jeudi 12 novembre 2020

Umberto Eco - Le nom de la Rose - 3/53 - Premier jour Tierce

Le nom de la Rose

3/53

Premier jour - Tierce 
 Lu par François Berland

 


Premier jour TIERCE

Où Guillaume a une conversation instructrice avec l’Abbé. 

Le cellérier était un homme adipeux et d’aspect vulgaire, mais jovial, chenu, mais encore robuste, petit, mais véloce. Il nous conduisit à nos cellules dans l’hôtellerie. Ou plutôt, il nous conduisit à la cellule assignée à mon maître, en me promettant que le lendemain il en libérerait une pour moi aussi dans la mesure où, bien que novice, j’étais leur hôte, et devais donc être traité avec tous les honneurs. Pour cette nuit-là, je pourrais dormir à même une large et longue niche creusée dans le mur de la cellule, où il avait fait disposer de la bonne paille fraîche. Chose qui, ajouta-t-il se faisait parfois pour les serviteurs de certains seigneurs qui désiraient être veillés pendant leur sommeil. Ensuite les moines nous apportèrent vin, fromages, olives, pains et du bon raisin sec, et nous laissèrent nous restaurer. Nous mangeâmes et bûmes avec grand goût. Mon maître n’avait pas les habitudes austères des bénédictins et n’aimait pas manger en silence. Du reste, il parlait toujours de choses tant bonnes et sages que c’était comme si un moine nous lisait la vie des saints. 

Ce jour-là, je ne pus m’empêcher de l’interroger encore sur l’histoire du cheval. 

« Cependant, dis-je, quand vous avez lu les traces sur la neige et sur les branches, vous ne connaissiez pas encore Brunel. D’une certaine manière, ces traces nous parlaient de tous les chevaux de cette espèce. Ne faut-il donc point dire que le livre de la nature nous parle seulement par essences, comme enseignent moult éminents théologiens ? 

— Pas tout à fait, cher Adso, me répondit le maître. Certes, ce type d’empreintes m’exprimait, si tu veux, le cheval comme verbum mentis, et me l’eût exprimé partout où je l’aurais trouvé. Mais l’empreinte en ce lieu précis et à cette heure du jour me disait qu’au moins un cheval, parmi tous les chevaux possibles, était passé par là. Si bien que je me trouvais à mi-chemin entre l’acquisition du concept de cheval et la connaissance d’un cheval individuel. Et en tout cas, ce que je savais du cheval universel m’était donné par la trace, qui était singulière. Je pourrais dire qu’à ce moment-là j’étais prisonnier entre la singularité de la trace et mon ignorance, qui prenait la forme extrêmement diaphane d’une idée universelle. Si tu vois quelque chose de loin et ne comprends pas de quoi il retourne, tu te contenteras de le définir comme un corps étendu en extension. Quand il se sera approché de toi, tu le définiras alors comme un animal, même si tu ne savais pas encore s’il s’agit d’un cheval ou d’un âne. Et enfin, quand il sera plus près, tu pourras dire que c’est un cheval, même si tu ne sais pas encore si c’est Brunel ou Favel. Et seulement quand tu seras à la bonne distance, tu verras que c’est Brunel (autrement dit ce cheval et pas un autre, quelle que soit la façon dont tu décides de l’appeler). Et là, ce sera pleine connaissance, l’intuition du singulier. C’est ainsi qu’il y a une heure j’étais prêt à voir arriver tous les chevaux, mais pas du fait de l’étendue de mon intellect, mais bien de l’insuffisance de mon intuition. Et la faim de mon intellect n’a été rassasiée qu’à partir du moment où j’ai vu le cheval singulier, que les moines conduisaient par le mors. Alors seulement, j’ai vraiment su que mon raisonnement précédent m’avait amené près de la vérité. Ainsi les idées, dont j’usais précédemment pour me figurer un cheval que je n’avais pas encore vu, étaient de purs signes, comme les empreintes sur la neige étaient des signes de l’idée de cheval : et on use des signes et des signes de signes dans le seul cas où les choses nous font défaut. » 

D’autres fois, je l’avais entendu parler avec un grand scepticisme des idées universelles, et grand respect des choses individuelles : et même par la suite, il me sembla que cette tendance lui venait tant de sa nature de Britannique que de sont état de franciscain. Mais ce jour-là, je n’avais pas les forces suffisantes pour affronter des disputes théologiques : si bien que je me recroquevillai dans l’espace qui m’avait été imparti, m’enroulai dans une couverture et sombrai dans un profond sommeil. Qui serait entré aurait pu me prendre pour un tas de hardes. Et c’est sûrement ce que fit l’Abbé quand il vint rendre visite à Guillaume vers la troisième heure. Ce fut ainsi que je pus écouter sans être vu leur premier entretien. Et sans malice, parce que manifester soudain ma présence au visiteur eût été plus discourtois que de rester caché, comme je le fis, avec humilité. Donc Abbon arriva. Il s’excusa pour l’intrusion, renouvela sa bienvenue et dit qu’il devait parler à Guillaume, en privé, d’une affaire plutôt grave. Il commença par le féliciter de son habileté dans l’histoire du cheval, et demanda comment il avait bien pu faire pour donner des informations aussi sûres concernant cette bête qu’il n’avait jamais vue. Guillaume lui expliqua succinctement et d’un air détaché la marche qu’il avait suivie, et l’Abbé se réjouit grandement de sa finesse d’esprit. Il dit qu’il n’en aurait pas attendu moins de la part d’un homme qui avait été précédé par une renommée de grande sagacité. Il lui dit qu’il avait reçu une lettre de l’Abbé de Farfa qui non seulement lui parlait de la mission confiée à Guillaume par l’empereur (dont ils s’entretiendraient ensuite les jours suivants), mais aussi lui disait qu’en Angleterre et en Italie mon maître avait été inquisiteur dans plusieurs procès, où il s’était distingué pour sa perspicacité, non dépourvue d’une grande humanité. 

« J’eus grand plaisir à savoir, ajouta l’Abbé, qu’en de nombreux cas vous avez décidé pour l’innocence de l’accusé. Je crois, et plus que jamais en ces jours affligés, en la présence constante du malin dans les affaires humaines (et il jeta un regard circulaire, imperceptiblement, comme si l’ennemi rôdait entre ces murs), mais je crois aussi que souventes fois le malin opère par des causes secondes. Et je sais qu’il peut pousser ses victimes à faire le mal de telle façon que la faute retombe sur un juste, jouissant du fait que le juste soit mené au bûcher au lieu de son succube. Souvent, les inquisiteurs, pour donner preuve de zèle, arrachent coûte que coûte un aveu à l’accusé, pensant qu’il n’est de bon inquisiteur que celui qui conclut son procès en trouvant un bouc émissaire… 

— Un inquisiteur aussi peut être poussé par le diable, dit Guillaume. 

— C’est possible, admit l’Abbé avec grande cautèle, car les desseins du Très-Haut sont impénétrables, mais ce n’est pas moi qui jetterai l’ombre du soupçon sur des hommes aussi méritants. Et même c’est de vous, comme de l’un d’eux, que j’ai besoin aujourd’hui. Il s’est passé dans cette abbaye quelque chose qui exige l’attention et le conseil d’un homme clairvoyant et prudent comme vous l’êtes. Clairvoyant pour découvrir et prudent (le cas échéant) pour couvrir. De fait, il est souvent indispensable de prouver la faute d’hommes qui devraient exceller par leur sainteté, mais de manière à pouvoir éliminer la cause du mal sans que le coupable soit désigné au mépris public. Si un pasteur commet une faute, il faut l’isoler des autres pasteurs, mais malheur si les brebis commençaient à se méfier des pasteurs. 

— Je comprends », dit Guillaume. J’avais déjà eu l’occasion de noter que, dès l’instant où il s’exprimait de cette façon si empressée et polie, il cachait d’habitude, en toute honnêteté, son désaccord ou sa perplexité. 

— Voila pourquoi, poursuivit l’Abbé, je pense que chaque cas qui concerne la faute d’un pasteur ne peut être confié qu’à des hommes comme vous, qui non seulement savent distinguer le bien du mal, mais aussi ce qui est opportun de ce qui ne l’est pas. Il me plait de songer que vous avez condamné seulement quand… 

—… les accusés étaient coupables d’actes criminels, d’empoisonnements, de corruption d’enfants innocents et autres scélératesses que ma bouche n’ose pas prononcer… 

—… que vous avez condamné seulement quand, poursuivit l’Abbé sans tenir compte de l’interruption, la présence du démon était tellement évidente aux yeux de tous qu’on ne pouvait choisir une autre voie sans que l’indulgence fût plus scandaleuse que le crime même ? 

— Quand j’ai reconnu quelqu’un coupable, précisa Guillaume, ce dernier avait réellement commis des crimes d’une nature telle que je pouvais le remettre avec bonne conscience au bras séculier. » 

L’Abbé eut un instant d’incertitude : « Pourquoi, demanda-til, vous attachez-vous à parler d’actions criminelles sans vous prononcer sur leur cause diabolique ? 

