dimanche 7 octobre 2018

Une (més)aventure de Sherlock Holmes 3 Suite et fin

L'affaire résolue, Holmes n'était pas sorti de ses affres. Le poison de la passion continuait de lui brûler l’âme, le cœur et les reins. Il n’avait pas supporté de voir Gabrielle Valladon emmenée à la prison d’Inverness entre deux gendarmes. Cependant l’affaire était d’importance, car Mycroft Holmes, ‘’missus dominicus’’ du Premier Ministre Robert Gascoyne-Cecil, était venu pour en suivre les développements. Bien sûr il rencontra son frère. Que se sont-ils dit ? Nul ne le sait, mais l’explication fut orageuse. Au bout de deux heures, Mycroft sortit violemment de la pièce apparemment fort mécontent. Holmes lui semblait épuisé, la mine plus défaite que jamais. De quel argument avait-il usé, quel moyen de pression possédait-il, quel chantage avait-il utilisé ? Je l’ignore. Mais le fait est qu’au bout de ces deux heures, Gabrielle Valladon était libre avec pour seule obligation de quitter le territoire dans les 48 heures et de n’y plus jamais remettre les pieds. Holmes tint à lui annoncer lui-même la nouvelle. L’entretien ne dura qu’un quart d’heure, mais il en sortit bouleversé. Si cela n’avait pas été Holmes, j’aurais juré qu’il avait pleuré. Le soir même Gabrielle Valladon quittait le Drumossie Hôtel. Du balcon de sa chambre Holmes regardait la calèche s’éloigner en remontant la grande allée du parc de l’hôtel. Son visage tendu vers l’avant, ses mains serraient la balustrade à s’en blanchir les jointures. Soudain, comme un point lumineux l’ombrelle blanche de Gabrielle s’ouvrit et se ferma à intervalles calculés. Mon passé militaire m’avait initié au morse. Je pus comprendre le message. Il tenait en trois mots :’’ Serez-vous là ?’’.
N’ayant plus rien à faire à Inverness, nous rentrâmes à Londres. Holmes faisait semblant de reprendre le cours normal de ses activités. Mais je n’étais pas dupe. Quelque chose s’était brisé en lui.
Une semaine plus tard il reçut une lettre. Il la lut, impassible, et la jeta dans le feu de la cheminée. Se levant de son fauteuil, il me dit :
‘’Watson, je pars’’.
‘’Comment ça vous partez. Et pour où ?
‘’Je ne sais pas encore. Probablement en Europe.’’
‘’Et pour combien de temps ? Donnerez-vous de vos nouvelles ?’’
‘’Je pars pour 6 mois, 8 mois, un an. On verra. Vous n’aurez pas de mes nouvelles directement, mais lisez les pages ‘’culture’’ du Times vous verrez l’annonce des concerts que donnera un nouveau violoniste de talent’’.
Et Holmes disparut pendant huit mois. Je suivis en effet le parcours de ce nouveau violoniste, de grand talent à en croire les critiques. Paris, Madrid, Rome, Naples, Athènes, Istanbul, Moscou, Prague, Vienne… Et tout s’arrêta à Baden-Baden. Le violoniste disparut aussi vite qu’il était apparu, et Holmes rentra à Londres au bout de huit mois. Pas en meilleur état que lors de son départ. Peu à peu je lui arrachai des bribes de confidences. Il était bien parti avec Gabrielle Valladon. Leur périple avait été émaillé de disputes et de réconciliations de plus en plus violentes jusqu’à Baden-Baden. Là, elle l’avait ‘’plaqué’’, il utilisait le mot en français, en quelques secondes pour un prince austro-hongrois ou moldo-valaque il ne savait plus. Il en avait bien entendu beaucoup souffert, mais il m’assura qu’il entrait dorénavant en convalescence. Ce fut le cas, et quelques-unes de ses plus célèbres enquêtes datent de cette époque-là.
Trois ans après cet épisode malheureux, il y a donc à peu près deux ans, nous reçûmes la visite d’un important personnage, le Maharadjah de Jalipour. Personnage très en vue de la société londonienne. Il voulait qu’Holmes retrouve les bijoux qui lui avaient été volés dans le coffre de son hôtel particulier de Bayswater. De nombreux joyaux d’exceptionnelle qualité, dont le fabuleux rubis gros comme une poire, ‘’La larme sanglante de Jalipour’’ surnommé ainsi à cause de la succession de drames qui jalonnaient son histoire. L’affaire semblait assez simple, le trésor ayant disparu en même temps que la maîtresse du maharadjah, une certaine comtesse Irène de Kesselback. Le maharadjah souhaitait bien sûr que l’on retrouve sa cassette, mais aussi que l’on punisse la voleuse et qu’on la brûle dans un sari de coton non écru. Le tout pour des honoraires dont je tairai le montant, mais qui étaient à la mesure de la fortune du volé. Holmes accepta les honoraires mais fit valoir qu’en Angleterre depuis longtemps on ne brûlait plus personne sur la place publique.
