mardi 29 décembre 2020

Marcel Proust - Un Amour de Swann - 20/27 - Lu par André Dussolier



Marcel Proust

Un Amour de Swann

20/27

Lu par André Dussolier


Swann s’était avancé, sur l’insistance de Mme de Saint-Euverte, et pour entendre un air d’Orphée qu’exécutait un flûtiste, s’était mis dans un coin où il avait malheureusement comme seule perspective deux dames déjà mûres assises l’une à côté de l’autre, la marquise de Cambremer et la vicomtesse de Franquetot, lesquelles, parce qu’elles étaient cousines, passaient leur temps dans les soirées, portant leurs sacs et suivies de leurs filles, à se chercher comme dans une gare et n’étaient tranquilles que quand elles avaient marqué, par leur éventail ou leur mouchoir, deux places voisines : Mme de Cambremer, comme elle avait très peu de relations, étant d’autant plus heureuse d’avoir une compagne, Mme de Franquetot, qui était au contraire très lancée, trouvait quelque chose d’élégant, d’original, à montrer à toutes ses belles connaissances qu’elle leur préférait une dame obscure avec qui elle avait en commun des souvenirs de jeunesse. Plein d’une mélancolie ironique, Swann les regardait écouter l’intermède de piano (« Saint-François parlant aux oiseaux », de Liszt) qui avait succédé à l’air de flûte, et suivre le jeu vertigineux du virtuose, Mme de Franquetot anxieusement, les yeux éperdus comme si les touches sur lesquelles il courait avec agilité avaient été une suite de trapèzes d’où il pouvait tomber d’une hauteur de quatre-vingts mètres, et non sans lancer à sa voisine des regards d’étonnement, de dénégation qui signifiaient : « Ce n’est pas croyable, je n’aurais jamais pensé qu’un homme pût faire cela », Mme de Cambremer, en femme qui a reçu une forte éducation musicale, battant la mesure avec sa tête transformée en balancier de métronome dont l’amplitude et la rapidité d’oscillations d’une épaule à l’autre étaient devenues telles (avec cette espèce d’égarement et d’abandon du regard qu’ont les douleurs qui ne se connaissent plus ni ne cherchent à se maîtriser et disent : « Que voulez-vous ! ») qu’à tout moment elle accrochait avec ses solitaires les pattes de son corsage et était obligée de redresser les raisins noirs qu’elle avait dans les cheveux, sans cesser pour cela d’accélérer le mouvement. De l’autre côté de Mme de Franquetot, mais un peu en avant, était la marquise de Gallardon, occupée à sa pensée favorite, l’alliance qu’elle avait avec les Guermantes et d’où elle tirait pour le monde et pour elle-même beaucoup de gloire avec quelque honte, les plus brillants d’entre eux la tenant un peu à l’écart, peut-être parce qu’elle était ennuyeuse, ou parce qu’elle était méchante, ou parce qu’elle était d’une branche inférieure, ou peut-être sans aucune raison. Quand elle se trouvait auprès de quelqu’un qu’elle ne connaissait pas, comme en ce moment auprès de Mme de Franquetot, elle souffrait que la conscience qu’elle avait de sa parenté avec les Guermantes ne pût se manifester extérieurement en caractères visibles comme ceux qui, dans les mosaïques des églises byzantines, placés les uns au-dessous des autres, inscrivent en une colonne verticale, à côté d’un Saint Personnage, les mots qu’il est censé prononcer. Elle songeait en ce moment qu’elle n’avait jamais reçu une invitation ni une visite de sa jeune cousine la princesse des Laumes, depuis six ans que celle-ci était mariée. Cette pensée la remplissait de colère, mais aussi de fierté ; car, à force de dire aux personnes qui s’étonnaient de ne pas la voir chez Mme des Laumes, que c’est parce qu’elle aurait été exposée à y rencontrer la princesse Mathilde — ce que sa famille ultralégitimiste ne lui aurait jamais pardonné — elle avait fini par croire que c’était en effet la raison pour laquelle elle n’allait pas chez sa jeune cousine. Elle se rappelait pourtant qu’elle avait demandé plusieurs fois à Mme des Laumes comment elle pourrait faire pour la rencontrer, mais ne se le rappelait que confusément et d’ailleurs neutralisait et au delà ce souvenir un peu humiliant en murmurant : « Ce n’est tout de même pas à moi à faire les premiers pas, j’ai vingt ans de plus qu’elle. » Grâce à la vertu de ces paroles intérieures, elle rejetait fièrement en arrière ses épaules détachées de son buste et sur lesquelles sa tête posée presque horizontalement faisait penser à la tête « rapportée » d’un orgueilleux faisan qu’on sert sur une table avec toutes ses plumes. Ce n’est pas qu’elle ne fût par nature courtaude, hommasse et boulotte ; mais les camouflets l’avaient redressée comme ces arbres qui, nés dans une mauvaise position au bord d’un précipice, sont forcés de croître en arrière pour garder leur équilibre. Obligée pour se consoler de ne pas être tout à fait l’égale des autres Guermantes, de se dire sans cesse que c’était par intransigeance de principes et fierté qu’elle les voyait peu, cette pensée avait fini par modeler son corps et par lui enfanter une sorte de prestance qui passait aux yeux des bourgeoises pour un signe de race et troublait quelquefois d’un désir fugitif le regard fatigué des hommes de cercle. Si on avait fait subir à la conversation de Mme de Gallardon ces analyses qui en relevant la fréquence plus ou moins grande de chaque terme permettent de découvrir la clef d’un langage chiffré, on se fût rendu compte qu’aucune expression, même la plus usuelle, n’y revenait aussi souvent que « chez mes cousins de Guermantes », « chez ma tante de Guermantes », « la santé d’Elzéar de Guermantes », « la baignoire de ma cousine de Guermantes ». Quand on lui parlait d’un personnage illustre, elle répondait que, sans le connaître personnellement, elle l’avait rencontré mille fois chez sa tante de Guermantes, mais elle répondait cela d’un ton si glacial et d’une voix si sourde qu’il était clair que si elle ne le connaissait pas personnellement, c’était en vertu de tous les principes indéracinables et entêtés auxquels ses épaules touchaient en arrière, comme à ces échelles sur lesquelles les professeurs de gymnastique vous font étendre pour vous développer le thorax.

