samedi 1 juin 2019

Les rois maudits - La louve de France - 4ème partie - ch 3 Hereford


III
HEREFORD 
 


  La nouvelle cour, pour la Toussaint, s’installa à Hereford. Si, comme disait Adam Orleton, évêque de cette ville, chacun dans l’Histoire connaît son heure de lumière, cette heure, pour lui-même, était arrivée. Au bout de surprenantes vicissitudes, après avoir fait évader l’un des premiers seigneurs du royaume, été traduit en jugement devant le Parlement et sauvé par la coalition de ses pairs, après avoir prêché et animé la rébellion, il revenait triomphant dans cet évêché auquel il avait été nommé en 1317, contre la volonté du roi Édouard, et où il s’était comporté en grand prélat. Avec quelle joie cet homme petit, sans grâce physique, mais courageux de corps et d’âme, ne parcourait-il pas, revêtu de ses insignes sacerdotaux, mitre en tête, crosse en main, les rues de sa cité retrouvée. 
  Aussitôt que l’escorte royale eut pris possession du château situé au centre de la ville, dans une boucle de la rivière Wye, Orleton n’eut de cesse de montrer à la souveraine les œuvres de son entreprise, et d’abord la haute tour carrée, à deux étages ajourés d’immenses ogives, chaque angle terminé par trois clochetons, deux petits en arêtes et un grand les dominant, douze flèches en tout montant vers le ciel, et qu’il avait fait élever pour embellir et magnifier la cathédrale. La lumière de novembre jouait sur les briques roses dont l’humidité gardait fraîche la couleur ; autour du monument s’étendait une vaste pelouse sombre et bien tondue. 
  — N’est-ce pas, Madame, la plus belle tour de votre royaume ? disait Adam Orleton avec l’orgueil naïf du bâtisseur, devant cette construction ciselée, point trop chargée, pure de lignes, et dont il ne cessait de s’émerveiller. Ne serait-ce que pour avoir édifié ceci, je serais content d’avoir vécu. 
  Orleton tenait sa noblesse d’Oxford, comme on disait, et non du blason. Il en était conscient, et avait voulu justifier les hautes situations auxquelles l’ambition autant que l’intelligence, et le savoir plus encore que l’intrigue, l’avaient conduit. Il se savait supérieur à tous les hommes qui l’entouraient. Il avait réorganisé la bibliothèque de la cathédrale, une librairie où les gros volumes, rangés la tranche en avant, étaient tenus aux planches par des chaînes à longs maillons forgés, afin qu’on ne pût les dérober ; près de mille manuscrits enluminés, décorés, merveilleux, rassemblant cinq siècles de pensée, de foi et d’invention, depuis la première traduction des Evangiles en saxon, avec certaines pages encore décorées de caractères runiques, jusqu’aux dictionnaires latins les plus récents, en passant par la Hiérarchie céleste, les œuvres de saint Jérôme, de saint Jean Chrysostome, les douze prophètes mineurs… 
  La reine eut encore à admirer les travaux entrepris pour la salle du chapitre, ainsi que la fameuse carte du monde peinte par Richard de Bello, et qui ne pouvait être que d’inspiration divine, car elle commençait à faire des miracles. 
  Hereford fut ainsi, près d’un mois, la capitale improvisée de l’Angleterre. Mortimer n’y était pas moins heureux qu’Orleton, puisqu’il venait de reprendre possession de son château de Wigmore, distant de quelques milles. On continuait, pendant ce temps, de rechercher le roi. Un certain Rhys ap Owell, chevalier du Pays de Galles, vint un jour annoncer qu’Édouard II était caché dans une abbaye, sur les côtes du comté de Glamorgan où le bateau avec lequel il espérait gagner l’Irlande avait été jeté par les vents contraires. Aussitôt Jean de Hainaut, genou en terre, s’offrit à aller forcer dans son repaire de Galles le déloyal époux de Madame Isabelle. On eut quelque peine à lui faire entendre qu’il serait peu convenable de confier la capture du roi à un étranger, et qu’un membre de la famille royale se trouvait mieux désigné pour accomplir cette pénible besogne. Ce fut Henry Tors-Col qui, sans joie excessive, eut à se mettre en selle pour aller, accompagné du comte de La Zouche et de Rhys ap Owell, battre la côte de l’ouest. 
