mardi 26 mars 2019

Les rois maudits - La loi des mâles - 3ème partie - ch 8 - Départs




VIII 
DÉPARTS 

  L’arrivée au manoir de Cressay, le lendemain matin, d’un chevaucheur portant fleur de lis à la manche gauche et les armes royales brodées au col produisit grand effet. On lui donna du « Monseigneur » et les frères Cressay, sur la foi du bref billet qui les mandait d’urgence à Vincennes, se crurent appelés à quelque commandement de capitainerie ou déjà nommés sénéchaux. 
 — Cela n’est point étonnant, dit dame Eliabel ; on se sera enfin souvenu de nos mérites et des services que nous avons rendus au royaume depuis deux cents ans. Ce nouveau roi m’a l’air de comprendre où il lui faut trouver des hommes valeureux ! Allez, mes fils ; parez-vous de votre mieux et hâtez-vous de trotter. Il y a décidément un peu de justice au Ciel, et cela nous consolera des hontes que nous a faites votre sœur. 
  Elle était mal remise de sa maladie de l’été. Elle s’alourdissait, avait perdu sa belle activité d’antan, et ne montrait plus guère son autorité qu’en tracassant sa servante. Elle avait abandonné à ses fils la direction du petit domaine, qui n’en allait guère mieux. Les deux frères se mirent donc en route, la tête pleine d’espérances ambitieuses. Le cheval de Pierre cornait si fort, en arrivant à Vincennes, qu’on pouvait bien penser que ce serait son dernier voyage. 
 — J’ai à vous entretenir de choses graves, mes jeunes sires, leur dit Bouville en les accueillant. 
  Et il leur offrit du vin aux épices et des dragées. Les deux garçons se tenaient sur le bord de leur siège, comme des nigauds de campagne, et osaient à peine approcher de leurs lèvres les hanaps d’argent. 
 — Ah ! Voici la reine qui passe, dit Bouville. Elle profite de l’éclaircie pour prendre un peu l’air. 
  Les deux frères, le cœur battant, tendirent le cou pour apercevoir, à travers les vitres verdâtres, une forme blanche, en grand manteau, qui allait à pas lents, escortée de quelques serviteurs. Puis ils se regardèrent en hochant la tête. Ils avaient vu la reine ! 
 — C’est de votre jeune sœur que je veux vous parler, reprit Bouville. Seriez-vous disposés à la reprendre ? Il vous faut d’abord savoir qu’elle a nourri l’enfant de la reine. 
  Et il leur expliqua, dans le moins de mots possible, ce qu’il était indispensable de leur apprendre. 
 — Ah ! J’ai une bonne nouvelle aussi à vous faire connaître, continua-t-il… Cet Italien qui l’a mise grosse… elle ne veut point le revoir, jamais. Elle a compris sa faute, et qu’une fille de noble sang ne peut s’abaisser à être une femme d’un Lombard, si bien tourné qu’il soit. Car il est plaisant damoiseau, il faut le reconnaître, et vif d’esprit… 
 — Mais enfin ce n’est qu’un Lombard, coupa madame de Bouville qui, cette fois, assistait à l’entretien ; un homme sans aveu ni foi, il l’a bien montré. 
  Bouville baissa la tête. « Et voilà ! Toi aussi il me faut te trahir, mon ami Guccio, mon gentil compagnon de voyage ! Ne dois-je donc finir mes jours qu’en reniant tous ceux qui m’ont marqué de l’amitié ? » pensait-il. Il se tut, laissant à sa femme le soin de conduire l’opération. Les frères étaient un peu dépités, l’aîné surtout. Ils s’étaient attendus à merveilles, et il ne s’agissait que de leur sœur. Aucun événement dans leur vie n’arriverait donc jamais que par elle ? Ils la jalousaient presque. Nourrice de roi ! Et de si hauts personnages qu’un grand chambellan s’intéressant à son sort ! Qui aurait pu imaginer cela ? Le caquet de madame de Bouville ne leur laissait guère le temps de réfléchir. 
 — Le devoir du chrétien, disait madame de Bouville, est d’aider le pécheur en son repentir. Conduisez-vous en bons gentilshommes. Qui sait si ce n’était point l’effet de la volonté divine que votre sœur se trouvât accouchée au moment qu’il fallait, sans grand bien, hélas ! puisque le petit roi est mort ; mais enfin, elle lui a porté secours. La reine Clémence, pour témoigner sa reconnaissance, ferait inscrire l’enfant de la nourrice pour un revenu de cinquante livres à prendre chaque année sur son douaire. En outre, un don de trois cents livres en or serait remis dès à présent. 
  La somme était là, dans une grosse bougette brodée. Les deux frères Cressay cachèrent mal leur émoi. C’était la fortune qui leur tombait des cieux, le moyen de faire relever le mur d’enceinte de leur manoir ébréché, la certitude d’une table fournie toute l’année, la perspective de s’acheter enfin des armures et d’équiper quelques-uns de leurs serfs en valets d’armes, afin de pouvoir paraître avec avantage aux levées de bannières ! On parlerait d’eux sur les champs de bataille. 
 — Entendez-moi bien, précisa madame de Bouville ; c’est à l’enfant que ces dons sont faits. S’il était maltraité ou qu’il lui arrivât malheur, le revenu, bien sûr, serait supprimé. Car d’être le frère de lait du roi lui confère une distinction que vous devez respecter. 
 — Certes, certes, j’approuve… Puisque Marie se repent, dit le frère barbu, mettant de l’emphase à son empressement, et puisque son pardon nous est présenté par si hautes personnes que vous, messire, madame… nous lui devons ouvrir les bras. La protection de la reine efface son péché. Et que nul désormais, noble ou vilain, ne s’avise d’en rire devant moi ; je le tranche. 
 — Et notre mère ? demanda le cadet. — Je me fais fort de la convaincre, répondit Jean. Je suis le chef de famille depuis la mort de notre père ; il ne faut pas l’oublier. 
 — Vous allez, reprit madame de Bouville, jurer sur les Évangiles de ne rien écouter ni répéter de ce que votre sœur pourrait vous dire avoir vu pendant qu’elle fut ici, car ce sont des choses de couronne qui doivent rester secrètes. D’ailleurs, elle n’a rien vu, elle a nourri et voilà tout ! Mais votre sœur a un peu d’extravagance dans la tête et se plaît à conter des fables ; elle vous l’a bien prouvé… Hugues ! Va quérir les Évangiles. 
  Le livre saint d’un côté, le sac d’or de l’autre, et la reine qui passait dans le jardin… Les frères Cressay jurèrent de taire toutes choses concernant la mort du roi Jean I er , de veiller, nourrir et protéger l’enfant qui appartenait à leur sœur, ainsi que d’interdire leur porte à l’homme qui l’avait séduite. 
 — Ah ! Nous le jurons de grand cœur ! Qu’il ne reparaisse jamais, celui-là ! s’écria l’aîné. 
  Le cadet montrait moins de conviction dans l’ingratitude. Il ne pouvait s’empêcher de penser : « Tout de même, sans Guccio…» 
 — Nous nous informerons d’ailleurs pour savoir si vous êtes attentifs à votre serment, dit madame de Bouville. 
  Elle offrit aux deux frères de les accompagner sur-le-champ au couvent des Clarisses. 
 — C’est trop de peine vous donner, madame, dit Jean de Cressay ; nous irons bien nous-mêmes. 
 — Non, non, il faut que j’y vienne. Sans mon ordre, la mère abbesse ne laissera point sortir Marie. 
  Le visage du barbu se rembrunit. Il réfléchissait. 
 — Qu’avez-vous ? demanda madame de Bouville. Voyez-vous quelque difficulté ? 
 — C’est que… je voudrais auparavant acheter une mule pour y faire monter notre sœur. 
  Alors que Marie était enceinte, il l’avait fait voyager en croupe de Neauphle à Paris ; mais maintenant qu’elle les enrichissait, il tenait à ce que son retour s’effectuât avec dignité. Et puis la mule qui servait à dame Eliabel était crevée depuis le mois précédent. 