Or, la princesse des Laumes, qu’on ne se serait pas attendu à voir chez Mme de Saint-Euverte, venait précisément d’arriver. Pour montrer qu’elle ne cherchait pas à faire sentir dans un salon, où elle ne venait que par condescendance, la supériorité de son rang, elle était entrée en effaçant les épaules là même où il n’y avait aucune foule à fendre et personne à laisser passer, restant exprès dans le fond, de l’air d’y être à sa place, comme un roi qui fait la queue à la porte d’un théâtre tant que les autorités n’ont pas été prévenues qu’il est là ; et, bornant simplement son regard — pour ne pas avoir l’air de signaler sa présence et de réclamer des égards — à la considération d’un dessin du tapis ou de sa propre jupe, elle se tenait debout à l’endroit qui lui avait paru le plus modeste (et d’où elle savait bien qu’une exclamation ravie de Mme de Saint-Euverte allait la tirer dès que celle-ci l’aurait aperçue), à côté de Mme de Cambremer qui lui était inconnue. Elle observait la mimique de sa voisine mélomane, mais ne l’imitait pas. Ce n’est pas que, pour une fois qu’elle venait passer cinq minutes chez Mme de Saint-Euverte, la princesse des Laumes n’eût souhaité, pour que la politesse qu’elle lui faisait comptât double, de se montrer le plus aimable possible. Mais par nature, elle avait horreur de ce qu’elle appelait « les exagérations » et tenait à montrer qu’elle « n’avait pas à » se livrer à des manifestations qui n’allaient pas avec le « genre » de la coterie où elle vivait, mais qui pourtant d’autre part ne laissaient pas de l’impressionner, à la faveur de cet esprit d’imitation voisin de la timidité que développe, chez les gens les plus sûrs d’eux-mêmes, l’ambiance d’un milieu nouveau, fût-il inférieur. Elle commençait à se demander si cette gesticulation n’était pas rendue nécessaire par le morceau qu’on jouait et qui ne rentrait peut-être pas dans le cadre de la musique qu’elle avait entendue jusqu’à ce jour, si s’abstenir n’était pas faire preuve d’incompréhension à l’égard de l’œuvre et d’inconvenance vis-à-vis de la maîtresse de la maison : de sorte que pour exprimer par une « cote mal taillée » ses sentiments contradictoires, tantôt elle se contentait de remonter la bride de ses épaulettes ou d’assurer dans ses cheveux blonds les petites boules de corail ou d’émail rose, givrées de diamant, qui lui faisaient une coiffure simple et charmante, en examinant avec une froide curiosité sa fougueuse voisine, tantôt de son éventail elle battait pendant un instant la mesure, mais, pour ne pas abdiquer son indépendance, à contretemps.



38

Le pianiste ayant terminé le morceau de Liszt et ayant commencé un prélude de Chopin, Mme de Cambremer lança à Mme de Franquetot un sourire attendri de satisfaction compétente et d’allusion au passé. Elle avait appris dans sa jeunesse à caresser les phrases, au long col sinueux et démesuré, de Chopin, si libres, si flexibles, si tactiles, qui commencent par chercher et essayer leur place en dehors et bien loin de la direction de leur départ, bien loin du point où on avait pu espérer qu’atteindrait leur attouchement, et qui ne se jouent dans cet écart de fantaisie que pour revenir plus délibérément — d’un retour plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal qui résonnerait jusqu’à faire crier — vous frapper au cœur.