— Parce que raisonner sur les causes et sur les effets est chose fort ardue, dont je crois que l’unique juge puisse être Dieu. Nous avons déjà le plus grand mal à saisir un rapport entre un effet aussi évident qu’un arbre brûlé et la foudre qui l’a incendié : alors, remonter des enchaînements parfois très longs de causes et d’effets me semble aussi fou que de chercher à construire une tour qui arrive jusqu’au ciel. 

— Le docteur d’Aquin, suggéra l’Abbé, n’a pas craint de démontrer avec la force de la seule raison l’existence du Très-Haut en remontant de cause en cause à la cause première non causée. 

— Qui suis-je donc, dit humblement Guillaume, pour m’opposer au docteur d’Aquin ? D’autant que sa preuve de l’existence de Dieu est étayée par tant d’autres témoignages que sa démarche s’en voit confortée. Dieu nous parle à l’intérieur de notre âme, comme le savait déjà Augustin, et vous, Abbon, vous auriez chanté les louanges du Seigneur et l’évidence de sa présence même si Thomas n’avait pas… » 

Il s’arrêta, et ajouta : 

« Je l’imagine. 

— Oh, certes », se hâta d’assurer l’Abbé, et mon maître brisa là, de cette très belle façon une discussion d’école qui évidence ne lui plaisait guère. Après quoi il se remit à parler.

 « Revenons aux procès. Voyez, un homme, supposons, a été tué par empoisonnement. C’est là une donnée de l’expérience. Il est possible que j’imagine, devant certains signes irréfutables, que l’auteur de l’empoisonnement est un autre homme. Sur des enchaînements de causes aussi simples, mon esprit peut intervenir avec une certaine confiance en son pouvoir. Mais comment puis-je compliquer la chaîne de causalités en imaginant que, à l’origine de l’action mauvaise, il y a une autre intervention, cette fois-ci non humaine, mais diabolique ? Je ne dis pas que ce n’est pas possible, le diable aussi révèle son passage par des signes évidents, comme votre cheval Brunel. Mais pourquoi dois-je chercher ces preuves ? N’est-ce pas déjà suffisant si je sais que le coupable est cet homme et si je le remets au bras séculier ? En tous les cas, sa peine sera la mort, que Dieu lui pardonne. 

— Mais je crois savoir que dans un procès qui s’est déroulé à Kilkenny, il y a trois ans de cela, où certaines personnes furent accusées d’avoir commis d’ignobles crimes, vous n’avez point nié l’intervention diabolique, une fois les coupables identifiés. 

— Mais je ne l’ai pas non plus affirmée à aucun moment, ouvertement. Je ne l’ai point niée non plus, il est vrai. Qui suis-je donc moi, pour émettre des jugements sur les trames du malin, surtout, ajouta-t-il et il parut vouloir insister sur cette raison, dans les cas où ceux qui avaient commencé le procès d’inquisition, l’évêque, les magistrats citoyens et le peuple tout entier, peut-être les accusés eux-mêmes, désiraient vraiment ressentir la présence du démon ? Voila, peut-être est-ce l’unique vraie preuve de la présence du diable, que l’intensité avec laquelle tous en ce moment aspirent à le savoir à l’oeuvre… 

— Or donc, vous, dit l’Abbé d’un ton soucieux, vous me dites qu’en de nombreux procès le diable n’agit pas seulement chez le coupable, mais peut-être et surtout chez les juges ? — Pourrais-je jamais avancer une affirmation pareille ? » demanda Guillaume, et je m’aperçus que la question était formulée de manière que l’Abbé ne pouvait affirmer qu’il le pouvait ; et Guillaume profita de son silence pour dévier le cours de leur dialogue. 

« Mais au fond, il s’agit de choses lointaines. J’ai abandonné cette noble activité et si je l’ai exercée c’est parce qu’ainsi en a décidé le Seigneur… 

— Certainement, admit l’Abbé. 

—… et maintenant, poursuivit Guillaume, je m’occupe d’autres délicates questions. Et je voudrais m’occuper de celle qui vous tourmente, si vous m’en parliez. » 

Il me sembla que l’Abbé était satisfait de pouvoir terminer cette conversation en revenant à son problème. Il se mit donc à raconter, avec grande prudence dans le choix des mots et longues circonlocutions, un fait singulier qui s’était passé quelques jours auparavant et qui avait laissé un grand trouble parmi les moines. Et il dit qu’il en parlait à Guillaume parce que le sachant grand connaisseur de l’âme humaine et des trames du malin, il espérait qu’il pourrait consacrer partie de son temps précieux à faire la lumière sur une fort douloureuse énigme. 

Le hasard avait voulu qu’Adelme d’Otrante, un moine encore jeune et pourtant déjà célèbre comme grand maître enlumineur, et qui s’employait justement à orner les manuscrits de la bibliothèque d’images de toute beauté, avait été trouvé un matin par un chevrier au fond de l’escarpement dominé par la tour est de l’Édifice. Puisque les autres moines avaient noté sa présence dans le choeur pendant complies, mais qu’il n’avait pas reparu à matines, il était tombé au fond de l’à-pic probablement durant les heures les plus noires de la nuit. Nuit de grande tempête de neige, où tombaient des flocons coupants comme des lames, qui semblaient presque de la grêle, poussés par un autan qui soufflait impétueusement. Devenu mou sous cette neige qui d’abord avait fondu puis durci en lamelles de glace, son corps avait été trouvé au pied du surplomb, déchiqueté par les rochers où il avait rebondi. Pauvre et fragile chose mortelle, que Dieu eût de lui miséricorde. À cause des nombreux rebonds que le corps avait faits dans sa chute, il n’était pas aisé de dire de quel point exact il était tombé : certainement d’une des verrières qui s’ouvraient sur trois ordres d’étages et sur les trois côtés de la grosse tour exposés vers l’abime. 

« Où avez-vous enseveli le pauvre corps ? s’enquit Guillaume. 

— Dans le cimetière, naturellement, répondit l’Abbé. Peut-être l’aurez-vous remarqué, il s’étend entre le côté septentrional de l’église, l’Édifice et le potager. 

— Je vois, dit Guillaume, et je vois que votre problème est le suivant. Si ce malheureux s’était, à Dieu ne plaise, suicidé (puisqu’on ne pouvait penser qu’il fût tombé accidentellement), le lendemain vous auriez trouvé une des ces fenêtres ouvertes, tandis que vous les avez retrouvées toutes fermées, et sans qu’au pied d'aucunes apparussent des traces d’eau. » 

L’abbé était un homme, je l’ai dit, d’un grand tact, d’une grande allure, mais cette fois il eut un mouvement de surprise qui lui ôta toute trace de dignité qui sied à une personne grave et magnanime, comme le veut Aristote : 

« Qui vous l’a dit ? 

— Vous me l’avez dit vous-même, dit Guillaume. Si la fenêtre avait été ouverte, vous auriez aussitôt pensé qu’il s’y était jeté. D’après ce que j’ai pu en juger de l’extérieur, il s’agit de grandes fenêtres à vitrage opaque et des verrières de ce type ne s’ouvrent pas d’habitude, dans des édifices aussi massifs, à hauteur d’homme. Si donc elle avait été ouverte, puisqu’il est impossible que le malheureux s’y fût penché et eût perdu l’équilibre, il ne resterait plus qu’à penser à un suicide. En ce cas-là, vous ne l’auriez pas laissé enterrer en terre consacrée. Mais comme vous l’avez enterré chrétiennement, les fenêtres devaient être fermées. Or, si elles étaient fermées, n’ayant jamais rencontré pour ma part, pas même dans les procès en sorcellerie un mort impénitent auquel Dieu ou le diable aient permis de remonter de l’abîme pour effacer les traces de son forfait, il est évident que le suicidé présumé a été plutôt poussé, par une main humaine ou par une force diabolique, comme on veut. Et vous vous demandez qui peut l’avoir, je ne dis pas poussé dans l’abîme, mais hissé contre son gré jusque sur le rebord de la fenêtre, et vous êtes troublé parce qu’une force maléfique, naturelle ou surnaturelle c’est à voir, rôde maintenant à travers l’abbaye. 

— C’est ainsi… » dit l’Abbé, et on ne savait trop s’il confirmait les mots de Guillaume ou se donnait raison à lui-même des raisons que Guillaume avait si admirablement produites. 

« Mais comment faites- vous pour savoir qu’il n’y avait d’eau au pied d’aucune verrière ? 

— Puisque vous m’avez dit que soufflait l’autan, l’eau ne pouvait être poussée contre des fenêtres qui s’ouvrent à l’orient. 