 — Qu’à cela ne tienne, dit madame de Bouville ; nous allons vous en donner une. Hugues ! Commande donc qu’on selle une de nos mules. 
  Bouville accompagna, jusqu’au pont-levis, sa femme et les deux frères Cressay. « Je voudrais être mort, pour cesser enfin de mentir et de craindre », pensait le malheureux homme, amaigri, frissonnant, en regardant la forêt décharnée. 
  « Paris !… enfin Paris ! » se disait Guccio Baglioni en passant la porte SaintJacques. Paris était morose et froid ; le mouvement de la vie, comme toujours après les fêtes de l’an neuf, semblait s’y être arrêté, et ce janvier-là plus encore que de coutume par suite du départ de la cour. Mais le jeune voyageur qui rentrait après six mois d’absence ne voyait pas les pans de brume accrochés aux toits, ni les rares passants transis ; pour lui, la ville avait visage de soleil et d’espérance, car cet « enfin Paris ! » qu’il se répétait comme la plus heureuse chanson du monde voulait dire : « Enfin, je vais retrouver Marie ! » Guccio portait pelisson fourré et cape de pluie en laine de chameau ; à sa ceinture, il sentait peser une bourse à cul-de-vilain emplie de bonnes livres marquées au coin du pape ; il était coiffé d’un galant chapeau de feutre rouge retroussé en arrière et formant longue pointe au-dessus du front. On ne pouvait être mieux vêtu pour plaire. On ne pouvait non plus éprouver plus grand plaisir de vivre qu’il n’en ressentait. Il sauta de selle, dans la cour de la rue des Lombards, et, lançant en avant sa jambe toujours un peu raide depuis l’accident de Marseille, courut se jeter dans les bras de Tolomei. 
 — Mon cher oncle, mon bon oncle ! Avez-vous vu mon fils ? Comment estil ? Et Marie, comment a-t-elle supporté ? Que vous a-t-elle dit ? Quand m’attend-elle ? 
  Tolomei, sans un mot, lui tendit la lettre de Marie de Cressay. Guccio la lut deux fois, trois fois. Sur les mots : « Sachez que j’ai pris grande aversion pour mon péché et ne veux plus revoir jamais celui qui est cause de ma honte. Je me veux racheter de ce déshonneur… » il s’écria : 
 — Ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible ! Ce n’est pas elle qui a pu écrire cela ! 
 — Ce n’est point son écriture ? demanda Tolomei. 
 — Si. 
  Le banquier posa la main sur l’épaule de son neveu. 
 — Je t’aurais prévenu à temps, si je l’avais pu, dit-il. Mais je n’ai reçu cette lettre que le jour d’avant-hier, après être allé voir Bouville… 
  Guccio, le regard ardent et fixe, les dents serrées, ne l’écoutait pas. Il demanda l’adresse du couvent. 
 — Le faubourg Saint-Marcel ? J’y vais, dit-il. 
  Il réclama son cheval, qu’on avait à peine fini de bouchonner, retraversa la ville sans plus rien en voir, et alla sonner à la porte des Clarisses. Là, il lui fut répondu que la demoiselle de Cressay était partie de la veille, emmenée par deux gentilshommes dont l’un portait une barbe. Il eut beau brandir le sceau du pape, tempêter, faire scandale, il ne put rien obtenir de plus. 
 — L’abbesse ! Je veux voir la mère abbesse ! criait-il. 
 — Les hommes ne peuvent point pénétrer dans la clôture. On finit par le menacer d’aller chercher les sergents du guet. Hors de souffle, le teint gris, les traits changés, Guccio revint rue des Lombards. 
 — Ce sont ses frères, ses gueux de frères, qui l’ont reprise ! annonça-t-il à Tolomei. Ah ! J’ai été trop longtemps parti. La belle foi qu’elle m’avait jurée là, et qui n’a pas tenu six mois ! Les dames de noblesse, à ce qu’on nous prétend dans les romans, attendent dix ans leur chevalier qui est à la croisade. Mais un Lombard, cela ne s’attend point ! Car c’est cela, mon oncle, et rien d’autre. Relisez les termes de sa lettre ! Ce ne sont qu’insultes et mépris. On pouvait l’obliger à ne point me revoir, mais non à me gifler de la sorte au visage… Enfin, mon oncle ! Nous sommes riches de dizaines de milliers de florins ; les plus hauts barons viennent nous implorer de payer leurs dettes, le pape lui-même m’a pris pour conseil et confident pendant tout le conclave, et voilà ces crottés de campagne qui me crachent au front du haut de leur château fort qu’on jetterait bas d’une poussée d’épaule. Il suffit qu’ils paraissent, ces deux galeux, pour que leur sœur me renie. Comme on se trompe, quand on croit d’une fille qu’elle n’est pas de même sorte que ses parents ! 
  Le chagrin, chez Guccio, se tournait vite en colère et les ressentiments de l’orgueil l’aidaient à se défendre du désespoir. Il avait fini d’aimer, mais non point de souffrir. 
 — Je ne comprends point, disait Tolomei désolé. Elle paraissait si aimante, si heureuse d’être à toi… Jamais je n’aurais pensé… Je vois maintenant pourquoi Bouville semblait si gêné l’autre jour. Il savait quelque chose, sûrement. Et pourtant les lettres que j’avais reçues d’elle… Je ne comprends point. Veux-tu que j’aille revoir Bouville ? 
 — Je ne veux rien, je ne veux plus rien ! cria Guccio. Je n’ai que trop importuné les grands de la terre du soin de cette garce trompeuse. Jusqu’au pape lui-même, à qui j’ai demandé protection pour elle… Aimante dis-tu ? Elle t’a fait cajoleries quand elle se croyait repoussée par les siens et qu’elle ne voyait que nous pour recours. Nous étions bien mariés pourtant ! Car l’impatience ne lui manquait pas de se donner, mais non sans bénédiction de prêtre. Tu me disais qu’elle a passé cinq jours auprès de la reine Clémence, à servir de nourrice ! La tête a dû lui tourner de remplir un office qu’une quelconque chambrière eût pu tenir à sa place. Moi aussi j’ai été près de la reine, et je l’ai autrement aidée ! Au milieu de la tempête je l’ai sauvée… 
  Il ne reliait plus ses idées, divaguait de fureur et, à marcher dans la pièce en lançant la jambe, avait bien parcouru un quart de lieue. 
 — Peut-être si tu allais prier la reine… 
 — Ni la reine, ni personne ! Que Marie retourne à son hameau fangeux, où l’on enfonce dans le purin jusqu’aux chevilles. On lui aura sans doute trouvé un mari, un bon mari à la semblance de ses crottés de frères, quelque chevalier poilu et sentant fort, et qui lui fera d’autres enfants… Elle viendrait maintenant se traîner à mes pieds que je n’en voudrais plus, tu entends, je n’en voudrais plus ! 
 — Je crois bien que si elle entrait, tu parlerais autrement, dit doucement Tolomei. 
  Guccio pâlit, et se cacha les paupières dans le fond de sa paume. « Ma belle Marie… » Il la revoyait dans la chambre de Neauphle ; il la revoyait de tout près ; il apercevait les points d’or de ses yeux bleu sombre. Comment une pareille trahison avait-elle pu se dissimuler dans ces yeux là ! 
 — Je vais partir, mon oncle. 
 — Où cela ? Tu retournes en Avignon ? 
 — La belle figure que j’y ferais ! J’ai annoncé à tout un chacun que j’allais revenir avec mon épouse ; je l’ai parée de toutes les vertus. Le Saint-Père lui-même sera le premier à m’en demander des nouvelles… 
 — Boccace me disait l’autre jour que les Peruzzi vont sans doute affermer la recette des tailles dans la sénéchaussée de Carcassonne… 
 — Non ! Ni Carcassonne, ni Avignon. 
 — Ni Paris, bien sûr… dit tristement Tolomei. 
  Il vient à chaque homme, si égoïste qu’il ait été, un moment, vers le soir de la vie, où il se sent las de ne travailler que pour lui-même. Le banquier, après avoir attendu la présence d’une jolie nièce et d’une famille heureuse en sa demeure, voyait soudain ses propres espoirs s’effacer, et se dessiner à la place la perspective d’une longue vieillesse solitaire. 