  À peu près dans le même temps, le comte de Charlton arriva du Shropshire ramenant le comte d’Arundel enchaîné. Pour le Lord de Wigmore ce fut là une éclatante revanche, car Edmond Fitzalan, comte d’Arundel, avait reçu du roi une importante partie des biens saisis à la famille Mortimer, et s’était fait conférer le titre de Grand Juge de Galles qui avait appartenu au vieux Mortimer de Chirk. Roger se contenta de laisser Arundel debout devant lui tout un quart d’heure, sans lui adresser la parole, le regardant seulement des pieds à la tête, et s’offrant la satisfaisante contemplation d’un ennemi vivant qui bientôt serait un ennemi mort. 
  Le jugement d’Arundel, et sous les mêmes chefs d’accusation que ceux retenus contre le Despenser le Vieux, fut rapidement expédié, et la décapitation du comte donnée en réjouissance à la ville de Hereford et aux troupes qui y stationnaient. On remarqua que, pendant le supplice, la reine et Roger Mortimer se tenaient par la main. Le jeune prince Édouard avait eu ses quinze ans trois jours plus tôt. 
  Enfin le 20 novembre une insigne nouvelle arriva. Le roi Édouard avait été pris par le comte de Lancastre, en l’abbaye cistercienne de Neath, dans la basse vallée de la Towe. Le roi, son favori, son chancelier, y vivaient cachés depuis plusieurs semaines sous des habits de moines ; Édouard occupait son attente d’un sort meilleur en travaillant à la forge de l’abbaye, passe-temps qui lui distrayait l’esprit de trop penser. Il était là, torse nu, le froc descendu sur les reins, la poitrine et la barbe éclairées par le feu de la forge, les mains environnées d’étincelles, tandis que le chancelier tirait le soufflet et que Hugh le Jeune, d’un air lamentable, lui passait les outils, quand Henry Tors-Col s’encadra dans la porte, le heaume incliné vers l’épaule et dit : 
  — Sire mon cousin, voici le temps venu de payer pour vos fautes. 
  Le roi laissa échapper le marteau qu’il tenait ; la pièce de métal qu’il forgeait resta à rougeoyer sur l’enclume. Et le souverain d’Angleterre, son large torse pâle tout tremblant, demanda : 
  — Cousin, cousin, que va-t-il advenir de moi ? 
  — Ce que les barons et hauts hommes du royaume en décideront, répondit Tors-Col. 
  À présent Edouard attendait, toujours avec son favori, toujours avec son chancelier, dans le petit manoir fortifié de Monmouth, à quelques lieues de Hereford, où Lancastre l’avait conduit et enfermé. Adam Orleton, accompagné de son archidiacre Thomas Chandos, et du grand chambellan William Blount, s’en fut aussitôt à Monmouth pour réclamer les sceaux royaux que Baldock continuait de transporter. Édouard, quand Orleton eut exprimé sa requête, arracha de la ceinture de Baldock le sac de cuir qui contenait les sceaux, s’entoura le poignet des lacets du sac comme s’il voulait s’en faire une arme, et s’écria : 
  — Messire traître, mauvais évêque, si vous voulez mon sceau, vous viendrez me le prendre par force et montrerez qu’un homme d’Église a contraint son roi ! 
  Le destin avait décidément désigné Monseigneur Adam Orleton pour d’exceptionnelles tâches. Il n’est pas courant d’ôter à un roi les attributs de son pouvoir. Devant cet athlète furieux, Orleton, les épaules tombantes, les mains faibles, et n’ayant d’autre arme que sa canne à fragile crosse d’ivoire, répondit : 
  — La remise se doit accomplir de par votre vouloir, et que les témoins en constatent. Sire Édouard, allez-vous obliger votre fils, qui est à présent mainteneur du royaume, à se commander son propre sceau de roi plus tôt qu’il n’y comptait ? Par contrainte, toutefois, je puis faire saisir le Lord chancelier et le Lord Despenser que j’ai ordre de conduire à la reine. 
