vendredi 27 décembre 2019

Quand un roi perd la France - 1ère partie - ch. 7 - Les nouvelles de Paris

VII
LES NOUVELLES DE PARIS 

 
   Comme je vais être, dom Calvo, fort affairé en arrivant à La Péruse, pour inspecter l’abbaye et voir si elle a été fort ravagée par les Anglais que je doive, pendant un an, exempter les moines, ainsi qu’ils me le demandent, de me verser mes bénéfices de prieur, je veux vous dire céans les choses à figurer dans ma lettre au Saint-Père. 
  Je vous saurai gré de me préparer cette lettre dès que nous serons là-bas, avec toutes les belles tournures que vous avez coutume d’y mettre. Il faut faire connaître au Saint-Père les nouvelles de Paris qui me sont parvenues à Limoges, et qui ne laissent pas de m’inquiéter. 
  En lieu premier, les agissements du prévôt des marchands de Paris, maître Étienne Marcel. J’apprends que ce prévôt fait depuis un mois construire fortifications et creuser fossés autour de la ville, au-delà des enceintes anciennes, comme s’il se préparait à soutenir un siège. Or, au point où nous en sommes des palabres de paix, les Anglais ne montrent point d’intention de faire peser menace sur Paris, et l’on ne comprend guère cette hâte à se fortifier. 
  Mais outre cela, le prévôt a organisé ses bourgeois en corps de ville, qu’il arme et exerce, avec quarteniers, cinquanteniers et dizainiers pour assurer les commandements, tout à fait à l’image des milices de Flandre qui gouvernent elles-mêmes leurs cités ; il a imposé à Monseigneur le Dauphin, lieutenant du roi, d’agréer à la constitution de cette milice, et, de surcroît, alors que toutes taxes et tailles royales sont objet général de doléances et refus, il a, lui prévôt, afin d’équiper ses hommes, établi un impôt sur les boissons qu’il perçoit directement. 
  Ce maître Marcel qui naguère s’est bien enrichi à la fourniture du roi, mais qui a perdu depuis quatre ans cette fourniture et en a conçu un gros dépit, semble depuis le malheur de Poitiers vouloir se mêler de toutes choses au royaume. On aperçoit mal ses desseins, sauf celui de se rendre important ; mais il ne va guère dans le chemin de l’apaisement que souhaite notre Saint-Père. 
  Aussi, mon pieux devoir est de conseiller au pape, s’il lui parvenait quelque demande de ce côté-là, de se montrer fort sourcilleux, et de ne donner aucun appui, ni même apparence d’appui, au prévôt de Paris et à ses entreprises. Vous m’avez déjà compris, dom Calvo. Le cardinal Capocci est à Paris. Il pourrait bien, irréfléchi comme il l’est et ne manquant point une bévue, se croire très fort en nouant intrigue avec ce prévôt… Non, rien de précis ne m’a été rapporté ; mais mon nez me fait sentir une de ces voies torses dans lesquelles mon colégat ne manque jamais de s’engager… 
  En lieu second, je veux inviter le souverain pontife à se faire instruire par le menu des États généraux de la Langue d’oïl qui se sont clos à Paris au début de ce mois, et à porter la lumière de sa sainte attention sur les étrangetés qu’on y a vu se produire. 
  Le roi Jean avait promis de convoquer ces États au mois de décembre ; mais dans le grand émoi, désordre et accablement où s’est trouvé le royaume en conséquence de la défaite de Poitiers, le Dauphin Charles a cru sagement agir en avançant dès octobre la réunion. En vérité, il n’avait guère d’autre choix à faire pour affermir l’autorité qui lui échéait en cette malencontre, jeune comme il est, avec une armée toute dessoudée par les revers, et un Trésor en extrême pénurie. Mais les huit cents députés de la Langue d’oïl, dont quatre cents bourgeois, ne délibérèrent pas du tout des points sur lesquels ils étaient invités à le faire. 
  L’Église a longue expérience des conciles qui échappent à ceux qui les ont assemblés. Je veux dire au pape que ces États ressemblent tout exactement à un concile qui s’égare et s’arroge de régenter de tout, et se rue à la réformation désordonnée en profitant de la faiblesse du suprême pouvoir. Au lieu de s’affairer à la délivrance du roi de France, nos gens de Paris se sont d’emblée souciés de réclamer celle du roi de Navarre, ce qui montre bien de quel bord sont ceux qui les mènent. Outre quoi, les huit cents ont nommé une commission de quatre-vingts qui s’est mise à besogner dans le secret pour produire une longue liste de remontrances où il y a un peu de bon et beaucoup de pire. 
