jeudi 9 mai 2019

Les rois maudits - La louve de France - ch. 2 - La reine blessée - 1


 II
LA REINE BLESSÉE - 1

 

  Le carreau de velours rouge sur lequel la reine Isabelle posait ses pieds étroits était usé jusqu’à la trame ; les glands d’or, aux quatre coins, étaient ternis ; les lis de France et les lions d’Angleterre, brodés sur le tissu, s’effilochaient. Mais à quoi bon changer ce coussin, en commander un autre, puisque le neuf, aussitôt qu’apparu, passerait sous les souliers brodés de perles de Hugh Le Despenser, l’amant du roi ! La reine regardait ce vieux coussin qui avait traîné sur le pavement de tous les châteaux du royaume, une saison en Dorset, une autre en Norfolk, l’hiver dans le Warwick, et cet été en Yorkshire, sans qu’on demeurât jamais plus de trois jours à la même place. Le 1 er août, voici moins d’une semaine, la cour était à Cowick ; hier, on s’était arrêté à Eserick ; aujourd’hui on campait, plutôt qu’on ne logeait, au prieuré de Kirkham ; après-demain, on repartirait pour Lockton, pour Pickering. Les quelques tapisseries poussiéreuses, la vaisselle bosselée, les robes fatiguées qui constituaient l’équipement de voyage de la reine Isabelle, seraient à nouveau tassées dans les meubles-coffres ; on démonterait le lit à courtines pour le remonter ailleurs, ce lit si fatigué d’avoir été trop transporté qu’il menaçait de s’écrouler, et où la reine faisait dormir avec elle, parfois, sa dame de parage, lady Jeanne Mortimer, et, parfois, son fils aîné, le prince Édouard, par crainte, si elle restait seule, d’être assassinée. 
  Les Despensers n’oseraient tout de même pas la poignarder sous les yeux du prince héritier… Et la promenade reprenait à travers le royaume, ses campagnes vertes et ses châteaux tristes. Édouard II voulait se faire connaître de ses moindres vassaux ; il imaginait leur rendre honneur en descendant chez eux, et s’acquérir, par quelques paroles amicales, leur fidélité contre les Écossais ou contre le parti gallois. En vérité, il eût gagné à moins se montrer. 
  Un désordre veule accompagnait ses pas ; sa légèreté pour parler des affaires du gouvernement, qu’il pensait être une attitude de détachement souverain, heurtait fort les seigneurs, abbés et notables, venus lui exposer les problèmes locaux ; l’intimité qu’il affichait avec son tout-puissant chambellan dont il caressait la main en plein conseil ou pendant la messe, ses rires aigus, les libéralités dont bénéficiaient soudain un petit clerc ou un jeune palefrenier éberlué, confirmaient les récits scandaleux qui circulaient jusqu’au fond des provinces où les maris trompaient leurs épouses, tout comme ailleurs, certes, mais avec des femmes ; et ce qui se chuchotait avant sa venue se disait à voix haute après qu’il fut passé. Il suffisait que ce bel homme à barbe blonde mais à l’âme molle apparût, couronne en tête, pour que s’effondrât tout le prestige de la majesté royale. Et les courtisans avides qui l’entouraient achevaient de le faire haïr.     
  Inutile, impuissante, la reine assistait à cette ambulante déchéance. Des sentiments contraires la divisaient ; d’une part, sa nature vraiment royale, marquée par l’atavisme capétien, s’irritait, s’indignait, souffrait de cette dégradation continue de l’autorité souveraine ; mais en même temps l’épouse lésée, blessée, menacée, se réjouissait secrètement à chaque nouvel ennemi que se créait le roi. Elle ne comprenait pas qu’elle eût pu aimer, naguère, ou se forcer d’aimer, un être à ce point méprisable, et qui la traitait de façon si odieuse. Pourquoi l’obligeait-on de participer à ces voyages, pourquoi la montrait-on, reine bafouée, à tout le royaume ? Le roi et son favori pensaient-ils duper personne, et donner à leur liaison un aspect innocent, du fait de sa présence ? Ou bien voulaient-ils la garder sous surveillance ? Comme elle eût préféré demeurer à Londres ou à Windsor, ou même dans l’un des châteaux dont on lui avait théoriquement fait don, pour y attendre un retour du sort ou simplement la vieillesse ! Et comme elle regrettait surtout que Thomas de Lancastre et Roger Mortimer de Wigmore, ces grands barons vraiment hommes, n’aient pas, l’autre année, réussi leur révolte… 
  Elle leva vers le comte de Bouville, envoyé de la cour de France, ses admirables yeux bleus, et dit assez bas : 
— Depuis un mois, vous assistez à ma vie, messire Hugues. Je ne vous demande même point d’en conter les misères à mon frère, ni à mon oncle Valois. Voici quatre rois qui se succèdent au trône de France : mon père le roi Philippe, qui me maria pour l’intérêt de la couronne… 
— Que Dieu garde son âme, Madame, que Dieu la garde ! dit avec conviction, mais sans élever le ton, le gros Bouville. Il n’est homme au monde que j’aie plus aimé, ni servi avec plus de joie. 
— … puis mon frère Louis, qui resta peu de mois au trône, puis mon frère Philippe avec lequel je n’avais que petite entente mais qui ne manquait pas de sagesse… 
  Le visage de Bouville se renfrogna un peu comme chaque fois qu’on parlait devant lui du roi Philippe le Long. 
— … enfin mon frère Charles qui règne présentement, poursuivit la reine. Tous ont été avertis de mon état, et ils n’ont rien pu faire, ou rien voulu faire. L’Angleterre n’intéresse les rois de France qu’autant qu’il s’agit de l’Aquitaine. Une princesse de France sur le trône anglais, parce qu’elle devient du même coup duchesse d’Aquitaine, leur est un gage de paix. Et si la Guyenne est calme, peu leur chaut que leur fille ou leur sœur, au-delà de la mer, meure de honte et de délaissement. Dites-le, ne le dites point, cela sera tout égal. Mais les jours que vous avez passés près de moi m’ont été doux, car j’ai pu parler devant un ami. Et vous avez vu combien j’en ai peu. Sans ma chère Lady Jeanne, qui met beaucoup de constance à partager mon malheur, je n’en aurais même aucun. 
  Pour prononcer ces derniers mots, la reine s’était tournée vers sa dame de parage assise à côté d’elle, Jeanne Mortimer, petite-nièce du fameux sénéchal de Joinville, une grande femme de trente-sept ans aux traits réguliers, au visage ouvert, aux mains nettes. 
— Madame, répondit Lady Jeanne, vous faites plus pour soutenir mon courage que je ne fais pour accroître le vôtre. Et vous avez pris de gros risques à me conserver à vos côtés depuis que mon époux est en geôle. 
  Les trois interlocuteurs continuèrent de s’entretenir à mi-voix, car le chuchotement, la conversation en aparté, étaient devenus une nécessaire habitude dans cette cour où l’on n’était jamais seul et où la reine vivait environnée de malveillances. 
  En ce moment présent, trois chambrières, dans un coin de la pièce, brodaient une courtepointe destinée à Lady Aliénor Le Despenser, la femme du favori, laquelle, près d’une fenêtre ouverte, jouait aux échecs avec le prince héritier. Un peu plus loin, le second fils de la reine, qui avait atteint ses sept ans depuis trois semaines, se fabriquait un arc avec une baguette de coudrier ; et les deux petites filles, Isabelle et Jeanne, cinq et deux ans, assises sur le sol, s’amusaient à manier des poupées de chiffon.       
  Tout en poussant les pièces sur l’échiquier d’ivoire, la Despenser ne cessait d’épier la reine et s’efforçait de surprendre ses propos. Le front lisse mais étonnamment étroit, les yeux ardents et rapprochés, la lippe ironique, cette femme, sans être vraiment disgracieuse, était marquée de la laideur qui vient d’une mauvaise âme. Descendante de la famille de Clare, elle avait suivi une assez étrange carrière puisque, belle-sœur de l’ancien amant du roi, le chevalier de Gaveston, exécuté onze ans plus tôt, en 1312, par les barons révoltés, elle était l’épouse de l’amant actuel. 
  Elle trouvait une délectation morbide à servir les amours masculines pour satisfaire ses appétits d’argent comme ses ambitions de puissance. En plus elle était sotte : elle allait perdre sa partie d’échecs pour le seul plaisir de lancer, sur un ton de provocation : 
— Échec à la reine… échec à la reine ! 
  Le prince héritier, Édouard, enfant de onze ans au visage fin et allongé, de nature secrète plutôt que timide, et qui tenait presque toujours les yeux baissés, profitait des moindres fautes de sa partenaire et s’appliquait à vaincre. 
  La brise d’août envoyait par la fenêtre étroite, au cintre rond, des bouffées de poussière chaude ; mais quand le soleil tout à l’heure aurait disparu, une fraîcheur humide s’installerait à nouveau entre les murs épais et sombres du vieux prieuré de Kirkham.   
  Des bruits de voix nombreuses venaient de la grand-salle du chapitre où le roi tenait son Conseil ambulant. 
— Madame, poursuivait le comte de Bouville, je vous consacrerais volontiers tous les jours qui me restent à vivre s’ils pouvaient vous être de quelque service. J’y aurais plaisir, je vous l’assure. Que me reste-t-il à faire en ce bas monde depuis que je suis veuf, sinon employer mes forces à servir les descendants du roi qui fut mon bienfaiteur ? Et c’est près de vous, Madame, que je me retrouve le plus auprès de lui. Vous avez toute sa force d’âme et ses manières de parler, quand il voulait bien le faire, et toute sa beauté, inaccessible au temps. Quand il fut frappé de mort, à quarante-six ans, c’est à peine s’il en paraissait plus de trente. Vous serez ainsi. Dirait-on que vous avez eu ces quatre enfants… 
  Un sourire éclaira les traits de la reine. Il lui était bon, entourée de tant de haines, de voir un dévouement s’offrir à elle ; il lui était doux, humiliée comme elle l’était dans ses sentiments de femme, d’entendre louer sa beauté, même si le compliment venait d’un gros homme grisonnant aux yeux de vieux chien fidèle. 
— J’ai trente et un ans déjà, dit-elle, dont quinze se sont passés de la façon que vous voyez. Cela ne se marque peut-être pas au visage ; mais c’est l’âme qui porte les rides… Moi aussi, Bouville, je vous garderais volontiers près de moi, s’il était possible. — Hélas, Madame ! Je vois ma mission finir, et sans grand succès. Le roi Édouard me l’a déjà fait entendre, par deux fois, en feignant de s’étonner, puisqu’il avait livré le Lombard au Parlement du roi de France, que je fusse encore là. 