Il ne lui fallut que deux jours pour découvrir sous le nom d’Irène de Kesselback, Gabrielle Valladon et trois pour la retrouver à la ‘’Shakespeare Inn’’ de Stradford upon Avon. Le malheur voulut qu’il passât la nuit avec elle dans la chambre ‘’Lady Macbeth’’ qu’elle occupait. Et que le sortilège opérât encore. Au petit matin elle avait obtenu un nouveau visa de sortie, un dédommagement du montant des honoraires d’Holmes et en petit cadeau un diamant de la taille d’une cerise. Holmes, une fois de plus se chargea d’étouffer l’affaire auprès des autorités et du maharadjah.
Comme dans certaines maladies, la rechute fut plus grave que la première attaque de la maladie. Mais cette fois ci je pris les choses en mains. Je cachai sa boite de seringues et son maudit flacon de solution à 7% et le soignai avec des méthodes plus traditionnelles. Sa robuste constitution, le travail, mes soins amicaux et la bienveillante attention de Mme Hudson, le remirent peu à peu sur pieds. Jusqu’à ce jour où il m’annonçait le retour de Gabrielle Valladon.
‘’Comment l’avez-vous appris ?’’
Et il me raconta cette nouvelle histoire d’une voix lasse :
‘’Il y a cinq jours, le journal annonçait l’arrestation à Brighton alors qu’elle allait s’embarquer sur un voilier à destination de la France d’une certaine Madeline Smith, alias Irène de Kesselback, une aventurière interdite de séjour en Angleterre. Je télégraphiai au constable de Brighton, que je connais par ailleurs, pour avoir un supplément d’informations. Ce n’était qu’une simple arrestation à la suite d’une enquête pour une banale affaire de grivèlerie. L’importance de la prise n’apparut qu’après l’arrestation. En votre absence et sans votre aide, mon cher Watson, je fus repris par mes vieux démons et je sombrai à nouveau dans l’état que vous constatez aujourd’hui. Et le pire est arrivé à midi. Un télégramme de Brighton m’a annoncé l’évasion rocambolesque ce matin de Gabrielle, après qu’elle eût séduit et soudoyé son gardien. On a perdu sa trace à la gare de Brighton. Elle arrive Watson. Que voulez-vous qu’elle fasse d’autre ? Elle est aux abois. Elle n’a plus que moi pour la sauver encore une fois. Ne m’abandonnez pas mon ami. Elle est en route. Elle a pris le train pour Londres à 15h37. Le trajet est de 2H10. Cela nous fait donc 17H47. Dix minutes pour trouver un cab. 17H57. A cette heure-ci il faut compter 20 minutes de trajet entre la gare et Baker Street. Cela nous amène à 18H17. Quelle heure est-il Watson ?’’
Je regardai la pendule, vérifiai avec ma montre. ‘’18H15’’ dis-je.
Quelques secondes plus tard nous entendîmes une voiture s’arrêter devant la maison. Nous nous précipitâmes à la fenêtre juste à temps pour voir une femme vêtue de noir le visage caché par une voilette sortir du cab et monter les deux marches du perron. Le grelot de la sonnette retentît dans la maison. Holmes arrangea au mieux sa robe de chambre, mit ses pieds nus dans ses chaussons, passa sa main dans ses cheveux, s’assit, raide, dans son fauteuil. ‘’Quoiqu’il arrive Watson, ne me quittez pas.’’ Et nous attendîmes. Une minute, deux minutes. Rien. Holmes me regarda d’un œil interrogatif. Puis il se le va brusquement, ouvrit la porte et cria :’’ Mme Hudson… Hudson !’’. Mme Hudson arriva en trottinant comme à son habitude. ‘’Oui, M. Holmes.’’
‘’Eh bien Mme Hudson, qu’est-ce que vous attendez ? Faites entrer.’’
‘’Qui donc M. Holmes ?’’
‘’Mais la personne qui vient de sonner’’.
‘’C’est une visite pour moi. C’est une vieille amie de passage à Londres qui est venue me voir.’’
Sur ce, elle tourna les talons et repartit en trottinant. Homes referma la porte. C’était comme si il avait reçu une gifle. En un instant son aspect physique changea. Les muscles de son corps et de son visage reprirent leur forme habituelle. Il se dirigea vers sa chambre, se retourna vers moi et me dit d’un ton sec :’’ Et Watson, pas un mot de tout cela ! A qui que ce soit’’.
Un mois plus tard un entrefilet dans le Times annonçait le départ de Southampton pour Rio de Janeiro du S/S Amazonia avec à son bord don Luis Peña, le roi du café brésilien et de sa nouvelle épouse française née Gabrielle de Plessis-Brissac. Holmes jeta le journal à terre.
‘’A personne Watson, à personne ! Effacez tout ça de votre mémoire et de vos carnets’’ !

