dimanche 30 juillet 2017

Incipit 39 - Maurice Druon - Les rois maudits - Le Roi de fer




 Au début du quatorzième siècle, Philippe IV, roi d’une beauté légendaire, régnait sur la France en maître absolu. Il avait vaincu l’orgueil guerrier des grands barons, vaincu les Flamands révoltés, vaincu l’Anglais en Aquitaine, vaincu même la Papauté qu’il avait installée de force en Avignon. Les Parlements étaient à ses ordres et les conciles à sa solde.
Trois fils majeurs assuraient sa descendance. Sa fille était mariée au roi Edouard II d’Angleterre. Il comptait six autres rois parmi ses vassaux, et le réseau de ses alliances s’étendait jusqu’à la Russie.
Aucune richesse n’échappait à sa main. Il avait tour à tour taxé les biens de l’Église, spolié les Juifs, frappé les compagnies de banquiers lombards. Pour faire face aux besoins du Trésor, il pratiquait l’altération des monnaies. Du jour au lendemain, l’or pesait moins lourd et valait plus cher. Les impôts étaient écrasants ; la police foisonnait. Les crises économiques engendraient ruines et pénuries qui, elles-mêmes, engendraient des émeutes étouffées dans le sang. Les révoltes s’achevaient aux fourches des gibets. Tout devait s’incliner, plier ou rompre devant l’autorité royale.
Mais l’idée nationale logeait dans la tête de ce prince calme et cruel pour qui la raison d’État dominait toutes les autres. Sous son règne, la France était grande et les Français malheureux.
Un seul pouvoir avait osé lui tenir tête : l’Ordre souverain des chevaliers du Temple. Cette colossale organisation, à la fois militaire, religieuse et financière, devait aux croisades, dont elle était issue, sa gloire et sa richesse.
L’indépendance des Templiers inquiétait Philippe le Bel, en même temps que leurs biens immenses excitaient sa convoitise. Il monta contre eux le plus vaste procès dont l’Histoire ait gardé le souvenir, puisque ce procès pesa sur près de quinze mille inculpés. Toutes les infamies y furent perpétrées, et il dura sept ans. 

C’est au terme de cette septième année que commence notre récit.

 -----------------------
La malédiction


La reine sans amour

 
Un tronc entier, couché sur un lit de braises incandescentes, flambait dans la cheminée. Les vitraux verdâtres, cloisonnés de plomb, filtraient un jour de mars avare en lumière.
Assise dans un haut siège de chêne au dossier surmonté des trois lions d’Angleterre, la reine Isabelle, le menton sur la paume, contemplait vaguement les lueurs du foyer.
Elle avait vingt-deux ans. Ses cheveux d’or, tordus en longues tresses relevées, formaient comme deux anses d’amphore.
Elle écoutait une de ses dames françaises lui lire un poème du duc Guillaume d’Aquitaine.
— D’amour ne dois plus dire bien
Car je n’en ai ni peu ni rien,
Car plus n’en ai qui me convient…
La voix chantante de la dame de parage se perdait dans cette salle trop grande pour que des femmes y puissent vivre heureuses.
Il m’a toujours été ainsi.
De ce que j’aime n’ai pas joui,
Ne le ferai ni ne le fis…


NB. Que ceux qui n'ont pas lu cette série (6 volumes) se précipitent. Oubliez les adaptations télé... surtout la deuxième. Rien ne vaut un fauteuil confortable et un bon bouquin. Et celui-là est sacrément bon. ''On peut violer l'histoire à condition de lui faire un bel enfant'' disait A. Dumas; et ici l'enfant est magnifique et les petites histoires sont à la hauteur de la grande...
"Pape Clément ! Guillaume de Nogaret, Roi Philippe ! Avant un an, je vous cite à paraître au tribunal de Dieu pour y recevoir votre juste châtiment ! Maudits !''... Et c'est parti

NB 2 les 6 volumes sont téléchargeables cadeau ICI

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire