, Louis X faisait libérer Raoul de Presles, et six autres conseillers de son père qui croupissaient en prison depuis le mois d’avril. Ce mouvement de mansuétude générale l’avait également amené à gracier, en dépit de l’opposition de Charles de Valois, la femme et le fils d’Enguerrand de Marigny, gardés en geôle jusque-là. 
  Un tel changement d’attitude surprenait la cour. Le roi n’était-il pas allé jusqu’à recevoir Louis de Marigny, en présence de la reine et de plusieurs dignitaires ? L’embrassant, il lui avait déclaré : 
  - Mon filleul, le passé est oublié. 
  Le Hutin employait maintenant cette formule à tout propos, comme s’il voulait se persuader, et persuader aux autres, qu’une nouvelle phase de son règne avait commencé. Il se sentait particulièrement bonne conscience, ce matin-là, tandis qu’on lui mettait sa couronne et qu’on lui posait sur les épaules le grand manteau orné de fleurs de lis. Mathieu de Trye lui tendit la main de justice, d’or et aux deux doigts levés. 
  - Comme elle est pesante ! dit Louis. Elle m’avait parut telle, déjà, le jour du sacre. 
  - Sire, recevrez-vous d’abord maître Martin, qui vient d’arriver de Paris, ou bien le verrez-vous après le Conseil ? demanda le grand chambellan. 
  - Maître Martin est là ? s’écria Louis. Je veux le voir céans. Qu’on me laisse avec lui. 
  Le personnage qui entra était un homme d’une cinquantaine d’années, d’assez forte corpulence, au teint très brun et aux yeux rêveurs. Bien qu’il fût vêtu fort simplement, presque comme un moine, il avait, dans toute sa tournure, dans ses gestes à la fois onctueux et assurés, dans sa façon de replier son manteau au descendance. 
  - Le ciel de votre naissance vous est plutôt favorable en cela, et les astres y sont disposés de bonne façon pour la paternité. En effet, Jupiter s’y montre à la pointe du Cancer, ce qui est signe de fécondité, et ce Jupiter de votre naissance, de plus, forme trigone d’amitié avec la Lune et la planète Mercure. Vous ne devez donc pas renoncer à l’espérance d’engendrer, loin de là. En revanche, l’opposition que la Lune fait à Mars n’annonce point à l’enfant une vie exempte de difficultés ; il faudra l’entourer, dès ses premiers jours, de soins bien vigilants et de serviteurs fidèles. 
  Maître Martin s’était acquis une belle notoriété en annonçant longtemps à l’avance, encore qu’à mots fort couverts, la mort de Philippe le Bel comme devant coïncider avec l’éclipse de novembre . Il avait écrit : « Un puissant monarque d’Occident…», se gardant bien de préciser. 
  Louis X tenait depuis lors maître Martin en grande estime. 
  - Votre avis m’est précieux, maître Martin, et vos paroles me confortent. Avez-vous pu discerner les moments les plus favorables à concevoir les héritiers que je souhaite ? 
  Toujours maître Martin s’exprimait avec lenteur, pour se donner le temps de trouver à ses réponses le tour le plus encourageant. 
  - Ne parlons que du premier, Sire, car pour les autres je ne pourrais me prononcer avec assez d’assurance… Il me manque l’heure de naissance de la reine, qu’elle ne sait point et que personne n’a pu me fournir ; mais je ne pense pas commettre une grande erreur en vous disant qu’avant l’entrée du soleil dans le Sagittaire, un enfant vous sera né, ce qui placerait le temps de la conception environ la mi-février. 
  - Il convient donc de me hâter d’accomplir à Saint-Jean d’Amiens le pèlerinage que la reine souhaite tant. Et quand pensez-vous, maître Martin, que je doive reprendre ma guerre contre les Flamands ? 
  - Je crois qu’il vous faut suivre en cela, Sire, les inspirations de votre sagesse. Avez-vous fait le choix d’une date ? 
  - Je compte réunir l’ost avant l’août prochain. 
  Le regard rêveur de maître Martin resta un instant en suspens sur le roi, sur sa couronne, sur la main de justice qui semblait l’embarrasser et qu’il portait sur l’épaule comme un jardinier sa bêche. 
  - Avant le mois d’août, il y aura juin à franchir… murmura l’astrologue. 
  Puis, plus haut : 
  - À l’août prochain, Sire, il se peut que les Flamands aient cessé de vous inquiéter. 