Vivant dans une famille provinciale qui avait peu de relations, n’allant guère au bal, elle s’était grisée dans la solitude de son manoir, à ralentir, à précipiter la danse de tous ces couples imaginaires, à les égrener comme des fleurs, à quitter un moment le bal pour entendre le vent souffler dans les sapins, au bord du lac, et à y voir tout d’un coup s’avancer, plus différent de tout ce qu’on a jamais rêvé que ne sont les amants de la terre, un mince jeune homme à la voix un peu chantante, étrangère et fausse, en gants blancs. Mais aujourd’hui la beauté démodée de cette musique semblait défraîchie. Privée depuis quelques années de l’estime des connaisseurs, elle avait perdu son honneur et son charme et ceux mêmes dont le goût est mauvais n’y trouvaient plus qu’un plaisir inavoué et médiocre. Mme de Cambremer jeta un regard furtif derrière elle. Elle savait que sa jeune bru (pleine de respect pour sa nouvelle famille, sauf en ce qui touchait les choses de l’esprit sur lesquelles, sachant jusqu’à l’harmonie et jusqu’au grec, elle avait des lumières spéciales) méprisait Chopin et souffrait quand elle en entendait jouer. Mais loin de la surveillance de cette wagnérienne qui était plus loin avec un groupe de personnes de son âge, Mme de Cambremer se laissait aller à des impressions délicieuses. La princesse des Laumes les éprouvait aussi. Sans être par nature douée pour la musique, elle avait reçu il y a quinze ans les leçons qu’un professeur de piano du faubourg Saint-Germain, femme de génie qui avait été à la fin de sa vie réduite à la misère, avait recommencé, à l’âge de soixante-dix ans, à donner aux filles et aux petites-filles de ses anciennes élèves. Elle était morte aujourd’hui. Mais sa méthode, son beau son, renaissaient parfois sous les doigts de ses élèves, même de celles qui étaient devenues pour le reste des personnes médiocres, avaient abandonné la musique et n’ouvraient presque plus jamais un piano. Aussi Mme des Laumes put-elle secouer la tête, en pleine connaissance de cause, avec une appréciation juste de la façon dont le pianiste jouait ce prélude qu’elle savait par cœur. La fin de la phrase commencée chanta d’elle-même sur ses lèvres. Et elle murmura « c’est toujours charmant », avec un double ch au commencement du mot qui était une marque de délicatesse et dont elle sentait ses lèvres si romanesquement froissées comme une belle fleur, qu’elle harmonisa instinctivement son regard avec elles en lui donnant à ce moment-là une sorte de sentimentalité et de vague. Cependant Mme de Gallardon était en train de se dire qu’il était fâcheux qu’elle n’eût que bien rarement l’occasion de rencontrer la princesse des Laumes, car elle souhaitait lui donner une leçon en ne répondant pas à son salut. Elle ne savait pas que sa cousine fût là. Un mouvement de tête de Mme de Franquetot la lui découvrit. Aussitôt elle se précipita vers elle en dérangeant tout le monde ; mais désireuse de garder un air hautain et glacial qui rappelât à tous qu’elle ne désirait pas avoir de relations avec une personne chez qui on pouvait se trouver nez à nez avec la princesse Mathilde, et au-devant de qui elle n’avait pas à aller car elle n’était pas « sa contemporaine », elle voulut pourtant compenser cet air de hauteur et de réserve par quelque propos qui justifiât sa démarche et forçât la princesse à engager la conversation ; aussi une fois arrivée près de sa cousine, Mme de Gallardon, avec un visage dur, une main tendue comme une carte forcée, lui dit : « Comment va ton mari ? » de la même voix soucieuse que si le prince avait été gravement malade. La princesse éclatant d’un rire qui lui était particulier et qui était destiné à la fois à montrer aux autres qu’elle se moquait de quelqu’un et aussi à se faire paraître plus jolie en concentrant les traits de son visage autour de sa bouche animée et de son regard brillant, lui répondit :

Mais le mieux du monde !

Et elle rit encore. Cependant tout en redressant sa taille et refroidissant sa mine, inquiète encore pourtant de l’état du prince, Mme de Gallardon dit à sa cousine :

Oriane (ici Mme des Laumes regarda d’un air étonné et rieur un tiers invisible vis-à-vis duquel elle semblait tenir à attester qu’elle n’avait jamais autorisé Mme de Gallardon à l’appeler par son prénom), je tiendrais beaucoup à ce que tu viennes un moment demain soir chez moi entendre un quintette avec clarinette de Mozart. Je voudrais avoir ton appréciation.

Elle semblait non pas adresser une invitation, mais demander un service, et avoir besoin de l’avis de la princesse sur le quintette de Mozart comme si ç’avait été un plat de la composition d’une nouvelle cuisinière sur les talents de laquelle il lui eût été précieux de recueillir l’opinion d’un gourmet.

Mais je connais ce quintette, je peux te dire tout de suite… que je l’aime !

Tu sais, mon mari n’est pas bien, son foie…, cela lui ferait grand plaisir de te voir, reprit Mme de Gallardon, faisant maintenant à la princesse une obligation de charité de paraître à sa soirée.

