mardi 4 juin 2019

Les rois maudits - La louve de France - 4ème partie - ch 6 - La guerre des marmites


VI 
LA GUERRE DES MARMITES 



  « Vu que Sire Édouard, autrefois roi d’Angleterre, a de sa propre volonté, et par le conseil commun et l’assentiment des prélats, comtes, barons et autres nobles, et de toute la communauté, résigné le gouvernement du royaume, et consenti et voulu que le gouvernement audit royaume passât à Sire Édouard, son fils et héritier, et que celui-ci gouverne et soit couronné roi, pour laquelle raison tous les grands ont prêté hommage, nous proclamons et publions la paix de notre dit seigneur Sire Édouard le fils et ordonnons de sa part à tous que nul ne doit enfreindre la paix de notre dit seigneur le roi, car il est et sera prêt à faire droit à tous ceux dudit royaume, envers et contre tous, tant aux hommes de peu qu’aux grands. Et si qui que ce soit réclame quoi que ce soit d’un autre, qu’il le fasse dans la légalité, sans user de la force ou autres violences. » 
  Cette proclamation fut lue le 24 janvier 1327 devant le Parlement d’Angleterre, et un conseil de régence aussitôt institué ; la reine présidait ce conseil de douze membres parmi lesquels les comtes de Kent, Norfolk et Lancastre, le maréchal sir Thomas Wake et, le plus important de tous, Roger Mortimer, baron de Wigmore. 
  Le dimanche 1 er février le couronnement d’Édouard III eut lieu à Westminster. La veille, Henry Tors-Col avait armé chevalier le jeune roi en même temps que les trois fils aînés de Roger Mortimer. Lady Jeanne Mortimer, qui avait recouvré sa liberté et ses biens, mais perdu l’amour de son époux, était présente. Elle n’osait regarder la reine, et la reine n’osait la regarder. Lady Jeanne souffrait sans répit de cette trahison des deux êtres au monde qu’elle avait le plus aimés et le mieux servis. Quinze ans de présence auprès de la reine Isabelle, de dévouement, d’intimité, de risques partagés, devaient-ils recevoir pareil paiement ? Vingt-trois ans d’union avec Mortimer, auquel elle avait donné onze enfants, devaient-ils s’achever de la sorte ? En ce grand bouleversement qui renversait les destins du royaume et amenait son époux au faîte de la puissance, Lady Jeanne, si loyale toujours, se retrouvait parmi les vaincus. Et pourtant elle pardonnait, elle s’effaçait avec dignité, parce qu’il s’agissait justement des deux êtres qu’elle avait le plus admirés, et qu’elle comprenait que ces deux êtres se fussent aimés d’un inévitable amour dès l’instant que le sort les avait rapprochés. 
  À l’issue du sacre, la foule fut autorisée à pénétrer dans l’évêché de Londres pour y assommer l’ancien chancelier Robert de Baldock. Messire Jean de Hainaut reçut dans la semaine une rente de mille marks esterlins à prendre sur le produit de l’impôt des laines et cuirs dans le port de Londres. Messire Jean de Hainaut serait volontiers resté plus longtemps à la cour d’Angleterre. Mais il avait promis de se rendre à un grand tournoi, à Condé-sur-l’Escaut, où s’étaient promis rencontre toute une foule de princes, dont le roi de Bohême. On allait jouter, parader, rencontrer belles dames qui avaient traversé l’Europe pour voir s’affronter les plus beaux chevaliers ; on allait séduire, danser, se divertir de fêtes et de scènes jouées. Messire Jean de Hainaut ne pouvait manquer cela, ni de briller, plumes sur le heaume, au milieu des lices sablées. Il accepta d’emmener une quinzaine de chevaliers anglais qui voulaient participer au tournoi. 
  En mars fut enfin signé avec la France le traité qui réglait la question d’Aquitaine, au plus grand détriment de l’Angleterre. Il était impossible à Mortimer de refuser au nom d’Édouard III les clauses qu’il avait naguère lui-même négociées pour qu’elles fussent imposées à Édouard II. On soldait ainsi l’héritage du mauvais règne. 
  De plus Mortimer s’intéressait peu à la Guyenne où il n’avait pas de possessions, et toute son attention à présent se reportait, comme avant son emprisonnement, vers le Pays de Galles et les Marches galloises. Les envoyés qui vinrent à Paris ratifier le traité virent le roi Charles IV fort triste et défait, parce que l’enfant qui était né à Jeanne d’Évreux au mois de novembre précédent, une fille alors qu’on espérait si fort un garçon, n’avait pas vécu plus de deux mois. 
  L’Angleterre, vaille que vaille, se remettait en ordre quand le vieux roi d’Ecosse, Robert Bruce, bien que déjà fort avancé en âge et de surcroît atteint de la lèpre, envoya vers le 1 er avril, douze jours avant Pâques, défier le jeune Édouard III et l’avertir qu’il allait envahir son pays. 
  La première réaction de Roger Mortimer fut de faire changer l’ex-roi Édouard II de résidence. C’était prudence. En effet, on avait besoin d’Henry de Lancastre à l’armée, avec ses bannières ; et puis Lancastre, d’après les rapports qui venaient de Kenilworth, semblait traiter avec trop de douceur son prisonnier, relâchant la surveillance et laissant à l’ancien roi quelques intelligences avec l’extérieur. Or les partisans des Despensers n’avaient pas tous été exécutés, tant s’en fallait. 
  Le comte de Warenne, plus heureux que son beau-frère le comte d’Arundel, avait pu s’échapper. Certains se terraient dans leurs manoirs ou bien dans des demeures amies, attendant que l’orage fût passé ; d’autres avaient fui le royaume. On pouvait se demander même si le défi lancé par le vieux roi d’Ecosse n’était pas de leur inspiration. 
  D’autre part, le grand enthousiasme populaire qui avait accompagné la libération commençait à décroître. De gouverner depuis six mois, Roger Mortimer était déjà moins aimé, moins adulé ; car il y avait toujours des impôts, et des gens qu’on emprisonnait parce qu’ils ne les payaient pas. Dans les cercles du pouvoir, on reprochait à Mortimer une autorité tranchante qui s’accentuait de jour en jour, et les grandes ambitions qu’il démasquait. À ses propres biens repris sur le comte d’Arundel, il avait ajouté le comté de Glamorgan ainsi que la plupart des possessions de Hugh le Jeune. Ses trois gendres – car Mortimer avait déjà trois filles mariées – le lord de Berkeley, le comte de Charlton, le comte de Warwick, étendaient sa puissance territoriale. Reprenant la charge de Grand Juge de Galles, autrefois détenue par son oncle de Chirk, ainsi que les terres de celuici, il songeait à se faire créer comte des Marches, ce qui lui eût constitué, à l’ouest du royaume, une fabuleuse principauté quasi indépendante. 
  Il avait en outre réussi à se brouiller, déjà, avec Adam Orleton. Ce dernier, dépêché en Avignon pour hâter les dispenses nécessaires au mariage du jeune roi, avait sollicité du pape l’important évêché de Worcester, vacant en ce moment-là. Mortimer s’était offensé de ce qu’Orleton ne lui eût pas demandé un agrément préalable, et avait fait opposition. Édouard II ne s’était pas comporté autrement envers le même Orleton, pour le siège de Hereford ! 
  La reine subissait forcément le même recul de popularité. Et voilà que la guerre se rallumait, la guerre d’Ecosse, une fois de plus. Rien donc n’était changé. On avait trop espéré pour n’être pas déçu. Il suffisait d’un revers des armées, d’un complot qui fit évader Édouard II, et les Écossais, alliés pour la circonstance à l’ancien parti Despenser, trouveraient là un roi tout prêt à remettre sur son trône et qui leur abandonnerait volontiers les provinces du nord en échange de sa liberté et de sa restauration. 
  Dans la nuit du 3 au 4 avril, l’ancien roi fut tiré de son sommeil et prié de s’habiller en hâte. Il vit entrer un grand cavalier dégingandé, osseux, aux longues dents jaunes, aux cheveux sombres et raides tombant sur les oreilles. 
  — Où me conduis-tu, Maltravers ? dit Édouard avec épouvante en reconnaissant ce baron qu’il avait autrefois spolié et banni, et dont la tête fleurait l’assassinat. 
  — Je te conduis, Plantagenet, en un lieu où tu seras plus en sûreté ; et pour que cette sûreté soit complète, tu ne dois pas savoir où tu vas afin que ta tête ne risque pas le confier à ta bouche. 
  Maltravers avait pour instructions de contourner les villes et de ne pas traîner en chemin. Le 5 avril, après une route faite tout entière au grand trot ou au galop, et seulement coupée d’un arrêt dans une abbaye proche de Gloucester, l’ancien roi entra au château de Berkeley pour y être remis à la garde d’un des gendres de Mortimer. 
  L’ost anglais, d’abord convoqué à Newcastle et pour l’Ascension, se réunit à la Pentecôte et dans la ville d’York. Le gouvernement du royaume avait été transporté là, et le Parlement y tint une session, tout comme au temps du roi déchu, quand l’Ecosse attaquait. Bientôt arrivèrent messire Jean de Hainaut et ses Hennuyers, qu’on n’avait pas manqué d’appeler à la rescousse. On revit donc, montés sur les gros chevaux roux et tout fiévreux encore des grands tournois de Condé-sur-l’Escaut, les sires de Ligne, d’Enghien, de Mons et de Sarre, et Guillaume de Bailleul, Perceval de Sémeries et Sance de Boussoy, et Oulfart de Ghistelles qui avaient fait triompher dans les joutes les couleurs de Hainaut, et messires Thierry de Wallecourt, Rasses de Grez, Jean Pilastre et les trois frères de Harlebeke sous les bannières du Brabant ; et encore des seigneurs de Flandre, du Cambrésis, de l’Artois, et avec eux le fils du marquis de Juliers. Jean de Hainaut n’avait eu qu’à les rassembler à Condé. 