— On ne m’avait pas suffisamment dit vos vertus, dit l’Abbé. Vous avez raison, il n’y avait point d’eau, et à présent je sais pourquoi. Les choses se sont passées comme vous dites. Et maintenant vous comprenez mon angoisse. Cela eût été déjà grave si l’un de mes moines s’était souillé de l’abominable péché de suicide. Mais j’ai des raisons de penser qu’un autre d’entre eux s’est souillé d’un péché tout aussi terrible. Et n’était que celui-ci… 

— Avant tout, pourquoi un des moines ? Dans l’abbaye, il y a beaucoup d’autres personnes, des palefreniers, des chevriers, des serviteurs… 

— Certes, c’est une abbaye petite, mais riche, admit l’Abbé avec suffisance. Cent cinquante servants pour soixante moines. Mais tout s’est passé dans l’Édifice. Là, comme peut-être vous savez déjà, même si au premier étage sont les cuisines et le réfectoire, aux deux étages supérieurs il y a le scriptorium et la bibliothèque. Après le souper on ferme l’Édifice et il est une règle très rigoureuse qui interdit à quiconque d’y accéder (il devina la question de Guillaume et ajouta aussitôt, mais clairement à contrecoeur) : y compris les moines naturellement, mais…

 — Mais ? 

— Mais j’exclus absolument, absolument vous comprenez, qu’un servant ait eu le courage d’y pénétrer de nuit. » 

Dans ses yeux passa comme un sourire de défi, qui fut rapide comme l’éclair, ou une étoile filante. 

« Disons qu’ils auraient peur, vous savez… parfois les ordres donnés aux gens simples, il les faut renforcer avec quelques menaces, comme le présage qu’il puisse arriver quelque chose de terrible au transgresseur, et par une force surnaturelle. Un moine, en revanche… 

— Je comprends. 

— Non seulement, mais un moine pourrait avoir d’autres raisons pour s’aventurer dans un lieu interdit, je veux dire des raisons… comment dire ? Raisonnables, fussent-elles contraires à la règle… » 

Guillaume se rendit compte que l’Abbé était mal à l’aise et il émit une question qui peut-être visait à dévier le discours, mais qui produisit un redoublement d’embarras. 

« En parlant d’un possible homicide vous avez dit : “et n’était que celui-ci”. Qu’entendiez-vous par là ? 

— J’ai dit cela ? Eh bien, on ne tue pas sans raison, pour perverse qu’elle soit. Et je tremble à la pensée de la perversité des raisons qui peuvent avoir poussé un moine à tuer un confrère. Voilà. C’est cela. 

— Il n’y a rien d’autre ? 

— Il n’y a rien d’autre que je puisse vous dire. 

— Vous voulez dire qu’il n’y a rien d’autre que vous ayez le pouvoir de dire ? 

— Je vous en prie, frère Guillaume, frère Guillaume », et l’Abbé voulut souligner et le lien religieux et le lien fraternel. 

Guillaume rougit vivement et commenta : « Eris sacerdos in aeternum

— Merci », dit l’Abbé. 

O Seigneur Dieu, quels mystères terribles effleurèrent en cet instant mes imprudents supérieurs, poussés l’un par l’angoisse et l’autre par la curiosité. Car, novice qui s’acheminait vers les mystères du saint sacerdoce de Dieu, moi aussi humble jeune homme je compris que l’Abbé savait quelque chose, mais qu’il l’avait appris sous le sceau de la confession. Il avait dû savoir des lèvres de quelqu’un certains détails criminels qui pouvaient être en relation avec la fin tragique d’Adelme. C’est pour cela peut-être qu’il priait frère Guillaume de découvrir un secret qu’il soupçonnait sans pouvoir le révéler à personne, et qu’il espérait que mon maître fît la lumière avec les forces de l’intellect sur tout ce qu’il devait envelopper d’ombre en vertu du sublime empire de la charité. 

« Bien, dit alors Guillaume, pourrai-je poser des questions aux moines ? 

— Vous pourrez. 

— Pourrai-je circuler librement dans l’abbaye ? 

— Je vous en confère la faculté. 

— M’investissez-vous de cette mission coram monachos

— Ce soir même. 

— Je commencerai pourtant aujourd’hui, avant que les moines sachent de quoi vous m’avez chargé. Et en outre, j’avais le grand désir, et ce n’est pas la moindre raison de mon passage ici, de visiter votre bibliothèque dont on parle avec admiration dans toutes les abbayes de la chrétienté. » L’Abbé se leva presque d’un bond, le visage crispé. 

« Vous pourrez circuler dans toute l’abbaye, j’ai dit. Certes pas dans le dernier étage de l’Édifice, dans la bibliothèque. 

— Pourquoi ? 

— J’aurais dû vous l’expliquer avant, et je croyais que vous le saviez. Vous savez que notre bibliothèque n’est pas comme les autres… 

— Je sais qu’elle renferme plus de livres que toute autre bibliothèque chrétienne. Je sais qu’à côté de vos armaria ceux de Bobbio ou de Pomposa, de Cluny ou de Fleury ont l’air de la chambre d’un enfant à peine initié à l’abécédaire. Je sais que les six mille manuscrits, dont se targuait il y a plus de cent ans Novalesa, sont peu de chose à côté des vôtres, et que peut-être un grand nombre de ceux-là sont ici maintenant. Je sais que votre abbaye est l’unique lumière que la chrétienté puisse opposer aux trente-six bibliothèques de Bagdad, aux dix mille manuscrits du vizir Ibn al-Alkhami, que le nombre de vos bibles égale les deux mille quatre cents corans dont s’enorgueillit le Caire, et que la réalité de vos armaria est lumineuse évidence contre la fière légende des infidèles qui, voilà des années, voulaient (intimes comme il sont du prince du mensonge) faire accroire que la bibliothèque de Tripoli était riche de six millions de volumes et habitée par quatre-vingt mille commentateurs et deux cents scribes. 

— C’est ainsi, que le ciel soit loué. 

— Je sais que d’entre les moines qui vivent parmi vous, beaucoup viennent d’autres abbayes disséminées de par le monde : qui, pour un temps limité, le temps de copier des manuscrits introuvables ailleurs afin de les emporter ensuite dans leur propre monastère, non sans avoir apporté en échange quelques autres manuscrits introuvables que de votre côté vous copierez et insérerez dans votre trésor ; et qui, pour un très long temps, parfois jusqu’à la mort, parce que, ici seulement, se peuvent trouver les ouvrages qui illuminent la recherche. Et vous avez donc parmi vous des Germains, des Daces, des Hispaniques, des François et des Grecs. Je sais que l’empereur Frédéric, il y a des années et des années de cela, vous demanda de compiler pour lui un livre sur les prophéties de Merlin et de le traduire ensuite en arabe, pour l’envoyer comme cadeau au sultan d’Egypte. Je sais enfin qu’une abbaye glorieuse telle que celle de Murbach, en ces temps si tristes, n’a plus un seul scribe, qu’à Saint-Gall sont restés peu de moines qui sachent écrire, que c’est désormais dans les cités que naissent corporations et guildes composées de séculiers qui travaillent pour les universités, et que seule votre abbaye renouvelle de jour en jour, que dis-je ?, porte à des sommets toujours plus hauts les gloires de votre ordre… 

Monasterium sine libris, cita pensivement l’Abbé, est sicut civitas sine opibus, Castrum sine numeris, coquina suppellectili, mensa sine cibis, hortus sine herbis, pratum sine floribus, arbor sine foliis… Et notre ordre, en grandissant autour du double commandement du travail et de la prière, fût lumière pour tout le monde connu, réserve de savoir, sauvegarde d’une doctrine fort ancienne qui menaçait de disparaître dans des incendies, des mises à sac et des tremblements de terre, creuset d’une nouvelle écriture et levain pour l’ancienne… Oh, vous savez bien, nous vivons maintenant des temps très obscurs, et je rougis de vous dire qu’il y a peu d’années de cela le concile de Vienne a dû répéter avec force que chaque moine a le devoir de prendre les ordres… combien de nos abbayes, qui, il y a deux cents ans, étaient centres resplendissants de grandeur et de sainteté, sont à présent refuges de cagnards. L’ordre est encore puissant, mais l’empuantissement de la ville cerne de près nos lieux saints, le peuple de Dieu est maintenant enclin aux commerces et aux guerres de factions, en bas dans les grands centres habités, où ne peut s’enraciner l’esprit de la sainteté, non seulement on parle (que peut-on demander d’autre à des laïques ?) mais déjà on écrit en vulgaire, et que jamais aucun de ces volumes puisse franchir nos murs – source d’hérésie qu’il deviendrait fatalement ! Pour les péchés des hommes le monde est suspendu sur le bord de l’abîme, pénétré de l’abîme même que l’abîme invoque. Et demain, comme voulait Honorius, les corps des hommes seront plus petits que les nôtres, de même que les nôtres sont plus petits que ceux des antiques. Mundus senescit. Or si Dieu a confié à notre ordre une mission, c’est celle de s’opposer à cette course vers l’abîme, et en conservant, en répétant et en défendant le trésor de sagesse que nos pères nous ont confié. La divine Providence a ordonné que le gouvernement universel, qui au commencement du monde était en orient, au fur et à mesure que les temps s’approchaient, se déplaçât vers l’occident pour nous avertir que la fin du monde approche, car le cours des événements a déjà atteint les confins de l’univers. Mais tant que le millénaire n’écherra pas définitivement, tant que ne triomphera pas, fût-ce pour peu de temps, la bête immonde qui est l’Antéchrist, il nous revient de défendre le trésor du monde chrétien, et la parole même de Dieu, telle qu’Il la dicta aux prophètes et aux apôtres, telle que les pères la répétèrent sans changer un seul mot, telle que les écoles ont cherché de la gloser, même si aujourd’hui au coeur des écoles se love le serpent de l’orgueil, de l’envie, de la folie. Dans ce déclin nous sommes encore flambeaux et lumière haute sur l’horizon. Et tant que ces murailles résisteront, nous serons les gardiens de la Parole divine. 