  - Je le crois volontiers, s’écria le Hutin ; car je leur ai inspiré grand-peur l’été passé, et ils viendront sans doute à merci sans bataille, avant la saison des chevauchées. 
  C’est une étrange impression que de regarder un homme avec la quasi-certitude qu’avant six mois il sera mort, et de l’entendre faire des projets pour un avenir qu’il ne verra probablement pas. « À moins qu’il ne dure jusqu’à novembre…» se disait Martin. 
  Car, en dehors de la redoutable échéance de juin, l’astrologue avait décelé un second aspect funeste, une méchante direction de Saturne à vingt-sept ans et quarante quatre jours de la naissance de Louis. « Deux conjonctions de fatalité, à six mois d’intervalle. Si vraiment il engendre, la seconde se rencontrerait alors avec la naissance de l’enfant… 
   De toute manière, ce ne sont pas choses à dire. » Pourtant, avant de partir, la paume garnie d’une bourse que le roi venait de lui tendre, maître Martin se sentit tenu d’ajouter : 
  - Sire, un mot encore pour la sauvegarde de votre santé Défiez-vous des venins, surtout au déclin du printemps. 
  - Faut-il m’abstenir des mousserons, giroles et morilles ? demanda Louis. J’en suis friand, mais il est vrai qu’ils m’ont causé parfois des dérangements d’entrailles. 
  Puis soudain soucieux : 
  - Venin… Entendez-vous les morsures de vipère ? 
  - Non, Sire, je parle bien des nourritures de bouche. 
  - Ah bien… Je vous sais gré du conseil, maître Martin. 

  Aussitôt, tandis qu’il se dirigeait vers la Chambre de justice, Louis prescrivit à son grand chambellan qu’on redoublât de surveillance aux cuisines, qu’on s’assurât de n’employer que des denrées de provenance connue, et qu’on fit éprouver tous les mets deux fois au lieu d’une avant de les lui servir.  Puis il entra dans la grand-salle où l’assistance s’était levée et attendait qu’il fût installé sous le dais. 
  Bien assis, les pans de son manteau ramenés sur les genoux, et la main de justice un peu inclinée dans la saignée du bras, Louis se sentit pareil, un instant, au Seigneur du ciel sur les vitraux d’églises. À sa droite et à sa gauche, ses barons bellement vêtus inclinaient la tête dévotement. Il y avait quand même des moments de satisfaction dans le métier de roi, et Louis faisait durer son plaisir. « Voila, pensait-il, je vais rendre ma sentence et chacun va s’y conformer, et je vais rétablir la paix et la bonne harmonie parmi mes sujets. » 
  Devant lui se tenaient les deux partis entre lesquels il allait rendre arbitrage. D’un côté, la comtesse Mahaut, dépassant de la tête et de la couronne ses conseillers groupés autour d’elle. De l’autre, la délégation des « alliés » d’Artois. Il y avait chez ces derniers un certain manque d’unité dans l’apparence, car chacun avait mis ses meilleurs vêtements qui n’étaient pas toujours à la dernière mode. Ces petits seigneurs sentaient leur province, Souastre et Caumont s’étaient affublés comme pour paraître en tournoi, et semblaient un peu embarrassés de leurs heaumes qu’ils portaient à la main, devant la poitrine. Les grands barons désignés pour assister le roi avaient été sagement choisis en nombre égal parmi les amis des deux camps. Charles de Valois et son fils Philippe, Charles de la Marche, Louis de Clermont, Beraud de Mercœur, et surtout Robert d’Artois lui-même, constituaient le soutien des alliés. 
  On savait que de l’autre part Philippe de Poitiers, Louis d’Évreux, Henri de Sully, les comtes de Boulogne, de Savoie, de Forez, et messire Miles de Noyers donnaient appui à Mahaut. 
  - In nomme patris et filis. 
  Les assistants se regardèrent, surpris. C’était la première fois que le roi ouvrait séance par une prière, et appelait sur ces décisions les lumières divines. 
  - On nous l’a changé, souffla Robert d’Artois à Philippe de Valois, le voilà maintenant qui se prend pour évêque en chaire. 
  - Mes bien chers frères, mes bien chers oncles, mes bons cousins, mes bien-aimés vassaux, nous avons le désir très grand, et le devoir, par commission de Dieu, de maintenir la paix en notre royaume et de condamner la division entre nos sujets. 
