mardi 28 mai 2019

Les rois maudits - La louve de France - 3ème partie - ch 4 - Le conseil de Chaâlis 1



IV
LE CONSEIL DE CHAÂLIS 1
   L’orage a nettoyé le ciel de fin juin. Dans les appartements royaux de l’abbaye de Chaâlis, cet établissement cistercien qui est une fondation capétienne et où les entrailles de Charles de Valois ont été déposées voici quelques mois, les cierges se consument en fumant et mélangent leur odeur de cire à l’air chargé des parfums de la terre après la pluie, et aux senteurs d’encens comme il en flotte dans toutes les demeures religieuses. Les insectes échappés à l’orage sont entrés par les ogives des fenêtres et dansent autour des flammes. 
  C’est un soir triste. Les visages sont pensifs, moroses, ennuyés, dans cette salle voûtée où les tapisseries déjà anciennes, à semis de fleurs de lis et du modèle exécuté en série pour les résidences royales, pendent le long de la pierre nue. 
  Une dizaine de personnes se trouvent là réunies autour du roi Charles IV : Robert d’Artois, autrement appelé le comte de Beaumont-le-Roger, le nouveau comte de Valois, Philippe, l’évêque-pair de Beauvais, Jean de Marigny, le chancelier Jean de Cherchemont, le comte Louis de Bourbon, le boiteux, grand chambrier, le connétable Gaucher de Châtillon. Ce dernier a perdu son fils aîné l’année précédente, et cela, comme on dit, l’a vieilli d’un coup. Il paraît vraiment ses soixante-seize ans ; il est de plus en plus sourd et en accuse ces bouches à poudre qu’on lui a fait partir dans les oreilles au siège de La Réole. 
  Quelques femmes ont été admises parce qu’en vérité c’est une affaire de famille qu’on doit traiter ce soir. Il y a là les trois Jeanne, Madame Jeanne d’Evreux, la reine, Madame Jeanne de Valois, comtesse de Beaumont, l’épouse de Robert, et encore Madame Jeanne de Bourgogne, la méchante, l’avare, petite-fille de Saint Louis, boiteuse comme le cousin Bourbon, et qui est la femme de Philippe de Valois. Et puis Mahaut, Mahaut aux cheveux tout gris et aux vêtements noirs et violets, forte en poitrine, en croupe, en épaules, en bras, colossale ! L’âge, qui ordinairement réduit la taille des êtres, n’a pas eu tel effet sur Mahaut d’Artois. Elle est devenue une vieille géante, et ceci est plus impressionnant encore qu’une jeune géante. 
  C’est la première fois, depuis bien longtemps, que la comtesse d’Artois reparaît à la cour autrement que couronne en tête pour les cérémonies auxquelles l’oblige son rang, la première fois, en fait, depuis le règne de son gendre Philippe le Long. Elle est arrivée à Chaâlis, dans les couleurs du deuil, pareille à un catafalque en marche, drapée comme une église la semaine de la Passion. Sa fille Blanche vient de mourir, à l’abbaye de Maubuisson où elle avait été enfin admise après qu’on l’eut d’abord transférée de Château-Gaillard dans une résidence moins cruelle, près de Coutances. Mais Blanche n’a guère profité de cette amélioration de son sort obtenue en échange de l’annulation du mariage. Elle est morte quelques mois après son entrée au couvent, épuisée par ses longues années de détention, par les terribles nuits d’hiver dans la forteresse des Andelys, morte de maigreur, de toux, de malheur, presque démente, sous un voile de religieuse, à trente ans. Et tout cela pour quelques mois d’amour, si même on peut appeler amour son aventure avec Gautier d’Aunay ; un entraînement plutôt à imiter les plaisirs de sa belle-sœur Marguerite de Bourgogne, alors qu’elle avait dix-huit ans, l’âge où l’on ne sait pas ce que l’on fait ! Ainsi celle qui aurait pu être en ce moment reine de France, la seule femme que Charles le Bel ait vraiment aimée, vient de s’éteindre alors qu’elle accédait à une relative paix.    
  Et le roi Charles le Bel, en qui cette mort soulève de lourdes vagues de souvenirs, est triste devant sa troisième épouse qui sait fort bien à quoi il pense et qui feint de ne pas s’en apercevoir. Mahaut a saisi l’occasion de ce deuil. Elle est venue d’elle-même et sans se faire annoncer, comme poussée seulement par le mouvement du cœur, offrir, elle la mère éprouvée, ses condoléances à l’ancien mari malheureux ; et ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre. Mahaut, de sa lèvre moustachue, a baisé les joues de son ex-gendre ; Charles, d’un mouvement enfantin, a laissé tomber son front sur la monumentale épaule et répandu quelques larmes parmi les draperies de corbillard dont la géante est vêtue. Ainsi se modifient les relations entre les êtres humains quand la mort passe parmi eux et supprime les mobiles du ressentiment. 
  Elle a idée en tête, dame Mahaut, pour s’être précipitée à Chaâlis ; et son neveu Robert ronge son frein. Il lui sourit, ils se sourient, ils s’appellent « ma bonne tante », « mon beau neveu » et se témoignent bon amour de parents comme ils s’y sont engagés par le traité de 1318. Ils se haïssent. Ils s’entretueraient s’ils se trouvaient seuls dans une même pièce. Mahaut est venue en vérité… elle ne le dit pas mais Robert le devine bien !… à cause d’une lettre qu’elle a reçue. Toutes les personnes présentes, d’ailleurs, ont reçu la même lettre, à quelques variantes près : Philippe de Valois, l’évêque Marigny, le connétable, et le roi… surtout le roi. 
  Les étoiles parsèment la nuit qu’on aperçoit, claire, par les fenêtres. Ils sont dix, onze personnages de la plus haute importance, assis en cercle sous les voûtes, entre les piliers à chapiteaux sculptés, et ils sont très peu. Ils ne se donnent pas à eux-mêmes une véritable impression de force. Le roi, de caractère faible et d’entendement limité, est, de surcroît, sans famille directe, sans serviteurs personnels. Les princes ou les dignitaires autour de lui ce soir assemblés, qui sont-ils ? Des cousins, ou bien des conseillers hérités de son père ou de son oncle. Nul qui soit véritablement à lui, créé par lui, lié à lui. Son père avait trois fils et deux frères siégeant à son Conseil ; et même les jours de brouille, même les jours où feu Monseigneur de Valois jouait les ouragans, c’était un ouragan de famille. Louis Hutin avait deux frères et deux oncles ; Philippe le Long, ces mêmes oncles, qui l’appuyaient diversement, et encore un frère, Charles lui-même. Ce survivant n’a presque plus rien. Son Conseil fait penser irrésistiblement à une fin de dynastie ; le seul espoir d’une continuation de la lignée, d’une dévolution directe, dort au ventre de cette femme silencieuse, ni jolie ni laide, qui se tient les mains croisées auprès de Charles, et qui se sait une reine de rechange. 
  La lettre, la fameuse lettre dont on est occupé, est datée du 19 juin et vient de Westminster ; le chancelier la tient en main, la cire verte du sceau brisé s’écaille sur le parchemin. 
  — Ce qui a produit si grande ire au cour du roi Édouard paraît bien être que Monseigneur de Mortimer ait tenu le manteau du duc d’Aquitaine, lors du couronnement de Madame la reine. Que son personnel ennemi soit aposté auprès de son fils en telle marque de dignité, Sire Édouard ne l’a pu ressentir que comme personnelle offense. 
  C’est Monseigneur de Marigny qui vient de parler, accompagnant parfois son propos d’un geste de ses doigts où brille l’améthyste épiscopale. Ses trois robes superposées sont d’étoffe légère, ainsi qu’il convient pour la saison, et la robe de dessus, plus courte, tombe en plis harmonieux. On reconnaît par moments chez Monseigneur de Marigny un peu de l’autorité du grand Enguerrand dont il est maintenant le seul frère survivant. Le visage du prélat paraît sans faiblesse, barré de sourcils horizontaux, de part et d’autre d’un nez droit. Monseigneur de Marigny, si le sculpteur respecte ses traits, fera un beau gisant pour le dessus de son tombeau… mais dans longtemps, car il est jeune encore. Il a su tôt profiter de la fortune d’Enguerrand quand celui-ci était au plus haut de sa gloire, et s’en séparer à point nommé quand Enguerrand fut précipité. Toujours il a traversé aisément les vicissitudes qu’entraînent les changements de règne ; récemment encore, il a bénéficié des tardifs remords de Charles de Valois. Il est fort influent au Conseil. 
  — Cherchemont, dit le roi Charles à son chancelier, refaites-moi la lecture de cet endroit où notre frère Édouard se plaint de messire de Mortimer. 
  Jean de Cherchemont déplie le parchemin, l’approche d’un cierge, marmonne un peu avant de retrouver les lignes en cause et lit : 