— Ainsi soit-il, dit Guillaume d’un ton dévot. Mais quel rapport avec le fait qu’on ne peut visiter la bibliothèque ? 

— Voyez, frère Guillaume, dit l’abbé, pour pouvoir réaliser l’oeuvre immense et sainte qui enrichit ses murailles (et il indiqua la masse de l’Édifice, qu’on entrevoyait par les fenêtres de la cellule, trônant au dessus de l’église abbatiale elle-même), des hommes pleins d’abnégation ont travaillé pendant des siècles, en suivant des règles de fer. La bibliothèque est née selon un dessein resté obscur pour tous au cours des siècles et qu’aucun des moines n’est appelé à connaître. Seul le bibliothécaire en a reçu le secret du bibliothécaire qui le précéda, et le communique, encore en vie, à l’aide-bibliothécaire, de façon que la mort ne le surprenne pas en privant ainsi la communauté de ce savoir. Et leurs lèvres à tous deux sont scellées par le secret. Seul le bibliothécaire, outre qu’il sait, a le droit de circuler dans le labyrinthe des livres, lui seul sait où les trouver et où les replacer, lui seul est responsable de leur conservation. Les autres moines travaillent dans le scriptorium et peuvent connaître la liste des volumes que la bibliothèque renferme. Mais souvent, une liste de titres dit fort peu, seul le bibliothécaire sachant d’après l’emplacement du volume, d’après le degré de son inaccessibilité, quel type de secrets, de vérités ou de mensonges le volume recèle. Lui seul décide comment, quand, et de l’opportunité de pourvoir le moine qui en fait la demande, parfois après m’avoir consulté. Parce que toutes les vérités ne sont pas bonnes pour toutes les oreilles, tous les mensonges ne peuvent pas être reconnus comme tels par une âme pieuse, et les moines, enfin, sont dans le scriptorium pour mener à bonne fin un ouvrage précis, pour lequel ils doivent lire certains volumes et d’autres pas, et non point pour suivre toutes les curiosités insensées dont ils seraient pris, soit par faiblesse d’esprit, soit par orgueil, soit par suggestion diabolique. 

— Il y a donc aussi dans la bibliothèque des livres qui contiennent des mensonges… 

— Les monstres existent parce qu’ils font partie du dessein divin et jusque dans les traits horribles des monstres se révèlent la puissance du créateur. Ainsi par dessein divin existent aussi les livres des mages, les cabales des Juifs, les fables des poètes païens, les mensonges des infidèles. Ce fut là ferme et sainte conviction de ceux qui ont voulu et soutenu cette abbaye au cours des siècles, que, même dans les livres mensongers, puisse transparaître, aux yeux du lecteur sagace, une pâle lumière de la sagesse divine. C’est pourquoi fût-ce à ces livres la bibliothèque fait écrin. Mais précisément de ce fait, vous comprenez, n’importe qui ne peut y pénétrer. Et en outre, ajouta l’Abbé comme pour s’excuser de la pauvreté de ce dernier argument, le livre est créature fragile, il souffre de l’usure du temps, craint les rongeurs, les intempéries, les mains inhabiles. Si pendant cent et cent ans tout un chacun avait pu librement toucher nos manuscrits, la plus grande partie d’entre eux n’existerait plus. Le bibliothécaire les défend donc non seulement des hommes, mais aussi de la nature, et consacre sa vie à cette guerre contre les forces de l’oubli, ennemi de la vérité. 

— Ainsi nul n’entre au dernier étage de l’Édifice, sauf deux personnes… » 

L’Abbé sourit : 

« nul ne doit, nul ne peut. Personne, même en le voulant, n’y réussiraient. La bibliothèque se défend toute seule, insondable comme la vérité qu’elle héberge, trompeuse comme le mensonge qu’elle enserre. Labyrinthe spirituel, c’est aussi un labyrinthe terrestre. Vous pourriez entrer et vous ne pourriez plus sortir. Et cela dit, je voudrais que vous vous conformiez aux règles de l’abbaye. 

— Mais vous-même n’avez pas exclu qu’Adelme puisse avoir déboulé d’une des fenêtres de la bibliothèque. Et comment puis-je raisonner sur sa mort si je ne vois pas le lieu où pourrait avoir commencé l’histoire de sa mort ? 

— Frère Guillaume, dit l’Abbé d’un ton conciliant, un homme qui a décrit mon cheval Brunel sans le voir et la mort d’Adelme sans en connaître presque rien n’aura point de difficultés à raisonner sur les lieux auquels il n’a pas accès. » 

Guillaume se ploya en une inclination : 

« Vous êtes sage, même quand vous êtes sévère. Comme il vous plaira. 

— Si oncques était sage, je le serais parce que je sais être sévère, répondit l’abbé. 

— Une dernière chose, demanda Guillaume, Ubertin ? 

— Il est ici. Il vous attend. Vous le trouverez à l’église. 

— Quand ? 

— Toujours, sourit l’abbé. Vous savez, encore que fort docte, il n’est pas homme à apprécier la bibliothèque. Il la considère comme une complaisance du siècle… Il passe le plus clair de son temps à l’église en méditation, en prières… 

— Est-il vieux ? Demanda Guillaume avec hésitation. 

— Depuis quand ne l’avez-vous pas vu ? 

— Depuis bien des années. 

— Il est las. Très détaché des choses de ce monde. Il a soixante-huit ans. Mais je crois qu’il a encore l’âme de sa jeunesse. 

— Je vais le chercher sans tarder, je vous remercie. » 

L’Abbé lui demanda s’il ne voulait pas s’unir à la communauté pour le repas, après sexte. Guillaume dit qu’il venait de manger, et fort confortablement, et qu’il préférerait voir tout de suite Ubertin. L’Abbé salua. Il franchissait le seuil de la cellule quand s’éleva de la cour un hurlement déchirant, comme d’une personne blessée à mort, que suivirent des lamentations tout aussi atroces. 

« Qu’est-ce ? ! demanda Guillaume, déconcerté. 

— Rien, répondit l’abbé en souriant. En cette saison, on tue les cochons. Du travail pour les porchers. Ce n’est pas de ce sang-là que vous devrez vous occuper. » 

Il sortit, et fit tort à sa renommée d’homme prudent. Car le matin suivant… Mais freine ton impatience, ô ma langue pétulante. Parce que le jour dont je parle, et avant la nuit, moult choses encore se passèrent qu’il sera bon de relater.

Demain Le nom de la Rose - 4 premier jour Sexte 1ère partie 





 

mercredi 11 novembre 2020

Umberto Eco - Le nom de la Rose - 2/53 - Premier jour - Prime


Le nom de la Rose

Lu par François Berland

2/53

Premier jour - Prime

 

 Premier jour PRIME 

Où l’on arrive au pied de l’abbaye et Guillaume fournit une preuve de sa grande sagacité. 

C’était une belle matinée de la fin novembre. Dans la nuit, il avait neigé un peu, mais le terrain était recouvert d’un voile frais pas plus haut que trois doigts. En pleine obscurité, sitôt après laudes, nous avions écouté la messe dans un village de la vallée. Puis nous nous étions mis en route vers les montagnes, au lever du soleil. Comme nous grimpions par le sentier abrupt qui serpentait autour du mont, je vis l’abbaye. Ce ne furent pas les murailles qui l’entouraient de tous côtés qui m’étonnèrent, semblable à d’autres que je vis dans tout le monde chrétien, mais la masse imposante de ce que j’appris être l’Édifice. C’était là une construction octogonale qui, vue de loin, apparaissait comme un tétragone (figure absolument parfaite qui exprime la solidité et le caractère inexpugnable de la Cité de Dieu), dont les côtés méridionaux se dressaient sur le plateau de l’abbaye, tandis qu’au septentrion ils paraissaient s’élever des pentes mêmes du mont d’où ils s’innervaient à pic. Je dis qu’en certains points, vus d’en bas, il semblait que le rocher se prolongeait vers le ciel, sans solution de teintes et de matière, et devenait à un certain point donjon et tour (ouvrage de géants qui auraient grande familiarité et avec la terre et avec le ciel). 

