jeudi 22 novembre 2018

Les poisons de la couronne - 2ème partie Après les Flandres l'Artois chapitre 1 Les alliés



  
DEUXIÈME PARTIE
APRÈS LA FLANDRE, L’ARTOIS…
I LES ALLIÉS

  De toutes les fonctions humaines, celle qui consiste à gouverner ses semblables, encore que la plus enviée, est la plus décevante, car elle n’a jamais de fin, et ne permet à l’esprit aucun repos. Le boulanger qui a sorti sa fournée, le bûcheron devant son chêne abattu, le juge qui vient de rendre un arrêt, l’architecte qui voit poser le faîte d’un édifice, le peintre une fois terminé son tableau, peuvent, pour un soir au moins, connaître cet apaisement relatif que procure un effort mené à son terme. L’homme de gouvernement, jamais. À peine une difficulté politique paraît-elle aplanie qu’une autre, qui se formait justement pendant qu’on réglait la première, exige une attention immédiate. Le général vainqueur profite longuement des honneurs de sa victoire ; mais le ministre doit affronter les nouvelles situations nées de cette victoire même. Aucun problème ne tolère de rester longtemps irrésolu, car tel qui semble aujourd’hui secondaire demain prendra une importance tragique. L’exercice du pouvoir n’est guère comparable qu’à celui de la médecine, qui connaît également cet enchaînement sans trêve, cette primauté des urgences, cette constante surveillance de troubles bénins parce qu’ils peuvent être symptômes de lésions graves, enfin ce perpétuel engagement de la responsabilité en des domaines où la sanction dépend de circonstances futures. L’équilibre des sociétés, comme la santé des individus, n’a jamais un caractère définitif, et ne peut représenter un labeur achevé. Le métier de roi, au temps où les rois gouvernaient eux-mêmes, comportait ces servitudes ininterrompues. 
  À peine Louis X était-il parvenu à mettre en sommeil les affaires de Flandre, se résignant à les laisser pourrir puisqu’il ne pouvait les résoudre, à peine avait-il couru à Reims se faire revêtir du prestige mystique que le sacre conférait au souverain, fût-il le moins aimable et le moins compétent des monarques, qu’aussitôt de nouveaux troubles éclatèrent dans le nord de la France. Les barons d’Artois, ainsi qu’ils l’avaient promis à Robert, n’avaient pas désarmé en rentrant de l’ost boueux. Ils parcouraient le pays avec leurs bannières, tâchant de gagner les populations à leur cause. Toute la noblesse leur était acquise et, par-là, les campagnes. La bourgeoisie des villes était partagée. Arras, Boulogne, Thérouanne faisaient cause commune avec les ligueurs. Calais, Avesnes, Bapaume, Aire, Lens, Saint-Omer demeuraient fidèles à la comtesse Mahaut. Le comté montrait une agitation fort proche de l’insurrection. La haute noblesse était représentée dans la ligue par Jean de Fiennes, beaufrère du comte de Flandre, ce qui rendait le mouvement de révolte particulièrement inquiétant. Pour la procédure, les conjurés disposaient d’un des leurs, Gérard Kiérez, homme fort habile à formuler les doléances, rédiger les pétitions et conduire les actions juridiques devant le Parlement et le Conseil du roi. Les sires de Souastre et de Caumont dirigeaient les rassemblements militaires. Tous travaillaient pour le compte et sous l’inspiration de Robert d’Artois. 
  Leurs revendications étaient de deux sortes. D’une part, ils requéraient l’application immédiate et intégrale de la charte dont ils avaient obtenu l’octroi récemment, et qui restaurait les « coutumes » du temps de Saint Louis ; d’autre part, ils réclamaient des changements de personnes dans l’administration du comté, et avant tout le renvoi du chancelier de Mahaut, Thierry d’Hirson, leur bête noire. 
  Leurs exigences, si elles avaient été satisfaites, eussent conduit la comtesse Mahaut à être privée de toute autorité dans son apanage, ce qu’espérait fermement Robert. Mais Mahaut n’était pas femme à se laisser dépouiller. Rusant, discutant, promettant sans tenir, feignant de céder un jour pour tout remettre en question le lendemain, elle cherchait à gagner du temps par n’importe quel moyen. Les coutumes ? Certes, on allait appliquer les coutumes. Mais il fallait auparavant mener enquête, afin qu’on connût bien précisément quelles étaient les coutumes d’autrefois en chaque seigneurie. Les prévôts, les officiers, le chancelier lui-même ? S’ils avaient failli, ou abusé de leurs fonctions, elle les châtierait sans pitié. Pour cela aussi elle était résolue à faire enquêter… Et puis l’on portait le débat devant le roi, qui n’y comprenait rien et songeait à ses autres soucis. 
  La comtesse Mahaut écoutait les doléances de maître Gérard Kiérez ; elle témoignait une évidente bonne volonté. Afin de s’accorder sur tout, on aurait une entrevue prochaine à Bapaume… Pourquoi Bapaume ? Parce que Bapaume était à elle, qu’elle y entretenait une garnison… Elle insistait sur Bapaume. Et puis, le jour convenu, elle ne venait pas à Bapaume, car elle avait dû se rendre à Reims pour le sacre… Le sacre passé, elle oubliait l’entrevue promise. Mais elle viendrait bientôt en Artois ; qu’on prît patience ; les enquêtes suivaient leur cours… c’est-à-dire que des sergents s’employaient à récolter, sous menace de bâton ou de prison, des témoignages favorables à l’administration du chancelier Thierry d’Hirson. 
  Le sang monta bientôt à la tête des barons ; ils entrèrent en rébellion ouverte et firent défense à Thierry de reparaître en Artois, le donnant pour mort s’il s’y montrait. Puis, ils mandèrent devant eux un autre Hirson, Denis, le trésorier, qui eut la sottise de se rendre à leur convocation ; lui mettant une épée sur la gorge, ils l’obligèrent à renier son frère par serment. 
  Les choses prenaient si dangereuse tournure que Louis X résolut d’aller lui-même à Arras pour rétablir l’ordre. Il y vint, mais sans résultat. Que pouvait-il, alors qu’ayant dissous son armée la seule bannière restée sur pied était justement celle qui se révoltait ? Le 19 septembre, les gens de Mahaut crurent bon d’arrêter par surprise les sires de Souastre et de Caumont, qu’on désignait comme les meneurs, et de les jeter en prison. Robert d’Artois aussitôt courut plaider leur cause auprès du roi. 
  — Sire mon cousin, dit-il, je ne suis point concerné par cette affaire ; elle regarde ma tante Mahaut, puisque c’est elle qui gouverne le comté, et avec le beau résultat que l’on voit. Mais si l’on maintient en geôle Souastre et Caumont, je vous dis que ce sera demain la guerre en Artois. Je ne vous donne cet avis que pour le bien du royaume. 
  Le comte de Poitiers tirait de l’autre côté. 
  — Il est peut-être malhabile d’avoir arrêté ces deux seigneurs, mais ce serait maladresse plus grave que de les faire relâcher à présent. Vous allez encourager par là toute rébellion dans le royaume ; c’est votre autorité, mon frère, que vous laissez atteindre. 
  Charles de Valois s’emporta. 
  — C’est assez, mon neveu, s’écria-t-il en s’adressant à Philippe de Poitiers, que de vous avoir rendu votre femme qui justement sort de Dourdan ces jours-ci. N’allez pas déjà plaider la cause de sa mère ! Il ne faut point demander au roi d’ouvrir les prisons pour qui vous plaît, et de les fermer sur qui vous déplaît. 
  — Je ne vois point de semblance, mon oncle, répondit Philippe. 
  — Moi, je la vois ; et l’on croirait tout juste que la comtesse Mahaut dirige vos démarches. 
  Finalement, le Hutin prescrivit à Mahaut de faire libérer les deux seigneurs. Dans le clan de la comtesse, un mauvais jeu de mots commença de circuler : « Notre Sire Louis pour l’heure est tout à la clémence. » 
  Souastre et Caumont, deux gaillards qui se complétaient à merveille, l’un étant fort en gueule et l’autre rude aux coups, sortirent de leur semaine de détention avec l’auréole du martyre. Le 26 septembre, ils rassemblaient à SaintPol tous leurs partisans, qui s’intitulaient maintenant « les alliés ». Souastre parla d’abondance, et la grossièreté de son langage autant que la violence de ses propositions emportèrent l’approbation de l’auditoire. Il fallait refuser de payer les impôts, et pendre tous les prévôts, receveurs, sergents ou représentants de la comtesse. 
  Le roi avait dépêché deux conseillers, Guillaume Flotte et Guillaume Paumier, pour prêcher l’apaisement et négocier une nouvelle entrevue, à Compiègne cette fois. Les alliés acceptèrent le principe de l’entrevue, mais à peine les deux Guillaume avaient-ils quitté la séance qu’un émissaire de Robert d’Artois arriva, tout suant et essoufflé d’avoir trop longtemps galopé. Il portait aux barons un simple renseignement : la comtesse Mahaut, entourant son déplacement de beaucoup de secret, arrivait elle-même en Artois ; elle serait le lendemain au manoir de Vitz, chez Denis d’Hirson. Quand Jean de Fiennes eut rendu publique cette nouvelle, Souastre s’écria : 
  — Nous savons désormais, mes sires, ce que nous avons à faire. 
  Les routes d’Artois résonnèrent, cette nuit-là, d’un bruit de chevauchées et de cliquetis d’armes.