La princesse n’aimait pas à dire aux gens qu’elle ne voulait pas aller chez eux. Tous les jours elle écrivait son regret d’avoir été privée — par une visite inopinée de sa belle-mère, par une invitation de son beau-frère, par l’Opéra, par une partie de campagne — d’une soirée à laquelle elle n’aurait jamais songé à se rendre. Elle donnait ainsi à beaucoup de gens la joie de croire qu’elle était de leurs relations, qu’elle eût été volontiers chez eux, qu’elle n’avait été empêchée de le faire que par les contretemps princiers qu’ils étaient flattés de voir entrer en concurrence avec leur soirée. Puis faisant partie de cette spirituelle coterie des Guermantes où survivait quelque chose de l’esprit alerte, dépouillé de lieux communs et de sentiments convenus, qui descend de Mérimée — et a trouvé sa dernière expression dans le théâtre de Meilhac et Halévy — elle l’adaptait même aux rapports sociaux, le transposait jusque dans sa politesse qui s’efforçait d’être positive, précise, de se rapprocher de l’humble vérité. Elle ne développait pas longuement à une maîtresse de maison l’expression du désir qu’elle avait d’aller à sa soirée ; elle trouvait plus aimable de lui exposer quelques petits faits d’où dépendrait qu’il lui fût ou non possible de s’y rendre.

Écoute, je vais te dire, dit-elle à Mme de Gallardon, il faut demain soir que j’aille chez une amie qui m’a demandé mon jour depuis longtemps. Si elle nous emmène au théâtre, il n’y aura pas, avec la meilleure volonté, possibilité que j’aille chez toi ; mais si nous restons chez elle, comme je sais que nous serons seuls, je pourrai la quitter.

Tiens, tu as vu ton ami M. Swann ?

Mais non, cet amour de Charles, je ne savais pas qu’il fût là, je vais tâcher qu’il me voie.

C’est drôle qu’il aille même chez la mère Saint-Euverte, dit Mme de Gallardon. Oh ! je sais qu’il est intelligent, ajouta-t-elle en voulant dire par là intrigant, mais cela ne fait rien, un Juif chez la sœur et la belle-sœur de deux archevêques !

J’avoue à ma honte que je n’en suis pas choquée, dit la princesse des Laumes.

Je sais qu’il est converti, et même déjà ses parents et ses grands-parents. Mais on dit que les convertis restent plus attachés à leur religion que les autres, que c’est une frime, est-ce vrai ?

Je suis sans lumières à ce sujet.

A suivre demain


Umberto Eco - Le nom de la Rose - 50/53 - 6ème jour - Après complies

 

Le nom de la Rose

50/53

6ème jour – Après complies

Lu par François Berland

 


 

Où, presque par hasard, Guillaume découvre le secret pour entrer dans le finis Africae. 

 

Nous nous embusquâmes, comme deux sicaires, près de l’entrée, derrière une colonne, d’où l’on pouvait observer la chapelle des têtes de morts. 

« Abbon est allé fermer l’Édifice, dit Guillaume. Quand il aura barré les portes de l’intérieur, il ne pourra plus sortir que par l’ossuaire. 

— Et puis ? 

— Et puis nous verrons ce qu’il fait. » 

Nous ne pûmes savoir ce qu’il faisait. Une heure après, il n’était pas encore sorti. Il est allé dans le finis Africae, dis-je. C’est possible, répondit Guillaume. Exercé à formuler mainte hypothèse, j’ajoutai : peut-être est-il sorti de nouveau du réfectoire pour aller à la recherche de Jorge. Et Guillaume : c’est possible aussi. Peut-être Jorge est-il déjà mort, imaginai-je encore. Peut-être se trouve-t-il dans l’Édifice en train de tuer l’Abbé. Peut-être sont-ils tous deux ailleurs, et quelqu’un leur tend-il un guet-apens. Que voulaient les « Italiens » ? et pourquoi Bence était-il si effrayé ? N’était-ce point là peut-être un masque qu’il avait placé sur son visage pour nous tromper ? Pourquoi s’était-il attardé dans le scriptorium pendant vêpres, s’il ne savait ni comment fermer ni comment sortir ? Voulait-il tenter le chemin du labyrinthe ? 

« Tout est possible, dit Guillaume. Mais une seule chose est, ou a été, ou est en train d’être. Et enfin la miséricorde divine nous enrichit présentement d’une lumineuse certitude. 

— Laquelle ? demandai-je plein d’espoir. 

— Que frère Guillaume de Baskerville, qui a désormais l’impression d’avoir tout compris, ne sait pas comment entrer dans le finis Africae. Aux écuries, Adso, aux écuries. 

— Et si l’Abbé nous y trouve ? 

— Nous ferons semblant d’être deux spectres. » 

La solution ne me sembla pas praticable, mais je me tus. Guillaume devenait nerveux. Nous sortîmes par le portail septentrional et passâmes à travers le cimetière, tandis que le vent sifflait avec force, et je demandai au Seigneur de nous éviter à nous la rencontre de deux spectres, car cette nuit-là il n’y avait pas pénurie d’âmes en peine dans l’abbaye. Nous parvînmes aux écuries et entendîmes les chevaux piaffer, de plus en plus inquiets de la furie des éléments. La porte principale du bâtiment était faite, à hauteur de poitrine d’homme, d’une large grille de métal, par où l’on pouvait voir l’intérieur. Nous entrevîmes dans l’obscurité la silhouette des chevaux, je reconnus Brunel car il était le premier à gauche. A sa droite, le troisième animal de la rangée leva la tête comme il sentait notre présence, et il hennit. Je souris : 

« Tertius equi, dis-je. 

— Quoi ? demanda Guillaume. 

— Rien, je me souvenais de ce pauvre Salvatore. Il voulait faire qui sait quelle magie avec ce cheval, et avec son latin bien à lui, il le désignait comme tertius equi. Qui serait le u. 