 — Non, je veux partir, dit Guccio. Je ne veux plus rien en cette France qui s’engraisse de nous et nous méprise parce que nous sommes italiens. Qu’ai-je gagné en France, je te le demande ? Une jambe raide, quatre mois d’hôtel-Dieu, six semaines dans une église, et pour finir… ça ! J’aurais dû savoir que ce pays ne me vaudrait rien. Rappelle-toi ! Le lendemain de mon arrivée, j’ai manqué renverser dans la rue le roi Philippe le Bel. Ce n’était pas un bon présage ! Sans parler de mes traversées de mer, où j’ai failli deux fois périr, et de tout le temps passé à compter du billon aux vilains du bourg de Neauphle, parce que je m’y croyais amoureux. 
 — Tu t’es fait quand même quelques bons souvenirs, dit Tolomei. 
 — Bah ! On n’a pas besoin de souvenirs à mon âge. Je veux rentrer en ma ville de Sienne où il ne manque pas de belles filles, les plus belles du monde à ce qu’on m’affirme chaque fois que je dis que je suis siennois. Moins gueuses, en tout cas, que celles d’ici ! Mon père m’avait envoyé auprès de toi pour apprendre ; je crois que j’ai assez appris. 
  Tolomei ouvrit son œil gauche ; il y avait un peu de brume sous cette paupière-là. 
 — Tu as peut-être raison, dit-il. Le chagrin te passera plus vite quand tu seras loin. Mais ne regrette rien, Guccio. Ce n’est point un mauvais apprentissage que celui que tu as fait. Tu as vécu, couru les routes, connu les misères du petit peuple et découvert les faiblesses des grands. Tu as approché les quatre cours qui dominent l’Europe, celles de Paris, de Londres, de Naples et d’Avignon. Il n’est pas arrivé à beaucoup de gens de se trouver enfermés dans un conclave ! Tu t’es rompu aux affaires. Je te remettrai ta part ; la somme en est plaisante. L’amour t’a fait commettre quelques sottises. Tu laisses un bâtard en chemin comme chacun qui a beaucoup voyagé… Et tu n’as que vingt ans. Quand souhaites-tu partir ? 
 — Demain, oncle Spinello, demain si vous voulez bien… Mais je reviendrai ! ajouta Guccio d’un ton rageur. 
 — Eh ! je l’espère bien, mon garçon ! J’espère que tu ne vas pas laisser mourir ton vieil oncle sans le revoir ! 
 — Je reviendrai un jour, et j’enlèverai mon enfant. Car il est à moi, après tout, autant qu’aux Cressay ! Pourquoi le leur laisserais-je ? Pour qu’ils relèvent dans leur écurie, comme un chien de mauvaise race ! Je l’enlèverai, tu entends, et ce sera le châtiment de Marie. Tu sais ce qu’on dit en notre pays : vengeance de Toscan… 
  Un grand vacarme, venu du rez-de-chaussée, lui coupa la parole. La maison aux poutres de bois tremblait sur ses fondations comme si douze fardiers fussent entrés dans la cour. Les portes claquaient. L’oncle et le neveu se portèrent vers l’escalier à vis qu’emplissait déjà un bruit de charge. Une voix tonna. 
 — Banquier ! Où es-tu, banquier ? Il me faut de l’argent. 
  Et Monseigneur Robert d’Artois apparut en haut des marches. 
 — Regarde-moi bien, banquier mon ami, je sors de prison dans l’instant ! s’écria-t-il. Le croirais-tu ? Mon doux, mon mielleux, mon borgne cousin… le roi veux-je dire, puisqu’il semble qu’il le soit… s’est enfin rappelé que je croupissais en geôle où il m’avait jeté, et il me rend à l’air libre, l’aimable garçon ! 
 — Soyez le bienvenu, Monseigneur, dit Tolomei sans enthousiasme. 
  Et il se pencha au-dessus de l’escalier, doutant encore qu’un tel passage d’ouragan pût être l’œuvre d’un seul homme. Baissant la tête pour ne pas se heurter au linteau de la porte, d’Artois pénétra dans le cabinet du banquier et marcha droit vers un miroir. 
 — Holà ! Mais j’ai un visage de mort ! dit-il en se prenant les joues à pleines mains. Il faut avouer qu’on dépérirait à moins. Sept semaines, imagine-toi, à ne voir le jour que par une lucarne croisée de fers gros comme un dard d’âne ! Deux fois le jour un brouet qui ressemblait déjà à une colique avant même d’être mangé. Par bonheur, mon Lormet me faisait passer des plats de sa façon, sinon je ne vivrais plus à l’heure qu’il est. Le coucher n’était pas meilleur que la pitance. Par égard à mon sang royal, on m’avait gratifié d’un lit. J’ai dû en casser le bois pour pouvoir m’allonger les jambes ! Patience ; tout cela lui sera compté, au cher cousin. 
  En vérité, Robert n’avait pas maigri d’une once et la réclusion avait peu mordu sur sa solide nature. Si sa carnation était moins vive, en revanche ses yeux gris, couleur de silex, brillaient plus méchamment que naguère. 
 — Belle liberté dont on me gratifie ! « Vous êtes libre, Monseigneur, continua le géant imitant le capitaine du Châtelet. Mais… mais vous ne pouvez vous écarter de plus de vingt lieues de Paris ; mais la sergenterie du roi doit connaître votre demeure ; mais la capitainerie d’Evreux, si vous poussez vers vos terres, doit en être avertie. » Autrement dit : « Reste ici, Robert, à battre les rues sous l’œil du guet, ou bien va-t’en moisir à Conches. Mais pas un pied vers l’Artois, et pas un pied vers Reims ! On ne veut pas de toi au sacre, surtout pas ! Tu pourrais bien y chanter quelque psaume qui ne plairait pas à toutes les oreilles ! » 
  Et l’on a bien choisi le jour pour me relâcher. Point trop tôt, point trop tard. Toute la cour est partie ; personne au Palais, personne chez Valois… Il m’a bien abandonné, ce cousin-là ! Et me voici dans une ville morte, sans seulement un liard en bourse pour souper ce soir et trouver quelque fille sur laquelle employer mon humeur amoureuse ! Car sept semaines, vois-tu, banquier… non, tu ne peux comprendre ; cette chose-là ne doit plus guère te taquiner. Remarque, remarque, j’ai assez ribaudé en Artois pour me tenir au calme quelque temps ; et il doit se préparer là-bas bon nombre de petits valets qui ne sauront jamais qu’ils descendent de Philippe Auguste. Mais j’ai constaté une chose étrange, que les docteurs et philosophes, ces rats, devraient méditer. Pourquoi est-il un membre chez l’homme qui, plus on lui fournit de besogne, plus il en réclame ? 
  Il eut un grand rire, fit craquer une cathèdre de chêne en s’y asseyant, et soudain parut remarquer la présence de Guccio. 
 — Et vous, mon gentillet, comment vont vos amours ? demanda-t-il, ce qui signifiait, dans sa bouche, rien de plus que « bonjour ». 
 — Mes amours ! Parlons-en, Monseigneur ! répondit Guccio mécontent de cette violence plus bruyante qui interrompait la sienne. 
  Tolomei, d’une grimace, fit signe au comte d’Artois que le sujet n’était guère d’à-propos. 
 — Eh quoi ! s’écria d’Artois avec sa délicatesse coutumière ; une belle vous a quitté ? Donnez-moi vite son adresse, j’y cours ! Allons, ne prenez point cette triste face ; toutes les femmes sont des catins. 
 — Ah ! certes ; Monseigneur ; toutes ! 