Trois ordres de verrières disaient le rythme ternaire de sa surélévation, si bien que ce qui était physiquement carré sur la terre était spirituellement triangulaire dans le ciel. À mesure qu’on s’en approchait davantage, on comprenait que la forme quadrangulaire produisait, à chacun de ses angles, une tour heptagonale, dont cinq côtés s’avançaient vers l’extérieur – quatre donc des huit côtés de l’octogone majeur produisant quatre heptagones mineurs, qui vus de l’extérieur apparaissaient comme des pentagones. Et il n’est personne qui ne voie l’admirable concordance de tant de nombres saints, chacun révélant un très subtil sens spirituel. Huit le nombre de la perfection de tout tétragone, quatre le nombre des évangiles, cinq le nombre des parties du monde, sept le nombre des dons de l’Esprit Saint. Par sa masse imposante, et par sa forme, l’Édifice m’apparut comme plus tard il me serait donné de voir dans le sud de la péninsule italienne Castel Unico ou Castel dal Monte, mais par sa position inaccessible il était des plus terribles, et capable d’engendrer de la crainte chez le voyageur qui s’en approchait peu à peu. Et heureusement par cette cristalline matinée d’hiver, la construction ne m’apparut pas telle qu’on la voit dans les jours de tempête. Je ne dirais pourtant pas qu’elle suggérait des sentiments joyeux. Pour ma part, j’en éprouvai de la peur, et une inquiétude diffuse. Dieu sait qu’il ne s’agissait pas de fantômes de mon âme immature, et que j’interprétais exactement d’indubitables présages inscrits dans la pierre, depuis le jour où les géants y mirent la main, et avant que la naïve volonté des moines ne s’enhardît à la consacrer à la garde de la parole divine. 

Tandis que nos mulets avançaient péniblement dans le dernier tournant de la montagne, là où le chemin principal se divisait et donnait naissance à deux sentiers latéraux, mon maître s’arrêta quelques instants, observant les bas-côtés de la route, et la route, où une série de pins sempervirens formait sur une brève distance un toit naturel blanchi par la neige. « Riche abbaye, dit-il. L’Abbé aime faire belle figure dans les occasions publiques. » Habitué que j’étais à l’entendre émettre les plus singulières affirmations, je ne l’interrogeai pas. D’autant que, après un autre bout de chemin, nous entendîmes des bruits, et à un tournant apparu une troupe de moines et de servants. L’un d’eux, comme il nous vit, vint à notre rencontre avec une grande urbanité : 

« Bienvenu seigneur, dit-il, et point ne vous étonne si j’imagine qui vous êtes, parce que nous avons été avertis de votre visite. Moi je suis Rémigio de Varagine, le cellérier du monastère. Et si vous êtes, comme je le crois, frère Guillaume de Bacqueville, il faudra en aviser l’Abbé. Toi, ordonna-t-il en direction d’un de sa suite, remonte et avertis que notre visiteur s’apprête à franchir l’enceinte ! »

— Je vous remercie, seigneur cellérier, répondit cordialement mon maître, et j’apprécie d’autant plus votre courtoisie que pour me saluer vous avez interrompu votre poursuite. Mais n’ayez crainte, le cheval est passé par ici et a pris le sentier de droite. Il ne pourra pas aller bien loin, car, arrivé au dépôt des litières, il devra s’arrêter. Il est trop intelligent pour se précipiter le long du terrain abrupt… 

— Quand l’avez-vous vu ? demanda le cellérier. 

— Nous ne l’avons pas vu du tout, n’est-ce pas, Adso ? dit Guillaume en se tournant vers moi d’un air amusé. Mais si vous cherchez Brunel, l’animal ne peut être que là où j’ai dit. » 

Le cellérier hésita. Il regarda Guillaume, puis le sentier, et enfin demanda : 

« Brunel ? Comment savez-vous ? 

— Allons, allons, dit Guillaume, il est évident que vous êtes en train de chercher Brunel , le cheval préféré de l’Abbé, le meilleur galopeur de votre écurie, avec sa robe noire, ses cinq pieds de haut, sa queue somptueuse, son sabot petit et rond, mais au galop très régulier ; tête menue, oreilles étroites, mais grands yeux. Il a pris à droite, je vous dis, et dépêchez-vous, en tout cas. » 

Le cellérier eut un moment d’hésitation, puis il fit un signe aux siens et se précipita dans le sentier de droite, tandis que nos mulets se remettaient à monter. Alors que, piqué de curiosité, j’allais interroger Guillaume, il me fit signe d’attendre : et de fait, après quelques brèves minutes, nous entendîmes des cris de jubilation, et au tournant du sentier réapparurent moines et servants qui ramenaient le cheval par le mors. Ils repassèrent à coté de nous en continuant de nous regarder d’un air plutôt ahuri, et ils nous précédèrent sur le chemin de l’abbaye. Je crois que Guillaume ralentissait le pas de sa monture pour leur permettre de raconter ce qui était arrivé. De fait, j’avais eu l’occasion de me rendre compte que mon maître, à tous égards homme de suprême vertu, s’abandonnait au vice de la vanité quand il s’agissait de donner la preuve de son acuité d’esprit et, comme j’en avais déjà apprécié les dons de subtil diplomate, je compris qu’il voulait arriver au but précédé d’une solide renommée d’homme savant. 

« Et maintenant, dites-moi (à la fin je ne sus me retenir), comment avez-vous fait pour savoir ? » 

— Mon bon Adso, dit le maître. J’ai passé tout notre voyage à t’apprendre à reconnaître les traces par lesquelles le monde nous parle comme un grand livre. Alain de Lille disait que omnis mundi creatura quasi liber et pictura nobis est in speculum et il pensait à l’inépuisable réserve de symboles avec quoi Dieu, à travers ses créatures, nous parle de la vie éternelle. Mais l’univers est encore plus loquace que ne le pensait Alain, et non seulement il parle des choses dernières (en ce cas-là d’une matière obscure), mais aussi des choses proches et alors là d’une façon lumineuse. J’ai presque honte de te répéter ce que tu devrais savoir. Au croisement, sur la neige encore fraîche, se dessinaient avec grande clarté les empreintes des sabots d’un cheval, qui pointaient vers le sentier à main gauche. À belle et égale distance l’un de l’autre, ces signes disaient que le sabot était petit et rond, et le galop d’une grande régularité – j’en déduisis ainsi la nature du cheval et le fait qu’il ne courait pas désordonnément comme fait un cheval emballé. Là où les pins formaient comme un appentis naturel, des branches avaient été fraîchement cassées juste à la hauteur de cinq pieds. Un des buissons de mûres, là où l’animal doit avoir tourné pour enfiler le sentier à sa droite, alors qu’il secouait fièrement sa belle queue, retenait encore dans ses épines de longs crins de jais… Enfin, tu ne me diras pas que tu ne sais pas que ce sentier mène au dépôt des litières, car en grimpant par le tournant inférieur, nous avons vu la bave des détritus descendre à pic au pied de la tour orientale, laissant des salissures sur la neige ; et d’après la situation du carrefour, le sentier ne pouvait que mener dans cette direction. 

— Oui, dis-je, mais la tête menue, les oreilles pointues, les grands yeux… 

— Je ne sais pas s’il en est pourvu, mais à coup sûr les moines le croient fermement. Isidore de Séville disait que la beauté d’un cheval exige « ut sit exiguum caput, et siccum prope pelle ossibus adhaerent, aures breves et argutae, oculi magni, nares patulae, erecta cervix, com densa et cauda, ungularum soliditate fix rotunditas » . Si le cheval dont j’ai deviné le passage n’avait pas été vraiment le meilleur de l’écurie, on aurait peine à expliquer pourquoi ne le poursuivaient pas les seuls palefreniers, mais que se soit dérangé le cellérier en personne ? Et un moine qui juge un cheval excellent, au-delà des formes naturelles, ne peut pas ne pas le voir exactement comme les auctoritates  le lui ont décrit, surtout si (et là il sourit avec malice à mon endroit) c’est un docte bénédictin… 

— Entendu, dis-je, mais pourquoi Brunel ? 

— Que l’Esprit Saint te mette un peu plus de plomb dans la tête, mon fils ! s’exclama le maître. Quel autre nom lui aurais-tu donné si le grand Buridan en personne, qui est en passe de devenir recteur à Paris, devant parler d’un beau cheval, ne trouva nom plus naturel ? Tel était mon maître. Non seulement il savait lire dans le grand livre de la nature, mais aussi de la façon que les moines lisaient les livres de l’Ecriture, et pensaient à travers ceux-ci. Dons qui, comme nous verrons, devaient s’avérer pour lui fort utiles dans les jours qui suivraient. En outre son explication me sembla à ce point-là si évidente que l’humiliation de ne l’avoir pas trouvée tout seul céda le pas à l’orgueil d’être dans le coup et il s’en fallait de peu que je ne me félicitasse moi-même pour ma finesse d’esprit. Telle est la force du vrai qui, comme le bien, se diffuse de soi-même. Et soit loué le nom saint de Notre Seigneur Jésus-Christ pour cette belle révélation que j’eus. Mais reprends le fil, ô mon récit, car ce moine sénescent s’attarde trop dans les marginalia. Dis plutôt que nous arrivâmes à la grande porte de l’abbaye, et que sur le seuil se tenait l’Abbé auquel deux novices tendaient un petit bassin d’or rempli d’eau. Et comme nous fûmes descendus de nos animaux, il lava les mains à Guillaume, puis il l’embrassa en le baisant sur la bouche et en lui donnant sa sainte bienvenue, tandis que le cellérier s’occupait de moi. 