samedi 6 octobre 2018

Une (mes)aventure de Sherlock Holmes - 2


Il faut, ici, faire un sort à toutes les rumeurs qui ont pu courir sur le type de rapports que nous aurions pu avoir Sherlock et moi. Rien n’a jamais pu être prouvé. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, jusqu’à ce médecin viennois qu’Holmes était allé consulter. En ce qui me concerne j’ai toujours refusé de m’allonger sur un divan et même de m’asseoir sur une chaise en présence de ce charlatan. Durant les années où j’ai servi l’Empire britannique en Inde ou en Afrique du Sud, j’ai eu mon compte de relations avec des femmes de plus ou moins grande qualité. J’ai d’ailleurs remarqué que la qualité de ces rapports était inversement proportionnelle avec la qualité de ces dames. Mais pour tout dire je dois avouer que cela n’a jamais été mon activité favorite. Jusqu’au jour où, pendant des ébats, j’ai surpris mon reflet dans un miroir. Je me suis trouvé tellement ridicule que j’ai pris une décision immédiate. Je me suis retiré, je me suis rhabillé, j’ai présenté mes excuses et mes hommages à la dame et je suis parti sans me retourner. Un an après je quittais l’armée et rentrais à Londres. Six mois après je rencontrais Holmes. Et toutes ces fadaises ne m’ont plus jamais travaillé ni l’esprit, ni le corps.
Pour ce qui est d’Holmes, près de quinze années de vie près de lui ne m’ont rien appris de sa vie privée. Je ne lui ai connu ni passion, ni flirt, ni même, en dehors de ses enquêtes, inclination un peu marquée pour le beau sexe. Il semblait leur préférer sa cohorte de jeunes voyous qui lui servaient d’indicateurs. Aux soirées mondaines et aux parquets de danse, il préférait les salles de gymnastique de l’East End où il perfectionnait sa technique de la boxe anglaise, de la savate, de l’épée et du bâton. Jusqu’au jour où il fit la rencontre de Gabrielle Valladon.
C’était un soir de juin, il y a six ou sept ans. Deux policemen nous amenèrent une jeune femme qu’ils venaient de repêcher dans la Tamise. Elle semblait amnésique et ne cessait de répéter : ‘’Holmes, Baker Street…’’ Compte tenu de la réputation de mon ami, ils l’avaient directement conduite chez nous. Malgré son apparence de chat mouillé, ses cheveux blonds collés sur son front et sa robe de quatre sous, je fus frappé par sa remarquable beauté. De son côté Holmes la dévisageait d’un air que je lui avais rarement vu ! Et chose extraordinaire, il demanda à Madame Hudson de préparer du thé, des scones, la chambre d’ami du deuxième étage et d’aller faire chercher des vêtements secs pour la jeune femme. Peu à peu le mémoire de celle-ci lui revint. Elle s’appelait Gabrielle Valladon. Elle était partie en vacances en Ecosse avec son mari. Celui-ci avait disparu lors d’une promenade qu’il avait faite seul sur les bords du Loch Ness. Il avait avec lui tous leurs papiers et leur argent. Seule et désemparée elle s’était adressée à la police locale qui l’avait rapatriée vers Londres où elle disait vouloir rencontrer le célèbre détective privé Sherlock Holmes. Et puis elle s’était retrouvée sur ce pont sur la Tamise, puis dans l’eau. S’y était-elle jetée d’elle-même ? L’y avait-on poussée ? Elle l’ignorait. Dans son fauteuil Holmes fixait la jeune femme avec un regard d’une incroyable intensité. Il était absolument immobile. Le seul mouvement visible était celui de ses joues aspirant et refoulant la fumée de sa pipe. Mais moi qui le connaissais bien j’avais deviné que son esprit et son âme étaient la proie d’une formidable excitation. Cela se voyait à la légère teinte rosée qui était apparue sur ses pommettes. Ce n’est qu’après que le thé eut été servi et que madame Valladon eut enfilé des vêtements secs qu’il dit :
‘’Vous allez rester ici. Un dîner vous sera servi dans votre chambre à 19h30. Nous reparlerons de tout cela demain après une bonne nuit de repos.’’
