vendredi 5 avril 2019

Mes 100 films (201-300) 248 - Les ailes du désir

Les ailes du désir (1987) Wim Wenders
B. Ganz, P. Falk, S. Dommartin

Des anges s'intéressent au monde des mortels, ils entendent tout et voient tout, même les secrets les plus intimes. Chose inouïe, l'un d'entre eux tombe amoureux. Aussitôt, il devient mortel. Un film sur le désir et sur Berlin.

Wenders au sommet de son art, un enchantement lyrique porté par des acteurs somptueux. L'alchimie qui opère au cours du film navigue entre introspection et poésie édifiante. L’errance de ces individus en quête d’identité va bien au delà de la réconciliation allemande. Le film dans sa paradoxale torpeur, déploit ses ailes à mesure qu'apparait la couleur, au fil de la quête de Bruno Gantz : le bonheur minimaliste, l'aspiration première et ultime de l'homme moderne. Peter Falk et Nick Cave viennent en ajouter à notre surprenant émerveillement.


Jean Racine - Phèdre acte 4





 

ACTE IV
Scène 1
THÉSÉE, ŒNONE
THÉSÉE
Ah ! qu’est-ce que j’entends ? Un traître, un téméraire Préparait cet outrage à l’honneur de son père ?
Avec quelle rigueur, Destin, tu me poursuis !
Je ne sais où je vais, je ne sais où je suis.
O tendresse ! ô bonté trop mal récompensée !
Projet audacieux ! détestable pensée !
Pour parvenir au but de ses noires amours,
L’insolent de la force empruntait le secours.
J’ai reconnu le fer, instrument de sa rage,
Ce fer dont je l’armai pour un plus noble usage.
Tous les liens du sang n’ont pu le retenir !
Et Phèdre différait à le faire punir !
Le silence de Phèdre épargnait le coupable !
ŒNONE
Phèdre épargnait plutôt un père déplorable.
Honteuse du dessein d’un amant furieux
Et du feu criminel qu’il a pris dans ses yeux,
Phèdre mourait, seigneur, et sa main meurtrière
Eteignit de ses yeux l’innocente lumière.
J’ai vu lever le bras, j’ai couru la sauver,
Moi seule à votre amour j’ai su la conserver :
Et, plaignant à la fois son trouble et vos alarmes.
J’ai servi, malgré moi, d’interprète à ses larmes.
THÉSÉE
Le perfide ! il n’a pu s’empêcher de pâlir.
De crainte, en m’abordant, je l’ai vu tressaillir.
Je me suis étonné de son peu d’allégresse ;
Ses froids embrassements ont glacé ma tendresse.
Mais ce coupable amour dont il est dévoré
Dans Athènes déjà s’était-il déclaré ?
ŒNONE
Seigneur, souvenez-vous des plaintes de la reine :
Un amour criminel causa toute sa haine.
THÉSÉE
Et ce feu dans Trézène a donc recommencé ?
ŒNONE
Je vous ai dit, seigneur, tout ce qui s’est passé.
C’est trop laisser la reine à sa douleur mortelle ; Souffrez que je vous quitte et me range auprès d’elle. Scène 2
THÉSÉE, HIPPOLYTE
THÉSÉE
Ah ! le voici. Grands dieux ! à ce noble maintien
Quel oeil ne serait pas trompé comme le mien ?
Faut-il que sur le front d’un profane adultère
Brille de la vertu le sacré caractère ?
Et ne devrait-on pas à des signes certains
Reconnaître le cœur des perfides humains ?
HIPPOLYTE
Puis-je vous demander quel funeste nuage,
Seigneur, a pu troubler votre auguste visage ?
N’osez-vous confier ce secret à ma foi ?
THÉSÉE
Perfide, oses-tu bien te montrer devant moi ?
Monstre, qu’a trop longtemps épargné le tonnerre,