« Merci, Abbon, dit Guillaume, c’est pour moi une grande joie de poser le pied dans le monastère de votre magnificence, dont la renommée a franchi ces montagnes. Je viens comme pèlerin au nom de Notre Seigneur et comme tel vous m’avez rendu honneur. Mais je viens aussi au nom de notre seigneur sur cette terre, comme vous le dira la lettre que je vous remets, et en son nom aussi je vous remercie de votre accueil. » 

L’Abbé prit la lettre munie des sceaux impériaux et dit qu’en tout cas la venue de Guillaume avait été précédée par d’autres missives de ses confrères (preuve renouvelée, me dis-je avec un certain orgueil, qu’il est difficile de prendre un abbé bénédictin par surprise), puis il pria le cellérier de nous conduire à nos logements, tandis que les palefreniers se chargeaient de nos montures. L’Abbé s’engagea à venir plus tard nous rendre visite quand nous nous serions restaurés, et nous entrâmes dans la grande cour où les édifices de l’abbaye s’étendaient le long du doux plateau qui arrondissait en une molle cuvette – ou alpe – la cime du mont. 

De la disposition de l’abbaye, j’aurai l’occasion de parler à plusieurs reprises, et plus en détail. Après la porte (qui était l’unique passage dans les murs de l’enceinte) s’ouvrait une allée bordée d’arbres qui menait à l’église abbatiale. À gauche de l’allée s’étendaient une vaste zone de potagers et, comme je le sus par la suite, le Jardin botanique, autour des deux édifices des balnea et de l’hôpital et l’herboristerie, qui épousait la courbe de la muraille. Sur le fond, à gauche de l’église, se dressait l’Édifice, séparé de l’église par une esplanade recouverte de tombes. Le portail nord de l’église regardait vers la tour sud de l’Édifice, qui offrait de front aux yeux du visiteur sa tour occidentale, puis à gauche se liait à la muraille et se précipitait avec ses tours vers l’abîme, juste au-dessus duquel s’avançait la tour septentrionale, qu’on voyait de biais. À droite de l’église s’étendaient certaines constructions qui se trouvaient derrière elle et autour du cloître : à coup sûr le dortoir, la résidence de l’Abbé et l’hôtellerie vers où nous dirigions nos pas et que nous atteignîmes en traversant un beau jardin. Sur le côté droit, au-delà d’une vaste esplanade, le long de la muraille méridionale et continuant à l’orient derrière l’église, une série de bâtiments agricoles, étables, moulins, pressoir, greniers et caves, et ce qui me sembla être le bâtiment des novices. La régularité du terrain, à peine ondulé, avait permis aux anciens constructeurs de ce lieu sacré de respecter les impératifs de l’orientation, mieux que n’auraient pu prétendre Honorius d’Autun ou Guillaume Durand . D’après la position du soleil à cette heure du jour, je m’avisai que la porte s’ouvrait parfaitement à l’occident, de façon que le choeur et l’autel fussent tournés vers l’orient ; et le soleil de bon matin pouvait se lever en réveillant directement les moines dans le dortoir et les animaux dans les étables. Oncques ne vis abbaye plus belle et plus admirablement orientée, même si par la suite je connus Saint-Gall, et Cluny, et Fontenay, et d’autres encore, peut-être plus grandes, mais moins bien proportionnées. Contrairement aux autres, celle-ci se signalait cependant par la masse incommensurable de l’Édifice. Je n’avais pas l’expérience d’un maître-maçon, mais je m’aperçus aussitôt qu’il était beaucoup plus ancien que les constructions qui l’entouraient, né peut-être pour d’autres fins, et que l’ensemble abbatial s’était disposé autour de lui en des temps postérieurs, mais de façon que l’orientation de la grande construction se conformât à celle de l’église, ou celle-ci à celle-là. Car l’architecture est, d’entre tous les arts, celui qui cherche avec le plus de hardiesse à reproduire dans son rythme l’ordre de l’univers, que les anciens appelaient Kosmos , à savoir orné, dans la mesure où elle est comme un grand animal sur lequel resplendit la perfection et la proportion de tous ses membres. Et soit loué notre Créateur qui, comme dit Augustin , a établi les choses en nombre, poids et mesure.

Demain  Le nom de la Rose 3 Premier jour Tierce


mardi 10 novembre 2020

Umberto Eco - Le nom de la Rose - 1/53 - Prologue

Le nom de la Rose

1/53

Prologue


 

Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. 

Il était au commencement auprès de Dieu et la tâche d’un moine fidèle serait de répéter chaque jour avec humilité psalmodiante l’unique inchangeable événement dont on puisse affirmer l’incontestable vérité. Mais videmus nunc per manifeste par fragments (hélas, combien illisibles) dans l’erreur du monde, si bien que nous devons en ânonner les signes fidèles, même là où ils nous semblent obscurs et comme le tissu d’une volonté visant exclusivement au mal. 

Arrivé au terme de ma vie de pécheur, tandis que chenu, vieilli comme le monde, dans l’attente de me perdre en l’abime sans fond de la divinité silencieuse et déserte, participant de la lumière immuable des intelligences angéliques, désormais retenu par mon corps lourd et malade dans cette cellule de mon cher monastère de Melk, je m’apprête à laisser sur ce vélin témoignage des événements admirables et terribles auxquels dans ma jeunesse il me fut donné d’assister, en répétant verbatim, tout ce que je vis et entendis, sans me hasarder à en tirer un dessein, comme pour laisser à ceux qui viendront (si l’Antéchrist ne les devance) des signes de signes, afin que sur eux s’exerce la prière du déchiffrement. 

Que le Seigneur m’accorde la grâce d’être le témoin transparent des événements qui eurent lieu à l’abbaye dont il est bon et charitable de taire même le nom désormais, vers la fin de l’année du Seigneur 1327 où l’empereur Louis descendit en Italie pour reconstruire la dignité du Saint-Empire romain, suivant les plans du Très-Haut et pour confondre l’infâme usurpateur simoniaque et hérésiarque qui en Avignon couvrit de honte le saint nom de l’apôtre (je veux dire l’âme pécheresse de Jacques de Cahors, que les impies honorèrent sous le nom de Jean XXII). Sans doute, pour mieux comprendre les situations où je me trouvai mêlé, est-il bon que je rappelle ce qui se passait en ce début de siècle, tel que je le compris alors, en le vivant, et comme je me le remémore maintenant, enrichi d’autres récits que j’ai entendus après – si ma mémoire est encore en mesure de renouer les fils de si nombreux et si confus événements. Dès les premières années de ce siècle, le pape Clément V avait transféré le siège apostolique en Avignon, laissant Rome en proie aux ambitions des seigneurs locaux : et graduellement la ville très sainte de la chrétienté s’était transformée en un cirque, ou en un lupanar, déchirée par les luttes entre ses grands ; elle se disait république et ne l’était pas, battue par des bandes armées, soumises aux violences et aux pillages. Des ecclésiastiques s’étant soustraits à la juridiction séculaire commandaient des groupes de rebelles et vivaient de rapines, l’épée à la main, prévariquaient et organisaient d’ignobles trafics. Comment empêcher que la Caput Mundi  redevînt, et fort justement, le but de qui voulait coiffer la couronne du Saint-Empire romain et restaurer la dignité de cette domination temporelle qui jadis avait été celle des césars ? 

Voilà donc qu’en 1314 cinq princes allemands avaient élu à Francfort Louis de Bavière comme suprême gouverneur de l’Empire. Mais le jour même, sur l’autre rive du Main, le comte palatin du Rhin et l’archevêque de Cologne avaient élu à la même dignité Frédéric d’Autriche. Deux empereurs pour un seul trône et un seul pape pour deux : situation qui devint, en vérité, cause de grand désordre… Deux années plus tard était élu en Avignon le nouveau pape, Jacques de Cahors, âgé de soixante-douze ans, sous le nom précisément de Jean XXII, et fasse le ciel que jamais plus aucun Pontife ne prenne un nom désormais si haï des bonnes gens. Français et dévoué au roi de France (les hommes de cette terre corrompue sont toujours enclins à favoriser les intérêts des leurs, et sont incapables de regarder le monde entier comme leur patrie spirituelle), il avait soutenu Philippe le Bel contre les Templiers, que le roi avait accusés (injustement je crois) de crimes ignominieux pour s’emparer de leurs biens, avec la complicité de cet ecclésiastique renégat. Entre-temps s’était inséré dans cette trame sans pareille Robert de Naples, qui, pour garder le contrôle de la péninsule italienne, avait convaincu le pape de ne reconnaître aucun des deux É empereurs allemands, restant ainsi capitaine général de l’État de l’Église. 