  D’abord, ils demandent la destitution et la mise en jugement des principaux conseillers du roi, qu’ils accusent d’avoir dilapidé les aides, et qu’ils tiennent pour responsables de la défaite… 
  Sur cela, je dois dire, Calvo… ce n’est pas pour la lettre, mais je vous ouvre ma pensée… les remontrances ne sont point tout à fait injustes. Parmi les gens auxquels le roi Jean a commis le gouvernement, j’en sais qui ne valent guère, et qui même sont de francs gredins. Il est naturel qu’on s’enrichisse dans les hautes charges, sinon personne n’en voudrait prendre la peine et les risques. Mais il faut se garder de franchir les limites de la déshonnêteté, et ne pas faire ses affaires aux dépens de l’intérêt public. Et puis surtout, il faut être capable. Or le roi Jean, étant peu capable lui-même, choisit volontiers des gens qui ne le sont point. Mais à partir de là, les députés se sont mis à requérir choses abusives. Ils exigent que le roi, ou pour le présent son lieutenant le Dauphin, ne gouverne plus que par conseillers désignés par les trois États, quatre prélats, douze chevaliers, douze bourgeois. Ce Conseil aurait puissance de tout faire et ordonner, comme le roi le faisait avant, nommerait à tous offices, pourrait réformer la Chambre des comptes et toutes compagnies du royaume, déciderait du rachat des prisonniers, et encore de bien d’autres choses. 
  En vérité, il ne s’agit de rien moins que de dépouiller le roi des attributs de la souveraineté. Ainsi la direction du royaume ne serait plus exercée par celui qui a été oint et sacré selon notre sainte religion ; elle serait confiée à ce dit Conseil qui ne tirerait son droit que d’une assemblée bavarde, et n’opérerait que dans la dépendance de celle-ci. 
  Quelle faiblesse et quelle confusion ! Ces prétendues réformations… vous m’entendez, dom Calvo ; j’insiste là-dessus, car il ne faut point que le Saint-Père puisse dire qu’il n’a pas été averti… ces prétendues réformations sont offense au bon sens, en même temps qu’elles fleurent l’hérésie. Or, des gens d’Église, la chose est regrettable, penchent de ce côté-là, comme l’évêque de Laon, Robert Le Coq, lui aussi dans la disgrâce du roi, et pour cela tout abouché au prévôt. C’est l’un des plus véhéments. Le Saint-Père doit bien voir que, derrière tous ces remuements, on trouve le roi de Navarre qui semble mener les choses du fond de sa prison, et qui les empirerait encore s’il les façonnait à l’air libre. 
  Le Saint-Père, en sa grande sagesse, jugera donc qu’il lui faut se garder d’intervenir de la moindre façon pour que Charles le Mauvais, je veux dire Monseigneur de Navarre, soit relâché, ce que maintes suppliques venues de tous côtés doivent le prier de faire. Pour ma part, usant de mes prérogatives de légat et nonce… vous m’écoutez, Calvo ?… j’ai commandé à l’évêque de Limoges d’être en ma suite pour se présenter à Metz. Il me rejoindra à Bourges. Et j’ai résolu d’en faire autant de tous autres évêques sur ma route, dont les diocèses ont été pillés et désolés par les chevauchées du prince de Galles, afin qu’ils en témoignent devant l’Empereur. Je serai ainsi renforcé pour représenter combien se révèle pernicieuse l’alliance qu’ont faite le roi navarrais et celui d’Angleterre… 
  Mais qu’avez-vous à regarder sans cesse au-dehors, dom Calvo ?… Ah ! c’est le balancement de ma litière qui vous tourne l’estomac ! Moi, j’y suis fort habitué, je dirais même que cela me stimule l’esprit ; et je vois que mon neveu, messire de Périgord, qui me fait souvent compagnie depuis notre départ, n’en est point du tout affecté C’est vrai, vous avez la mine trouble. Bon, vous allez descendre. Mais n’oubliez rien de ce que je vous ai dit, quand vous prendrez vos plumes. 