  On passait de la guerre au tournoi et du tournoi à la guerre. Ah ! Que de plaisirs et de nobles aventures ! Des réjouissances furent données à York en l’honneur du retour des Hennuyers. Les meilleurs logements leur furent affectés ; on leur offrit fêtes et festins, avec abondance de viandes et de poulailles. Les vins de Gascogne et du Rhin coulaient à barils percés. Ce traitement fait aux étrangers irrita les archers anglais, qui étaient six bons milliers parmi lesquels nombre d’anciens soldats du feu comte d’Arundel, le décapité. 
  Un soir, une rixe, comme il en survient banalement parmi des troupes stationnées, éclata pour une partie de dés, entre quelques archers anglais et les valets d’armes d’un chevalier de Brabant. Les Anglais, qui n’attendaient que l’occasion, appellent leurs camarades à l’aide ; tous les archers se soulèvent pour mettre à mal les goujats du Continent ; les Hennuyers courent à leurs cantonnements, s’y retranchent. Leurs chefs de bannières, qui étaient à festoyer, sortent dans les rues, attirés par le bruit, et sont aussitôt assaillis par les archers d’Angleterre. Ils veulent chercher refuge dans leurs logis, mais n’y peuvent pénétrer car leurs propres hommes s’y sont barricadés. La voici sans armes ni défense, cette fleur de la noblesse de Flandre ! Mais elle est composée de solides gaillards. Messires Perceval de Sémeries, Fastres de Rues et Sance de Boussoy, s’étant saisis de lourd leviers de chêne trouvés chez un charron, s’adossent à un mur et assomment, à eux trois, une bonne soixantaine d’archers qui appartenaient à l’évêque de Lincoln ! 
  Cette petite querelle entre alliés fit un peu plus de trois cents morts. Les six mille archers, oubliant tout à fait la guerre d’Ecosse, ne songeaient qu’à exterminer les Hennuyers. Messire Jean de Hainaut, outragé, furieux, voulait rentrer chez lui, à condition encore qu’on levât le siège autour de ses cantonnements ! Enfin, après quelques pendaisons, les choses s’apaisèrent. Les dames d’Angleterre, qui avaient accompagné leurs maris à l’ost, firent mille sourires aux chevaliers de Hainaut, mille prières pour qu’ils restassent, et leurs yeux se mouillèrent. On cantonna les Hennuyers à une demi-lieue du reste de l’armée, et un mois passa de la sorte, à se regarder comme chiens et chats. Enfin on décida de se mettre en campagne. 
  Le jeune roi Édouard III, pour sa première guerre, s’avançait à la tête de huit mille armures de fer et de trente mille hommes de pied. Malheureusement, les Écossais ne se montraient pas. Ces rudes hommes faisaient la guerre sans fourgons ni convoi. Leurs troupes légères n’emportaient pour bagage qu’une pierre plate accrochée à la selle, et un petit sac de farine ; ils savaient vivre de cela pendant plusieurs jours, mouillant la farine à l’eau des ruisseaux et la faisant cuire en galettes sur la pierre chauffée au feu. 
  Les Écossais s’amusaient de l’énorme armée anglaise, prenaient le contact, escarmouchaient, se repliaient aussitôt, franchissaient et repassaient les rivières, attiraient l’adversaire dans les marais, les forêts épaisses, les défilés escarpés. On errait à l’aventure entre la Tyne et les monts Cheviot. 
  Un jour les Anglais entendent une grande rumeur dans un bois où ils progressaient. L’alarme est donnée. Chacun s’élance, la visière baissée, l’écu au col, la lance au poing, sans attendre père, frère ni compagnon, et ceci pour rencontrer, tout penaudement, une harde de cerfs qui fuyait affolée devant les bruits d’armures. 
  Le ravitaillement devenait malaisé ; le pays ne produisait rien ; des marchands acheminaient péniblement quelques denrées qu’ils vendaient dix fois leur valeur. Les montures manquaient d’avoine et de fourrage. Là-dessus, la pluie se mit à tomber, sans désemparer, pendant une grande semaine ; les panneaux de selles pourrissaient sous les cuisses, les chevaux laissaient leur ferrure dans la boue ; toute l’armée rouillait. 
  Le soir, les chevaliers usaient le tranchant de leur épée à tailler des branchages pour se construire des huttes. Et toujours les Écossais restaient insaisissables ! Le maréchal de l’ost, sir Thomas Wake, était désespéré. Le comte de Kent regrettait presque La Réole ; au moins, là-bas, le temps était beau. Henry TorsCol avait des rhumatismes dans la nuque. Mortimer s’irritait, et se lassait de courir sans cesse de l’armée à Yorkshire, où se trouvaient la reine et les services du gouvernement. 
  Le désespoir qui engendre les querelles commençait à s’installer dans les troupes ; on parlait de trahison. Un jour, tandis que les chefs de bannières discutaient très haut de ce que l’on n’avait pas fait, de ce que l’on aurait dû faire, le jeune roi Édouard III réunit quelques écuyers d’environ son âge, et promit la chevalerie ainsi qu’une terre d’un revenu de cent livres à qui découvrirait l’armée d’Ecosse. Une vingtaine de garçons, entre quatorze et dix-huit ans, se mirent à battre la campagne. Le premier qui revint se nommait Thomas de Rokesby ; tout haletant et épuisé, il s’écria : 
  — Sire Édouard, les Escots sont à quatre lieues de nous dans une montagne où ils se tiennent depuis une semaine, sans plus savoir où vous êtes que vous ne savez où ils sont ! 
  Aussitôt, le jeune Édouard fit sonner les trompes, rassembler l’armée dans une terre qu’on appelait « la lande blanche », et commanda de courir aux Écossais. Les grands tournoyeurs en étaient tout éberlués. Mais le bruit que faisait cette énorme ferraille avançant par les montagnes parvint de loin aux hommes de Robert Bruce. 
  Les chevaliers d’Angleterre et de Hainaut, arrivant sur une crête, s’apprêtaient à dévaler l’autre versant, lorsqu’ils aperçurent soudain toute l’armée écossaise, à pied et rangée en bataille, les flèches déjà encochées dans la corde des arcs. On se regarda de loin sans oser s’affronter, car le lieu était mal choisi pour lancer les chevaux ; on se regarda pendant vingt-deux jours ! Comme les Écossais ne semblaient pas vouloir bouger d’une position qui leur était si favorable, comme les chevaliers ne voulaient pas livrer combat dans un terrain où ils ne pouvaient pas se déployer, on demeura donc de part et d’autre de la crête, chaque adversaire attendant que l’autre voulût bien se déplacer. 
  On se contentait d’escarmoucher, la nuit généralement, en laissant ces petites rencontres à la piétaille. Le plus haut fait de cette étrange guerre, que se livraient un octogénaire lépreux et un roi de quinze ans, fut accompli par l’Écossais Jacques de Douglas qui, avec deux cents cavaliers de son clan, fondit par une nuit de lune sur le camp anglais, renversa ce qui lui barrait passage en criant « Douglas, Douglas ! », s’en vint couper trois cordes à la tente du roi, et tourna bride. De cette nuit-là, les chevaliers anglais dormirent dans leurs armures. Et puis un matin, avant l’aurore, on captura deux « trompeurs » de l’armée d’Ecosse, deux guetteurs qui vraiment semblaient vouloir qu’on les prît et qui, amenés devant le roi d’Angleterre, lui dirent : 
  — Sire, que cherchez-vous ici ? Nos Escots sont retournés dans les montagnes, et Sire Robert, notre roi, nous a dit de vous en avertir, et aussi qu’il ne vous combattrait plus pour cette année, à moins que vous ne le veniez poursuivre. 
  Les Anglais s’avancèrent, prudents, craignant un piège, et soudain furent devant quatre cents marmites et chaudrons de campement, pendus en ligne, et que les Écossais avaient laissés pour ne point s’alourdir ni produire de bruit dans leur retraite. Également on découvrit, formant un énorme tas, cinq mille vieux souliers de cuir avec le poil dessus ; les Écossais avaient changé de chaussures avant de partir. Il ne restait comme créatures vivantes dans ce camp que cinq prisonniers anglais, tout nus, liés à des pieux, et dont les jambes avaient été brisées à coups de bâtons. 
  Poursuivre les Écossais dans leurs montagnes, à travers ce pays difficile, hostile, où l’armée, fort fatiguée déjà aurait à mener une guerre d’embuscade pour laquelle elle n’était pas entraînée, apparaissait comme une pure folie. La campagne fut déclarée terminée ; on revint à York et l’ost fut dissous. 
  Messire Jean de Hainaut fit le compte de ses chevaux morts ou hors d’usage, et présenta un mémoire de quatorze mille livres. Le jeune roi Édouard n’avait pas autant d’argent disponible dans son Trésor, et devait aussi payer les soldes de ses propres troupes. Alors messire Jean de Hainaut, ayant grand geste comme de coutume, se porta garant auprès de ses chevaliers de toutes les sommes qui leur étaient dues par son futur neveu. 
  Au cours de l’été, Roger Mortimer, qui n’avait aucun intérêt dans le nord du royaume, bâcla un traité de paix. Édouard III renonçait à toute suzeraineté sur l’Écosse et reconnaissait Robert Bruce comme roi de ce pays, ce qu’Édouard II tout le long de son règne n’avait jamais accepté ; en outre, David Bruce, fils de Robert, épousait Jeanne d’Angleterre, seconde fille de la reine Isabelle. Était-ce bien la peine, pour un tel résultat, d’avoir déchu de ses pouvoirs l’ancien roi qui vivait reclus à Berkeley ?