Demain 2ème partie - Ch. 2 Jeanne comtesse de Poitiers 

mercredi 21 novembre 2018

Les poisons de la couronne ch 8 - un mariage de campagne




VIII 
UN MARIAGE DE CAMPAGNE 
  Le mardi 13 août 1315, à l’aube crevant, les habitants du petit bourg de Saint-Lyé en Champagne furent éveillés par des cavalcades venant et du nord et du sud, par les routes de Sézanne et de Troyes. D’abord les maîtres de l’hôtel du roi arrivèrent au galop et s’engouffrèrent, avec toute une escorte d’écuyers, de sommeliers et de valets, sous les voûtes du château. Puis apparut un grand charroi de meubles et de vaisselle, sous la conduite des majordomes, argentiers et tapissiers ; enfin s’avança, monté sur mules et chantant des cantiques, tout le clergé de Troyes, suivi de près par les marchands italiens qui desservaient habituellement les foires de Champagne. 
  La cloche de l’église se mit à sonner à la volée ; le roi allait tout à l’heure se marier à Saint-Lyé. Alors, les paysans crièrent « Noël », et les femmes coururent aux champs cueillir des fleurs afin de faire des jonchées, comme pour le passage du saint sacrement, tandis que les officiers de bouche se répandaient aux alentours, raflant œufs, viandes, volaille et poissons de vivier en aussi grandes quantités qu’ils en pouvaient trouver. Par chance, il avait cessé de pleuvoir depuis la veille ; mais le temps restait lourd et gris ; la chaleur du soleil, à défaut de ses rayons, perçait les nuages. Les gens du roi s’essuyaient le front, et les villageois, regardant le ciel, annonçaient que l’orage éclaterait avant la vesprée. 
  Au château, on entendait taper les menuisiers ; les cheminées des cuisines fumaient, et l’on déchargeait de hautes charretées de paille qu’on épandait dans les salles pour y servir de couche aux escortes. Saint-Lyé n’avait pas connu pareille effervescence depuis le jour où Philippe Auguste, au début du siècle précédent, était venu confirmer solennellement la donation de ce château fort aux évêques de Troyes. Un événement tous les cent ans.    
  Vers la tierce heure de la matinée, le roi, entouré de ses deux frères, de ses deux oncles, de ses cousins Philippe de Valois et Robert d’Artois, traversa le village au galop, sans répondre aux acclamations et en ravageant les jonchées de fleurs qu’il fallut replacer après son passage. Il fit encore une demi-lieue, et soudain il aperçut, venant en sens inverse, le cortège de Clémence de Hongrie. Ce cortège, conduit par l’évêque de Troyes, Jean d’Auxois, cheminait lentement, d’un train de procession. 
  — Le roi, Madame, voici le roi ! dit Bouville qui chevauchait auprès de la litière de la princesse.          
  Clémence, se penchant pour regarder, lui demanda lequel, d’entre ces cavaliers qui avançaient de front, était son futur mari. Bouville s’expliqua mal, ou bien elle entendit mal la réponse, et elle prit pour son fiancé le comte de Poitiers, parce qu’il se tenait en selle avec une naturelle noblesse et il lui parut, dans sa haute minceur, le plus séduisant. Or ce fut le cavalier de moins bonne tournure qui mit pied à terre le premier et s’approcha de la litière. Bouville, déjà descendu de sa propre monture, lui saisit la main pour y poser ses lèvres, et, ployant le genou, dit : 
  — Sire, voici Madame de Hongrie. 
  Alors la belle princesse angevine vit le jeune homme aux gros yeux pâles et au teint brouillé, dont les décrets du sort et les intrigues des cours l’envoyaient partager le destin, le lit et le pouvoir. Louis X de son côté la contemplait sans rien dire, l’air stupéfait, au point que dans le premier moment Clémence crut qu’elle ne lui plaisait pas. Ce fut elle qui se décida à rompre le silence. 
  — Sire Louis, dit-elle, je suis à jamais votre servante. 
  Cette parole parut délier la langue du Hutin. 
  — Je craignais, ma cousine, que le portrait en peinture qu’on m’avait envoyé de vous ne fût trompeur et flatté ; mais je vous vois plus de grâce et de beauté que l’image n’en montrait. 
  Et il se retourna vers sa suite, comme pour faire apprécier sa chance. Puis on procéda aux présentations des membres de la famille. Un seigneur de forte corpulence, habillé d’or comme s’il fût allé en tournoi, embrassa Clémence en l’appelant « ma nièce », et l’assura qu’il l’avait vue enfant à Naples ; Clémence comprit que c’était là Charles de Valois, le principal artisan de son mariage. Puis elle sut que l’élégant cavalier, qui s’inclinait en lui disant « ma sœur », était l’aîné de ses nouveaux beaux-frères. 
  Soudain, les mules qui portaient la litière firent un écart ; une colossale masse humaine, vêtue de rouge, et dont Clémence ne parvint pas à apercevoir la tête, masqua un instant la lumière ; la princesse entendit prononcer : 
  — Votre cousin, messire Robert d’Artois. 
  On se remit très vite en marche, et le roi pria l’évêque de prendre les devants, afin que tout fût prêt en l’église. Clémence s’attendait à ce que la rencontre se déroulât différemment. Elle avait imaginé qu’il y aurait des tentes dressées en un lieu décidé à l’avance, que les hérauts d’armes sonneraient de la trompette de part et d’autre, et qu’il lui serait offert un léger repas, pendant lequel elle commencerait de faire connaissance avec son fiancé. Elle pensait aussi que le mariage ne se célébrerait qu’après quelques jours et serait le prélude à deux semaines de fêtes, avec joutes, jongleurs et ménestrels, selon l’usage des noces princières. 
  La brusquerie de cet accueil en forêt, sur une petite route, et l’absence d’apparat la surprirent un peu. On eût cru avoir simplement croisé, par hasard, une partie de chasse. Elle fut encore plus déroutée en apprenant qu’elle allait être mariée, sur l’heure, dans un château voisin où l’on passerait la nuit, pour repartir le lendemain vers Reims. 
  — Mon doux Sire, demanda-t-elle au roi qui maintenant chevauchait à côté d’elle, retournerez-vous à la guerre ? 
  — Certes, Madame, je vais y retourner… l’an prochain. Si je n’ai point poursuivi plus loin les Flamands cette année, et les ai laissés sur leur peur, c’est que je ne voulais différer de vous accueillir et de conclure nos accordailles. 
  Le compliment était si gros que Clémence en demeura perplexe. Elle allait de surprise en surprise Ce roi, si impatient de la rejoindre qu’il licenciait son armée, lui offrait une noce de village. En dépit des jonchées de fleurs et de l’enthousiasme des paysans, le château de Saint-Lyé, petite forteresse aux murs épais encrassés par trois siècles d’humidité, parut sinistre à la princesse napolitaine. Celle-ci eut à peine une heure pour changer de vêtements et se recueillir avant la cérémonie, si l’on peut appeler recueillement une station dans une chambre où les tapissiers n’avaient pas achevé d’accrocher les tentures brodées et où Monseigneur de Valois vint aussitôt bourdonner comme un gros frelon doré, prétendant instruire sa nièce, en si peu d’instants, de tout ce qu’elle avait à savoir sur la cour de France et particulièrement de la place essentielle que lui, Charles de Valois, y occupait.         
  Ainsi Clémence devait apprendre que Louis X, s’il possédait toutes les qualités souhaitables chez un époux, n’avait pas que des vertus, surtout en politique. Il était sensible aux influences et se défendait mal des mauvais conseilleurs Dans cette affaire de Flandre, par exemple, Valois estimait que Louis ne l’avait pas assez écouté, tandis qu’il ouvrait trop l’oreille aux conseils du connétable et du comte de Poitiers. 
