vendredi 21 septembre 2018

La reine étranglée - 3àme partie - ch - 5 - Les assassins dans la prison



 

 
LES ASSASSINS DANS LA PRISON 
  Lorsque, en pleine nuit, Marguerite de Bourgogne entendit s’abaisser le pont-levis de Château-Gaillard et retentir dans l’enceinte les piétinements d’une chevauchée, elle ne crut point d’abord que ces sons étaient vrais. Elle avait tant attendu, tant rêvé cet instant, depuis qu’était partie sa lettre à Robert d’Artois, par laquelle elle souscrivait à sa déchéance, renonçait à tous ses droits comme à ceux de sa fille, en échange d’une libération promise et qui n’arrivait pas ! Nul ne lui avait répondu, ni Robert, ni le roi. Aucun messager n’était apparu. 
  Les semaines s’écoulaient dans un silence plus destructeur que la faim, plus épuisant que le froid, plus dégradant que la vermine. Marguerite, à présent, ne bougeait presque plus de son lit, souffrant d’une fièvre où l’âme avait autant de part que le corps, et qui la maintenait dans un état de conscience trouble. Les yeux grands ouverts sur les ténèbres de la tour, elle passait des heures à écouter son cœur battre à coups trop rapides. Le silence se peuplait de rumeurs inexistantes ; l’ombre était envahie de menaces tragiques qui venaient non plus de la terre, mais de l’au-delà. Le délire des insomnies désorganisait sa raison… Philippe d’Aunay, le beau Philippe, n’était pas mort tout à fait ; il marchait, jambes brisées, ventre sanglant, à côté d’elle ; elle étendait le bras vers lui et ne pouvait le saisir. Pourtant il l’entraînait sur le trajet qui va de la terre à Dieu, sans plus sentir la terre, et sans jamais voir Dieu. Et cette marche atroce durerait jusqu’au fond des temps, jusqu’au Jugement dernier. C’était peut-être, après tout, le Purgatoire… 
  — Blanche ! cria-t-elle, Blanche ! Ils arrivent ! 
  Car les cadenas, les verrous, les portes grinçaient vraiment au bas de la tour ; des pas nombreux résonnaient sur les marches de pierre. 
  — Blanche ! Tu entends ? 
  Mais la voix affaiblie de Marguerite, arrêtée par les épaisses fermetures qui, la nuit, séparaient les deux geôles, ne parvint pas à l’étage supérieur. La lumière d’une seule chandelle aveugla la reine prisonnière. Des hommes se pressaient dans l’embrasure de la porte ; Marguerite ne put les dénombrer ; elle ne voyait que le géant au manteau rouge, aux yeux clairs et au poignard d’argent qui s’avançait vers elle. 
  — Robert ! murmura-t-elle. Robert, enfin vous voici. 
  Derrière Robert d’Artois, un soldat portait un siège qu’il déposa auprès du lit. 
  — Alors, ma cousine, alors, dit Robert en s’asseyant, votre santé ne va pas à merveille, à ce qu’on me dit, et à ce que je vois. Vous souffrez ? 
  — Je souffre de tout, dit Marguerite ; je ne sais plus si je vis. 
  — Il était grand temps que j’arrive. Tout va bientôt être fini. Vos ennemis sont abattus. Êtes-vous en état d’écrire ? 
  — Je ne sais, dit Marguerite. 
  D’Artois, faisant approcher la lumière, observa plus attentivement le visage ravagé, asséché, les lèvres amincies de la prisonnière, et ses yeux noirs anormalement brillants et enfoncés, ses cheveux collés par la fièvre sur le front bombé. 
  — Au moins, pourrez-vous dicter la lettre que le roi attend. Chapelain ! appela-t-il en claquant des doigts. 
  Une robe blanche, fripée et maculée, un crâne beige, sortirent de la pénombre. 
  — L’annulation a-t-elle été prononcée ? demanda Marguerite. 
  — Comment le serait-elle, ma cousine, puisque vous vous êtes refusée à déclarer ce qu’on vous demandait ? 
  — Je n’ai pas refusé. J’ai accepté. J’ai tout accepté… Je ne sais plus. Je ne comprends plus. 
  — Qu’on aille chercher une cruche de vin pour la soutenir, dit d’Artois pardessus son épaule. 
  Des pas s’éloignèrent dans la chambre et dans l’escalier. 
  — Rassemblez vos esprits, ma cousine, reprit d’Artois. C’est maintenant qu’il faut accepter ce que je vais vous conseiller. 
  — Mais je vous ai écrit, Robert ; je vous ai envoyé une lettre, pour que vous la remettiez à Louis, et où je déclarais… tout ce que vous souhaitiez… que ma fille n’était point de lui… 
  Les murs, les visages lui semblaient vaciller autour d’elle. 
  — Quand ? demanda Robert. 
  — Mais voici longtemps… des semaines, deux mois il me semble, et j’attends depuis d’être délivrée… 
  — À qui avez-vous confié cette lettre ? 
  — Mais… à Bersumée. 
  Et soudain Marguerite pensa, affolée : « Ai-je vraiment écrit ? C’est affreux, je ne sais plus… je ne sais plus rien. » 
  — Demandez à Blanche, murmura-t-elle. 
  Il se fit un grand bruit auprès d’elle. Robert d’Artois s’était levé, et secouait quelqu’un par le collet en criant si fort que Marguerite avait peine à comprendre les mots. 
  — Mais, oui, Monseigneur, moi-même… je l’ai portée… répondait la voix affolée de Bersumée. 
  — Où l’as-tu remise ? À qui ?
  — Lâchez-moi, Monseigneur, lâchez-moi ! Vous m’étouffez. À Monseigneur de Marigny. J’ai obéi aux ordres. 
  Le capitaine de forteresse ne put esquiver le coup de poing qui l’atteignit en plein visage, un vrai coup de masse sous lequel il gémit et oscilla. 
  — Est-ce que je m’appelle Marigny ? hurlait d’Artois. Quand on te charge d’un pli pour moi, est-ce à un autre que tu dois le remettre ? 
  — Mais il m’avait affirmé, Monseigneur… 
  — Tais-toi, animal. Je m’occuperai de solder ton compte un peu plus tard ; et puisque tu es si fidèle à Marigny, je vais t’envoyer le rejoindre dans son cachot du Louvre, dit d’Artois. 
  Puis, revenant à Marguerite : 
.  — Je n’ai jamais reçu votre lettre, ma cousine. Marigny l’a gardée pour lui. 
  — Ah ! bien ! fit-elle. 
  Elle était presque rassurée ; au moins acquérait-elle la certitude d’avoir vraiment écrit. À ce moment, le sergent Lalaine entra, apportant la cruche demandée. Robert d’Artois se rassit, et regarda boire Marguerite. « Que ne me suis-je muni de poison ! se dit-il. C’eût été peut-être le moyen le plus facile. Je suis sot de n’y avoir point pensé… Ainsi, elle avait accepté ; et nous n’en avons rien su. Oui, tout cela est grande sottise, en vérité. Mais à présent, il est trop tard pour y rien changer. Et de toute manière, dans l’état où je la vois, il ne saurait lui rester de longues journées à vivre. » 
  Ayant soulagé sa colère contre Bersumée, il se sentait détaché et presque triste. Il se tenait, massif, les mains posées sur les cuisses, et entouré d’hommes de guerre armés jusqu’à la tête, devant ce grabat où gisait une femme épuisée. Pourtant avait-il assez détesté Marguerite lorsqu’elle était reine de Navarre et promise au trône de France ! Que n’avait-il tramé pour la perdre, multipliant intrigues, voyages, liguant contre elle et la cour d’Angleterre et la cour de France ? L’hiver dernier encore, si puissant baron qu’il fût, si misérable prisonnière qu’elle se trouvât, il l’eût volontiers broyée quand elle lui opposait son refus. Maintenant, son triomphe le conduisait plus loin qu’il n’eût voulu aller. Il n’éprouvait pas de pitié, seulement une espèce d’indifférence écœurée, de lassitude amère. Tant de moyens mobilisés contre un corps amaigri et malade, une pensée sans défense ! 
  La haine, en Robert, s’était éteinte soudain, parce qu’il ne rencontrait plus de résistance à la mesure de sa force. Il se prenait à regretter, oui, sincèrement, que la lettre ne lui fût pas parvenue, et mesurait l’absurdité des enchaînements du sort. Sans le zèle obtus de cet âne de Bersumée, Louis X, à l’heure présente, eût été déjà en mesure de se remarier, Marguerite installée en un couvent tranquille, et Marigny sans doute encore en liberté. Sinon même toujours au pouvoir. Nul n’eût été acculé aux solutions extrêmes, et lui-même, Robert d’Artois, ne se fût pas trouvé là, chargé d’exécuter une mourante. 
  — Ce veuvage est nécessaire, mais il doit s’accomplir dans le secret de la famille, lui avait dit Charles de Valois. 
  Et Robert avait accepté la mission, pour cette raison d’abord qu’elle lui donnerait barre désormais et sur Valois et sur le roi. De tels services se payent sans fin… Et puis le sort, à y mieux regarder, n’était absurde qu’en apparence ; chacun, par les actes que lui dictait sa propre nature, avait contribué à ce qu’il ne pût se dérouler autrement. « N’est-ce pas moi qui ai commencé cette affaire l’année dernière à Westminster ? Il me revient donc de la terminer. Mais aurais-je eu à la commencer si Marigny, pour conclure les mariages de Bourgogne, ne m’avait pas fait dépouiller du comté d’Artois au profit de ma tante Mahaut ? Et Marigny, à cette heure, se morfond au Louvre. » Le destin montrait quelque logique. 
  Robert s’aperçut que tout le monde dans la pièce le regardait, Marguerite de dessus son grabat, Bersumée qui se frottait la mâchoire, Lalaine qui avait repris la cruche, le valet Lormet adossé contre le mur dans la pénombre, le chapelain serrant une écritoire sur son ventre. Ils semblaient tous stupéfaits de le voir méditer. Le géant s’ébroua. 
  — Vous voyez, ma cousine, dit-il, combien Marigny est votre ennemi, comme il est notre ennemi à tous. Cette lettre volée nous en fournit une nouvelle preuve. Sans Marigny, je gage que vous n’auriez jamais été accusée, ni jugée, ni traitée de la sorte. Ce félon s’est ingénié à vous nuire, autant qu’à nuire au roi et au royaume. Mais aujourd’hui, il est arrêté, et je viens recueillir vos griefs contre lui afin de hâter à la fois la justice du roi et votre grâce. 
  — Que dois-je déclarer ? demanda Marguerite. 