Demain ‘’La louve de France’’ 4ème partie ch 7 ‘’La couronne de foin’’

lundi 3 juin 2019

Les rois maudits - La louve de France - 4ème partie - ch 5 - Kenilworth


KENILWORTH 



  Les remparts extérieurs, contournant une large colline, enfermaient des jardins clos, des prés, des écuries et des étables, une forge, des granges et les fournils, le moulin, les citernes, les habitations des serviteurs, les casernes des soldats, tout un village presque plus grand que celui d’alentour, dont on voyait se presser les toits moussus. Et il ne semblait pas possible que ce fût la même race d’hommes qui habitât en deçà des murs, dans ces masures, et à l’intérieur de la formidable forteresse qui dressait ses rouges enceintes contre le ciel d’hiver. 
  Car Kenilworth était bâti dans une pierre couleur de sang séché. C’était l’un de ces fabuleux châteaux du siècle qui suivit la Conquête et pendant lequel une poignée de Normands, les compagnons de Guillaume, ou leurs descendants immédiats, surent tenir tout un peuple en respect grâce à ces immenses châteaux forts plantés sur les collines. Le keep de Kenilworth – le donjon comme disaient les Français, faute d’un meilleur mot, car cette sorte de construction n’existait pas en France, ou n’existait plus – le keep était de forme carrée et d’une hauteur vertigineuse qui rappelait aux voyageurs d’Orient les pylônes des temples d’Égypte. Les proportions de cet ouvrage titanesque étaient telles que de très vastes pièces étaient contenues, réservées, dans l’épaisseur même des murs. Mais on ne pouvait entrer dans cette tour que par un escalier étroit où deux personnes avaient peine à avancer de front et dont les marches rouges conduisaient à une porte protégée, hersée, au premier étage. 
  À l’intérieur du keep se trouvait un jardin, une cour herbue plutôt, de soixante pieds de côté, à ciel ouvert, et complètement enfermée. Il n’était pas d’édifice militaire mieux conçu pour soutenir un siège. L’envahisseur parvenait-il à franchir la première enceinte, on se réfugiait dans le château lui-même, à l’abri du fossé ; et si la seconde enceinte était percée, alors, abandonnant à l’ennemi les appartements habituels de séjour, le grand hall, les cuisines, les chambres seigneuriales, la chapelle, on se retranchait dans le keep, autour du puits de sa cour verte, et dans les flancs de ses murs profonds. 
  Le roi vivait là, prisonnier. Il connaissait bien Kenilworth, qui avait appartenu à Thomas de Lancastre et servi naguère de centre de ralliement à la rébellion des barons. Thomas décapité, Édouard avait séquestré le château et l’avait habité lui-même durant l’hiver de 1323, avant de le remettre l’année suivante à Henry Tors-Col en même temps qu’il lui rendait tous les biens et titres des Lancastre. 
  Henri III, le grand-père d’Édouard, avait dû jadis assiéger Kenilworth six mois durant pour le reprendre au fils de son beau-frère, Simon de Montfort ; et ce n’étaient pas les armées qui en avaient eu raison, mais la famine, la peste et l’excommunication. 
  Au début du règne d’Édouard 1 er , Roger Mortimer de Chirk, celui qui venait de mourir en geôle, en avait été le gardien, au nom du premier comte de Lancastre, et y avait donné ses fameux tournois. L’une des tours du mur extérieur, pour l’exaspération d’Édouard, portait le nom de tour de Mortimer ! Elle était là, plantée devant son horizon quotidien, comme une dérision et un défi. 
  La région donnait au roi Édouard II d’autres nourritures à ses souvenirs. Du haut du keep rouge de Kenilworth, il pouvait apercevoir, à quatre milles vers le sud, le keep blanc du château de Warwick où Gaveston, son premier amant, avait été mis à mort par les barons, déjà ! Cette proximité avait-elle changé le cours des pensées du roi ? Édouard semblait avoir oublié complètement Hugh Le Despenser ; mais il était obsédé, en revanche, par la mémoire de Pierre de Gaveston, et en parlait sans cesse à Henry de Lancastre, son gardien. 
  Jamais Édouard et son cousin Tors-Col n’avaient vécu si longtemps l’un auprès de l’autre, et dans une telle solitude. Jamais Édouard ne s’était confié autant à l’aîné de sa famille. Il avait des moments de grande lucidité, et des jugements sans complaisance, portés sur lui-même, qui soudain confondaient Lancastre et l’émouvaient assez. Lancastre commençait à comprendre des choses qui, à tout le peuple anglais, paraissaient incompréhensibles. 
  C’était Gaveston, reconnaissait Édouard, qui avait été le responsable, ou tout au moins l’origine, de ses premières erreurs, du mauvais chemin pris par sa vie. 
  — Il m’aimait si bien, disait le roi prisonnier ; et puis dans ce jeune âge que j’avais, j’étais prêt à croire toutes les paroles et à me confier entièrement à si bel amour. 
  À présent encore, il ne pouvait s’empêcher d’être attendri lorsqu’il se rappelait le charme de ce petit chevalier gascon, sorti de rien, « un champignon né dans une nuit » comme disaient les barons, et qu’il avait fait comte de Cornouailles au mépris de tous les grands seigneurs du royaume. 
  — Il en avait si forte envie ! disait Édouard. 
  Et quelle merveilleuse insolence que celle de Pierre, une insolence qui ravissait Édouard ! Un roi ne pouvait se permettre de traiter ses barons comme son favori le faisait. 
  — Te rappelles-tu, Tors-Col, comme il appelait le comte de Gloucester un bâtard ? Et comme il criait au comte de Warwick : « Va te coucher, chien noir ! » 
  — Et comme il insultait aussi mon frère en le nommant cornard, ce que Thomas ne lui pardonna jamais, parce que c’était vrai. Peur de rien, ce Pierrot, pillant les bijoux de la reine et jetant l’offense autour de lui comme d’autres distribuent l’aumône, parce qu’il était sûr de l’amour de son roi ! Vraiment un effronté comme on n’en vit jamais. En plus, il avait de l’invention dans le divertissement, faisait mettre ses pages nus, les bras chargés de perles, la bouche fardée, une branche feuillue tenue sur le ventre, et organisait ainsi de galantes chasses dans les bois. Et les escapades dans les mauvais lieux du port de Londres, où il se colletait avec les portefaix, car il était fort en plus, le gaillard ! Ah ! quelles belles années de jeunesse Édouard lui devait ! 
  — J’avais cru tout cela retrouver en Hugh, mais l’imagination y pourvoyait plus que la vérité. Vois-tu, Tors-Col, ce qui rendait Hugh différent de Pierrot c’est qu’il était d’une vraie famille de grands barons et ne pouvait l’oublier… Mais si je n’avais pas connu Pierrot, je suis bien sûr que j’aurais été un autre roi. 
  Au cours des interminables soirées d’hiver, entre deux parties d’échecs, Henry Tors-Col, les cheveux couvrant son épaule droite, écoutait donc les aveux de ce roi, que les revers, l’écroulement de sa puissance et la captivité venaient de brusquement vieillir, dont le corps d’athlète semblait s’amollir, dont le visage bouffissait, surtout aux paupières. Et pourtant tel qu’il était, Édouard gardait encore une certaine séduction. Quel dommage qu’il ait eu de si mauvaises amours et cherché sa confiance en de si mauvais cœurs ! 