Demain "Quand un roi perd la France" 1ère partie - ch 7 "Le traité de Mantes" 

Les trois mousquetaires - 8 - Le maître attaque

Les trois mousquetaires
épisode 8
Le maître attaque

Dictionnaire des idées reçues - 8

CONJURÉS
Les conjurés ont toujours la manie de s’inscrire sur une liste
CONVERSATION
La politique et la religion doivent en être exclues.
DÉCORATION DE LA LÉGION D’HONNEUR
La blaguer mais la convoiter. Quand on l’obtient, toujours dire qu’on ne l’a pas demandée.
DÉFILÉ
Toujours citer les Thermopyles. Les défilés des Vosges sont lesThermopyles de la France (s’est beaucoup dit en 1870)
DÉMOSTHÈNE
Ne prononçait pas de discours sans avoir un galet dans la bouche.

jeudi 26 décembre 2019

Quand un roi perd la France - 1ère partie - ch. 6 - Les débuts de ce roi qu'on appelle le Mauvais


VI
LES DÉBUTS DE CE ROI QU’ON APPELLE LE MAUVAIS

  Avez-vous noté, mon neveu, que partout où nous nous arrêtons, à Limoges aussi bien qu’à Nontron ou ailleurs, chacun nous demande nouvelles du roi de Navarre, comme si le sort du royaume dépendait de ce prince ? L’étrange situation, en vérité, que celle où nous sommes. Le roi de Navarre est prisonnier, dans un château d’Artois, de son cousin le roi de France. Le roi de France est prisonnier, dans un hôtel de Bordeaux, de son cousin le prince héritier d’Angleterre. Le Dauphin, héritier de France, se débat dans le palais de Paris, entre ses bourgeois agités et ses États généraux remontrants. Or, c’est du roi de Navarre que tout le monde paraît s’inquiéter. Vous avez entendu l’évêque luimême : 
  « On disait le Dauphin fort ami de Monseigneur de Navarre. Ne va-t-il pas le libérer ? » 
  Dieu Saint ! J’espère bien que non. Il a été fort avisé, ce jeune homme, de n’en rien faire jusqu’à présent. Et je m’inquiète de cette tentative d’évasion que des chevaliers du clan navarrais auraient montée pour délivrer leur chef. Elle a échoué ; il faut nous en féliciter. Mais tout porte à croire qu’ils voudront recommencer. 
  Oui, oui, j’ai appris bien des choses pendant notre arrêt à Limoges. Et je me dispose, dès notre arrivée ce soir à La Péruse, d’en écrire au pape. Si c’était une grosse sottise de la part du roi Jean d’enfermer Monsieur de Navarre, c’en serait une égale aujourd’hui, pour le Dauphin, de le relâcher. Je ne connais pas de plus grand brouilleur que ce Charles qu’on appelle le Mauvais ; et ils se sont bien donné la main, à travers leur querelle, le roi Jean et lui, pour jeter la France dans son malheur présent. 
  Vous savez d’où lui vient son surnom ? Des tout premiers mois de son règne. Il n’a point perdu de temps pour le gagner. Sa mère, la fille de Louis Hutin, mourut, comme je vous le contais l’autre jour, durant l’automne de 49. Dans l’été de 1350, il alla se faire couronner en sa capitale de Pampelune, où jamais depuis sa naissance, à Évreux, dix-huit ans plus tôt, il n’avait mis les pieds. Voulant se faire connaître, il parcourut ses États, ce qui ne demandait point de longues courses ; puis il alla visiter ses voisins et parents, son beau-frère, le comte de Foix et de Béarn, celui qui se fait appeler Phœbus, et son autre beau-frère, le roi d’Aragon, Pierre le Cérémonieux, et également le roi de Castille. 
  Or, un jour qu’il était de retour à Pampelune et qu’il y passait un pont, à cheval, il rencontra une délégation de nobles navarrais qui venaient à lui, pour lui porter leurs doléances, parce qu’il avait laissé violer leurs droits et privilèges. Comme il refusait de les entendre, les autres s’échauffèrent un peu ; il fit alors saisir par ses soldats ceux qui criaient au plus près de lui, et ordonna qu’on les pendît dans l’instant aux arbres voisins, disant qu’il faut être prompt à punir si l’on veut être respecté. 