  Le vin qu’elle avait bu lui faisait battre le cœur plus vite encore ; elle respirait de manière hachée, et se tenait la poitrine. 
  — Je vais dicter pour vous au chapelain, dit Robert. 
  Le dominicain en disgrâce s’assit par terre, la tablette à écrire posée sur ses genoux ; la chandelle posée à côté de lui éclairait d’en bas les trois visages. Robert sortit de son aumônière une feuille pliée, portant un texte noté qu’il lut au chapelain. 
  — « Sire, mon époux, je me meurs de chagrin et de maladie. Je vous supplie de m’accorder pardon, car si vous ne le faites pas vite…» 
  — Un instant, Monseigneur, je ne puis vous suivre, dit le chapelain ; je n’écris point comme vos clercs de Paris. 
  «… car, si vous ne le faites pas vite, je sens que j’ai bien peu à vivre et que l’âme va s’enfuir de moi. Tout est de la faute de messire de Marigny qui m’a voulu perdre dans votre estime et dans celle du feu roi par dénonciation dont je jure la fausseté, et qui m’a fait par odieux traitement réduire…» 
  — Monseigneur, puis-je… un instant encore. 
  Le chapelain cherchait son grattoir pour racler une aspérité du vélin. Robert dut attendre un moment, avant de reprendre et de terminer : 
  — «… réduire à la misère où je suis. Tout est venu de ce méchant homme. Je vous prie encore de me sauver de l’état où me voici et vous assure que je n’ai jamais cessé de vous être épouse obéissante dans la volonté de Dieu. » 
  Marguerite s’était soulevée un peu sur son grabat. Elle ne comprenait rien à l’énorme contradiction par laquelle on voulait maintenant qu’elle se proclamât innocente. 
  — Mais alors, mon cousin, mais alors, demanda-t-elle, tous les aveux que vous m’aviez demandés ? — Ils ne sont plus nécessaires, ma cousine, répondit Robert ; ce que vous allez signer ici remplacera tout. 
  Car l’important à présent, pour Charles de Valois, était de recueillir le plus de témoignages possible, vrais ou faux, contre Enguerrand. Celui-ci était de taille, qui offrait en outre l’avantage de laver, au moins d’apparence, le déshonneur du roi, et surtout de faire annoncer par la reine l’imminence de son propre trépas. En vérité, Messeigneurs de Valois et d’Artois étaient gens d’imagination ! 
  — Et Blanche, que va-t-elle devenir ? A-t-on pensé à Blanche ? 
  — Ne vous en souciez pas, dit Robert. Tout sera fait pour elle. 
  Marguerite traça son nom au bas du parchemin. Robert d’Artois, alors, se leva et se pencha au-dessus d’elle. Les assistants avaient reculé vers le fond de la pièce. Le géant posa la main sur l’épaule de Marguerite. Au contact de cette large paume, Marguerite sentit une bonne chaleur apaisante lui descendre dans le corps. Elle croisa ses mains décharnées sur les doigts de Robert, comme si elle craignait qu’il les retirât trop vite. 
  — Adieu, ma cousine, dit-il. Adieu. Je vous souhaite de bien reposer. 
  — Robert, demanda-t-elle à voix basse en renversant la tête pour chercher son regard, l’autre fois que vous êtes venu et m’avez voulu prendre, me désirez-vous vraiment ? 
  Nul homme n’est absolument mauvais. Robert d’Artois eut à ce moment l’une des rares paroles de charité qui eusse jamais passé ses lèvres. 
  « Oui, ma belle cousine, je vous ai bien aimé. » 
  Et il sentit qu’elle se détendait sous sa main, calmée, presque heureuse. Être aimée, être désirée avait été la vraie raison de vivre de cette reine, bien plus qu’aucune couronne. Elle vit son cousin s’éloigner d’elle en même temps que la lumière ; il lui paraissait irréel tant il était grand, et faisait songer, dans cette pénombre, au héros invincible des lointaines légendes. La robe blanche du dominicain, le bonnet de loup de Bersumée disparurent. Robert poussait son monde devant lui. Un instant il demeura sur le seuil, comme s’il éprouvait une hésitation et avait encore quelque chose à dire. Puis la porte se referma, l’obscurité redevint totale, et Marguerite avec émerveillement n’entendit pas l’habituel bruit des verrous. Ainsi, on ne la cadenassait plus, et l’omission de ce geste, pour la première fois depuis 350 jours, lui parut la promesse de la délivrance. Demain, on la laisserait descendre, et se promener à sa guise dans Château-Gaillard ; et puis, bientôt, une litière viendrait la prendre et l’emporter vers les arbres, les villes et les hommes… « Pourrais-je me mettre debout ? se disait-elle. Aurais-je la force ? Oh ! Oui, la force me reviendra ! » Son front, sa gorge, ses bras étaient brûlants ; mais elle guérirait, elle savait qu’elle guérirait. Elle savait aussi qu’elle ne pourrait pas dormir du reste de la nuit. Mais elle aurait l’espoir pour compagnie jusqu’à l’aube !   
  Soudain, elle perçu un bruit infime, pas même un bruit, cette sorte de froissement dans le silence Que produit le souffle d’un être vivant. Quelqu’un se tenait dans la pièce. 
  « Blanche ! cria-t-elle. Est-ce toi ? » 
  Peut-être avait-on déverrouillé aussi les fermetures du second étage. Pourtant, il ne lui semblait pas que la porte se fut rouverte. Et pourquoi sa cousine aurait-elle pris tant de précaution pour avancer ? À moins que… Blanche n’était pas devenue folle subitement… 
  « Blanche ! » répéta Marguerite d’une voix angoissée. 
  Le silence retomba, et Marguerite à un moment pensa que sa fièvre inventait des présences. Mais, l’instant d’après, elle entendit le même souffle retenu, plus près, et un très léger crissement sur le sol, comme celui que produisent les ongles d’un chien. On respirait à côté d’elle. C’était peut-être vraiment un chien, le chien de Bersumée entré sur les pas de son maître et oublié là. Ou bien des rats… les rats avec leurs petits pas d’hommes, leurs frôlements, leurs complots affairés, leur manière étrange de travailler la nuit à de mystérieuses tâches. À plusieurs reprises, les rats étaient apparus dans la tour, et Bersumée avait amené son chien, justement, pour les tuer. Mais on n’entend pas les rats respirer. Elle se dressa brusquement sur sa couche, le cœur affolé ; un objet de métal, arme ou boucle, venait de racler la pierre du mur. Les yeux désespérément ouverts, Marguerite interrogeait les ténèbres autour d’elle. 
  — Qui est là ? cria-t-elle. 
  De nouveau ce fut le silence. Mais elle savait à présent qu’elle n’était pas seule. Elle retenait elle aussi, inutilement, sa respiration. Une angoisse comme jamais elle n’en avait ressenti l’étreignait. Elle allait mourir dans quelques instants ; elle en avait l’intolérable certitude ; et l’horreur qu’elle éprouvait dans cette attente de l’inadmissible se doublait de l’horreur de ne savoir comment elle allait mourir, ni en quelle place son corps allait être frappé, ni quelle était la présence invisible qui s’approchait d’elle le long du mur. Une forme ronde, un peu plus noire que la nuit, heurta soudain le lit. Marguerite poussa un hurlement que Blanche de Bourgogne, à l’étage au-dessus, perçut à travers les pierres et qu’elle se souviendrait toujours d’avoir entendu. 
  Le cri fut tranché court. Deux mains avaient rabattu le drap sur la bouche de Marguerite, et le tordaient autour de sa gorge. Le crâne maintenu contre une épaisse poitrine, les bras battant l’air et tout le corps luttant pour tenter de se délivrer, Marguerite râlait à bruits étouffés. L’étoffe qui lui emprisonnait le cou se resserrait comme un collier de plomb brûlant. La reine suffoquait. Ses yeux s’emplirent de feu ; d’énormes cloches de bronze se mirent à battre dans ses tempes. Mais le tueur possédait un tour de main bien à lui ; la corde des cloches se cassa brusquement, et Marguerite tomba dans le gouffre obscur, sans parois et sans terme.   
  Quelques minutes plus tard, dans la cour de Château-Gaillard, Robert d’Artois, qui gagnait du temps en buvant un gobelet de vin avec ses écuyers, vit Lormet s’approcher de lui et feindre de sangler son cheval. Les torches avaient été éteintes ; le jour allait poindre. Hommes et montures flottaient dans une brume grise. 
  — C’est fait, Monseigneur, murmura Lormet. 
  — Point de traces ? demanda Robert à voix basse.   
  — Je ne pense pas, Monseigneur. La face ne sera pas noire ; j’ai rompu les os du col. Et j’ai remis le lit en ordre. 
  — Cela n’était point travail aisé. 
  — Vous savez bien que je suis comme les chouettes, Monseigneur ; j’y vois la nuit. 
  D’Artois, s’étant hissé en selle, appela Bersumée.
   — J’ai trouvé Madame Marguerite bien mal en point, lui dit-il. Je crains fort, à voir son état, qu’elle ne dure pas la semaine. Si elle venait à trépasser, voici les ordres : tu cours à Paris sans autre allure que le galop, et tu te présentes tout droit chez Monseigneur de Valois, pour lui apprendre la nouvelle à lui le premier, et à lui seul. Chez Monseigneur de Valois, tu m’as bien entendu. Tâche cette fois à ne pas te tromper d’adresse, et sache clore ton bec. Rappelle-toi que ton Monseigneur de Marigny est en prison, et que tu pourrais bien avoir une place dans la fournée qui s’apprête pour les potences du roi.   
  L’aube commençait à paraître derrière la forêt des Andelys, soulignant d’une mince lueur, entre le gris et le rosé, l’horizon des arbres. En bas, le fleuve miroitait faiblement. Robert d’Artois, descendant de la falaise de Château-Gaillard, sentait sous lui les mouvements réguliers de son cheval dont les flancs tièdes frémissaient contre ses bottes. Il s’emplit les poumons d’un grand coup d’air matinal. 
  — C’est bon tout de même d’être vivant, murmura-t-il. 
  — Oui, Monseigneur, c’est bon, répondit Lormet. Pour sûr, ça va être une belle journée de soleil. 

