mercredi 23 janvier 2019

Les poisons de la couronne - 3ème partie - ch 8 En l'absence du roi


VIII
EN L’ABSENCE DU ROI
  Le roi se trouvait à la chasse au faucon, un des derniers jours de mai, lorsqu’on vint annoncer à la reine Clémence la comtesse de Poitiers. Les deux belles-sœurs se voyaient assez souvent, et Jeanne ne manquait jamais de témoigner à Clémence la reconnaissance qu’elle lui devait pour avoir obtenu sa grâce. Clémence, de son côté, se sentait liée à la comtesse de Poitiers par cette tendresse que l’on ressent si volontiers envers les gens auxquels on a fait du bien. Si la reine avait éprouvé un peu de jalousie, ou plus exactement le sentiment d’une injustice du destin, lorsqu’elle avait appris que Jeanne était enceinte, ce mouvement d’âme s’était vite dissipé quand elle-même s’était trouvée dans un semblable état. Mieux encore, leur grossesse paraissait avoir rapproché les deux belles-sœurs. Elles s’entretenaient longuement de leur santé, du régime qu’elles observaient, des soins à prendre, et Jeanne qui, avant sa réclusion, avait donné le jour à trois filles, faisait profiter Clémence de son expérience. On admirait l’élégance avec laquelle, à sept mois passés, Madame de Poitiers portait son fardeau. Elle entra chez la reine la tête haute, le pied sûr, le visage frais, harmonieuse en son allure comme elle l’était toujours ; sa robe s’épanouissait autour d’elle. La reine se leva pour l’accueillir, mais le sourire qu’elle avait aux lèvres s’effaça lorsqu’elle s’aperçut que Jeanne de Poitiers n’était pas seule ; à sa suite marchait la comtesse d’Artois. 
  - Madame ma sœur, dit Jeanne, je voulais vous demander de montrer à ma mère ces tapis de beau tissu dont vous avez tendu et partagé nouvellement votre chambre. 
  - En effet, dit Mahaut, ma fille me les a tant vantés que j’ai conçu l’envie de les admirer à mon tour. Vous savez que je suis assez connaisseuse en ce genre d’ouvrage. 
  Clémence était perplexe. Il lui déplaisait d’enfreindre les décisions de son époux qui avait défendu à Mahaut d’Artois de reparaître à la cour ; mais d’autre part il lui semblait peu habile de renvoyer la redoutable comtesse, maintenant qu’elle était arrivée jusque-là, en se faisant un bouclier du ventre de sa fille. « Sa visite doit avoir quelque sérieux motif, pensa Clémence. Peut-être est-elle venue à composition et cherche-t-elle moyen de rentrer en grâce sans trop de peine pour son orgueil. Voir mes tapis n’est sûrement qu’une occasion. » 
  Elle feignit donc de croire au prétexte et conduisit les deux visiteuses dans sa chambre dont l’aménagement venait d’être transformé. Les tapisseries servaient non seulement à décorer les murs, mais étaient également pendues depuis le plafond de manière à cloisonner la vaste pièce en petites chambres plus intimes, plus aisées à chauffer, et qui permettaient mieux aux souverains de s’isoler de leur entourage. C’était un peu comme si des princes nomades avaient dressé leurs tentes à l’intérieur de l’édifice. La suite de tapisseries que possédait Clémence représentait des scènes de chasse en des paysages exotiques où une quantité de lions, tigres et autres animaux sauvages bondissaient, couraient sous des orangers, et où des oiseaux aux plumages étranges s’ébattaient parmi les fleurs. Les chasseurs et leurs armes n’apparaissaient que dans le fond des tableaux, à demi cachés par le feuillage, comme si l’artiste avait eu honte de montrer l’homme en ses instincts de carnage. 
  - Ah ! les belles choses, s’écria Mahaut, et comme on a plaisir à voir drap de haute lisse si bien ouvré.      
  Elle s’approcha, palpa le tissu, le caressa. 
  - Regardez, Jeanne, reprit-elle, comme le grain est uni et moelleux, et voyez le joli contraste entre ce fond ramagé, ces fleurettes piquées d’indigo, et le beau rouge de kermès dont sont faites les plumes de ces papegais. C’est grand art, vraiment, dans le maniement des laines !  
  Clémence l’observait avec un peu d’étonnement. Les yeux gris de la comtesse Mahaut brillaient de joie ; sa main se faisait douce. La tête un peu penchée, elle s’attardait à contempler la délicatesse des contours, l’opposition des teintes. Cette étrange femme, solide comme un guerrier, rusée comme un chanoine, indomptable en ses appétits comme en ses haines, s’abandonnait, soudain désarmée, à l’enchantement d’un tapis de haute lisse. Et, de fait, elle était certainement, à travers tout le royaume, le meilleur expert qu’on pût trouver. 
  - C’est bon choix que celui-là, ma cousine, reprit-elle, et je vous en complimente. Cette étoffe donnerait à la plus laide muraille un air de fête. C’est la manière d’Arras, et pourtant les laines chantent avec plus d’ardeur sur la trame. Les gens sont bien habiles qui vous ont ouvré cela. 
  - Ce sont des haute-lissiers qui travaillent dans mon pays, expliqua Clémence ; mais je dois vous confesser qu’ils viennent du vôtre, les maîtres d’œuvre tout au moins. Ma grand-mère, qui m’a fait envoyer ces tapis à images pour remplacer mes cadeaux gâchés en mer, m’a envoyé aussi les lissiers. Je les ai installés près d’ici, pour un temps, où ils vont continuer de tisser pour moi et pour la cour. Et s’il vous plaît de les employer, ou bien s’il plaît à Jeanne, vous pouvez bien en disposer. Vous leur commandez le dessin de votre choix, et ils font avec leurs doigts et leurs broches l’image telle que vous la voyez.
    - Eh bien ! c’est chose dite, ma cousine, j’accepte de bon cœur, déclara Mahaut. J’ai grand désir d’orner un peu ma demeure, où je m’ennuie… et puisque messire de Conflans gouverne mes lissiers d’Arras, le roi me pardonnera bien de placer un peu vos lissiers de Naples sous ma main. 
  Clémence accueillit la pointe comme elle avait été dite, avec un demi-sourire. Entre elle et la comtesse d’Artois venait de se glisser cette complicité que fait naître un goût partagé pour le luxe et les œuvres de l’art humain. Tandis que la reine continuait à montrer à Jeanne les tapisseries des murs, Mahaut se dirigea vers celles qui isolaient le lit royal, auprès duquel elle avait vu une coupe pleine de dragées. 
  - Le roi s’est-il entouré, lui aussi, de tapis à images ? demanda-t-elle à Clémence. 
  - Non, Louis n’a pas encore de tentures dans sa chambre. Il faut dire qu’il y dort bien peu. -
  - Cela prouve qu’il goûte fort votre compagnie, ma cousine, répliqua Mahaut d’un ton gaillard. D’ailleurs, quel homme n’apprécierait pas créature si bellement faite ! 
  - J’avais craint, reprit Clémence avec l’impudeur tranquille des âmes pures, que Louis n’allât s’écarter de moi parce que j’étais grosse. Eh bien ! nullement. Et nous dormons fort chrétiennement ! 
  - J’en suis aise, vraiment bien aise, dit Mahaut. Il continue de dormir avec vous ! Le bon époux que vous avez là. Le mien, que Dieu garde, n’en faisait pas autant. 
  Elle était arrivée à côté de la table de chevet. 
