mercredi 13 mai 2015

Pensée

Je ne suis pas fan des ''pensées'' pseudo philosophiques que l'on peut lire ici ou là.
Mais je sais faire aussi:
''Le drame de notre époque c'est que la bêtise se soit mise à penser'' Jean Cocteau.

dimanche 10 mai 2015

Géographie amoureuse



J'aime les forêts obscures, les mousses sombres sous les branches des troncs, les recoins secrets, les plages de sable brun, les grands lacs noirs comme des yeux, les mamelons charnus et frémissants à la moindre caresse du vent, les pitons bruns veinés de bleu, les volcans en éruption, les chaudes pluies dorées de l'été, les gouffres insondables, les grottes nacrées où les lèvres vont se rafraîchir, les collines en pente douce vers des plaines où il fait bon s'allonger, les troncs d'arbre comme des cuisses bien plantés sur le sol et portant à leur sommet des fruits à se damner, les arômes épicés plus que les brouets blonds, les déserts brûlants cachant des oasis enivrantes. J'aime les purs sang qui font battre le cœur au rythme de leur galop et qui s'ébrouent vous brûlant de leur écume vous laissant quasi morts et qui penchent leur col pour vérifier que le feu de votre visage n'est pas que celui de la course folle!
J'aime le cheval qui murmure à l'oreille de l'homme...

lundi 4 mai 2015

Madame D...