  J’ai remarqué que les princes trop hâtifs au châtiment capital obéissent souvent à des mouvements de peur. Ce Charles n’y fait pas exception, car je le crois plus courageux de paroles que de corps. C’est cette brutale pendaison, dont la Navarre fut endeuillée, qui lui valut d’être bientôt appelé par ses sujets el malo, le Mauvais. Il ne tarda pas, d’ailleurs, à s’éloigner de son royaume, dont il laissa le gouvernement à son plus jeune frère, Louis, qui n’avait alors que quinze ans, lui-même préférant revenir s’agiter à la cour de France en compagnie de son autre frère, Philippe. 
   Alors, me direz-vous, comment le parti navarrais peut-il être tellement nombreux et puissant si, en Navarre même, une part de la noblesse est opposée à son roi ? 
  Eh ! mon neveu, c’est que ce parti est surtout composé des chevaliers normands du comté d’Évreux. Et ce qui rend Charles de Navarre si dangereux pour la couronne de France, plus encore que ses possessions au midi du royaume, ce sont celles qu’il tient, ou qu’il tenait, dans la proximité de Paris, telles les seigneuries de Mantes, Pacy, Meulan, ou Nonancourt, qui commandent les accès à la capitale pour tout le quart ouest du pays. Cela, le roi Jean le comprit assez bien, ou on le lui fit comprendre ; et il donna, pour une rare fois, preuve de bon sens en s’efforçant à l’entente et à l’arrangement avec son cousin de Navarre. 
  Par quel lien pouvait-il se l’attacher le mieux ? Par un mariage. Et quel mariage pouvait-on lui offrir qui le liât à la couronne aussi étroitement que l’union qui avait, pendant six mois, fait de sa sœur Blanche la reine de France ? Eh bien, le mariage avec l’aînée des filles du roi lui-même, la petite Jeanne de Valois. Elle n’avait que huit ans, mais c’était un parti qui valait bien d’attendre pour consommer. D’ailleurs Charles de Navarre ne manquait pas de galante compagnie pour seconder sa patience. Entre autres, on sait une certaine demoiselle Gracieuse… oui, c’est son nom, ou celui qu’elle avoue… 
  La petite Jeanne de Valois, elle, était déjà veuve, puisqu’on l’avait une première fois mariée, à l’âge de trois ans, avec un parent de sa mère que Dieu n’avait pas tardé à reprendre. En Avignon, nous fûmes favorables à ces accordailles qui nous semblaient devoir assurer la paix. Car le contrat réglait toutes affaires pendantes entres ces deux branches de la famille de France, à commencer par celle du comté d’Angoulême depuis si longtemps promis à la mère de Charles, en échange de son renoncement à la Brie et à la Champagne, puis rééchangé contre Pontoise et Beaumont, mais sans qu’il y ait eu exécution. 
  Cette fois, on revenait à l’accord premier ; Navarre recevrait l’Angoumois ainsi que plusieurs grosses places et châtellenies qui constituaient la dot. Le roi Jean prenait grand air d’autorité pour charger de bienfaits son futur beau-fils. « Vous aurez ceci, je le veux ; je vous donne cela, j’en ai dit… » Navarre faisait plaisanterie, devant ses familiers, de ses liens nouveaux avec le roi Jean. 
  « Nous étions cousins par naissance ; nous fûmes sur le point d’être beaux-frères ; mais son père ayant épousé ma sœur, je me suis trouvé son oncle ; et voici qu’à présent, je vais devenir son gendre. » 
  Mais tandis qu’on négociait le contrat, il s’entendait fort bien à grossir son lot. À lui-même il n’était point demandé d’apport, seulement une avance d’argent : cent mille écus dont le roi Jean était endetté auprès des marchands de Paris, et que Charles aurait la bonne grâce de rembourser. Il n’avait point, lui non plus, la liquidité de la somme ; on la lui trouva chez les banquiers de Flandre auxquels il consentit à remettre en gage une partie de ses bijoux. C’était chose plus aisée pour le gendre du roi que pour le roi lui-même… 
  Ce fut à cette occasion, je m’en avise, que Navarre dut s’aboucher avec le prévôt Marcel… dont il faut également que j’écrive au pape, car les agissements présents de cet homme-là ne sont point sans m’inquiéter. Mais c’est une autre affaire… Les cent mille écus furent reconnus à Navarre dans le contrat de mariage ; ils devaient lui être versés par fractions, promptement. En outre, il fut fait chevalier de l’Étoile, et on lui laissa même espérer la charge de connétable, bien qu’il n’eût pas vingt ans accomplis. Le mariage fut célébré avec grand éclat et grande liesse. 