  Tors-Col avait conseillé à Édouard d’aller se présenter devant son Parlement, mais en vain. Ce roi faible ne montrait de force que dans le refus. 
  — Je sais bien que j’ai perdu mon trône, Henry, répondait-il, mais je n’abdiquerai pas. 
  Portés sur un coussin, la couronne et le sceptre d’Angleterre s’élevaient lentement, marche par marche, dans l’étroit escalier du keep de Kenilworth. Derrière, les mitres oscillaient et les pierreries des crosses scintillaient dans la pénombre. Les évêques, retroussant sur leurs chevilles leurs trois robes brodées, se hissaient dans la tour. 
  Le roi, sur un siège qui, d’être unique, faisait figure de trône, attendait, au fond du gigantesque hall, le front dans la main, le corps affaissé, entre les piliers qui soutenaient des arcs d’ogives pareils à ceux des cathédrales. Tout, ici, avait des proportions inhumaines. Le jour pâle de janvier qui tombait par les hautes et très étroites fenêtres ressemblait à un crépuscule. Le comte de Lancastre, la tête penchée, se tenait debout à côté de son cousin, en compagnie de trois serviteurs qui n’étaient même pas ceux du souverain. Les murs rouges, les piliers rouges, les arcs rouges composaient autour de ce groupe un tragique décor pour la fin d’une puissance. 
  Lorsqu’il vit apparaître, par la porte à deux battants ouverte, puis avancer vers lui cette couronne et ce sceptre qui lui avaient été amenés pareillement, vingt ans plus tôt, sous les voûtes de Westminster, Édouard se redressa sur son siège, et son menton se mit à trembler un peu. Il leva les yeux vers son cousin de Lancastre, comme pour chercher appui, et Tors-Col détourna le regard tant cette supplication muette était insupportable. Puis Orleton fut devant le souverain, Orleton dont chaque apparition, depuis quelques semaines, avait signifié à Édouard la confiscation d’une partie de son pouvoir. 
  Le roi regarda les autres évêques et le grand chambellan ; il fit un effort de dignité pour demander : 
  — Qu’avez-vous à me dire, mes Lords ? 
  Mais la voix se formait mal sur ses lèvres pâlies, parmi la barbe blonde. L’évêque de Winchester lut le message par lequel le Parlement sommait le souverain de déclarer sa renonciation au trône ainsi qu’à l’hommage de ses vassaux, de donner agrément à la désignation de son fils, et de remettre aux envoyés les insignes rituels de la royauté. 
  Quand l’évêque de Winchester se fut tu, Édouard resta silencieux un long moment. Toute son attention semblait fixée sur la couronne. Il souffrait, et sa douleur était si visiblement physique, si profondément marquée sur ses traits, que l’on pouvait douter qu’il fût en train de penser. Pourtant il dit : 
  — Vous avez la couronne en vos mains, mes Lords, et me tenez à votre merci. Faites donc ce qu’il vous plaira, mais de par mon consentement point. 
  Alors Adam Orleton avança d’un pas et déclara : 
  — Sire Édouard, le peuple d’Angleterre ne vous veut plus pour roi, et son Parlement nous envoie vous le déclarer. Mais le Parlement accepte pour roi votre fils aîné, le duc d’Aquitaine, que je lui ai présenté ; et votre fils ne veut accepter sa couronne que de votre gré. Si donc vous vous obstinez au refus, le peuple sera libre de son choix et pourra bien élire pour souverain prince, celui, parmi les grands du royaume, qui le contentera le plus, et ce roi pourra n’être point de votre lignage. Vous avez trop mis à trouble vos États ; après tant d’actes qui leur ont nui, c’est le seul à présent que vous puissiez accomplir pour leur rendre la paix. 
  De nouveau le regard d’Édouard s’éleva vers Lancastre. Malgré le malaise qui l’envahissait, le roi avait bien compris l’avertissement contenu dans les paroles de l’évêque. Si l’abdication n’était pas consentie, le Parlement, dans son besoin de se trouver un roi, ne manquerait pas de choisir le chef de la rébellion, Roger Mortimer, qui possédait déjà le cœur de la reine. Le visage du roi avait pris une teinte cireuse, inquiétante ; le menton continuait de trembler ; les narines se pinçaient. 
  — Monseigneur Orleton a justement parlé, dit Tors-Col, et vous devez renoncer, mon cousin, pour rendre la paix à l’Angleterre, et pour que les Plantagenets continuent d’y régner. 
  Édouard, alors, incapable apparemment d’articuler une parole, fit signe d’approcher la couronne et inclina la tête comme s’il voulait qu’on le ceignît une dernière fois. Les évêques se consultaient du regard, ne sachant comment agir, ni quel geste accomplir, en cette cérémonie imprévue qui n’avait point de précédent dans la liturgie royale. Mais la tête du roi continuait de s’abaisser, graduellement, vers les genoux. 
  — Il passe ! s’écria soudain l’archidiacre Chandos qui portait le coussin aux emblèmes. Tors-Col et Orleton se précipitèrent pour retenir Édouard évanoui au moment où son front allait cogner sur les dalles. On le remit dans son siège, on lui frappa les joues, on courut chercher du vinaigre. Enfin, il respira longuement, rouvrit les yeux, regarda autour de lui ; puis, d’un coup, il se mit à sangloter. 
  La mystérieuse force que l’onction et les magies du sacre infusent aux rois, et pour ne servir parfois que des dispositions funestes, venait de se retirer de lui. Il était comme exorcisé de la royauté. À travers ses pleurs, on l’entendit parler : 
  — Je sais, mes Lords, je sais que c’est par ma propre faute que je suis tombé à si grande misère, et que je me dois résigner à la souffrir. Mais je ne puis m’empêcher de ressentir lourd chagrin de toute cette haine de mon peuple, que je ne haïssais point. Je vous ai offensés, je n’ai point agi pour le bien. Vous êtes bons, mes Lords, très bons de garder dévouement à mon aîné fils, de n’avoir point cessé de l’aimer et de le désirer pour roi. Donc, je vous veux satisfaire. Je renonce devant vous à tous mes droits sur le royaume ; je délie tous mes vassaux de l’hommage qu’ils m’ont fait et leur demande le pardon. Approchez… 
  Et de nouveau il fit le geste d’appeler les emblèmes. Il saisit le sceptre, et son bras fléchit comme s’il en avait oublié le poids ; il le remit à l’évêque de Winchester en disant : 
  — Pardonnez, my Lord, pardonnez les offenses que je vous ai faites. 
  Il avança ses longues mains blanches vers le coussin, souleva la couronne, y appuya ses lèvres comme on baise la patène ; puis, la tendant à Adam Orleton : 
  — Prenez-la, my Lord, pour en ceindre mon fils. Et accordez-moi pardon des maux et injustices que je vous ai causés. Dans la misère où je suis, que mon peuple me pardonne. Priez pour moi, mes Lords, qui ne suis plus rien. 
  Tout le monde était frappé de la noblesse des paroles. Édouard ne se révélait roi qu’à l’instant où il cessait de l’être. Alors, sir William Blount, le grand chambellan, sortit de l’ombre des piliers, s’avança entre Édouard II et les évêques, et brisa sur son genou son bâton sculpté, comme il l’eût fait, pour marquer que le règne était terminé, devant le cadavre d’un roi descendu au tombeau.