 — Alors !… Ébattons-nous au moins avec des catins franches ! Banquier, il me faut de l’argent. Cent livres. Et j’emmène ton neveu souper avec moi, pour lui tirer de la tête ses idées noires. Cent livres !… Oui, je sais, je sais, je vous dois déjà beaucoup et vous vous dites que je ne vous paierai jamais ; vous avez tort. Avant peu vous verrez Robert d’Artois plus puissant que jamais. Le Philippe peut bien se faire enfoncer la couronne jusqu’au nez ; je ne tarderai pas à le décoiffer. Car je vais t’apprendre une chose, qui vaut plus de cent livres, et qui va te servir fort pour prendre garde à qui tu prêtes… Comment punit-on le régicide ? Pendaison, décollation, écartèlement ? Vous assisterez bientôt à un plaisant spectacle : ma grosse tante Mahaut, nue comme ribaude, étirée par quatre chevaux et ses vilaines tripes déroulées dans la poussière. Et son blaireau de gendre lui tiendra compagnie ! Le dommage sera qu’on ne puisse les supplicier deux fois. Car ils en ont tué deux, les scélérats. Je n’ai rien dit tant que j’étais au Châtelet, pour qu’on ne vienne pas une belle nuit me saigner comme un porc. Mais j’ai pu me faire tenir au courant. Lormet… toujours mon Lormet ; ah ! le brave homme !… Écoutez-moi. 
  Après sept semaines de mutisme forcé, le terrible bavard se rattrapait et ne reprenait son souffle que pour parler davantage. 
 — Écoutez-moi bien, poursuivit-il. Un : le roi Louis confisque à Mahaut ses possessions d’Artois, où mes partisans s’échauffent ; aussitôt Mahaut le fait empoisonner. Deux : Mahaut, pour se couvrir, pousse Philippe à la régence contre Valois qui, lui, est prêt à soutenir mon droit. Trois : Philippe fait accepter son règlement de succession qui exclut les femmes de la couronne de France, mais non de l’héritage des fiefs, vous pensez bien ! Quatre : étant confirmé régent, Philippe peut lever l’ost pour me déloger de l’Artois que je suis sur le point de regagner entièrement. Pas fol, je viens me rendre seul. Mais la reine Clémence va accoucher ; on veut avoir les mains libres ; on m’incarcère. Cinq : la reine met au monde un fils. Peccadille ! On ferme Vincennes, on cache l’enfant aux barons, on raconte qu’il n’est pas né viable, on s’acoquine avec quelque ventrière ou nourrice qu’on effraie ou qu’on soudoie, et l’on tue un deuxième roi. Après quoi, on va se faire sacrer à Reims. Voilà, mes amis, comment s’obtient une couronne. Tout cela pour ne pas me rendre mon comté. 
  Au mot de « nourrice », Tolomei et Guccio avaient échangé un bref regard d’inquiétude. 
 — Ce sont choses que tout un chacun pense, acheva d’Artois, mais que nul n’ose proclamer faute de preuves. Seulement j’ai la preuve, moi ! Je vais maintenant produire une certaine dame qui a fourni le poison. Et puis après il faudra faire un peu chanter, dans des brodequins de bois, la Béatrice d’Hirson qui a servi de maquerelle du diable en ce beau jeu. Il est temps d’y mettre fin, sinon nous allons tous y passer. 
 — Cinquante livres, Monseigneur ; je puis vous remettre cinquante livres. 
 — Avare ! 
 — C’est tout ce que je puis. 
 — Soit. Tu m’en devras donc cinquante autres. Mahaut te paiera tout cela, avec les intérêts. 
 — Guccio, dit Tolomei, viens donc m’aider à compter cinquante livres pour Monseigneur. 
 Et il se retira, avec son neveu, dans la pièce voisine. 
 — Mon oncle, murmura Guccio, croyez-vous qu’il y ait du vrai dans ce qu’il vient de dire ? 
 — Je ne sais, mon garçon, je ne sais ; mais je crois que tu as raison assurément de partir. Il n’est point bon d’être trop mêlé à cette affaire qui a mauvaise odeur. Les étranges manières de Bouville, la soudaine fuite de Marie… Sans doute on ne peut prendre au comptant toutes les agitations de ce furieux ; mais j’ai souvent remarqué qu’il ne passait pas loin de la vérité lorsqu’il s’agissait de méfaits ; il y est maître et les respire de loin. Rappelle-toi l’adultère des princesses ; c’est bien lui qui l’a fait découvrir, et il nous l’avait annoncé. Ta Marie… dit le banquier en balançant sa main grasse d’un geste de doute. Elle est peut-être moins naïve et moins franche qu’elle semblait. Il y a certainement un mystère. 
 — Après sa lettre de trahison, on peut tout croire, dit Guccio dont la pensée s’égarait dans vingt directions. 
 — Ne crois rien, ne cherche rien ; pars. C’est un bon conseil. 
  Quand Monseigneur d’Artois fut en possession des cinquante livres, il n’eut de cesse que Guccio partageât la petite fête qu’il comptait s’offrir pour célébrer sa libération. Il lui fallait un compagnon, et il se fût saoulé avec son cheval plutôt que de rester seul. Il y mettait tant d’insistance que Tolomei finit par souffler à son neveu : 
 — Va, sinon nous allons le blesser. Mais tiens ta langue. 
  Guccio termina donc sa désespérante journée dans une taverne dont le tenancier payait tribut aux officiers du guet pour qu’on le laissât faire un peu de trafic bordelier. Toutes les paroles qui se prononçaient là étaient d’ailleurs répétées à la sergenterie. Monseigneur d’Artois s’y montra dans son meilleur, insatiable au pichet, prodigieux d’appétit, braillard, ordurier, débordant de tendresse envers son jeune compagnon, et retroussant les jupes des filles pour faire reconnaître à chacun le vrai visage de sa tante Mahaut. 
  Guccio, pris d’émulation, ne résista guère au vin. L’œil brillant, les cheveux en désordre et le geste mal assuré, il criait : 
 — Moi aussi je sais des choses… Ah ! si je voulais parler… 
 — Parle, parle donc ! 
  Il restait à Guccio, dans le fond de son ivresse, une lueur de prudence. 
 — Le pape… dit-il. Ah ! j’en sais long sur le pape. 
  Soudain il se mit à pleurer comme une rivière dans les cheveux d’une ribaude qu’il gifla ensuite parce qu’il voyait en elle l’image de toute la trahison féminine. 
 — Mais je reviendrai… et je l’enlèverai ! 
 — Qui donc ? Le pape ? 
 — Non, son enfant ! 
 La soirée tournait à la confusion, les regards étaient vacillants, et les filles fournies par le bordelier n’avaient plus guère de vêtements sur la peau, quand Lormet s’approcha de Robert d’Artois pour lui dire à l’oreille : 
 — Il y a dehors un homme qui nous épie. 
 — Tue-le ! répondit négligemment le géant. 
 — Bien, Monseigneur. 
  Ainsi madame de Bouville perdit un de ses valets, qu’elle avait attaché aux pas du jeune Italien. Jamais Guccio ne saurait que Marie, par son sacrifice, lui avait probablement épargné de finir le ventre en l’air, sur les flots de la Seine. Vautré, dans une couche douteuse, sur les seins de la fille qu’il avait giflée et qui se montrait compréhensive aux chagrins de l’homme, Guccio continuait d’insulter Marie et imaginait se venger d’elle en pétrissant une chair mercenaire. 
 — Tu as raison ! Moi non plus, je n’aime pas les femmes ; c’est toutes des trompeuses, disait la ribaude dont Guccio ne se rappellerait jamais les traits. 
  Le lendemain, le chapeau enfoncé jusqu’aux yeux, les membres las, l’âme et le corps également écœurés, Guccio prenait la route d’Italie. Il emportait une coquette fortune sous forme d’une lettre de change signée de son oncle et qui représentait sa part de bénéfices sur les affaires qu’il avait traitées depuis deux ans. Le même jour, le roi Philippe V, sa femme Jeanne et la comtesse Mahaut, avec tout leur train de maison, arrivaient à Reims. 
  Les portes du manoir de Cressay s’étaient déjà refermées sur la belle Marie qui y vivrait, inconsolable, un perpétuel hiver. Le vrai roi de France allait grandir là, comme un petit bâtard. Il ferait ses premiers pas dans la cour boueuse, parmi les canards, il irait rouler dans la prairie aux iris jaunes, le long de la Mauldre, dans cette prairie, où Marie, chaque fois qu’elle y marcherait, revivrait ses brèves et tragiques amours. Elle tiendrait son serment, tous ses serments, envers Guccio comme envers le royaume, garderait son secret, tous ses secrets, jusqu’à son lit de mort. Sa confession, un jour, troublerait l’Europe.