  — «…l’adhérence de notre femme et notre fils avec nos traîtres et ennemis mortels notoirement connus en tant que ledit traître, le Mortimer, porta à Paris la suite de notre fils, publiquement, en la solennité de couronnement de notre très chère sœur, votre compagne, la reine de France, à la Pentecôte dernière passée, en si grande honte et dépit de nous… » 
  L’évêque Marigny se penche vers le connétable Gaucher et lui murmure : 
  — Que voilà lettre bien mal écrite ! 
  Le connétable n’a pas bien entendu ; il se contente de bougonner : 
  — Un hors-nature, un sodomite ! 
  — Cherchemont, reprend le roi, quel droit avons-nous de nous opposer à la requête de notre frère d’Angleterre, lorsqu’il nous enjoint de supprimer séjour à son épouse ? 
  Cette manière, de la part de Charles le Bel, de s’adresser à son chancelier, et non pas de se tourner, comme il le fait d’habitude, vers Robert d’Artois, son cousin, l’oncle de sa femme, son premier conseiller, prouve bien que pour une fois il a une volonté en tête. Jean de Cherchemont, avant de répondre, parce qu’il n’est pas absolument sûr de l’intention du roi et qu’il craint d’autre part de heurter Monseigneur Robert, Jean de Cherchemont se réfugie dans la fin de la lettre comme si, avant de donner un avis, il lui fallait en méditer davantage les dernières lignes. 
  — «…Ce pour quoi, très cher frère, lit le chancelier, nous vous prions derechef, si affectueusement et de cœur comme nous pouvons, que cette chose que nous désirons souverainement, veuillez nos dites requêtes entendre et les parfaire bénignement, et tôt à effet, par profit et honneur d’entre nous ; et que nous ne soyons déshonorés… » 
  L’évêque Marigny secoue la tête et soupire. Il souffre d’entendre une langue si rugueuse, si gauche ! Mais enfin, toute mal écrite qu’elle soit, cette lettre, le sens en est clair. La comtesse Mahaut d’Artois se tait ; elle se garde bien de triompher trop tôt, et ses yeux gris brillent dans la lumière des cierges. Sa délation de l’automne dernier et ses machinations avec l’évêque d’Exeter, en voici les fruits mûrs au début de l’été, et bons à cueillir. Personne ne lui ayant rendu le service de lui couper la parole, le chancelier se voit contraint d’émettre un avis. 
  — Il est certain, Sire, que selon les lois à la fois de l’Église et des royaumes, il faut de quelque manière donner apaisement au roi Édouard. Il réclame son épouse… 
  Jean de Cherchemont est un ecclésiastique, ainsi que le veut sa fonction ; et il se tourne vers l’évêque Marigny, quêtant des yeux un appui. 
  — Notre Saint-Père le pape nous a lui-même fait porter un message dans ce sens par l’évêque Thibaud de Châtillon, dit Charles le Bel. Car Édouard est allé jusqu’à s’adresser au pape Jean XXII, lui envoyant transcription de toute la correspondance où s’étale son infortune conjugale. Que pouvait faire le pape Jean, sinon répondre qu’une épouse doit vivre auprès de son époux ? 
  — Il faut donc que Madame ma sœur s’en reparte vers son pays de mariage, ajouta Charles le Bel. 
  Il a dit cela sans regarder personne, les yeux baissés vers ses souliers brodés. Un candélabre qui domine son siège éclaire son front où l’on retrouve soudain quelque chose de l’expression butée de son frère le Hutin. 
  — Sire Charles, déclare Robert d’Artois, c’est livrer aux Despensers Madame Isabelle, poings liés, que de l’obliger à s’en retourner là-bas ! N’est-elle pas venue chercher auprès de vous refuge, parce qu’elle redoutait déjà d’être occise ? Que sera-ce à présent ! 
  — Certes, Sire mon cousin, vous ne pouvez… dit le grand Philippe de Valois toujours prêt à épouser le point de vue de Robert. 
  Mais sa femme, Jeanne de Bourgogne, l’a tiré par la manche, et il s’est arrêté net ; et l’on verrait bien, si ce n’était la nuit, qu’il rougit. Robert d’Artois s’est aperçu du geste, et du brusque mutisme de Philippe, et du regard qu’ont échangé Mahaut et la jeune comtesse de Valois. S’il pouvait, il lui tordrait bien le cou, à cette boiteuse-là ! 
  — Ma sœur s’est peut-être agrandi le danger, reprend le roi. Ces Despensers ne paraissent pas de si méchantes gens qu’elle m’en a fait portrait. J’ai reçu d’eux plusieurs lettres fort agréables et qui montrent qu’ils tiennent à mon amitié. 
  — Et des présents aussi, de belle orfèvrerie, s’écrie Robert en se levant, et toutes les flammes des cierges vacillent et les ombres se partagent sur les visages. Sire Charles, mon aimé cousin, avez-vous, pour trois saucières de vermeil qui manquaient à votre buffet, changé de jugement au sujet de ces gens qui vous ont fait la guerre, et sont comme bouc à chèvre avec votre beau-frère ? Nous avons tous reçu présents de leur part ; n’est-il pas vrai, Monseigneur de Beauvais, et vous Cherchemont, et toi Philippe ? Un courtier en change, je puis vous donner son nom, il s’appelle maître Arnold, a reçu l’autre mois cinq tonneaux d’argent, pour un montant de cinq mille marcs esterlins, avec instruction de les employer à faire des amis au comte de Gloucester dans le Conseil du roi de France. Ces présents ne coûtent guère aux Despensers, car ils sont payés aisément sur les revenus du comté de Cornouailles qu’on a saisi à votre sœur. Voilà, Sire, ce qu’il vous faut savoir et vous remémorer. Et quelle loyauté pouvez-vous attendre d’hommes qui se déguisent en femmes pour servir les vices de leur maître ? N’oubliez pas ce qu’ils sont, et où siège leur puissance. 
  Robert ne saurait résister, même en Conseil, à la tentation de la grivoiserie ; il insiste : 
  — … Siège : voilà le juste mot ! 
  Mais son rire ne lève aucun écho, sinon chez le connétable. Le connétable n’aimait pas Robert d’Artois, autrefois, et il en avait assez donné les preuves en aidant Philippe le Long, au temps que celui-ci était régent, à défaire le géant et à le mettre en prison. Mais, depuis quelque temps, le vieux Gaucher trouve à Robert des qualités, à cause de sa voix peut-être, la seule qu’il comprenne sans effort. 
  Les partisans de la reine Isabelle, ce soir, se peuvent compter. Le chancelier est indifférent, ou plutôt il est attentif à conserver une charge qui dépend de la faveur ; son opinion grossira le courant le plus fort. Indifférente aussi, la reine Jeanne, qui pense peu ; elle souhaite surtout ne point éprouver d’émois qui soient nuisibles à sa grossesse. Elle est nièce de Robert d’Artois et ne laisse pas d’être sensible à son autorité, à sa taille, à son aplomb ; mais elle est soucieuse de montrer qu’elle est une bonne épouse, et prête donc à condamner par principe les épouses qui sont objet de scandale. 
  Le connétable serait plutôt favorable à Isabelle. D’abord parce qu’il déteste Édouard d’Angleterre pour ses mœurs, et ses refus de rendre l’hommage. De façon générale, il n’aime pas ce qui est anglais. Il excepte de ce sentiment Lord Mortimer qui a rendu bien des services ; ce serait lâcheté que de l’abandonner à présent. Il ne se gêne point pour le dire, le vieux Gaucher, et pour déclarer également qu’Isabelle a toutes les excuses. 
  — Elle est femme, que diable, et son mari n’est pas homme ! C’est lui le premier coupable ! 
  Monseigneur de Marigny, haussant un peu la voix, lui répond que la reine Isabelle est fort pardonnable, et que lui-même, pour sa part, est prêt à lui donner l’absolution ; mais l’erreur, la grande erreur de Madame Isabelle, c’est d’avoir rendu son péché public ; une reine ne doit point offrir l’exemple de l’adultère. 
  — Ah ! c’est vrai, c’est juste, dit Gaucher. Ils n’avaient point besoin d’aller mains jointes en toutes cérémonies, et de partager la même couche comme cela se dit qu’ils le font. 
  Sur ce point-là, il donne raison à l’évêque. Le connétable et le prélat sont donc du parti de la reine Isabelle, mais avec quelques restrictions. Et puis là s’arrêtent les préoccupations du connétable sur ce sujet. Il pense au collège de langue romane, qu’il a fondé près de son château de Châtillon-sur-Seine, et où il serait en ce moment si on ne l’avait pas retenu pour cette affaire. Il s’en consolera en allant tout à l’heure écouter les moines chanter l’office de nuit, plaisir qui peut paraître étrange, pour un homme qui devient sourd ; mais voilà, Gaucher entend mieux dans le bruit. Et puis ce militaire a le goût des arts ; cela se trouve. 
  La comtesse de Beaumont, une belle jeune femme qui sourit toujours de la bouche et jamais des yeux, s’amuse infiniment. Comment ce géant qu’on lui a donné pour mari, et qui lui fournit un perpétuel spectacle, va-t-il se sortir de l’affaire où il est ? Il gagnera, elle sait qu’il gagnera ; Robert gagne toujours. Et elle l’aidera à gagner si elle le peut, mais point par des paroles publiques.