— Le u ? demanda Guillaume qui avait suivi ma divagation sans y attacher beaucoup d’attention. 

— Oui, parce que tertius equi voudrait dire non pas le troisième cheval, mais le tiers du cheval, et la troisième lettre du mot cheval est le u. Mais c’est une bêtise… » 

Guillaume me regarda, et dans l’obscurité j’eus l’impression que son visage s’altérait : 

« Que Dieu te bénisse, Adso ! dit-il. Mais bien sûr, suppositio materialis, il faut prendre le discours de dicto et pas de re… Quel idiot je fais ! » 

Il s’envoya une grande tape sur le front, la main largement ouverte, tant et si bien qu’un claquement s’ensuivit, et je crois qu’il s’était fait mal. 

« Mon garçon, c’est la deuxième fois aujourd’hui que par ta bouche parle la sagesse, d’abord en rêve et à présent en état de veille ! Cours, cours dans ta cellule prendre la lampe, mieux : les deux que nous avons cachées. Ne te fais pas voir, et rejoins-moi aussitôt dans l’église ! Ne pose pas de questions, va ! » 

J’allai sans poser de questions. Les lampes étaient sous ma paillasse, remplies d’huile, car j’avais déjà pris soin de les alimenter. J’avais la pierre à feu dans ma coule. Avec les deux précieux instruments contre ma poitrine, je courus à l’église. Guillaume était sous le trépied et relisait le parchemin annoté par Venantius. 

« Adso, me dit-il, primum et septimum de quatuor ne signifie pas le premier et le septième des quatre, mais du quatre, du mot quatre ! » 

Je ne comprenais toujours pas, puis j’eus une illumination : 

« Super thronos viginti quatuor ! L’inscription ! Le verset ! Les mots qui sont gravés au-dessus du miroir ! 

— Allons ! dit Guillaume, peut-être pouvons-nous encore sauver une vie ! 

— La vie de qui ? demandai-je alors qu’il était déjà en train de s’affairer autour des crânes et d’ouvrir le passage de l’ossuaire. 

— De quelqu’un qui ne le mérite pas », dit-il. 

Et nous étions déjà dans le boyau souterrain, les lampes allumées, vers la porte qui menait aux cuisines. J’ai déjà dit qu’à ce point-là on poussait un huis de bois et qu’on se retrouvait dans les cuisines derrière la cheminée, au pied de l’escalier à vis qui desservait le scriptorium. Et précisément au moment où nous poussions cette porte, nous entendîmes sur notre gauche des bruits sourds dans le mur. Ils provenaient de la paroi jouxtant la porte, le long de laquelle se terminait la rangée des niches débordant de crânes et d’os. 

A cet endroit, au lieu de la dernière niche, il y avait un pan de paroi pleine, fait de grands blocs de pierre carrés, avec une vieille plaque au centre, qui portait gravés des monogrammes en partie effacés. Les coups provenaient, semblait-il, de derrière la plaque de pierre, ou bien de dessus la plaque, en partie derrière la paroi, en partie au-dessus de notre tête. Si un tel bruit s’était produit la première nuit, j’eusse aussitôt pensé aux moines morts. Désormais j’étais prêt à attendre le pire de la part des moines vivants. 

« Qui cela peut-il être ? » demandai-je. 

Guillaume ouvrit la porte et sortit derrière la cheminée. Les coups, on les entendait aussi le long de la paroi qui longeait l’escalier à vis, comme si quelqu’un était prisonnier dans le mur, autrement dit dans cette épaisseur de paroi (imposante en vérité) qui était comprise, selon toute probabilité, entre le mur intérieur de la cuisine et l’extérieur de la tour méridionale. 

« Il y a quelqu’un d’enfermé là-dedans, dit Guillaume. Je m’étais toujours demandé s’il n’existait pas un autre accès au finis Africae, É dans cet Édifice aux multiples passages. Evidemment, il existe ; dans l’ossuaire, avant de monter aux cuisines, s’ouvre un pan de paroi et on grimpe à travers un escalier parallèle à celui-ci, dérobé dans le mur, donnant directement dans la pièce murée. 

— Mais à présent, qui y a-t-il dedans ? 

— La seconde personne. L’une est dans le finis Africae, l’autre a cherché à la rejoindre, mais celle d’en haut doit avoir bloqué le mécanisme qui commande les deux entrées. C’est ainsi que le visiteur a été pris au piège. Et il doit s’agiter comme un diable, car j’imagine qu’il ne passe pas beaucoup d’air dans ce boyau. 

— Et qui est-ce ? Sauvons-le ! 