Dès que madame Valladon se fut retirée, après nous avoir chaleureusement remerciés et avoir voulu embrasser la main de Holmes qu’il retira brusquement comme sous l’effet d’une brûlure, l’agitation se mit à regagner les membres de mon ami. D’un bond il fut sur pied et ordonna :
‘’Watson, allez me chercher ‘’l’Inverness Courier’’ d’aujourd’hui et de chaque jour de la semaine dernière. Je veux savoir ce qu’ils disent de cette disparition sur le Loch Ness’’.
Une heure après, ses journaux sous le bras, Holmes s’enferma dans son bureau. Je ne devais le revoir que le lendemain quand il confirma à madame Valladon qu’il allait s’occuper de cette affaire. Mais madame Valladon ne devait pas être une personne tout à fait anodine car le lendemain Mycroft Holmes, frère de Sherlock, fit le déplacement de son club de Pall Mall Street, ‘’le Diogène’’ à Baker Street. Evènement aussi extravagant que si une femme s’était avisée d’aller prendre un petit verre de Xeres dans les salons du ‘’Diogène Club’’ ! Mycroft, qui occupait des fonctions mal définies au sein du gouvernement de sa Majesté, était venu ‘’recommander’’ à son frère de ne pas se mêler de cette affaire. Vous devinez qu’il n’en fallait pas plus pour piquer la curiosité d’Holmes et le conforter dans sa volonté d’aller plus loin. Et il est en effet allé très loin puisque cette enquête l’a amené à croiser Nessie, le montre du Loch Ness, des nains, de mystérieux oiseaux morts, la reine Victoria elle-même et approcher un secret d’état qui devait assurer pour des décennies la maîtrise des mers à la Royal Navy. Maîtrise qui était l’obsession de leurs gracieuses Majestés depuis la grande frayeur qu’elles avaient eue de l’Invincible Armada. Mais ce secret était convoité par le Kaiser qui dans ce domaine ne s’embarrassait pas de relations de cousinage avec la couronne britannique. Et pour arriver à ses fins il avait choisi une intrigante, une aventurière de haut vol, Gabrielle Valladon.
Pour Holmes le choc fut terrible. J’avais vu son attitude évoluer à l’égard de Gabrielle. A son contact il s’était presque humanisé dans la mesure où il laissait ses sentiments affleurer. Toujours aussi rigoureux et rationnel dans son travail d’enquête il s’accordait des moments de détente. Je l’ai même entendu rire à des traits de Gabrielle. Pour la première fois je le voyais heureux. A l’évidence il était amoureux. Etait-il payé de retour ? Je l’ignore. Une fin d’après- midi je les ai surpris assis sur un banc de pierre dans les bosquets du jardin du Drumossie Hôtel d’Inverness où nous séjournions. La vue sur le Loch était magnifique et romantique à souhait. Je me suis retiré discrètement. Que s’est-il passé dans ce bosquet ? Nous ne le saurons jamais ; pas plus que nous ne saurons ce qui s’est passé entre Marie-Antoinette et Axel de Fersen dans les bosquets de Trianon. La déception et le désarroi furent cruels pour Holmes quand il découvrit la vérité. Il en conçût une triple blessure. Que l’on ait pu s’attaquer aux intérêts et à la sécurité du royaume par un acte d’espionnage le touchait dans l’amour qu’il portait à la couronne et le respect qu’il avait pour sa souveraine. Blessure sentimentale et affective d’avoir été trahi par une femme à laquelle il avait porté plus d’attention qu’à aucune autre auparavant. Et enfin, peut-être la plus douloureuse, une blessure d’amour propre. Son orgueil avait été bafoué. Lui, Sherlock Holmes, que l’on disait être la plus belle intelligence de l’empire britannique avait été manipulé. Et par une femme ! Il ne pourrait ni oublier ni pardonner.
A suivre ... demain

vendredi 5 octobre 2018

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A la manière de...Une (més)aventure de Sherlock Holmes -1