''Renaud, es-tu monté dire bonjour à Madame D... ''? Madame D... venait une fois par semaine, le vendredi, faire des travaux de couture chez Joseph et Guyonne. Elle travaillait dans une pièce, qui servait également au repassage, au deuxième étage de la grande maison du Mans. Je crois que je l'ai toujours vue assise dans son fauteuil tiré près de la fenêtre donnant sur le jardin. A sa gauche, une table où s'entassait l'ouvrage à faire, à droite un guéridon en acajou dont le plateau et le tiroir débordaient de tout ce qui lui était nécessaire pour coudre, ravauder, repriser, rapetasser, raccommoder, rapiécer, rafistoler... Treize enfants, dont les plus jeunes élevés pendant la guerre, cela avait formé chez mes grands parents une économie et une pratique domestiques fortes dont ils ne s'étaient plus départis.
Le tiroir du guéridon était une vraie caverne d'Ali Baba. Des boutons par centaines en bois, en os, en nacre, en corne. Multicolores. Des boutons-pression pour les chemisiers, des fermetures à glissières pour les jupes, des élastiques pour retendre des caleçons qui ne tenaient plus à la taille. Des aiguilles plantées dans des petits morceaux de tissu noir avec des bouts de fils encore passés dans le chas.
Mon oncle curé nous avait raconté un jour une histoire de paradis, de riche, de chameau, de chas... C'est quoi un chas avais-je demandé. Le trou d'une aiguille. Le souvenir des méharis du Tchad m'avait laissé perplexe...
Des pelotes d'épingles en métal à tête plate ou rondes et multicolores. Un mètre de couturière négligemment déroulé. Des ciseaux petits, grands, à bouts ronds ou pointus. Et sur le guéridon, dans une corbeille en osier, du fil, des fils. De toutes les couleurs, en lin, en laine, en coton, en bobines, en écheveaux, roulés en boule, en vrac... Et posés au milieu de cette corbeille, deux objets magnifiques. Deux œufs à repriser les chaussettes. L'un en bois blond, l'autre plus foncé. Cela me fascinait de voir Madame D... repriser une chaussette. Elle mettait l'objet dans la chaussette, la serrait fortement à la base de l'œuf pour qu'elle soit bien tendue sur la surface polie, faisait glisser l'aiguille et reprisait le trou causé par l'ongle trop long d'un gros orteil. Le soir parfois, je dormais dans la chambre à coté, je prenais les œufs dans ma main, les caressais, éprouvais leur douceur contre ma joue. J'y ai même souvent posé les lèvres. Puis j'allais me coucher sans oublier de faire ma prière...
A l'époque, Madame D... devait avoir cinquante, cinquante-cinq ans. Je ne l'ai jamais vue autrement qu'habillée en noir. Seules couleurs, le blanc de sa peau et le rouge de ses lèvres. Ses cheveux, encore très noirs et à peine striés de gris, étaient coiffés en chignon bas retenu par une résille. Elle tenait très droite une tête orgueilleuse au visage beau et carré. Ses yeux très noirs étaient surmontés de sourcils surlignés au crayon gras, son nez un peu fort mais droit. Sa lèvre inférieure était bien ourlée mais le rouge à lèvres remodelait un peu la faiblesse de la lèvre supérieure. Je garde le souvenir de son châle noir sur les épaules et de ses mitaines tricotées, noires également.
Madame D... avait dû être une belle femme. Une de ces femmes à la beauté un peu lourde soulignée par deux gouttes de Shalimar derrière l'oreille et à la saignée du poignet. Je ne sais pas si elle avait eu les moyens de ces essences de Guerlain, mais cela ne devait plus être le cas aujourd'hui. Madame D... avait eu des revers de fortune et pour survivre faisait des travaux de couture dans quelques familles de la bonne société mancelle.
A la maison, on parlait d'elle à demi-mot et jamais devant les enfants. Ce n'est que plus tard que j'ai appris que Madame D... avait pire qu'une histoire. Un passé.
C'était la fille unique d'un couple de commerçants aisés qui l'avait eue sur le tard. C'était une enfant belle, vive, intelligente. Ses parents la mirent en pension dans une institution religieuse où les bonnes sœurs lui donnèrent un solide bagage intellectuel et lui apprirent les bonnes manières. Elle était destinée à faire un beau mariage bourgeois. Mariage il y eut. Mais bâclé, dans l'urgence, avec un voyageur de commerce. Mariage sans amour et finalement inutile puisqu'elle fit une fausse couche deux mois après la cérémonie. Elle n'aimait pas son mari qui ne l'aimait pas davantage. Cela ne l'empêcha pas de récupérer le magasin de ses beaux-parents à leur mort. Le voyageur de commerce s'était sédentarisé. Mais les femmes, le jeu et l'incompétence eurent peu à peu raison du patrimoine hérité.
Paradoxalement la libération de Madame D... vint avec l'occupation. Son mari, mobilisé en 1939, ne trouva pas la drôle de guerre à son goût et en mourut. Et Madame D... se décida à avoir un veuvage joyeux. Elle n'avait pas quarante ans, elle était belle, d'une sensualité, probablement bridée par un mari maladroit, et qui n'attendait qu'à s'épanouir. Elle aimait les uniformes et les hommes. Grands, forts, blonds. Et ceux-là étaient attirés par cette beauté brune et capiteuse bien différente des femmes de leur pays. Et Le Mans lui fut une fête. Elle eut quelques amants avant de tomber amoureuse d'un officier et d'être heureuse loin de toute préoccupation politique ou idéologique.