Demain La loi des mâles 3 ème partie ch.9 ‘’ La veille du sacre’’.

Mes 100 films (201-300) 238 - Trapèze


Trapèze (1956) Carol Reed
Burt Lancaster, Tony Curtis, Gina Lollobrigida

Un ancien trapéziste, blessé lors d'une chute, accepte de remonter sur un trapèze pour enseigner à un jeune homme le triple saut.

Irréprochable,superbe,flamboyant lors de sa sortie et pour les spectateurs de ma génération il le reste. Ce film restera un monument sur le trapèze volant des années 50. La mise en scène est somptueuse. Les couleurs sont flamboyantes comme la musique et le petit hôtel de passe a du en faire rêver plus d'un ou plus d'une… Trois acteurs magnifiques auxquels il faut ajouter Katy Jurado, sublime étoile du passé, qui à la fin rapporte la canne du héros. C’est exactement la séquence insignifiante que chaque metteur en scène aimerait tourner une fois dans sa vie car elle ne peut s'oublier.




lundi 25 mars 2019

Mes 100 films (201-300) 237 - La route demée d'étoiles


La route semée d’étoiles (1944) Leo mc Carey
Bing Crosby, Barry Fitzderald

Un jeune prêtre arrive dans une paroisse des quartiers pauvres de New York. Malgre quelques frictions initiales, il parvient a charmer le vieux pasteur auquel il doit succéder.

 
La route semée d’étoiles (1944) Leo mc Carey
Bing Crosby, Barry Fitzgerald

Un jeune prêtre arrive dans une paroisse des quartiers pauvres de New York. Malgre quelques frictions initiales, il parvient a charmer le vieux pasteur auquel il doit succéder.
L'une des grandes réussites de Leo McCarey. Pour ce film, McCarey fut couvert d'Oscars (5 au total) dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur! Meilleur acteur pour Bing Crosby, Meilleur second rôle pour Barry Fitzgerald. Un classique intemporel de McCarey avec cerise sur le gâteau, l'inoubliable chanson "Swingin' on a star". C'est donc un McCarey à déguster sans modération dont la bonté atteint ici des sommets, et ce grâce à Crosby et Fitzgerald...


Petites et grandes histoires des chansons - 85 - Zorro est arrivé


Il n’y a rien à la télé, écoutez la radio

Petite histoire, petits secrets de chansons qui ont

marqué nos mémoires

Chroniques de Bertrand Dicale sur France info.

Aujourd’hui "Zorro est arrivé"



Les rois maudits - La loi des mâles - 3ème partie ch.7 - Tant de rêves écroulés




VII 
TANT DE RÊVES ÉCROULÉS ! 