Demain chapitre 6 Le chemin de Montfaucon 

jeudi 20 septembre 2018

La reine étranglée - 3àme partie - ch - 4 - L'importance d'être veuf



IV
L’IMPATIENCE D’ÊTRE VEUF
Chaque roi, chaque homme a ses plaisirs qui, mieux que toute autre chose, révèlent les tendances profondes de sa nature. Louis X montrait peu d’inclination à la chasse, aux joutes, aux passes d’armes, et, de façon générale, à aucun exercice où il risquait blessure. Il aimait depuis l’enfance la longue paume qui se jouait avec des balles de cuir ; mais il s’y essoufflait et échauffait trop vite. Son divertissement préféré consistait à s’installer, un arc en main, dans un jardin fermé, et à tirer au vol, de fort près, des oiseaux, pigeons ou colombes, qu’un écuyer laissait l’un après l’autre échapper d’un grand panier d’osier. 
  Profitant de l’allongement du jour, il était occupé à ce délassement cruel, dans une petite cour de Vincennes disposée comme un cloître, lorsque son oncle et son cousin, en fin d’après-midi, lui amenèrent l’archevêque. L’herbe verte et rase, qui couvrait le sol de la cour, était souillée de plumes et de sang. Une colombe, clouée par l’aile à une poutre du déambulatoire, continuait de se débattre et criait ; d’autres, mieux atteintes, gisaient éparses, leurs pattes minces roidies et crispées. Le Hutin poussait une exclamation de joie chaque fois qu’une de ses flèches perçait un oiseau. 
  — Une autre ! lançait-il aussitôt à l’écuyer. 
  Si la flèche, manquant son but, allait s’épointer sur un mur, Louis reprochait alors à l’écuyer d’avoir lâché la colombe au mauvais instant ou du mauvais côté. 
  — Sire mon neveu, dit Charles de Valois, vous me paraissez plus habile aujourd’hui que jamais ; mais si vous consentiez à interrompre un instant vos exploits, je pourrais vous entretenir des choses bien plus graves que je vous ai annoncées. 
  — Quoi ? Qu’est-ce encore ? dit le Hutin avec impatience. 
  Il avait le front moite et les pommettes rouges. Il aperçut l’archevêque, et fit signe à l’écuyer de s’éloigner. 
  — Alors, Monseigneur, dit-il en s’adressant au prélat, est-il vrai que vous m’empêchiez d’avoir un pape ? 
  — Hélas, Sire ! répondit Jean de Marigny. Je viens vous faire révélation de certaines choses que je croyais commandées par vous et dont je suis durement peiné d’apprendre qu’elles sont contraires à votre volonté. 
  Là-dessus, avec l’air de la meilleure foi du monde et quelque emphase dans le ton, il rapporta au roi les manœuvres d’Enguerrand pour retarder la réunion du conclave et faire échec à toute candidature, aussi bien celle de Duèze que celle d’un cardinal romain. 
  — Si dur qu’il soit, Sire, acheva-t-il, d’avoir à vous découvrir les mauvais actes de mon frère, il m’est plus dur encore de le voir agir contre le bien du royaume, en même temps que celui de l’Église, et s’appliquer à trahir tout ensemble son seigneur sur la terre et le Seigneur du ciel. Je ne le tiens plus pour étant de ma famille, puisque, quand on est homme de mon état, on n’a de vraie famille qu’en Dieu et en son roi. 
  « Le bougre arriverait pour un peu à vous tirer les larmes, pensait Robert d’Artois. Vraiment ce coquin-là sait se servir de sa langue ! » Une colombe oubliée s’était posée sur la toiture de la galerie. Le Hutin tira une flèche qui, traversant l’oiseau, fit bouger les tuiles. Puis soudain s’emportant il cria : 
  — À quoi donc cela me sert-il, ce que vous me chantez là ? Il est bien temps de dénoncer le mal, quand il est accompli ! Fuyez, messire archevêque, car je me courrouce. 
  Robert d’Artois entraîna l’archevêque, dont la besogne était terminée. Valois resta seul avec le roi.   
  — Me voici en belle posture à présent ! continuait celui-ci. Enguerrand m’a trompé, soit ! Et vous triomphez. Mais cela m’avance-t-il, moi, que vous triomphiez ? Nous sommes au milieu d’avril ; l’été s’approche. Vous vous rappelez, mon oncle, les conditions de Madame de Hongrie : « Avant l’été. » D’ici à huit semaines, m’aurez-vous fait un pape ? 
  — Honnêtement, mon neveu, je ne le crois plus possible. 
  — Alors, il n’y a point motif à vous faire si gros et tant vous rengorger. 
  — Je vous avais assez conseillé, depuis l’hiver, de chasser Marigny. 
  — Mais puisque cela ne fut pas, hurla Louis X, le mieux n’est-il pas encore d’employer Marigny ? Je m’en vais l’appeler, le semoncer, le menacer ; il faudra bien qu’il obéisse, à la parfin ! 
  Aussi enragé que têtu, le Hutin en revenait toujours à Marigny, comme à l’unique recours. Il arpentait la cour à grands pas désordonnés, des plumes blanches collées sur ses souliers. En vérité, chacun avait si bien poussé son jeu personnel, le roi, Marigny, Valois, d’Artois, Tolomei, les cardinaux, la reine de Naples elle-même, que tout le monde se retrouvait bloqué dans une impasse, se meurtrissant réciproquement, mais sans plus pouvoir avancer d’un pas. Valois s’en rendait bien compte, comme il se rendait compte aussi qu’il lui fallait, s’il voulait garder l’avantage, fournir à tout prix un moyen d’issue. Et le fournir vite… 
  — Ah ! Vraiment, mon neveu, s’écria-t-il, quand je pense que j’ai été veuf par deux fois en ma vie, et de deux épouses exemplaires, je me dis que c’est bien grande pitié que vous ne le soyez point d’une femme éhontée. 
  — Certes, certes, dit Louis ; si cette gueuse pouvait seulement trépasser… 
  Brusquement il s’arrêta de marcher, regarda Valois, et comprit que celui-ci n’avait pas seulement parlé par boutade, ou pour déplorer les injustices du sort. 
  — L’hiver fut froid ; les prisons sont mauvaises pour la santé des femmes, reprit Charles de Valois, et voici longtemps que Marigny ne nous a point informés de l’état de Marguerite. Je m’étonne qu’elle ait pu résister au régime auquel on l’a soumise… Peut-être Marigny… ce serait bien un tour de sa manière… vous cache-t-il qu’elle est près de sa fin. Il conviendrait d’y aller voir. Ils furent sensibles, tous deux, au silence qui les environnait. Il est précieux, entre princes, de si bien se comprendre que les paroles cessent d’être nécessaires… 