  Louis, qui souvent bredouillait en public, s’exprimait cette fois d’une parole lente, mais claire : vraiment, il se sentait inspiré, et l’on se demandait, à l’écouter ce jour-là, si son véritable destin n’eût pas été de faire un bon vicaire en un modeste bailliage. Il se tourna d’abord vers la comtesse Mahaut, et la pria de suivre ses conseils. Mahaut répondit : 
  - Sire, je ne désire rien tant que la concorde et souhaite pouvoir en tout vous complaire. 
  Le roi adressa ensuite aux alliés la même recommandation. 
  - Sire, répondit Gérard Kiérez, nous n’avons d’autre vouloir que l’apaisement, et nous montrer vos fidèles vassaux. 
  Louis regarda autour de lui ses oncles, frères et cousins. « Voyez, semblait-il dire, comme j’ai bien su arranger toutes choses. » Puis l’assemblée s’assit, et le chancelier Étienne de Mornay lut la sentence d’arbitrage qui débutait par une déclaration d’intention. 
  Le passé, selon la formule chère au roi, était oublié, et les haines, offenses et rancunes pardonnées de part et d’autre. La comtesse Mahaut reconnaissait ses obligations envers ses sujets, elle s’engageait à maintenir bonne paix au pays d’Artois, à n’exercer aucunes représailles sur les alliés ni chercher aucune occasion de leur causer mal ou nuisance. Elle scellerait, comme le roi l’avait fait, les coutumes en usage au temps de Saint Louis et qui seraient prouvées devant elle par gens dignes de foi, chevaliers, clercs, bourgeois, avocats. 
  Louis X écoutait à peine. Ayant dicté la première phrase, il estimait avoir tout fait. Le détail des dispositions juridiques, dont il avait laissé la rédaction à Mornay, ne l’intéressait guère. Sa pensée dérivait ailleurs. Il était en train de compter sur ses doigts « Février, mars, avril, mai ainsi ce serait donc vers novembre qu’il me naîtrait un héritier …» 
   « Si l’on se plaint de la comtesse, lisait Étienne de Mornay, le roi fera examiner par des enquêteurs si la plainte est fondée et, 128 dans ce cas, si la comtesse refuse justice, le roi la contraindra D’autre part, la comtesse devra, pour les amendes qu’elle réclame, en déclarer le montant pour chaque délit. La comtesse devra rendre aux seigneurs les terres qu’elle détient sans jugement…» 
  Mahaut commençait à s’agiter ; mais les quatre frères d’Hirson, autour d’elle, le chancelier, le trésorier, le panetier, le bailli, la calmèrent. 
  - Il n’a jamais été question de ceci à l’entrevue de Compiègne ! disait Mahaut. C’est un mauvais ajout. 
  - Il vaut mieux perdre un peu que tout perdre, lui souffla Denis. 
  Le souvenir de la promenade qu’il avait faite, enchaîné, le jour de la décapitation du sergent Cornillot, l’incitait au compromis. Mahaut retroussa ses manches et continua d’écouter, contenant sa colère. La lecture durait depuis près d’un quart d’heure quand un frémissement d’intérêt passa sur la salle ; Mornay abordait le passage relatif à Thierry d’Hirson. Tous les regards se tournèrent vers le chancelier de Mahaut et vers ses frères. 
  - «… En ce qui concerne maître Thierry d’Hirson dont les alliés ont réclamé qu’il fût mis en jugement, le roi décide que les accusations devront être portées devant l’évêque de Thérouanne, dont maître Thierry dépend ; mais il ne pourra aller en Artois présenter sa défense pour ce que ledit maître Thierry est moult haï au pays. Ses frères, sœurs et neveux n’y pourront point aller non plus tant que le jugement n’aura pas été rendu par l’évêque de Thérouanne et certifié par le roi…» 
  Dès ce moment, les d’Hirson abandonnèrent l’attitude conciliante qu’ils avaient observée jusque-là. 
  - Voyez votre neveu, Madame, voyez comme il triomphe ! dit Pierre, le bailli d’Arras. 
  Robert d’Artois, en effet, échangeait des sourires avec ses cousins Valois. ŕ

  - Tout n’est pas dit, mes amis, tout n’est pas dit ! murmura Mahaut, les mâchoires serrées. Vous ai-je jamais abandonné, Thierry ?  