Demain ‘’La louve de France’’ 4ème partie ch 6 ‘’La guerre des marmites’’

Mes 100 films (201-300) 254 - More


More (1970) Barbet Schroeder
Mimsy Farmer, Klaus Gründberg

En quête d’aventures et de lui-même, Stefan, un jeune étudiant allemand, en route vers le Soleil, fait de l’auto-stop jusqu’à Paris. Il rencontre une jeune Américaine oisive, Estelle, qui l’initie à la drogue. Les amoureux, à la recherche de sensations fortes, se rejoignent à Ibiza, pour y vivre leur passion dangereuse. À la fois captifs d’un amour désespéré, de la drogue et de l’ancien ami d’Estelle, leur seule issue est tragique...

Sorti en 1969, "More" est LE film culte de toute la génération hippie. Un film qui parle de la descente aux enfers d'un homme avec la drogue. La mise en scène est soignée. Les paysages sont superbes. Les acteurs, mis à part la magnifique Mimsy Farmer, sont encore des inconnus à cette époque et sont ici très convaincants. Un spectacle incontournable sur fond de musique des Pink Floyd. 

 

dimanche 2 juin 2019

Mes 100 films (201-300) 253 - La route de Salina

La route de Salina (1979) Georges Lautner
Mimsy Farmer, Robert Walker Jr, Rita Hayworth

Sur la Route de Salina, Jonas, un jeune hippie, s'arrête dans une maison isolée où une mère, Mara, et sa fille, Billie, reconnaissent immédiatement en lui leur fils et frère Rocky, disparu quatre ans auparavant. Mais dès que Jonas n'accepte plus d'être Rocky pour la belle Billie dont il est tombé amoureux, la situation se dégrade...
La Route de Salina est un étrange film dans la carrière de Lautner, on a du mal à croire que ce soit le même réalisateur qui a fait Les Tontons flingueurs. La Route de Salina peut être considérer une sorte de thriller hippie, ce film possède une certaine beauté et si l'histoire est un peu légère elle est rehaussée par une atmosphère particulière presque irréelle. Et puis il y a Mimsy Farmer qui n'a jamais été aussi belle dans un film, et Rita Hayworth magnifiquement émouvante et déjà marquée par l’alcool et Alzheimer. Un film d'une autre époque.