  — Vous m’aviez assuré, mon neveu, dit seulement Valois après un moment, que vous me donneriez Marigny le jour que vous auriez un pape. 
  — Je pourrais vous le donner aussi bien, mon oncle, le jour que je serais veuf, répondit le Hutin en baissant la voix. 
  Valois passa ses doigts bagués sur ses larges joues couperosées. 
  — Il faudrait me donner Marigny d’abord, puisqu’il commande toutes les forteresses, et empêche qu’on entre à Château-Gaillard. 
.  — Soit, répondit Louis X. Je lève ma main de dessus lui. Vous pourrez dire à votre chancelier de me présenter à signer tous ordres que vous jugerez utiles. 
  Ce même soir, après l’heure du souper, Enguerrand de Marigny, enfermé dans son cabinet, rédigeait le mémoire qu’il avait décidé d’adresser au roi pour réclamer, conformément aux nouvelles ordonnances, gage de bataille. En clair, il allait provoquer le comte de Valois en combat singulier, et se trouvait ainsi le premier à demander l’application de ces « chartes aux seigneurs » contre lesquelles il avait tant lutté. 
  Ce fut alors qu’on lui annonça Hugues de Bouville, qu’il reçut aussitôt. L’ancien grand chambellan de Philippe le Bel montrait une mine sombre et semblait tiraillé par des sentiments contraires. 
  — Enguerrand, je suis venu te prévenir, dit-il en regardant le tapis. Ne dors point cette nuit chez toi, car on veut t’arrêter ; je le sais. 
  — M’arrêter ? C’est un mot jeté au vent ; ils n’oseront pas, répondit Marigny. Et qui viendrait m’arrêter, je te le demande ? Alain de Pareilles ? Jamais Alain n’accepterait d’exécuter un tel ordre. Il soutiendrait plutôt un siège dans mon hôtel avec ses archers… 
  — Tu as tort de ne point me croire, Enguerrand ; et tu as eu tort aussi, je t’assure, d’agir comme tu l’as fait ces derniers mois. Quand on est aux places où nous sommes, travailler contre le roi, quel que soit le roi, c’est travailler contre soi-même. Et moi aussi je suis en train de travailler contre le roi en ce moment, pour l’amitié que je te porte, et parce que je voudrais te sauver. 
  Le gros homme était sincèrement malheureux. Serviteur loyal du souverain, ami fidèle, dignitaire intègre, respectueux des commandements de Dieu et des lois du royaume, les sentiments qui l’animaient, tous également honnêtes, soudain devenaient inconciliables. 
  — Ce que je viens t’apprendre, Enguerrand, poursuivit-il, je le sais par Monseigneur de Poitiers, qui pour l’heure est ton seul et dernier soutien. Monseigneur de Poitiers voudrait mettre de l’espace entre toi et les barons. Il a conseillé à son frère de t’envoyer gouverner quelque terre lointaine, Chypre par exemple. 
  — Chypre ? s’écria Marigny… Me laisser enfermer dans cette île au bout de la mer, alors que j’ai commandé le royaume de France ? Est-ce là qu’on veut m’exiler ? Je continuerai à marcher en maître sur la terre de Paris, ou bien j’y mourrai. 
  Bouville secoua tristement ses mèches noires et blanches. 
  — Crois-moi, cette nuit ne dors point chez toi, répéta-t-il. Et si tu juges ma maison un assez sûr asile… Fais comme tu voudras ; je t’aurai prévenu.  
  Aussitôt Bouville sorti, Enguerrand rejoignit dans leur appartement son épouse et sa belle-sœur Chanteloup pour les mettre au courant. Il avait besoin de parler, et de sentir la présence de ses proches. Les deux femmes furent d’avis qu’il fallait partir dans l’instant pour quelqu’une de leurs terres, aux confins normands, et puis, de là, si le danger se précipitait, gagner un port et se réfugier auprès du roi d’Angleterre. Mais Enguerrand s’emporta. 
  — Ne suis-je donc environné, s’écria-t-il, que de femelles et de chapons ! 
  Et il s’alla coucher comme les autres soirs. Il caressa son chien favori, se fit déshabiller par son chambellan, et le regarda tirer les poids de l’horloge, objet peu répandu encore, même dans les hôtels nobles, et qu’il avait acquis à grand prix. Il tourna un moment dans sa pensée les dernières phrases de son mémoire au roi, et les nota ; il s’approcha de la fenêtre, écarta le rideau et contempla les toits de la ville éteinte. Les sergents du guet passaient dans la rue des FossésSaint-Germain, répétant tous les vingt pas, de leur voix machinale : 
  — C’est le guet… Il est minuit… Dormez en paix !… Comme toujours, ils étaient en retard d’un quart d’heure sur l’horloge… 
  Enguerrand fut réveillé à l’aube par un grand bruit de bottes dans la cour, et de coups frappés aux portes. Un écuyer, tout affolé, vint l’avertir que les archers étaient en bas. Il demanda ses vêtements, s’habilla en hâte et, dans l’antichambre, se heurta à sa femme et à son fils qui accouraient, bouleversés.   
  — Vous aviez raison, Alips, dit-il à madame de Marigny en la baisant au front. Je ne vous ai point assez écoutée. Partez dès ce jour ainsi que Louis. 
  — Je serais partie avec vous, Enguerrand. Mais maintenant je ne saurais m’éloigner du lieu où l’on vous imposera souffrance. 
  — Le roi est mon parrain, dit Louis de Marigny ; je m’en vais aussitôt courir à Vincennes… 
  — Ton parrain est une pauvre cervelle, et sa couronne lui flotte sur la tête, répondit Marigny avec colère. 
  Puis, comme il faisait sombre dans l’escalier, il cria : — Holà, mes valets ! De la lumière ! Qu’on m’éclaire ! 
  Et quand ses serviteurs eurent obéi, il fit entre les flambeaux une descente de roi. La cour était houleuse d’hommes d’armes. Dans l’encadrement de la porte, une haute silhouette en cotte de mailles se découpait sur le matin gris. 
  — Comment as-tu accepté, Pareilles… Comment as-tu osé ? dit Marigny en élevant les mains. 
  — Je ne suis pas Alain de Pareilles, répondit l’officier. Messire de Pareilles ne commande plus aux archers. 
  Il s’effaça pour laisser passer un homme, en vêtements d’Église, qui était le chancelier Étienne de Mornay. Comme Nogaret, huit ans plus tôt, était venu en personne se saisir du grand-maître des Templiers, Mornay venait en personne, aujourd’hui, se saisir de l’ancien recteur du royaume. 
  — Messire Enguerrand, dit-il, je vous prie de me suivre au Louvre où j’ai ordre de vous enfermer. 
  À la même heure, tous les grands légistes bourgeois du règne précédent, Raoul de Presles, Michel de Bourdenai, Guillaume Dubois, Geoffroy de Briançon, Nicole Le Loquetier, Pierre d’Orgemont, étaient arrêtés à leurs domiciles et conduits en diverses prisons, tandis qu’un détachement était expédié vers Châlons pour y enlever l’évêque Pierre de Latille, l’ami de jeunesse de Philippe le Bel, que celui-ci avait si fort réclamé à son chevet dans ses derniers instants. Avec eux, c’était tout le règne du Roi de fer qui entrait en forteresse.

Demain chapitre 5 - Les assassins dans la prison 

mercredi 19 septembre 2018

La reine étranglée - 3àme partie - ch - 3 - de Lombard à archevêque



III
DE LOMBARD EN ARCHEVÊQUE
Vous m’aviez assuré, mon oncle, criait Louis Hutin arpentant à grands pas nerveux une des salles du manoir de Vincennes, vous m’aviez bien assuré que vous ne porteriez plus accusation contre Marigny. Et vous l’avez fait ! C’est trop se moquer de mon vouloir. 
  Arrivé au bout de la pièce, il tourna vivement sur lui-même, et le manteau court contre lequel il avait échangé son long manteau d’apparat vola en rond à hauteur de ses mollets. Valois, encore tout essoufflé de la lutte, le visage tuméfié, le col en lambeaux, répondit : 
  — Le moyen, mon neveu, le moyen de ne point céder à la colère devant une telle vilenie ! 
  Il était presque de bonne foi, et se persuadait à présent d’avoir cédé à une impulsion spontanée, alors que sa comédie était depuis bien des jours montée. 
  — Vous savez mieux que personne qu’il nous faut un pape, reprit le Hutin, et vous savez aussi pourquoi nous ne pouvions nous aliéner Marigny. Bouville nous en avait assez averti ! 
  — Bouville ! Bouville ! Vous ne croyez qu’en ce que vous a rapporté Bouville qui n’a rien vu et qui ne comprend rien. Le petit Lombard qu’on avait mis auprès de lui pour surveiller l’or m’en a plus appris que votre Bouville sur les affaires d’Avignon. Un pape pourrait être élu demain, et disposé à prononcer l’annulation le jour d’après, si Marigny, et Marigny seul, n’y mettait obstacle par tous les moyens. Vous croyez qu’il travaille à diligenter votre affaire ? Il la ralentit au contraire, à plaisir, car il a bien compris la raison pourquoi vous le gardiez en place. Il ne veut point d’un pape angevin : il ne veut point que vous preniez une épouse angevine ; et pendant qu’il vous trahit en tout, il assure en sa main tous les pouvoirs que lui avait abandonnés votre père. Où serez-vous ce soir, mon neveu ? 
  — J’ai décidé de ne point bouger d’ici, répondit Louis d’un air rogue. 
  — Alors, avant ce soir, je vous aurai produit certaines preuves qui vont écraser votre Marigny ; et je pense qu’alors vous finirez par me le donner. 
  — Vous ferez bien, mon oncle, qu’il en soit ainsi ; car autrement, il vous faudrait tenir votre parole de ne plus paraître ni à ma cour, ni à mon Conseil. 
  Le ton de Louis X était celui de la rupture. Valois, très alarmé du tour que les choses prenaient, partit pour Paris, entraînant Robert d’Artois et les écuyers qui leur servaient d’escorte. 
  — Tout à présent dépend de Tolomei, dit-il à Robert en se hissant en selle. 
  En route ils croisèrent le train de chariots qui apportaient à Vincennes les lits, coffres, tables, vaisselles qui serviraient au roi pour son installation d’une nuit. Une heure plus tard, tandis que Valois rentrait en son hôtel pour changer de vêtements, Robert d’Artois faisait irruption chez le capitaine général des Lombards. 
  — Ami banquier, lui dit-il d’entrée, voici le moment venu de me remettre cet écrit dont vous m’avez dit qu’il établissait les malversations commises par Marigny l’archevêque. Vous savez bien ; la muselière… Monseigneur de Valois en a besoin sur-le-champ. 
  — Sur-le-champ, sur-le-champ… Tout beau, Monseigneur Robert. Vous me demandez de me dessaisir d’un outil qui nous a déjà sauvés une fois, moi et tous mes amis. S’il vous donne moyen d’abattre Marigny, j’en suis fort aise. Mais si ensuite par malheur Marigny venait à demeurer, moi je suis un mort. Et puis, et puis, j’ai beaucoup pensé, Monseigneur… 
  Robert d’Artois bouillait pendant ce palabre, car Valois l’avait supplié de faire diligence, et il savait le prix de chaque instant perdu. 
  — Oui, j’ai beaucoup pensé, poursuivait Tolomei. Les coutumes et ordonnances de Monseigneur Saint Louis, qu’on est en train de remettre en vigueur, sont excellentes certes pour le royaume ; mais j’aimerais toutefois qu’on exceptât les ordonnances sur les Lombards par quoi ceux-ci furent d’abord spoliés, puis pour un temps chassés de Paris. Le souvenir ne s’en est point perdu. Nos compagnies ont mis de longues années à s’en relever. Alors, Saint Louis… Saint Louis… mes amis s’inquiètent, et je voudrais être en mesure de les rassurer. 
  — Voyons, banquier ! Monseigneur de Valois vous l’a dit : il vous soutient ; il vous protège ! 
  — Oui, oui, en bonnes paroles, mais nous aimerions mieux que ce fût par écrit. Aussi avons-nous présenté une requête au roi, pour qu’il confirme nos privilèges coutumiers ; et dans ce temps que le roi signe toutes les chartes qu’on lui présente, nous voudrions bien qu’il approuvât aussi la nôtre. Après quoi, volontiers, Monseigneur, je vous mettrai en main de quoi envoyer pendre ou brûler ou rouer, comme vous choisirez, Marigny le jeune ou Marigny l’aîné, ou les deux à la fois… Une signature, un sceau ; c’est l’affaire d’une journée, deux au plus, si Monseigneur de Valois consent à s’en soucier. La rédaction est prête… 
  Le géant abattit sa main sur la table, et tout trembla dans la pièce. 
  — Assez joué, Tolomei. Je vous ai dit que nous ne pouvions point attendre. Votre charte sera signée demain, je m’y engage. Mais donnez-moi ce soir l’autre parchemin. Nous sommes dans la même partie ; il faudrait bien une fois me faire confiance. 
  — Monseigneur de Valois n’est point en mesure d’attendre une seule journée ? 
  — Non. 
  — Alors, c’est qu’il a fort perdu dans la faveur du roi, et bien soudainement, dit lentement le banquier en hochant la tête. Que s’est-il donc produit à Vincennes ? 
  Robert d’Artois lui fit une brève relation de l’assemblée et de ses suites. Tolomei écoutait, toujours balançant le front. « Si Valois est écarté de la cour, pensait-il, et si Marigny reste en place, alors adieu charte, franchise et privilèges. Le péril à présent est grave…» Il se leva et dit : 