  Quand la lecture de la sentence d’arbitrage fut terminée, l’évêque de Soissons, qui avait participé aux négociations, s’avança. Il tenait un Évangile qu’il alla présenter aux alliés ; ceux-ci se levèrent tous ensemble et tendirent la main droite, tandis que Gérard Kiérez, en leur nom, jurait qu’ils respecteraient scrupuleusement l’arbitrage du roi. Puis l’évêque se dirigea vers Mahaut. 
  La pensée de Louis X, dans ce moment-là, voyageait sur les routes. « Pour ce pèlerinage d’Amiens, nous le ferons à pied, pendant les dernières lieues. Quant au reste, nous irons en char. Il nous faudra de bonnes bottes fourrées… Et puis j’emmènerai mes queux et mes sauciers, puisque je dois me défier des venins… Espérons que Clémence sera délivrée de ces douleurs qui la gênent pour l’amour…» 
  Il rêvait, tout en contemplant les doigts d’or de la main de justice, quand soudain il entendit Mahaut prononcer d’une voix forte : 
  - Je refuse de jurer ; je ne scellerai point cette méchante sentence ! 
  Un grand silence tomba sur l’assemblée. L’audace de ce refus, lancé à la face du souverain, effrayait. On se demandait quelle sanction terrible allait tomber de la bouche royale. 
  - Que se passe-t-il ? dit Louis en se penchant vers son chancelier. Pourquoi refuse-t-elle ? Cet arbitrage pourtant me semblait bien rendu. 
  Il regardait les assistants, l’air absent et plus surpris que contrarié. Robert d’Artois alors se leva et lança de sa voix de bataille : 
  - Sire mon cousin, allez-vous accepter qu’on vous brave et qu’on vous soufflette au visage ? Nous, vos parents et vos conseillers, ne le supporterons point. Voyez le gré qu’on vous a d’user de mansuétude ! Vous savez que, pour ma part, j’étais opposé à toute amiable convention avec Madame Mahaut, dont j’ai honte qu’elle soit de mon sang ; car toute bienveillance qu’on lui accorde ne l’encourage qu’à plus de vilenie. Me croira-t-on enfin, Messeigneurs, continua-t-il en prenant à témoin l’assemblée, me croira-t-on quand je dis, quand j’affirme, et depuis tant d’années, que j’ai été frustré, trahi, volé par ce monstre femelle qui n’a respect ni pour le pouvoir du roi ni pour le pouvoir de Dieu ! Mais faut-il s’en étonner de la part d’une femme qui n’a point obéi aux volontés de son père mourant, s’est approprié le bien qui ne lui revenait pas, et a profité de mon enfance pour me dépouiller ? 
  Mahaut, debout, les bras croisés, regardait son neveu avec colère et mépris tandis qu’à deux pas d’elle l’évêque de Soissons hésitait à déposer le lourd Évangile. 
  - Savez-vous pourquoi, Sire, poursuivit Robert, Madame Mahaut refuse aujourd’hui votre arbitrage qu’elle acceptait hier ? Parce que vous y avez ajouté sentence contre Thierry d’Hirson, contre cette âme vendue et damnée, contre ce maître coquin dont je voudrais qu’on le déchaussât pour voir s’il n’a pas le pied fourchu ! C’est lui qui pour le compte de Madame Mahaut a si bien travaillé et travesti les écrits qu’il m’a fait perdre mon hoirie. Le secret de leurs mauvaises actions les a liés si honteusement que la comtesse Mahaut a dû pourvoir de bénéfices tous les frères et parents de Thierry, lesquels rançonnent le malheureux peuple d’Artois, si prospère autrefois, si misérable à présent qu’il n’a plus de recours que dans la révolte. 
  Les alliés écoutaient, le visage comme ensoleillé, et l’on sentait qu’ils étaient sur le point d’acclamer Robert. Celui-ci, dans le même mouvement d’emphase, ajouta : 
  - Si vous avez le front, si vous avez l’audace, Sire, de léser maître Thierry, de lui ôter la moindre parcelle de ses larcins, de menacer le petit ongle du petit doigt du plus petit de ses neveux, voici Madame Mahaut toutes griffes dehors, et prête à cracher au visage de Dieu. Car les vœux qu’elle a prononcés au baptême et l’hommage qu’elle vous fit, genou en terre, ne pèsent rien auprès de son allégeance envers maître Thierry, son véritable suzerain ! 
  Mahaut n’avait pas bougé. 