  Or, la belle amitié que se montraient le beau-père et le gendre fut bientôt brouillée. Qui la brouilla ? L’autre Charles, Monsieur d’Espagne, le beau La Cerda, jaloux forcément de la faveur qui environnait Navarre, et inquiet d’en voir l’astre monter si haut dans le ciel de la cour. Charles de Navarre a ce travers commun à beaucoup de jeunes hommes… et dont je vous engage à vous défendre, Archambaud… qui est de parler trop quand la fortune leur sourit, et de ne point résister à faire de méchants mots. La Cerda ne manqua pas de rapporter au roi Jean les traits de son beau-fils, en les assaisonnant de sa sauce. 
  « Il vous brocarde, mon cher Sire ; il se croit toutes paroles permises. Vous ne pouvez tolérer ces atteintes à votre majesté ; et si vous les tolérez, moi, pour l’amour de vous, je ne les puis supporter. » 
  Et d’instiller poison dans la tête du roi, jour après jour. Navarre avait dit ci, Navarre avait fait ça ; Navarre se rapprochait trop du Dauphin ; Navarre intriguait avec tel officier du Grand Conseil. Il n’y a pas d’homme plus prompt que le roi Jean à entrer dans une mauvaise idée sur le compte d’autrui ; ni plus renâclant à en sortir. Il est tout ensemble crédule et buté. Rien n’est plus aisé que de lui inventer des ennemis. 
  Bientôt la lieutenance générale en Languedoc, dont Charles de Navarre avait été gratifié, lui fut retirée. Au profit de qui ? De Charles d’Espagne. Puis la charge de connétable, vacante depuis la décapitation de Raoul de Brienne, fut enfin attribuée, mais pas à Charles de Navarre, à Charles d’Espagne. Des cent mille écus qui devaient lui être remboursés, Navarre ne vit pas le premier, cependant que présents et bénéfices ruisselaient sur l’ami du roi. Enfin, enfin, le comté d’Angoulême, au mépris de tous les accords, fut donné à Monsieur d’Espagne, Navarre devant se contenter de nouveau d’une vague promesse d’échange. 
  Alors, entre Charles le Mauvais et Charles d’Espagne, ce fut d’abord le froid, puis la détestation, et bientôt la haine ouverte et avouée. Monsieur d’Espagne avait beau jeu de dire au roi : 
  « Voyez comme j’étais dans le vrai, mon cher Sire ! Votre gendre, dont j’avais percé les mauvais desseins, s’insurge contre vos volontés. Il s’en prend à moi, parce qu’il voit que je vous sers trop bien. » 
  D’autres fois, il feignait de vouloir s’exiler de la cour, lui qui était au sommet de la faveur, si les frères Navarre continuaient de médire de lui. Il parlait comme une maîtresse : 
  « Je m’en irai dans quelque lieu désert, hors de votre royaume, pour y vivre du souvenir de l’amour que vous m’avez montré. Ou pour y mourir ! Car loin de vous, l’âme me quittera le corps. » 
  On lui vit verser des larmes, à cet étrange connétable ! Et comme le roi Jean avait la tête tout envahie de l’Espagnol, et qu’il ne voyait rien que par ses yeux, il mit beaucoup d’opiniâtreté à se faire un irréductible ennemi du cousin qu’il avait choisi pour gendre afin de s’assurer un allié. Je vous l’ai dit : plus sot que ce roi-là on ne peut trouver, ni plus nuisible à soi-même… ce qui ne serait encore que de petit dommage s’il n’était du même coup si nuisible à son royaume. 
  La cour ne bruissait plus que de cette querelle. La reine, bien délaissée, se rencognait avec Madame d’Espagne… car il était marié, le connétable, un mariage de façade, avec une cousine du roi, Madame de Blois. Les conseillers du roi, bien qu’ils fissent tous également mine d’aduler leur maître, étaient fort partagés, selon qu’ils pensaient bon de lier leur fortune à celle du connétable ou à celle du gendre. Et les luttes feutrées qui les opposaient étaient d’autant plus âpres que ce roi, qui voudrait faire paraître qu’il est seul à trancher de tout, a toujours abandonné à son entourage le soin des plus graves affaires. 