  Car le prétexte officiel à l’ambassade de Bouville était la demande d’extradition d’un certain Thomas Henry, membre de l’importante compagnie des Scali, de Florence. Ce banquier, ayant affermé certaines terres de la couronne de France, en avait touché les revenus considérables mais sans payer jamais ce qu’il devait au Trésor, et finalement avait fui en Angleterre. L’affaire était sérieuse certes, mais elle aurait fort bien pu se régler par lettre, ou par l’envoi d’un maître des requêtes, sans exiger le déplacement d’un ancien grand chambellan qui siégeait au Conseil étroit. 
  En vérité, Bouville avait été chargé de renouer une autre négociation, plus difficile. Monseigneur Charles de Valois, oncle du roi de France et de la reine Isabelle, s’était mis en tête, l’année précédente, de marier l’une de ses dernières filles, Marie, au prince Édouard, héritier d’Angleterre. Monseigneur de Valois – qui donc pouvait l’ignorer en Europe ? – était père de sept filles dont l’établissement avait toujours été pour lui l’objet de graves soucis. Ses sept filles lui venaient de trois mariages différents, Monseigneur Charles ayant eu, au cours de son existence agitée, l’infortune de rester deux fois veuf. 
  Il fallait avoir la cervelle claire pour ne point se perdre dans la confusion de cette descendance, et savoir, par exemple, lorsqu’on parlait de Madame Jeanne de Valois, s’il s’agissait de la comtesse de Hainaut ou bien de la comtesse de Beaumont, c’est-à-dire de la femme, depuis cinq ans, de Monseigneur Robert d’Artois. Car deux des filles, pour tout aider, portaient le même nom. Quant à Catherine, héritière du trône fantôme de Constantinople, et qui était du second lit, elle se trouvait avoir épousé en la personne de Philippe de Tarente, prince d’Achaïe, un frère aîné de la première femme de son père. Un vrai casse-tête ! 
  À présent, c’était la première-née de son troisième mariage que Monseigneur Charles proposait à son petit-neveu d’Angleterre. Monseigneur de Valois, au début de l’année, avait envoyé une mission composée du comte Henry de Sully, de Raoul Sevain de Jouy et de Robert Bertrand, dit « le chevalier au Vert Lion ». Ces ambassadeurs, pour acquérir les faveurs du roi Édouard II, l’avaient accompagné dans une expédition contre les Écossais ; mais voici qu’à la bataille de Blackmore les Anglais s’étaient enfuis, laissant les ambassadeurs français tomber aux mains de l’ennemi. On avait dû négocier leur délivrance, payer leur rançon ; quand enfin, après tant de désagréables aventures, ils s’étaient trouvés relâchés, Édouard leur avait répondu, de manière dilatoire, évasive, que le mariage de son fils ne pouvait être décidé si vite, que la question était de trop grande importance pour qu’il en tranchât sans l’avis de son Parlement, que le Parlement d’ailleurs serait réuni en juin pour en discuter. 
  Il voulait lier cette affaire à l’hommage qu’il devait rendre au roi de France pour le duché d’Aquitaine… Et puis le Parlement convoqué n’avait même pas été saisi de la question [12] . Aussi Monseigneur de Valois, impatient, s’était-il servi de la première occasion pour dépêcher le comte de Bouville dont le dévouement à la famille capétienne ne pouvait être mis en doute et qui, à défaut de génie, possédait une bonne expérience de cette sorte de missions. Bouville avait négocié naguère, à Naples, et déjà sur les instructions de Valois, le second mariage de Louis X avec Clémence de Hongrie ; il avait été curateur au ventre de cette reine, après la mort du Hutin. Mais de cette période-là, il aimait peu parler. Il avait également accompli diverses démarches en Avignon, auprès du Saint-Siège ; et sa mémoire était sans défaillance pour tout ce qui touchait aux liens de familles, à l’entrelacs infiniment compliqué des alliances dans les maisons royales. Le bon Bouville se sentait fort dépité de revenir cette fois les mains vides. 
— Monseigneur de Valois, dit-il, va se mettre en grand courroux, lui qui avait déjà demandé dispense au Saint-Père pour ce mariage… 
— J’ai fait ce que j’ai pu, Bouville, dit la reine, et vous avez dû juger à cela de l’importance qu’on m’accorde. Mais j’en éprouve moins de regret que vous ; je ne souhaite guère à une autre princesse de ma famille de connaître ce que je connais ici. 
— Madame, répondit Bouville en baissant davantage la voix, doutez-vous de votre fils ? Il semble avoir pris de vous plutôt que de son père, grâces au Ciel !… Je vous revois au même âge, dans le jardin du palais de la Cité, ou bien à Fontainebleau… 
  Il fut interrompu. La porte s’était ouverte pour livrer passage au roi d’Angleterre. Celui-ci entra d’un grand pas pressé, la tête rejetée en arrière, et caressant sa barbe blonde d’un geste nerveux qui était chez lui signe d’irritation. Ses conseillers habituels le suivaient, c’est-à-dire les deux Le Despenser, père et fils, le chancelier Baldock, le comte d’Arundel et l’évêque d’Exeter. Les deux demi-frères du roi, les comtes de Kent et de Norfolk, jeunes hommes qui avaient du sang de France puisque leur mère était la propre sœur de Philippe le Bel, faisaient partie de cette suite, mais comme à contrecœur ; il en était de même pour Henry de Leicester, personnage court et carré, aux gros yeux clairs à fleur de visage, surnommé Tors-Col, à cause d’une difformité de la nuque et des épaules qui lui faisait tenir la tête complètement de travers et posait de difficiles problèmes aux armuriers chargés de forger ses cuirasses. 
  On voyait encore, se pressant dans l’embrasure, quelques ecclésiastiques et dignitaires locaux. 
— Savez-vous la nouvelle, Madame ? s’écria le roi Édouard s’adressant à la reine. Elle va certes vous contenter. Votre Mortimer s’est échappé de la Tour.    
  Lady Le Despenser sursauta devant l’échiquier et fit entendre une exclamation indignée comme si l’évasion du baron de Wigmore était pour elle une insulte personnelle. La reine Isabelle n’avait pas bougé, ni d’attitude ni d’expression ; ses paupières simplement battirent un peu plus vite devant ses beaux yeux bleus, et sa main chercha furtivement, le long des plis de sa robe, la main de Lady Mortimer, comme pour inciter celle-ci à la force et au calme. Le gros Bouville s’était levé et se tenait en retrait, se sentant de trop dans cette affaire qui regardait uniquement la couronne anglaise. 
— Ce n’est pas « mon » Mortimer, Sire, répondit la reine. Le Lord de Wigmore est votre sujet davantage, je crois, qu’il n’est le mien, et je ne suis pas comptable des actes de vos barons. Vous teniez celui-ci en geôle ; il a cherché à s’enfuir, c’est la loi commune. 
— Ah ! Vous avouez bien par là que vous l’approuvez. Mais laissez donc paraître votre joie, Madame ! Du temps que ce Mortimer daignait se montrer à ma cour vous n’aviez d’yeux que pour lui, vous ne cessiez de vanter ses mérites, et toutes ses félonies à mon endroit, vous les mettiez au compte de sa noblesse d’âme. 
— Mais n’est-ce pas vous-même, Sire mon époux, qui m’avez appris à l’aimer, du temps qu’il conquérait, à votre place et au péril de ses jours, le royaume d’Irlande… que vous avez, il semble, grand-peine à tenir sans lui. Était-ce là félonie ? 
  Un instant démonté par cette attaque, Edouard lança vers sa femme un regard méchant et ne sut que répondre : 
— Eh bien, à présent il court, votre ami, il court, et vers votre pays sans doute ! 
  Le roi, tout en parlant, marchait à travers la pièce, pour libérer une agitation inutile. Les bijoux accrochés sur ses vêtements tressautaient à chacun de ses pas. Et les assistants tournaient la tête de droite à gauche, comme à une partie de longue paume, pour suivre son déplacement. 
  Un fort bel homme, certes, le roi Edouard, musclé, alerte, souple, et dont le corps, entretenu par les exercices et les jeux, résistait à l’empâtement de la quarantaine toute proche ; une constitution d’athlète. Mais à l’observer avec plus d’attention, on était frappé par le manque de rides au front, comme si les soucis du pouvoir n’avaient pu s’y inscrire, par les poches qui commençaient à se former sous les yeux, par le dessin effacé de la narine, par la forme allongée du menton sous la barbe légère et frisée, non pas un menton énergique, autoritaire, ni même vraiment sensuel, mais simplement trop grand, tombant trop bas. 
  Il y avait vingt fois plus de volonté dans le petit menton de la reine que dans cette mâchoire ovoïde dont la barbe soyeuse ne parvenait pas à couvrir la faiblesse. La main était molle qui glissait sur le visage, tournoyait en l’air, sans raison, revenait tirer sur une perle cousue aux broderies de la cotte. La voix, qui se voulait, qui se croyait impérieuse, ne donnait d’autre impression que de manquer de contrôle. Le dos, un dos large pourtant, avait de déplaisantes ondulations depuis la nuque jusqu’aux reins, comme si l’épine dorsale eût manqué de solidité. 
  Édouard ne pardonnait pas à sa femme de lui avoir un jour conseillé d’éviter d’offrir le dos aux regards, s’il voulait inspirer le respect à ses barons. Le genou était bien net, la jambe belle ; c’était même là ce que possédait de mieux cet homme si peu fait pour sa charge, et sur lequel une couronne était tombée par une vraie mégarde du sort. 
— N’ai-je pas assez de tracas, n’ai-je pas assez de tourments ? continuait-il. Les Écossais menacent sans cesse mes frontières, envahissent mon royaume ; et quand je les affronte en bataille, mes armées s’enfuient. Et comment pourrais-je les vaincre lorsque mes évêques s’entendent pour traiter avec eux, sans mon accord, lorsque j’ai tant de traîtres parmi mes vassaux, et que mes barons des Marches lèvent des troupes contre moi en s’obstinant à prétendre qu’ils ne tiennent leurs terres que de leur épée, alors que depuis beau temps, depuis vingt-cinq années, l’oublie-t-on, il en a été jugé et réglé autrement par le roi Édouard mon père ! Mais on a vu à Shrewsbury, on a vu à Boroughbridge, on a vu ce qu’il en coûtait de se rebeller contre moi, n’est-ce pas, Leicester ? 
  Henry de Leicester hocha sa grosse tête inclinée sur l’épaule. La manière était peu courtoise de lui rappeler la mort de son frère Thomas de Lancastre, décapité seize mois auparavant, en même temps que vingt autres grands seigneurs étaient pendus. 
— On a vu en effet, Sire mon époux, que les seules batailles que vous pouviez gagner étaient contre vos propres barons, dit Isabelle. 
  À nouveau, Edouard lui jeta un regard haineux. « Quel courage, pensait Bouville, quel courage a cette noble reine ! » 
— Et il n’est point juste tout à fait, poursuivit-elle, de dire qu’ils se sont opposés à vous pour le droit de leur épée. Ne fut-ce pas plutôt pour les droits du comté de Gloucester que vous avez voulu remettre à messire Hugh ? 