  — Monseigneur, quand un prince brouillon comme l’est le nôtre s’entiche vraiment d’un serviteur, on a beau lui en dénoncer les méfaits, il le pardonnera, il lui trouvera excuse, et s’y attachera davantage qu’il l’aura davantage couvert. 
  — Sauf à prouver au prince que les méfaits ont été commis à son endroit. Il ne s’agit point de dénoncer l’archevêque ; il s’agit de le faire chanter… la muselière au nez. 
  — J’entends bien, j’entends bien. Vous voulez vous servir du frère contre le frère. Cela peut réussir. L’archevêque, pour autant que je le connaisse, n’a pas une âme de bronze… Allons ! Il y a des risques qu’il faut prendre. 
  Et il remit à Robert d’Artois le document que Guccio avait rapporté de Cressay. 
  Bien qu’archevêque de Sens, Jean de Marigny résidait le plus souvent à Paris, principal diocèse de sa juridiction. Une partie du palais épiscopal lui était réservée. Ce fut là, dans une belle salle voûtée et qui sentait fort l’encens, que le surprit la soudaine entrée du comte de Valois et de Robert d’Artois. L’archevêque tendit à ses visiteurs son anneau à baiser. Valois fit mine de ne pas remarquer le geste, et d’Artois haussa vers ses lèvres les doigts de l’archevêque avec une si désinvolte impudence qu’on eût cru qu’il allait jeter cette main par-dessus son épaule. 
  — Monseigneur Jean, dit Charles de Valois, il faudrait bien nous expliquer pour quelles raisons vous et votre frère vous opposez si fort à l’élection du cardinal Duèze, en Avignon, de telle sorte que ce conclave ressemble tout juste à un collège de fantômes. 
  Jean de Marigny pâlit un peu, et, d’un ton plein d’onction, répondit : 
  — Je ne comprends point votre reproche, Monseigneur, ni ce qui le motive. Je ne m’oppose à aucune élection. Mon frère agit au mieux, j’en suis sûr, pour aider aux intérêts du royaume, et moi-même je m’emploie à les servir, dans les limites de mon sacerdoce. Mais le conclave dépend des cardinaux, et non de nos désirs. 
  — C’est ainsi que vous le prenez ? Soit ! répliqua Valois. Mais puisque la Chrétienté peut se passer de pape, l’Archidiocèse de Sens pourrait peut-être aussi se passer d’archevêque ! 
  — Je n’entends rien à vos paroles, Monseigneur, sinon qu’elles sonnent comme une menace contre un ministre de Dieu. 
  — Serait-ce Dieu par hasard, messire archevêque, qui vous aurait commandé de détourner certains biens des Templiers ? dit alors d’Artois. Et pensez-vous que le roi, qui est aussi le représentant de Dieu sur la terre, puisse tolérer en la chaire cathédrale de sa maîtresse ville un prélat déshonnête ? Reconnaissez-vous ceci ? 
  Et il tendit, au bout de son poing énorme, la décharge remise par Tolomei. 
  — C’est un faux ! s’écria l’archevêque. 
  — Si c’est un faux, répliqua Robert, hâtons-nous alors de faire éclater la justice. Faites donc procès devant le roi pour qu’on découvre le faussaire ! 
  — La majesté de l’Église n’aurait rien à y gagner…   
  — … et vous tout à y perdre, j’imagine, Monseigneur. 
  L’archevêque s’était assis dans une grande cathèdre. « Ils ne reculeront devant rien », pensait-il. Son acte frauduleux remontait à plus d’un an ; les profits en étaient mangés. Deux mille livres dont il avait eu besoin… et toute sa vie allait s’écrouler pour cela. Le cœur lui cognait dans la poitrine, et il se sentait ruisseler de sueur sous ses vêtements violets. 
  — Monseigneur Jean, dit alors Charles de Valois, vous êtes encore bien jeune, et vous avez un bel avenir devant vous, dans les affaires de l’Église comme celles du royaume. Ce que vous avez commis là… 
  Il cueillit avec superbe le parchemin aux doigts de Robert d’Artois. 
  — … est un errement excusable dans ce temps que toute morale se défait ; vous avez agi sous de mauvaises incitations. Si l’on ne vous avait pas commandé de condamner les Templiers, vous n’auriez pas eu lieu à trafiquer de leurs biens. Il serait grand dommage qu’une faute, qui n’est après tout que d’argent, ternît l’éclat de votre position et vous obligeât à disparaître du monde. Car si cet écrit venait aux yeux d’un tribunal d’Église, malgré le dépit que nous en aurions, cela vous conduirait tout droit en la cellule d’un couvent… À la vérité, Monseigneur, vous accomplissez un bien plus grave manquement en servant les agissements de votre frère contre les vœux du roi. Pour moi, c’est la faute que je vous reproche avant tout. Et, si vous acceptez de dénoncer cette seconde erreur, je vous tiendrai volontiers quitte de la première. 
  — Que m’imposez-vous ? demanda l’archevêque. 
  — Abandonnez le parti de votre frère, qui ne vaut plus rien, et venez révéler au roi Louis tout ce que vous savez de ses méchants ordres touchant le conclave. 
  Le prélat était de pâte molle. La lâcheté lui venait spontanément dans les heures difficiles. La peur qu’il ressentait ne lui laissa même pas le temps de penser à son frère auquel il devait tout ; il ne songea qu’à lui-même. Et cette absence d’hésitation lui permit de garder une apparente dignité dans le maintien. 
  — Vous m’avez ouvert la conscience, dit-il, et je suis prêt, Monseigneur, à racheter mon erreur dans le sens que vous me dicterez. J’aimerais seulement que ce parchemin me fût rendu. 
  — C’est chose faite, dit le comte de Valois en lui remettant le document. Il suffit que Monseigneur d’Artois et moi-même l’ayons vu ; notre témoignage vaut devant tout le royaume. Vous allez nous accompagner dans l’instant à Vincennes ; un cheval vous attend en bas. 
  L’archevêque se fit donner son manteau, ses gants brodés, son bonnet, et il descendit lentement, majestueusement, précédant les deux barons. 
  — Jamais, murmura d’Artois à Charles de Valois, jamais je n’ai vu homme au monde ramper avec une telle hauteur. 