  Quant à l’élection du pape… Clémence était passée par Avignon ? Qui avait-elle vu ? Le cardinal Duèze ? Mais bien sûr ; il fallait faire élire Duèze… Clémence devait comprendre pourquoi Valois avait tant insisté et si bien manœuvré pour qu’elle devînt reine de France, il comptait fort sur sa bonne présence, sa grâce et sa sagesse pour l’aider à bien gouverner le roi. Que Clémence n’hésitât pas à s’ouvrir à lui, en confiance, sur toutes choses. Dès à présent, il leur fallait conclure une alliance étroite. N’était-il à la cour le plus proche parent de Clémence, par son premier mariage avec Marguerite d’Anjou, et ne tenait-il pas lieu de père au jeune souverain ?… 
  En vérité, Clémence commençait à se sentir ivre de ce flot de paroles, de tous ces noms prononcés pêle-mêle, et de l’agitation de ce personnage brodé d’or qui virait autour d’elle. Trop d’impressions neuves, de visages entraperçus, se brouillaient dans sa tête. Et puis, enfin, elle allait se marier dans un moment. Elle était convaincue du bon vouloir de chacun, et touchée de la sollicitude que lui montrait le comte de Valois. Mais elle aurait bien souhaité pouvoir se préparer l’âme. Était-ce donc cela un mariage de reine ? Elle eut le courage de demander pourquoi l’on mettait tant de hâte à la cérémonie. 
  — Parce que Louis doit être sacré dimanche à Reims, et qu’il a voulu que votre union se fît auparavant, afin que vous puissiez être au sacre avec lui, répondit Valois. 
  Ce qu’il ne dit pas, c’est que les dépenses du mariage incombaient à la couronne, tandis que les frais du sacre étaient à la charge des échevins de Reims. Or, la cassette royale, après l’échec de l’ost boueux, était plus démunie que jamais. D’où ces noces bâclées, sans le moindre faste ; les réjouissances seraient offertes par les Rémois.          
  Clémence de Hongrie n’obtint un peu de paix qu’en réclamant son confesseur. Elle s’était déjà confessée le matin, mais elle voulait être bien sûre d’arriver sans péché à l’autel. N’avait-elle pas commis quelque faute vénielle, dans ces dernières heures, manqué d’humilité en s’étonnant du peu de pompe avec laquelle on la recevait, manqué de charité aussi envers Monseigneur de Valois ? 
  Tandis que s’accomplissaient les derniers préparatifs, Hugues de Bouville fut abordé dans la cour du château par messer Spinello Tolomei. Le capitaine général des Lombards, toujours aussi alerte malgré ses soixante ans et sa bonne bedaine, se rendait lui aussi à Reims car il s’était assuré de grosses fournitures pour le sacre. Il put donner à Bouville des nouvelles de Guccio toujours hospitalisé à Marseille. 
  — Qu’avait-il besoin de s’aller jeter à l’eau, gémit Tolomei Ah ! il me manque bien ces jours-ci ! C’est lui qui devrait courir les routes. 
  — Et à moi, croyez-vous qu’il n’a pas manqué, tout le long du chemin ? répondit Bouville. L’escorte a dépensé le double de ce qu’aurait coûté le voyage, si Guccio en avait tenu les comptes. 
  Tolomei était soucieux L’œil gauche fermé, la lippe un peu pendante, il se plaignait des événements, des taxes sur les ventes, du contrôle des marchés et des dernières mesures touchant les Lombards. Cela ressemblait fort aux ordonnances du roi Philippe. 
  — Pourquoi nous avoir assuré que tout allait changer… 
  Bouville se sépara de Tolomei pour rejoindre le cortège nuptial. Ce fut Charles de Valois qui conduisit la fiancée à l’autel. Quant à Louis X, il eut à marcher seul. Aucune femme de la famille n’était auprès de lui pour figurer l’accompagnement maternel. Sa grand-tante Agnès de France, fille de Saint Louis et duchesse douairière de Bourgogne, avait refusé de venir, et l’on comprenait assez pourquoi : elle était la mère de Marguerite. La comtesse Mahaut avait prétexté un empêchement de dernière heure causé par l’agitation en Artois ; elle rejoindrait Reims directement, pour le sacre où ses fonctions de pair lui faisaient obligation de paraître. Les comtesses de Valois et d’Évreux qui, elles, étaient attendues, n’arrivèrent pas ; on apprendrait qu’une erreur d’itinéraire les avait déroutées vers une chapelle Saint-Lyé, distante d’une dizaine de lieues et située dans les parages de Reims… 
  Monseigneur Jean d’Auxois, mitre en tête, officiait. Tout le temps que dura la messe, Clémence se reprocha de ne pas parvenir à se recueillir autant qu’elle l’eût souhaité. Elle s’efforçait d’élever sa pensée vers le ciel, suppliant Dieu de lui accorder, en toutes les heures de la vie, les vertus d’épouse, les qualités de souveraine, et les bénédictions de la maternité ; mais ses yeux, malgré elle, s’abaissaient sur l’homme qu’elle entendait respirer à son côté, dont elle connaissait à peine les traits, et dont le soir même elle allait partager le lit. Il avait, chaque fois qu’il s’agenouillait, une toux brève qui semblait un tic ; la ride profonde qui cernait son menton trop court surprenait, chez un être encore si jeune. La bouche était mince, abaissée aux coins, les cheveux longs et plats, d’une couleur imprécise. Et lorsque cet homme se tournait vers elle, elle se sentait gênée par le regard de ses gros yeux pâles. Elle s’étonnait de ne pas retrouver l’état de bonheur sans mesure et sans mélange qui l’habitait au départ de Naples. « Mon Dieu, empêchez-moi d’être ingrate aux bienfaits dont vous me chargez. » Mais l’on ne commande pas en tout instant à son esprit ; et Clémence se surprit à penser que si on lui avait donné à choisir entre les trois princes de France, elle eût préféré le comte de Poitiers. Un grand effroi la saisit et elle faillit s’écrier : « Non, je ne veux pas, je ne suis pas digne ! » 
  À ce moment, elle s’entendit répondre : « Oui », d’une voix qui ne lui parut pas la sienne, à l’évêque qui lui demandait si elle voulait prendre Louis, roi de France et de Navarre, pour époux. Le premier coup de tonnerre de l’orage prévu éclata comme on passait au doigt de Clémence un anneau trop large ; les assistants s’entre-regardèrent et plus d’un se signa. Quand le cortège sortit, les paysans attendaient, groupés devant l’église, en chemise de toile et les jambes entourées de chiffons. Clémence murmura : 
  — Ne va-t-on pas leur faire l’aumône ? 
  Elle avait pensé tout haut, et l’on remarqua que sa première parole de reine avait été une parole de bonté. Pour lui complaire, Louis X ordonna à son chambellan de lancer quelques poignées de monnaie. Les paysans aussitôt se jetèrent au sol, et le spectacle offert à la nouvelle mariée fut celui d’une bataille sauvage sur les fleurs de la jonchée. On entendait des déchirures d’étoffe, des grognements sourds comme en poussent les truies, et des chocs de crânes. Les barons s’amusaient fort à contempler cette mêlée. L’un des vilains, plus large et plus lourd que les autres, écrasait de son pied les mains qui avaient attrapé une piécette et les forçait à s’ouvrir. 
  — Voilà un goujat qui me paraît savoir y faire, dit Robert d’Artois en riant. À qui est-il ? Je l’achète volontiers. 
  Et Clémence vit avec déplaisir que Louis, lui aussi, riait. « Ce n’est pas ainsi qu’on donne, pensa-t-elle, je lui apprendrai. » La pluie se mit à tomber. Les tables avaient été dressées dans la plus grande salle du château. Le repas dura cinq heures. « Et voilà, je suis reine de France », se disait Clémence. Elle ne s’habituait pas à cette idée. Elle ne s’habituait d’ailleurs à rien. La gloutonnerie des seigneurs français la stupéfiait. À mesure que circulait le vin, le ton des voix montait. Seule femme à ce banquet d’hommes de guerre, Clémence voyait tous les regards converger sur elle, et devinait qu’au bout de la salle les propos prenaient un tour assez gras. De temps à autre, l’un des convives s’absentait. Mathieu de Trye, le grand chambellan, cria : 
  — Le roi notre Sire défend qu’on pisse dans l’escalier par lequel il passera. 