Demain "La louve de France" 1ère partie - "La reine blessée" - 2

mercredi 8 mai 2019

Les rois maudits - La Louve de France - ch.1 - On ne s'évade pas de la Tour de Londres - 2


Ch, 1
On ne s’évade pas de la Tour de Londres -2



  Mortimer le Jeune revint au soupirail, glissa une main entre les barreaux et la posa, comme morte, sur la poussière. 
« L’oncle, maintenant, va somnoler jusqu’au soir, pensait-il. Et puis il se décidera à la dernière minute. De fait, ce ne sera point aisé avec lui ; et ne va-t-il pas tout faire échouer ?… Ah ! Voilà Édouard. » 
  L’oiseau s’était arrêté à peu de distance de la main inerte, et essuyait son gros bec noir contre sa patte. « Si je l’étrangle, mon évasion réussira. Si je le manque, je ne m’échapperai pas. » Ce n’était plus un jeu, mais un pari avec le destin. Pour occuper son attente, tromper son anxiété, le prisonnier avait besoin de se fabriquer des présages, et il guettait, d’un œil de chasseur, l’énorme corbeau. Mais celui-ci, comme s’il avait discerné la menace, s’écarta. 
  Les soldats sortaient du réfectoire, le visage tout illuminé. Ils se répartirent en petits groupes, à travers la cour, pour les jeux, les courses et luttes qui étaient tradition de fête. Pendant deux heures, le torse nu, ils suèrent sous le soleil, rivalisant de force pour se plaquer au sol, ou d’adresse pour lancer des masses contre un piquet de bois. On entendait le constable crier : 
— Le prix du roi ! Qui le gagnera ? Un shilling! 
  Puis, quand le jour commença de baisser, les hommes allèrent se laver aux citernes et, plus bruyants que le matin, commentant leurs exploits ou leurs défaites, ils regagnèrent le réfectoire pour manger et boire encore. Qui n’était pas ivre le soir de la Saint-Pierre-ès-Liens méritait le mépris de ses compagnons ! Le prisonnier les entendait se ruer au vin. 
  L’ombre descendait sur la cour, l’ombre bleue des soirs d’été, et l’odeur de vase, venant des douves et du fleuve, se faisait plus pénétrante. Soudain un croassement furieux, rauque, prolongé, un de ces cris d’animaux qui donnent un malaise aux hommes, déchira l’air devant le soupirail. 
— Qu’est-ce là ? demanda le vieux Lord de Chirk dans le fond de la cellule. 
— Je l’ai manqué, dit son neveu. Je lui ai saisi l’aile au lieu du col. 
  Il conservait aux doigts quelques plumes noires qu’il contemplait tristement dans l’incertaine lumière du crépuscule. Le corbeau avait disparu et, cette fois, ne reviendrait plus. 
« C’est sottise d’enfant que d’y attacher importance, se disait Mortimer le Jeune. Allons, l’heure approche. » 
  Mais il était obsédé d’un mauvais pressentiment. Il en fut distrait par l’étrange silence qui depuis quelques instants venait de s’établir dans la Tour. Aucun bruit ne s’élevait plus du réfectoire ; les voix des buveurs s’étaient éteintes ; le choc des plats et des pichets avait cessé. On n’entendait rien qu’un aboiement quelque part dans les jardins, et le cri lointain d’un marinier sur la Tamise… 
  Le complot d’Alspaye avait-il été éventé, et ce silence de la forteresse était-il dû à la stupeur qui suit la découverte des grandes trahisons ? Le front collé aux grilles du soupirail, le prisonnier, retenant son souffle, épiait l’ombre et les moindres sons. Un archer traversa la cour en titubant, alla vomir contre un mur, puis s’affala sur le sol et ne bougea plus. Mortimer distinguait sa forme immobile dans l’herbe. Déjà les premières étoiles apparaissaient au ciel. La nuit serait claire. Deux soldats encore sortirent du réfectoire en se tenant le ventre, et vinrent s’écrouler au pied d’un arbre. Ce n’était pas une ivresse coutumière que celle-ci, qui assommait les hommes comme d’un coup de bâton. 
  Mortimer de Wigmore chercha ses bottes à tâtons, dans un coin du cachot, et les enfila ; elles glissaient facilement car ses jambes avaient maigri. — Que fais-tu, Roger ? demanda Mortimer de Chirk. — Je me prépare, mon oncle ; le moment approche. Notre ami Alspaye paraît avoir bien fait les choses ; on dirait tout juste que la Tour est morte. 
— Il est vrai qu’on ne nous a point porté notre second repas, remarqua le vieux Lord avec un accent d’inquiétude. 
  Roger Mortimer remettait sa chemise dans ses braies, bouclait sa ceinture autour de sa cotte de guerre. Ses vêtements étaient usés, fripés, car on refusait depuis dix-huit mois de lui en fournir d’autres, et il vivait dans son habillement de bataille, tel qu’on l’avait dégagé de son armure faussée, la lèvre inférieure blessée par le choc de la mentonnière. 
— Si tu réussis, je vais rester seul, et toutes les vengeances retomberont sur moi, dit encore le Lord de Chirk. 
  Il y avait une grande part d’égoïsme dans la vaine obstination du vieil homme à détourner son neveu de s’évader. 
— Entendez donc, mon oncle, voici qu’on vient. Cette fois, levez-vous. 
  Des pas résonnaient sur les dalles de pierre, approchaient de la porte. Une voix appela :  
— My Lord ! 
— Est-ce toi, Alspaye ? 
— Oui, my Lord, mais je n’ai pas la clef. Votre geôlier, dans son ivresse, a égaré le trousseau ; et maintenant, en l’état où il est, on ne peut rien en tirer. J’ai cherché partout. 
  Du bat-flanc où reposait le Lord de Chirk partit un petit ricanement. Mortimer le Jeune eut un juron de dépit. Alspaye mentait-il, ayant pris peur à la dernière minute ? Mais dans ce cas, pourquoi était-il venu ? Ou bien était-ce le hasard absurde, ce hasard que le prisonnier avait tenté d’imaginer toute la journée, et qui se présentait sous cette forme ? — Tout est prêt, my Lord, je vous assure, continuait Alspaye. La poudre de l’évêque, qu’on a mêlée au vin, a fait merveille. Ils étaient déjà bien saouls et ne se sont aperçus de rien. À présent, ils sont tous engourdis, comme morts. Les cordes sont préparées, la barque vous attend. Mais je n’ai pas la clef. 
— De combien de temps pouvons-nous profiter ? 
— Les sentinelles ne devraient point s’inquiéter avant une grande demi-heure. Elles ont festoyé, elles aussi, avant leur garde. 
— Qui t’accompagne ? 
— Ogle. 
— Envoie-le prendre une masse, un coin, un levier, et faites sauter la pierre. 
— Je vais avec lui, et m’en retourne aussitôt. 
  Les deux hommes s’éloignèrent. Roger Mortimer mesurait le temps aux battements de son cœur. Pour une clef égarée !… Et il suffisait maintenant qu’une sentinelle, sous un prétexte quelconque, abandonnât sa veille pour que tout échouât… Le vieux Lord lui-même se taisait et l’on entendait sa respiration oppressée dans le fond du cachot. Bientôt un rai de lumière filtra sous la porte. Alspaye revenait, avec le barbier qui portait chandelle et outils. Ils s’attaquèrent à la pierre du mur dans laquelle le pêne enfonçait de deux pouces. Ils s’efforçaient d’assourdir leurs coups ; mais même ainsi, ils avaient l’impression que l’écho s’en devait répercuter dans toute la Tour. Des éclats de pierre tombaient sur le sol. Enfin, le bloc s’écroula et la porte s’ouvrit. 
— Faites vite, my Lord, dit Alspaye. 
  Sa face rose, éclairée par la chandelle, était couverte de sueur, et ses mains tremblaient. Roger Mortimer de Wigmore s’approcha de son oncle, se pencha vers lui. 
— Non, va seul, mon garçon, dit Mortimer de Chirk ; il faut que tu t’échappes. Que Dieu te protège. Et ne m’en veuille pas d’être vieux. 
  Il attira son neveu par la manche, lui traça du pouce un signe de croix au front. 
— Venge-nous, Roger, murmura-t-il encore. 
  Et Roger Mortimer de Wigmore, se courbant, sortit de la cellule. 
— Par où passerons-nous ? demanda-t-il. 
— Par les cuisines, répondit Alspaye. 
  Le lieutenant, le barbier et le prisonnier gravirent quelques marches, suivirent un corridor, franchirent plusieurs pièces obscures. 
— Tu es armé, Alspaye ? chuchota soudain Mortimer. 
— J’ai ma miséricorde. 
— Il y a un homme, là ! 
  Une forme se tenait contre le mur, que Mortimer avait devinée le premier. Le barbier cacha sous sa paume la faible flamme de la chandelle ; le lieutenant dégagea sa dague ; ils avancèrent plus lentement. L’homme, dans l’ombre, ne bougeait pas. Les épaules et les bras collés à la muraille, les jambes écartées, il paraissait avoir peine à se soutenir. 
— C’est Seagrave, dit le lieutenant. 
  Le constable borgne, comprenant qu’on l’avait drogué en même temps que ses hommes, était parvenu à marcher jusque-là et luttait contre une invincible torpeur. Il voyait son prisonnier s’évader ; il voyait son lieutenant qui l’avait trahi ; mais sa bouche ne formait aucun son, ses membres lui refusaient tout mouvement, et, dans son œil unique, sous une paupière qui s’appesantissait, on pouvait lire l’angoisse de la mort. Le lieutenant lui lança le poing en plein visage ; la tête du constable cogna contre la pierre, et son corps s’affaissa. 