  À ces mots, Edouard cessa de s’inquiéter du sceau pour ne plus penser qu’à son favori bien-aimé. Il détacha de son poignet le sac de cuir, le jeta au chambellan William Blount comme si ce fût devenu soudain un objet négligeable et, ouvrant les bras à Hugh, s’écria : 
  — Ah non ! vous ne me l’arracherez point ! 
  Hugh le Jeune, amaigri, frissonnant, s’était jeté contre la poitrine du roi. Il claquait des dents, paraissait prêt à défaillir et gémissait : 
  — C’est ton épouse, tu vois, qui veut cela ! C’est elle, c’est cette louve française, qui est cause de tout ! Ah ! Édouard, Édouard, pourquoi l’as-tu épousée ? 
  Henry Tors-Col, Orleton, l’archidiacre Chandos et William Blount regardaient ces deux hommes embrassés et, si incompréhensible que leur fût le spectacle de cette passion, ils ne pouvaient s’empêcher d’y reconnaître quelque affreuse grandeur. À la fin, ce fut Tors-Col qui s’approcha, prit le Despenser par le bras, en disant : 
  — Allons, il faut vous séparer. 
  Et il l’entraîna. 
  — Adieu, Hugh, adieu, criait Édouard. Je ne te verrai plus, ma chère vie, ma belle âme ! On m’aura donc tout pris ! 
  Les larmes roulaient dans sa barbe blonde. Hugh le Despenser fut confié aux chevaliers d’escorte qui commencèrent par le revêtir d’un capuchon de paysan, en grosse bure, sur lequel ils peignirent, par dérision, les armoiries et emblèmes des comtés que lui avait donnés le roi. Puis ils le hissèrent, les mains liées dans le dos, sur le plus petit et chétif cheval qu’ils trouvèrent, un bidet nain, maigre et bourru comme il en existe en campagne. Hugh avait des jambes très longues ; il était forcé de les replier ou bien de laisser traîner les pieds dans la boue. On le conduisit ainsi de ville en bourg, à travers tout le Monmouthshire et le Hertfordshire, l’exposant sur les places pour que le peuple s’en divertît tout son saoul. Les trompettes sonnaient devant le prisonnier, et un héraut criait : 
  — Voyez, bonnes gens, voyez le comte de Gloucester, le Lord chambellan, voyez le mauvais homme qui a si fort nui au royaume ! 
  Le chancelier Robert de Baldock fut convoyé plus discrètement, vers l’évêché de Londres, pour y être emprisonné, sa qualité d’archidiacre empêchant de requérir contre lui la peine de mort. Toute la haine se concentra donc sur Hugh Le Despenser le Jeune. Son jugement fut rapidement instruit, à Hereford ; sa condamnation n’était mise en discussion ni en doute par personne. Mais parce qu’on le tenait pour le premier fauteur de toutes les erreurs et de tous les malheurs dont avait souffert l’Angleterre, son supplice fut l’objet de raffinements particuliers. 
  Le vingt-quatrième jour de novembre, des tribunes furent dressées sur l’esplanade devant le château, et une plate-forme d’échafaud montée assez haut pour qu’un peuple nombreux pût assister, sans en perdre aucun détail, à l’exécution. La reine Isabelle prit place au premier rang de la plus grande tribune, entre Roger Mortimer et le prince Édouard. Il bruinait. Les trompes et les busines sonnèrent. 
  Les aides bourreaux amenèrent Hugh le Jeune, le dépouillèrent de ses vêtements. Quand son long corps aux hanches saillantes, au torse un peu creux, apparut, blanc et totalement nu, entre les bourreaux rouges et au-dessus des piques des archers qui entouraient l’échafaud, un immense rire gras s’éleva de la foule. La reine Isabelle se pencha vers Mortimer et lui murmura : 
  — Je déplore qu’Édouard ne soit point présent à regarder. 