  Comme on était au quatrième service de six plats chacun, dont un cochon entier présenté sur sa broche et un paon avec sa roue reconstituée autour du croupion, deux écuyers s’avancèrent portant un pâté monumental qu’ils déposèrent devant le couple royal. On fendit la croûte et un renard vivant surgit du pâté, aux exclamations de l’assistance. Faute d’avoir pu préparer des pièces montées et des châteaux en sucrerie qui eussent réclamé plusieurs jours de fabrication, les cuisiniers s’étaient distingués de cette manière. Le renard affolé avait sauté dans la salle où il tournoyait, la queue rousse et touffue au ras des dalles, et ses beaux yeux brillants, un peu laiteux, tout apeurés. 
  — Au goupil ! Au goupil ! hurlèrent les seigneurs en bondissant de leurs sièges. 
  Une chasse s’improvisa, autour des tables. Ce fut Robert d’Artois qui attrapa l’animal. On vit le géant plonger vers le sol, et se relever tenant à bout de bras le renard qui couinait, découvrant des crocs minces sous ses babines noires. Puis Robert referma lentement les doigts ; les vertèbres craquèrent ; les yeux du renard devinrent vitreux, et Robert étendit l’animal mort sur la table, devant la nouvelle reine, comme un hommage. Clémence qui maintenait du pouce son anneau trop grand, demanda si c’était la coutume en France que les femmes de la parenté n’assistassent point aux mariages. Elle reçut de Louis quelques explications embarrassées. 
  — Mais de toute façon, ma sœur, vous n’auriez pas eu l’occasion de voir mon épouse, dit le comte de Poitiers. 
  — Et pourquoi donc… mon frère ? demanda Clémence qui éprouvait à la fois de l’intérêt à tout ce qu’il disait et de la gêne à lui répondre. 
  — Parce qu’elle est encore enfermée au château de Dourdan, dit Philippe de Poitiers. 
  Puis se tournant vers le roi : 
  — Sire mon frère, en ce jour de bonheur pour vous, je vous requiers de lever la peine qui fut infligée à Jeanne mon épouse. Ses erreurs n’étaient point crimes, et elle s’en est repentie. 
  Le Hutin, pris de court, ne savait que décider. Devait-il, devant Clémence, faire montre de mansuétude ou au contraire de fermeté, deux qualités également royales ? Il chercha des yeux, pour lui demander conseil, Charles de Valois, mais celui-ci était allé prendre l’air. Et Robert d’Artois, à l’autre bout de la salle, enseignait à son cousin Philippe de Valois la manière de saisir un renard sans se faire mordre. 
  — Sire mon époux, dit Clémence, pour l’amour de moi, accordez à votre frère la grâce qu’il sollicite de vous. Ce jourd’hui est un jour d’accordailles, et je voudrais que toutes les femmes de votre royaume en eussent partage de joie. 
  Elle prenait l’affaire à cœur, avec une chaleur soudaine ; elle se sentait comme soulagée d’entendre Philippe de Poitiers parler de sa femme et exprimer le désir qu’elle rentrât au foyer. Louis avait fortement dîné, et vidé sa coupe un peu plus souvent qu’il n’eût convenu. L’instant approchait où il allait étreindre ce beau corps calme dont il était désormais le maître. Il n’avait pas l’esprit à peser les conséquences politiques de ce qu’on lui demandait. 
  — Il n’est rien, ma mie, que je ne veuille faire pour vous plaire, répondit-il. Mon frère, vous pouvez reprendre Madame Jeanne et la ramener parmi nous quand il vous plaira. 
  Charles de la Marche, qui avait suivi avec attention le dialogue, dit alors : 
  — Et pour Blanche, Sire mon frère, que décidez-vous ? M’autoriserez vous… 
  — Pour Blanche, jamais ! coupa le roi. 
  — Seulement d’aller la visiter à Château-Gaillard, et la faire mettre en un couvent où elle aura un traitement moins dur… 
  — Jamais, répéta le Hutin d’un ton qui interdisait toute insistance. 
  Si les ressentiments de Louis à l’égard de Jeanne de Bourgogne, pour la part qu’elle avait eue dans ses infortunes conjugales, se trouvaient assez atténués par le fait même du remariage, en revanche grande était sa terreur que Blanche, sortie de forteresse et de l’isolement absolu, pût divulguer les circonstances de la mort de Marguerite. Cette crainte inspira au Hutin, pour une fois, une décision rapide et sans appel. Clémence, jugeant sage de s’en tenir à sa première victoire, n’osa pas intervenir. 
  — N’aurai-je donc plus jamais le droit d’avoir épouse ? reprit Charles. 
  — Laissez faire le sort, mon frère, répondit Louis.     
  Le beau visage, mais assez mou, de Charles de la Marche, prit une expression boudeuse et butée. 
  — Il semble que le sort favorise plus Philippe que moi. 
  Et dès cet instant, Charles de la Marche conçut du ressentiment non contre son frère le roi, mais contre son frère Poitiers. À l’issue de cette journée épuisante, la jeune reine était si lasse que les événements de la nuit se déroulèrent pour elle comme dans une autre vie. Elle n’éprouva ni effroi, ni souffrance excessive, ni particulière félicité. Elle fut simplement soumise, admettant que les choses devaient se passer ainsi. Elle entendit, avant de sombrer dans le sommeil, des mots balbutiés qui lui laissèrent espérer que son époux l’appréciait. Si elle avait été moins novice en ce domaine, elle eût compris qu’elle disposait, pour un temps au moins, d’un grand pouvoir sur Louis X. 
  Celui-ci, en effet, s’était émerveillé de rencontrer chez cette fille de roi une passivité consentante qu’il n’avait jusqu’alors connue que chez des servantes. L’angoisse des défaillances qui le saisissaient dans le lit de Marguerite avait disparu. Peut-être, après tout, n’était-il pas fait pour les brunes. À plusieurs reprises, il se trouva triomphant de ce beau corps qui luisait faiblement, comme nacré sous la petite lampe à huile pendue au ciel de lit, et dont son désir pouvait disposer tout à son gré. Jamais il n’avait accompli pareil exploit. .
  Quand il sortit de la chambre, tard dans la matinée, la tête lui tournait un peu, mais il la portait haut, et plus fièrement que s’il eût vaincu les Flamands ; sa nuit de noces avait effacé ses déboires militaires. Pour la première fois, Louis Hutin fut capable d’affronter sans gêne les plaisanteries gaillardes de son cousin d’Artois qui passait pour le mâle le mieux pourvu et le plus endurant de la cour. Puis, environ midi, on se remit en route vers le nord. Clémence se retourna pour emporter une dernière image de ce château où elle était devenue femme et reine, et dont elle ne parviendrait jamais à se rappeler les dimensions exactes. 
  Deux jours plus tard, on arrivait à Reims. Les habitants n’avaient pas vu de sacre depuis trente ans, c’est-à-dire que pour la moitié au moins de la population, le spectacle était neuf. Des officiers royaux, affairés, couraient en compagnie des échevins de la Maison de Ville à l’archevêché. Sur les places s’étaient installées toutes sortes de marchands, jongleurs et montreurs de bêtes, comme pour une foire. 
  De grands barons, de hauts prélats, arrivés des quatre coins de France, passaient avec leurs escortes, à la recherche de leur logis. Paysans, bourgeois et petits seigneurs affluaient de la contrée avoisinante, grossissant une foule que les sergents tâchaient à contenir sur l’itinéraire pavoisé du cortège royal. Les Rémois ne pouvaient pas imaginer qu’ils auraient l’occasion de contempler à nouveau cette grande cavalcade, et d’en payer les frais, plusieurs fois encore, dans un proche avenir. Le roi qui ce jour-là franchissait le portail de la cathédrale de Reims était accompagné des trois successeurs que lui donnerait l’Histoire. En effet, derrière Louis X chevauchaient ses frères Philippe et Charles, ainsi que son cousin Philippe de Valois. Avant quatorze ans, la couronne se serait posée sur leurs trois têtes. 