Dans sa royale ascension, Philippe le Long n’avait pas seulement enjambé deux cadavres ; il laissait encore sous ses pas deux autres destins brisés, deux femmes écrasées, l’une reine et l’autre obscure. Le lendemain des obsèques du faux Jean I er à Saint-Denis, Madame Clémence de Hongrie, dont chacun s’attendait à ce qu’elle rendît l’âme, était remontée faiblement à la conscience et à la vie. Quelque remède enfin s’était montré efficace ; la fièvre et l’infection se retiraient de ce corps, comme pour laisser la place à d’autres peines. Les premières paroles que prononça la reine furent pour demander son fils, qu’elle avait à peine eu le temps d’entrevoir. Son souvenir ne lui représentait qu’un petit corps nu qu’on frictionnait à l’eau de rose et qu’on déposait dans un berceau… Lorsqu’on lui fit savoir, avec mille ménagements, qu’on ne pouvait pas le lui montrer aussitôt, elle murmura : — Il est mort, n’est-ce pas ? Je le savais. Je l’ai senti, dans ma fièvre… Cela aussi devait arriver… Elle n’eut pas la réaction foudroyante qu’on redoutait. Elle resta prostrée, mais sans larmes, avec sur le visage cette expression d’ironie tragique qu’ont certaines gens à la fin d’un incendie, devant les cendres fumantes de leur demeure. Ses lèvres s’écartèrent comme pour rire, et pendant quelques instants on la crut démente. Le malheur avait mis de l’excès à s’acharner sur elle ; il y avait des places mortes dans cette âme, et le sort pouvait y frapper à coups redoublés sans plus en tirer de souffrance. Bouville, devant elle, se voyait condamné à une mensongère mission de consolateur impuissant. Chaque mot d’amitié que lui adressait la reine le torturait de remords. « Son enfant vit, et je ne dois pas le lui dire. Quand je pense que je pourrais lui donner si grande joie !…» Vingt fois, la pitié, et même la simple honnêteté, faillirent l’emporter. Mais madame de Bouville, le sachant d’âme faible, ne le laissait jamais seul auprès de la reine. Au moins put-il se soulager à moitié en accusant Mahaut, la réelle coupable. La reine haussa les épaules. Que lui importait la main dont les forces du mal s’étaient servies pour l’atteindre ? — J’ai été pieuse, j’ai été bonne ; du moins je crois l’avoir été, disait-elle ; je me suis efforcée de suivre les ordonnances de la religion et d’amender ceux qui m’étaient chers. Je n’ai jamais souhaité peine à quiconque. Et Dieu s’est employé à me meurtrir plus qu’aucune de ses créatures… Or je vois des méchants triompher en tout. Elle ne se révoltait pas, ni ne blasphémait non plus ; elle constatait simplement une sorte de monumentale erreur. Son père et sa mère avaient été enlevés par la peste lorsqu’elle avait à peine deux ans. Tandis que toutes les princesses de sa famille, ou presque, recevaient établissement dès avant leur nubilité, elle avait attendu un parti jusqu’à l’âge de vingt-deux ans. Celui qui s’était offert, inespéré, paraissait le plus haut du monde. À ce mariage avec la France, elle était arrivée éblouie, éperdue d’un amour irréel, et pétrie de toutes les intentions du bien. Avant même d’aborder à son nouveau pays, elle avait manqué périr en mer. Au bout de quelques semaines, elle découvrait qu’elle avait épousé un assassin et succédé à une reine étranglée. Après dix mois elle restait veuve, et enceinte. Aussitôt éloignée du pouvoir, on l’avait séquestrée sous prétexte de la défendre. Elle venait pendant huit jours de se débattre aux portes du trépas pour apprendre, à peine sortie de cet enfer, que son enfant était mort, empoisonné sans doute comme son mari l’avait été. — Les gens de mon pays croient au mauvais sort. Ils ont raison. J’ai le mauvais sort, dit-elle. Je me dois interdire de plus rien entreprendre et de me fier à rien, pas même à Dieu. Amour, charité, espérance, elle avait épuisé toutes les réserves de vertus qu’elle possédait, et la foi du même coup se retirait d’elle. Elle avait subi pendant sa maladie de telles tortures, et si fort éprouvé l’impression d’agonie, que de se sentir vivante, de respirer sans peine, de s’alimenter, de poser son regard sur des murs, des meubles, des visages, lui semblait surprenant et lui procurait les seules émotions dont son âme aux trois quarts détruite fût encore capable. À mesure que se déroulait sa lente convalescence, et qu’elle retrouvait sa légendaire beauté, la reine Clémence se mit à développer des goûts de femme âgée et capricieuse. On eût dit que sous cette apparence admirable, sous ces cheveux d’or, ce visage de retable, cette poitrine noble, ces membres fuselés, qui reprenaient de jour en jour leur séduction, quarante années, d’un coup, s’étaient écoulées. Dans un corps somptueux, une vieille veuve réclamait à la vie ses dernières joies. Elle les réclamerait pendant onze ans. Frugale jusque-là, autant par religion que par indifférence, la reine montra vite d’étranges exigences pour des nourritures rares et dispendieuses. Comblée par Louis X de joyaux qu’elle avait dédaignés en les recevant, elle s’animait maintenant devant ses coffres à bijoux, se passionnait à dénombrer les pierres, à en calculer la valeur, à en apprécier la taille ou l’eau. Elle décidait soudain de modifier les montures et convoquait, pour d’interminables entretiens, ses orfèvres. Elle passait aussi de longues heures avec les lingères, faisait acheter au plus cher des étoffes d’Orient, commandait d’excessives quantités de parfums. Si, pour sortir de ses appartements, elle revêtait la blanche tenue des veuves, dans sa chambre ses familiers étaient surpris, gênés, de la voir, lovée près de la cheminée, sous des voiles d’une excessive transparence. Sa générosité de naguère ne survivait que sous la forme altérée de libéralités absurdes. Les marchands s’étaient donné le mot et savaient qu’aucun prix ne serait discuté. L’avidité gagnait le personnel. Oh ! certes, la reine Clémence était bien servie. On se disputait aux cuisines la faveur de lui apporter son plat, car pour un dessert ornementé, pour un lait de noisettes, pour une « eau d’or » récemment découverte et où le romarin et la girofle avaient macéré à suffisance dans un jus de grenade, la reine, soudain, ouvrait sa main pleine de pièces. Elle voulut bientôt entendre chanter, et que contes, lais et romans lui fussent récités par bouches agréables. Son regard refroidi ne voulait plus se poser que sur de jeunes visages. Un ménestrel bien pris de taille et de voix chaleureuse, qui l’avait distraite une heure, et dont les yeux s’étaient troublés en entrevoyant son corps sous les voiles de Chypre, recevait de quoi festoyer aux tavernes pendant tout un mois. Bouville s’alarmait de ces profusions ; mais il n’avait pu se défendre d’en être lui-même bénéficiaire. Le 1 er janvier, qui était le jour des compliments et des cadeaux bien que l’année officielle ne débutât qu’à Pâques, la reine Clémence remit à Bouville un sac brodé contenant trois cents livres d’or. L’ancien chambellan s’écria : — Non, Madame, de grâce, je ne l’ai point mérité ! Mais on ne peut refuser le présent d’une reine, même si l’on sait que cette reine se ruine [22] . Dans cette même journée du 1 er janvier, Bouville reçut la visite de messer Tolomei. Le banquier trouva l’ancien chambellan étonnamment maigri et blanchi. Bouville flottait dans ses vêtements ; ses joues s’affaissaient de chaque côté du visage ; son regard était inquiet et son attention en même temps paraissait défaillante. « Cet homme-là, pensa Tolomei, est rongé d’une maladie secrète, et je ne serais point surpris qu’il fût saisi avant peu du mal de mort. Il faut me hâter d’arranger les affaires de Guccio. » Tolomei connaissait les usages. À l’occasion de l’an neuf, il apportait une pièce d’étoffe à l’intention de madame de Bouville. — … pour la remercier, dit-il, de tout le soin qu’elle a pris de cette damoiselle qui donna un fils à mon neveu… Bouville voulut aussi refuser ce présent-là. — Mais si, mais si, insista Tolomei. Je voudrais d’ailleurs vous entretenir un peu de cette affaire. Mon neveu va rentrer d’Avignon où notre Saint-Père le pape… Tolomei se signa. — … l’a retenu jusqu’ici pour travailler aux comptes de sa cassette. Il vient chercher sa jeune épouse et son enfant… Bouville sentit tout son sang lui refluer au cœur. — Un instant, messer, un instant, dit-il ; j’ai là un messager qui m’attend et auquel je dois confier une réponse urgente. Faites-moi la grâce de patienter. Et il disparut, la pièce d’étoffe sous le bras, prendre conseil de sa femme. — Le mari revient, dit-il. — Quel mari ? demanda madame de Bouville. — Le mari de la nourrice ! — Mais elle n’est pas mariée. — Il faut croire ! Il faut croire ! Tolomei est là. Tiens, il t’a apporté ceci. — Que veut-il ? — Que la fille sorte du couvent. — Quand ? — Je ne sais encore. Bientôt. — Alors attends de savoir, et ne promets rien. Bouville reparut devant son visiteur. — Vous disiez donc, messer Tolomei ? — Je vous disais que mon neveu Guccio arrive, pour faire sortir, du couvent où vous avez eu la bonté de leur trouver refuge, sa femme et son enfant. À présent, ils n’ont plus rien à craindre. Guccio est porteur d’une recommandation du Saint-Père, et il s’établira, je crois, en Avignon, du moins pour un temps… J’aurais assez aimé pourtant les garder près de moi. Savez-vous que je n’ai pas encore vu ce petit-neveu qui m’est né ? J’étais sur les chemins, à visiter mes comptoirs, et n’ai su la nouvelle que par une lettre toute joyeuse de la jeune mère. Avant-hier, aussitôt rentré, j’ai voulu l’aller voir ; mais au couvent des Clarisses, je me suis heurté à porte de bois. — C’est que la règle est fort sévère, aux Clarisses, dit Bouville. Et puis nous avions donné, sur votre demande, consignes étroites. — Il n’est advenu nulle chose mauvaise ? — Mais… non, messer ; rien que je sache. Je vous en eusse aussitôt averti, répondit Bouville qui se sentait au gril. Quand donc votre neveu arrive-t-il ? — Je l’attends sous deux ou trois jours. Bouville le regarda d’un œil effaré. — Je vous prie une autre fois de me pardonner, dit-il, mais je me rappelle soudain que la reine m’avait envoyé quérir un objet que je ne lui ai pas porté. Je reviens, je reviens. Et il s’éclipsa de nouveau. « C’est dans la tête, à coup sûr, que la maladie le tient, pensa Tolomei. Le plaisir de s’entretenir avec un homme qui à chaque seconde s’enfuit ! Pourvu qu’il ne m’oublie pas ici, à mon tour ! » Il s’assit sur un coffre, et resta un bon moment à lustrer la fourrure qui bordait sa manche. — Me voici, dit Bouville soulevant une tenture. Vous me parliez donc de votre neveu ? Vous savez que je lui suis tout acquis. Le gentil compagnon qu’il fut dans nos voyages à Naples ! Naples… répéta-t-il en s’attendrissant ; si j’avais pu penser !… La pauvre reine, la pauvre reine… Il s’était laissé choir sur le coffre à côté de Tolomei et essuyait de ses gros doigts les larmes du souvenir. « Allons ! Voilà qu’il me pleure au nez, maintenant ! » pensa le banquier. Et à haute voix : — Je ne vous ai rien dit de tous ces nouveaux malheurs ; je devine trop combien ils vous ont affligé. J’ai fort pensé à vous… — Ah ! Tolomei, si vous pouviez savoir !