  - Le mensonge et la calomnie, Robert, coulent comme salive de ta bouche, dit-elle. Prends garde de ne jamais te mordre la langue, tu pourrais en mourir. 
  - Taisez-vous, Madame ! s’écria brusquement le Hutin. Taisez-vous ! Vous m’avez trompé ! Je vous fais défense de retourner en Artois avant d’avoir scellé la sentence qui vient de vous être signifiée, et qui est une bonne sentence, chacun me l’a dit. Jusque-là vous vous tiendrez en votre hôtel de Paris ou votre château de Conflans, mais nulle part ailleurs. C’est assez pour ce jour, ma justice est rendue. 
  Il fut pris d’une violente quinte de toux, qui le ploya en deux sur son trône. « Qu’il crève ! » dit Mahaut entre ses dents. Le comte de Poitiers n’avait pas prononcé une parole. Il balançait une jambe et se caressait pensivement le menton.

Demain 3ème partie Le temps de la comète ch 1 Le nouveau maître de Neauphle

lundi 14 janvier 2019

Les poisons de la couronne - 2ème partie - ch 5 - La fourchette et le prie dieu

Après plus d’un mois d’absence, pour les meilleures 

raisons du monde, ‘’Les poisons de la couronne’’ 3ème tome 

des ''Rois maudits sont de retour. Pour ceux qui 

prennent le train en marche et qui voudraient savoir

où on en est exactement, dans la colonne de droite

‘’libellés’’  cliquez sur la rubrique ‘’les poisons de la 

couronne’’...



V
LA FOURCHETTE ET LE PRIE-DIEU
  Le menton levé, le sourire aux lèvres, et vêtu d’une robe doublée de fourrure par-dessus sa chemise de nuit, Louis X entra dans la chambre. Durant le souper, il avait trouvé la reine étrangement morose, distante, presque absente, ne suivant les propos échangés qu’avec retard, et répondant à peine aux paroles qu’on lui adressait ; mais il ne s’en était pas autrement inquiété. « Les femmes sont sujettes aux sautes d’humeur, se disait-il, et ce présent que je lui apporte saura bien lui rendre la gaieté. » Car le Hutin était de ces maris sans imagination, qui ont petite opinion des femmes et pensent que toutes choses s’arrangent par un cadeau. Si bien qu’il arrivait, se faisant aussi gracieux que possible, et tenant un petit écrin de forme allongée. 
  Il fut quelque peu surpris de voir Clémence agenouillée sur son prie-Dieu. D’ordinaire, elle avait achevé ses dévotions du soir avant qu’il entrât. Il lui fit un signe de la main qui signifiait : « Ne vous mettez pas en peine pour moi, achevez en paix…», Et il demeura à l’autre bout de la chambre, tournant l’écrin dans ses doigts. Les minutes passaient ; il alla prendre une dragée dans une coupe posée auprès du lit, et la croqua. 
  Clémence était toujours agenouillée. Louis s’approcha d’elle, et s’aperçut qu’elle ne priait pas. Elle le regardait. 
  - Voyez, ma mie, dit-il, voyez la surprise que j’ai pour vous. Oh ! Ce n’est pas un bijou, c’est plutôt une rareté, une trouvaille d’orfèvre. Voyez… 
  Il ouvrit l’écrin, en sortit un long objet brillant, à deux pointes. Clémence, sur son prie-Dieu, eut un mouvement de recul. 
  - Eh ! ma mie ! s’écria Louis en riant, n’ayez point peur, cela n’est pas fait pour blesser ! C’est une petite fourche à manger les poires. Voyez comme le travail en est habile. 
  Sur le bois du prie-Dieu il posa une fourchette à deux fourcherons d’acier fort aigus sortant d’un manche d’ivoire et d’or ciselé. La reine vraiment ne semblait pas témoigner grand intérêt pour l’objet, ni bien en apprécier la nouveauté. Louis se sentit déçu.   
  - Je l’ai commandée spécialement par Tolomei, à un orfèvre de Florence. Il paraît qu’il n’existe que cinq de ces fourchettes dans le monde, et j’ai voulu que vous en ayez une, afin de ne point tacher vos jolis doigts quand vous mangez les fruits. C’est bien un objet de dame ; jamais les hommes n’oseraient ni ne sauraient se servir d’un si précieux outil, sinon mon beau-frère d’Angleterre qui, m’a-t-on dit, en possède un et ne craint point la risée en l’utilisant à table. 