Demain ‘’La louve de France’’ 3ème partie ch 3 ‘’Le conseil de Chaâlis’’

lundi 27 mai 2019

Les rois maudits - La louve de France - 3ème partie - ch 3 - La reine du Temple


III
LA REINE DU TEMPLE 


 
  Pour un enfant de neuf ans dont tout l’horizon, depuis qu’il avait l’âge de se souvenir, avait été limité par un ruisseau, des fosses à fumier et des toits de campagne, la découverte de Paris ne pouvait être qu’un enchantement. Mais que dire quand cette découverte s’accomplissait sous la conduite d’un père si fier, si glorieux de son fils, et qui le faisait habiller, friser, baigner, oindre, qui l’amenait dans les plus belles boutiques, le gavait de sucreries, lui offrait une bourse de ceinture, avec de vrais sols dedans, et des souliers brodés ! 
  Jeannot, ou Giannino, vivait des jours éblouis. Et toutes ces belles maisons où il pénétrait ! Car Guccio, sous des prétextes divers, souvent même sans aucun prétexte, visitait à tour de rôle ses connaissances d’antan, simplement pour pouvoir prononcer orgueilleusement : « mon fils ! », et montrer ce miracle, cette splendeur unique au monde : un petit garçon qui lui disait : « padre mio » avec un bon accent d’Ile-de-France. 
  Si l’on s’étonnait de la blondeur de Giannino, Guccio faisait allusion à la mère, une personne de noblesse ; il prenait alors ce ton faussement discret qui annonce l’indiscrétion et cet air un peu fanfaron dans le mystère qu’ont les Italiens pour feindre de se taire sur leurs conquêtes. Ainsi tous les Lombards de Paris, les Peruzzi, les Boccanegra, les Macci, les Albizzi, les Frescobaldi, les Scamozzi, et le signor Boccace lui-même étaient au courant. L’oncle Tolomei, un œil ouvert, un œil fermé, le ventre pesant et la jambe lourde, ne participait pas peu à cette ostentation. Ah ! si Guccio avait pu se réinstaller à Paris, sous son toit, et avec le petit Giannino, comme il se serait senti heureux, le vieux Lombard, pour les jours qui lui restaient à vivre. Mais c’était là un rêve impossible. Pourquoi ne voulait-elle pas de régularisation du mariage, pourquoi ne voulait-elle pas accepter la vie commune avec son époux, cette sotte, cette entêtée de Marie de Cressay, puisque maintenant tout le monde semblait d’accord ? Tolomei, quelque répugnance qu’il éprouvât à entreprendre le moindre déplacement, s’offrait à aller à Neauphle tenter une ultime démarche. 
  — Mais c’est moi qui ne veux plus d’elle, mon oncle, déclarait Guccio. Je ne laisserai pas bafouer mon honneur. Et puis quelle plaisance y aurait-il à vivre auprès d’une femme qui ne m’aime plus ? 
  — En es-tu bien sûr ? 
  Il y avait un signe, un seul, qui pouvait permettre à Guccio de se poser la question. Il avait reconnu au cou de l’enfant le petit reliquaire de corps à lui-même offert par la reine Clémence quand il se trouvait en l’hôtel-Dieu de Marseille, et dont il avait à son tour fait présent à Marie, une fois qu’elle était fort malade. 
  — Ma mère l’a ôté de son cou et l’a passé au mien, quand mes oncles m’ont mené vers vous l’autre matin, avait expliqué l’enfant. 
  Mais pouvait-on se fonder sur un si faible indice, sur un geste qui pouvait n’être que de religiosité ? Et puis le comte de Bouville avait été formel. 
  — Si vous voulez garder cet enfant, il faut que vous partiez avec lui pour Sienne, et le plus tôt sera le mieux, avait-il dit à Guccio. 
  L’entrevue avait eu lieu en l’hôtel de l’ancien grand chambellan, derrière le Pré-aux-Clercs. Bouville se promenait dans son jardin clos de murs. Et les larmes lui étaient venues aux paupières en voyant Giannino. Il avait baisé la main du petit garçon avant de le baiser aux joues et, le contemplant, le détaillant des cheveux aux souliers, il avait murmuré : 
  — Un vrai petit prince, un vrai petit prince ! 
  En même temps, il s’essuyait les yeux. Guccio était étonné de cette émotion excessive, et il en était touché comme d’un hommage d’amitié à lui-même rendu. 
  — Un vrai petit prince, comme vous le dites, messire, avait répondu Guccio tout heureux ; et c’est chose bien surprenante quand on songe qu’il n’a connu que la vie des champs et que sa mère, après tout, n’est qu’une paysanne ! 
  Bouville hochait la tête. Oui, oui, tout cela était bien étonnant… 
  — Emmenez-le, vous ne pouvez mieux faire. D’ailleurs, n’avez-vous pas l’auguste approbation de notre Très Saint-Père ? Je vous ferai donner cette fois deux sergents pour vous accompagner jusqu’aux frontières du royaume, afin qu’aucun mal ne vous survienne, ni à… cet enfant. Il ne lui semblait pas aisé de prononcer : « votre fils ». 
  — Adieu, mon petit prince, dit-il en embrassant encore Giannino. Vous reverrai-je jamais ? 
  Et puis il s’éloigna très vite, parce que les pleurs recommençaient à abonder dans ses gros yeux. Vraiment, cet enfant ressemblait trop douloureusement au grand roi Philippe ! 
  — Retourne-t-on à Cressay ? demanda Giannino le matin du 11 mai, devant les portemanteaux et les malles de bât qu’on emplissait. 
  Il ne paraissait pas trop impatient de rentrer au manoir. 
  — Non, mon fils, répondit Guccio, nous allons d’abord à Sienne. 
  — Ma mère va-t-elle venir avec nous ? 
  — Non, pas à présent ; elle nous rejoindra plus tard. 
  L’enfant parut tranquillisé. Guccio pensa qu’après neuf ans de mensonges au sujet de son père, Giannino allait maintenant être abreuvé de nouveaux mensonges à propos de sa mère. Mais comment agir autrement ? Un jour peut-être faudrait-il lui laisser croire que sa mère était morte… 
  Avant de se mettre en route, il restait à Guccio une visite à faire, la plus prestigieuse sinon la plus importante ; il désirait saluer la reine douairière Clémence de Hongrie. 
   — Où est-ce donc, la Hongrie ? demanda l’enfant. 
  — Très loin, du côté du Levant. Il faut de nombreuses semaines de route pour y parvenir. Peu de gens y sont allés. 
  — Pourquoi est-elle à Paris, cette dame Clémence, si elle est reine de Hongrie ? 
  — Mais elle n’a jamais été reine de Hongrie, Giannino ; son père en fut roi, mais elle, elle a été reine de France. 
  — Alors, c’est la femme du roi Charles le Biau ?        
  Non, la femme du roi c’était Madame d’Évreux, qu’on couronnait ce jour même ; et l’on irait d’ailleurs, tout à l’heure, au palais royal, donner un coup d’œil sur la cérémonie à la Sainte-Chapelle, afin que Giannino partît sur un dernier souvenir plus beau que tous les autres. Guccio, l’impatient Guccio, n’éprouvait ni ennui ni lassitude à expliquer à cette petite cervelle des choses qui semblaient évidentes et ne l’étaient nullement, si l’on ne les savait pas de longtemps. C’est ainsi que se fait l’apprentissage du monde. 
  Mais cette reine Clémence qu’on allait voir, qui était-elle alors ? Et comment Guccio la connaissait-il ? De la rue des Lombards au Temple, par la rue de la Verrerie, il y avait peu de distance. Chemin faisant, Guccio racontait à l’enfant comment il était allé à Naples, avec le comte de Bouville… le gros seigneur, tu sais, que nous avons visité l’autre jour et qui t’a embrassé… afin de demander cette princesse en mariage pour le roi Louis Dixième qui était mort à présent. Et comment lui-même, Guccio, s’était trouvé auprès de Madame Clémence sur le bateau qui la conduisait en France, et comment il avait manqué de périr dans une grande tempête avant d’aborder à Marseille. 
  — Et ce reliquaire, que tu portes au cou, me fut donné par elle pour me remercier de l’avoir sauvée de la noyade. 
  Et ensuite, quand la reine Clémence avait eu un fils, c’était la mère de Giannino qui avait été choisie pour nourrice. 
  — Ma mère ne m’en a jamais rien dit, s’écria l’enfant surpris. 
  Ainsi elle connaissait aussi Madame Clémence ? Tout cela était bien compliqué. Giannino aurait aimé savoir si Naples était en Hongrie. Et puis il y avait des passants qui les bousculaient ; une phrase commencée restait en suspens ; un marchand d’eau, avec le tintamarre de ses seaux, interrompait une réponse. Il était bien difficile à l’enfant de faire de l’ordre dans le récit… 
  « Ainsi tu es le frère de lait du petit roi Jean le Posthume qui mourut à cinq jours… » Frère de lait, cela Giannino comprenait bien ce que c’était. À Cressay il en entendait parler tout le temps ; des frères de lait, il y en a plein la campagne. Mais frère de lait d’un roi ? Il y avait matière à rester songeur. Car un roi, c’est un homme grand et fort, avec une couronne en tête… 
  Il n’avait jamais pensé que les rois pussent avoir des frères de lait, ni même être jamais de petits enfants. Quant à « posthume »… un autre mot bizarre, lointain comme la Hongrie. 
  — Ma mère ne m’en a jamais rien dit, répéta Giannino. 
  Et il commençait à en vouloir à sa mère de tant de choses étonnantes qu’elle lui avait cachées. 
  — Et pourquoi cela s’appelle le Temple, où nous allons ? 
  — À cause des Templiers. 
  — Ah ! oui ! je sais ; ils crachaient sur la croix, ils adoraient une tête de chat, et ils empoisonnaient les puits pour garder tout l’argent du royaume. 
  Il tenait cela du fils du charron qui répétait les propos de son père qui les tenait lui-même de Dieu sait qui. Il n’était pas aisé pour Guccio, dans cette foule et en si peu de temps, d’expliquer à son fils que la vérité était un peu plus subtile. Et l’enfant ne comprenait pas pourquoi la reine qu’on allait voir habitait chez d’aussi vilaines gens. 
  — Ils n’y habitent plus, figlio mio. Ils n’existent plus ; c’est l’ancienne demeure du grand-maître. 
  — Maître Jacques de Molay ? C’était lui ? 
  — Fais les cornes, fais les cornes avec les doigts, mon garçon, quand tu prononces ce nom-là !… 
  Donc les Templiers ont été supprimés, brûlés ou chassés, le roi a pris le Temple qui était leur château… 
  — Quel roi ? Il ne s’y retrouvait plus, le pauvre Giannino, parmi tant de souverains ! 
  — Philippe le Bel. — Tu l’as vu, toi, le roi le Bel ?        
  L’enfant en avait entendu parler, de ce roi terrifiant et maintenant si hautement respecté ; mais cela faisait partie de toutes les ombres d’avant sa naissance. Et Guccio fut attendri. « C’est vrai, pensa-t-il, il n’était pas né ; pour lui, cela veut dire autant que Saint Louis ! » Et comme la presse ralentissait leurs pas : 
  — Oui, je l’ai vu, répondit-il. J’ai même manqué de le renverser, dans une de ces rues, à cause de deux lévriers que je promenais en laisse, le jour de mon arrivée à Paris, il y a douze ans. 