Mais quatre ans, cela passe très vite. A la Libération elle s'était retrouvée seule. Plus de famille. Les amis ? Ils se partageaient entre ceux qui étaient partis et ceux qui se détournaient d'elle aujourd'hui. Elle avait échappé à la tonte, mais les regards lourds de reproches et les chuchotements sur son passage étaient à peine moins durs à supporter. Elle avait dû vendre tout ce qu'elle possédait. A n'importe quel prix. Ceux qui s'étaient enrichis au trafic du marché noir ne pouvaient pas donner un prix honnête aux biens d'une femme qui avait traficoté avec l'occupant. ''Y a trafic et trafic ma bonne dame ! Et nous au moins on a pas couché !''
Elle s'était installée dans un petit deux-pièces sous les toits, rue de l'Etoile . Personne n'était jamais entré chez elle. Elle ne recevait pas. Ses seules sorties étaient pour aller faire ses travaux de couture dans cinq ou six familles et assister à la messe de dix-huit heures le dimanche à N.D. de la Visitation. Tout cela n'empêche pas la religion...
Elle avait compris que sa discrétion, son humilité et la dignité de son comportement actuel pouvaient racheter, en partie, son ''indignité'' passée. C'était le prix à payer pour la compassion et la charité qui lui étaient accordées.
Quelques années plus tard, je demandais ce qu'elle était devenue.
On l'avait retrouvée morte un matin allongée sur le plancher de sa petite chambre. Ses voisins du dessous avaient entendu du bruit la nuit et ce qui semblaient être des plaintes, mais ne s'étaient inquiétés qu'au petit matin. Elle était effondrée au pied de son lit, en chemise, démaquillée, sans sourcils, blafarde, ses cheveux dénoués, en un mot, elle toujours si impeccablement mise, négligée. Seule touche de couleur à son annulaire gauche une bague. Un petit rubis entouré d'éclats de diamants. Un cadeau de son amant officier et qu'elle avait toujours refusé de sacrifier dans son naufrage. Souvenir de quatre années de guerre, quatre années de bonheur dans une vie massacrée.
''Comment vas-tu mon petit Renaud? Tu as bien travaillé?'' Et elle sortait un bonbon à la menthe d'une petite aumônière qu'elle portait à la ceinture. Sa mitaine en glissant laissait apparaître l'éclat d'un petit rubis.

mardi 28 avril 2015

Abécédaire : A comme amour


...comme amour ! Bien sûr, évidemment, incontournable, inévitable !
Mais la question n'est pas tant d'être amoureux que d'être aimé. Etre amoureux est un état que l'on reconnaît bien et somme toute agréable. Les abeilles dans le ventre, le cœur qui bat trop vite trop fort, la tête et l'esprit vidés de tout le reste, la tension et la pression artérielles trop fortes, le désir. Aimer c'est la passion, le plaisir par tous les sens et un peu d'aveuglement et de vanité.
Mais c'est une tout autre affaire que de savoir si on est aimé. C'est toute la différence entre la sérénité du ''je t'aime'' et l'inquiétude du ''tu m'aimes ?'' Et pourtant il y a unité d'action, de temps et d'espace. Mais c'est la certitude confrontée au doute. Et comment être sur de la réponse? Alors mieux vaut ne pas poser la question, faire confiance à l'autre. Et si jamais on la pose, attention à la réponse. La seule valable est ''oui'' ! Se méfier des ''mais oui'', ''bien sûr'', ''Tu en doutes...''
On arrive un jour ou l'autre à l'extinction des feux de l'amour. Il faut alors trouver un autre mot. La gamme est large entre tendresse et confort !
Le plaisir est d'amour, le chagrin d'amour propre.
J'ai été amoureux trois fois et demi. Demi, c'est pour la fois où je n'ai pas souffert de la séparation. Le premier est mort et la ''cristallisation'' est devenue un diamant. Le second, je me demande aujourd'hui pourquoi j'ai tant souffert. Le troisième je ne l'aime plus mais j'ai encore du désir. Les reins sont moins faciles à sonder que les cœurs.
Je remettrais bien le couvert encore une fois.....
L'Amour ? Quelle affaire !