  - Puis-je… ma cousine ? demanda-t-elle en désignant la coupe. Savez-vous que vous m’avez donné le goût des dragées ? 
  En dépit des maux de dents dont elle souffrait toujours, elle prit une dragée et la croqua stoïquement. 
  - Oh ! celle-ci était faite d’une amande amère, j’en prends une autre. 
  Tournant le dos à la reine et à Jeanne de Poitiers, qui se tenaient à moins de cinq pas, Mahaut sortit de son aumônière une dragée fabriquée chez elle et la glissa dans la coupe. « Rien ne ressemble à une dragée comme une autre dragée, se dit-elle, et s’il trouve celle-ci un peu âcre à la langue, il pensera que c’est l’amertume de l’amande. » 
  Elle revint vers les deux femmes. 
  - Allons, Jeanne, reprit-elle, dites maintenant à Madame votre belle-sœur ce que vous avez sur le cœur, et que vous vouliez tant lui faire savoir. 
  - En vérité, ma sœur, dit Jeanne un peu hésitante, je voulais vous confier ma peine. 
  « Nous y sommes donc, pensa Clémence, je vais savoir pourquoi elles sont venues. » 
  - Voici que mon époux est fort loin, continua Jeanne, et cette absence m’inquiète l’âme. Ne pourriez-vous obtenir du roi que Philippe revînt pour le moment de mes couches ? C’est un temps où l’on n’aime guère savoir son mari éloigné. C’est faiblesse, peut-être ; mais on se sent comme protégée, et l’on craint moins les douleurs si le père est proche. Vous connaîtrez bientôt ce sentiment, ma sœur. 
  Mahaut s’était gardée de mettre Jeanne dans la confidence de son entreprise, mais elle se servait de sa fille pour en réaliser les préparatifs. « Si le coup réussit, avait-elle imaginé, il conviendrait que Philippe fût à Paris au plus tôt afin d’y saisir la régence. » 
  La requête de Jeanne était des mieux faites pour émouvoir Clémence. Celle-ci, qui avait craint qu’on ne lui parlât de l’Artois, se sentit presque soulagée dès lors qu’il ne s’agissait que d’un appel à sa bonté. Elle promit de s’employer à ce que le souhait de Jeanne fût exaucé. Jeanne lui baisa les mains, et Mahaut l’imita en s’écriant : 
  - Ah ! que vous êtes bonne dame ! Je disais bien à Jeanne qu’il n’y avait de recours qu’auprès de vous !    
  En sortant de Vincennes pour regagner Conflans, Mahaut pensait : « Voilà qui est fait… Maintenant, il nous faut attendre. Quand la mangera-t-il ? Ce soir peut-être, ou bien dans trois jours. À moins que Clémence… Elle n’est point friande de sucre ; mais pourvu qu’elle n’aille pas, par une envie de femme grosse, croquer justement celle-là ! Bah ! Ce serait tout de même atteindre Louis, en lui ôtant du coup sa femme et son enfant… Il se peut aussi que le valet de la chambre renouvelle les dragées avant qu’elles soient épuisées. Alors le travail serait à refaire… » -
   - Vous êtes bien silencieuse, ma mère, s’étonna Jeanne. Cette entrevue s’est fort aimablement passée. En avez-vous quelque déplaisir ? 
  - Nullement, ma fille, nullement, répondit Mahaut. C’est une utile démarche que nous avons accomplie là.
Demain 3ème partie ch 9 Le moine est mort

mardi 22 janvier 2019

Les poisons de la couronne - 3ème partie - ch 7 Je place l'Artois sous ma main




VII
« JE PLACE L’ARTOIS SOUS MA MAIN ! »
  Le lendemain, Philippe de Poitiers fit visite à sa belle-mère afin de lui annoncer son proche départ. Mahaut d’Artois résidait alors en son château neuf de Conflans, ainsi nommé parce que situé exactement au confluent de la Seine et de la Marne, à Charenton ; les aménagements et la décoration n’en étaient pas terminés. Béatrice d’Hirson assistait à l’entretien. Lorsque le comte de Poitiers raconta l’interrogatoire du Templier, la même pensée vint aux deux femmes ; elles échangèrent un bref regard. Le personnage employé par le cardinal Caëtani offrait de bien frappantes similitudes avec le faux fabricant de cierges qui les avait aidées, deux ans plus tôt, à empoisonner Guillaume de Nogaret. « Il serait bien étonnant qu’il y eût deux anciens Templiers du même nom, et tous deux versés en sorcellerie. La mort de Nogaret lui était une bonne introduction auprès du neveu de Boniface. Il est allé se faire payer de ce côté-là ! Oh ! méchante affaire…» se disait Mahaut. 
  - Comment s’est-il présenté, cet Evrard… pour la figure ? demanda-t-elle à Philippe. 
  - Maigre, noir, l’air un peu fou, et un pied boiteux.     
  Mahaut observait Béatrice ; celle-ci fit un signe affirmatif, avec les paupières. La comtesse d’Artois sentit le malheur la saisir aux épaules. On allait certainement questionner davantage Evrard, avec de bons instruments à explorer la mémoire. Et si jamais il parlait… Non qu’on regrettât beaucoup Nogaret dans l’entourage de Louis X ; mais on serait trop content de se servir de ce meurtre pour lui intenter procès, à  elle. Quel parti Robert en saurait tirer ! Or il y avait tout à craindre qu’Evrard parlât, si même ce n’était déjà fait… Mahaut échafaudait des plans. « Faire occire un prisonnier dans le fond d’une prison royale n’est pas chose aisée… Qui va m’aider là-dedans, s’il est encore temps ? Philippe, il n’y a que Philippe ; il faut que je lui avoue. Mais comment va-t-il prendre cela ? Qu’il refuse de me soutenir, et c’est ma fin…» 
  - L’a-t-on tourmenté ? demanda-t-elle. Béatrice, elle aussi, avait la gorge sèche. 
  - On n’a pas eu le temps… répondit Poitiers qui s’était baissé pour remettre en place sa boucle de soulier ; mais… 
  « Dieu soit loué, pensa Mahaut, rien n’est perdu. Allons, jetons-nous à l’eau ! » 
  - Mon fils… dit-elle. 
  - … mais c’est grand dommage, continua Poitiers toujours penché, car maintenant nous ne saurons rien de plus. Evrard s’est pendu cette nuit dans sa geôle du Petit-Châtelet. La peur, sans doute, d’être de nouveau mis à la gêne. 
  Il entendit deux profonds soupirs ; il se releva, un peu surpris que les deux femmes marquassent tant de compassion pour le sort d’un inconnu, et de si basse espèce. 
  - Vous alliez me dire quelque chose, ma mère, et je vous ai interrompue… 
  Mahaut instinctivement touchait, à travers sa robe, la relique qu’elle portait sur la poitrine. 
  - Je voulais vous dire… Que voulais-je vous dire, au fait ?… Ah ! oui. Je voulais vous parler de ma fille Jeanne. Voyons… l’emmenez-vous en votre voyage ?    
  Elle avait retrouvé ses esprits, et son ton naturel. Mais, Seigneur, quelle alerte ! 