… Ce fut pire que ce que vous pourriez imaginer ; le démon s’en est mêlé… On entendit une petite toux sèche derrière la tapisserie, et Bouville s’arrêta court sur la pente des confidences dangereuses. « Tiens, on nous écoute », pensa Tolomei qui se hâta de reprendre : — Enfin, en cette affliction, une consolation au moins nous est donnée ; nous avons un bon roi. — Certes, certes, nous avons un bon roi, répéta Bouville sans grande chaleur. — Je craignais, reprit le banquier en s’efforçant d’entraîner son interlocuteur un peu loin de la tapisserie suspecte, je craignais que le nouveau roi ne nous maltraitât, nous autres Lombards. Point du tout. Il paraît même qu’il a confié les recettes d’impôts, en certaines sénéchaussées, à des gens de nos compagnies… Pour mon neveu donc, qui a fort bien travaillé je dois dire, j’aimerais qu’il fût récompensé de ses peines en trouvant sa belle et son héritier installés en ma demeure. Déjà je fais préparer la chambre de ces gentils époux. On médit des jeunes gens de notre temps. On ne les croit plus capables de sincérité, ni d’amour fidèle. Ces deux-là s’aiment fort, je vous le certifie. Il suffit de lire leurs lettres. Si le mariage n’a point été fait selon toutes les règles, qu’importe ! Nous le recommencerons, et je vous demanderai même, si cela ne vous désoblige, d’y paraître en témoin. — Grand honneur, au contraire, grand honneur, messer, répondit Bouville en regardant la tenture comme s’il y cherchait une araignée. Mais il y a la famille. — Quelle famille ? — Mais oui. La famille de la nourrice. — La nourrice ? répéta Tolomei qui ne comprenait plus rien. Pour la seconde fois, la petite toux s’éleva derrière la tapisserie. Bouville changea de visage, bafouilla, bégaya. — C’est que, messer… Oui, je voulais dire… oui, je voulais vous l’apprendre tout de suite, mais… à être dérangé sans cesse, je l’avais omis. Ah ! oui, maintenant il faut que je vous le dise… Votre… la femme de votre neveu, puisqu’ils sont mariés m’assurez-vous… nous lui avons demandé… Voilà, nous étions en peine de nourrice, et de bonne grâce, de très bonne grâce, sur la prière de ma femme, elle a nourri le petit roi… le peu de temps, hélas ! qu’il a vécu. — Elle est donc venue ici ; vous l’avez fait sortir du couvent ? — Et nous l’y avons ramenée ! J’avais gêne à vous l’avouer… Mais voyezvous le temps pressait. Et tout s’est passé si vite ! — Mais, messire, n’en soyez pas honteux. Vous avez fort bien agi. Cette belle Marie ! Elle a donc nourri le pauvre petit roi ? Que voilà une surprenante nouvelle et combien honorable ! C’est pitié seulement qu’elle n’ait pas eu à donner son lait plus longtemps, dit Tolomei qui regrettait déjà tous les avantages qu’il aurait pu tirer d’une telle situation. Alors il vous est aisé de la faire sortir à nouveau ? — Eh non ! Pour la faire sortir tout à fait, il faut le consentement de la famille. Avez-vous revu sa famille ? — Jamais. Ses frères, qui avaient mené si grand tapage, ont semblé bien aise de s’en débarrasser et n’ont jamais reparu. — Où vivent-ils ? — Chez eux, à Cressay. — Cressay… Où cela se trouve-t-il donc ? — Mais près de Neauphle, où j’ai un comptoir. — Cressay… Neauphle… fort bien. — En vérité, vous êtes étrange homme, Monseigneur, si j’ose vous le dire ! s’écria Tolomei. Je vous confie une fille, je vous conte tout à son propos ; vous l’allez chercher pour nourrir l’enfant de la reine, elle vit ici huit jours, dix jours… — Cinq, précisa Bouville. — Cinq jours, reprit Tolomei, et vous ne savez pas d’où elle vient ni presque comment elle se nomme ! — Si, je sais, je savais bien, dit Bouville en rougissant. Mais par moments la tête me fuit. Il ne pouvait pas une troisième fois courir vers sa femme. Que ne venait-elle le secourir, au lieu de demeurer cachée derrière la tapisserie, pour le tancer tout à l’heure s’il commettait une sottise ! Elle avait ses raisons, sans doute. — Ce Tolomei est le seul homme que je redoute en cette affaire, avait-elle dit à Bouville. Un nez de Lombard vaut trente chiens de meute. S’il te voit seul, niais comme tu l’es, il se défiera moins, et je pourrai mieux mener le jeu ensuite. « Niais comme tu l’es… Elle a raison, je suis devenu niais, se disait Bouville. Pourtant, j’ai su parler à des rois naguère, et traiter de leurs affaires. J’ai négocié le mariage de Madame Clémence. J’ai dû m’occuper du conclave et ruser avec Duèze… » Ce fut cette pensée qui le sauva. — Votre neveu, me disiez-vous, est muni d’une lettre d’ordre du Saint-Père ? reprit-il. Eh bien ! voilà qui arrange tout. C’est à Guccio d’aller chercher sa femme, en montrant cette lettre. Ainsi nous serons tous couverts et ne pourrons avoir ni reproches ni procès. Le Saint-Père ! Que veut-on de plus… Dans deux ou trois jours, n’est-ce pas ? Souhaitons donc que tout se passe au mieux. Et grand merci de ce beau drap ; ma bonne épouse, je suis sûr, l’appréciera fort. À vous revoir, messer, et toujours votre serviteur. Il se sentait plus épuisé que s’il avait chargé en bataille. Tolomei, en quittant Vincennes, pensait : « Ou bien il me ment pour quelque raison que j’ignore, ou bien il retourne en âge d’enfance. Enfin, attendons Guccio. » Madame de Bouville, elle, n’attendit pas. Elle fit atteler sa litière et courut au faubourg Saint-Marcel. Là elle s’enferma avec Marie de Cressay. Après avoir causé la mort de son enfant, elle venait à présent exiger de Marie qu’elle renonçât à son amour. — Vous avez juré le secret sur les Évangiles, disait madame de Bouville. Mais serez-vous capable de le tenir devant cet homme ? Aurez-vous le front de vivre avec votre époux… Maintenant elle consentait à parer Guccio de cette qualité. — … en lui laissant croire qu’il est le père d’un enfant qui ne lui appartient pas ? C’est péché que de cacher si grave chose à son conjoint ! Et quand nous pourrons faire triompher la vérité et qu’on viendra chercher le roi pour le mettre au trône, que direz-vous alors ? Vous êtes trop honnête fille, et trop noble de sang, pour consentir à pareille vilenie. Toutes ces questions, Marie se les était posées cent et cent fois, en chaque heure de sa solitude. Elle ne pensait à rien d’autre ; elle en devenait folle. Et elle savait bien la réponse ! Elle savait que, dès qu’elle se retrouverait dans les bras de Guccio, la feinte et le silence lui seraient impossibles, non point « parce que c’était péché » comme disait madame de Bouville, mais parce que l’amour lui interdirait l’atrocité d’un tel mensonge. — Guccio me comprendra, Guccio m’absoudra. Il saura que cela s’est passé sans ma volonté ; il m’aidera à supporter ce fardeau. Guccio ne dira rien, Madame, je puis en jurer pour lui comme pour moi ! — On ne peut jurer que pour soi-même, mon enfant. Et un Lombard, en plus ; vous pensez comme il irait se taire ! Il en tirera usure. — Madame, vous l’insultez ! — Mais non je ne l’insulte pas, ma bonne, je connais le monde. Vous avez juré de ne pas parler, même en confession. C’est le roi de France que vous avez en garde ; et vous ne serez relevée de votre serment que quand le temps sera venu. — De grâce, Madame, reprenez le roi et délivrez-moi. — Ce n’est point moi qui vous l’ai remis, c’est la volonté de Dieu. C’est dépôt sacré que vous avez là ! Auriez-vous trahi Notre-Seigneur le Christ s’il vous avait été donné à garder pendant le massacre des Innocents ?… Cet enfant doit vivre. Il faut que mon époux vous ait tous deux sous sa surveillance, et qu’on puisse à tout instant vous joindre, et non que vous partiez en Avignon comme il en est question. — J’obtiendrai donc de Guccio que nous demeurions où vous voudrez ; je vous assure qu’il ne parlera pas. — Il ne parlera pas parce que vous ne le reverrez point ! La lutte, coupée par la tétée du petit roi, dura l’après-midi entier. Les deux femmes se battaient comme deux bêtes au fond d’un piège. Mais la petite madame de Bouville avait les dents et les griffes plus dures. — Et qu’allez-vous faire de moi, alors ? Allez-vous m’enfermer ici pour la vie ? Gémissait Marie. « Je le voudrais bien, pensait madame de Bouville. Mais l’autre va arriver, avec sa lettre du pape…» — Et si votre famille consentait à vous reprendre ? proposa-t-elle. Messire Hugues, je crois, pourrait parvenir à décider vos frères. Rentrer à Cressay, entre des parents hostiles, accompagnée d’un enfant qui serait considéré comme celui du péché alors que, de tous les enfants de France, il était le plus digne d’honneur… Renoncer à tout, se taire, vieillir, en n’ayant plus rien à faire qu’à contempler la monstrueuse fatalité, le désespérant gâchis d’un amour que rien n’aurait dû altérer. Tant de rêves écroulés ! Marie se cabra ; elle retrouva la force qui l’avait poussée, contre les lois et contre sa famille, à se donner à l’homme qu’elle avait choisi. Brusquement elle refusa. — Je reverrai Guccio, je lui appartiendrai, je vivrai avec lui ! s’écria-t-elle. Madame de Bouville frappa à petits coups, lentement, le bras de son siège. — Vous ne reverrez point ce Guccio, répondit-elle, parce que s’il approchait de ce couvent, ou de tout autre lieu clos où nous pourrions vous enfermer, et que vous lui parliez une minute, ce serait pour lui la dernière. Mon époux, vous le savez, est un homme énergique et redoutable s’il s’agit de la sauvegarde du roi. Si vous tenez trop à revoir cet homme, vous pourrez le contempler, mais avec une miséricorde entre les deux épaules. Marie s’affaissa un peu sur elle-même. — C’est assez de l’enfant, murmura-t-elle, pour ne point aussi tuer le père. — Il ne tient qu’à vous, dit madame de Bouville. — Je ne pensais pas qu’à la cour de France on fût si peu marchand de la mort des gens. Voilà la belle cour que le royaume respecte. Il me faut bien vous dire, Madame, que je vous hais. — Vous êtes injuste, Marie. Ma tâche est lourde et je vous défends contre vous-même. Vous allez écrire ce que je vous dicterai. Vaincue, désemparée, les tempes en feu et le regard obscurci par les pleurs, Marie traça péniblement des phrases qu’elle n’aurait jamais cru pouvoir écrire. La lettre devait être portée chez Tolomei, afin qu’il la remît à son neveu. Marie déclarait éprouver grande honte et horreur pour le péché qu’elle avait commis ; elle voulait se consacrer à l’enfant qui en était le fruit, ne plus retomber dans les errements de la chair, et mépriser celui qui l’y avait poussée. Elle faisait interdiction à Guccio de jamais chercher à la revoir, où qu’elle se trouvât. Elle voulut au moins mettre en terminant : « Je vous jure de n’avoir jamais d’autre homme en ma vie que vous, ni d’engager à quiconque ma foi. » Madame de Bouville refusa. — Il ne doit point supposer que vous l’aimez encore. Allons, signez, et donnez-moi cette lettre. Marie ne vit même pas la petite femme partir. « Il me haïra, il me méprisera, et il ne saura jamais que c’était pour le sauver ! » pensa-t-elle en entendant battre la porte du couvent.