Les rois maudits - La louve de France - 4ème partie - ch 4 - Vox populi


IV
VOX POPULI



  — Qui voulez-vous pour roi ? 
  Cette terrible apostrophe, dont va dépendre l’avenir d’une nation, Monseigneur Adam Orleton la lance, le 12 janvier 1327, à travers le grand hall de Westminster, et les mots s’en répercutent là-haut, contre les nervures des voûtes. 
  — Qui voulez-vous pour roi ? 
  Le Parlement d’Angleterre, depuis six jours, siège, s’ajourne, siège à nouveau, et Adam Orleton, faisant office de chancelier, dirige les débats. Dans sa première séance, l’autre semaine, le Parlement a assigné le roi à comparaître devant lui. Adam Orleton et John de Stratford, évêque de Winchester, sont allés à Kenilworth présenter à Édouard II cette assignation. Et le roi Édouard a refusé. Il a refusé de venir rendre compte de ses actes aux Lords, aux évêques, aux députés des villes et des comtés. 
  Orleton a fait connaître à l’assemblée cette réponse inspirée, on ne sait, par la peur ou bien le mépris. Mais Orleton a la conviction profonde, et qu’il vient d’exprimer au Parlement, que si l’on obligeait la reine à se réconcilier avec son époux, on la vouerait à une mort certaine. À présent donc, la grande question est posée ; Monseigneur Orleton conclut son discours en conseillant au Parlement de se séparer jusqu’au lendemain afin que chacun pèse son choix en conscience et dans le silence de la nuit. Demain l’assemblée dira si elle souhaite qu’Édouard II Plantagenet conserve la couronne, ou bien que celle-ci soit remise à l’héritier, Édouard, duc d’Aquitaine. Beau silence pour les consciences que le vacarme qui se fait dans Londres cette nuit-là ! 
  Les hôtels des seigneurs, les abbayes, les demeures des grands marchands, les auberges vont retentir jusqu’au petit jour du bruit de discussions passionnées. Tous ces barons, évêques, chevaliers, squires et représentants des bourgs choisis par les shérifs ne sont, en droit, membres du Parlement que sur la désignation du roi, et leur rôle, en principe, devrait n’être que consultatif. Mais voici que le souverain est défaillant, incapable ; il est un fugitif rattrapé hors de son royaume ; et ce n’est pas le roi qui a convoqué le Parlement, mais le Parlement qui a voulu convoquer son roi, sans que ce dernier ait daigné s’exécuter. Le suprême pouvoir se trouve donc réparti pour un moment, pour une nuit, entre tous ces hommes de régions diverses, d’origines disparates, de fortunes inégales. 
  « Qui voulez-vous pour roi ? » Tous réellement se posent la question, et même ceux qui ont souhaité le plus haut la prompte fin d’Édouard II, qui ont crié, à chaque scandale, à chaque impôt nouveau ou chaque guerre perdue : « Qu’il crève, et que Dieu nous en délivre ! » Car Dieu n’a plus à intervenir ; tout repose sur eux-mêmes, et ils prennent soudain conscience de l’importance de leur volonté. Leurs souhaits et leurs malédictions se sont accomplis, rien qu’en s’additionnant. 
  La reine, même soutenue par ses Hennuyers, aurait-elle pu se saisir de tout le royaume, comme elle l’a fait, si les barons et les peuples avaient répondu à la levée ordonnée par Édouard ? Mais l’acte est gros qui consiste à déposer un roi et à le dépouiller à jamais de son autorité nominale. Beaucoup de membres du Parlement en sont effrayés, à cause du caractère divin qui s’attache au sacre et à la majesté royale. Et puis le jeune prince qu’on propose à leurs vœux est bien jeune ! Que sait-on de lui, sinon qu’il est tout entier dans les mains de sa mère, laquelle est tout entière dans les mains de Lord Mortimer ? Or si l’on respecte, si l’on admire le baron de Wigmore, l’ancien Grand Juge d’Irlande, si son évasion, son exil, son retour, ses amours mêmes, en ont fait un héros, s’il est pour beaucoup le libérateur, on craint son caractère, sa dureté, son inclémence ; déjà on lui reprocherait sa rigueur punitive, alors qu’en vérité toutes les exécutions de ces dernières semaines étaient réclamées par les vœux populaires. Ceux qui le connaissent bien redoutent surtout son ambition. Ne désire-t-il pas secrètement devenir roi lui-même ? Amant de la reine, il est bien près du trône. On hésite à lui remettre le grand pouvoir qu’il va détenir si Édouard II est déposé ; et l’on en débat autour des lampes à huile et des chandelles, parmi les pots d’étain qu’on emplit de bière ; et l’on ne va se coucher qu’écrasé de fatigue, sans avoir rien résolu. 
  Le peuple anglais, cette nuit-là, est souverain mais, un peu embarrassé de l’être, ne sait à qui remettre l’exercice de cette souveraineté. L’histoire a fait un pas soudain. On dispute de questions dont la discussion même signifie que de nouveaux principes sont admis. Un peuple n’oublie pas un tel précédent, ni une assemblée un tel pouvoir qui lui est échu ; une nation n’oublie pas d’avoir été, en son Parlement, maîtresse un jour de sa destinée. Aussi le lendemain, quand Monseigneur Orleton, prenant le jeune prince Édouard par la main, le présente aux députés à nouveau assemblés dans Westminster, une immense ovation s’élève et roule entre les murs, par-dessus les têtes. 
  — Nous le voulons, nous le voulons ! 
  Quatre évêques, dont ceux de Londres et d’York, protestent et argumentent sur le caractère irrévocable du sacre et des serments d’hommage. Mais l’archevêque de Canterbury, Reynolds, auquel Édouard II avant de fuir, avait confié le gouvernement, et qui veut prouver la sincérité de son tardif ralliement à l’insurrection, s’écrie : 
  — Vox populi, vox Dei ! 
  Il prêche sur ce thème comme s’il était en chaire, pendant un grand quart d’heure. John de Stratford, évêque de Winchester, rédige alors et lit devant l’assemblée les six articles qui consacrent la déchéance d’Édouard II Plantagenet. Primo, le roi est incapable de gouverner ; pendant tout son règne, il a été mené par de détestables conseillers. Secundo, il a consacré son temps à des occupations indignes de lui, et négligé les affaires du royaume. Tertio, il a perdu l’Ecosse, l’Irlande et la moitié de la Guyenne. Quarto, il a fait tort à l’Église dont il a emprisonné les ministres. Quinto, il a emprisonné, exilé, déshérité, condamné à une mort honteuse beaucoup de ses grands vassaux. Sexto, il a ruiné le royaume ; il est incorrigible et incapable de s’amender. 
  Pendant ce temps, les bourgeois de Londres, inquiets et partagés – leur évêque ne s’est-il pas déclaré contre la déposition ? – se sont réunis au Guild Hall. Ils sont moins aisés à manœuvrer que les représentants des comtés. Vont-ils faire échec au Parlement ? Roger Mortimer, qui n’est rien en titre et tout en fait, court au Guild Hall, remercie les Londoniens de leur loyale attitude et leur garantit le maintien des libertés coutumières de la cité. Au nom de qui, au nom de quoi donne-t-il cette garantie ? Au nom d’un adolescent qui n’est même pas roi encore, qui vient à peine d’être désigné par acclamation. Le prestige de Mortimer, l’autorité de sa personne, opèrent sur les bourgeois londoniens. On l’appelle déjà le Lord protecteur. De qui est-il protecteur ? Du prince, de la reine, du royaume ? Il est le Lord protecteur, voilà tout, l’homme promu par l’Histoire et entre les mains duquel chacun se démet de sa part de pouvoir et de jugement. 
  Et soudain l’inattendu survient. Le jeune prince, qu’on croyait déjà roi, le pâle jeune homme aux longs cils qui a suivi en silence tous ces événements et ne semblait songer qu’aux yeux bleus de Madame Philippa de Hainaut, Édouard d’Aquitaine déclare à sa mère, au Lord protecteur, à Monseigneur Orleton, aux Lords évêques, à tous ceux qui l’entourent, qu’il ne ceindra pas la couronne sans le consentement de son père et sans que celui-ci ait officiellement proclamé qu’il s’en défaisait. La stupeur gèle les visages, les mains tombent au bout des bras. Quoi ? Tant d’efforts remis en cause ? 
  Quelques soupçons se tournent vers la reine. Ne serait-ce pas elle qui aurait agi secrètement sur son fils, par un de ces imprévisibles retours d’affection comme il en vient aux femmes ? Y a-t-il eu brouille entre elle et le Lord protecteur, cette nuit où chacun devait prendre le conseil de sa conscience ? Mais non ; c’est ce garçon de quinze ans tout seul, qui a réfléchi sur l’importance de la légitimité du pouvoir. Il ne veut pas faire figure d’usurpateur, ni détenir son sceptre de la volonté d’une assemblée qui pourrait le lui retirer aussi bien qu’elle le lui a donné. Il exige le consentement de son prédécesseur. Non point qu’il nourrisse des sentiments forts tendres envers son père ; il le juge. Mais il juge chacun. Depuis des années, trop de choses mauvaises se sont passées devant lui et l’ont forcé à juger. Il sait que le crime n’est pas entièrement d’un côté, et l’innocence de l’autre. Certes, son père a fait souffrir sa mère, l’a déshonorée, dépouillée ; mais cette mère, avec Lord Mortimer, quel exemple donne-t-elle à présent ? Si un jour, pour quelque faute qu’il lui arriverait de commettre, Madame Philippa se mettait à agir de même ? Et ces barons, ces évêques, tous si acharnés aujourd’hui contre le roi Édouard, n’ont-ils pas exercé le gouvernement avec lui ? Norfolk, Kent, les jeunes oncles, ont reçu, accepté des charges ; les évêques de Winchester et de Lincoln sont allés négocier au nom du roi Édouard. Les Despensers n’étaient pas en tous lieux et, même s’ils commandaient, ils n’ont pas exécuté eux-mêmes leurs propres ordres. Qui s’est risqué à refuser d’obéir ? Le cousin au Tors-Col, oui, celui-là a eu ce courage ; et Lord Mortimer aussi qui a payé sa rébellion d’une longue prison. Mais pour deux que voilà, combien d’obséquieux courtisans maintenant pleins d’ardeur à se décharger sur leur maître des conséquences de leur servilité ? 
  Tout autre prince de cet âge serait aisément grisé de recevoir une couronne tendue par tant de mains. Lui relève ses longs cils, regarde fixement, rougit un peu de son audace, et s’obstine dans sa décision. Alors Monseigneur Orleton appelle à lui les évêques de Winchester et de Lincoln, ainsi que le grand chambellan William Blount, ordonne de sortir du Trésor de la Tour la couronne et le sceptre, les fait mettre dans un coffre sur le bât d’une mule, et lui-même, emportant ses vêtements de cérémonie, reprend le chemin de Kenilworth afin d’obtenir l’abdication du roi.

Demain ‘’La louve de France’’ 4ème partie – ch5 ‘’Kenilworth’’

samedi 1 juin 2019

Mes 100 films (201-300) 252 - Le pigeon



Le pigeon (1958) Mario Monicelli
C. Cardinale, M. Mastroianni, V. Gasmann, R. Salvatori

Cosimo se fait arrêter par la police alors qu'il tente de dérober une voiture. Pour sortir de prison plus rapidement, il demande à ses complices extérieurs de lui trouver un "pigeon", quelqu'un qui prendra sa place derrière les barreaux. C'est Pepe, boxeur à la manque, qui se présente au directeur de la prison pour clamer sa culpabilité; mais celui-ci décide de les coffrer tous les deux. Abusé par une ruse, Cosimo révèle à Pepe les détails de son prochain coup, infaillible, qu'il se réserve pour sa sortie. Mais Pepe sort plus tôt que prévu et organise le casse avec les complices de Cosimo...

L'un des fleurons de la comédie italienne! La véritable inspiration de Mario Monicelli est de mélanger la farce et la tragédie! Ici, il raconte les mésaventures de truands d'occasion, lancés dans un casse de légende au-dessus de leurs faibles capacités, après avoir vu trop de films américains! Monicelli réalise brillamment une intrigue pleine ingéniosité sur la vie du petit peuple italien, avec des scènes comiques d'anthologies. Mais si le comique de ce chef d'oeuvre absolu est indéniable, il y a une ambiguïté quant à son utilisation: en fait, Peppe, Mario, Tiberio, Michele, Capannelle, sont plus des victimes que des coupables! Vittorio Gassman campe un boxeur sonné et hâbleur, qui s'improvise chef d'une bande où figure également Marcello Mastroainni, photographe au chômage et papa poule! On y découvre aussi la sublime Claudia Cardinale dans l'un de ses premiers rôles! Un joyau de la comédie, entre pitrerie, dérision, émotion et marmite de spaghettis, avec une distribution éclatante et une chute finale extraordinairement drôle... 