lundi 27 avril 2015

Rue Lepic - 2


Le moine était accroché dans le vestibule. Ce corridor assez sombre était éclairé par les fenêtres des 3 pièces qu'il desservait. Mais la nuit c'était tout autre chose. Bien entendu j'étais le premier couché. Je dormais la porte ouverte. J'avais besoin d'entendre le bruit de la radio ou de la conversation de mes grands parents. Le couloir n'était éclairé que par la lumière du salon faible mais suffisante pour apercevoir le visage du tableau. De mon lit je ne voyais que lui à travers le chambranle de la porte. Et il me regardait! Je vous le jure, il me regardait...J'aurais été terrorisé s'il était sorti de son cadre, mais pas plus surpris que ça. A y repenser je me demande si ma peur n'était pas accrue du fait que c'était un moine. Je porte peut-être pour cela, l'hérédité de mes origines, corse par ma mère, bretonne par mon père. Il est encore chez moi aujourd'hui. Et quand je le regarde je lui trouve un air... un air entre deux airs. Moitié Savonarole, moitié grand inquisiteur. Je ne l'ai dit à mes grands-parents que beaucoup plus tard.
Le matin, sans me lever tôt, je ne traînais pas au lit. Dans cet immeuble bourgeois, il n'y avait pas de salle de bains. Il fallait donc s'organiser. Félicie, qui à cause de ses soucis (sic!!) ne fermait pas l'oeil de la nuit, elle ronflait donc toute éveillée, était la première levée. Elle faisait sa toilette dans le grand évier de la cuisine. Comment?? Mais bien sur que la vaisselle de la veille était faite! Vous ne connaissez pas Féli! Maniaque est un faible mot. Je pense que c'est à elle que je dois mon rapport difficile avec l'ordre domestique. Sa toilette terminée elle descendait chercher le pain et préparait le petit déjeuner. Souvent c'était le crissement du moulin à café qui me réveillait et l'odeur qui envahissait l'appartement. Quand je me levais le café passait dans la chaussette et mon lait chauffait sur le gaz. ''Tu enlèves la peau mamy, hein! J'aime pas.'' ‘‘On ne dit pas j'aime pas mon chéri. Assieds-toi.'' Charles entrait en robe de chambre, sa barbe piquait, drue. Autour des bols fumants et des tartines beurrées le programme de la journée se préparait. Si celui de l'après-midi dépendait du temps et des circonstances celui de la matinée était réglé comme du papier à musique. Après le petit déjeuner, toilette dans le grand tub en tôle émaillée suivie d'une bonne friction à l'eau de Cologne. J'en sortais frais et rose. Puis nous partions faire le marché, cédant la place à Charles.
Le marché de la rue Lepic est peut-être avec celui de la place d'Aligre un des plus beau de Paris. Il démarre de la Place Blanche pour ensuite bifurquer à droite sur la rue des Abbesses. C'est un festival de sons, de couleurs, d'odeurs. Il y avait quelques passages obligés: le maraîcher qui vendait les légumes de son petit lopin de terre aux portes de Paris, la boucherie chevaline, une fois par semaine ça renouvelle le sang paraît-il, la poissonnerie tous les vendredis, ben dame c'était comme ça à l'époque, les autres jours le boucher ou le tripier, ah la cervelle de mouton... c'était bon pour je ne sais plus quoi... mais déjà j'aimais pas ça, la fleuriste de temps en temps. Sur le retour on s'arrêtait au bureau de tabac pour les ''Caporal''de Papy et chez le marchand de journaux pour le Figaro, Paris Match et Point de vue Images du Monde. Les petites princesses anglaises étaient bien jolies, le roi des Belges Léopold III avait des difficultés à faire accepter sa seconde épouse Liliane de Rhéty, une roturière, quant à la reine de Hollande entre son mari d'origine allemande et sa fille aveugle...Et enfin avant d'arriver au 59, la boulangerie pour la fournée de 11h et le bistrot de Monsieur Marcel.