  - Non, ma mère, son état me paraît l’interdire, répondit Philippe, et moi aussi je souhaite vous entretenir d’elle. Elle est à trois mois d’accoucher, et il serait imprudent de l’aventurer sur de mauvaises routes. J’aurai fort à me déplacer…            
  Béatrice d’Hirson, pendant ce temps, voguait dans le monde des souvenirs. Elle revoyait l’arrière-boutique de la rue des Bourdonnais ; elle respirait le parfum de cire, de suif et de chandelle ; elle se rappelait le contact des dures mains d’Evrard sur sa peau, et cette impression étrange qu’elle avait eue de s’unir au diable. Et voilà que le diable s’était pendu… 
  - Pourquoi souriez-vous, Béatrice ? lui demanda le comte de Poitiers. 
  - Pour rien, Monseigneur… sinon parce que j’ai toujours plaisance à vous voir et à vous écouter.
    - En mon absence, ma mère, reprit Philippe, j’aimerais que Jeanne vécût ici, auprès de vous. Vous pourrez l’entourer des soins qu’il faut, et serez mieux à même de la protéger. Pour tout dire, je me méfie assez des entreprises de notre cousin Robert, qui, lorsqu’il ne peut venir à bout des hommes, s’attaque aux femmes. 
  - Ce qui signifie, mon fils, que vous me rangez parmi les hommes. Si c’est un compliment, il ne me déplaît point. 
  - En vérité, c’est un compliment, dit Philippe. ŕ Serez-vous toutefois de retour pour la délivrance de Jeanne ? 
  - Je le souhaite fort, mais ne puis vous l’assurer Ce conclave est si finement embrouillé que je n’en pourrai dénouer les fils sans patience. 
  - Ah ! Il m’inquiète que vous soyez éloigné pour un si long temps, Philippe, car mes ennemis vont sûrement en faire leur profit quant à l’Artois. 
  - Eh bien ! Prétextez de mon absence pour ne céder rien, ce sera le plus sage, dit Philippe en prenant congé. 
  Quelques jours plus tard, le comte de Poitiers partit pour le Midi, et Jeanne vint s’installer à Conflans. Ainsi que Mahaut l’avait prévu, la situation en Artois empira presque aussitôt. Le printemps incitait les alliés à sortir de leurs châteaux Sachant la comtesse isolée et tenue en quasi-disgrâce, ils avaient décidé d’administrer directement la province et le faisaient très mal. Mais l’état d’anarchie leur plaisait assez, et il était à redouter que leur exemple ne fût suivi dans les comtés voisins. 
  Louis X, qui avait regagné le séjour de Vincennes, résolut d’en finir une bonne fois. Il y était encouragé par son trésorier, car les impôts d’Artois ne rentraient plus du tout. Mahaut avait beau jeu de dire qu’on l’avait mise dans l’incapacité de percevoir  les tailles, et les barons opposaient la même réponse C’était le seul point sur lequel les adversaires fussent d’accord. 
  - Je ne veux plus de grands Conseils, ni de tractations par envoyés parlementaires, ou chacun ment à chacun et ou rien n’avance, avait déclaré Louis X. Cette fois, je vais procéder par entretien direct, et amener la comtesse Mahaut à me céder.     
  Le Hutin, durant ces semaines-là, donnait les signes de la meilleure santé. Il n’éprouva que fort peu les malaises, flux de toux et maux de ventre auxquels il était sujet, les jeûnes pieux imposés par Clémence lui avaient certainement été salutaires. Il en conclut que l’envoûtement pratiqué contre lui était resté inopérant. Néanmoins, par précaution, il communiait plusieurs fois la semaine. Également, il entourait la grossesse de la reine non seulement des sages-femmes les plus réputées du royaume, mais aussi des saints les plus compétents du paradis : saint Léon, saint Norbert, sainte Colette, sainte Julienne, saint Druon, sainte Marguerite et sainte Félicité, cette dernière parce qu’elle n’eut que des enfants mâles. Chaque jour arrivaient de nouvelles reliques, tibias et prémolaires s’accumulaient dans la chapelle royale. La perspective d’une progéniture dont il était certain qu’elle fût sienne avait parachevé la transformation du roi, et fait de lui un homme moyen, presque normal. 
  Il était apparemment calme, courtois, détendu, le jour où il convoqua la comtesse Mahaut. De Charenton à Vincennes, la distance était courte. Pour conférer à l’entretien un caractère d’intimité familiale, Louis reçut Mahaut dans l’appartement de Clémence. Celle-ci brodait. Louis parla d’un ton conciliant. 
  - Scellez pour la forme l’arbitrage que j’ai rendu, ma cousine, puisqu’il semble que nous ne puissions obtenir la paix qu’à ce prix. Et puis nous verrons ! Ces coutumes de Saint Louis, après tout, ne sont pas si bien définies, et vous aurez toujours moyen de reprendre d’une main ce que vous aurez feint de donner de l’autre. Imitez ce que j’ai fait moi-même avec les Champenois, quand le comte de Champagne et le sire de Saint-Phalle sont venus me réclamer leur charte. J’ai fait ajouter : « fors les cas qui d’ancienne coutume appartiennent au souverain prince et à nul autre ». Aussi, maintenant, quand un cas apparaît comme litigieux, il relève toujours de la souveraineté royale. 
  En même temps, il poussait vers la comtesse, d’un geste amical, la coupe où, tout en parlant, il puisait des dragées. Mahaut s’abstint de rappeler que l’ingénieuse formule dont Louis à présent s’enorgueillissait était due à Enguerrand de Marigny. 
  - Voyez-vous, Sire mon cousin, le fait ne se présente pas de même pour moi, répondit-elle, car je ne suis point souverain prince. 
  - Qu’importe, puisque j’exerce la souveraineté au-dessus de vous ! S’il y a différend, il sera porté devant moi, et je le trancherai en votre faveur.          
  Mahaut prit une poignée de dragées dans la coupe. 
  - Fort bonnes, fort bonnes… dit-elle la bouche pleine, s’efforçant de gagner du temps. Je ne suis pas bien gourmande de sucreries, mais je dois dire qu’elles sont fort bonnes. 
  - Ma bien-aimée Clémence sait que j’aime en grignoter à toute heure, et elle veille à ce que sa chambre en soit pourvue, dit Louis en se tournant vers la reine de l’air d’un époux qui veut marquer qu’il est comblé. 
  Clémence leva les yeux de dessus son métier à broder, et rendit à Louis son sourire. 
  - Alors, ma cousine, reprit-il, vous allez sceller ?      
  Mahaut acheva de broyer une amande enrobée de sucre. 
  - Eh bien ! non, Sire mon cousin, je ne puis sceller. Car aujourd’hui nous avons en vous un fort bon roi et je ne doute pas que vous agissiez selon les sentiments que vous me dites. Mais vous ne durerez pas toujours, et moi moins longtemps encore. Il peut venir après vous… le plus tard possible, Dieu le veuille !… des rois qui ne jugeront pas la même équité. Je suis forcée de penser à mes héritiers et ne puis les mettre à discrétion du pouvoir royal pour plus que nous ne lui devons. 
  Si nuancée qu’en fût la forme, le refus n’était pas moins catégorique. Louis, qui avait affirmé qu’il viendrait à bout de la comtesse par sa diplomatie personnelle bien mieux que par grandes audiences publiques, perdit rapidement patience ; sa vanité était en jeu. Il commença d’arpenter la chambre, éleva le ton, frappa sur un meuble ; mais, rencontrant le regard de Clémence, il s’arrêta, rougit, et s’efforça de reprendre un maintien royal. Au jeu des arguments, Mahaut était plus forte que lui. 
  - Mettez-vous à ma place, mon cousin, disait-elle. Vous allez avoir un héritier ; supporteriez-vous de lui transmettre un pouvoir diminué ? 