   Et le temps lui reflua sur les épaules comme une grosse vague soudaine qui vous submerge et puis s’éparpille. Une écume de jours s’écroula autour de lui. Il était un homme, déjà, qui racontait ses souvenirs ! 
  — Donc, continua-t-il, la maison des Templiers est devenue la propriété du roi Philippe le Bel, et après du roi Louis, et après du roi Philippe le Long qui a précédé le roi d’à présent. Et le roi Philippe le Long a donné le Temple à la reine Clémence, en échange du château de Vincennes qu’elle avait reçu par testament de son époux le roi Louis. — Padre mio, je voudrais une oublie. 
  Il avait senti une bonne odeur de gaufre s’échappant d’un éventaire, et cela faisait disparaître d’un coup tout intérêt pour ces rois qui se succédaient trop vite et échangeaient leurs châteaux. Il savait déjà, d’autre part, que de commencer sa phrase par « padre mio » était un sûr moyen d’obtenir ce qu’il désirait ; mais cette fois la recette fut vaine. 
  — Non, quand nous reviendrons, car à présent tu te salirais. Rappelle-toi bien ce que je t’ai enseigné. Ne parle à la reine que si elle t’adresse la parole ; et puis tu t’agenouilleras pour lui baiser la main. 
  — Comme à l’église ? 
  — Non, pas comme à l’église. Viens, je vais te montrer, mais moi j’ai du mal à le faire à cause de ma jambe blessée. 
  Ils étaient curieux à voir, vraiment, pour les passants, cet étranger de petite taille, au teint sombre, et cet enfant tout blond qui, dans une encoignure de porte, s’entraînaient à la génuflexion.    
  — … Et puis tu te relèves, rapidement ; mais ne bouscule pas la reine ! 
  L’hôtel du Temple était fort modifié, depuis l’époque de Jacques de Molay ; et d’abord il avait été morcelé. La résidence de la reine Clémence ne comprenait que la grande tour carrée à quatre poivrières, quelques logis secondaires, remises, écuries, autour de la cour pavée, et un jardin partie potager et partie d’agrément. Le reste de la commanderie, les habitations des chevaliers, les armureries, les chantiers des compagnons, isolés par de hauts murs, avaient été affectés à d’autres usages. Et cette cour gigantesque, destinée aux rassemblements militaires, paraissait à présent déserte et comme morte. La litière d’apparat, à rideaux blancs, qui attendait la reine Clémence, y semblait un bateau arrivé par mégarde ou détresse dans un port désaffecté. Et bien qu’il y eût autour de la litière quelques écuyers et valets, tout l’hôtel avait un ton de silence et d’abandon. 
  Guccio et Giannino pénétrèrent dans la tour du Temple par la porte même d’où Jacques de Molay, extrait de son cachot, était sorti douze ans plus tôt pour être conduit au supplice. Les salles avaient été remises à neuf ; mais, en dépit des tapisseries, des beaux objets d’ivoire, d’argent et d’or, ces lourdes voûtes, ces étroites fenêtres, ces murs où les bruits s’étouffaient, et les proportions mêmes de cette résidence guerrière, ne constituaient pas une demeure de femme, d’une femme de trente-deux ans. Tout y rappelait les hommes rudes, portant le glaive sur la robe, qui avaient un moment assuré à la chrétienté la suprématie totale dans les limites de l’ancien empire romain. Pour une jeune veuve, le Temple semblait une prison. 
  Madame Clémence fit peu attendre ses visiteurs. Elle apparut, vêtue déjà pour la cérémonie à laquelle elle se rendait, en robe blanche, gorgière de voile sur la naissance de la poitrine, manteau royal sur les épaules et couronne d’or en tête. Une reine vraiment comme on en voit peintes aux vitraux des églises. Giannino crut que les reines étaient vêtues de cette sorte tous les jours de la vie. Belle, blonde, magnifique, distante et le regard un peu absent, Clémence de Hongrie offrait un sourire qui n’était que de commande, le sourire qu’une reine sans pouvoir, sans royaume, se doit de laisser tomber sur le peuple qui l’approche. Cette morte sans tombeau trompait ses jours trop longs par des occupations inutiles, collectionnait les pièces d’orfèvrerie, et c’était là tout l’intérêt qui lui restait au monde, ou qu’elle feignait d’avoir. 
  L’entrevue fut plutôt décevante pour Guccio qui attendait davantage d’émotion, mais non pour l’enfant qui voyait devant lui une sainte du ciel en manteau d’étoiles. Madame de Hongrie posait ces questions bienséantes qui nourrissent la conversation des souverains lorsqu’ils n’ont rien à dire. Guccio avait beau tenter d’orienter l’entretien vers leurs communs souvenirs, vers Naples, vers la tempête, la reine éludait. Tout souvenir, en vérité, lui était pénible : elle repoussait les souvenirs. Et quand Guccio, cherchant à mettre en valeur Giannino, précisa : « Le frère de lait de votre infortuné fils, Madame », une expression presque dure passa sur le beau visage de Clémence. Une reine ne pleure pas en public. Mais c’était trop d’inconsciente cruauté, vraiment, que de lui présenter bien vivant, blond et frais, un enfant de l’âge qu’aurait eu le sien, et qui avait sucé le même lait. La voix du sang ne parlait guère, mais seulement celle du malheur. 
  Et puis le jour était peut-être mal choisi, alors que Clémence allait assister au couronnement d’une troisième reine de France depuis elle ! Elle s’obligea par politesse à demander : 
  — Que fera-t-il quand il sera grand, ce bel enfant ? 
  — Il tiendra banque, Madame, je l’espère du moins, comme nous tous. 
  La reine Clémence croyait que Guccio venait lui réclamer une créance ou le paiement de quelque coupe d’or, de quelque joyau dont elle se fût fournie chez son oncle. Elle avait une telle habitude de ces réclamations de fournisseurs ! Elle fut surprise quand elle comprit que ce jeune homme s’était dérangé seulement pour la voir. Existait-il donc encore des gens qui la venaient saluer sans rien avoir à requérir d’elle, ni remboursement ni service ?          
  Guccio dit à l’enfant de montrer à Madame la reine le reliquaire qu’il portait au cou. La reine ne se souvenait plus, et Guccio dut lui rappeler la visite qu’elle lui avait faite à l’hôtel-Dieu de Marseille. Elle pensa : « Ce jeune homme m’a aimée. » Consolation illusoire des femmes dont la destinée amoureuse s’est arrêtée trop tôt, et qui ne sont plus attentives qu’aux signes des sentiments qu’elles ont pu inspirer autrefois ! 
  Elle se pencha pour embrasser l’enfant. Mais Giannino se ragenouilla aussitôt, et lui baisa la main. Elle chercha autour d’elle, d’un mouvement presque machinal, un cadeau à faire, aperçut une boîte de vermeil et la tendit à l’enfant en disant : 
  — Tu aimes sûrement les dragées ? Conserve ce drageoir et que Dieu te garde ! 
  Il était temps de se rendre à la cérémonie. Elle monta en litière, ordonna de clore les rideaux blancs, et puis fut prise d’un mal d’être qui lui venait de tout le corps, de la poitrine, des jambes, du ventre, de toute cette beauté inutile ; elle put enfin pleurer. 
  Dans la rue du Temple la foule était nombreuse qui se dirigeait vers la Seine, vers la Cité, pour aller saisir quelques bribes du couronnement, et qui ne verrait sans doute rien d’autre qu’elle-même. Guccio, prenant Giannino par la main, se mit à la suite de la litière blanche, comme s’il faisait partie de l’escorte de la reine. Ils purent ainsi franchir le Pont-au-Change, pénétrer dans la cour du Palais, et là s’arrêter pour voir passer les grands seigneurs qui entraient, en costume d’apparat, dans la Sainte-Chapelle. 
  Guccio les reconnaissait pour la plupart et pouvait les nommer à l’enfant : la comtesse Mahaut d’Artois, encore grandie par sa couronne, et le comte Robert, son neveu, qui la dépassait en taille ; Monseigneur Philippe de Valois, maintenant pair de France, avec à son côté sa femme qui boitait ; et puis Madame Jeanne de Bourgogne, l’autre reine veuve. Mais quel était ce jeune couple, dix-huit et quinze ans environ, qui venait ensuite ? Guccio se renseigna auprès de ses voisins. On lui répondit que c’était Madame Jeanne de Navarre et son mari Philippe d’Évreux. Eh oui ! La fille de Marguerite de Bourgogne avait maintenant quinze ans, et elle était mariée, après tant de drames dynastiques autour et à cause d’elle suscités. 
  La presse devint telle que Guccio dut hisser Giannino sur ses épaules ; il y pesait lourd le petit diable ! Ah ! voici que s’avançait la reine Isabelle d’Angleterre, rentrée du Ponthieu. Guccio la trouva étonnamment peu changée depuis qu’il l’avait entrevue autrefois à Westminster, le temps de lui délivrer un message de Robert d’Artois. Pourtant il se la rappelait plus grande… Sur le même rang marchait son fils, le jeune Édouard d’Aquitaine. Et toutes les têtes se tendaient parce que la traîne du manteau ducal du jeune homme était portée par Lord Mortimer, comme si celui-ci eût été le grand chambellan du prince. Un défi de plus lancé au roi Édouard. Lord Mortimer présentait un visage victorieux, mais moins toutefois que le roi Charles le Bel, auquel on n’avait jamais vu figure si resplendissante, parce que la reine de France, cela se chuchotait, était enceinte de deux mois, enfin ! Et son couronnement officiel, jusque-là différé, constituait un remerciement. 
  Giannino se pencha soudain sur l’oreille de Guccio :     
  — Padre, padre mio, dit-il, le gros seigneur qui m’a embrassé l’autre jour, que nous sommes allés voir dans son jardin, il est là, il me regarde ! 
  Brave Bouville, coincé dans la foule des dignitaires ; quelles confuses et troublantes pensées roulaient dans sa tête en apercevant le vrai roi de France, que tout le monde croyait dans un caveau de Saint-Denis, juché sur les épaules d’un négociant lombard, tandis qu’on couronnait l’épouse de son second successeur ! L’après-midi même, sur la route de Dijon, deux sergents d’armes du même comte de Bouville escortaient le voyageur siennois accompagné de l’enfant blond. 
   Guccio Baglioni s’imaginait enlever son fils ; il volait en fait le tenant réel et légitime du trône. Et ce secret n’était connu que d’un vieillard auguste, dans une chambre d’Avignon emplie de cris d’oiseaux, d’un ancien chambellan, dans son jardin du Pré-aux-Clercs, et d’une jeune femme à jamais désespérée, dans un pré d’Ile-de-France. La reine veuve qui habitait au Temple continuerait de faire dire des messes pour un enfant mort. 