Monsieur Marcel c'était le bougnat qui nous livrait les petites buchettes et les galets d'anthracite pour le poêle l'hiver et le vin toute l'année. Félicie pour qui la propreté était un sacerdoce se faisait mal à la crasse de Monsieur Marcel. ''Tu as vu mon chéri comme il est sale monsieur Marcel! On pourrait faire pousser des pommes de terre sur ses pieds et des poireaux dans ses oreilles''. Cela me faisait exploser de rire et elle souriait de me voir rire.
Une fois arrivés à la maison, mamy se mettait à ses fourneaux, papy à ses journaux et moi allongé sur le tapis je déchiffrais Bicot ou Bibi Fricotin. On passait à table vers midi et demi. C'est à table qu'on me lisait les lettres qu'on recevait régulièrement d'Afrique. Tout allait bien, la petite Brigitte venait d'avoir sa première dent, elle était adorable et on me passait la photo de papa et maman tenant ma petite sœur dans ses bras. Un jour en mangeant mon steak de cheval j'ai appris que mon âne Staline avait été tué et bouffé par une hyène...
On mettait la radio aussi car il y avait , outre les informations, deux rendez-vous radiophoniques incontournables le matin ''Sur le banc'', et le soir à 19h ''la Famille Duraton''.
L'après-midi , quand il faisait beau, il n'était pas question de rester à la maison. On allait passer 2 heures dans un square. On en a fait quelques-uns avec Félicie. Le square des Batignolles où habitait une de ses sœurs. Celle-ci avait eu sur le tard un garçon qui devait avoir une petite dizaine d'années. Je lui dois, lors d'une sieste qu'on nous avait faite faire ensemble, mon premier touche pipi. J'étais innocent, lui un peu moins et plus curieux que moi. Mais enfin ça ne pissait pas très loin si j'ose dire; nous avons fait beaucoup mieux lui et moi chacun à notre façon! Il y avait aussi le parc Monceau avec sa gloriette sur une île au milieu d'un petit lac où glissaient des cygnes à qui je jetais du pain. J'aimais bien les jardins du Luxembourg pour son théâtre de marionnettes et son Guignol. Je garde un vague souvenir d'une après-midi au jardin des Tuileries pour une Kermesse aux Etoiles. Ma grand-mère qui se piquait à raison d'être une ''intellectuelle'' devait garder au fond de son cœur un ventricule de midinette. Sans aller jusqu'à demander des autographes, elle ne dédaignait pas de côtoyer toutes ces ''grandes gentilles vedettes'' comme disait Jean Nohain. Gérard Philipe, Michèle Morgan, Martine Carol, Dany Robin et Georges Marchal, Danièle Darrieux, Dominique Wilms (pas trop son style celle là), Fernandel, Line Renaud, Françoise Arnoul.... Tout ça dans une gentille cohue.
''Il y avait aussi Jean Marais. Tu crois qu'il est vraiment pédéraste?'' avait-elle demandé à son mari. Et elle poursuivait devant le silence de Charles :''Moi je ne crois pas! Il était tellement beau dans '' l'Eternel retour'', et puis on a dit qu'il était fiancé à Mila Parely!! Evidemment il y a Jean Cocteau! Qu'est-ce que tu en penses??''...