  - Eh bien ! justement, Madame, je ne lui laisserai pas un pouvoir diminué, ni le souvenir qu’il eut un père faible. À la parfin, c’est trop me tenir tête. Et puisque vous vous obstinez à m’affronter, je place l’Artois sous ma main. C’est dit. Et vous pouvez retrousser vos manches de robe, vous ne me faites point peur. Désormais, votre comté sera gouverné en mon nom, par un de mes seigneurs que je vais y nommer. Quant à vous, vous n’aurez plus droit de vous écarter que de deux lieues des séjours que je vous ai assignés. Et ne vous présentez plus devant moi, car je n’aurai point plaisir à vous voir. 
  Le coup était de taille et Mahaut ne s’y attendait pas. Décidément, le Hutin avait bien changé. Les malheurs surviennent en série. Si brusquement congédiée, Mahaut, sortant de l’appartement de la reine, tenait encore une dragée. Elle la mit machinalement en bouche et y mordit avec tant de violence qu’elle se fendit une dent. Pendant une semaine, Mahaut fut à Conflans comme un tigre en cage. De son grand pas masculin, elle allait des appartements d’habitation, qui dominaient la Seine, à la cour principale, entourée de galeries d’où, par-dessus les frondaisons du bois de Vincennes, on pouvait apercevoir les étendards du manoir royal. 
  Sa rage ne connut plus de bornes lorsque, le 15 mai, Louis X, mettant à exécution ses projets, nomma gouverneur de l’Artois le maréchal de Champagne, Hugues de Conflans. Mahaut vit, dans le choix de ce gouverneur, une volonté de dérision et comme un suprême outrage. 
  - Conflans ! Conflans ! répétait-elle, on m’enferme à Conflans, et l’on nomme Conflans pour me voler mon bien. 
  En même temps, sa dent cassée la faisait cruellement souffrir ; un abcès s’était formé. Sans cesse, Mahaut tordait la langue, ne pouvant se retenir d’aviver le mal. Elle déchargeait sa colère sur son entourage ; elle avait giflé, pendant un office, maître Renier, chantre de sa chapelle, pour une défaillance de voix. Jeannot le Follet, son nain, se cachait dans les encoignures du plus loin qu’il l’apercevait. Elle s’emportait contre Thierry d’Hirson qu’elle accusait, lui et son abusive famille, d’être la cause de tous les ennuis ; elle reprochait même à sa fille Jeanne de n’avoir pas su retenir son mari de courir au conclave. 
  - Que nous importe un pape, criait-elle, lorsqu’on est en train de nous dépouiller ! Ce n’est pas le pape qui nous rendra l’Artois. 
  Un matin elle apostropha Béatrice. 
  - Et toi, tu ne peux rien faire, non ? N’es-tu donc bonne qu’à me prendre mon argent, t’affubler de robes et tourner de la croupe devant le premier chien coiffé ? As-tu décidé de ne m’être d’aucune ressource ? 
  - Comment, Madame… Les clous de girofle que je vous ai portés ne vous ont-ils point apaisé la douleur ? 
  - Il s’agit bien de ma dent ! J’en ai une plus grosse à arracher, et tu en sais le nom. Ah ! quand il est question de philtres d’amour, tu t’agites, tu te donnes de la peine, tu découvres des magiciennes ! Mais s’il me faut un vrai service… 
  - Vous oubliez, Madame… Vous oubliez bien vite comment j’ai fait enfumer messire de Nogaret… et ce que j’ai risqué pour vous. 
  - Je n’oublie pas, je n’oublie pas. Mais Nogaret aujourd’hui me semble petit gibier… 
  Si Mahaut ne reculait guère devant l’idée du crime, il lui déplaisait d’avoir à l’exprimer précisément. Béatrice, qui la connaissait bien, mettait quelque perfidie à l’y obliger. La regardant à travers ses longs cils noirs, la demoiselle de parage de sa voix lente, vaguement ironique, et qui traînait sur la fin des mots, répondit : 
  - Vraiment, Madame ?… Est-ce si haute mort que vous souhaitez ? 
  - Et à quoi crois-tu donc que je pense depuis une semaine, double sotte ? Que veux-tu qu’il me reste à faire, sinon que de prier Dieu, de l’aube au soir et du soir au matin, pour que Louis se rompe le col en tombant de cheval ou qu’il s’étouffe la gorge avec une noix sèche ? 
  - Il est peut-être de plus rapides moyens, Madame… 
  - Va donc me les trouver, tu seras bien habile ! Oh ! de toute manière, ce roi n’est pas destiné à faire de vieux os ; il n’est que de l’entendre tousser pour s’en convaincre. Mais c’est maintenant qu’il me conviendrait qu’il crevât… Je ne serai en paix que lorsque je l’aurai conduit à Saint-Denis. 
  - Car ainsi, Monseigneur de Poitiers deviendrait peut-être régent du royaume… et il vous rendrait l’Artois… 
  - Et voilà ! Ma petite Béatrice, tu me comprends à merveille ; mais tu comprends aussi que ce n’est point une entreprise aisée. Ah ! celui qui me fournirait une bonne recette de délivrance, je ne lui marchanderais pas l’or, je te l’assure. 
  - La dame de Fériennes connaît de ces recettes… 
  - Par magie, cire fondue et formules de conjuration ? Louis a été envoûté déjà, à ce qu’il paraît, et regarde-le ! Il ne s’est jamais mieux porté que ce printemps. À croire qu’il a partie liée avec le diable. 
  - S’il a partie liée avec le diable, il n’y a peut-être pas grand péché à l’envoyer en enfer… par nourriture convenablement préparée. 
  - Et comment t’y prendras-tu ? Tu vas aller lui dire : « Voici une belle tarte aux groseilles que votre cousine Mahaut, qui vous aime tant, vous envoie. » Et il va y mordre les yeux fermés… Sache que depuis cet hiver, par quelque soudaine peur qu’il a prise, il fait goûter trois fois les mets qui lui sont servis, et que deux écuyers en armes accompagnent son plat depuis le four jusqu’à la table. Ah ! c’est qu’il est craintif autant que méchant. 
  Béatrice regardait en l’air, et se caressait le cou, du bout des doigts. 
  - Il communie souvent, m’a-t-on dit… et l’hostie s’avale de confiance…  
  - C’est chose qui vient trop facilement à l’esprit pour qu’on ne s’en défie pas. Le chapelain lui-même est surveillé ; Mathieu de Trye garde constamment sur lui la clef du tabernacle, dans son aumônière. Est-ce là que tu l’iras prendre ? 
  - Bah ! on ne sait, dit Béatrice en souriant. L’aumônière se porte sous la ceinture… Mais c’est quand même un moyen hasardeux. 
  - Si nous frappons, mon enfant, ce doit être à coup sûr, et sans que nul puisse jamais savoir d’où il vient… 
  Elles demeurèrent un moment silencieuses. 
  - Vous vous êtes plainte, l’autre jour, dit Béatrice, de ce que les cerfs infestaient vos bois, et mangeaient vos jeunes arbres… Je ne verrais point de mal à demander à la Fériennes quelque bon poison où tremper des flèches, pour tirer les cerfs… Le roi est assez friand de venaison. 
  - Bien sûr, et toute la cour en crèvera ! Oh ! pour ma part, je ne risque rien, je ne suis plus conviée. Mais je te le répète, tous les plats sont essayés sur des valets avant d’être présentés, et de plus ils sont touchés à la licorne. On découvrirait vite de quelle forêt provient le cerf… Enfin… avoir le poison est une chose, le placer en est une autre. Fais-le préparer dès à présent ; et qu’il soit d’action brève et ne laisse point de trace… Béatrice, ce manteau de marbré, que j’avais mis pour voyager, en allant au sacre, il te plaisait fort, je crois ? Eh bien ! il est à toi. 