  Les trois hommes passèrent devant la porte du grand réfectoire où les torches fumaient ; toute la garnison s’y trouvait, endormie. Affalés sur les tables, écroulés sur les bancs, étendus à même le sol, les archers ronflaient, gueules ouvertes, dans des postures grotesques, comme si un magicien les eût plongés dans un sommeil de cent ans. Même spectacle aux cuisines éclairées par les braises rougeoyant sous les chaudrons, et où stagnait une épaisse odeur de graillon. Les vivandiers avaient tâté, eux aussi, du vin d’Aquitaine dans lequel le barbier Ogle avait versé la drogue ; et ils gisaient, qui sous l’étal, qui près de la panetière, qui parmi les brocs, la panse en l’air et les bras écartés. Seul bougeait un chat, gorgé de viande crue, et cheminant d’une patte prudente à travers les tables. — Ici, my Lord, dit le lieutenant en guidant le prisonnier vers un réduit utilisé à la fois comme latrines et comme déversoir aux eaux grasses. 
  Une lucarne était ménagée dans ce réduit, seule ouverture sur ce côté des murs qui pût livrer passage à un homme. Ogle apporta une échelle de corde qu’il avait cachée dans un coffre, et approcha une escabelle. L’échelle fut fixée au rebord de la lucarne ; le lieutenant passa le premier, puis Roger Mortimer, puis le barbier. Et bientôt ils furent tous les trois accrochés à l’échelle, glissant le long de la muraille, à trente pieds audessus de l’eau miroitante des douves. 
  La lune n’était pas encore levée. « En effet, mon oncle n’aurait jamais pu s’enfuir de la sorte », pensa Mortimer. Une masse noire bougea à côté de lui, avec un froissement de plumes. C’était un gros corbeau, niché dans une meurtrière et dérangé dans son sommeil. Mortimer, instinctivement, étendit la main, fouilla dans un plumage chaud, trouva le cou de l’oiseau qui eut un long cri douloureux, presque humain ; le fugitif serra de toutes ses forces en tournant le poignet jusqu’à ce qu’il sentît le craquement des os sous ses doigts. Le corps de l’animal tomba dans l’eau avec un bruit claquant. 
— Who goes there? cria aussitôt une sentinelle. 
  Et un casque se pencha hors d’un créneau, au sommet de la tour de la Cloche. Les trois fugitifs, agrippés à l’échelle de corde, se tassaient contre la muraille. « Pourquoi ai-je fait cela ? pensait Mortimer. Quelle sotte tentation m’a poussé ? Il y avait assez de risques ; pourquoi en inventer ? » Mais la sentinelle, rassurée par le silence, reprit sa ronde, et l’on entendit son pas décroître dans la nuit. La descente continua. 
  L’eau, en cette saison, était peu profonde dans les douves. Les trois hommes s’y laissèrent couler, disparaissant jusqu’aux épaules, et longèrent l’assise de la forteresse. S’appuyant de la main aux pierres du mur romain, ils contournèrent la tour de la Cloche, et puis traversèrent le fossé en amortissant le plus possible le bruit de leurs gestes. Le talus était vaseux et glissant. Les fugitifs s’y hissèrent sur le ventre, s’aidant l’un l’autre, puis coururent, courbés, jusqu’à la berge du fleuve. 
  Là, une barque attendait, cachée dans les herbes. Deux rameurs se tenaient aux avirons ; un homme, enveloppé dans une grande chape sombre et la tête couverte d’un chaperon à oreillettes, était assis à l’arrière ; il émit un sifflement léger, à trois reprises. Les fugitifs sautèrent dans la barque. 
— My Lord Mortimer, dit l’homme à la chape en tendant les mains. 
— My Lord Bishop, répondit l’évadé en faisant le même geste. 
  Ses doigts rencontrèrent le cabochon d’une bague vers laquelle il pencha les lèvres. 
— Go ahead, quickly, commanda le prélat aux rameurs. 
  Et les avirons entrèrent dans l’eau. Adam Orleton, évêque de Hereford, nommé à son siège par le pape, contre la volonté du roi, et chef de l’opposition du clergé, venait de faire évader le plus important seigneur du royaume. C’était Orleton qui avait tout organisé, tout préparé, circonvenu Alspaye en l’assurant qu’il allait gagner à la fois sa fortune et le paradis, fourni le narcotique qui avait plongé dans l’hébétude la tour de Londres. 
— Tout s’est bien passé, Alspaye ? demanda-t-il. 
— Aussi bien que possible, my Lord, répondit le lieutenant. Combien de temps vont-ils dormir ? 
— Deux bonnes journées, sans doute… J’ai là ce qui était promis à chacun, dit l’évêque en découvrant une lourde bourse qu’il tenait sous sa chape. Et pour vous aussi, my Lord, j’ai le nécessaire à votre dépense, pour quelques semaines tout au moins. 
  À ce moment on entendit une sentinelle crier : 
— Sound the alarm ! 
  Mais la barque était déjà fort engagée sur le fleuve, et tous les cris des sentinelles ne parviendraient pas à réveiller la Tour. 
— Je vous dois tout, et d’abord la vie, dit Mortimer à l’évêque. 
— Attendez d’être en France, répondit celui-ci, et seulement alors vous pourrez me remercier. Des chevaux nous attendent sur l’autre rive, à Bermondsey. Une nef est frétée, auprès de Douvres, prête à appareiller. 
— Partez-vous avec moi ? 
— Non, my Lord, je n’ai aucune raison de fuir. Dès que je vous aurai embarqué, je rentre en mon diocèse. 
— Ne craignez-vous donc pas pour vous-même, après ce que vous venez de faire ?… 
— Je suis homme d’Église, répondit l’évêque avec une pointe d’ironie. Le roi me hait mais n’osera pas me toucher. 
  Ce prélat à la voix tranquille, qui bavardait au milieu de la Tamise, aussi calme que s’il eût été dans son palais épiscopal, possédait un singulier courage, et Mortimer l’admira sincèrement. Les rameurs étaient au centre de la barque ; Alspaye et le barbier s’étaient installés à l’avant. 
— Et la reine ? demanda Mortimer. L’avez-vous approchée récemment ? La tourmente-t-on toujours autant ? 
— La reine, pour le moment, est dans le Yorkshire, où le roi voyage, ce qui a d’ailleurs bien facilité notre entreprise. Votre épouse… 
  L’évêque insista légèrement sur ce dernier mot. 
— … votre épouse m’en a fait tenir des nouvelles l’autre jour. 
  Mortimer se sentit rougir et rendit grâces à l’ombre qui cachait son trouble. 
  Il s’était inquiété de la reine avant même de s’être enquis des siens et de sa propre femme. N’avait-il donc, durant ses dix-huit mois de détention, pensé qu’à la reine Isabelle ? 
— La reine vous veut grand bien, reprit l’évêque. C’est elle qui a fourni de sa cassette, de la maigre cassette que nos bons amis Despensers consentent à lui laisser, ce que je vais vous remettre pour que vous puissiez vivre en France. Pour tout le reste, pour Alspaye, le barbier, les chevaux, la nef qui vous attend, mon diocèse en a fait les frais. 
  Il avait posé la main sur le bras de l’évadé. 
— Mais vous êtes trempé ! ajouta-t-il. 
— Bah ! fit Mortimer, l’air de la liberté me séchera vite. 
  Il se leva, dépouilla sa cotte et sa chemise, et se tint debout, torse nu, au milieu de la barque. Il avait un beau corps solide, aux épaules puissantes, au dos long et musclé ; la captivité l’avait amaigri, mais sans diminuer l’impression de force que donnait sa personne. La lune qui venait de surgir l’éclairait d’une lueur dorée et dessinait les reliefs de sa poitrine. 
— Propice aux amoureux, funeste aux fugitifs, dit l’évêque en montrant la lune. C’était juste la bonne heure. 
  Roger Mortimer, sur sa peau et dans ses cheveux mouillés, sentait glisser l’air de la nuit, chargé d’odeurs d’herbes et d’eau. La Tamise, plate et noire, fuyait le long de la barque et les avirons soulevaient des paillettes d’or. La berge opposée approchait. Le grand baron se retourna pour regarder une dernière fois la Tour, haute, immense, épaulée sur ses fortifications, ses remparts, ses remblais. « On ne s’évade pas de la Tour… » Il était le premier prisonnier, depuis des siècles, à s’en être échappé ; il mesurait l’importance de son acte, et le défi qu’il lançait à la puissance des rois. 
  En arrière, la ville endormie se profilait dans la nuit. Sur les deux rives, et jusqu’au pont gardé par ses hautes tours, oscillaient lentement les mâts pressés, nombreux, des navires de la Hanse de Londres, de la Hanse Teutonique, de la Hanse parisienne des marchands d’eau, de l’Europe entière, qui apportaient les draps de Bruges, le cuivre, le goudron, la poix, les couteaux, les vins de la Saintonge et de l’Aquitaine, le poisson séché, et chargeaient pour la Flandre, pour Rouen, pour Bordeaux, pour Lisbonne, le blé, le cuir, l’étain, les fromages, et surtout la laine, la meilleure qui soit au monde, des moutons anglais. On reconnaissait à leur forme et à leurs dorures les grosses galères vénitiennes. 
  Mais déjà, Roger Mortimer de Wigmore pensait à la France. Il irait d’abord demander asile en Artois, à son cousin Jean de Fiennes… Il étendit les bras largement, d’un geste d’homme libre. Et l’évêque d’Orleton, qui regrettait de n’être né ni beau ni grand seigneur, contemplait avec un sorte d’envie ce corps assuré, prêt à bondir en selle, ce haut torse sculpté, ce menton fier, ces rudes cheveux bouclés, qui allaient emporter dans l’exil le destin de l’Angleterre. 