Demain "La louve de France" 3ème partie ch 4 "Le conseil de Chaâlis"

dimanche 26 mai 2019

Les rois maudits - La louve de France - 3ème partie - ch 2 - retour à Neauphle 2


II
Retour à Neauphle - 2



  — Nous n’y comprenons mie, messire. Notre sœur s’est soudain mise à trembler, comme si Satan en propre personne avait surgi devant elle, et elle a refusé tout net de même vous entrevoir. Aussitôt ensuite, elle fut secouée de gros sanglots. 
  Ils étaient bien embarrassés, les deux frères Cressay. Ils avaient fait brosser leurs bottes, et Pierre avait revêtu la cotte qu’il ne mettait d’ordinaire que pour aller visiter la veuve de Montfort. Dans la seconde pièce du comptoir de Neauphle, devant un Guccio qui leur opposait figure sombre et ne les avait même pas invités à s’asseoir, ils se tenaient plutôt penauds, et l’esprit partagé de sentiments contraires. 
  Au reçu des lettres, deux heures auparavant, ils avaient cru pouvoir négocier comme une bonne affaire le départ de leur sœur et la reconnaissance de son mariage. Mille livres comptant, voilà ce qu’ils demanderaient. Un Lombard pouvait bien débourser cela. Mais Marie avait mis en déroute leurs espérances par son étrange attitude et son obstination à ne pas revoir Guccio. 
  — Nous avons tâché à la raisonner, et bien contre notre avantage ; car si elle venait à nous quitter elle nous manquerait fort puisqu’elle tient tout notre ménage. Mais enfin, nous comprenons bien que si, après tant d’années, vous revenez la demander, c’est bien qu’elle est votre épouse véritable, quand même le mariage s’est-il fait en secret. Et puis le temps s’est écoulé… 
  C’était le barbu qui parlait et sa phrase s’embrouillait un peu. Le cadet se contentait d’approuver de la tête. 
  — Nous vous le disons tout franc, reprit Jean de Cressay, nous avons commis une faute en vous faisant refus de notre sœur. Mais cela n’est pas tant venu de nous que de notre mère… Dieu l’ait en garde !… qui s’était fort butée. Chevalier se doit de reconnaître ses torts, et si Marie notre sœur a passé outre notre consentement, nous portons une part de la coulpe. Tout cela devrait être effacé. Le temps est notre maître à tous. Or, maintenant, c’est elle qui vous refuse ; et pourtant je jure Dieu qu’elle n’a pas d’autre homme en tête, cela non ! Ainsi, je ne comprends plus. Elle a la cervelle faite de curieuse façon, notre sœur, n’est-il pas vrai, Pierre ? 
  Pierre de Cressay hocha le front. Pour Guccio, c’était une belle revanche que d’avoir sous ses yeux, repentants et la langue entortillée, ces deux garçons qui jadis étaient arrivés, en pleine nuit, l’épieu en main, pour l’occire, et l’avaient obligé à fuir la France. À présent, ils ne souhaitaient rien tant que lui donner leur sœur ; pour un peu, ils l’auraient supplié de brusquer les choses, de venir à Cressay, d’imposer sa volonté et faire valoir ses droits d’époux. Mais c’était mal connaître Guccio et son ombrageux orgueil. Des deux benêts, il faisait peu de cas. Marie seule avait de l’importance pour lui. Or Marie le repoussait alors qu’il était là, tout proche d’elle, et qu’il arrivait si consentant à oublier toutes les injures passées. 
  — Monseigneur de Bouville devait bien penser qu’elle agirait ainsi, dit le barbu, puisqu’il me mande dans sa lettre : « Si dame Marie, comme il est à croire, refuse de voir le seigneur Guccio… » 
  Savez-vous quelle raison il avait d’écrire cela ? 
  — Non, je ne sais vraiment, répondit Guccio, mais il faut croire qu’elle en a dit bien long et bien fermement sur mon compte, à messire de Bouville, pour qu’il ait vu si clair ! 
  — Et pourtant, elle n’a pas d’autre homme en tête, répéta le barbu. 
  La colère commençait d’envahir Guccio. Ses sourcils noirs se serraient sur la ride qui lui marquait le front. Cette fois, vraiment, tout lui donnait droit d’agir sans scrupules. Marie serait payée de sa cruauté par une cruauté pire. 
  — Et mon fils ? demanda-t-il. 
  — Il est là. Nous l’avons amené. 
  Dans la pièce voisine, l’enfant regardait le commis faire des comptes et s’amusait à caresser les barbes d’une plume d’oie. Jean de Cressay ouvrit la porte. 
  — Jeannot, approche, dit-il. 
  Guccio, attentif à ce qui se passait en lui-même, se forçait un peu à l’émotion. « Mon fils, je vais voir mon fils », se disait-il. En vérité, il ne ressentait rien. Pourtant, que de fois il avait espéré cet instant ! Mais il n’avait pas prévu ce petit pas lourd, campagnard, qu’il entendait approcher. L’enfant entra. Il portait des braies courtes et un sarrau de toile ; son épi rebelle se tordait sur son front clair. Un vrai petit paysan ! Il y eut un moment de gêne pour les trois hommes, gêne que l’enfant perçut fort bien. Pierre le poussa vers Guccio. 
  — Jeannot, voici… 
  Il fallait bien dire quelque chose, dire à Jeannot qui était Guccio ; et l’on ne pouvait dire que la vérité. 
  — … voici ton père. 
  Guccio, sottement, attendait un élan, des bras ouverts, des larmes. Le petit Jeannot leva vers lui des yeux bleus étonnés : 
  — Mais on m’avait dit qu’il était mort ? dit-il.            
  Guccio en eut un choc ; une grande fureur mauvaise s’éleva en lui. 
  — Mais non, mais non, se hâta de couper Jean de Cressay. Il était en voyage et ne pouvait envoyer de nouvelles. N’est-il pas vrai, ami Guccio ? 
  « De combien de mensonges ne l’a-t-on pas abreuvé ! pensa Guccio. Patience, patience… Lui dire que son père était mort, ah ! Les méchantes gens ! Mais patience… » Pour meubler le silence, il dit : 
  — Comme il est blond ! 
  — Oui, tout à fait semblable à l’oncle Pierre, le frère de notre défunt père, répondit Jean de Cressay. 
  — Jeannot, viens vers moi, viens, dit Guccio. 
  L’enfant obéit, mais sa petite main rugueuse restait étrangère dans la main de Guccio, et il s’essuya la joue après avoir été embrassé. 
  — Je souhaiterais le garder quelques jours avec moi, reprit Guccio, afin de pouvoir le conduire à mon oncle Tolomei, qui désire le connaître. 
  Et ce disant, Guccio avait machinalement, comme Tolomei, fermé l’œil gauche. Jeannot, la bouche entrouverte, le regardait. Que d’oncles ! Autour de lui, on n’entendait parler que de cela. 
  — Moi, j’ai un oncle à Paris qui m’envoie des présents, dit-il d’une voix claire. 
  — C’est justement celui-ci que nous irons visiter. Si tes oncles n’y voient pas d’obstacles. Vous n’y voyez pas d’obstacles ? demanda Guccio. 
  — Certes non, répondit Jean de Cressay. Monseigneur de Bouville nous en prévient dans sa lettre, et nous engage à ne point nous opposer… 
  Décidément les Cressay ne bougeaient pas le doigt sans l’accord de Bouville ! Le barbu pensait déjà aux cadeaux que le banquier ne manquerait pas de faire à son petit-neveu. Il fallait s’attendre à une bourse d’or qui serait particulièrement bienvenue, car justement, cette année-là, la maladie s’était mise sur le bétail. Et qui sait ? Le banquier était vieux ; peut-être avait-il l’intention de coucher l’enfant sur ses volontés… 
  Guccio savourait déjà sa vengeance. Mais la vengeance a-t-elle jamais consolé d’un amour perdu ? L’enfant fut d’abord ébloui par le cheval et le harnachement papal. Jamais il n’avait vu si belle monture, et sa surprise fut grande de s’y trouver juché, sur le devant de la selle. Puis il se mit à observer ce père tombé du ciel, ou plutôt les détails qu’il en pouvait apercevoir en se penchant ou en tordant le cou. Il regardait les chausses collantes qui ne faisaient aucun pli sur le genou, les bottes souples de cuir foncé, et cet étrange vêtement de voyage, couleur de feuilles rousses, à manches étroites, et fermé jusqu’au menton par une série de minuscules boutons. 