Demain ‘’la loi des mâles’’ 3ème partie ch.8 ‘’Départs’’

dimanche 24 mars 2019

Petites et grandes histoires des chansons - 84 - Les canona de Navarone

Il n’y a rien à la télé, écoutez la radio

Petite histoire, petits secrets de chansons qui ont

marqué nos mémoires

Chroniques de Bertrand Dicale sur France info.

Aujourd’hui "Les canons de Navarone"


Mes 100 films (201-300) 236 - Yossi & Jagger


Yossi & Jagger (2005) Ethan Fox
Ohad Knoller, Yehuda Levi

Yossi et Jagger sont officiers dans l'armée israélienne. Ils sont également amoureux l'un de l'autre. Leur rapport caché complique les choses à la base militaire où ils officient.

Salué en Israël et récompensé à travers le monde, ce court récit frappe par sa liberté de ton et sa facture rudimentaire. Tourné en numérique et en quasi huis-clos, ce chant d'amour est pulvérisé par les désastres de la guerre.
Filmé sur le vif dans des conditions éprouvantes, sans le soutien de l'armée israélienne, Yossi et Jagger est un petit film, court dans sa durée (à peine une heure) et minuscule par son budget étriqué, qui va à l'essentiel. Une ode à la paix.
C'est touchant, triste et bouleversant. Yossi & Jagger délivre un beau message contre l'homophobie dans l'armée. Un film courageux et utile.