Demain "La louve de France" - Ch. 2 - "La reine blessée". 

mardi 7 mai 2019

Les rois maudits - La louve de France - ch. 1 - On ne s'évade pas de la Tour de Londres - 1ère partie


ch.I
« ON NE S’ÉVADE PAS DE LA TOUR DE LONDRES… » 1ère partie 


 
  Un énorme corbeau, noir, luisant, monstrueux, presque aussi gros qu’une oie, sautillait devant le soupirail. Parfois il s’arrêtait, l’aile basse, la paupière faussement close sur son petit œil rond, comme s’il allait dormir. Puis soudain, détendant le bec, il cherchait à frapper les yeux d’homme qui brillaient derrière les barreaux du soupirail. Ces yeux gris, couleur de silex, semblaient attirer l’oiseau. Mais le prisonnier était vif et avait déjà reculé le visage. Alors le corbeau reprenait sa promenade, par sauts pesants et courts. 
  L’homme, à présent, sortait la main hors du soupirail, une belle main grande et longue, nerveuse, l’avançait insensiblement, la laissait inerte, pareille à une branche sur la poussière du sol, attendant l’instant de saisir le corbeau par le cou. L’oiseau, lui aussi, était rapide, en dépit de sa taille ; il s’écartait d’un bond, lançant un croassement enroué. 
— Prends garde, Édouard, prends garde, dit l’homme derrière la grille du soupirail. Un jour, je finirai bien par t’étrangler. 
  Car le prisonnier avait donné à ce corbeau sournois le nom de son ennemi, le roi d’Angleterre. Il y avait dix-huit mois que le jeu durait, dix-huit mois que le corbeau visait les prunelles du détenu, dix-huit mois que le détenu avait envie d’étouffer l’oiseau noir, dix-huit mois que Roger Mortimer, huitième baron de Wigmore, grand seigneur des Marches galloises et ex-lieutenant du roi en Irlande, était enfermé, en compagnie de son oncle Roger Mortimer de Chirk, ancien Grand Juge du Pays de Galles, dans un cachot de la tour de Londres. 
  L’usage eût voulu que des prisonniers d’un tel rang, qui appartenaient à la plus ancienne noblesse du royaume, fussent pourvus d’un logement décent. Mais le roi Édouard II, lorsqu’il s’était saisi en janvier 1322 après la bataille de Shrewsbury gagnée sur ses barons révoltés, des deux Mortimer, leur avait assigné cette geôle étroite et basse, prenant son jour à ras de sol, dans les nouveaux bâtiments qu’il venait de faire construire, à droite de la tour de la Cloche. Obligé, sous la pression de la cour, des évêques et du peuple même, de commuer en réclusion perpétuelle la peine de mort qu’il avait d’abord décrétée contre les Mortimer, le roi espérait bien que cette cellule malsaine, cette cave où les fronts touchaient le plafond, ferait, à terme, office de bourreau. 
  De fait, si les trente-six ans de Roger Mortimer de Wigmore avaient pu résister à pareille prison, en revanche dix-huit mois de brume coulant par le soupirail, ou de pluie suintant des murs, ou de touffeur épaisse stagnant au fond de ce trou durant la saison chaude, semblaient avoir eu raison du vieux Lord de Chirk. Perdant ses cheveux, perdant ses dents, les jambes enflées, les mains tordues de rhumatismes, l’aîné des Mortimer ne quittait presque plus la planche de chêne qui lui servait de lit, tandis que son neveu se tenait près du soupirail, les yeux tournés vers la lumière. C’était le deuxième été qu’ils passaient dans ce réduit. 
  Le jour, depuis deux heures déjà, était levé sur la plus célèbre forteresse d’Angleterre, cœur du royaume et symbole de la puissance de ses princes, sur la tour Blanche, construite par Guillaume le Conquérant et appuyée aux fondations mêmes de l’ancien castrum romain, sur cet immense donjon carré, léger malgré ses proportions gigantesques, sur les tours d’enceinte et les murs crénelés dus à Richard Cœur de Lion, sur le Logis du Roi, sur la chapelle Saint-Pierre, sur la porte des Traîtres. 
  La journée serait chaude, pesante même, comme la veille l’avait été ; cela se devinait au soleil qui rosissait les pierres ainsi qu’à l’odeur de vase, un peu écœurante, montant des douves et de la Tamise toute proche dont l’eau baignait le remblai des fossés. 
  Le corbeau Édouard avait rejoint les autres corbeaux géants sur la pelouse tristement fameuse, le Green, où l’on installait le billot les jours d’exécutions capitales ; les oiseaux y picoraient une herbe nourrie du sang des patriotes écossais, des criminels d’État, des favoris tombés en disgrâce. On ratissait le Green, on en balayait les chemins pavés sans que les corbeaux s’effarouchassent ; car nul n’aurait osé toucher à ces animaux qui vivaient là, objets d’une vague superstition, depuis des temps immémoriaux. 
  Les soldats de la garde, sortant de leurs logis, achevaient hâtivement de boucler leur ceinturon ou leurs houseaux, coiffaient leur chapeau de fer, et se rassemblaient pour la parade quotidienne qui, ce matin, prenait une importance particulière car on était le 1 er août, jour de Saint-Pierre-ès-Liens – auquel la chapelle était dédiée – et fête annuelle de la Tour. Les verrous grincèrent à la porte basse de la cellule. Le geôlier porte-clefs ouvrit, jeta un regard à l’intérieur, et laissa entrer le barbier. Celui-ci, un homme à petits yeux, à nez long, à bouche ronde, venait une fois la semaine raser Roger Mortimer le Jeune. 
  Pendant les mois d’hiver, cette opération était un supplice pour le prisonnier, car le constable Stephen Seagrave, gouverneur de la Tour, avait déclaré : 
— Si Lord Mortimer veut continuer d’être rasé, je lui enverrai donc le barbier, mais je n’ai pas obligation de le fournir d’eau chaude. 
  Et Lord Mortimer avait tenu bon, d’abord pour défier le constable, ensuite parce que son ennemi exécré le roi Edouard portait une jolie barbe blonde, enfin et surtout pour lui-même, sachant que s’il cédait sur ce point, il s’abandonnerait progressivement à la déchéance physique. Il avait sous les yeux l’exemple de son oncle, lequel ne prenait plus aucun soin de sa personne. Le menton broussailleux, les mèches éparses autour du crâne, le Lord de Chirk, après dix-huit mois de détention, avait l’apparence d’un vieil anachorète et se plaignait sans arrêt des multiples maux qui l’accablaient. 
— Seules les douleurs de mon pauvre corps, disait-il, m’assurent que je suis encore vivant. 
  Donc Mortimer le Jeune, semaine après semaine, avait accueilli le barbier Ogle, même lorsqu’il fallait casser la glace dans le bassin et que le rasoir lui laissait les joues sanglantes. Il en avait été récompensé, car il s’était aperçu au bout de quelques mois que cet Ogle pouvait lui servir de liaison avec l’extérieur. L’homme avait une âme étrange ; il était avide, et capable aussi de dévouement ; il souffrait d’une situation subalterne qu’il jugeait inférieure à son mérite ; l’intrigue lui offrait l’occasion d’une revanche secrète et d’acquérir, en partageant les secrets de grands personnages, de l’importance à ses propres yeux. 
  Le baron de Wigmore était certainement l’homme le plus noble, à la fois de naissance et de nature, qu’il eût jamais approché. Et puis, un prisonnier qui s’obstine, même par temps de gel, à se faire raser, cela force l’admiration ! Grâce au barbier, Mortimer avait donc établi un lien, ténu mais régulier, avec ses partisans, et particulièrement avec Adam Orleton, l’évêque de Hereford ; par le barbier encore, il avait su que le lieutenant de la Tour, Gérard de Alspaye, pouvait être gagné à sa cause ; par le barbier toujours, il avait mis sur pied la lente machination d’une évasion. L’évêque assurait qu’il serait délivré à l’été. Et l’été était là… 
  À travers le judas ménagé dans la porte, le geôlier, de temps à autre, lançait un regard, sans suspicion particulière, par simple habitude professionnelle. Le prisonnier, une écuelle de bois sous le menton – retrouverait-il jamais le bassin de fin argent martelé dont il se servait naguère ? – écoutait les propos de convenance que lui adressait le barbier à voix très haute, pour donner le change. Le soleil, l’été, la chaleur… 
  Il faisait toujours beau temps, c’était chose remarquable, le jour de la Saint-Pierre… Se penchant davantage sur son rasoir, Ogle souffla : 
— Be ready tonight, my Lord . 
  Mortimer n’eut pas un tressaillement. Ses yeux couleur de silex, sous les sourcils bien fournis, se tournèrent seulement vers les petits yeux noirs du barbier. Celui-ci confirma d’un mouvement de paupières. 
— Alspaye ?… murmura Mortimer. 
— He’ll go with us , répondit le barbier en passant de l’autre côté du visage. 
— The Bishop ?…demanda encore le prisonnier. 
— He’ll be waiting for you outside, after dark , dit le barbier qui aussitôt se remit à parler bien fort du soleil, de la parade qui s’apprêtait, des jeux qui se dérouleraient l’après-midi… 
  Sa barbe faite, Mortimer se rinça le visage et s’essuya d’une toile sans même en sentir le contact. Et lorsque le barbier Ogle fut parti en compagnie du porte-clefs, le prisonnier s’étreignit la poitrine, à deux mains, et avala une grande gorgée d’air. Il se retenait de crier. « Soyez prêt pour ce soir ». Ces mots lui bruissaient dans la tête. Se pouvait-il que ce fût pour ce soir, enfin ? Il s’approcha du bat-flanc où somnolait son compagnon de geôle. 