  Les yeux brillants, ses petites dents carnassières entrouvertes, et les ongles plantés dans la paume de son amant, elle était bien attentive à ne rien perdre de sa vengeance. Le prince Édouard pensait : « Est-ce donc là celui qui a tant plu à mon père ? » Il avait déjà assisté à deux supplices et savait qu’il tiendrait jusqu’au bout, sans vomir. Les busines sonnèrent à nouveau. Hugh fut étendu et lié par les membres sur une croix de Saint-André horizontale. Le bourreau affila lentement, sur une pierre d’affûtage, une lame aiguë, pareille à un couteau de boucher, et en éprouva le tranchant sous le pouce. La foule retenait son souffle. Puis un aide s’approcha, muni d’une tenaille dont il saisit le sexe du condamné. Une vague d’hystérie souleva l’assistance ; les pieds battants faisaient trembler les tribunes. Et malgré ce vacarme, on perçut le hurlement poussé par Hugh, un seul cri déchirant et arrêté net, tandis qu’un flot de sang jaillissait devant lui. La même opération fut répétée pour les génitoires, mais sur un corps déjà inconscient, et les tristes déchets jetés dans un fourneau plein de braises ardentes qu’un aide éventait. Il s’échappa une affreuse odeur de chair brûlée. 
  Un héraut, placé devant les sonneurs de busines, annonça qu’il en était procédé de la sorte « parce que le Despenser avait été sodomite, et qu’il avait favorisé le roi en sodomie, et pour ce déchassé la reine de sa couche ». Puis le bourreau, choisissant une lame plus épaisse et plus large, fendit la poitrine par le travers, et le ventre dans la longueur, comme on aurait ouvert un porc ; les tenailles allèrent chercher le cœur presque encore battant et l’arrachèrent de sa cage pour le jeter également au brasier. 
  Les busines retentirent pour donner la parole au héraut, lequel déclara que « le Despenser avait été faux de cœur et traître, et par ses traîtres conseils avait honni le royaume ». Les entrailles furent ensuite sorties du ventre, déroulées et secouées, toutes miroitantes, nacrées, et présentées au public, parce que « le Despenser s’était nourri du bien des grands comme du bien du pauvre peuple ». Et les entrailles à leur tour se transformèrent en cette âcre fumée épaisse qui se mêlait à la bruine de novembre. Après quoi la tête fut tranchée, non pas d’un coup d’épée, puisqu’elle pendait à la renverse entre les branches de la croix, mais détachée au couteau, parce que « le Despenser avait fait décoller les plus grands barons d’Angleterre et que de son chef étaient sortis tous les mauvais conseils ». 
  La tête de Hugh Le Despenser le Jeune ne fut pas brûlée ; les bourreaux la rangèrent à part pour l’envoyer à Londres, où elle serait plantée à l’entrée du pont. Enfin ce qui restait du corps fut débité en quatre morceaux, un bras avec l’épaule, l’autre bras avec son épaule et le cou, les deux jambes avec chacune la moitié du ventre, pour qu’ils soient expédiés aux quatre meilleures cités du royaume, après Londres. 
  La foule descendit des tribunes, lasse, épuisée, libérée. On pensait avoir atteint les sommets de la cruauté. Après chaque exécution sur cette route sanglante, Mortimer avait trouvé la reine Isabelle plus ardente au plaisir. Mais cette nuit qui suivit la mort de Hugh le Jeune, les exigences qu’elle eut, la gratitude affolée qu’elle exprima, ne laissèrent pas d’inquiéter son amant. Pour avoir haï si fort l’homme qui lui avait pris Édouard, il fallait qu’elle eût jadis aimé celui-ci. Et dans l’âme ombrageuse de Mortimer se forma un projet qu’il mènerait à son terme, quelque temps que cela prît. 
  Le lendemain, Henry Tors-Col, désigné comme gardien du roi, fut chargé de conduire celui-ci au château de Kenilworth et de l’y tenir enfermé, sans que la reine l’eût revu.

Demain ‘’La louve de France’’ 4ème partie – ch. 4 - ‘’Vox populi’’

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