Demain 2ème partie Après les Flandres l'Artois 
chapitre 1 Les alliés 

mardi 20 novembre 2018

Les poisons de la couronne - ch 7 - Le philtre



VII
LE PHILTRE
  
  Une litière légère, portée par deux mules à la tête desquelles couraient des valets, pénétra dans la grande cour de l’hôtel d’Artois, rue Mauconseil. Béatrice d’Hirson, nièce du chancelier d’Artois et demoiselle de parage de la comtesse Mahaut, en descendit. Nul n’aurait pu penser que cette belle fille brune venait de parcourir près de quarante lieues en deux jours. Sa robe était à peine fripée ; son visage était lisse et frais comme au sortir du sommeil. D’ailleurs, elle avait dormi une partie de la route sous de bonnes couvertures, au balancement de la litière. La poitrine haute, la jambe longue, avançant d’un pas qui paraissait lent parce qu’il était allongé et toujours égal, elle se rendit directement auprès de sa maîtresse. 
  La comtesse était attablée devant son second repas, qu’elle prenait vers tierce. 
  — C’est fait, Madame, dit Béatrice en tendant à la comtesse une minuscule boîte de corne. 
  — Comment va ma fille Jeanne ? 
  D’une voix traînante, nasale, et toujours vaguement ironique, même quand il n’y avait aucun motif à ironiser, la demoiselle de parage répondit, marquant des pauses inattendues : 
  — La comtesse de Poitiers va bien, Madame… aussi bien qu’il se peut. Le séjour de Dourdan ne lui est point trop pénible… elle a mis de son côté les gardiens. Elle a le teint clair et n’a que peu maigri ; elle est soutenue par l’espérance… et le soin que vous prenez d’elle. 
  — Ses cheveux ? demanda la comtesse. 
  — Ce sont des cheveux d’un an, Madame… pas aussi longs encore que des cheveux d’homme ; mais ils semblent pousser plus drus qu’ils n’étaient avant. 
  — Enfin, est-elle présentable ? 
  — Avec une guimpe autour du visage, assurément… Et puis, elle peut s’orner de fausses nattes. 
  — Les faux cheveux ne se gardent pas au lit, dit Mahaut. 
  Elle avala, par grandes cuillerées, la fin d’un potage aux pois et au lard et, pour s’alléger le palais, but un gobelet de vin d’Arbois. Puis elle ouvrit la boîte de corne, considéra la poudre grise qui en formait le contenu. 
  — Combien cela me coûte-t-il ? 
  — Vingt-deux livres. 
  — Peste, les magiciennes font bien payer leur science. 
  — Elles risquent gros. 
  — Combien, là-dessus, as-tu gardé pour toi ? 
  — Presque rien, Madame… Juste de quoi m’acheter cette robe d’écarlate que vous m’aviez promise… et que vous ne m’avez point donnée. 
  La comtesse Mahaut ne put s’empêcher de sourire ; cette fille savait comment la prendre. 
  — Tu dois avoir le ventre creux ; goûte un peu à ce pâté de canard, dit-elle en se servant à elle-même une épaisse tranche. 
  Puis, revenant à la boîte de corne, elle ajouta : 
  — Je crois à la vertu des poisons pour se débarrasser d’un ennemi, mais guère aux philtres pour se gagner un adversaire. Ce sont tes idées, pas les miennes. 
  — Et pourtant, je vous assure, Madame, qu’il faut y croire, répondit Béatrice. Celui-ci est fort bon ; il n’est pas fait à la cervelle de mouton… mais seulement aux herbes, et préparé devant moi. Je suis donc allée à Dourdan, et j’ai tiré un peu de sang du bras droit de Madame Jeanne. Puis, j’ai porté ce sang à la personne que je vous ai dit, Isabelle de Fériennes… qui l’a mélangé avec de la verveine, de l’amourette et de la livèche ; et cette Fériennes a prononcé la formule de conjuration ; elle a déposé le mélange sur une brique neuve, et l’a brûlé avec du bois de frêne pour obtenir la poudre que je vous apporte. Il n’est plus maintenant qu’à mettre cette poudre dans une boisson, la faire avaler au comte de Poitiers, et avant peu vous le verrez repris d’amour pour son épouse… avec une force que rien ne pourrait entraver. Doit-il toujours venir vous visiter ce matin ? 
  — Je l’attends. Il est rentré de l’ost hier soir, et je l’ai prié de passer me voir. 
  — Alors, je vais aussitôt mêler le philtre à de l’hypocras… que vous lui offrirez à boire. L’hypocras, qui est chargé en épices et sombre de couleur, dissimulera bien la poudre. Mais je vous conseille, Madame… de vous remettre au lit et de feindre d’être malade, pour avoir prétexte à ne pas boire vous-même ; car il ne faudrait pas que vous alliez absorber ce breuvage… et vous trouver prise d’amour pour Madame votre fille. 
  — C’est en tout cas une bonne idée que de le recevoir couchée, répondit la comtesse d’Artois, et de me prétendre en mauvais point. On peut dire les choses plus droitement. 
  Elle fit enlever la table, demanda une robe de nuit et se remit au lit. Puis elle appela auprès d’elle son chancelier Thierry d’Hirson, ainsi que son cousin germain Henri de Sully, qui logeait chez elle, et elle travailla en leur compagnie aux affaires de son comté. Un peu plus tard, on annonça le comte de Poitiers. Il entra, vêtu de sombre comme à l’ordinaire, ses jambes de héron chaussées de bottes souples, et la tête, sous le chaperon à crête, un peu penchée au bout de son long corps. 
  — Ah ! Mon beau fils ! s’écria Mahaut comme si elle avait vu apparaître le Sauveur. Que je suis aise de votre venue. Savez-vous à quoi je m’occupais ? Je me faisais lire l’état de mes biens pour dicter mes volontés dernières. J’ai souffert la plus mauvaise nuit du monde, toute torturée aux entrailles par l’angoisse de la mort, et j’avais grand-crainte de passer outre sans vous avoir ouvert ma pensée, pour ce que je vous aime, en dépit de tout, d’un cœur de mère. 
  Afin de conjurer les mensonges qu’elle venait de proférer, elle tira le petit reliquaire en forme de médaillon qu’elle portait sur la poitrine, au bout d’une chaîne d’or, et le baisa dévotement. 
  — Que saint Druon me protège, dit-elle en régissant le médaillon dans son vaste corsage. 
  Bien installée parmi ses coussins de brocart, les joues rebondies et colorées, l’épaule large, le bras charnu, Mahaut offrait les signes d’une robuste santé. Tout au plus aurait-elle eu besoin, peut-être, de se faire tirer une ou deux pintes de sang. 
  « Allons, elle va me donner la comédie, pensa Philippe de Poitiers. De nature comme d’apparence, elle ressemble trait pour trait à Robert. Ils se haïssent d’être trop pareils. Je gagerais qu’elle va me parler de lui. » 
  Il ne se trompait pas. Mahaut se mit aussitôt à vitupérer ce mauvais neveu, ses manœuvres, ses intrigues, et la ligue qu’il animait contre elle. Pour Mahaut comme pour Robert, toutes les affaires du monde passaient par le comte d’Artois qu’ils se disputaient depuis treize ans. Leurs pensées, leurs démarches, leurs amitiés, leurs alliances, leurs amours même, se rattachaient toujours de quelque façon à cette lutte, l’un n’entrait dans un clan que parce que l’autre appartenait au clan adverse, Robert ne soutenait une ordonnance royale que parce que Mahaut la désapprouvait, Mahaut était d’avance hostile à Clémence de Hongrie parce que Robert avait donné appui au mariage. 
  Cette haine qui excluait tout accord, toute transaction, dépassait son objet, et l’on pouvait se demander s’il n’y avait pas entre la géante et le géant une sorte de passion à rebours, inconnue d’eux-mêmes, et qui se fût mieux apaisée dans l’inceste que dans la guerre. 
  — Toutes ses méchancetés avancent mon trépas, dit Mahaut. J’ai su que mes vassaux, assemblés par Robert, ont prononcé serment contre moi. C’est cela qui m’a remué les humeurs et mise dans l’état où je suis. 
  — Ils ont juré ma mort, Monseigneur, dit Thierry d’Hirson. 
  Philippe de Poitiers se tourna vers le chanoine-chancelier et vit que c’était lui, et non Mahaut, qui était malade, de peur. 
  — J’allais monter à l’ost, pour remettre de l’ordre dans ma bannière, reprit Mahaut, j’avais fait sortir, comme vous voyez, mes atours de guerre. 
  Elle désigna, vers un coin de la pièce, un imposant mannequin revêtu d’une longue robe en mailles d’acier et d’une cotte de soie brodée aux armes d’Artois ; à côté étaient préparés le heaume et les gantelets. Mahaut soupira. Elle regrettait l’occasion perdue. Elle aimait bien se vêtir en chevalier, comme un homme. 
  — Et puis j’ai appris la fin de cette glorieuse chevauchée qui coûte au royaume l’argent et l’honneur. Ah ! L’on peut dire que votre pauvre frère n’est guère fortuné, et que tout ce qu’il entreprend va à la traverse. En vérité, je vous le dis comme je le crois, vous auriez fait un bien meilleur roi que lui, et c’est grande pitié pour tous, mon beau fils, que vous soyez né le second. Votre père, que Dieu l’ait en grâce, en soupirait souvent. 
  Depuis le scandale de la tour de Nesle et la détention de Jeanne à Dourdan, le comte de Poitiers n’avait revu sa belle-mère que dans les cérémonies publiques, lors des funérailles de Philippe le Bel par exemple, ou bien aux séances de la Chambre des pairs, mais jamais en privé. Ils se marquaient de la froideur. Pour une reprise de contact, l’ouverture était grosse, Mahaut, dans le compliment, ne prenait pas la petite mesure. Elle invita son gendre à s’asseoir plus près de son lit. Hirson et Sully se retirèrent vers la porte. 
  — Mais non, mes bons amis, vous n’êtes point de trop, vous savez bien que je n’ai pas de secrets pour vous, leur dit-elle. 