— Mon oncle, dit-il, ce sera pour ce soir. 
  Le vieux Lord de Chirk se tourna en gémissant, éleva vers son neveu ses prunelles décolorées qui brillaient d’une lueur glauque dans l’ombre de la cellule, et répondit avec lassitude : 
— On ne s’évade pas de la tour de Londres, mon garçon. Personne… Ni ce soir, ni jamais. 
  Mortimer le Jeune eut un mouvement d’irritation. Pourquoi cette obstination négative, ce refus du risque de la part d’un homme qui, au pire, avait si peu de vie à perdre ? Il s’interdit de répondre pour ne pas s’emporter. Bien qu’ils parlassent français entre eux, comme toute la cour et la noblesse, alors que les serviteurs, les soldats et le commun peuple parlaient anglais, ils craignaient toujours d’être entendus. 
  Mortimer revint au soupirail et regarda, de bas en haut, la parade, avec le sentiment exaltant d’y assister peut-être pour la dernière fois. Au niveau de ses yeux passaient et repassaient les houseaux de la troupe ; de gros souliers de cuir frappaient les pavés. Et le Lord de Wigmore ne pouvait s’empêcher d’admirer les évolutions précises des archers, ces remarquables archers anglais, les meilleurs d’Europe, qui tiraient jusqu’à douze flèches à la minute. 
  Au milieu du Green, Alspaye, le lieutenant, raide comme un pieu, criait les ordres à pleine voix et présentait la garde au constable. On comprenait mal que ce grand jeune homme, blond et rose, si attentif à son service, si visiblement animé du désir de bien faire, eût accepté de trahir. Il fallait qu’il y eût été poussé par d’autres motifs que le seul appât de l’argent. 
  Gérard de Alspaye, lieutenant de la tour de Londres, souhaitait, comme beaucoup d’officiers, de shérifs, d’évêques et de seigneurs, voir l’Angleterre débarrassée des mauvais ministres qui entouraient le roi ; sa jeunesse rêvait de jouer un rôle héroïque ; de plus il haïssait et méprisait son chef, le constable Seagrave. Ce dernier, un borgne à joues flasques, buveur et nonchalant, ne devait sa haute charge qu’à la protection, précisément, des mauvais ministres. Pratiquant ouvertement les mœurs dont le roi Édouard faisait étalage devant la cour, le constable se servait volontiers de sa garnison comme d’un harem. Et ses goûts le portaient par préférence vers les grands jeunes hommes blonds ; aussi l’existence du lieutenant Alspaye, fort dévot et éloigné du vice, était devenue un enfer. 
  Ayant naguère repoussé les tendres assauts du constable, Alspaye en subissait maintenant les continuelles persécutions. Il n’était de tracasseries, de vexations, que Seagrave ne lui infligeât. Le borgne avait les loisirs de la cruauté. Dans l’instant même, passant l’inspection des hommes, il accablait son second de moqueries grossières pour des vétilles, pour un défaut d’alignement, pour une tache de rouille sur le fer d’un couteau, pour une minuscule déchirure dans le cuir d’un sac à flèches. Son œil unique ne cherchait que le défaut. 
  Bien que ce fût fête, jour où de coutume les punitions étaient levées, le constable ordonna que trois soldats fussent fouettés sur-le-champ, à cause du mauvais état de leur équipement. Un sergent alla quérir les verges. Les hommes punis durent baisser leurs chausses devant tous leurs camarades alignés. Le constable parut fort s’amuser du spectacle. 
— Si la garde n’est pas mieux tenue, la prochaine fois, Alspaye, ce sera vous, dit-il. 
  Puis toute la garnison, à l’exception des sentinelles, se rendit à la chapelle pour entendre messe et chanter cantiques. Les voix rudes et fausses parvenaient jusqu’au prisonnier, aux aguets derrière son soupirail. 
  « Soyez prêt pour ce soir, my Lord… » 
  L’ancien délégué du roi en Irlande ne cessait de penser que le soir, peut-être, il serait libre. Une journée entière à attendre, à espérer, à craindre aussi. Craindre que Ogle ne commît une sottise dans l’exécution du plan préparé, craindre que Alspaye, à la dernière minute, ne soit ressaisi par le sens du devoir… une journée à prévoir tous les obstacles fortuits, tous les éléments de hasard qui peuvent faire manquer une évasion. 
  « Il vaut mieux n’y pas songer, se dit-il, et croire que tout ira bien. Les choses surviennent toujours différemment de ce qu’on a pu imaginer. » 
  Mais sa pensée revenait aux mêmes soucis. « Il y aura les veilleurs sur les chemins de ronde… » Il fit un brusque saut en arrière. Le corbeau avait avancé en tapinois, le long du mur, et il s’en était peu fallu, cette fois, qu’il n’atteignît l’œil du prisonnier. 
— Ah ! Édouard, Édouard, c’en est trop à présent, dit Mortimer entre les dents. L’un de nous deux, aujourd’hui, doit l’emporter. 
  La garnison venait de sortir de la chapelle et d’entrer au réfectoire, pour les ripailles traditionnelles. Le geôlier reparut sur le seuil de la cellule, suivi d’un gardien chargé du repas des prisonniers. Le brouet de fèves, par exception, était engraissé d’un peu de viande de mouton. 
— Forcez-vous à vous mettre debout, mon oncle, dit Mortimer. 
— Et l’on nous prive même de la messe, comme des excommuniés ! dit le vieux Lord sans bouger de son bat-flanc. 
  Le porte-clefs s’était retiré. Les prisonniers seraient sans autre visite jusqu’au soir. 
— Ainsi, mon oncle, vous êtes vraiment résolu à ne point m’accompagner ? demanda Mortimer. 
— T’accompagner où, mon garçon ? répondit le Lord de Chirk. On ne s’évade pas de la Tour, je te le répète. Nul n’y est jamais parvenu. On ne se rebelle pas non plus contre son roi. Édouard n’est pas le meilleur souverain que l’Angleterre ait eu, certes non, et ses deux Despensers mériteraient bien d’être à notre place. Mais on ne choisit pas son roi, on le sert. Jamais je n’aurais dû vous écouter, Thomas de Lancastre et toi, quand vous avez pris les armes. Car Thomas a été décapité, et voilà où nous sommes… 
  C’était l’heure où, après quelques bouchées avalées, il consentait à parler, d’une voix monotone et lasse, pour ressasser d’ailleurs les mêmes propos que son neveu entendait depuis dix-huit mois. Il ne restait plus rien, à soixante-sept ans, chez Mortimer l’Ancien, du bel homme ni du grand seigneur qu’il avait été, fameux pour de fabuleux tournois donnés au château de Kenilworth, et dont trois générations parlaient encore. Son neveu s’efforçait en vain de ranimer quelques braises au cœur de ce vieil homme épuisé. 
— D’abord, mes jambes ne me soutiendraient pas, ajouta-t-il. 
— Que ne les essayez-vous un peu ! Quittez donc votre lit. Et puis, je vous porterai, je vous l’ai dit. 
— C’est cela ! Tu vas me porter par-dessus les murs, et puis dans l’eau où je ne sais pas nager. Tu vas me porter la tête sur le billot, voilà, et la tienne avec. Dieu est peut-être en train de travailler à notre délivrance, et toi tu vas tout ruiner par cette folie où tu t’entêtes. C’est toujours ainsi ; la révolte est dans le sang des Mortimer. Rappelle-toi le premier Roger de notre lignée, le fils de l’évêque et de la fille du roi Herfast. Il avait battu l’armée du roi de France sous les murs de son château de Mortimer-en-Bray. Et pourtant il offensa si fort le Conquérant, son cousin, que ses terres et ses biens lui furent ôtés… 
  Roger Mortimer de Wigmore, assis sur l’escabelle, croisa les bras, ferma les yeux, et se renversa un peu pour appuyer les épaules au mur. Il lui fallait subir la quotidienne invocation des ancêtres, écouter Roger Mortimer de Chirk conter pour la centième fois comment Ralph le Barbu, fils du premier Roger, avait débarqué en Angleterre aux côtés du duc Guillaume, et comment il avait reçu Wigmore en fief, et pourquoi, depuis, les Mortimer étaient puissants sur quatre comtés. 
  Du réfectoire s’échappaient les chansons à boire que braillaient les soldats en fin de repas. 
— De grâce, mon oncle, s’écria Mortimer le jeune, abandonnez un moment nos aïeux. Je n’ai pas si grand-hâte que vous de les retrouver. Oui, je sais que nous descendons d’un roi. Mais le sang des rois est petit sang dans une prison. Est-ce le glaive d’Herfast de Danemark qui va nous délivrer ? Où sont nos terres, et nous sert-on nos revenus dans ce cachot ? Et quand vous m’aurez redit encore les noms de nos aïeules : Hadewige, Mélisinde, Mathilde la Mesquine, Walcheline de Ferrers, Gladousa de Braose, sont-ce là les seules femmes dont je pourrai rêver jusqu’à mon dernier souffle ? 
  Mortimer de Chirk demeura un moment interdit, contemplant distraitement sa main gonflée, aux ongles démesurément longs et ébréchés. Puis il dit : — Chacun occupe sa prison comme il peut, les vieux avec le passé perdu, les jeunes avec les lendemains qu’ils ne verront pas. Toi, tu te contes que toute l’Angleterre t’aime et travaille pour toi, que l’évêque Orleton est ton ami fidèle, que la reine elle-même œuvre à ton salut, et que tu vas tout à l’heure partir pour la France, pour l’Aquitaine, pour la Provence, que sais-je ! Et que tout le long de ton chemin, les cloches vont sonner la bienvenue. Et ce soir, tu verras, personne ne viendra. 
  Il se passa les doigts sur les paupières, d’un geste las, puis se tourna vers le mur.