  Le sergent d’armes avait une tenue bien plus éclatante, bien plus flatteuse par sa couleur gros bleu luisant sous le soleil, ses découpures festonnées aux manches et sur les reins, et ses armes seigneuriales brodées sur la poitrine. Mais l’enfant se rendit compte bien vite que Guccio donnait des ordres au sergent, et il prit grande considération pour ce père qui parlait en maître à un personnage si brillamment vêtu. Ils avaient parcouru déjà près de quatre lieues. 
  Dans l’auberge de Saint-Nom la-Bretèche où ils s’arrêtèrent, Guccio, d’une voix naturellement autoritaire, commanda une omelette aux herbes, un chapon rôti sur broche, du fromage caillé. Et du vin. L’empressement des servantes augmenta encore le respect de Jeannot. 
  — Pourquoi parlez-vous d’autre façon que nous, messire ? demanda-t-il. Vous ne dites point les mots pareillement. 
  Guccio se sentit blessé de cette remarque faite sur son accent de Toscane, et par son propre fils. 
  — Parce que je suis de Sienne, en Italie qui est mon pays, répondit-il avec fierté ; et toi aussi, tu vas devenir siennois, libre citoyen de cette ville où nous sommes puissants. Et puis, ne m’appelle plus messire, mais padre. 
  — Padre, répéta docilement le petit. 
  Ils s’attablèrent, Guccio, le sergent et l’enfant. Et tandis qu’on attendait l’omelette, Guccio commença d’apprendre à Jeannot les mots de sa langue pour désigner les objets de la vie. 
  — Tavola, disait-il en saisissant le bord de la table, bottiglia, en soulevant la bouteille, vino… 
  Il se sentait embarrassé devant cet enfant, manquait de naturel ; la crainte de ne pas s’en faire aimer le paralysait, la crainte également de ne pas l’aimer. Car il avait beau se répéter : « C’est mon fils », il n’éprouvait toujours rien d’autre qu’une profonde hostilité envers les gens qui l’avaient élevé. 
  Jeannot n’avait jamais bu de vin. À Cressay, on se contentait de cidre, ou même de frênette, comme les paysans. Il en prit quelques gorgées. Il était habitué à l’omelette et au lait caillé, mais le chapon rôti avait un air de fête ; et puis ce repas pris au bord de la route, en milieu d’après-midi, lui plaisait bien. Il n’avait pas peur, et l’agrément de l’aventure lui faisait oublier de penser à sa mère. On lui avait dit qu’il la reverrait dans quelques jours… 
  Paris, Sienne, tous ces noms n’évoquaient pour lui aucune idée précise de distance. Samedi prochain il reviendrait au bord de la Mauldre et pourrait déclarer à la fille du meunier, aux garçons du charron : « Moi, je suis siennois » sans avoir besoin de rien expliquer, puisqu’ils en savaient encore moins que lui. 
  La dernière bouchée avalée, les dagues essuyées sur un morceau de mie et remises à la ceinture, on remonta à cheval. Guccio souleva l’enfant et le posa devant lui, en travers de sa selle. Le gros repas et le vin surtout, dont il venait de goûter pour la première fois, avaient alourdi l’enfant. Avant une demi-lieue franchie, il s’endormit, indifférent aux secousses du trot. Rien n’est plus émouvant qu’un sommeil d’enfant, et surtout dans le grand jour, à l’heure où les adultes veillent et agissent. Guccio maintenait en équilibre cette petite vie déjà pesante, cahotante, dodelinante, abandonnée. Instinctivement, il caressa du menton les cheveux blonds qui se nichaient contre lui et il referma plus étroitement son bras, comme pour obliger cette tête ronde et ce gros sommeil à se coller plus étroitement à sa poitrine. Un parfum d’enfance montait du petit corps endormi. 
  Et brusquement Guccio se sentit père, et tout fier de l’être, et les larmes lui brouillèrent les yeux. 
  — Jeannot, mon Jeannot, mon Giannino, murmura-t-il en posant les lèvres sur les cheveux soyeux et tièdes. 
  Il avait mis sa monture au pas et fait signe au sergent de ralentir aussi, afin de ne pas réveiller l’enfant et de prolonger son propre bonheur. Qu’importait l’heure à laquelle on arriverait ! Demain Giannino se réveillerait dans l’hôtel de la rue des Lombards qui lui paraîtrait un palais ; des servantes l’entoureraient, le laveraient, l’habilleraient en seigneur, et une vie de conte de fées commencerait pour lui ! 
  Marie de Cressay replie sa robe inutile devant la servante muette et dépitée. La servante aussi rêve d’une autre existence où elle suivrait sa maîtresse, et il y a un peu de blâme dans son attitude. Mais Marie a cessé de trembler et ses yeux sont secs ; sa décision est prise. Elle n’a plus que quelques jours à attendre, une semaine au plus. Car ce matin, la surprise a provoqué de sa part une réponse absurde, un refus dément ! Parce que, saisie de court, elle n’a pensé qu’au serment d’autrefois que madame de Bouville, cette mauvaise femme, l’avait forcée de prononcer… Et puis aux menaces. « Si vous revoyez ce jeune Lombard, il lui en coûtera la vie… » 
  Mais deux rois se sont succédé et personne n’a jamais parlé ! Et madame de Bouville est morte. D’ailleurs était-il même conforme à la loi de Dieu, cet affreux serment ? N’est-ce pas un péché que d’interdire à la créature humaine d’avouer à un confesseur ses troubles d’âme ? Les religieuses elles-mêmes peuvent être relevées de leurs vœux. Et puis, nul n’a le droit de séparer l’épouse de l’époux ! Cela non plus n’est pas chrétien. Et le comte de Bouville n’est pas évêque, et d’ailleurs il n’est point aussi redoutable que l’était sa femme. 
  Toutes ces choses, Marie aurait dû y penser ce matin, et savoir reconnaître aussi que sans Guccio elle ne pouvait vivre, que sa place était auprès de lui, que Guccio venant la chercher, rien au monde, ni les serments anciens, ni les secrets de la couronne, ni la crainte des hommes, ni le châtiment de Dieu s’il devait survenir, ne l’empêcheraient de le suivre. Elle ne mentira pas à Guccio. Un homme qui, au bout de neuf ans, vous aime encore, qui n’a pas repris femme, et revient vous chercher, est de cœur droit, loyal, pareil au chevalier qui franchit toutes les épreuves. Un tel homme peut partager un secret et en demeurer le gardien. Et l’on n’a pas le droit non plus de lui mentir, de lui laisser croire que son fils est vivant, qu’il le serre dans ses bras, alors que ce n’est point vrai. Marie saura expliquer à Guccio que leur enfant, leur premier-né… car déjà cet enfant mort n’est plus dans sa pensée que leur premier-né… a été, par un enchaînement fatal, donné, échangé, pour sauver la vie du vrai roi de France. Et elle demandera à Guccio de partager son serment, et ils élèveront ensemble le petit Jean le Posthume qui a régné les cinq premiers jours de sa vie, jusqu’au moment où les barons viendront le chercher pour lui rendre sa couronne ! Et les autres enfants qu’ils auront seront un jour comme des frères pour le roi de France. Puisque tout peut arriver dans le mal, par les agencements incroyables du sort, pourquoi tout ne pourrait-il pas arriver dans le bien ? 
  Voilà ce que Marie expliquera à Guccio, dans quelques jours, la semaine prochaine, lorsqu’il ramènera Jeannot ainsi qu’il en est convenu avec les frères. Alors le bonheur si longtemps différé pourra commencer ; et si toute chose heureuse sur la terre doit être payée d’un poids égal de souffrance, alors ils auront l’un et l’autre payé par avance toutes leurs joies futures ! 
  Guccio voudra-t-il s’installer à Cressay ? Certes pas. À Paris ? Le lieu serait trop dangereux pour le petit Jean, et il ne faudrait point tout de même aller braver de trop près le comte de Bouville ! Ils iront en Italie. Guccio emmènera Marie dans ce pays dont elle ne connaît que les belles étoffes et l’habile travail des orfèvres Comme elle l’aime, cette Italie, puisque c’est de là qu’est venu l’homme que Dieu lui destinait ! Marie est déjà en voyage aux côtés de son époux retrouvé. Dans une semaine ; elle a une semaine à attendre… Hélas ! En amour, il ne suffit pas d’avoir les mêmes désirs : faut-il encore les exprimer au même moment ! 