 J'aimais bien aussi le petit square des Abbesses, encastré entre trois murs d'immeubles, couverts de lierre, avec sa petite guérite verte du gardien. Il se promenait pendant les heures d'ouverture dans son uniforme bleu un peu trop grand, les mains derrière le dos, son sifflet au bout d'une lanière de cuir enroulée autour de son poignet. Parfois il échangeait quelques mots avec la chaisière chargée d'encaisser la location de vilaines chaises en fer, un peu plus cher pour les fauteuils.
Mais celui que je préférais c'était le square Junot! Ce n'était pas le plus beau mais il avait un grand bac à sable. Avec deux petits copains on traçait du tranchant de la main une route sinueuse et on y disputait des courses cyclistes avec des calots et des figurines en plomb. On était tour à tour Robic, Géminiani, Kubler, Coppi ou Bartali. Bobet ça allait venir un peu plus tard. Pendant ce temps-là ma grand-mère, assise sur sa chaise, me tricotait des pull-overs.
A cette époque on voyait encore rue Lepic des petits métiers en lente voie de disparition. Chacun avait son cri: ‘Rémouleur, rémouleur. Repasse couteaux. Repasse ciseaux''. Il arrivait avec sa brouette sur laquelle était installée sa meule. ''Viiitrrrrier'' avec sa blouse grise et ses vitres sur le dos. L'orgue de barbarie ou l'accordéon de la chanteuse des rues et ses ''petits formats''. Mais aussi le pas du cheval tirant sur une carriole la glacière du marchand de glace. Avec un crochet au bout d'un long bâton, il attirait à lui les barres de glace qu'il cassait à coup de marteau. On remplissait un seau pour tenir au frais dans notre petite glacière le beurre, le lait, l'eau... pour le fromage et les légumes on avait un petit garde-manger grillagé sur le rebord de la fenêtre de la cuisine.
''Charles, les beaux jours arrivent, Renaud a besoin de vêtements de demi-saison. Je vais aller au Bon Marché tout à l'heure. Tu viendras avec nous?'' Pour elle le seul grand magasin digne de ce nom était le Bon Marché. Pas le Printemps, ni les Galeries Lafayette, pas plus la Samaritaine que les Dames de France. Eventuellement la Belle jardinière! Son magasin c'était le Bon Marché! C'était chic et de qualité. Cela venait du temps, au début des années 30, où ils habitaient rue Vaneau. Et il était proche de la Chapelle de la Médaille miraculeuse où elle aimait se rendre pour une petite prière. Charles nous accompagnait. Mais le plus souvent il nous attendait au bar du Lutétia où il lisait son journal en prenant son petit Martini rouge.
Pas très loin de là se trouve un haut lieu de l'Histoire de France et de la Corse réunies que je devais absolument connaître. Le tombeau de l'Empereur. Pas de Napoléon! De l'Empereur!!! J'en garde un souvenir écrasant. Enorme tombeau, immense coupole, silence quasi religieux. On savait respecter les gloires nationales à cette époque. Le soir, assis sur ses genoux j'écoutais mon grand-père me raconter la gloire de ses campagnes militaires. Je pleurais à la mort de son fils l'Aiglon. ''Vous lui remettrez son uniforme blanc''. Salaud de Metternich! Et j'étais ému quand Félicie me chantait la chanson de Béranger :'' Parlez-nous de lui, grand-mère, parlez-nous de lui.''
Avec tout ça j'ai chanté l'Ajaccienne avant la Marseillaise.