Reste impur des brigands dont j’ai purgé la terre.
Après que le transport d’un amour plein d’horreur Jusqu’au lit de ton père a porté ta fureur,
Tu m’oses présenter une tête ennemie,
Tu parais dans des lieux pleins de ton infamie,
Et ne vas pas chercher, sous un ciel inconnu,
Des pays où mon nom ne soit point parvenu.
Fuis, traître. Ne viens point braver ici ma haine,
Et tenter un courroux que je retiens à peine.
C’est bien assez pour moi de l’opprobre éternel
D’avoir pu mettre au jour un fils si criminel,
Sans que ta mort encor, honteuse à ma mémoire,
De mes nobles travaux vienne souiller la gloire.
Fuis ; et, si tu ne veux qu’un châtiment soudain
T’ajoute aux scélérats qu’a punis cette main,
Prends garde que jamais l’astre qui nous éclaire
Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire.
Fuis, dis-je ; et sans retour précipitant tes pas,
De ton horrible aspect purge tous mes Etats.
Et toi, Neptune, et toi, si jadis mon courage
D’infâmes assassins nettoya ton rivage
Souviens-toi que, pour prix de mes efforts heureux,
Tu promis d’exaucer le premier de mes vœux.
Dans les longues rigueurs d’une prison cruelle
Je n’ai point imploré ta puissance immortelle ;
Avare du secours que j’attends de tes soins,
Mes vœux t’ont réservé pour de plus grands besoins :
Je t’implore aujourd’hui. Venge un malheureux père ; J’abandonne ce traître à toute ta colère ;
Etouffe dans son sang ses désirs effrontés :
Thésée à tes fureurs connaîtra tes bontés.
HIPPOLYTE
D’un amour criminel Phèdre accuse Hippolyte !
Un tel excès d’horreur rend mon âme interdite ;
Tant de coups imprévus m’accablent à la fois
Qu’ils m’ôtent la parole et m’étouffent la voix.
THÉSÉE
Traître, tu prétendais qu’en un lâche silence
Phèdre ensevelirait ta brutale insolence :
Il fallait, en fuyant, ne pas abandonner
Le fer qui dans ses mains aide à te condamner ;
Ou plutôt il fallait, comblant ta perfidie,
Lui ravir tout d’un coup la parole et la vie.
HIPPOLYTE
D’un mensonge si noir justement irrité,
Je devrais faire ici parler la vérité,
Seigneur ; mais je supprime un secret qui vous touche. Approuvez le respect qui me ferme la bouche,
Et, sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis, Examinez ma vie, et songez qui je suis.
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes ; Quiconque a pu franchir les bornes légitimes
Peut violer enfin les droits les plus sacrés :
Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés ;
Et jamais on n’a vu la timide innocence
Passer subitement à l’extrême licence.
Un jour seul ne fait point d’un mortel vertueux
Un perfide assassin, un lâche incestueux.
Elevé dans le sein d’une chaste héroïne
Je n’ai point de son sang démenti l’origine.
Pitthée, estimé sage entre tous les humains,
Daigna m’instruire encore au sortir de ses mains.
Je ne veux point me peindre avec trop d’avantage ;
Mais si quelque vertu m’est tombée en partage,
Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater
La haine des forfaits qu’on ose m’imputer.
C’est par là qu’Hippolyte est connu dans la Grèce.
J’ai poussé la vertu jusques à la rudesse :
On sait de mes chagrins l’inflexible rigueur.
Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur. Et l’on veut qu’Hippolyte épris d’un feu profane...
THÉSÉE
Oui, c’est ce même orgueil, lâche, qui te condamne.
Je vois de tes froideurs le principe odieux :
Phèdre seule charmait tes impudiques yeux ;
Et pour tout autre objet ton âme indifférente
Dédaignait de brûler d’une flamme innocente. HIPPOLYTE
Non, mon père, ce cœur, c’est trop vous le celer,
N’a point d’un chaste amour dédaigné de brûler.
Je confesse à vos pieds ma véritable offense :
J’aime, j’aime, il est vrai, malgré votre défense.
Aricie à ses lois tient mes vœux asservis ;
La fille de Pallante a vaincu votre fils :
Je l’adore ; et mon âme, à vos ordres rebelle,
Ne peut ni soupirer, ni brûler que pour elle.
THÉSÉE
Tu l’aimes ? ciel ! Mais non, l’artifice est grossier :
Tu te feins criminel pour te justifier.
HIPPOLYTE
Seigneur, depuis six mois je l’évite et je l’aime ;
Je venais, en tremblant, vous le dire à vous-même.
Eh quoi ! de votre erreur rien ne vous peut tirer !
Par quel affreux serment faut-il vous rassurer ?
Que la terre, le ciel, que toute la nature...
THÉSÉE
Toujours les scélérats ont recours au parjure.
Cesse, cesse, et m’épargne un importun discours,
Si ta fausse vertu n’a point d’autre secours.
HIPPOLYTE
Elle vous paraît fausse et pleine d’artifice :
Phèdre au fond de son cœur me rend plus de justice.
THÉSÉE
Ah ! que ton impudence excite mon courroux !
HIPPOLYTE
Quel temps à mon exil, quel lieu prescrivez-vous ?
THÉSÉE
Fusses-tu par delà les colonnes d’Alcide,
Je me croirais encor trop voisin d’un perfide.
HIPPOLYTE :
Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez
Quels amis me plaindront, quand vous m’abandonnez ?
THÉSÉE
Va chercher des amis dont l’estime funeste
Honore l’adultère, applaudisse à l’inceste,
Des traîtres, des ingrats sans honneur et sans loi,
Dignes de protéger un méchant tel que toi.
HIPPOLYTE
Vous me parlez toujours d’inceste et d’adultère :
Je me tais. Cependant Phèdre sort d’une mère,
Phèdre est d’un sang, seigneur, vous le savez trop bien, De toutes ces horreurs plus rempli que le mien.
THÉSÉE
Quoi ! ta rage à mes yeux perd toute retenue ?
Pour la dernière fois, ôte-toi de ma vue :
Sors, traître : n’attends pas qu’un père furieux
Te fasse avec opprobre arracher de ces lieux.
Scène 3
THÉSÉE
Misérable, tu cours à ta perte infaillible !
Neptune, par le fleuve aux dieux mêmes terrible
M’a donné sa parole, et va l’exécuter.
Un dieu vengeur te suit, tu ne peux l’éviter.
Je t’aimais ; et je sens que, malgré ton offense,
Mes entrailles pour toi se troublent par avance.
Mais à te condamner tu m’as trop engagé :
Jamais père, en effet, fut-il plus outragé !
Justes dieux, qui voyez la douleur qui m’accable,
Ai-je pu mettre au jour un enfant si coupable !
Scène 4
PHÈDRE, THÉSÉE
PHÈDRE
Seigneur, je viens à vous, pleine d’un juste effroi ;
Votre voix redoutable a passé jusqu’à moi :
Je crains qu’un prompt effet n’ait suivi la menace.
S’il en est temps encore, épargnez votre race,
Respectez votre sang ; j’ose vous en prier :
Sauvez-moi de l’horreur de l’entendre crier ;
Ne me préparez point la douleur éternelle
De l’avoir fait répandre à la main paternelle.