  Il pensait, par ces derniers mots, avoir fait montre d’esprit, et il attendait un sourire. Mais Clémence n’avait pas bougé du prie-Dieu et continuait de regarder son mari fixement. Jamais elle n’avait été plus belle ; ses longs cheveux dorés lui tombaient jusqu’aux reins. Louis enchaîna : 
  - Ah ! Messer Tolomei m’a justement appris que son jeune neveu, que j’avais envoyé avec Bouville pour vous quérir à Naples, se trouve guéri ; il va bientôt reprendre le chemin de Paris ; en chaque lettre il parle à son oncle de vos bontés à son endroit. 
  Il n’obtint pas de réponse. « Mais qu’a-t-elle donc ? se demanda-t-il ; elle aurait pu au moins me dire un mot de merci. » Avec toute autre personne que Clémence, il se fût déjà mis en colère ; mais il ne se résignait pas à voir son bonheur si vite terni par une scène de ménage. Il prit sur lui et fit une nouvelle tentative. 
  - Je crois bien, cette fois, que les affaires d’Artois vont être réglées, dit-il. Les choses se présentent de bonne manière. L’entrevue de Compiègne, à laquelle vous m’avez si doucement accompagné, a eu les résultats que j’attendais et je vais bientôt rendre mon arbitrage. Tout s’apaise, lorsque vous êtes auprès de moi. 
  - Louis, dit brusquement Clémence, de quelle manière est morte votre première épouse ? 
  Louis se pencha en avant, comme s’il avait reçu un coup au milieu du corps, et la contempla un moment, stupéfait. 
  - Marguerite est morte… elle est morte, répondit-il en agitant les mains… d’une fièvre de poitrine qui l’a étouffée, à ce qu’on m’a dit. 
  - Louis, pouvez-vous jurer devant Dieu… 
  Il l’interrompit, haussant le ton. 
  - Que voulez-vous que je jure ? Je n’ai rien à jurer. Où voulez-vous en venir ? Que voulez-vous savoir ? Je vous ai dit ce que je vous ai dit et je vous prie de vous en contenter ; vous n’avez rien à connaître de plus. 
  Il se mit à parcourir la chambre, les pieds en canard. À l’échancrure de sa robe de nuit, la base de son cou avait rougi ; ses gros yeux luisaient d’un inquiétant scintillement. 
  - Je ne veux pas, cria-t-il, je ne veux pas que l’on me parle d’elle ! Jamais ! Et vous moins que tout autre. Je vous interdis, Clémence, de jamais rappeler devant moi le nom de Marguerite… 
  Il fut interrompu par une quinte de toux. 
  - Pouvez-vous me jurer devant Dieu, répéta Clémence avec détermination, pouvez-vous me jurer que votre volonté ne fut pour rien dans son trépas ?   
  La colère, chez. Louis, obscurcissait vite le jugement. Au lieu de nier, simplement, et de hausser les épaules comme devant une supposition absurde et offensante, il répliqua : 
  - Et quand cela serait ? Vous seriez la dernière à avoir le droit de m’en faire reproche. Ce serait plutôt à votre grand-mère qu’il faudrait vous en prendre ! 
  - À ma grand-mère ? murmura Clémence. Quelle part ma grand-mère a-t-elle en ceci ? 
  Le Hutin sut aussitôt qu’il venait de commettre une sottise, ce qui ne fit qu’accroître sa fureur. Il était trop tard pour revenir en arrière. 
  - Assurément, c’est la faute de Madame de Hongrie ! Elle exigeait que votre mariage se fît avant l’été. Alors, j’ai souhaité… vous entendez bien, j’ai seulement souhaité… que Marguerite fût morte avant ce temps-là. Et j’ai été entendu, voilà tout. Si je n’avais pas exprimé ce souhait, vous ne seriez pas aujourd’hui reine de France. Ne faites donc point tellement l’innocente et ne venez pas me jeter blâme de ce qui vous arrange si bien et vous a mise plus haut que tout votre parentage. 
  - Jamais je n’aurais accepté, s’écria Clémence, si j’avais su que ce fût à un tel prix. C’est à cause de ce crime, Louis, que Dieu ne nous donne pas d’enfant !     
  Louis fit un demi-tour sur lui-même et s’immobilisa, ébahi. 