  - Oh ! Madame, Madame… Quelle bonne âme vous avez… 
  Et Béatrice embrassa Mahaut. 
  - Aïe ! ma dent ! s’écria la comtesse en portant la main à la joue. Et dire que je l’ai brisée sur une dragée que Louis m’a offerte… 
  Elle s’arrêta net, et son œil gris se mit à luire sous le sourcil.  
  - Les dragées… murmura-t-elle. Eh bien, c’est cela, Béatrice ; procure-toi ce poison, en disant bien qu’il est destiné à mes cerfs. Je pense qu’il nous sera utile. 
Demain 3ème partie ch 8 En l'absence du roi 

lundi 21 janvier 2019

Les poisons de la couronne - 3ème partie - ch 6 - La cardinal envoute le roi




VI
LE CARDINAL ENVOÛTE LE ROI
  L’homme n’était pas gardé par des sergents ou des archers, ainsi qu’un prévenu ordinaire, mais encadré par deux jeunes gentilshommes au service du comte de Poitiers. Il portait un froc trop court qui laissait voir un pied tordu. Louis X lui porta à peine attention. Il salua de la tête ses frères, son oncle Valois, et messire Miles de Noyers, qui s’étaient levés à son entrée. 
  - De quoi s’agit-il ? demanda-t-il en prenant place au milieu d’eux et en faisant signe qu’on se rassît. 
  - D’une sombre et tortueuse affaire de sorcellerie, nous assure-t-on, répondit Charles de Valois avec une nuance d’ironie. 
 - Ne pouvait-on charger le garde des Sceaux de l’instruire lui-même, sans me déranger dans mes soucis 
  - C’est tout juste ce que je faisais observer à votre frère Philippe, dit Valois. 
  Le comte de Poitiers croisa les doigts d’un geste tranquille. 
  - Mon frère, dit-il, la chose m’est apparue importante, non point tant pour le fait de sorcellerie, qui est assez commun, mais parce que cette sorcellerie semble s’être accomplie au sein même du conclave, et qu’elle nous ouvre la vue sur les sentiments que certains cardinaux nourrissent à notre endroit. 
  Un an plus tôt, au seul mot de conclave, le Hutin eût montré une vive agitation. Mais depuis qu’en faisant supprimer sa première femme il avait pu convoler, l’élection du pape l’intéressait beaucoup moins. 
  - Cet homme se nomme Evrard, continua le comte de Poitiers. 
  - Evrard… répéta machinalement le roi. 
  - Il est clerc à Bar-sur-Aube ; mais il a appartenu naguère à l’ordre du Temple, où il avait rang de chevalier. 
  - Un Templier, ah oui !… fit le roi. 
  - Il est venu se livrer voici deux semaines à nos gens de Lyon, qui nous l’ont envoyé. 
  - Qui vous l’ont envoyé, Philippe, précisa Charles de Valois. 
  Poitiers feignit d’ignorer la pointe, et poursuivit : 
  - Evrard a dit qu’il avait des révélations à faire, et on lui promit qu’il ne souffrirait aucun mal, à condition qu’il avouât bien le vrai, promesse que nous lui certifions ici. D’après ses déclarations… 
  Le roi avait les yeux fixés sur la porte, guettant l’apparition de son chambellan ; seules le préoccupaient pour l’heure ses chances de paternité. Le plus grand défaut de ce souverain était peut-être d’avoir l’esprit toujours requis par une autre question que celle en débat. Il était incapable de commander à son attention, ce qui constitue la pire inaptitude au pouvoir. Il fut surpris du silence qui s’était établi et sortit de son rêve. Seulement alors il regarda le prévenu, remarqua son visage parcouru de tics, ses longues mâchoires maigres, ses yeux noirs un peu fous, sa bizarre pose déhanchée. Puis, revenant à Philippe de Poitiers : 
  - Eh bien, mon frère… dit-il. 
 - Mon frère, je ne veux point troubler vos pensées. J’attends que vous ayez fini de songer. 
   Le Hutin rougit un peu. 
  - Non, non, je vous écoute bien, continuez. 
  - D’après ses déclarations, Evrard serait venu à Valence pour y trouver la protection d’un cardinal au sujet d’un différend qu’il avait avec son évêque… Il faudra d’ailleurs tirer ce point au clair, ajouta Poitiers en se penchant vers Miles de Noyers, qui conduisait l’interrogatoire. 
  Evrard entendit, mais ne broncha pas, et Poitiers enchaîna : 
  - À Valence, Evrard aurait fait, par hasard prétend-il, connaissance du cardinal Francesco Caëtani… 
  - Le neveu du pape Boniface, dit Louis pour prouver qu’il suivait. 
  - C’est cela même… et il serait entré dans l’intimité de ce cardinal, fort versé en alchimie, puisqu’il a chez lui, toujours au dire d’Evrard, une pièce emplie de fourneaux, de cornues et de poudres diverses. 
  - Tous les cardinaux sont plus ou moins alchimistes ; c’est leur marotte, dit Charles de Valois en haussant les épaules. Monseigneur Duèze a même écrit un traité là-dessus… 
  - C’est exact, mon oncle ; mais la présente affaire ne ressort pas précisément de l’alchimie qui est science fort utile et respectable… Le cardinal Caëtani voulait trouver quelqu’un qui pût évoquer le diable et procéder à des envoûtements. 
  Charles de la Marche, imitant l’attitude ironique de son oncle Valois, dit : 
  - Voilà un cardinal qui sent fort le fagot. 
  - Eh bien, qu’on le brûle, dit avec indifférence le Hutin qui de nouveau regardait la porte. 
  - Qui voulez-vous brûler, mon frère ? Le cardinal ? 
  - Ah ! C’est le cardinal ?… Alors, non, il ne faut pas.     
  Philippe de Poitiers eut un soupir de lassitude avant de reprendre, en appuyant un peu sur les mots : 
  - Evrard répondit au cardinal qu’il connaissait un homme qui fabriquait de l’or au profit du comte de Bar… 
  En entendant ce nom, Valois se leva, indigné, et s’écria : 
  - En vérité, mon neveu, on nous fait perdre notre temps ! Nous connaissons assez notre parent le comte de Bar pour savoir qu’il ne donne point dans de telles sottises, si même, dans l’heure présente, il n’est pas trop notre ami. Nous sommes devant une fausse dénonciation de diablerie, comme il s’en fait vingt chaque jour, et qui ne mérite pas d’y ouvrir les oreilles. 
  Si calme qu’il s’imposât d’être, Philippe finit par perdre patience. 
  - Vous avez bien, mon oncle, ouvert vos oreilles aux dénonciations de sorcellerie quand elles atteignaient Marigny ; veuillez au moins accorder l’ouïe à celle-ci. D’abord, il ne s’agit pas du comte de Bar, ainsi que vous l’allez voir. Car Evrard n’alla pas chercher l’homme qu’il avait dit, mais présenta au cardinal un certain Jean du Pré, autre ancien Templier, qui se 164 trouvait lui aussi à Valence, par hasard… C’est bien cela, Evrard ?
  L’interrogé approuva silencieusement, inclinant la tête si bas qu’il montra sa tonsure. 