En 1322, Louis de Bavière l’emportait sur son rival Frédéric. Sa crainte d’un seul empereur étant encore plus grande qu’elle ne l’avait été à deux, Jean excommunia le vainqueur, et celui-ci en retour dénonça le pape comme hérétique. Il faut dire que justement cette année-là, avait lieu à Pérouse le chapitre des frères franciscains, et leur général, Michel de Césène, en accueillant les instances des « spirituels » (dont j’aurais encore l’occasion de parler) avaient proclamé comme vérité de foi la pauvreté du Christ qui, s’il avait possédé quelque chose avec ses apôtres, cela avait été seulement comme usus facti . Digne résolution, visant à sauvegarder la vertu et la pureté de l’ordre, mais fort mal accueillie du pape qui sans doute y entrevoyait un principe susceptible de mettre en danger les prétentions même que lui, chef de l’Église, avait de contester à l’Empire le droit d’élire les évêques, prétendant en retour pour le Saint-Siège celui d’investir l’empereur. Pour ces raisons, ou d’autres qui le poussaient à en agir ainsi, Jean condamna en 1323 les propositions des franciscains dans la décrétale cum inter nonnullos. 

Ce fut à ce moment-là, j’imagine, que Louis vit dans les franciscains, ennemis du pape désormais, de puissants alliés. En affirmant la pauvreté du Christ, ils fortifiaient en quelque sorte les idées des théologiens impériaux, à savoir de Marsile de Padoue et Jean de Jandun. Et enfin, quelques mois avant les événements que je vais raconter, Louis, qui avait conclu un accord avec le vaincu Frédéric, descendait en Italie, était couronné à Milan, entrait en conflit avec les Visconti, qui pourtant l’avaient accueilli avec faveur, mettait le siège devant Pise, nommait vicaire impérial Castruccio, duc de Lucques et de Pistoie (et je crois qu’il faisait mal, car je ne connus jamais homme plus cruel, sauf peut-être Uguccione della Faggiola), et à présent il s’apprêtait à fondre sur Rome, appelé par Sciarra Colonna seigneur du lieu. 

Telle était la situation quand – déjà novice bénédictin au monastère de Melk – je fus arraché à la tranquillité du cloître par mon père, qui se battait dans la suite de Louis, non le moindre d’entre ses barons, et qui se trouva sage de m’emmener avec lui pour que je connusse les merveilles d’Italie et fusse présent quand l’empereur serait couronné à Rome. Mais le siège de Pise l’absorba tout entier dans ses préoccupations militaires. J’en tirai avantage en circulant, mi par oisiveté, mi par désir d’apprendre, dans des villes de la Toscane, mais cette vie libre et sans règle ne seyait point, pensèrent mes parents, à un adolescent voué à la vie contemplative. Et sur la suggestion de Marsile, qui s’était pris d’affection pour moi, ils décidèrent de me placer auprès d’un docte franciscain, frère Guillaume de Baskerville ; ce dernier allait entreprendre une mission qui devait le conduire jusqu’à des villes célèbres et des abbayes très anciennes. C’est ainsi que je devins son secrétaire en même temps que son disciple ; je n’eus pas à m’en repentir, car je fus avec lui le témoin d’événements dignes d’être consignés, tel qu’à présent je le fais, et confiés à la mémoire de ceux qui viendront après moi. 

Alors je ne savais pas ce que frère Guillaume cherchait, et à vrai dire je ne le sais toujours pas aujourd’hui, et je présume que lui-même ne le savait pas, mû qu’il était par l’unique désir de la vérité, et par le soupçon – que je lui vis toujours nourrir – que la vérité n’était pas ce qu’elle lui paraissait dans le moment présent. Et, en ces années-là, il était sans doute distrait de ses chères études par les devoirs impérieux du siècle. La mission dont Guillaume était chargé me resta inconnue tout au long du voyage, autrement dit il ne m’en parla pas. Ce fut plutôt en écoutant des bribes de conversations, qu’il eut avec les abbés des monastères où au fur et à mesure nous nous arrêtâmes, que je me fis quelque idée sur la nature de sa tâche. Cependant, je ne la compris pas pleinement tant que nous ne parvînmes pas à notre but, comme je le dirai ensuite. Nous avions pris la direction du septentrion, mais notre voyage ne suivit pas une ligne droite et nous nous arrêtâmes dans plusieurs abbayes. Il arriva ainsi que nous virâmes vers l’occident tandis que notre destination dernière se trouvait à l’orient, comme pour longer la ligne montueuse qui depuis Pise mène dans la direction des chemins de Saint-Jacques, en faisant halte sur une terre que les terribles événements qui s’y passèrent me dissuadent de mieux identifier, mais dont les seigneurs étaient fidèles à l’empire et où les abbés de notre ordre d’un commun accord s’opposaient au pape hérétique et corrompu. 

Notre voyage dura deux semaines entrecoupées de moult vicissitudes, et dans ce laps de temps j’eus la possibilité de connaître (pas suffisamment, loin de là, comme j’en suis toujours convaincu) mon nouveau maître. Dans les pages qui suivent, je ne veux pas m’attarder à des descriptions de personnes – sauf quand l’expression d’un visage, ou un geste, apparaissent comme les signes d’un langage muet, mais éloquent – car, comme dit Boèce, rien n’est plus fugace que la forme extérieure, qui fane et se métamorphose comme les fleurs des champs au début de l’automne, et que signifierait aujourd’hui de dire que l’abbé Abbon avait l’oeil sévère et les joues pâles, quand désormais lui-même et ceux qui l’entouraient sont poussière et que de la poussière leur corps a désormais la grisaille mortifère (l’âme seule, si Dieu le veut, resplendissant d’une lumière qui ne s’éteindra plus jamais) ? Mais Guillaume, lui, je voudrais le décrire, et une fois pour toutes, car chez lui me frappèrent aussi les traits singuliers, et c’est le propre des jeunes gens que de se lier à un homme plus âgé et plus sage, non seulement pour le charme de sa parole et la sagacité de son esprit, mais bien aussi pour la forme superficielle de son corps, qui se fait plus chère, comme il advient pour la figure d’un père, dont on étudie les gestes, et le courroux, dont on épie le sourire – sans qu’aucune ombre de luxure ternisse cette manière (unique peut-être en son extrême pureté) d’amour corporel. 

Les hommes autrefois étaient beaux et grands (maintenant ce sont des enfants et des nains), mais c’est là fait parmi tant d’autres témoignant du malheur d’un monde qui vieillit. La jeunesse ne veut plus rien apprendre, la science est sa décadence, le monde entier marche sur la tête, des aveugles guident d’autres aveugles et les font se précipiter dans les abîmes, les oiseaux se lancent dans le vide avant d’avoir volé, l’âne sonne de la lyre, les boeufs dansent, Marie n’aime plus la vie contemplative et Marthe n’aime plus la vie active, Léa est stérile, Rachel a l’oeil charnel, Caton fréquente les lupanars, Titus Lucrèce devient femme. Tout est détourné de son propre cours. Dieu soit loué, moi, en ces temps-là, j’acquis de mon maître l’envie d’apprendre et le sentiment du droit chemin, qu’on garde quand bien même la sente serait tortueuse. Or donc l’apparence physique de frère Guillaume était telle qu’elle attirait l’attention de l’observateur le plus distrait. Sa taille dépassait celle d’un homme normal, et il était si maigre qu’il en apparaissait plus grand. Il avait les yeux vifs et pénétrants ; son nez effilé et légèrement aquilin conférait à son visage l’expression de quelqu’un qui veille, sauf dans les moments de torpeur dont je parlerai. Son menton aussi révélait en lui une forte volonté, même si son visage allongé et recouvert d’éphélides – comme souventes fois je le vis chez les gens nés entre l’Hibernie et la Northumbrie – pouvait parfois exprimer incertitude et perplexité. Je m’aperçus avec le temps que ce qui paraissait manque d’assurance était au contraire et seulement curiosité, mais au début je savais bien peu de cette vertu, que je croyais plutôt une passion de l’esprit concupiscible, pensant que l’esprit rationnel ne devait pas s’en nourrir, comme il ne se repaissait que du vrai, qu’on connaît déjà (arguais-je) dès le commencement. Enfant que j’étais, la première chose qui m’avait frappé chez lui, c’étaient certains toupillons de poils jaunâtres qui sortaient de ses oreilles, et ses sourcils touffus et blonds. Il pouvait compter cinquante printemps et il était donc déjà très vieux, mais son corps infatigable se déplaçait avec une agilité qui me faisait souvent défaut à moi-même. Son énergie paraissait inépuisable, quand il devait affronter un excès d’activité. Mais de temps en temps, comme si son esprit vital participait de l’écrevisse, il allait à reculons dans des moments d’inertie, et je le vis rester des heures durant sur son grabat dans sa cellule, prononçant à grand-peine quelques monosyllabes, sans contracter un seul muscle de son visage. En ces occasions-là, apparaissait dans ses yeux une expression de vide et d’absence, et j’aurais soupçonné qu’il était sous l’empire de quelque substance végétale susceptible de donner des visions, si l’évidente tempérance qui réglait sa vie ne m’avait pas induit à repousser cette pensée. Toutefois je ne cacherais pas que, au cours du voyage, il s’était parfois arrêté au bord d’un pré, à l’orée d’une forêt, pour recueillir certaine herbe (toujours la même, je crois) : et il se mettait à la mastiquer l’air absorbé. Il en gardait sur lui une petite provision, et en mangeait dans les moments de plus grande tension (et nous en eûmes souvent à l’abbaye !). Quand une fois je lui demandai de quoi il s’agissait, il dit en souriant qu’un bon chrétien peut parfois prendre des leçons même chez les infidèles ; et quand je lui demandai d’en goûter, il me répondit que, comme pour les discours, il y a aussi des simples pour les païdikoï , les éphébikoï et les gynaïkeioï et ainsi de suite, si bien que les herbes qui sont bonnes pour un vieux franciscain ne sont pas bonnes pour un jeune bénédictin. 