— Qui c’est, nous le verrons d’ici peu. Et quant à le sauver, on ne pourra le faire qu’en débloquant le mécanisme d’en haut, parce que de ce côté-ci nous ne connaissons pas le secret. Donc, grimpons vite. » 

Ainsi fîmes-nous ; nous montâmes au scriptorium, et de là au labyrinthe, et nous atteignîmes en très peu de temps la tour méridionale. Il me fallut, à deux reprises, brider mon élan, car le vent de ce soir-là pénétrant dans les rayères, créait des courants d’air qui, s’insinuant à travers ces fentes, parcouraient les salles en gémissant, soufflant sur les tables aux feuillets épars, et je devais protéger la flamme de ma main. Nous fûmes promptement rendus dans la pièce au miroir, tout à fait préparés au jeu déformant qui nous attendait. Nous élevâmes nos lampes pour éclairer les versets qui bordaient le sommet du cadre, super thronos viginti quatuor… Désormais le secret était éclairci : le mot quatuor a sept lettres, il fallait actionner le q et le r. Tout excité, je pensai le faire moi-même : d’un geste vif je déposai ma lampe sur la table au centre de la pièce, mais mon mouvement fut si nerveux que la flamme lécha la reliure d’un livre qui s’y trouvait posé. 

« Attention, ne fais pas l’idiot ! » cria Guillaume, et d’un souffle il éteignit la flamme. 

« Tu veux mettre le feu à la bibliothèque ? » 

Je m’excusai et m’apprêtai à rallumer la lampe. 

« Peu importe, dit Guillaume, la mienne suffit. Prends-la et éclaire-moi, car l’inscription est trop haute, et toi tu n’y arriverais pas. Pressons. 

— Et si dedans il y avait quelqu’un d’armé ? » demandai-je, tandis que Guillaume, presque à tâtons, cherchait les lettres fatales, se dressant sur la pointe des pieds, grand comme il était, pour toucher le verset apocalyptique. 

« Eclaire-moi, par le démon, et n’aie crainte, Dieu est avec nous ! » me répondit-il sans trop de cohérence. 

Ses doigts touchaient le q de quatuor, et moi qui me trouvais quelques pas en arrière, je voyais mieux que lui ce qu’il faisait. J’ai déjà dit que les lettres des versets paraissaient gravées en creux dans le mur : d’évidence celles du mot quatuor étaient fabriquées avec des formes de métal, derrières lesquelles se trouvait encastré et muré un prodigieux mécanisme. Car, lorsqu’il fut poussé en avant, le q fit entendre comme un déclic sec, et il arriva de même lorsque Guillaume actionna le r. Le cadre entier du miroir eut comme un sursaut, et la surface vitrée se déplaça brusquement en arrière. Le miroir était une porte, qui tournait du côté gauche sur ses gonds. Guillaume glissa la main dans l’ouverture qui s’était créée entre le bord droit et le mur, et il tira à lui. En grinçant la porte s’ouvrit vers nous. Guillaume se faufila dans l’espace libre et je me coulai dans ses pas, la lampe haute au-dessus de ma tête. Deux heures après complies, à la fin du sixième jour, au coeur de la nuit où commençait le septième jour, nous avions pénétré dans le finis Africae. 

 

Demain Le nom de la Rose – 51/53 – 7ème jour – Nuit (1)

lundi 28 décembre 2020

Marcel Proust - LA phrase de Sodome et Gomorrhe - lue par Guillaume Gallienne



 