  - Oui, de ce crime, et des autres aussi que vous avez commis, continua la reine en se levant du prie-Dieu. Vous avez fait assassiner votre épouse. Vous avez fait pendre messire de Marigny. Vous maintenez en geôle les légistes de votre père. Vous avez fait tourmenter vos propres serviteurs. Vous avez attenté à la vie et à la liberté des créatures de Dieu. Et c’est pourquoi, maintenant, Dieu vous punit en vous empêchant d’engendrer de nouvelles créatures. 
  Louis, plein de stupeur, la regardait s’avancer. Ainsi, il existait une troisième personne pour ne pas s’émouvoir de ses emportements, briser ses fureurs et prendre le pas sur lui. Son père, Philippe le Bel, l’avait dominé par l’autorité souveraine ; son frère, le comte de Poitiers, le dominait par l’intelligence ; et voici que sa nouvelle épouse le dominait par la foi. Jamais il n’aurait pu imaginer que son justicier se présenterait à lui, dans la chambre nuptiale, et sous les apparences de cette femme si belle, dont les cheveux frémissaient pareils à une blonde comète. Le visage de Louis se fripa ; il ressembla à un enfant qui va pleurer. 
  - Et que voulez-vous que je fasse, maintenant ? demanda-t-il d’une voix aiguë. Je ne puis ressusciter les morts. Vous ne savez pas ce que c’est que d’être roi ! Rien ne s’est fait absolument par mon vouloir, et c’est moi que vous rendez coupable de tout. Que voulez-vous obtenir ? À quoi sert de me reprocher ce qui ne se peut réparer ? Séparez-vous donc de moi, retournez à Naples, si vous ne pouvez plus tolérer ma vue. Et attendez qu’il y ait un pape pour lui demander de défaire notre lien !… Ah ! ce pape ! ce pape ! ajouta-t-il en serrant les poings. Rien de cela ne serait arrivé s’il y avait eu un pape. 
  Clémence lui posa les mains sur les épaules. Elle était un peu plus grande que lui. 
  - Je ne saurais songer à me séparer de vous, dit-elle. Je suis votre épouse pour partager en tout votre condition, et vos misères comme vos joies. Ce que je veux, c’est sauver votre âme, et vous inspirer le repentir, sans lequel il n’est point de pardon. 
  Il la regarda dans les yeux, n’y vit que bonté et grand effort de compassion. Il respira mieux et l’attira contre lui. 
  - Ma mie, ma mie, vous êtes meilleure que moi, ô combien meilleure ! Je ne pourrais vivre sans vous. Je vous promets de m’amender et de bien regretter le mal que j’ai pu causer. 
  En même temps, il avait enfoui la tête au creux de l’épaule de Clémence et lui effleurait des lèvres la naissance du cou. 
  - Ah ! ma mie, continuait-il, que vous êtes bonne, que vous êtes bonne à aimer ! Je serai tel, je vous le promets, je serai tel que vous le voulez. Certes, j’ai des remords, et qui me causent souvent de grandes frayeurs ! Je n’oublie bien qu’entre vos bras. Venez, ma mie, venez que nous nous aimions. 
  Il cherchait à l’entraîner vers le lit ; mais elle demeurait immobile, et il la sentit se crisper, refuser. 
  - Non, Louis, non, dit-elle très bas. Il nous faut faire pénitence. 
  - Mais nous ferons pénitence, ma mie ; nous jeûnerons trois fois la semaine si vous le voulez. Venez, j’ai trop d’impatience de vous ! 
  Elle se dégagea, et, comme il voulait la retenir de force, une couture de la robe de nuit céda. Le bruit de la déchirure effraya Clémence qui, couvrant de la main son épaule dénudée, courut se réfugier derrière son prie-Dieu. Ce mouvement de crainte déclencha chez le Hutin un nouvel accès de colère. 
  - Mais qu’avez-vous, à la parfin, s’écria-t-il, et que faut-il donc pour vous complaire ? -
  - Je ne peux plus vous appartenir avant que d’être allée avec vous en pèlerinage. Nous irons à pied ; nous saurons ensuite si Dieu nous pardonne en nous accordant un enfant. 
  - Le meilleur pèlerinage pour obtenir un enfant, c’est ici qu’il se fait ! dit Louis en désignant le lit. 
  - Ah ! Ne vous moquez point des choses de la religion, répondit Clémence ; ce n’est pas ainsi que vous pourrez me convaincre. 