  En même temps, elle leur faisait signe, d’un mouvement de doigts, de sortir de la pièce. Or il était peu habituel, chez les grands seigneurs, de recevoir un visiteur tête à tête. Leurs appartements étaient constamment occupés ou traversés par des parents, des familiers, des vassaux, des serviteurs. Les entretiens se déroulaient généralement au vu de tous, ou, au moins, en présence d’un gentilhomme de la chambre ou d’une dame de parage. D’où la nécessite de l’allusion, du demi-mot. Lorsque les deux interlocuteurs principaux se retiraient dans une embrasure de fenêtre pour converser à voix basse, les gens de leur suite affectaient le détachement, mais se sentaient facilement ou vexés ou inquiets. Tout entretien à portes closes prenait une allure de complot. Et c’était bien l’allure que Mahaut voulait donner à son entretien avec le comte de Poitiers, ne fût-ce que pour le compromettre un peu et le faire mieux entrer dans son jeu. Aussitôt qu’ils furent seuls, elle lui demanda : 
  — Quels sont vos sentiments pour ma fille Jeanne ? 
  Comme il hésitait à répondre, elle entama sa plaidoirie. Certes, Jeanne de Bourgogne avait eu des torts, de grands torts même, en n’avertissant pas son mari des intrigues d’alcôve qui déshonoraient la maison royale, et en se faisant complice… volontairement, involontairement, qui pouvait le dire ?… du scandale. Mais elle-même n’avait point péché de corps, ni trahi le mariage ; tout le monde le reconnaissait ; et le roi Philippe, lui-même, pourtant si courroucé, en était convenu, puisqu’il avait assigné à Jeanne une résidence particulière, sans jamais signifier que cette réclusion fût à vie… 
  — Je sais, j’étais au conseil de Maubuisson, dit le comte de Poitiers qui souhaitait couper à ces souvenirs amers. 
  — Et comment Jeanne aurait-elle pu vous trahir, Philippe ? Elle vous aime. Elle n’aime que vous. Qu’il vous suffise de vous rappeler ses cris, lorsqu’on l’emmena dans son chariot noir : « Dites à Monseigneur Philippe que je suis innocente ! » J’en ai encore le cœur fendu, moi, sa mère, d’avoir dû assister à cela. Et depuis quinze mois que la voilà à Dourdan, je le sais par son confesseur, jamais un mot contre vous, rien que paroles d’amour, et des prières à Dieu pour regagner votre cœur. Je vous assure que vous avez là une femme plus fidèle, plus dévouée que beaucoup, et qui a été durement châtiée. 
  Elle rejetait toutes les fautes, toutes les culpabilités sur Marguerite de Bourgogne, et cela avec d’autant plus de tranquillité que Marguerite, premièrement, n’appartenait pas à sa proche famille et, secondement, n’existait plus. C’était Marguerite la pécheresse, la dévergondée, la catin ; c’était Marguerite qui avait entraîné Blanche, pauvre enfant inconsciente, qui avait abusé l’amitié de Jeanne… D’ailleurs, à Marguerite elle-même ne devait-on pas concéder quelques excuses ? L’espoir d’être reine de Navarre ne suffit pas à tout, et quelle femme ne se fût attristée du mari qu’on lui avait donné ! En définitive, Mahaut tenait le Hutin pour le premier responsable de son infortune. 
  — Il paraît que votre frère n’est pas très bien membré… 
  — On m’a toujours assuré, au contraire, qu’il était normal de ce côté-là, encore qu’un peu effarouché ou violent sur la chose… mais nullement empêché, répondit le comte de Poitiers. 
  — Vous n’avez point, comme moi, les confidences des femmes, répliqua Mahaut. 
  Elle se redressa, massive, sur ses oreillers, regarda son gendre droit dans les yeux. 
  — Philippe, parlons clair, dit-elle. Croyez-vous que l’héritière, la petite Jeanne de Navarre, soit de lui ou du galant de Marguerite ? Philippe de Poitiers se frotta un instant le menton. 
  — Mon oncle Charles de Valois affirme qu’elle est bâtarde, répondit-il, et Louis lui-même, par la façon qu’il a d’éloigner cette enfant, semble le confirmer. D’autres, comme mon oncle d’Évreux ou, bien sûr, le duc de Bourgogne, la tiennent pour légitime. 
  — S’il arrivait malheur à Louis, qui n’est pas bien fort de santé, vous êtes dans le moment le second en ligne de succession. Mais si la petite Jeanne est déclarée bâtarde, comme nous pouvons penser qu’elle l’est, alors vous devenez le premier, et c’est à vous d’être roi. Vous êtes fait pour régner, Philippe. 
  — La nouvelle épouse qui lui arrive de Naples fournira peut-être à mon frère un héritier. 
  — S’il est capable de procréer. Ou si Dieu lui en laisse le temps…, dit Mahaut en appuyant bien sur ces derniers mots. 
  À ce moment, Béatrice d’Hirson entra, portant un plateau chargé d’une aiguière ciselée, de gobelets de vermeil et d’une coupe emplie de dragées. Mahaut eut un mouvement d’impatience. L’interruption était vraiment peu opportune ! Mais sans se troubler, ni se hâter, la demoiselle de parage emplit les gobelets, et présenta au comte de Poitiers hypocras et dragées. Mahaut étendit machinalement la main vers un gobelet Béatrice la regarda de telle façon qu’elle se reprit, disant. 
  — Non, je suis trop malade, tout me tourne sur le cœur. 
  Poitiers réfléchissait. Il n’avait pas manqué lui-même durant les mois récents, de penser à l’éventualité de la succession. En clair, Mahaut lui proposait alliance et soutien, pour le cas où Louis X viendrait à disparaître. Béatrice d’Hirson était ressortie. 
  — Ah ! Philippe, sauvez ma fille Jeanne de la mort, je vous en conjure, s’écria soudain Mahaut, pathétique. Elle n’a point mérité tel sort. 
  — Mais qui donc la menace ? demanda Poitiers. 
  — Robert, toujours lui ! répondit-elle. J’ai appris qu’il était de connivence avec votre sœur Isabelle pour machiner la perte de mes filles et de Marguerite. Et j’ai vu ce grand gueux, à la place où vous êtes, venir m’annoncer lui-même mon malheur, la mine tout apitoyée. Et moi je l’ai cru sincère. Il se pourléchait, le putois. Mais cela ne lui portera pas bonheur, comme cela n’a pas porté bonheur à Isabelle. Son mari a reperdu l’Ecosse, et continue de se vautrer dans le vice avec des portefaix. 
  Elle s’arrêta un instant, parce que Poitiers approchait le gobelet de ses yeux myopes pour en examiner la ciselure. Puis elle enchaîna. 
  — Mais mon Satan de Robert a fait mieux depuis. Savez-vous que le jour où Marguerite fut trouvée morte, Robert était entré à Château-Gaillard au petit matin ? 
  — Vraiment ? dit Poitiers sans montrer une surprise extrême. 
  Il avait, lui aussi, ses informations. Il but une gorgée et parut apprécier le breuvage. 
  — Blanche, enfermée dans la même tour, a tout entendu. La pauvre enfant, depuis, est comme folle. Elle m’a fait parvenir l’autre jour un message… Entendez-moi, Philippe, il va les tuer l’une après l’autre. Son jeu est clair. Robert à présent peut agir à sa guise et tout obtenir du roi ; ils sont complices du même meurtre. Il suffit que Robert parle pour que Louis approuve. Maintenant, il va s’attaquer à ma descendance. Je suis seule, veuve, avec un fils trop jeune encore pour qu’il me puisse fournir appui, et pour la vie duquel je tremble autant que pour la vie de mes filles. Tant de douleurs et de craintes ne peuvent-elles pas faire mourir une femme avant l’âge ? 
  À nouveau, elle toucha sa relique pectorale. 
  — Dieu m’est témoin que je ne voudrais pas trépasser en laissant mes enfants livrés à ce chacal. De grâce, reprenez votre épouse auprès de vous pour la protéger, et montrez du même coup que je ne suis point sans allié. Car, s’il arrivait que Jeanne fût enlevée à la vie, ou bien restât recluse, et que l’Artois me fût ôté comme si fort on s’y emploie, alors je serais obligée de demander retour, pour mon fils, du palatinat de Bourgogne, qui était la dot de Jeanne. 
  Poitiers ne put qu’admirer l’adresse avec laquelle sa belle-mère avait planté sa dernière lance. Ainsi le marché était nettement proposé : « Ou bien vous reprenez Jeanne, et je vous pousse au trône s’il devient vacant, afin que ma fille soit reine de France ; ou bien vous refusez la réconciliation conjugale, mais alors je renverse mes positions et négocie la reprise du comté de Bourgogne contre l’abandon de l’Artois. » 
  Or la Bourgogne-comté constituait non seulement une immense possession, mais aussi, par sa situation de palatinat, un possible accès à la couronne élective de l’empire d’Allemagne. Poitiers contempla un instant Mahaut, monumentale sous les grandes courtines de brocart drapées autour de son lit. 
  « Elle est fourbe comme le renard, obstinée comme le sanglier ; elle a sans doute du sang sur les mains, mais je ne pourrai jamais me défendre d’avoir pour elle de l’amitié… Dans sa violence comme dans son mensonge, il y a toujours une pointe de naïveté…»       
  Pour cacher le sourire qui lui venait aux lèvres, il but au gobelet de vermeil. Il ne promit rien, ne conclut rien, car il était de nature réfléchie, et ne considérait pas qu’il y eût urgence à décider. Mais, à tout le moins, il voyait déjà le moyen de contrebalancer au Conseil des pairs l’influence de Valois, qu’il tenait pour funeste. Il but une dernière gorgée et dit : 
  — Nous parlerons de tout ceci au sacre, où nous allons nous revoir promptement, ma mère. Et par ce « ma mère » qu’il employait pour la première fois depuis quinze mois, Mahaut comprit qu’elle avait gagné. Aussitôt après le départ de Philippe, Béatrice entra et examina le gobelet. 
  — Il l’a vidé presque jusqu’au fond, dit-elle avec satisfaction. Vous verrez, Madame… que Monseigneur de Poitiers va bientôt aller à Dourdan.    
  — Je vois surtout, répondit Mahaut, qu’il nous ferait un fort bon roi… si nous perdions le nôtre. 