Je rentrais d’un petit déplacement de cinq jours dans le Pays de Galles, à Penarth dans le comté de Glamorgan, auprès d’une de mes cousines, Elizabeth, qui mariait sa fille Anne, accessoirement ma filleule. Anne est une belle fille qui va gaillardement sur ses 35 ans ! Probablement vierge et incontestablement rousse, elle a épousé Mortimer, un policeman d’environ 50 ans veuf et père de trois enfants, dont deux vivaient encore chez lui. Ce mariage avait fait la joie de tout le monde. De Mortimer d’abord qui avait trouvé une compagne de robuste constitution qui lui tiendrait sa maison, ferait la cuisine, repasserait ses chemises et s’occuperait, autant que de besoin, de ses enfants. D’Anne ensuite qui allait connaître enfin les joies et les plaisirs, du moins l’espérait-elle, de l’hymen, de la vie conjugale et des enfants sans les douleurs de l’enfantement. La joie d’Elizabeth enfin de voir sa fille casée. Car Anne, malgré son grand cœur et ses bons sentiments, avait quand même une allure un peu chevaline et des gestes brusques propres à refroidir tout autre qu’un policeman qui en avait vu d’autres ! Le mariage avait été arrosé de bonnes pintes de bière galloise, pour les proches d’un magnifique welsh whisky ‘’Penderyn’’ et bien sûr de cette pluie fine qui rend la campagne si verte et les terres si grasses. Ce petit crachin m’avait accompagné tout le long du voyage de retour jusqu’à Victoria Station et il tombait encore quand le cab me déposa devant le 221b Baker Street. Avant de sonner à la porte je jetai machinalement un coup d’œil aux fenêtres du premier étage, juste le temps d’entr’ apercevoir derrière le rideau légèrement écarté la silhouette de mon ami. Il fit immédiatement un pas en arrière laissant retomber le fin voilage. Madame Hudson vint m’ouvrir au bout de quelques secondes.
‘’ Ah, Docteur Watson ! Quel plaisir de vous revoir. J’attendais votre retour avec impatience.’’
‘’Que se passe-t-il donc ?’’ demandai-je avec un petit sourire.
‘’C’est lui, là-haut. Je ne m’y ferai jamais. Quand il est dans cet état, il me fait peur. Il n’est pas sorti de chez lui depuis votre départ. Sa porte est fermée à clé. Il refuse toute nourriture. Même les petits scones que je lui prépare et qu’il aime tant avec son thé. Le thé est la seule chose qu’il accepte. Je dépose le plateau devant sa porte. Il le remet dehors quand la théière est vide. Et quand il en veut encore, de la cuisine je l’entends hurler :’’ Mme Hudson ! Du thé !’’ C’est peut-être un grand homme, mais il me rendra folle’’
Je lui tapotai doucement l’épaule pour la calmer.
‘’Par contre, il fume ! Cinq jours sans aérer… ça doit être irrespirable. Je sens l’odeur de tabac quand je me baisse pour glisser son courrier sous la porte ! Et puis ce morceau de violon qu’il joue tous les soirs à la tombée de la nuit. Vous savez celui qui est si beau et si triste…’’
‘’La méditation de Thaïs ?’’
‘’Oui, c’est ça ! A chaque fois ça me fait pleurer. Comme il doit être malheureux.’’
‘’Calmez-vous Mme Hudson. Je suis là, tout va s’arranger. Allez donc nous préparer un thé avec quelques scones s’il vous en reste.’’
Et Mme Hudson s’éloigna visiblement soulagée de retourner à des tâches qui entraient mieux dans ses responsabilités.
Je montai l’escalier et laissai mon bagage sur le palier. Mais avant de toucher à la poignée de la porte j’entendis une voix étouffée mais calme dire : ‘’Watson, entrez, c’est ouvert.’’
L’atmosphère était en effet irrespirable. Le fauteuil à oreillettes dans lequel était assis mon ami, face à la fenêtre et dos à la porte, disparaissait presque dans un nuage de fumée. Le tabac que fumait Holmes d’habitude avait une odeur plutôt agréable. Mais là il vous agressait la gorge, le nez et les yeux. Je me débarrassai rapidement de mon manteau et m’approchai de la grande fenêtre.