dimanche 26 avril 2015

59 rue Lepic - 1

Pour entrer au 59 rue Lepic, après avoir poussé la lourde porte sur la rue, et passé une deuxième porte, il fallait demander le cordon. ''Cordon s'il vous plaît''! Un rideau se levait derrière la petite vitre de la loge de la concierge. On disait encore parfois pipelette, mais presque plus bignole et pas encore gardienne d'immeuble. Et moi, qui était curieux :'' Mamy, c'est quoi une bignole''? ''Mon chéri, un bignole c'est comme ça qu'on appelait autrefois les gens d'armes qui étaient chargés de bigner, c'est à dire de surveiller les gens en vieux français. Mais aujourd'hui on dit seulement une bignole.'' Ma grand'mère a toujours été très précise dans ses explications. ''Ah! Et pipelette c'est quoi?'' '' Mon chéri, quand tu sauras lire je te donnerai ''les Mystères de Paris'' d'Eugène Sue. Il y a dans ce livre un couple de gardiens de maison, Mr et Mme Pipelet.'' Ma grand'mère était aussi assez cultivée et quand elle s'adressait à moi commençait souvent ses phrases par ''mon chéri''.
Donc la concierge jetait un œil derrière son rideau et tirait le cordon. ''Cordon s'il vous plaît'' agissait un peu comme un sésame. Je revois encore le large escalier partant vers la gauche. La boule d'escalier en cuivre, la petite plaque en cuivre également clouée sur la 3ème marche ordonnant : ''Essuyez vos pieds S.V.P.'' Et cette odeur d'encaustique fraîche... Après 19h il fallait s'identifier ou dire où on allait. ''Mr R....!'' Rideau, coup d'œil. ''5ème gauche!''
Mr et Mme R..., ce sont mes grands-parents. Charles et Félicie. Mon grand-père avait quitté l'armée à son retour d'Indochine en 45 après la capitulation des japonais. Ils avaient décidé de s'installer à Paris et avaient trouvé cet appartement sur le flanc de la butte Montmartre à 100mètres du Moulin de la Galette. Un 3 pièces au 5ème étage avec un balcon, orienté plein sud et une vue incroyable sur tout Paris.
Ils m'ont récupéré à mon retour du Tchad où un an dans le désert m'avait laissé sur le flanc. Mes parents et ma nouvelle petite sœur ne devaient rentrer que dans un an..
Première priorité, faire connaissance. Je n’avais aucun souvenir d'eux. La seule chose que je savais c'est que c'étaient les parents de ma mère, qu'ils allaient s'occuper de moi pendant plusieurs mois, qu'ils étaient gentils et qu'il fallait que je sois sage. C'est pas beaucoup quand on a envie de pleurer le soir ou qu'on a peur la nuit. Mais chacun d'eux avec leurs moyens allaient vite calmer ces angoisses. Félicie avait une hyper activité qui ne me laissait pas beaucoup de temps pour la tristesse. J'avais toujours quelque chose à faire dans la journée elle savait que c'était le meilleur moyen pour ne pas penser. Et quand j'avais un peu de vague à l'âme le soir en me couchant, elle me chantait des ''lamentu'' de sa corse natale. Et curieusement la nostalgie avait un effet apaisant sur la tristesse.
Il fallait ensuite me remettre en état. Consultée, la faculté avait diagnostiqué un grand état de fatigue, un manque crucial de calcium et un besoin urgent de vitamines de toutes sortes. L'ordonnance n'a pas ruiné la sécu de l'époque: de la viande rouge, des légumes, des laitages, des fruits et comme fortifiant, dans un verre, une pêche au sucre avec un doigt de vin rouge. C'était aussi exotique pour moi qu'un lion ou un chameau pour un gamin de la rue des Abbesses. Les résultats ne se firent pas attendre....
Même si elle connaissait le pourquoi du comment, savoir que son petit fils ne savait ni lire ni écrire restait coincé dans la gorge de Félicie. La librairie Gibert fournît livres et cahiers. Et en avant, à marche forcée! Pour la lecture la bonne vieille méthode : ''papa a une belle auto. Toto a un chapeau rouge...'' Leçons de calcul; je compris vite qu'avec 10 cts dans ma poche je pouvais m'acheter deux fois plus de bonbons qu'avec 5. Premières récitations, premières rédactions ''orales''. Je racontais, elle corrigeait mes fautes de syntaxe. Je faisais des progrès rapides. Bientôt j'écrivais ma première lettre à mes parents. Je l'ai retrouvée, à la mort de ma mère dans un carton à chaussures plein de vieux papiers et de vieilles photos. Rongée par le temps et vieillie par la poussière. La trace des mots au crayon, entre les deux lignes violettes qu'il ne fallait pas dépasser, était presque totalement effacée, mais la lettre était là. Bientôt aussi je lisais mes premiers illustrés, avec de grosses lettres, et plus difficilement les planches illustrées de la dernière page de France Soir. Là c'était papy, Charles, qui s'y mettait. Il surveillait avec intérêt et attendrissement mes progrès. Il n'intervenait pas même s'il trouvait parfois que Féli en faisait un peu trop.
Charles, c'était une sorte de récréation. Assis dans son grand fauteuil, il me prenait sur ses genoux et on parlait. Il me faisait parler de mes histoires d'Afrique, de sa nouvelle petite fille, Brigitte.. Et lui il me racontait mes souvenirs que j'avais oubliés. Ma naissance à Saïgon. Le grand appartement de la rue Catinat où on vivait tous ensemble avec mamy, papa et maman. Ma Ti-Saö, ma nounou indochinoise au drôle de chapeau pointu. L'attaque des japonais sur l'Indochine. Son départ avec mon père, militaire lui aussi, comme prisonnier. La moitié de notre appartement réquisitionné par un terrible colonel japonais au grand sabre de samouraï. ''C'est quoi un samouraï, papy?'' On écoutait la radio pendant que mamy préparait le dîner. Il m'apprenait à jouer aux cartes, à la bataille, à l'écarté.
C'était bien, doux, chaud, tranquille.
Ah s'il n'y avait pas eu ce terrible moine dans le couloir...
A suivre, demain peut-être...