  - Ne vous semble-t-il pas, mon oncle, reprit Poitiers, que voici bien des hasards ensemble, et beaucoup de Templiers du côté du conclave, à rôder autour du neveu de Boniface ? 
  - En effet, en effet… murmura Valois. 
  Revenant à Evrard, Poitiers lui demanda brusquement : 
  - Connais-tu messire Jean de Longwy ? 
  Evrard serra ses longs doigts plats sur la cordelière de son froc, et son visage osseux fut secoué d’un tic plus violent. Mais il répondit sans trouble : 
  -  Non, Monseigneur, je ne le connais pas autrement que de nom. Je sais seulement qu’il est le neveu de feu notre grand maître. -
   Feu… l’expression est bonne ! fit remarquer Valois en sourdine. 
  - Tu es bien certain de n’avoir jamais eu rapport avec lui ? insista Poitiers. Ni d’avoir reçu, par d’anciens frères à toi, aucun avis de sa part ? 
  - J’ai oui dire que messire de Longwy cherchait à garder lien avec d’aucuns d’entre nous ; mais rien de plus. 
  - Et tu n’aurais pas appris, de ce Jean du Pré par exemple, le nom du Templier qui vint à l’ost de Flandre délivrer des messages au sire de Longwy et emporter les siens ? 
  Charles de Valois haussa les sourcils. Son neveu Philippe, décidément, en savait long sur bien des choses ; mais pourquoi gardait-il toujours ses renseignements pour lui ? Evrard s’était mis à trembler. Philippe de Poitiers ne le quittait pas des yeux. L’homme correspondait bien à la description qu’on lui en avait faite. 
  - As-tu été tourmenté autrefois ? 
  - Ma jambe, Monseigneur, ma jambe répond pour moi ! s’écria Evrard. 
  Le Hutin pensait « C’est trop de temps que prennent ces physiciens. Clémence n’est pas grosse, et nul n’ose venir m’en avertir. » Il fut rappelé à la réalité immédiate par Evrard qui s’était jeté à ses genoux et suppliait. 
  - Sire ! Sire de grâce, ne me faites point tourmenter à nouveau ! Je jure Dieu que je veux confesser le vrai. 
  - Il ne faut point jurer, c’est péché, dit le roi. 
  Les deux bacheliers obligèrent Evrard à se relever. 
  - Il conviendrait d’éclaircir aussi ce point de l’ost, dit Poitiers. Continuons l’interrogation. 
  Miles de Noyers demanda. 
  - Alors, Evrard, que vous a déclaré le cardinal?       
   L’ancien Templier, mal revenu de sa panique, répondit d’une voix précipitée. 
  - Le cardinal nous a déclaré, à Jean du Pré et à moi, qu’il voulait venger la mémoire de son oncle et devenir pape, et que pour cela il lui fallait détruire les ennemis qui lui faisaient obstacle ; et il nous promit trois cents livres si nous pouvions l’y aider. Et les deux premiers ennemis qu’il nous désigna…        
  Evrard hésita, leva les yeux vers le roi, les baissa.   - Allons, poursuivez. 
  - Il nous désigna le roi de France et le comte de Poitiers, en nous disant qu’il serait bien aise de les voir passer les pieds outre. 
  Le Hutin, machinalement, contempla ses propres souliers quelques secondes, puis sursautant, il s’écria : 
  - Les pieds outre ? Mais c’est tout juste ma mort que complote ce méchant cardinal ! 
  - Tout juste, mon frère, dit Poitiers en souriant ; et la mienne aussi. 
  - Et vous, le boiteux, ne saviez-vous pas que pour un tel forfait vous seriez brûlé dans ce monde et damné dans l’autre ? continua le Hutin. 
  - Sire, le cardinal Caëtani nous avait assuré que lorsqu’il serait pape il nous ferait absoudre de tout.    
  Le buste penché, les mains aux genoux, Louis dévisageait avec stupeur l’ancien Templier En même temps les avertissements de maître Martin lui revenaient à l’esprit. 
  - Me déteste-t-on si fort que l’on désire me tuer ? dit-il Et de quelle façon le cardinal voulait-il m’expédier les pieds outre ?  -
   Il nous dit que vous étiez trop bien gardé, Sire, pour qu’on pût vous atteindre par le fer ou par le poison, et qu’il fallait procéder par envoûtement. À cette fin, il nous fit bailler une livre de cire vierge, que nous mîmes à mollir en un bassin d’eau chaude, dans la chambre aux fourneaux. Puis frère Jean du Pré fabriqua bien habilement une image d’homme, avec une couronne dessus. 
   Louis X fit un rapide signe de croix  et ensuite une autre plus petite, avec une plus petite couronne.         
  Pendant notre travail, le cardinal vint nous visiter, il sembla tout joyeux, et il se prit même à rire en regardant la première image et il nous dit « Il a moult grand membre ». 
  - Et après ? demanda le Hutin nerveusement. Qu’avez-vous fait de ces images ? 
  - Nous y avons mis les papiers. 
  - Quels papiers ? 
  - Les papiers qu’il faut placer dans l’image avec le nom de celui qu’elle figure, et les mots de la conjuration. Mais je vous jure, Sire, s’écria Evrard, que nous n’avons pas écrit votre nom, ni celui de Monseigneur de Poitiers ! Au dernier moment, nous avons pris peur, et nous avons inscrit les noms de Jacques et Pierre de la Colonne. 
  - Les deux cardinaux Colonna, précisa Philippe de Poitiers, parce que le cardinal nous les avait cités aussi comme ses ennemis. Je jure, je jure que c’est ainsi ! 
  Louis X se tourna vers son cadet comme s’il cherchait avis et appui. 
  - Croyez-vous, Philippe, que cet homme dise là le vrai ? Il faut le faire bien travailler par les tourmenteurs. 
  Au mot de « tourmenteur », Evrard tomba une seconde fois à genoux, et se traîna vers le roi, les mains jointes, en rappelant qu’on lui avait promis de ne pas le torturer s’il faisait des aveux complets. Un peu d’écume blanche lui moussait au coin des lèvres, et la peur lui donnait un regard de dément. 
  - Arrêtez-le ! Empêchez qu’il ne me touche ! cria Louis X Cet homme est possédé. 
  Et l’on n’aurait pu dire lequel, du roi ou de l’envoûteur, était le plus effrayé par l’autre. 
  - Les tourments ne servent de rien, hurlait l’ancien Templier. C’est à cause des tourments que j’ai renié Dieu. 
  Miles de Noyers prit note de cet aveu spontané. 
  - À présent, c’est le repentir qui me conduit, continua Evrard toujours à genoux. Je vais tout confesser. Nous n’avions pas de chrême pour baptiser les images. Nous en avertîmes le cardinal qui se trouvait en consistoire dans la grande église, et qui nous fit répondre tout bas par son secrétaire Andrieu de nous adresser au prêtre Pierre en l’église derrière la boucherie, en feignant que ce chrême fût destiné à un malade. 
  Il n’était plus besoin de poser de questions. Evrard, de lui-même, fournissait des détails, livrait les noms des gens au service du cardinal. 
  - Puis nous prîmes les deux images et deux chandelles bénites, et encore un pot d’eau bénite en cachant le tout sous nos frocs, et le frère Bost nous conduisit chez l’orfèvre du cardinal, nommé Baudon, qui avait fort avenante jeune femme. Il fut le parrain et sa femme la marraine. Nous avons baptisé les images dans un plat à barbier. Après quoi, nous les avons rapportées au cardinal, qui nous en fit grand merci, et y planta lui-même de longues épingles à l’emplacement du cœur et des parties vitales. 