‘’Holmes, vous ne pouvez pas rester comme ça. Vous allez mourir étouffé. Laissez-moi ouvrir la fenêtre.’’
Puis je me retournai vers mon ami. Il était assis, légèrement affaissé. Ses bras reposaient sur les accoudoirs, de sa main droite il tenait sa pipe fumante. Son visage était gris, encore plus émacié qu’à l’accoutumée, ses yeux étaient injectés de sang et son regard fixe, aux pupilles dilatées, était fixé sur moi sans me voir ! Sa mise était négligée, une robe de chambre mal fermée sur un pyjama débraillé. La manche gauche de la robe de chambre était remontée jusqu’au coude. A droite du fauteuil sur un petit guéridon victorien en bois, un verre, quelques morceaux de coton et une longue boite en fer blanc que je ne connaissais que trop bien. Je jetai rapidement un coup d’œil sur le haut de la bibliothèque où il mettait son flacon de solution à 7%. Il n’y était pas. Un regard circulaire me le fit découvrir sur le tapis à côté des pieds, nus, de mon ami. Cette nudité me procura un choc que je ne saurais décrire. Elle me parût de la plus haute indécence et me révéla l’abime de déchéance dans lequel il semblait être tombé. Je me penchai sur lui et mes mains sur ses épaules, je me mis à le secouer.
‘’Holmes, mon cher ami, que se passe-t-il ? Réveillez-vous, secouez-vous. Par Saint Georges dites-moi quelque chose’’.
Un cliquetis de verres entrechoqués me fit lever la tête. Madame Hudson se tenait dans l’encadrement de la porte, un plateau entre ses mains et tremblant comme une feuille.
‘’ Eh bien, Madame Hudson, vous n’allez pas vous évanouir ! Ce n’est pas le moment. Posez le plateau sur la table ! Finalement nous aurons plus besoin de café que de thé. Soyez assez gentille de nous en préparer un. Mais pas la lavasse habituelle. Un vrai, à l’italienne, un espresso. Prenez ce qu’il faut dans ma réserve personnelle. (Ma carrière militaire m’avait permis de voyager dans de nombreux pays, chacun ayant une manière particulière de préparer le café. Et le breuvage que l’on buvait dans le Royaume-Uni était celui qui de loin méritait le moins le nom de café.)
Madame Hudson mit une main sur sa bouche pour étouffer un sanglot et repartit en trottinant vers sa cuisine.
C’est alors que je sentis une main se poser sur mon avant-bras. Je baissai les yeux vers Holmes. Son regard reflétait un profond désespoir. Et il répéta tout doucement :
‘’Watson, Elle est revenue !...’’
‘’Watson, Elle est revenue !’’
‘’Mais qui donc Holmes ?’’
‘’Gabrielle Valladon !’’
Et là c’est moi qui ai eu besoin de m’asseoir. Ainsi donc pour la troisième fois elle réapparaissait dans la vie de Sherlock Holmes.
A suivre... demain...

mercredi 3 octobre 2018

Lettre d'insulte - De René Magritte à M. Dupierreux

 
Le peintre belge René Magritte ne serait pas réceptif à la critique ? Connu notamment pour son « Ceci n’est pas une pipe », son empreinte surréaliste ne semble pas avoir obtenu les faveurs d’un journaliste du Soir. L’artiste lui écrit alors cette courte lettre où, sous-couvert de bienséance, il l’insulte avec une verve réjouissante.



3 mai 1936
Cher Monsieur Dupierreux,
La bêtise est un spectacle fort affligeant mais la colère d’un imbécile a quelque chose de réconfortant. Aussi je tiens à vous remercier pour les quelques lignes que vous avez consacrées à mon exposition.
Tout le monde m’assure que vous n’êtes qu’une vieille pompe à merde et que vous ne méritez pas la moindre attention. Il va sans dire que je n’en crois rien et vous prie de croire cher monsieur Dupierreux en mes sentiments les meilleurs.