Demain "La louve de France" 3ème partie - "La reine du Temple" 

Radioscopie 4 - André Malraux

 Il n’y a rien à la télé ?
Ecoutez la radio.
Radioscopie
Jacques Chancel reçoit
André Malraux
1974 

samedi 25 mai 2019

Les rois maudits - La louve de France - 3ème partie - ch 2 - retour à Neauphle 1


II
RETOUR À NEAUPHLE - 1

  Était-elle donc si petite, la maison de banque de Neauphle, et si basse l’église de l’autre côté du minuscule champ de foire, et si étroit le chemin montant qui tournait pour aller vers Cressay, Thoiry, Septeuil ? Le souvenir et la nostalgie agrandissent étrangement la réalité des choses. Neuf années écoulées ! Cette façade, ces arbres, ce clocher, venaient de rajeunir Guccio de neuf années ! Ou plutôt non ; de le vieillir, au contraire, de tout ce temps écoulé. 
  Guccio avait retrouvé instinctivement son geste de jadis pour s’incliner en passant la porte basse qui séparait les deux pièces de négoce du comptoir, au rezde-chaussée. Sa main avait cherché d’elle-même la corde d’appui, le long du madrier de chêne qui servait d’axe à l’escalier tournant, pour monter à son ancienne chambre. Ainsi, c’était là qu’il avait tant aimé, comme jamais avant, comme jamais depuis ! La pièce exiguë, collée sous les solives du toit, sentait la campagne et le passé. Comment un logis si resserré avait-il pu contenir un aussi grand amour ? Par la fenêtre, à peine une fenêtre, une lucarne plutôt, il apercevait un paysage inchangé. Les arbres étaient fleuris en ce début de mai, comme au temps de son départ, neuf ans plus tôt. Pourquoi les arbres en fleurs dispensent-ils toujours une si forte émotion ? Entre les branches des pêchers, roses et arrondies comme des bras, apparaissait le toit de l’écurie, cette écurie dont Guccio s’était enfui devant l’arrivée des frères Cressay ! Ah ! La belle peur qu’il avait eue cette nuit-là ! Il se retourna vers le miroir d’étain, toujours à la même place sur le coffre de chêne. 
  Chaque homme, au souvenir de ses faiblesses, se rassure à se regarder, oubliant que les signes d’énergie qu’il lit sur son visage ne font impression qu’à lui-même, et que c’est devant les autres qu’il fut faible ! Le métal poli aux reflets de grisaille renvoyait à Guccio le portrait d’un garçon de trente ans, brun, avec une ride assez profondément creusée entre les sourcils, et deux yeux sombres dont il n’était pas mécontent, car ces yeux là avaient vu déjà bien des paysages, la neige des montagnes, les vagues de deux mers, et allumé le désir dans le cœur des femmes, et soutenu le regard des princes et des rois. 
  … Guccio Baglioni, mon ami, que n’as-tu continué une carrière si bellement commencée ! Tu étais allé de Sienne à Paris, de Paris à Londres, de Londres à Naples, à Lyon, à Avignon ; tu portais messages pour les reines, trésors pour les prélats. Pendant deux grandes années tu as circulé ainsi, parmi les plus grands seigneurs de la terre, chargé de leurs intérêts ou de leurs secrets. Et tu avais à peine vingt ans ! Tout te réussissait. Il n’est que de voir les attentions dont on t’entoure à présent, au retour de neuf années d’absence, pour juger des souvenirs que tu as laissés. Le Saint-Père lui-même te le prouve. Aussitôt qu’il te sait de retour en Avignon pour un banal recouvrement de créance, lui, le souverain pontife, du haut du trône de saint Pierre et submergé par tant de tâches, il demande à te voir, il s’intéresse à ton sort, à ta fortune, il a la mémoire de se rappeler que tu as eu un enfant jadis, il s’inquiète de te savoir privé de cet enfant, il consacre à te conseiller quelques-unes de ses précieuses minutes… « … Un fils doit être élevé par son père », te dit-il ; et il te fait délivrer sauf-conduit de messager papal, le meilleur qui soit. … Et Bouville ! Bouville que tu viens trouver, porteur de la bénédiction du pape Jean, et qui te traite ainsi qu’ami depuis longtemps attendu, et qui a de grosses larmes dans les yeux en te voyant, et qui te délègue un de ses propres sergents d’armes pour t’accompagner dans ta démarche, et te remet une lettre, cachetée de son sceau, adressée aux frères Cressay, afin qu’on te laisse voir ton enfant !
  … Ainsi, les plus hauts personnages s’occupaient de Guccio, sans aucun motif intéressé, pensait celui-ci, simplement pour l’amitié qu’inspirait sa personne, pour l’agilité de son esprit, et sans doute pour une certaine façon de se conduire avec les grands de ce monde qui lui était un don de nature. Ah ! Que n’avait-il persévéré ! Il aurait pu devenir l’un de ces grands Lombards, puissants dans les États à l’égal des princes, comme Macci dei Macci, gardien actuel du Trésor royal de France, ou bien comme Frescobaldi d’Angleterre qui entrait, sans se faire annoncer, chez le chancelier de l’Échiquier. Était-il trop tard, après tout ? Bien au fond de lui-même, Guccio se sentait supérieur à son oncle, et capable d’une plus éclatante réussite. Car le bon oncle Spinello, à froidement juger, faisait un négoce assez courant. Capitaine général des Lombards de Paris, il l’était devenu à l’ancienneté. Il possédait du bon sens, certes, et de l’habileté, mais point un exceptionnel talent. Guccio considérait tout cela de façon impartiale, à présent que, passé l’âge des illusions, il se sentait un homme de raisonnement pondéré. 
  Oui, il avait eu tort autrefois. Or sa malheureuse aventure avec Marie de Cressay, il ne pouvait se le cacher, était la cause de ses renoncements. Car pendant de longs mois, sa pensée n’avait été occupée que de ce déplorable événement, tous ses actes commandés par la volonté de dissimuler cet échec. Ressentiment, déception, abattement, honte de revoir ses amis et ses protecteurs après un dénouement peu glorieux, rêves de revanche… Son temps s’était usé à cela tandis qu’il s’installait dans une nouvelle vie, à Sienne, où l’on ne savait de ses amours de France que ce qu’il voulait bien en dire lui-même. Ah ! elle ignorait, cette ingrate Marie, la grande destinée dont elle avait brisé le cours en refusant autrefois de fuir avec lui ! Que de fois, en Italie, il y avait amèrement songé. Mais maintenant, il allait se venger… 
  Et si Marie, soudain, lui déclarait qu’elle l’aimait toujours, qu’elle l’avait attendu sans faiblesse et qu’un affreux malentendu avait été la seule cause de leur séparation ? Oui, si cela était ? Guccio savait qu’en ce cas il ne résisterait point, qu’il oublierait ses griefs aussitôt qu’exprimés, et qu’il emmènerait sans doute Marie de Cressay à Sienne, dans le palais familial, pour présenter sa belle épouse à ses concitoyens. Et pour montrer à Marie cette ville neuve, moins grande que Paris ou que Londres, certes, mais qui l’emportait en magnificence architecturale, avec son Municipio édifié depuis peu et dont Simone Martini terminait actuellement les fresques intérieures, avec sa cathédrale noire et blanche qui serait la plus belle de Toscane, une fois sa façade achevée. Ah ! le plaisir de partager ce que l’on aime avec une femme aimée ! Et que faisait-il à rêver devant un miroir d’étain, au lieu de courir à Cressay et de profiter de l’émotion de la surprise ?    
  Et puis il réfléchit. Les amertumes pendant neuf ans remâchées ne pouvaient pas s’oublier d’un coup, ni la peur non plus qui l’avait chassé, un matin, de ce jardin même. Les cris furieux des deux frères Cressay qui voulaient lui rompre l’échine… Sans un bon cheval, il était mort. Mieux valait envoyer le sergent d’armes, avec la lettre du comte de Bouville ; la démarche aurait plus de poids. Mais Marie, après neuf ans, était-elle toujours aussi belle ? Serait-il toujours aussi fier de se montrer à son bras ? Guccio pensait avoir atteint l’âge où l’on se conduit par la raison. Or, si une ride s’enfonçait entre les sourcils, il était toujours le même homme, le même mélange d’astuce et de naïveté, d’orgueil et de songes. Tant il est vrai que les années changent peu notre nature et qu’il n’est pas d’âge pour nous délivrer des erreurs. Les cheveux blanchissent plus vite que les faiblesses. On rêve d’un événement pendant neuf années ; on l’espère et on le redoute, on prie la Vierge chaque nuit qu’il s’accomplisse et l’on prie Dieu chaque jour de l’empêcher ; on s’est préparé, soir après soir, matin après matin, à ce que l’on dira s’il se produit ; on a murmuré toutes les réponses que l’on donnera à toutes les questions que l’on a imaginées ; on a prévu les cent, les mille façons dont cet événement pourrait survenir… il survient. On est désemparé. 
  Ainsi se trouve Marie de Cressay ce matin-là, parce que sa servante, qui fut autrefois confidente de son bonheur et de son drame, est venue tout à l’heure lui chuchoter à l’oreille que Guccio Baglioni était de retour. Qu’on l’a vu arriver au village de Neauphle. Qu’il semble avoir train de seigneur. Que des sergents du roi lui servent d’escorte. Qu’il doit être messager du pape… Les gamins sur la place ont regardé, bouche bée, le harnais de cuir jaune brodé des clés de saint Pierre. À cause de ce harnais, cadeau du pape au neveu de ses banquiers, toutes les cervelles du village se sont mises à travailler. Et la servante est là, essoufflée, les yeux brillants d’émoi au-dessus de ses joues rouges, et Marie de Cressay ne sait ce qu’elle doit ni va faire. Elle dit : 
  — Ma robe ! Cela lui est venu tout seul, sans y réfléchir, et la servante a aussitôt compris, parce que Marie a peu de robes, et qu’elle n’en peut demander d’autre que celle-là qui fut cousue naguère dans le beau tissu de soie donné par Guccio, celle qu’on sort du coffre chaque semaine, qu’on brosse avec soin, qu’on défroisse, qu’on aère, devant laquelle on pleure parfois, et qu’on ne revêt jamais. Guccio peut apparaître d’un moment à l’autre. 
  La servante l’a-t-elle aperçu ? Non. Elle ne rapporte que des nouvelles qui couraient de seuil en seuil… Peut-être est-il déjà en chemin ! Si seulement Marie avait une pleine journée pour se préparer à cette arrivée ! Elle a attendu neuf années, et cela revient à n’avoir qu’un seul instant ! Qu’importe que l’eau soit froide dont elle s’asperge la gorge, le ventre, les bras, devant la servante qui se détourne, surprise de l’impudeur subite de sa maîtresse, et puis coule un regard vers ce beau corps dont c’est pitié vraiment qu’il soit sans homme depuis si longtemps, et qu’elle se met à jalouser un peu en voyant comme il est demeuré plein, et ferme, et pareil à une belle plante sous le soleil. Pourtant les seins sont plus lourds qu’autrefois et s’affaissent légèrement sur la poitrine ; les cuisses ne sont plus aussi lisses, le ventre est marqué de quelques petites stries laissées parla maternité. Allons ! Le corps des filles nobles s’abîme aussi, moins que le corps des servantes, certes, mais il s’abîme quand même, et c’est justice de Dieu, qui fait toutes les créatures pareilles. 