  - Votre religion est bien étrange, qui vous commande de vous refuser à votre époux. Ne vous a-t-on jamais instruite d’un devoir auquel vous ne devez pas vous dérober ? 
  - Louis, vous ne me comprenez pas ! 
  - Si, je vous comprends ! Je comprends que vous vous refusez à moi. Je comprends que je ne vous plais point, que vous en usez avec moi comme Marguerite… 
  Il avança, le regard dirigé, sembla-t-il à Clémence, vers la fourchette aux deux longues pointes acérées qui était toujours là, posée sur le rebord du prie-Dieu. Elle avança la main pour se saisir de l’objet avant qu’il ne le fît lui-même. Or, il ne remarqua même pas son geste ; il ne portait attention à rien qu’à la grande panique, au grand désespoir qui le submergeaient. 
  Louis n’était assuré de ses facultés d’homme qu’auprès d’un corps docile. Un refus lui ôtait tout moyen ; les drames de son premier mariage n’avaient pas eu d’autre origine. Si cette infirmité venait à le reprendre ? Il n’est pire peine que l’incapacité à posséder qui l’on désire le plus. Comment pouvait-il expliquer à Clémence que, pour lui, le châtiment avait précédé le crime ? Il était terrifié à l’idée que l’engrenage du refus, de l’impuissance et de la haine allait se remettre en marche. Il prononça, comme pour lui-même : 
  - Suis-je donc damné, suis-je donc maudit, de ne pouvoir être aimé de qui j’aime ? 
  Les paupières closes, et toute tremblante encore, Clémence pensait de son côté : « J’ai donc cru qu’il songeait à me tuer ? » Cédant à une vague honte autant qu’à la pitié, elle abandonna son prie-Dieu et dit : 
  - C’est bien ; je veux faire comme il vous plaît. 
  Elle alla pour éteindre les chandelles. 
 - Laissez brûler les cierges, dit le Hutin. 
  - Vraiment, Louis, vous voulez… 
  - Laissez choir vos vêtements. 
  Décidée maintenant à toute soumission, elle se dévêtit entièrement, avec le sentiment d’obéir au démon. Si Louis était damné, elle partagerait la damnation. Il entraîna vers le lit ce beau corps aux ombres modelées, sur lequel il avait de nouveau tout pouvoir. Pour remercier Clémence, il lui murmura : 
  - Je vous promets, ma mie, je vous promets de faire libérer messire de Presles, et tous les légistes de mon père. Au fond, vous voulez toujours les mêmes choses que mon frère Philippe ! 
  Clémence pensa que sa complaisance serait l’occasion de quelque bien et, qu’à défaut de pénitence, des prisonniers seraient libérés. 
  Or, cette nuit-là, un grand cri s’éleva vers le plafond de la chambre royale. Mariée depuis cinq mois, la reine Clémence venait de découvrir qu’on n’était pas reine seulement pour être malheureuse, et que les portes du mariage pouvaient s’ouvrir sur des éblouissements inconnus. Elle resta de longues minutes épuisée, haletante, émerveillée, et comme si la mer de son rivage natal l’avait déposée sur quelque plage dorée. Ce fut elle qui chercha l’épaule du roi pour s’y endormir, tandis que Louis, éperdu de reconnaissance pour ce plaisir qu’il venait de dispenser, et se sentant plus roi que le jour de son sacre, connaissait sa première nuit d’insomnie qui ne fût pas traversée par la hantise de la mort. Mais cette félicité fut, hélas, sans seconde. 
  Dès le lendemain, sans le secours d’aucun confesseur, Clémence associa indissolublement le plaisir au péché. Elle était de nature plus nerveuse qu’il n’y paraissait car, dès lors, l’approche de son époux lui causa d’intolérables douleurs, qu’elle ne parvenait pas toujours à taire, et qui parfois la rendaient incapable d’accepter l’hommage royal, non par volonté, mais par intolérance du corps. Elle s’en attristait sincèrement, s’en excusait, faisait effort, mais en vain, pour assouvir les ardeurs insistantes de Louis. 
  - Je vous assure, mon doux sire, je vous assure, lui disait-elle, qu’il nous faut aller en pèlerinage, je ne pourrai point avant. 
  - Eh bien, nous irons, ma mie, nous irons bientôt, et aussi loin qu’il vous plaira, et la corde au cou si vous le voulez ; mais laissez-moi d’abord régler les affaires d’Artois.

Demain 2ème partie ch6 L’arbitrage