  La porte s’entrouvrit et Mathieu de Trye montra la tête. Mais le roi, de la main, lui fit signe de se retirer. 
  - Ensuite ? demanda Miles de Noyers. 
  - Ensuite le cardinal nous demanda de procéder à d’autres envoûtements, répondit Evrard. Mais alors je m’inquiétai parce que trop de gens commençaient d’être dans le secret, et je suis parti pour Lyon, où je me suis remis aux gens du roi, qui m’ont envoyé ici. 
  - Avez-vous touché les trois cents livres ? 
  - Oui, messire. 
  - Peste ! dit Charles de la Marche Que peut un clerc avoir besoin de trois cents livres ? 
  Evrard baissa le front. 
  - Les filles, Monseigneur, répondit-il assez bas. 
  - Ou bien le Temple… prononça, comme pour lui-même, le comte de Poitiers. 
  Le roi ne disait rien, abîmé en de secrètes angoisses. 
  - Au Petit-Châtelet ! dit Poitiers à ses deux bacheliers en désignant Evrard. 
  Celui-ci se laissa emmener sans réagir. Il paraissait brusquement à bout de forces. 
  - Ces anciens Templiers semblent former un beau vivier de sorciers, reprit Poitiers. 
  - Notre père aurait dû ne point brûler le grand-maître, murmura Louis X. 
  - Ah ! L’avais-je assez dit ! s’écria Valois. J’ai tout fait pour m’opposer à cette sentence funeste. 
  - Certes mon oncle, vous l’aviez dit, répliqua Poitiers. Mais ce n’est plus de cela qu’il s’agit. Il saute au regard que les rescapés du Temple restent associés, et qu’ils sont prêts à tout pour le service de nos ennemis. Cet Evrard n’a pas avoué la moitié de ce qu’il sait. Son conte était préparé, vous pensez bien ; mais tout n’en peut être inventé. Il en ressort que ce conclave qui se traîne de ville en ville depuis deux ans déshonore la chrétienté autant qu’il nuit au royaume, et que des cardinaux s’y conduisent, par âpreté de la tiare, tout juste de manière à mériter l’excommunication. 
  - Ne serait-ce pas le cardinal Duèze, dit Miles de Noyers, qui nous aurait expédié cet homme afin de nuire à Caëtani ? 
  - La chose n’est pas impossible, dit Poitiers. Cet Evrard doit se nourrir à toutes les mangeoires, pourvu que le fourrage y soit un peu pourri. 
  Il fut interrompu par Monseigneur de Valois dont le visage avait pris un grand air de sérieux et de réflexion. 
  - Ne serait-il pas souhaitable, Philippe, que vous fissiez un tour vous-même du côté du conclave, dont vous montrez que vous connaissez si bien les affaires ? Vous seul, à mon jugement, êtes apte à débrouiller cet écheveau d’intrigues, faire la lumière sur ces manœuvres criminelles, et aussi hâter une nécessaire élection. 
  Philippe eut un léger sourire. « Notre oncle se croit bien habile, en ce moment, pensa-t-il. Il a découvert enfin le moyen de m’écarter de Paris, et de m’envoyer dans un bon guêpier…» 
  - Ah ! Le sage conseil que vous nous portez là, mon oncle ! s’écria Louis X. Certes, il faut que Philippe nous rende ce service. Mon frère, je vous saurais bien gré d’accepter… et de vous enquérir par vous-même de ces images baptisées qui nous représentaient. Ah oui ! Il le faut au plus tôt ; vous y êtes aussi intéressé que moi. Savez-vous par quel moyen de religion on peut se défendre des envoûtements ? Tout de même, Dieu est plus fort que le Diable… 
  Il ne donnait pas l’impression d’en être absolument sûr. 
  Le comte de Poitiers réfléchissait. La proposition, d’une certaine façon, le tentait. Quitter pour quelques semaines la cour, où il était impuissant à empêcher les erreurs, et où il se trouvait constamment en opposition avec Valois et Mornay… Aller accomplir enfin une œuvre utile. Emmener avec lui ses amis et soutiens fidèles, le connétable Gaucher, le légiste Raoul de Presles, Miles de Noyers… un homme de guerre, un homme de loi et un homme de guerre et de loi, puisque Miles était conseiller au Parlement après avoir été maréchal de l’ost. Et puis, qui sait ? Celui qui fait un pape se trouve en bonne position pour recevoir une couronne. Le trône de l’empire d’Allemagne, auquel son père avait déjà songé pour lui, et qu’il était en droit de briguer comme comte palatin, pouvait un jour redevenir libre… 
  - Eh bien ! soit, mon frère, j’accepte, pour vous servir. 
  - Ah ! le bon frère que voilà ! s’écria Louis X. 
  Il se leva pour embrasser le comte de Poitiers, et s’arrêta dans son geste en poussant un hurlement. 
  - Ma jambe ! Ma jambe ! La voilà toute froide et parcourue de frémissements ; je ne sens plus le sol en dessous. 
  On eût cru, parce qu’il le croyait, que le démon, déjà, le tenait par le mollet. 
  - Eh quoi ! mon frère, dit Philippe, vous avez des fourmis dans le pied, voilà tout. Frottez-vous un peu.   
  - Ah !… vous pensez ?… 
  Et le Hutin sortit en boitillant, comme Evrard. En rentrant dans ses appartements, il apprit que les physiciens s’étaient prononcés affirmativement, et qu’il serait père, avec l’aide de Dieu, vers le mois de novembre. Ses familiers s’étonnèrent de ne pas le voir, sur l’instant, témoigner pleinement sa joie.

Demain 3ème partie ch 7 Je place l'Artois sous ma main 

dimanche 20 janvier 2019

Les poisons de la couronne 3ème partie - ch 5 - La comète



V
LA COMÈTE

  Dans ce même temps de la fin janvier où Guccio Baglioni épousait secrètement Marie de Cressay, la cour de France, pour accomplir le vœu de la reine Clémence, effectuait le pèlerinage d’Amiens. Après avoir franchi, les pieds dans la boue, la dernière partie du chemin, et traversé la ville en chantant des psaumes, les pèlerins royaux parcoururent à genoux la nef de la cathédrale, pour parvenir au bout d’une lente et pénible reptation devant la tête présumée de saint Jean-Baptiste, exposée dans une chapelle latérale. La relique provenait d’un nommé Wallon de Sartou, croisé en 1202, qui s’était fait en Terre sainte chercheur de pieuses dépouilles et avait rapporté dans ses bagages trois pièces inestimables : le chef de saint Christophe, celui de saint Georges, et une partie de celui de saint Jean. Entourée d’innombrables cierges et de milliers d’ex-voto accumulés pendant un siècle, la relique d’Amiens n’était constituée que des os du visage, enchâssés dans un reliquaire de vermeil dont le haut, en forme de calotte, remplaçait le crâne manquant. Cette face de squelette, toute noire sous sa couronne de saphirs et d’émeraudes, semblait rire, et était proprement terrifiante. On y distinguait, au-dessus de l’orbite gauche, un trou qui, selon la tradition, était la marque du coup de stylet porté par Hérodiade lorsqu’on lui avait présenté la tête du précurseur. Le tout reposait sur un plat d’or.              