Dans le temps que nous fûmes ensemble, nous n’eûmes pas l’occasion de mener une vie très régulière : à l’abbaye même nous veillâmes la nuit et tombâmes de fatigue le jour, et ne prîmes point régulièrement part aux offices sacrés. Pourtant rarement, en voyage, il veillait passé complies, et il avait des habitudes frugales. Quelquefois, comme il advint à l’abbaye, il déambulait toute la journée dans le potager, examinant les plantes comme si c’étaient des chrysoprases ou des émeraudes, et je le vis rôder dans la crypte du trésor en regardant un écrin constellé d’émeraudes et de chrysoprases comme si c’était un buisson de stramoine. D’autres fois, il restait un jour entier dans la grand'salle de la bibliothèque en feuilletant des manuscrits comme pour seul plaisir (quand autour de nous se multipliaient les cadavres de moines horriblement occis). Un jour, je le trouvai qui se promenait dans le potager sans aucun but apparent, comme s’il ne devait pas rendre compte à Dieu des ses oeuvres. Dans l’ordre, on m’avait enseigné une tout autre façon de répartir mon temps, et je le lui dis. Et lui répondit que la beauté du cosmos est donnée non seulement par l’unité dans la variété, mais aussi par la variété dans l’unité. Ce me sembla une réponse dictée par un empirisme sans gêne, mais j’appris par la suite que les hommes de sa terre définissent souvent les choses de façon telle qu’on dirait que la force illuminante de la raison n’y a pas grand rôle. 

Pendant la période que nous passâmes à l’abbaye, je lui vis toujours les mains recouvertes de la poussière des livres, de l’or des enluminures encore fraîches, de substances jaunâtres qu’il avait touchées dans l’hôpital de Séverin. On aurait dit qu’il ne pouvait penser qu’avec les mains, chose qui alors me semblait plus digne d’un mécanicien (et on m’avait appris que le mécanicien est moechus , et commet un adultère au regard de la vie intellectuelle à laquelle il devrait être uni en un très chaste noeud) : mais quand bien même ses mains touchaient des choses très fragiles, comme certains codes aux miniatures encore fraîches, ou des pages consumées par le temps et friables comme du pain azyme, il possédait, me sembla-t-il, une extraordinaire délicatesse de tact, la même dont il usait pour toucher ses machines. Je dirai en effet que cet homme curieux emportait avec lui, dans son sac de voyage, des instruments que je n’avais jamais vus jusqu’alors, et qu’il qualifiait comme ses merveilleuses machines. Les machines, disait-il, sont effet de l’art, qui singe la nature, dont elles reproduisent non pas les formes, mais la même opération. Il m’expliqua les prodiges de l’horloge, de l’astrolabe et de l’aimant. Mais au début, je craignis qu’il ne s’agît de sorcellerie, et je fis semblant de dormir par certaines nuits claires où il se mettait (un curieux triangle à la main) à observer les étoiles. Les franciscains que j’avais connus en Italie et sur ma terre étaient des hommes simples, souvent illettrés, et je lui dis part de mon étonnement devant sa science. Mais lui me dit en souriant que les franciscains de ses îles étaient d’une autre espèce : « Roger Bacon, que je vénère comme mon maître, nous a appris que le plan divin passera un jour par la science des machines, qui est magie naturelle et sainte. Et un jour par force de nature on pourra faire des instruments de navigation grâce à quoi les bateaux iront unico homine regente , et bien plus vite que poussés par des voiles ou des rames ; et il y aura des chariots ‘ut sine animali moevatur cum impetu inaestimabili revolvens aliquod ingenium per quod alae artificialiter compositae aerem verberent, ad modum avis volantis ’. Et des instruments minuscules qui soulèvent des poids infinis et des véhicules qui permettent de voyager sur le fond de la mer. » Quand je lui demandai où se trouvaient ces machines, il me dit qu’elles avaient déjà été faites dans l’antiquité, et certaines même à notre époque : « A l’exception de l’instrument pour voler, que je n’ai pas vu, et dont je n’ai rencontré personne qui l’eût vu, mais je connais un savant qui l’a conçu. Et on peut faire des ponts qui enjambent les fleuves sans colonnes ou autre appui et encore d’autres machines inouïes. Tu n’as pas à t’inquiéter si elles n’existent pas encore, parce que cela ne veut pas dire qu’elles n’existeront pas. Et moi je te dis que Dieu veut qu’elles soient, et déjà elles sont sûrement dans son esprit, même si mon ami d’Occam nie que les idées existent de cette façon, et non pas parce que nous pouvons décider de la nature divine, mais précisément parce que nous ne pouvons lui poser aucune limite. » Ce ne fut certes pas la seule proposition contradictoire que je lui entendis énoncer : mais même à présent que je suis vieux et plus sage qu’en ce temps-là, je n’ai pas définitivement compris comment il pouvait avoir une telle confiance en son ami Occam et à la fois ne jurer que sur Bacon, selon son habitude. Il n’en reste pas moins que c’étaient là des temps obscurs où un homme sage devait entretenir des pensées contradictoires. 

Voilà, j’ai dit de frère Guillaume des choses peut-être insensées, comme pour recueillir dès l’abord les impressions décousues que j’en eus alors. Qui il fut, et ce qu’il fit, mon bon lecteur, tu pourras peutêtre mieux le déduire des actions qu’il mena dans les jours que nous passâmes à l’abbaye. D’ailleurs, je ne t’ai pas promis une composition parfaite, mais bien une liste de faits (ça oui) admirables et terribles. Ainsi, en connaissant jour après jour mon maître, et en passant nos longues heures de marche en de très longues conversations dont, le cas échéant, je parlerai au fur et à mesure, nous parvînmes au pied du mont où se dressait l’abbaye. Et il est temps, comme jadis nous le fîmes, que mon récit s’approche d’elle : puisse ma main ne point trembler au moment où je m’apprête à dire tout ce qui ensuite arriva.

Demain - Le nom de la Rose - 2/53 - 1er jour - Prime 

lundi 9 novembre 2020

A partir de demain Umberto Eco - Le nom de la Rose à lire et écouter

 

En l’an de grâce et de disgrâce 1327, rien ne va plus dans la chrétienté. Des bandes d'hérétiques sillonnent les royaumes. Lorsque Guillaume de Baskerville, accompagné de son secrétaire, arrive dans le havre de sérénité et de neutralité qu'est l'abbaye située entre Provence et Ligurie – que tout l'Occident admire pour la science de ses moines et la richesse de sa bibliothèque –, il est aussitôt mis à contribution par l’abbé. La veille, un moine s’est jeté du haut des murailles. C’est le premier des assassinats qui seront rythmés par les heures canoniales de la vie monastique. Crimes, stupre, vice, hérésie, tout va advenir en l’espace de sept jours.

C’est d’abord un roman policier, un vrai, un grand polar, écrit d'une plume que se disputent Conan Doyle, saint Thomas d'Aquin et Aristote : une "série noire" pour amateur de crimes en série et de criminels hors pair qui ne se découvrent qu'à l'ultime rebondissement d'une enquête allant, en humour et en cruauté, malice et séductions érotiques, train d'enfer dans un lieu voué au silence, à la chasteté, à la prière. Car oyez, oyez, bonnes gens : c'est le moine qu'on assassine. Tout advient en l'espace de sept jours (une mort violente par jour) dans la très sainte enceinte d'une abbaye bénédictine 

"Le Nom de la Rose" fait date dans l'histoire des romans policiers historiques. Umberto Eco n'est pas seulement un romancier, c'est surtout un érudit qui connaît son sujet sur le bout des doigts. Il entraîne le lecteur dans une aventure à la fois philosophique et policière, où il est question d'Aristote, de liberté, d'injustice et de cyanure. Un roman exceptionnel.

Je vous propose de le lire ou le relire. Comme je l’ai déjà fait pour ‘’Du côté de chez Swann’’, ‘’ Un amour de Swann’’ et ‘’Les Rois maudits’’ ce texte s’appuie sur la lecture qu’en fait le formidable narrateur qu’est François Berland. Cela devrait nous emmener jusqu’au 31 décembre...