 

Les rois maudits - La louve de France - 4ème partie - ch 3 Hereford


III
HEREFORD 
 


  La nouvelle cour, pour la Toussaint, s’installa à Hereford. Si, comme disait Adam Orleton, évêque de cette ville, chacun dans l’Histoire connaît son heure de lumière, cette heure, pour lui-même, était arrivée. Au bout de surprenantes vicissitudes, après avoir fait évader l’un des premiers seigneurs du royaume, été traduit en jugement devant le Parlement et sauvé par la coalition de ses pairs, après avoir prêché et animé la rébellion, il revenait triomphant dans cet évêché auquel il avait été nommé en 1317, contre la volonté du roi Édouard, et où il s’était comporté en grand prélat. Avec quelle joie cet homme petit, sans grâce physique, mais courageux de corps et d’âme, ne parcourait-il pas, revêtu de ses insignes sacerdotaux, mitre en tête, crosse en main, les rues de sa cité retrouvée. 
  Aussitôt que l’escorte royale eut pris possession du château situé au centre de la ville, dans une boucle de la rivière Wye, Orleton n’eut de cesse de montrer à la souveraine les œuvres de son entreprise, et d’abord la haute tour carrée, à deux étages ajourés d’immenses ogives, chaque angle terminé par trois clochetons, deux petits en arêtes et un grand les dominant, douze flèches en tout montant vers le ciel, et qu’il avait fait élever pour embellir et magnifier la cathédrale. La lumière de novembre jouait sur les briques roses dont l’humidité gardait fraîche la couleur ; autour du monument s’étendait une vaste pelouse sombre et bien tondue. 
  — N’est-ce pas, Madame, la plus belle tour de votre royaume ? disait Adam Orleton avec l’orgueil naïf du bâtisseur, devant cette construction ciselée, point trop chargée, pure de lignes, et dont il ne cessait de s’émerveiller. Ne serait-ce que pour avoir édifié ceci, je serais content d’avoir vécu. 
  Orleton tenait sa noblesse d’Oxford, comme on disait, et non du blason. Il en était conscient, et avait voulu justifier les hautes situations auxquelles l’ambition autant que l’intelligence, et le savoir plus encore que l’intrigue, l’avaient conduit. Il se savait supérieur à tous les hommes qui l’entouraient. Il avait réorganisé la bibliothèque de la cathédrale, une librairie où les gros volumes, rangés la tranche en avant, étaient tenus aux planches par des chaînes à longs maillons forgés, afin qu’on ne pût les dérober ; près de mille manuscrits enluminés, décorés, merveilleux, rassemblant cinq siècles de pensée, de foi et d’invention, depuis la première traduction des Evangiles en saxon, avec certaines pages encore décorées de caractères runiques, jusqu’aux dictionnaires latins les plus récents, en passant par la Hiérarchie céleste, les œuvres de saint Jérôme, de saint Jean Chrysostome, les douze prophètes mineurs… 
  La reine eut encore à admirer les travaux entrepris pour la salle du chapitre, ainsi que la fameuse carte du monde peinte par Richard de Bello, et qui ne pouvait être que d’inspiration divine, car elle commençait à faire des miracles. 
  Hereford fut ainsi, près d’un mois, la capitale improvisée de l’Angleterre. Mortimer n’y était pas moins heureux qu’Orleton, puisqu’il venait de reprendre possession de son château de Wigmore, distant de quelques milles. On continuait, pendant ce temps, de rechercher le roi. Un certain Rhys ap Owell, chevalier du Pays de Galles, vint un jour annoncer qu’Édouard II était caché dans une abbaye, sur les côtes du comté de Glamorgan où le bateau avec lequel il espérait gagner l’Irlande avait été jeté par les vents contraires. Aussitôt Jean de Hainaut, genou en terre, s’offrit à aller forcer dans son repaire de Galles le déloyal époux de Madame Isabelle. On eut quelque peine à lui faire entendre qu’il serait peu convenable de confier la capture du roi à un étranger, et qu’un membre de la famille royale se trouvait mieux désigné pour accomplir cette pénible besogne. Ce fut Henry Tors-Col qui, sans joie excessive, eut à se mettre en selle pour aller, accompagné du comte de La Zouche et de Rhys ap Owell, battre la côte de l’ouest. 
  À peu près dans le même temps, le comte de Charlton arriva du Shropshire ramenant le comte d’Arundel enchaîné. Pour le Lord de Wigmore ce fut là une éclatante revanche, car Edmond Fitzalan, comte d’Arundel, avait reçu du roi une importante partie des biens saisis à la famille Mortimer, et s’était fait conférer le titre de Grand Juge de Galles qui avait appartenu au vieux Mortimer de Chirk. Roger se contenta de laisser Arundel debout devant lui tout un quart d’heure, sans lui adresser la parole, le regardant seulement des pieds à la tête, et s’offrant la satisfaisante contemplation d’un ennemi vivant qui bientôt serait un ennemi mort. 
  Le jugement d’Arundel, et sous les mêmes chefs d’accusation que ceux retenus contre le Despenser le Vieux, fut rapidement expédié, et la décapitation du comte donnée en réjouissance à la ville de Hereford et aux troupes qui y stationnaient. On remarqua que, pendant le supplice, la reine et Roger Mortimer se tenaient par la main. Le jeune prince Édouard avait eu ses quinze ans trois jours plus tôt. 
  Enfin le 20 novembre une insigne nouvelle arriva. Le roi Édouard avait été pris par le comte de Lancastre, en l’abbaye cistercienne de Neath, dans la basse vallée de la Towe. Le roi, son favori, son chancelier, y vivaient cachés depuis plusieurs semaines sous des habits de moines ; Édouard occupait son attente d’un sort meilleur en travaillant à la forge de l’abbaye, passe-temps qui lui distrayait l’esprit de trop penser. Il était là, torse nu, le froc descendu sur les reins, la poitrine et la barbe éclairées par le feu de la forge, les mains environnées d’étincelles, tandis que le chancelier tirait le soufflet et que Hugh le Jeune, d’un air lamentable, lui passait les outils, quand Henry Tors-Col s’encadra dans la porte, le heaume incliné vers l’épaule et dit : 
  — Sire mon cousin, voici le temps venu de payer pour vos fautes. 
  Le roi laissa échapper le marteau qu’il tenait ; la pièce de métal qu’il forgeait resta à rougeoyer sur l’enclume. Et le souverain d’Angleterre, son large torse pâle tout tremblant, demanda : 
  — Cousin, cousin, que va-t-il advenir de moi ? 
  — Ce que les barons et hauts hommes du royaume en décideront, répondit Tors-Col. 
  À présent Edouard attendait, toujours avec son favori, toujours avec son chancelier, dans le petit manoir fortifié de Monmouth, à quelques lieues de Hereford, où Lancastre l’avait conduit et enfermé. Adam Orleton, accompagné de son archidiacre Thomas Chandos, et du grand chambellan William Blount, s’en fut aussitôt à Monmouth pour réclamer les sceaux royaux que Baldock continuait de transporter. Édouard, quand Orleton eut exprimé sa requête, arracha de la ceinture de Baldock le sac de cuir qui contenait les sceaux, s’entoura le poignet des lacets du sac comme s’il voulait s’en faire une arme, et s’écria : 
  — Messire traître, mauvais évêque, si vous voulez mon sceau, vous viendrez me le prendre par force et montrerez qu’un homme d’Église a contraint son roi ! 
  Le destin avait décidément désigné Monseigneur Adam Orleton pour d’exceptionnelles tâches. Il n’est pas courant d’ôter à un roi les attributs de son pouvoir. Devant cet athlète furieux, Orleton, les épaules tombantes, les mains faibles, et n’ayant d’autre arme que sa canne à fragile crosse d’ivoire, répondit : 