Demain "On ne s'évade pas de la tour de Londres" 2ème partie. 

lundi 6 mai 2019

Les rois maudits - Tome V - La louve de France - Prologue


Les rois maudits
Tome V
La louve de France
PROLOGUE
  


Et les châtiments annoncés, les malédictions lancées du haut de son bûcher par le grand-maître des Templiers, avaient continué de rouler sur la France. Le destin abattait les rois comme des pièces d’échecs. Après Philippe le Bel foudroyé, après son fils aîné, Louis X, au bout de dix-huit mois assassiné, le second fils, Philippe V, paraissait promis à un long gouvernement. Or, à peine cinq années écoulées, Philippe V mourait à son tour avant d’avoir atteint trente ans. 
  Arrêtons-nous un instant sur ce règne qui ne se présente comme un répit de la fatalité qu’en regard des drames et des écroulements qui allaient lui faire suite. Règne pâle, semble-t-il à celui qui feuillette l’Histoire d’un geste distrait, sans doute par ce qu’il ne retire pas de la page sa main teinte de sang. Et pourtant… Voyons de quoi sont faits les jours d’un grand roi quand le sort lui est contraire. Car Philippe V le Long pouvait compter au nombre des grands rois. Par la force et par la ruse, par la justice et par le crime, il avait, jeune homme encore, saisi la couronne mise aux enchères des ambitions. Un conclave emprisonné, un palais royal enlevé d’assaut, une loi successorale inventée, une révolte provinciale brisée par une campagne de dix jours, un grand seigneur jeté en cachot, un enfant royal tué au berceau – du moins à ce que chacun croyait – avaient marqué les rapides étapes de sa course au trône. 
  Le matin de janvier 1317 où, toutes cloches sonnant dans le ciel, il était sorti de la cathédrale de Reims, le deuxième fils du Roi de fer possédait d’évidentes raisons de se penser triomphant, et libre de reprendre la grande politique qu’il avait admirée chez son père. Sa turbulente famille s’était, par obligation, inclinée ; les barons, matés, se résignaient à son pouvoir ; le Parlement subissait son ascendant et la bourgeoisie l’acclamait, tout à l’enthousiasme d’avoir retrouvé un prince fort. Son épouse était lavée des souillures de la tour de Nesle ; sa descendance semblait assurée par le fils qui venait de lui naître ; le sacre enfin l’avait revêtu d’une intangible majesté. 
  Rien ne manquait à Philippe V pour jouir du relatif bonheur des rois, et pas même la sagesse de vouloir la paix et d’en connaître le prix. Trois semaines plus tard, son fils mourait. C’était son seul enfant mâle, et la reine Jeanne, désormais frappée de stérilité, ne lui en donnerait plus d’autres. 
   Au début de l’été, une famine ravageait le pays, jonchant les villes de cadavres. Puis, bientôt, un vent de démence souffla sur toute la France. Quel élan aveugle et vaguement mystique, quels rêves élémentaires de sainteté et d’aventure, quel excès de misère, quelle fureur d’anéantissement poussèrent soudain garçons et filles des campagnes, gardiens de moutons, de bœufs et de porcs, petits artisans, petites fileuses, presque tous entre quinze et vingt ans, à quitter brusquement leurs familles, leurs villages, pour se former en bandes errantes, pieds nus, sans argent ni vivres ? Une incertaine idée de croisade servait de prétexte à cet exode. 
  La folie, en vérité, avait pris naissance dans les débris du Temple. Nombreux étaient les anciens Templiers que les prisons, les procès, les tortures, les reniements arrachés sous le fer rouge et le spectacle de leurs frères livrés aux flammes avaient rendus à demi fous. Le désir de vengeance, la nostalgie de leur puissance perdue et la possession de quelques recettes de magie apprises de l’Orient en avaient fait des fanatiques, d’autant plus redoutables qu’ils se cachaient sous l’humble robe du clerc ou le sarrau du tâcheron. 
  Reformés en société clandestine, ils obéissaient aux ordres, mystérieusement transmis, du grand-maître secret qui avait remplacé le grand-maître brûlé. Ce furent ces hommes-là qui, un hiver, se muèrent soudainement en prêcheurs de village et, pareils au joueur de flûte des légendes du Rhin, entraînèrent sur leurs pas la jeunesse de France. Vers la Terre sainte, disaient-ils. Mais leur volonté véritable était la perte du royaume et la ruine de la papauté. Et le pape et le roi demeuraient également impuissants devant ces hordes d’illuminés qui parcouraient les routes, devant ces fleuves humains qui grossissaient à chaque carrefour, comme si la terre de Flandre, de Normandie, de Bretagne, de Poitou avait été ensorcelée. 
  Dix mille, vingt mille, cent mille… les « pastoureaux » marchaient vers de mystérieux rendez-vous. Prêtres interdits, moines apostats, brigands, voleurs, mendiants et putains se joignaient à leurs troupes. Une croix était portée en tête de ces cortèges où filles et garçons s’abandonnaient à la pire licence, aux pires débordements. Cent mille marcheurs en guenilles qui entrent dans une ville pour y demander l’aumône ont vite fait de la mettre au pillage. Et le crime, qui n’est d’abord que l’accessoire du vol, devient bientôt la satisfaction d’un vice. 
  Les pastoureaux ravagèrent la France pendant toute une année, avec une certaine méthode dans leur désordre, n’épargnant ni les églises, ni les monastères. Paris affolé vit cette armée de pillards envahir ses rues, et le roi Philippe V, d’une fenêtre de son Palais, leur adresser des paroles d’apaisement. Ils exigeaient du roi qu’il se mît à leur tête. Ils prirent d’assaut le Châtelet, assommèrent le prévôt, pillèrent l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Puis un nouvel ordre, aussi mystérieux que celui qui les avait assemblés, les lança sur les chemins du sud. 
  Les Parisiens tremblaient encore que les pastoureaux déjà inondaient Orléans. La Terre sainte était loin ; ce furent Bourges, Limoges, Saintes, le Périgord et le Bordelais, la Gascogne et l’Agenais qui eurent à subir leur fureur. Le pape Jean XXII, inquiet de voir le flot se rapprocher d’Avignon, menaça d’excommunication ces faux croisés. 
  Ils avaient besoin de victimes ; ils trouvèrent les Juifs. Les populations urbaines, dès lors, applaudissant aux massacres, fraternisèrent avec les pastoureaux. Ghettos de Lectoure, d’Auvillar, de Castelsarrasin, d’Albi, d’Auch, de Toulouse ; ici cent quinze cadavres, ailleurs cent cinquante-deux… Pas une cité du Languedoc qui n’ait eu droit à sa boucherie expiatoire. Les Juifs de Verdun-sur-Garonne se servirent de leurs propres enfants comme projectiles, puis s’entr’égorgèrent pour ne pas tomber aux mains des fous. 
  Alors le pape à ses évêques, le roi à ses sénéchaux donnèrent ordre de protéger les Juifs dont les commerces leur étaient nécessaires. Le comte de Foix, se portant au secours du sénéchal de Carcassonne, dut livrer vraiment une bataille rangée où les pastoureaux, repoussés dans les marécages d’Aigues-Mortes, moururent par milliers, assommés, percés, enlisés, noyés. 
  La terre de France buvait son propre sang, engloutissait sa propre jeunesse. Clergé et officiers royaux s’unirent afin de pourchasser les rescapés. On leur ferma les portes des villes, on leur refusa vivres et logement ; on les traqua dans les passes des Cévennes ; on pendit tous ceux qu’on captura, par grappes de vingt, de trente, aux branches des arbres. Des bandes errèrent encore pendant près de deux ans, et il alla s’en perdre jusqu’en Italie. 