  Voyez-vous, mon cher neveu, on intrigue autour de tous les rois. Mais on ne conspire, on ne complote qu’autour des rois faibles, ou de ceux qu’un vice, ou encore les atteintes de la maladie, affaiblissent. J’aurais voulu voir qu’on conspirât autour de Philippe le Bel ! Personne n’y songeait, personne n’aurait osé. Ce qui ne veut point dire que les rois forts sont à l’abri des complots ; mais alors, il y faut de vrais traîtres. Tandis qu’auprès des princes faibles, il devient naturel aux honnêtes gens eux-mêmes d’être comploteurs. 
  Un jour d’avant la Noël de 1354, en un hôtel de Paris, il s’échangea de si grosses paroles et insultes entre Charles d’Espagne et Philippe de Navarre que ce dernier tira sa dague et fut tout près, si on ne l’avait entouré, d’en frapper le connétable ! Ce dernier feignit de rire, et cria au jeune Navarre qu’il se fût montré moins menaçant s’il n’y avait eu tant de gens autour d’eux pour le retenir. Philippe n’est point aussi fin, mais il est plus enflammé au combat que son frère aîné. On ne le retira de la salle qu’il n’ait proféré qu’il tirerait prompte vengeance de l’ennemi de sa famille, et lui ferait ravaler son outrage. 
  Ce qu’il accomplit, à deux semaines de là, dans la nuit de la fête des rois mages. Monsieur d’Espagne allait visiter sa cousine, la comtesse d’Alençon. Il s’arrêta pour coucher à Laigle, dans une auberge dont le nom ne se laisse point oublier, l’auberge de la Truie-qui-file. Trop sûr du respect qu’inspiraient, pensait-il, sa charge et l’amitié du roi, il croyait n’avoir point de danger à craindre quand il cheminait par le royaume, et il n’avait pris avec lui que petite escorte. Or, le bourg de Laigle est sis dans le comté d’Évreux, à peu de lieues de cette ville où les frères d’Évreux-Navarre séjournaient en leur gros château. Avertis du passage du connétable, ils apprêtèrent à celui-ci une belle embûche. 
  Vers la minuit, vingt chevaliers normands, tous rudes seigneurs, le sire de Graville, le sire de Clères, le sire de Mainemares, le sire de Morbecque, le chevalier d’Aunay… eh oui ! le descendant d’un des galants de la tour de Nesle ; il n’était point surprenant qu’on le retrouvât dans le parti Navarre… enfin, vous dis-je, une bonne vingtaine dont les noms sont connus, puisque le roi, à son malgré, dut leur donner par la suite des lettres de rémission… surgirent dans le bourg, sous la conduite de Philippe de Navarre, firent voler les portes de la Truie-qui-file, et se ruèrent au logement du connétable. Le roi de Navarre n’était pas avec eux. Pour le cas où l’affaire aurait mal tourné, il avait choisi d’attendre à la lisière de la ville, auprès d’une grange, en compagnie des gardes-chevaux. 
  Oh ! je le vois, mon Charles le Mauvais, petit, vivace, entortillé dans son manteau comme une fumée d’enfer, et sautant de long en large sur la terre gelée, pareil au diable qui ne touche pas le sol. Il attend. Il regarde le ciel d’hiver. Le froid lui pince les doigts. Il a l’âme tordue à la fois de crainte et de haine. Il prête l’oreille. Il reprend son piétinement inquiet. Survient alors Jean de Fricamps, dit Friquet, le gouverneur de Caen, son conseiller et son plus zélé monteur de machines, qui lui dit, tout hors d’haleine : « C’est chose faite, Monseigneur ! » 
  Et puis Graville, Mainemares, Morbecque apparaissent, et Philippe de Navarre lui-même, et tous les conjurés. Là-bas, à l’auberge, le beau Charles d’Espagne, qu’ils ont tiré de dessous son lit où il avait pris refuge, est bien trépassé. Ils l’ont vilainement appareillé, à travers sa robe de nuit. On lui comptera quatre-vingts plaies au corps, quatre-vingts coups de lame. Chacun a voulu y plonger quatre fois son épée… 
  Voilà, messire mon neveu, comment le roi Jean perdit son bon ami, et comment Monseigneur de Navarre entra en rébellion… À présent, je vais vous prier de céder votre place à dom Francesco Calvo, mon secrétaire papal, avec lequel je veux m’entretenir avant que nous ne parvenions à l’étape.

Demain "Quand un roi perd la France" 1ère partie ch. 7 "Les nouvelles de Paris".

Serials - Les trois mousquetaires - 7 - La couleur de l'acier


Les trois mousquetaires
épisode 7
La couleur de l'acier