  — La remise se doit accomplir de par votre vouloir, et que les témoins en constatent. Sire Édouard, allez-vous obliger votre fils, qui est à présent mainteneur du royaume, à se commander son propre sceau de roi plus tôt qu’il n’y comptait ? Par contrainte, toutefois, je puis faire saisir le Lord chancelier et le Lord Despenser que j’ai ordre de conduire à la reine. 
  À ces mots, Edouard cessa de s’inquiéter du sceau pour ne plus penser qu’à son favori bien-aimé. Il détacha de son poignet le sac de cuir, le jeta au chambellan William Blount comme si ce fût devenu soudain un objet négligeable et, ouvrant les bras à Hugh, s’écria : 
  — Ah non ! vous ne me l’arracherez point ! 
  Hugh le Jeune, amaigri, frissonnant, s’était jeté contre la poitrine du roi. Il claquait des dents, paraissait prêt à défaillir et gémissait : 
  — C’est ton épouse, tu vois, qui veut cela ! C’est elle, c’est cette louve française, qui est cause de tout ! Ah ! Édouard, Édouard, pourquoi l’as-tu épousée ? 
  Henry Tors-Col, Orleton, l’archidiacre Chandos et William Blount regardaient ces deux hommes embrassés et, si incompréhensible que leur fût le spectacle de cette passion, ils ne pouvaient s’empêcher d’y reconnaître quelque affreuse grandeur. À la fin, ce fut Tors-Col qui s’approcha, prit le Despenser par le bras, en disant : 
  — Allons, il faut vous séparer. 
  Et il l’entraîna. 
  — Adieu, Hugh, adieu, criait Édouard. Je ne te verrai plus, ma chère vie, ma belle âme ! On m’aura donc tout pris ! 
  Les larmes roulaient dans sa barbe blonde. Hugh le Despenser fut confié aux chevaliers d’escorte qui commencèrent par le revêtir d’un capuchon de paysan, en grosse bure, sur lequel ils peignirent, par dérision, les armoiries et emblèmes des comtés que lui avait donnés le roi. Puis ils le hissèrent, les mains liées dans le dos, sur le plus petit et chétif cheval qu’ils trouvèrent, un bidet nain, maigre et bourru comme il en existe en campagne. Hugh avait des jambes très longues ; il était forcé de les replier ou bien de laisser traîner les pieds dans la boue. On le conduisit ainsi de ville en bourg, à travers tout le Monmouthshire et le Hertfordshire, l’exposant sur les places pour que le peuple s’en divertît tout son saoul. Les trompettes sonnaient devant le prisonnier, et un héraut criait : 
  — Voyez, bonnes gens, voyez le comte de Gloucester, le Lord chambellan, voyez le mauvais homme qui a si fort nui au royaume ! 
  Le chancelier Robert de Baldock fut convoyé plus discrètement, vers l’évêché de Londres, pour y être emprisonné, sa qualité d’archidiacre empêchant de requérir contre lui la peine de mort. Toute la haine se concentra donc sur Hugh Le Despenser le Jeune. Son jugement fut rapidement instruit, à Hereford ; sa condamnation n’était mise en discussion ni en doute par personne. Mais parce qu’on le tenait pour le premier fauteur de toutes les erreurs et de tous les malheurs dont avait souffert l’Angleterre, son supplice fut l’objet de raffinements particuliers. 
  Le vingt-quatrième jour de novembre, des tribunes furent dressées sur l’esplanade devant le château, et une plate-forme d’échafaud montée assez haut pour qu’un peuple nombreux pût assister, sans en perdre aucun détail, à l’exécution. La reine Isabelle prit place au premier rang de la plus grande tribune, entre Roger Mortimer et le prince Édouard. Il bruinait. Les trompes et les busines sonnèrent. 
  Les aides bourreaux amenèrent Hugh le Jeune, le dépouillèrent de ses vêtements. Quand son long corps aux hanches saillantes, au torse un peu creux, apparut, blanc et totalement nu, entre les bourreaux rouges et au-dessus des piques des archers qui entouraient l’échafaud, un immense rire gras s’éleva de la foule. La reine Isabelle se pencha vers Mortimer et lui murmura : 
  — Je déplore qu’Édouard ne soit point présent à regarder. 
  Les yeux brillants, ses petites dents carnassières entrouvertes, et les ongles plantés dans la paume de son amant, elle était bien attentive à ne rien perdre de sa vengeance. Le prince Édouard pensait : « Est-ce donc là celui qui a tant plu à mon père ? » Il avait déjà assisté à deux supplices et savait qu’il tiendrait jusqu’au bout, sans vomir. Les busines sonnèrent à nouveau. Hugh fut étendu et lié par les membres sur une croix de Saint-André horizontale. Le bourreau affila lentement, sur une pierre d’affûtage, une lame aiguë, pareille à un couteau de boucher, et en éprouva le tranchant sous le pouce. La foule retenait son souffle. Puis un aide s’approcha, muni d’une tenaille dont il saisit le sexe du condamné. Une vague d’hystérie souleva l’assistance ; les pieds battants faisaient trembler les tribunes. Et malgré ce vacarme, on perçut le hurlement poussé par Hugh, un seul cri déchirant et arrêté net, tandis qu’un flot de sang jaillissait devant lui. La même opération fut répétée pour les génitoires, mais sur un corps déjà inconscient, et les tristes déchets jetés dans un fourneau plein de braises ardentes qu’un aide éventait. Il s’échappa une affreuse odeur de chair brûlée. 
  Un héraut, placé devant les sonneurs de busines, annonça qu’il en était procédé de la sorte « parce que le Despenser avait été sodomite, et qu’il avait favorisé le roi en sodomie, et pour ce déchassé la reine de sa couche ». Puis le bourreau, choisissant une lame plus épaisse et plus large, fendit la poitrine par le travers, et le ventre dans la longueur, comme on aurait ouvert un porc ; les tenailles allèrent chercher le cœur presque encore battant et l’arrachèrent de sa cage pour le jeter également au brasier. 
  Les busines retentirent pour donner la parole au héraut, lequel déclara que « le Despenser avait été faux de cœur et traître, et par ses traîtres conseils avait honni le royaume ». Les entrailles furent ensuite sorties du ventre, déroulées et secouées, toutes miroitantes, nacrées, et présentées au public, parce que « le Despenser s’était nourri du bien des grands comme du bien du pauvre peuple ». Et les entrailles à leur tour se transformèrent en cette âcre fumée épaisse qui se mêlait à la bruine de novembre. Après quoi la tête fut tranchée, non pas d’un coup d’épée, puisqu’elle pendait à la renverse entre les branches de la croix, mais détachée au couteau, parce que « le Despenser avait fait décoller les plus grands barons d’Angleterre et que de son chef étaient sortis tous les mauvais conseils ». 
  La tête de Hugh Le Despenser le Jeune ne fut pas brûlée ; les bourreaux la rangèrent à part pour l’envoyer à Londres, où elle serait plantée à l’entrée du pont. Enfin ce qui restait du corps fut débité en quatre morceaux, un bras avec l’épaule, l’autre bras avec son épaule et le cou, les deux jambes avec chacune la moitié du ventre, pour qu’ils soient expédiés aux quatre meilleures cités du royaume, après Londres. 
  La foule descendit des tribunes, lasse, épuisée, libérée. On pensait avoir atteint les sommets de la cruauté. Après chaque exécution sur cette route sanglante, Mortimer avait trouvé la reine Isabelle plus ardente au plaisir. Mais cette nuit qui suivit la mort de Hugh le Jeune, les exigences qu’elle eut, la gratitude affolée qu’elle exprima, ne laissèrent pas d’inquiéter son amant. Pour avoir haï si fort l’homme qui lui avait pris Édouard, il fallait qu’elle eût jadis aimé celui-ci. Et dans l’âme ombrageuse de Mortimer se forma un projet qu’il mènerait à son terme, quelque temps que cela prît. 
  Le lendemain, Henry Tors-Col, désigné comme gardien du roi, fut chargé de conduire celui-ci au château de Kenilworth et de l’y tenir enfermé, sans que la reine l’eût revu.

Demain ‘’La louve de France’’ 4ème partie – ch. 4 - ‘’Vox populi’’