  La France, le corps de la France était malade. À peine apaisée la fièvre des pastoureaux, apparut celle des lépreux. Étaient-ils tous responsables, ces malheureux aux chairs rongées, aux faces de morts, aux mains transformées en moignons, ces parias enfermés dans leurs ladreries, villages d’infection et de pestilence où ils procréaient entre eux et dont ils ne pouvaient sortir que cliquette en main, étaient-ils responsables absolument de la pollution des eaux?       
  Car l’été de 1321, les sources, les ruisseaux, les puits et les fontaines furent, en de nombreux points, empoisonnés. Et le peuple de France, cette année-là, haleta, assoiffé, devant ses généreuses rivières, ou ne s’y abreuva plus qu’avec effroi, attendant l’agonie pour chaque gorgée. Le Temple avait-il mis la main aux poisons étranges – faits de sang humain, d’urine, d’herbes magiques, de têtes de couleuvres, de pattes de crapauds écrasées, d’hosties transpercées et de poils de ribaudes – qu’on assura avoir été répandus dans les eaux ? Avait-il poussé à la révolte le peuple maudit, lui inspirant, comme certains lépreux, l’avouèrent sous la torture, la volonté que tous les chrétiens périssent ou devinssent lépreux eux-mêmes?              
  L’affaire commença dans le Poitou, où le roi Philippe V séjournait. Elle gagna vite le pays tout entier. Le peuple des villes et des campagnes se rua sur les léproseries pour y exterminer ces malades devenus soudain ennemis publics. N’étaient épargnées que les femmes enceintes, mais seulement jusqu’au sevrage de leur nourrisson. Après quoi on les livrait aux flammes. Les juges royaux couvraient de leurs sentences ces hécatombes, et la noblesse y prêtait ses hommes d’armes. Puis l’on se retourna une fois de plus contre les Juifs, accusés d’être complices d’une immense et imprécise conjuration inspirée, assurait-on, par les rois maures de Grenade et de Tunis. 
  On eût dit que la France, dans de gigantesques sacrifices humains, cherchait à apaiser ses angoisses, ses terreurs. Le vent d’Aquitaine était imprégné de l’atroce odeur des bûchers. À Chinon, tous les Juifs du bailliage furent jetés dans une grande fosse de feu ; à Paris, ils furent brûlés sur cette île qui portait tristement leur nom, en face du château royal, et où Jacques de Molay avait prononcé sa fatale prophétie. 
  Et le roi mourut. Il mourut de la fièvre et du déchirant mal d’entrailles qu’il avait contracté en Poitou, dans sa terre d’apanage ; il mourut d’avoir bu l’eau de son royaume. Il mit cinq mois à s’éteindre dans les pires souffrances, consumé, squelettique. Chaque matin, il commandait d’ouvrir les portes de sa chambre, en l’abbaye de Longchamp où il s’était fait transporter, laissant venir tous les passants jusqu’à son lit, pour pouvoir leur dire : 
  « Voyez ici le roi de France, votre souverain seigneur, le plus pauvre homme de tout son royaume, car il n’est nul d’entre vous avec qui je ne voudrais échanger mon sort. Mes enfants, mirez-vous à votre prince temporel, et ayez tous le cœur à Dieu en voyant comme il se plaît à jouer avec ses créatures du monde. » 
  Il alla rejoindre les os de ses ancêtres, à Saint-Denis, le lendemain de l’Épiphanie de 1322, sans que personne, hormis sa femme, le pleurât. Et pourtant, il avait été un roi fort sage, soucieux du bien public. Il avait déclaré inaliénable toute partie du domaine royal ; il avait unifié les monnaies, les poids et les mesures, réorganisé la justice pour qu’elle fût rendue avec plus d’équité, interdit le cumul des fonctions publiques, défendu aux prélats de siéger au Parlement, doté les finances d’une administration particulière. On lui devait encore d’avoir développé l’affranchissement des serfs. Il souhaitait que le servage disparût totalement de ses États ; il voulait régner sur un peuple d’hommes jouissant de « la liberté véritable », tels que la nature les avait faits. Il avait évité les tentations de la guerre, supprimé de nombreuses garnisons intérieures pour renforcer celles des frontières, et préféré toujours les négociations aux stupides équipées. 
  Sans doute était-il trop tôt pour que le peuple admît que la justice et la paix coûtassent de lourds sacrifices d’argent. « Où sont allés, demandait-on, les revenus, les dîmes et les annates, et les subventions des Lombards et des Juifs, puisqu’on a moins distribué d’aumônes, qu’on n’a pas tenu chevauchées, ni construit d’édifices ? Où donc tout cela a-t-il fondu ? » 
  Les grands barons, provisoirement soumis, et qui parfois, devant les remous des campagnes, s’étaient par peur serrés autour du souverain, avaient attendu patiemment leur heure de revanche et contemplé d’un regard apaisé l’agonie de ce jeune roi qu’ils n’avaient pas aimé. 
  Philippe le Long, homme seul, en avance sur son temps, était passé dans l’incompréhension générale. Il ne laissait que des filles ; « la loi des mâles » qu’il avait promulguée pour son propre usage les excluait du trône. La couronne était échue à son frère cadet, Charles de la Marche, aussi médiocre d’intelligence que beau de visage. Le puissant comte de Valois, le comte Robert d’Artois, tout le cousinage capétien et la réaction baronniale se voyaient à nouveau triomphants. 
  Enfin, l’on pouvait reparler de croisade, se mêler aux intrigues de l’Empire, trafiquer des cours de la monnaie et assister, en se moquant, aux difficultés du royaume d’Angleterre. Là-bas un roi léger, décevant, incapable, soumis à la passion amoureuse qu’il porte à son favori, se bat contre ses barons, contre ses évêques, et lui aussi trempe la terre de son royaume du sang de ses sujets. 
  Là-bas une princesse de France vit en femme humiliée, en reine bafouée, tremble pour sa vie, conspire pour sa sauvegarde, et rêve de vengeance. Il semble qu’Isabelle, fille du Roi de fer et sœur de Charles IV de France, ait transporté au-delà de la Manche la malédiction des Templiers… 

Demain ''La louve de France'' 1ère partie - ''De la tamise à la garonne '' ch.1 "On ne s'évade pas de la Tour de Londres".

dimanche 5 mai 2019

Les enquêtes de Shelock Holmes - La seconde tâche

Il n’y a rien à la télé ?
Ecoutez la radio.
Les enquêtes de Sherlock Holmes
La seconde tâche
RTF – 13/10/1958


samedi 4 mai 2019

Demain les aventures de Sherlock Holmes


Le trio Maurice Renault, à la production, Jean Marcillac, à l’adaptation, et Abder Isker, à la réalisation avaient déjà mis en ondes, pour la Radio Télévision Française, les aventures d’Arsène Lupin. Ils se sont également attaqués à un autre personnage emblématique de la littérature policière, Sherlock Holmes. Ces aventures, 38 épisodes, ont été diffusées entre octobre 1958 et janvier 1960 sur la ‘’chaine parisienne’’. Tous les dimanches, donc à partir de demain vous entendrez cette ritournelle à l’orgue de Barbarie qui rappellera peut-être des souvenirs à certains... 


 

vendredi 3 mai 2019

Radioscopie 2 - Romain Gary


Il n’y a rien à la télé ?
Ecoutez la radio.
Radioscopie
Jacques Chancel reçoit
Romain Gary
France inter - 1975