Demain chapitre 8 Un mariage de campagne 


lundi 19 novembre 2018

Prenons le temps de Trenet - Débit de l'eau débit de lait

Lundi, un coup de mou ? Un Trenet et ça repart!
Débit de l'eau, débit de lait



Les poisons de la couronne - ch 6 - L'ost boueux /2



VI 
L’OST BOUEUX /2
  
  Tout auprès se dressait une haute tente rouge brodée des trois châteaux d’Artois, mais sur laquelle flottait la bannière de Conches. Le campement de Robert d’Artois ne ressemblait en rien à celui du comte de Poitiers. De ce côté-là, en dépit de la pluie, ce n’était que mouvement, agitation, rumeur, allées et venues dans un désordre si général qu’il paraissait voulu. Le lieu donnait l’image d’un marché en plein vent plus que d’une place de guerre. Des relents de cuir mouillé, de vin suri, de purin, d’excréments offensaient un peu le nez. 
  D’Artois avait loué aux marchands qui accompagnaient l’armée une partie des champs affectés à sa bannière. Qui souhaitait acheter un baudrier neuf, remplacer la boucle de son heaume, se procurer des protège-coudes en fer ou simplement lamper un gobelet de cervoise ou de piquette, devait venir là. Le désœuvrement, chez le soldat, favorise la dépense. On tenait foire devant la portière de messire Robert, qui s’était arrangé pour attirer également dans son coin les filles follieuses, si bien qu’il en pouvait faire libéralité à ses amis. Quant aux archers, arbalétriers, palefreniers, valets d’armes et goujats, ils avaient été repoussés et s’abritaient sous des feuillées qu’ils avaient construites, ou bien sous les chariots. 
  À l’intérieur de la tente rouge, on ne parlait guère poésie. Un tonneau de vin y était constamment en perce, les cruches circulaient au milieu du vacarme, les dés roulaient sur le couvercle des coffres ; l’argent se jouait sur parole, et plus d’un chevalier avait déjà perdu ce que lui aurait coûté sa rançon en bataille. Alors que Robert ne commandait qu’aux troupes de Conches et de Beaumont-le-Roger, un grand nombre de chevaliers d’Artois, qui dépendaient de la bannière de la comtesse Mahaut, se trouvaient en permanence chez lui, où ils n’avaient, militairement parlant, rien à faire. 
  Adossé au mât central, Robert d’Artois dominait de sa taille colossale toute cette turbulence. Le nez bref, les joues plus larges que le front, et ses cheveux de lion rejetés en arrière sur sa cotte écarlate, il jonglait négligemment avec une masse d’armes. Pourtant, il y avait une fêlure dans l’âme du géant, et ce n’était pas sans motif qu’il désirait s’étourdir de boisson et de bruit. 
  — Aux miens, les batailles de Flandre ne valent guère, confiait-il aux seigneurs qui l’entouraient. Mon père, le comte Philippe, que beaucoup de vous ont bien connu et fidèlement servi… 
  — Oui, nous l’avons connu !… C’était un preux homme, un vaillant ! répondaient les barons d’Artois.   
  — … mon père fut blessé à mort au combat de Furnes. C’est dans son tref que nous sommes, disait Robert accompagnant ces mots d’un large geste circulaire. Et mon grand-père, le comte Robert… 
  — Ah ! Le brave… le bon suzerain que c’était !… respectant nos bonnes coutumes !… Jamais en vain on ne lui demandait justice… 
  — … quatre années après, le voilà raide navré à Courtrai. Jamais les deux ne s’en vont sans le troisième. Demain, peut-être, mes seigneurs, vous me porterez en terre. 
  Il est deux sortes de superstitieux : ceux qui n’évoquent jamais le malheur de peur de l’attirer, et ceux qui espèrent le détourner en lui accordant un tribut de paroles. Robert d’Artois était de la seconde espèce. 
  — Caumont, verse-moi un autre gobelet, et buvons à mon dernier jour ! criat-il. 
  — Nous ne voulons point ! Nous vous ferons rempart de notre corps, répondirent les chevaliers artésiens. Qui donc, hormis vous, défend nos droits ? 
  Ils le considéraient comme leur suzerain naturel, et l’idolâtraient un peu pour sa taille, sa force, son appétit, ses largesses. Tous rêvaient de lui ressembler ; tous s’appliquaient à l’imiter. 
  — Or voyez, mes bons seigneurs, comme on est récompensé de tant de sang versé pour le royaume, reprit-il. Parce que mon grand-père est mort après mon père… oui, pour cela… le roi Philippe en a pris occasion de me faire tort de mon héritage et de donner l’Artois à ma tante Mahaut qui vous traite si bien, avec l’aide de tous ses Hirson, le chancelier, le trésorier et tous les autres, qui vous écrasent de redevances et vous refusent vos droits. 
  — Si nous allons demain en bataille, et qu’un Hirson se trouve à portée de ma lance, je lui promets quelque coup qui ne viendra pas forcément des Flamands, déclara un gaillard aux gros sourcils roux qui s’appelait le sire de Souastre. 
  Robert d’Artois, en dépit de ce qu’il buvait, gardait la tête claire. Tout ce vin distribué, les filles offertes, et tant d’argent dépensé avaient leur raison ; le géant travaillait à avancer ses affaires. 
  — Mes nobles sires, mes nobles sires, dit-il, d’abord la guerre du roi, dont nous sommes les loyaux sujets et qui, pour l’heure, je vous l’assure, est tout acquis à vos justes doléances. Mais une fois la guerre achevée, alors, mes seigneurs, je vous donne conseil de ne point vous désarmer. C’est une bonne occasion que vous avez là d’être en troupe, avec vos gens réunis. Rentrez ainsi en Artois, et parcourez le pays pour chasser les agents de Mahaut et les fesser au cul sur la place des bourgs. Et moi je vous appuierai à la Chambre du roi, et reprendrai s’il le faut mon procès en appel du jugement qui m’a lésé ; et je m’engage à restaurer vos coutumes, comme elles étaient au temps de mes pères. 
  — Ainsi ferons-nous, messire Robert, ainsi ferons-nous ! Souastre ouvrit les bras. 
  — Jurons, s’écria-t-il, de ne point nous séparer avant qu’il n’ait été fait droit à nos requêtes, et que notre bon sire Robert ne nous ait été rendu pour être notre comte. 
  — Nous le jurons ! répondirent les barons. 
  Il y eut force embrassades et encore de grandes rasades versées ; et l’on alluma les flambeaux parce que le jour baissait. Robert se réjouissait de voir la ligue d’Artois, qu’il avait fomentée, si bien prête à l’action. C’eût été sottise, vraiment, que de mourir le lendemain… À ce moment, un écuyer pénétra dans la tente en disant : 
  — Monseigneur Robert, les chefs de bannière sont requis au tref du roi ! 
  Quand d’Artois entra, sans hâte, chez le roi, la plupart des grands seigneurs déjà s’y trouvaient, assis en cercle pour ouïr le connétable. Beaucoup ne s’étaient lavés ni rasés depuis six jours. Ordinairement, ils n’auraient jamais passé temps si long sans aller aux étuves. Mais la crasse faisait partie de la guerre. Lassé de devoir répéter les mêmes évidences, Gaucher de Châtillon fut bref, et presque impertinent à l’égard du souverain. 
  Ce roitelet décidément ne lui convenait guère, qui tranchait seul sur les sujets qui eussent mérité Conseil et tenait assemblée lorsqu’il eût dû ordonner. Gaucher avait été habitué à d’autres méthodes, où le commandement des troupes ne constituait pas matière à délibérer. Étalant sa cotte de soie bleue sur ses genoux, Valois commença de pérorer. 