Demain chapitre 4 - L'impatience d'être veuf 

mardi 18 septembre 2018

La reine étranglée - 3àme partie - ch - 2 - les comlptes du royaume






II
LES COMPTES DU ROYAUME

Spinello Tolomei n’était pas un homme pressé. Il réfléchit deux bonnes journées ; puis, la troisième, ayant mis sa chape par-dessus son manteau fourré, car la pluie tombait en giboulées, il se rendit à l’hôtel de Valois. Il fut reçu rapidement par le comte de Valois lui-même et par Monseigneur d’Artois, tous deux assez meurtris, aigres en leurs propos, avalant mal leur défaite et cherchant à échafauder de vagues plans de vengeance. L’hôtel paraissait beaucoup plus calme que les mois passés, et l’on sentait bien que le vent de la faveur soufflait de nouveau du côté de Marigny. 
  — Messeigneurs, dit Tolomei aux deux grands barons, vous vous êtes conduits ces dernières semaines d’une manière qui, si vous teniez banque ou commerce, vous eût menés tout bonnement à fermer comptoir. 
  Il pouvait se permettre ce ton de semonce ; il s’en était acquis le droit pour dix mille livres, non pas versées de sa poche, mais qu’il avait garanties. 
  — Vous ne m’avez point demandé d’avis ; je ne vous en ai donc pas donné, reprit-il. Mais j’aurais pu vous certifier qu’un homme aussi puissant et aussi averti que l’est messire Enguerrand ne s’amusait pas à mettre les mains dans les coffres du roi. Des comptes purs ? Bien sûr que ses comptes sont purs. S’il a trafiqué, c’est d’autre manière. 
  Puis, s’adressant directement au comte de Valois :    — Je vous ai obtenu quelque argent, Monseigneur Charles, afin de vous hisser dans la confiance du roi. Cet argent devait être promptement rendu. 
  — Mais il le sera, messer Tolomei, il le sera. 
  — Et quand cela, Monseigneur ? Je n’aurai point l’audace de douter de votre parole. Je suis certain de la créance ; encore m’intéresserais-je à savoir quand et par quels moyens elle sera remboursée. Or vous n’avez plus la gestion du Trésor ; la voici repassée à Marigny. D’autre part, je ne vois pas qu’ait été promulguée aucune ordonnance concernant l’émission des monnaies, ce qui nous tenait fort à cœur, ni aucune non plus rétablissant le droit de guerre privée. Marigny y fait obstacle. 
  — Et qu’avez-vous à proposer pour venir à bout de ce sanglier puant ? s’écria Robert d’Artois. Nous y sommes aussi attachés que vous, croyez-le, et si vous pouvez avancer une idée meilleure que les nôtres, elle sera bienvenue. C’est une chasse où nous avons besoin de chiens de relais. 
  Tolomei lissa les plis de sa robe, croisa les mains sur son ventre. 
  — Messeigneurs, je ne suis pas chasseur, répondit-il, mais je suis Toscan de naissance, et je sais que, quand on ne peut abattre son ennemi de face, il faut l’attaquer de profil. Vous vous êtes portés trop franchement au combat. Cessez donc d’accuser Marigny et de répandre partout qu’il est un voleur, puisque le roi a certifié qu’il ne l’était point. Paraissez pour un temps accepter qu’il gouverne ; feignez même de vous réconcilier avec lui ; et puis, par-derrière, faites enquêter dans les provinces. N’en chargez point les officiers royaux, car ils sont les créatures de Marigny, et justement ceux qu’il vous faut viser. Mais dites aux nobles, grands et petits, sur qui vous avez influence, de vous instruire des agissements des prévôts. En bien des lieux, la moitié seulement des tailles perçues parvient au Trésor. Ce qu’on ne prend point en argent, on le prend en vivres que l’on revend à prix prohibés. Faites enquêter, vous dis-je ; et d’autre part obtenez du roi qu’il convoque tous les prévôts, receveurs et commis de finances afin que leurs livres soient examinés. Par qui ? Par Marigny, assisté bien sûr des barons et des conseillers aux comptes. Et en même temps vous produirez vos enquêteurs. Alors je vous dis qu’il apparaîtra de telles malversations, et si monstrueuses, que vous pourrez sans peine en rejeter la faute sur Marigny, et sans plus vous soucier de savoir s’il est innocent ou coupable. Ce faisant, Monseigneur Charles, vous aurez les nobles pour vous, qui rechignent à voir sur leurs fiefs les sergents de Marigny se mêler à tout ; et vous aurez aussi le bas peuple qui crève de famine et cherche des responsables à sa misère. Voilà, Messeigneurs, le conseil que je m’autorise à vous donner, et celui que je porterais au roi si j’étais en votre position… Sachez de surcroît que nos compagnies lombardes, qui tiennent comptoir en de nombreux endroits, peuvent si vous le souhaitez aider à votre enquête. Valois réfléchit quelques instants. 
  — Le difficile, dit-il, sera de décider le roi, car il est pour l’heure tout entiché de Marigny et de son frère l’archevêque, dont il attend un pape. 
  — En ce qui regarde l’archevêque, ne vous inquiétez pas, répliqua le banquier. Je dispose à son usage d’une muselière dont je me suis déjà servi une fois, et que je lui repasserai au nez le moment venu. 
  Lorsque Tolomei fut sorti, d’Artois dit à Valois : 
  — Ce bonhomme-là décidément est plus fort que nous. 
  — Plus fort… plus fort… répondit Valois. C’est-à-dire qu’il nous précise dans son langage de marchand les choses que nous pensions déjà. 
  Mais il s’empressa, dès le lendemain, de se conformer aux instructions du capitaine général des Lombards, lequel pour une garantie de dix mille livres donnée à ses confrères italiens, s’était offert le luxe de diriger la France. Un bon mois d’insistance fut nécessaire à Monseigneur de Valois pour convaincre le roi. En vain Valois répétait à son neveu: 
  — Rappelez-vous les derniers mots de votre père. Rappelez-vous comme il vous a dit : « Louis, sachez au plus tôt l’état de votre royaume. » Eh bien, c’est en convoquant tous les prévôts et receveurs que vous connaîtrez cet état. Et notre saint aïeul dont vous portez le nom vous montre l’exemple en cela aussi. Il ordonna une grande enquête de la sorte, l’an 1247… 
  Or Marigny n’était pas hostile au principe d’une telle réunion ; il y voyait l’occasion de reprendre en main les agents royaux. Car lui aussi constatait des relâchements dans l’administration. Mais il estimait sage de surseoir à la convocation ; il affirmait que le moment était mal choisi, alors que la misère aigrissait le peuple et que les ligues de barons s’agitaient, pour éloigner de leurs résidences, d’un seul coup, tous les officiers du roi. 
  Il était indéniable que, depuis la mort de Philippe le Bel, l’autorité centrale s’affaiblissait. En réalité, deux pouvoirs s’opposaient, s’empêtraient, s’annulaient l’un l’autre. On obéissait ou bien à Marigny, ou bien à Valois. Tiraillé entre les deux partis, mal renseigné, ne sachant distinguer la calomnie de l’information véritable, et incapable par nature de trancher franchement, Louis X accordait sa confiance tantôt à gauche, tantôt à droite, et croyait gouverner alors qu’il ne faisait que subir. Cédant à la violence des ligues, et sur avis de la majorité de son Conseil, Louis, le 19 mars de cette année 1315, c’est-à-dire après trois mois et demi de règne, signa la charte aux seigneurs normands, qui allait être suivie presque aussitôt des chartes aux Languedociens, aux Bourguignons, aux Champenois, aux Picards, la dernière intéressant tout particulièrement le comte de Valois et Robert d’Artois. 
  Ces édits effaçaient toutes les dispositions, scandaleuses aux yeux des privilégiés, par lesquelles Philippe le Bel avait interdit les tournois, guerres privées et gages de bataille. Il était à nouveau permis aux gentilshommes « de guerroyer les uns aux autres, chevaucher, aller, venir et porter les armes »… Autrement dit, la noblesse française retrouvait son droit ancestral et chéri à se ruiner en vraies ou fausses batailles, à se massacrer, et à ravager à l’occasion le royaume pour vider des querelles de personnes. 
  Quel souverain monstrueux, en vérité, et dont la mémoire méritait d’être honnie, que celui qui pendant trente ans l’avait privée de ces honnêtes passe-temps ! Également, les seigneurs redevenaient libres de distribuer des terres et de se créer de nouveaux vassaux, donc souvent de nouveaux profits, sans avoir à en référer au roi. Pour tout litige, les nobles ne devaient désormais comparaître que devant des juridictions nobles. Les sergents et prévôts du roi ne pouvaient plus arrêter les délinquants ou les citer en justice sans en référer d’abord au seigneur du lieu. Les bourgeois et paysans libres n’étaient plus autorisés, sauf en quelques cas exceptionnels, à sortir des terres des seigneurs pour venir se réclamer de la justice du roi. Relativement aux subsides militaires et aux levées de troupes, les barons reprenaient une espèce d’indépendance qui leur permettait de décider s’ils voulaient ou non participer aux guerres nationales, et, dans l’affirmative, combien ils souhaitaient se faire payer. Marigny parvint à faire inscrire à la fin de ces chartes une formule vague concernant la suprême autorité royale et tout ce qui « d’ancienne coutume appartenait au souverain prince et à nul autre ». Cette formule de droit laissait la possibilité à un monarque fort de reprendre pièce par pièce tout ce qui venait d’être cédé. Valois pourtant y consentit, car pour lui, lorsqu’on disait « anciennes coutumes », il entendait « Saint Louis ». 
  Mais Marigny nourrissait peu d’illusions ; en esprit comme en fait, c’étaient toutes les institutions du Roi de fer qui s’effondraient. Marigny sortit de ce conseil du 19 mars en déclarant qu’on y avait creusé le lit pour de grands troubles. Dans le même temps, la convocation des prévôts, trésoriers et receveurs fut enfin décidée ; on expédia, dans tous les bailliages et sénéchaussées, des enquêteurs officiels qu’on appela des « réformateurs », mais sans leur accorder les délais convenables à une inspection sérieuse, puisque la réunion était fixée au milieu du mois suivant ; et comme on cherchait un lieu où tenir cette assemblée, Charles de Valois proposa Vincennes, en souvenir de Saint Louis. 