  Clémence, apparemment insensible au froid de la chapelle, s’abîma en dévotions, et Louis X lui-même, touché par la ferveur, parvint à demeurer immobile durant toute la cérémonie, l’esprit évoluant en des régions qu’il n’avait pas coutume d’atteindre. Les heureux résultats de ce pèlerinage ne tardèrent pas à se manifester. Vers la mi-mars, la reine présenta des symptômes qui lui permirent d’espérer que la bienfaisante intercession du saint avait exaucé ses prières. Néanmoins, physiciens et sages-femmes n’osaient encore se prononcer, et demandaient un plein mois avant d’émettre une certitude. 
  Pendant cette attente, le mysticisme de la reine gagna son époux, lequel se mit à gouverner tout juste comme s’il aspirait à la canonisation. Il est généralement mauvais de détourner les gens de leur nature. Mieux vaut laisser un méchant à sa méchanceté que de le transformer en mouton ; la bonté n’étant pas son affaire, il en usera de façon déplorable. Le Hutin, imaginant qu’il obtiendrait de la sorte la rémission de ses propres péchés, graciait et amnistiait sans discernement, tout ému de vider les prisons ; si bien que le crime florissait à Paris où se commettaient plus de rapines, d’agressions et de meurtres qu’on n’en avait vu depuis quarante ans. Le guet était sur les dents. Parce qu’on avait repoussé les filles follieuses dans les limites exactes de leur quartier tel qu’assigné par Saint Louis, la prostitution se développait dans les tavernes et surtout dans les étuves, à ce point qu’un honnête homme ne pouvait plus aller prendre son bain d’eau chaude sans être exposé à des tentations de chair qui s’offraient sans voile. 
  Clémence avait suggéré à Louis de restituer aux héritiers Marigny les biens de l’ancien recteur du royaume, au moins pour la part à elle-même attribuée. 
  — Ah ! cela, ma mie, je ne puis le faire, avait répondu le Hutin, et je ne saurais me déjuger à ce point ; le roi ne peut avoir tort. Mais je vous promets, dès que l’état du Trésor le permettra, de constituer à Louis de Marigny une pension qui le remboursera largement. 
  Cependant les Lombards, dont on avait réduit les privilèges, maniaient moins aisément les clés de leurs coffres lorsqu’il s’agissait des besoins de la cour. Et les anciens légistes de Philippe le Bel, Raoul de Presles en tête, formaient un groupe d’opposition autour du comte de Poitiers ; le connétable Gaucher de Châtillon s’était franchement déclaré de ce côté. 
  En Artois, la situation ne s’améliorait nullement. En dépit de démarches multipliées, la comtesse Mahaut demeurait irréductible et refusait de signer l’arbitrage. Elle se plaignait de ce que les barons aient machiné une opération pour investir son château d’Hesdin. La trahison de deux sergents, qui devaient livrer la place aux alliés, avait été découverte à temps ; et maintenant deux squelettes pendaient, pour l’exemple, aux créneaux d’Hesdin. Néanmoins la comtesse, obligée de se plier à l’interdiction, n’était pas retournée en Artois depuis la Noël, non plus qu’aucun membre de la famille d’Hirson. Aussi la confusion était-elle grande dans tout le pays autour d’Arras, chacun se réclamant du pouvoir qui lui plaisait ; et les bonnes paroles n’avaient pas plus d’effet sur les barons que du lait coulant sur leur cuirasse. 
  — Point de sang, mon doux seigneur, point de sang ! suppliait Clémence. Amenez par la prière vos peuples à raison. 
  Cela n’empêchait pas qu’on s’étripât ferme sur les routes du Nord. Peut-être le Hutin eût-il mis plus d’énergie à résoudre l’affaire si, dans le même moment, environ le temps de Pâques, toute son attention n’avait été requise par la situation de Paris. 
  Le pluvieux été de 1315, l’été de l’ost boueux, s’était révélé doublement funeste, le roi ayant enlisé son armée et le peuple vu les récoltes pourrir sur pied. Toutefois, instruits par l’expérience de l’année précédente, les gens de campagne, si démunis qu’ils fussent, n’avaient pas vendu le peu de blé moissonné. La famine se déplaça donc des provinces vers la capitale où le froment croissait en prix à mesure que les habitants maigrissaient. 
  — Mon Dieu, mon Dieu, qu’on les nourrisse, disait la reine Clémence en voyant les hordes faméliques qui se traînaient jusqu’à Vincennes pour mendier pitance. 
  Il vint tant de pauvres qu’on dut faire défendre l’accès du château par la troupe. Clémence conseilla de grandes processions du clergé à travers les rues, et imposa à toute la cour, après Pâques, le même jeûne que pendant le carême. Monseigneur de Valois s’y plia complaisamment ; mais il trafiquait des céréales de son comté. Robert d’Artois, chaque fois qu’il lui fallait se rendre à Vincennes, avalait au préalable le repas de quatre hommes, en répétant l’une de ses maximes favorites : « Vivons bien, nous mourrons gras. » Après quoi, à la table de la reine, il pouvait faire figure de pénitent. 
  Au milieu de ce mauvais printemps, une comète passa dans le ciel de Paris, où elle resta visible trois nuits durant. Rien n’arrête l’imagination du malheur. Le peuple voulut reconnaître là l’annonce de grandes calamités, comme si celles qu’il subissait ne suffisaient pas. La panique s’empara de la foule et des émeutes éclatèrent en plusieurs points, sans qu’on sût au juste contre qui elles étaient dirigées. Le chancelier engagea vivement le roi à rentrer en ville, ne fût-ce que pour quelques jours, afin de se montrer au milieu de la population. Ainsi, au moment où les bois commençaient à verdir autour de Vincennes, Clémence, qui retrouvait du charme à ce séjour, fut obligée de se transporter dans le grand palais de la Cité qui lui semblait si hostile et si froid.   
  Ce fut là qu’eut lieu la consultation des physiciens et des sages-femmes qui devaient se prononcer sur sa grossesse. Le roi était fort agité le matin de cette réunion et, pour tromper son impatience, il avait organisé une partie de longue paume dans le jardin du Palais à quelques toises de l’île aux Juifs. Un mur et un mince bras d’eau séparaient ce verger, où Louis courait après une balle de cuir, de l’emplacement sur lequel, vingt-cinq mois plus tôt, le grand-maître des Templiers se tordait parmi les flammes… 
  Tout ruisselant de sueur, le Hutin s’enorgueillissait fort d’un point que ses gentilshommes lui avaient laissé gagner, lorsque Mathieu de Trye s’approcha d’un pas pressé. Louis interrompit la partie et demanda : 
  — Alors, la reine est-elle grosse ? 
  — On ne sait pas encore, Sire ; les physiciens sont à délibérer. Mais Monseigneur de Poitiers vous demande, s’il vous plaît, de le venir rejoindre d’urgence. Il est dans la petite salle de justice, avec Monseigneur de Valois, Monseigneur de la Marche et divers autres. 
  — Je ne veux point qu’on m’importune ; je n’ai point pour l’heure la tête aux affaires. 
  — La chose est grave, Sire, et Monseigneur de Poitiers affirme que des paroles vont se dire qu’il vous faut entendre de vos oreilles. 
  Louis, à regret, laissa choir la balle de cuir, s’essuya le visage, remit sa robe par-dessus sa chemise et dit : 
  — Continuez sans moi, Messeigneurs ! 
  Puis il rentra dans le Palais, en ajoutant à l’intention du chambellan : 
  — Aussitôt qu’on saura, pour la reine, venez me prévenir.

Demain 3ème partie ch 6 Le cardinal envoute le roi