  — Il est vrai, Sire mon neveu, comme Gaucher vient de le confirmer, qu’on ne peut davantage rester en ce lieu où tout s’abîme à la fois, l’âme des hommes et le poil des chevaux. L’inaction nous gâche autant que la pluie… 
  Il s’interrompit parce que le roi s’était retourné et parlait à Mathieu de Trye, son chambellan. Le Hutin réclamait seulement qu’on lui passât son drageoir ; les difficultés lui inspiraient le besoin de sucer ou de croquer quelque sucrerie… 
  — Poursuivez, mon oncle, je vous prie, dit-il. 
  — Il faut déloger demain tôt le matin, reprit Valois, trouver un passage à la rivière, en amont, et courir sus aux Flamands pour les culbuter avant le soir. 
  — Avec des hommes sans vivres, des montures sans fourrage ? dit le connétable. 
  — La victoire leur remplira le ventre. Ils peuvent tenir encore une journée ; c’est le jour d’après qu’il sera trop tard. 
  — Et moi, je vous réponds que vous allez vous faire tailler ou vous faire noyer. Il faut, si vous m’en croyez, retirer l’armée sur une hauteur vers Tournai ou Saint-Amand, laisser les viandes nous parvenir, les eaux s’écouler… 
  — On voit bien, cousin, dit Valois, que vous touchez cent livres la journée quand le roi chevauche avec l’ost, et que vous vous souciez peu de voir finir la guerre. 
  Le ton voulait être celui de la boutade ; mais le connétable, blessé au vif, répliqua : 
  — Je suis au devoir de vous rappeler, cousin, que même le roi ne peut marcher sus à l’ennemi sans que le connétable en ait donné l’ordre. Et cet ordre, en l’état présent, je ne le donnerai point. Ce faisant, le roi peut toujours changer de connétable. 
  Un pénible silence s’ensuivit. L’affaire prenait un mauvais tour. Pour complaire à Valois, Louis X allait-il révoquer le chef des armées, comme il avait destitué Marigny et tous les légistes de Philippe le Bel ? Le comte de Poitiers immédiatement intervint.   
  — Mon frère, je partage entièrement le conseil de Gaucher. Nos troupes ne sont point en mesure de combattre sans s’être restaurées une bonne semaine. 
  — C’est aussi mon avis, dit le comte Louis d’Évreux.  
  — Alors, on ne châtiera donc jamais ces Flamands ! s’écria Charles de la Marche qui se plaisait à copier Valois. 
  Le connétable eut pour le plus jeune frère du roi un regard de mépris. « L’oison », comme l’appelait sa propre mère la reine Jeanne, avait parlé. Sur quoi le comte de Champagne annonça qu’il s’en irait si on ne livrait pas bataille le lendemain ; ses chevaliers s’agitaient trop, et, de toute manière, il ne les avait levés que pour deux semaines. Valois écarta ses mains chargées de bagues, comme pour dire : « Vous voyez ! » Mais il semblait déjà moins convaincu, et seul l’amour-propre l’empêchait de revenir sur ses opinions belliqueuses. 
  — Retraite ou défaite, Sire, voilà le choix, dit Gaucher. 
  Le roi ne donnait toujours pas signe de savoir à quel parti se résoudre. Toute cette équipée ne faisait de sens pour lui que rapidement menée. Prendre la décision de la sagesse, se regrouper ailleurs, attendre, c’était repousser d’autant l’heure de son mariage, et obérer un peu plus ses finances. Quant à prétendre franchir une rivière en crue et charger au galop dans la boue… 
  Au vrai, il avait pensé qu’il ne serait pas obligé de charger, et que les Flamands céderaient devant le seul déploiement d’un ost si formidable. Robert d’Artois, qui se tenait assis derrière Valois, se pencha vers celui-ci et lui murmura quelques mots. Valois approuva de la tête, d’un air indifférent. Qu’on fît ce qu’on voudrait ; il se retirait du débat. Robert alors se leva et, s’avançant de trois pas pour mieux dominer l’assemblée : 
  — Sire mon cousin, dit-il, je devine votre souci. Vous n’avez point assez de moyens d’argent pour maintenir ce grand ost à ne rien faire. En outre, votre nouvelle épouse vous attend, que nous avons tous hâte à voir reine, comme nous avons hâte à vous voir sacré. Mon conseil est qu’il ne faut point s’obstiner. Ce n’est pas l’ennemi qui nous oblige à rebrousser ; c’est cette pluie où je vois la volonté de Dieu devant laquelle tout un chacun, si puissant qu’il soit, doit s’incliner. Notre Seigneur sans doute vous signifie ainsi de ne pas combattre avant d’avoir été oint des Saintes Huiles. Vous tirerez autant de gloire, mon cousin, d’un beau sacre que d’une bataille aventureuse. Renoncez donc pour le moment à châtier ces mauvais Flamands, et, si la peur que vous leur avez inspirée ne suffit point, revenons en même nombre au prochain printemps. 
  Dans l’embarras où l’on piétinait, cette solution radicale, celle du renoncement, proposée par un homme dont on ne pouvait suspecter le courage aux armes, reçut l’assentiment d’une grande partie des barons, et tout d’abord celui du roi. Montrant une fois de plus son manque de pondération, Louis X se rua avec empressement et reconnaissance dans l’échappée que d’Artois lui découvrait. 
  — Mon cousin, vous avez parlé sagement, déclara-t-il. Le ciel nous manifeste son avertissement. Que l’armée reparte donc, puisqu’elle ne peut poursuivre.   
  Puis, enflant la voix pour se donner de la majesté, il ajouta : 
  — Mais je jure Dieu que si je suis encore en vie l’an prochain, j’irai envahir les Flamands et n’aurai avec eux nulle accordance qu’ils ne s’abandonnent en tout à ma volonté. 
  Il n’eut plus alors d’autre souci que de déloger. Il fallut au connétable et à Philippe de Poitiers beaucoup d’insistance pour le convaincre de mesures indispensables, comme de maintenir au moins quelques garnisons le long de la frontière de Flandre ; il ne les entendait plus ; il était déjà parti. Dans cette dispersion, Valois trouvait son compte. Il avait maintenu à peu de frais sa réputation héroïque. D’Artois y trouvait le sien mieux encore ; la guerre manquée profitait à sa ligue. 
  Telle était la hâte du roi qu’elle se fit contagieuse et que le lendemain matin, faute de charrois et de pouvoir extraire de la boue tout le matériel, on mit le feu aux tentes, aux meubles, à l’équipement. L’appétit de destruction se soulageait ainsi. Laissant derrière elle, sur de vastes espaces, des embrasements fumeux qui luttaient contre l’éternelle pluie, l’armée, fourbue et affamée, se présenta au soir devant Tournai ; les habitants effrayés fermèrent les portes de la ville ; on n’exigea pas qu’ils les ouvrissent. 
  Le roi alla demander asile dans un monastère. Le surlendemain 7 août, il était à Soissons, d’où il signa les ordonnances qui mettaient fin à la campagne. Il chargea Valois des préparatifs du sacre, et envoya Philippe de Poitiers à Saint-Denis afin d’y rendre l’oriflamme et d’y prendre l’épée et la couronne. Les princes se retrouveraient entre Reims et Troyes pour se porter au-devant de Clémence de Hongrie. Quatorze jours avaient suffi à Louis Hutin, pour déposer dans la corbeille de ses secondes noces l’inoubliable ridicule de l’expédition par lui conduite et qu’on ne désignait déjà plus que sous le nom d’ost boueux. 

Demain ch 7 le philtre