  Donc, au jour dit, Louis Hutin, ses pairs, ses barons, les dignitaires et principaux officiers de la couronne, les membres du Conseil et de la Chambre des Comptes, se rendirent en grand équipage au manoir de Vincennes. Cette belle chevauchée attira les gens sur le pas des portes ; les gamins suivaient en criant : « Vive le Roi ! » dans l’espoir de recevoir une poignée de dragées. Le bruit s’était répandu que le roi allait juger les receveurs d’impôts, et rien, à défaut de pain, ne pouvait davantage satisfaire le peuple. Le temps d’avril était doux avec des nuages légers qui couraient dans le ciel au-dessus des chênes de la forêt ; un vrai temps de printemps qui redonnait espérance. Si la disette continuait de sévir, au moins en avait-on fini du froid, et l’on se disait que la récolte prochaine serait bonne, si les saints de glace ne tuaient pas les blés nouveaux. 
  À proximité du manoir royal, une immense tente avait été dressée, comme pour quelque fête ou grand mariage, et deux cents receveurs, trésoriers et prévôts s’y tenaient alignés, les uns sur des bancs de bois, les autres par terre, assis en tailleur. Sous un dais brodé aux armes de France, le jeune roi, couronne en tête, sceptre en main, vint occuper son faudesteuil, sorte de pliant hérité du siège curule et qui, depuis les origines de la monarchie française, servait de trône au souverain en déplacement. Les accoudoirs du faudesteuil de Louis X étaient sculptés de têtes de lévriers, et le fond garni d’un coussin de soie rouge. Pairs et barons prirent place de part et d’autre du roi, et les conseillers aux Comptes s’installèrent derrière de longues tables posées sur des tréteaux. Les fonctionnaires royaux, portant leurs registres, furent alors appelés, en même temps que les réformateurs qui avaient circulé dans leurs circonscriptions respectives. 
  Pour hâtives qu’aient été les enquêtes, elles avaient quand même permis de recueillir bon nombre de dénonciations locales dont la plupart se trouvèrent rapidement avérées. Presque tous les comptes présentaient des traces de gaspillages, d’abus et de malversations, surtout dans les derniers mois, surtout depuis la mort de Philippe le Bel, surtout depuis qu’on avait sapé l’autorité de Marigny. Les barons commençaient à murmurer, comme s’ils eussent tous été eux-mêmes des parangons d’honnêteté, ou comme si les dilapidations eussent atteint leurs biens propres. La peur gagnait les rangs des fonctionnaires, et certains de ceux-ci préférèrent disparaître subrepticement par le fond de la tente, repoussant à plus tard de s’expliquer. Quand on arriva aux prévôts et receveurs des régions de Montfort-Amaury, Dourdan et Dreux, sur lesquels Tolomei avait fourni aux réformateurs des éléments fort précis d’accusation, il se fit autour du roi une très vite agitation. Mais le plus indigné de tous les seigneurs, celui qui le plus haut laissa éclater sa colère, fut Marigny. Sa voix couvrit toutes les voix, et il s’adressa à ses subordonnés avec une violence qui leur fit courber le dos. Il exigeait des restitutions, promettait des châtiments. Monseigneur de Valois, se levant, lui coupa soudain la parole. 
  — C’est beau rôle que vous jouez là devant nous, messire Enguerrand, s’écria-t-il ; mais il ne sert à rien de tonner si fort au nez de ces coquins, car ils sont hommes que vous avez mis en place, dévoués à vous, et tout dénonce que vous avez partagé avec eux. 
  Un si profond silence suivit cette accusation publique qu’on put entendre un coq chanter dans la campagne. Le Hutin, visiblement surpris, regardait de droite et de gauche. Chacun retenait son souffle, car Marigny marchait sur Charles de Valois. 
  — Messire, répondit-il d’une voix rauque, s’il se trouve en toute cette chiennaille… 
  Il désignait de la main ouverte l’assemblée des prévôts. 
  — … s’il se trouve un seul, parmi ces mauvais serviteurs du royaume, pour affirmer en conscience et jurer sur la foi qu’il m’a soudoyé en quelque manière, ou remis le moindre profit de ses recettes, je veux qu’il approche. 
  Alors, poussé par la grande patte de Robert d’Artois, on vit s’avancer le prévôt de Montfort, dont les comptes étaient en cours d’examen. 
  — Qu’avez-vous à dire ? Vous venez chercher votre corde ? lui lança Marigny. 
  Tout tremblant, sa face ronde marquée d’une tache lie de vin, le prévôt restait muet. Pourtant, il avait été bien endoctriné, par Guccio d’abord, puis par Robert d’Artois qui, la veille, lui avait promis qu’il échapperait à tout châtiment, à condition de témoigner contre Marigny. 
  — Alors, qu’avez-vous à dire ? demanda à son tour le comte de Valois. Ne craignez point d’avouer la vérité, car notre bien-aimé roi est là pour l’entendre, et rendre sa justice. 
  Portefruit mit un genou en terre devant Louis X et, croisant ses bras courts, prononça : 
  — Sire, je suis un grand fautif ; mais j’y ai été obligé par le commis de Monseigneur de Marigny, qui me réclamait chaque année le quart des tailles, pour le compte de son maître. 
  — Quel commis ? Nommez-le, et qu’il comparaisse ! cria Enguerrand. Quelles sommes lui avez-vous baillées ? 
  Le prévôt alors se démonta, chose qu’auraient pu prévoir ceux qui l’employaient, car il était douteux qu’un homme qui avait perdu pied devant Guccio ne s’effondrât point en présence de Marigny. Il prononça le nom d’un commis mort depuis cinq ans, s’enferra en citant un autre complice, mais qui se trouvait appartenir à la maison du comte de Dreux et non à celle de Marigny. Il fut tout à fait incapable d’expliquer par quelle filière mystérieuse les fonds détournés pouvaient parvenir au recteur du royaume. Sa déposition suait la félonie. Marigny y mit terme en disant : 
  — Sire, comme vous en pouvez juger, il n’y a pas miette de vrai dans ce que bredouille cet homme. C’est un larron qui pour se sauver répète paroles enseignées, et mal enseignées, par mes ennemis. Qu’il me soit reproché d’avoir placé ma confiance en de tels crapauds dont la déshonnêteté vient d’éclater ; qu’il me soit reproché ma faiblesse de n’en avoir point fait rouer une bonne douzaine, je souscrirai à la semonce, encore que depuis quatre mois on m’ait beaucoup ôté les moyens d’agir sur eux. Mais qu’on ne me fasse pas grief de vol. C’est la seconde fois que messire de Valois s’y autorise, et cette fois je ne le tolérerai plus. 
  Seigneurs et magistrats comprirent alors que la grande querelle allait enfin se vider. Dramatique, une main sur le cœur, l’autre pointée vers Marigny, Valois répliquait, s’adressant au roi : 
  — Sire mon neveu, nous sommes trompés par un méchant homme qui n’est que trop resté au milieu de nous, et dont les méfaits ont attiré sur notre maison la malédiction. C’est lui qui est cause des extorsions dont on se plaint et qui, pour de l’argent qu’on lui a donné, a fait, à la honte du royaume, obtenir plusieurs trêves aux Flamands. Pour cela votre père est tombé dans une tristesse telle qu’il en est trépassé avant son temps. C’est Enguerrand qui est cause de sa mort. Pour moi, je suis prêt à prouver qu’il est un voleur et qu’il a trahi le royaume, et si vous ne le faites arrêter sur-le-champ, je jure Dieu que je ne paraîtrai plus à votre cour ni dans votre Conseil. 
  — Vous en avez menti par la gueule ! s’écria Marigny. 
  — Par Dieu, c’est vous qui mentez, Enguerrand, répondit Valois. 
  La fureur les jeta l’un contre l’autre. Ils s’empoignèrent au col ; et l’on vit ces deux princes, ces deux buffles, dont l’un avait porté la couronne de Constantinople, dont l’autre pouvait contempler sa statue dans la Galerie des rois, se battre, vomissant l’injure comme des portefaix, devant toute la cour et toute l’administration du pays. Les barons s’étaient levés ; les prévôts et receveurs avaient reculé, faisant tomber leurs bancs. Louis X eut une réaction inattendue ; il se mit, sur son faudesteuil, à tressauter de rire. Indigné de ce rire autant que du spectacle déshonorant qu’offraient les deux lutteurs, Philippe de Poitiers s’avança et, d’une poigne surprenante chez un homme si maigre, il sépara les adversaires qu’il tint éloignés au bout de ses longs bras. Marigny et Valois haletaient, la face pourpre, les vêtements déchirés. 
  — Mon oncle, dit Poitiers, comment osez-vous ? Marigny, reprenez empire sur vous-même, je vous en donne l’ordre. Veuillez rentrer chez vous, et attendre que le calme soit revenu en chacun. 
  La décision, la puissance qui émanaient soudain de ce garçon de vingt-quatre ans s’imposèrent à des hommes qui avaient près du double de son âge. 
  — Partez, Marigny, vous dis-je, insista Philippe de Poitiers. Bouville ! Conduisez-le. 
  Marigny se laissa entraîner par Bouville et gagna la sortie du manoir de Vincennes. On s’écartait devant lui comme devant un taureau de combat qu’on cherche à ramener au toril. Valois n’avait pas bougé de place ; il tremblait de haine et répétait : 
  — Je le ferai pendre ; aussi vrai que je suis, je le ferai pendre ! 
  Louis X avait cessé de rire. L’intervention de son frère venait de lui infliger une leçon d’autorité. De plus, il se rendait compte, brusquement, qu’on l’avait joué. Il se débarrassa du sceptre dans les mains de son chambellan, et dit brutalement à Valois : 
  — Mon oncle, j’ai à vous entretenir sans attendre ; veuillez me suivre.

Demain chapitre 3 - De lombard en archevêque