Sans honneur que précaire, sans liberté que provisoire, jusqu’à la découverte du crime ; sans situation qu’instable, comme pour le poète la veille fêté dans tous les salons, applaudi dans tous les théâtres de Londres, chassé le lendemain de tous les garnis sans pouvoir trouver un oreiller où reposer sa tête, tournant la meule comme Samson et disant comme lui : “Les deux sexes mourront chacun de son côté” ; exclus même, hors les jours de grande infortune où le plus grand nombre se rallie autour de la victime, comme les juifs autour de Dreyfus, de la sympathie – parfois de la société – de leurs semblables, auxquels ils donnent le dégoût de voir ce qu’ils sont, dépeint dans un miroir, qui ne les flattant plus, accuse toutes les tares qu’ils n’avaient pas voulu remarquer chez eux-mêmes et qui leur fait comprendre que ce qu’ils appelaient leur amour (et à quoi, en jouant sur le mot, ils avaient, par sens social, annexé tout ce que la poésie, la peinture, la musique, la chevalerie, l’ascétisme, ont pu ajouter à l’amour) découle non d’un idéal de beauté qu’ils ont élu, mais d’une maladie inguérissable ; comme les juifs encore (sauf quelques-uns qui ne veulent fréquenter que ceux de leur race, ont toujours à la bouche les mots rituels et les plaisanteries consacrées) se fuyant les uns les autres, recherchant ceux qui leur sont le plus opposés, qui ne veulent pas d’eux, pardonnant leurs rebuffades, s’enivrant de leurs complaisances ; mais aussi rassemblés à leurs pareils par l’ostracisme qui les frappe, l’opprobre où ils sont tombés, ayant fini par prendre, par une persécution semblable à celle d’Israël, les caractères physiques et moraux d’une race, parfois beaux, souvent affreux, trouvant (malgré toutes les moqueries dont celui qui, plus mêlé, mieux assimilé à la race adverse, est relativement, en apparence, le moins inverti, accable celui qui l’est demeuré davantage), une détente dans la fréquentation de leurs semblables, et même un appui dans leur existence, si bien que, tout en niant qu’ils soient une race (dont le nom est la plus grande injure), ceux qui parviennent à cacher qu’ils en sont, ils les démasquent volontiers, moins pour leur nuire, ce qu’ils ne détestent pas, que pour s’excuser, et allant chercher comme un médecin l’appendicite l’inversion jusque dans l’histoire, ayant plaisir à rappeler que Socrate était l’un d’eux, comme les Israélites disent de Jésus, sans songer qu’il n’y avait pas d’anormaux quand l’homosexualité était la norme, pas d’anti-chrétiens avant le Christ, que l’opprobre seul fait le crime, parce qu’il n’a laissé subsister que ceux qui étaient réfractaires à toute prédication, à tout exemple, à tout châtiment, en vertu d’une disposition innée tellement spéciale qu’elle répugne plus aux autres hommes (encore qu’elle puisse s’accompagner de hautes qualités morales) que de certains vices qui y contredisent comme le vol, la cruauté, la mauvaise foi, mieux compris, donc plus excusés du commun des hommes ; formant une franc-maçonnerie bien plus étendue, plus efficace et moins soupçonnée que celle des loges, car elle repose sur une identité de goûts, de besoins, d’habitudes, de dangers, d’apprentissage, de savoir, de trafic, de glossaire, et dans laquelle les membres mêmes, qui souhaitent de ne pas se connaître, aussitôt se reconnaissent à des signes naturels ou de convention, involontaires ou voulus, qui signalent un de ses semblables au mendiant dans le grand seigneur à qui il ferme la portière de sa voiture, au père dans le fiancé de sa fille, à celui qui avait voulu se guérir, se confesser, qui avait à se défendre, dans le médecin, dans le prêtre, dans l’avocat qu’il est allé trouver; tous obligés à protéger leur secret, mais ayant leur part d’un secret des autres que le reste de l’humanité ne soupçonne pas et qui fait qu’à eux les romans d’aventure les plus invraisemblables semblent vrais, car dans cette vie romanesque, anachronique, l’ambassadeur est ami du forçat : le prince, avec une certaine liberté d’allures que donne l’éducation aristocratique et qu’un petit bourgeois tremblant n’aurait pas en sortant de chez la duchesse, s’en va conférer avec l’apache ; partie réprouvée de la collectivité humaine, mais partie importante, soupçonnée là où elle n’est pas, étalée, insolente, impunie là où elle n’est pas devinée; comptant des adhérents partout, dans le peuple, dans l’armée, dans le temple, au bagne, sur le trône; vivant enfin, du moins un grand nombre, dans l’intimité caressante et dangereuse avec les hommes de l’autre race, les provoquant, jouant avec eux à parler de son vice comme s’il n’était pas sien, jeu qui est rendu facile par l’aveuglement ou la fausseté des autres, jeu qui peut se prolonger des années jusqu’au jour du scandale où ces dompteurs sont dévorés ; jusque-là obligés de cacher leur vie, de détourner leurs regards d’où ils voudraient se fixer, de les fixer sur ce dont ils voudraient se détourner, de changer le genre de bien des adjectifs dans leur vocabulaire, contrainte sociale, légère auprès de la contrainte intérieure que leur vice, ou ce qu’on nomme improprement ainsi, leur impose non plus à l’égard des autres mais d’eux-mêmes, et de façon qu’à eux-mêmes il ne leur paraisse pas un vice.

 

Umberto eco - Le nom de la Rose - 49/53 - 6ème jour - Entre vêpres et complies

 

Le nom de la Rose

49/53

6ème jour – Entre vêpres et complies

Lu par François Berland

 


 

Où brièvement l’on raconte de longues heures de désarroi. 

 

Il m’est difficile de raconter ce qu’il advint dans les heures qui suivirent, entre vêpres et complies. Guillaume était absent. Moi j’errais autour des écuries, mais sans rien remarquer d’anormal. Les gardiens de chevaux faisaient rentrer les bêtes, que le vent rendait inquiètes, mais pour le reste tout était tranquille. J’entrai dans l’église. Ils étaient déjà tous à leur place dans les stalles, mais l’Abbé releva l’absence de Jorge. D’un geste il retarda le début de l’office. Il héla Bence pour qu’il allât le chercher. Bence n’était pas là. Quelqu’un fit observer qu’il se disposait probablement à fermer le scriptorium. L’Abbé dit, irrité, qu’il avait été établi que Bence ne fermât rien du tout parce qu’il ne connaissait pas les règles. Aymaro d’Alexandrie se leva de sa place : 

« Si votre paternité le consent, je vais l’appeler moi… 

— Personne ne t’a demandé quoi que ce soit », dit brutalement l’Abbé, et Aymaro regagna sa place, non sans avoir lancé un regard indéfinissable à Pacifico de Tivoli. 

L’Abbé appela Nicolas, qui n’était pas là. Ils lui rappelèrent qu’il était en train de veiller à la préparation du repas, et il eut un geste de désappointement, comme s’il lui déplaisait fort de montrer à tout le monde qu’il se trouvait dans cet état d’excitation. 

« Je veux Jorge ici, cria-t-il, cherchez-le ! Va, toi », ordonna-t-il au maître des novices. 

Un autre lui fit remarquer qu’il manquait aussi Alinardo. 