  Marie a du mal à entrer dans la robe. L’étoffe a-t-elle rétréci d’être restée si longtemps sans usage, ou bien est-ce Marie qui a grossi ? On dirait plutôt que la forme de son corps s’est modifiée, comme si les contours, les rondeurs n’étaient plus à la même place. Elle a changé. Elle sait bien aussi que le duvet blond est plus fourni sur sa lèvre, que les taches de rousseur dues à l’air des champs se sont incrustées plus largement sur son visage. Ses cheveux, cette brassée de cheveux dorés dont il faut en hâte retisser les tresses, n’ont plus leur souplesse lumineuse d’antan. Et voici que Marie se retrouve dans sa robe de fête qui la gêne aux entournures ; et ses mains rougies par les travaux de la maison sortent des manches de soie verte. Qu’a-t-elle fait de toutes ces années qui maintenant ne semblent plus qu’un soupir du temps ? Elle a vécu de se souvenir. Elle s’est nourrie quotidiennement de ses quelques mois d’amour et de bonheur, comme d’une provision trop rapidement engrangée. Elle a écrasé chaque instant de ce passé au moulin de la mémoire. Elle a revu mille fois le jeune Lombard arrivant pour réclamer sa créance et chassant le méchant prévôt. Mille fois elle a reçu son premier regard, refait leur première promenade. Elle a mille fois répété son vœu dans le silence et l’ombre nocturne de la chapelle, devant le moine inconnu. Mille fois elle a découvert sa grossesse. Mille fois elle a été arrachée par violence au couvent des filles du faubourg Saint-Marcel et conduite en litière fermée, tenant son nourrisson serré contre sa poitrine, à Vincennes, au château des rois. Mille fois on a devant elle revêtu son enfant des langes royaux, et on le lui a ramené mort, et elle en a encore le cœur poignardé. Et elle hait toujours la feue comtesse de Bouville, et elle l’espère en proie aux tourments infernaux. Mille fois, elle a juré sur les Évangiles de garder le petit roi de France, et de ne rien révéler des atroces secrets de la cour, même en confession, et de ne jamais revoir Guccio ; et mille fois elle s’est demandé : « Pourquoi est-ce à moi que cela est arrivé ? » 
  Elle l’a demandé au grand ciel bleu des jours d’août, aux nuits d’hiver passées à grelotter seule, entre des draps raides, aux aurores sans espérance. Pourquoi ? Elle l’a demandé aussi au linge compté pour la buanderie, aux sauces remuées sur le feu de la cuisine, aux viandes mises en saloir, au ruisseau qui court au pied du manoir et au bord duquel on cueille les joncs et les iris, les matins de procession. Elle a, par instants, haï Guccio, furieusement, pour le seul fait d’exister et d’avoir traversé sa vie comme le vent d’orage traverse une maison aux portes ouvertes ; et puis aussitôt elle s’est reproché cette pensée comme un blasphème. Elle s’est prise tour à tour pour une très grande pécheresse à laquelle le Tout-puissant a imposé cette perpétuelle expiation, pour une martyre, pour une sorte de sainte tout exprès désignée par les volontés divines à dessein de sauver la couronne de France, la descendance de Saint Louis, tout le royaume, en la personne de ce petit enfant à elle confié… 
  C’est de cette façon qu’on peut devenir folle, lentement, sans que les autres autour de vous s’en aperçoivent. Des nouvelles du seul homme qu’elle ait aimé, des nouvelles de son époux auquel personne ne reconnaît ce titre, elle n’en a eu que de loin en loin, par quelques paroles du commis de la banque à la servante. Guccio était vivant. C’était tout ce qu’elle savait. Comme elle a souffert de l’imaginer, d’être impuissante à l’imaginer plutôt, en un pays lointain, une ville étrangère, parmi des parents, d’elle inconnus, auprès d’autres femmes sûrement, d’une autre épouse peut-être… 
  Et voilà que Guccio est à un quart de lieue ! Mais est-ce vraiment pour elle qu’il est revenu ? Ou simplement pour régler quelque affaire du comptoir ? Ne serait-ce pas le plus affreux qu’il fût si proche et que ce ne fût pas pour elle ? Et pourrait-elle lui en faire reproche, puisqu’elle a refusé de le voir, voici neuf ans, elle-même lui a si durement signifié de ne plus jamais l’approcher, et sans pouvoir lui révéler la raison de cette cruauté ! Et soudain elle s’écrie : 
  — L’enfant ! Car Guccio va vouloir connaître ce petit garçon qu’il croit le sien ! Ne serait-ce pas pour cela qu’il a reparu ? Jeannot est là, dans le pré qu’on aperçoit par la fenêtre, le long de la Mauldre, ce ruisseau bordé d’iris jaunes et trop peu profond pour qu’on s’y noie, jouant avec le dernier fils du palefrenier, les deux garçons du charron et la fille du meunier ronde comme une boule. Il a de la boue sur les genoux, sur le visage et jusque dans l’épi de cheveux blonds qui se tord sur son front. Il crie fort. Il a des mollets fermes et roses, celui qu’on croit un petit bâtard, un enfant du péché, et qu’on traite comme tel ! Mais comment ne s’aperçoivent-ils pas tous, les frères de Marie, les paysans du domaine, les gens de Neauphle, que Jeannot n’a rien de la blondeur dorée, presque rousse, de sa mère, et moins encore de la noirceur profonde, du teint couleur d’épices, de Guccio ? Comment ne voit-on pas qu’il est un vrai petit capétien, qu’il en a le visage large, les yeux bleu pâle, un peu trop écartés, le menton qui deviendra fort, la blondeur de paille ? Le roi Philippe le Bel était son grand-père. C’est miracle que les gens aient le regard si peu ouvert et ne reconnaissent dans les choses et les êtres que l’idée qu’ils s’en font ! 
  Quand Marie a demandé à ses frères d’envoyer Jeannot chez les moines Augustins d’un couvent voisin afin qu’il y apprenne à lire et écrire, ils ont haussé les épaules. 
  — Nous savons lire un peu et cela ne nous sert guère ; nous ne savons pas écrire, et cela ne nous servirait de rien, a répondu Jean de Cressay. Pourquoi veux-tu que Jeannot ait besoin d’en apprendre plus long que nous ? C’est bon pour les clercs d’étudier, et tu ne peux même point le faire clerc puisqu’il est bâtard ! 
  Dans le pré aux iris, l’enfant suit en rechignant la servante qui est venue le chercher. Il jouait au chevalier, la gaule en main, et était au moment d’enfoncer les défenses de l’appentis où des méchants retenaient prisonnière la fille du meunier. Mais voici justement que les frères de Marie rentrent d’inspecter leurs champs. Ils sont poudreux, sentent la sueur de cheval et ont les ongles noirs. Jean, l’aîné, est déjà pareil à ce que fut leur père ; il a l’estomac lourd par-dessus la ceinture, la barbe broussailleuse, et les deux crocs lui manquent parmi ses dents gâtées. Il attend une guerre pour se révéler ; et chaque fois que devant lui on parle de l’Angleterre, il crie que le roi n’a qu’à lever l’ost et que la chevalerie saura bien montrer ce dont elle est capable. Il n’est point chevalier, du reste ; mais il pourrait le devenir à la faveur d’une campagne. Il n’a connu des armées que l’ost boueux de Louis Hutin, et l’on n’a pas fait appel à lui pour l’expédition d’Aquitaine. Il a nourri un moment d’espoir lors des intentions de croisade de Monseigneur Charles de Valois ; et puis Monseigneur Charles est mort. Ah ! que ce baron-là eût fait un bon roi ! 
  Pierre de Cressay, le cadet, est resté plus mince et plus pâle, mais ne soigne guère davantage sa mise. Sa vie est un mélange d’indifférence et de routine. Ni Jean ni Pierre ne s’est marié. Leur sœur veille au ménage, depuis la mort de leur mère, dame Eliabel ; ils ont ainsi quelqu’un pour assurer leur cuisine, réparer leur gros linge ; et contre Marie ils peuvent s’emporter à l’occasion, plus aisément qu’ils n’oseraient le faire envers une épouse. Si leurs chausses sont déchirées, il leur est toujours loisible de tenir Marie pour responsable de ce qu’ils n’ont pas trouvé femme à leur convenance, à cause du déshonneur par elle jeté sur la famille. À cela près, ils vivent dans une aisance limitée grâce à la pension que le comte de Bouville fait régulièrement servir à la jeune femme sous le prétexte qu’elle fut nourrice royale, et grâce aussi aux cadeaux en nature que le banquier Tolomei continue d’envoyer à celui qu’il croit son petit-neveu. Le péché de Marie a donc pour les deux frères été de quelque avantage. 
  Pierre connaît à Montfort-l’Amaury une bourgeoise veuve qu’il va visiter de temps à autre, et ces jours-là, il fait toilette avec un air coupable. Jean préfère ne chasser qu’en ses labours, et se sent seigneur à peu de frais parce que quelques gamins, dans les hameaux voisins, ont déjà sa tournure. Mais ce qui est honneur pour un garçon de noblesse est déshonneur pour une fille noble ; cela se sait, il n’y a pas à y revenir. Les voilà tous deux bien surpris, Jean et Pierre, de voir leur sœur atournée de sa robe de soie, et Jeannot trépignant, parce qu’on le débarbouille. Est-ce donc jour de fête, dont la mémoire leur a manqué ? 
  — Guccio est à Neauphle, dit Marie. Et elle recule, parce que Jean serait bien capable de lui envoyer un soufflet. 
  Mais non, Jean se tait ; il regarde Marie. Et Pierre de même, les bras ballants. Ils n’ont pas la cervelle modelée pour l’imprévu. Guccio est revenu. La nouvelle est de taille et il leur faut quelques minutes pour s’en pénétrer. Quels problèmes cela va-t-il leur poser ?… Ils aimaient bien Guccio, ils sont forcés d’en convenir, lorsqu’il était compagnon de leurs chasses, qu’il leur apportait des faucons de Milan ; ils ne voyaient pas que le gaillard faisait l’amour à leur sœur, presque sous leur nez. Puis ils ont voulu le tuer quand dame Eliabel a découvert le péché au ventre de sa fille. Puis ils ont regretté leur violence après qu’ils eurent visité le banquier Tolomei en son hôtel de Paris, et compris, mais trop tard, qu’ils eussent mieux préservé leur honneur à laisser leur sœur s’éloigner mariée à un Lombard qu’à la garder mère d’un enfant sans père. Ils n’ont guère longtemps à s’interroger car le sergent d’armes à la livrée du comte de Bouville, trottant un grand cheval bai et portant cotte de drap bleu dentelée autour des fesses, entre dans la cour du manoir qui se peuple aussitôt de visages ébaubis. Les paysans mettent le bonnet à la main ; des têtes d’enfants surgissent des portes entrebâillées ; les femmes s’essuient les mains à leur tablier. 
  Le sergent vient délivrer deux messages au sire Jean, l’un de Guccio, l’autre du comte de Bouville lui-même. Jean de Cressay a pris la mine importante et hautaine de l’homme qui reçoit une lettre ; il a froncé le sourcil, avancé les lèvres en lippe à travers sa barbe et ordonné d’une voix forte qu’on fasse boire et manger le messager, comme si celui-ci venait de fournir quinze lieues. Puis il se retire auprès de son frère, pour lire. Ils ne sont pas trop de deux ; il leur faut même appeler Marie qui sait mieux déchiffrer les signes d’écriture. Et Marie se met à trembler, trembler, trembler.

 Demain "La louve de France" 3ème partie ch. 2 "Retour à Neauphle" 2