« Je le sais, dit l’Abbé, il est malade. » 

Je me trouvais tout près de Pierre de Sant’Albano et je l’entendis chuchoter à son voisin, Gunzo de Nola, en une langue vulgaire de l’Italie centrale, qu’en partie je comprenais : 

« Je crois bien. Aujourd’hui, quand il est sorti après l’entretien, le pauvre vieux était bouleversé. Abbon se comporte comme la putain d’Avignon ! » 

Les novices se trouvaient désorientés, avec leur sensibilité d’enfants ignorants, ils ressentaient toutefois la tension qui régnait dans le choeur, comme je la ressentais moi aussi. Quelques longs moments de silence et d’embarras passèrent. L’Abbé donna l’ordre de réciter des psaumes, et il en indiqua trois au hasard, qui n’étaient pas prescrits par la règle pour vêpres. Ils se regardèrent tous les uns les autres, puis ils se mirent à prier à voix basse. Revint le maître des novices, suivi de Bence qui rejoignit sa place, tête basse. Jorge n’était pas dans le scriptorium et il n’était pas dans sa cellule. L’Abbé donna l’ordre que l’office commençât. 

A la fin, avant qu’ils ne descendissent tous pour le souper, je fus appeler Guillaume. Il se trouvait allongé sur son grabat, habillé, immobile. Il dit qu’il ne pensait pas qu’il était si tard. Je lui racontai en peu de mots le dernier incident. Il secoua la tête. Sur le seuil du réfectoire nous vîmes Nicolas, qui, quelques heures auparavant, avait accompagné Jorge. Guillaume lui demanda si le vieillard était entré tout de suite chez l’Abbé. Nicolas dit qu’il avait dû attendre longuement à la porte, car dans la salle il y avait Alinardo et Aymaro d’Alexandrie. Ensuite Jorge était entré, il était resté dedans un certain temps et lui l’avait attendu. Il était sorti et s’était fait accompagner dans l’église, une heure avant vêpres, encore déserte. L’Abbé nous aperçut, qui parlions avec le cellérier. 

« Frère Guillaume, réprimanda-t-il, vous êtes encore en train d’enquêter ? » 

Il lui fit signe de s’asseoir à sa table, selon l’usage. L’hospitalité bénédictine est sacrée. Le souper fut plus silencieux que d’habitude, et triste. L’Abbé mangeait à contrecoeur, opprimé par de sombres pensées. Finalement, il dit aux moines de se hâter pour complies. Alinardo et Jorge étaient encore absents. Les moines se montraient la place vide de l’aveugle, en murmurant. A la fin du rite l’Abbé invita tout le monde à réciter une prière particulière pour la santé de Jorge de Burgos. On ne sut clairement s’il parlait de la santé corporelle ou de la santé éternelle. Tous comprirent qu’un nouveau malheur s’apprêtait à bouleverser la communauté. Après quoi l’Abbé ordonna à chacun de se presser, avec plus de diligence que d’habitude, vers son propre grabat. Il ordonna que personne, et il appuya sur le mot personne, ne s’attardât à circuler hors du dortoir. Les novices effrayés sortirent les premiers, le capuchon sur la face, la tête inclinée, sans s’échanger les plaisanteries, les coups de coude, les petits sourires, les malicieux et mystérieux crocs-en- jambe par quoi ils étaient accoutumés à se provoquer (car les novices, encore que moinillons, n’en demeurent pas moins toujours des enfants, et les semonces de leur maître n’ont guère d’effets, qui ne peut les empêcher de se comporter souvent en enfants, comme le veut leur âge tendre). Lorsque les adultes sortirent je pris la file, sans en avoir l’air, du groupe « italien ». Pacifico glissait à l’oreille d’Aymaro : 

« Tu crois que vraiment Abbon ne sait pas où est Jorge ? » 

Et Aymaro répondait : 

« Il pourrait bien le savoir, et savoir que du lieu où il se trouve il ne reviendra plus jamais. Peut-être le vieux en a-t-il trop voulu, et Abbon n’est-il plus disposé à le laisser tirer sur la corde… » 

Tandis que Guillaume et moi faisions mine de nous retirer dans l’hôtellerie, nous aperçûmes l’Abbé qui rentrait dans l’Édifice par la porte du réfectoire encore ouverte. Guillaume conseilla d’attendre un peu, puis quand l’esplanade fut vidée de toute présence, il m’invita à le suivre. Nous traversâmes rapidement les espaces vides et entrâmes dans l’église.

 

Demain Le nom de la Rose – 50/53 – 6ème jour – Après complies

Comment meurt-on à l'opéra - Richerd Wagner - Tristan und Isolde


Une rencontre, un coup de foudre qui n’aurait pas dû avoir lieu, un filtre de mort qui était en fait un filtre d’amour et le destin de Tristan et Isolde est scellé. Un air de musique qui devait être gai et qui est une mélopée triste et tout bascule dans la tragédie et la mort. La mort de Tristan et celle, sublime, d’Isolde, chantée par la meilleure (?) interprète du rôle Waltraud Meyer


 

Prenons le temps de Trenet - 40 - Ah dis ah bonjour



Lundi ! Un petit coup de mou ?

Un Trenet et ça repart

40

Ah dis, Ah dis, Ah bonjour

1939

Par. et mus. Charles Trenet