THÉSÉE
Non, madame, en mon sang ma main n’a point trempé ; Mais l’ingrat toutefois ne m’est point échappé :
Une immortelle main de sa perte est chargée,
Neptune me la doit ; et vous serez vengée.
PHÈDRE
Neptune vous la doit ! Quoi ! vos vœux irrités...
THÉSÉE
Quoi ! craignez-vous déjà qu’ils ne soient écoutés ! Joignez-vous bien plutôt à mes vœux légitimes :
Dans toute leur noirceur retracez-moi ses crimes ; Échauffez mes transports trop lents, trop retenus.
Tous ses crimes encor ne vous sont point connus :
Sa fureur contre vous se répand en injures ;
Votre bouche, dit-il, est pleine d’impostures ;
Il soutient qu’Aricie a son cœur, a sa foi,
Qu’il l’aime.
PHÈDRE
Quoi, seigneur !
THÉSÉE
Il l’a dit devant moi :
Mais je sais rejeter un frivole artifice.
Espérons de Neptune une prompte justice :
Je vais moi-même encore au pied de ses autels
Le presser d’accomplir ses serments immortels.
Scène 5
PHÈDRE , seule
Il sort. Quelle nouvelle a frappé mon oreille !
Quel feu mal étouffé dans mon cœur se réveille !
Quel coup de foudre, ô ciel ! et quel funeste avis ! Je volais tout entière au secours de son fils ;
Et, m’arrachant des bras d’Œnone épouvantée,
Je cédais au remords dont j’étais tourmentée.
Qui sait même où m’allait porter ce repentir ?
Peut-être à m’accuser j’aurais pu consentir ;
Peut-être, si la voix ne m’eût été coupée,
L’affreuse vérité me serait échappée.
Hippolyte est sensible, et ne sent rien pour moi !
Aricie a son cœur ! Aricie a sa foi !
Ah ! dieux ! Lorsqu’à mes vœux l’ingrat inexorable S’armait d’un oeil si fier, d’un front si redoutable,
Je pensais qu’à l’amour son cœur toujours fermé
Fût contre tout mon sexe également armé :
Une autre cependant a fléchi son audace ;
Devant ses yeux cruels une autre a trouvé grâce.
Peut-être a-t-il un cœur facile à s’attendrir :
Je suis le seul objet qu’il ne saurait souffrir.
Et je me chargerais du soin de le défendre !
Scène 6
PHÈDRE, ŒNONE
PHÈDRE
Chère Œnone, sais-tu ce que je viens d’apprendre ?
ŒNONE
Non ; mais je viens tremblante, à ne vous point mentir. J’ai pâli du dessein qui vous a fait sortir ;
J’ai craint une fureur a vous-même fatale.
PHÈDRE
Œnone, qui l’eût cru ? j’avais une rivale !
ŒNONE
Comment !
PHÈDRE
Hippolyte aime ; et je n’en puis douter.
Ce farouche ennemi qu’on ne pouvait dompter, Qu’offensait le respect, qu’importunait la plainte,
Ce tigre, que jamais je n’abordai sans crainte,
Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur :
Aricie a trouvé le chemin de son cœur.
ŒNONE
Aricie !
PHÈDRE
Ah ! douleur non encore éprouvée !
A quel nouveau tourment je me suis réservée !
Tout ce que j’ai souffert, mes craintes, mes transports, La fureur de mes feux, l’horreur de mes remords,
Et d’un cruel refus l’insupportable injure,
N’était qu’un faible essai du tourment que j’endure.
Ils s’aiment ! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux ? Comment se sont-ils vus ? depuis quand? dans quels lieux? Tu le savais : pourquoi me laissais-tu séduire ?
De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m’instruire ?
Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher ?
Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ?
Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence :
Le ciel de leurs soupirs approuvait l’innocence ;
Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux ;
Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux !
Et moi, triste rebut de la nature entière,
Je me cachais au jour, je fuyais la lumière ;
La mort est le seul dieu que j’osais implorer.
J’attendais le moment où j’allais expirer ;
Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée,
Encor, dans mon malheur de trop près observée,
Je n’osais dans mes pleurs me noyer à loisir.
Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir ;
Et sous un front serein déguisant mes alarmes,
Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.
ŒNONE
Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours ?
Ils ne se verront plus.
PHÈDRE
Ils s’aimeront toujours !
Au moment que je parle, ah ! mortelle pensée !
lls bravent la fureur d’une amante insensée !
Malgré ce même exil qui va les écarter,
Ils font mille serments de ne se point quitter
Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m’outrage, Œnone, prends pitié de ma jalouse rage.
Il faut perdre Aricie ; il faut de mon époux
Contre un sang odieux réveiller le courroux :
Qu’il ne se borne pas à des peines légères !
Le crime de la sœur passe celui des frères.
Dans mes jaloux transports je le veux implorer.
Que fais-je ? Où ma raison se va-t-elle égarer ?
Moi jalouse ! Et Thésée est celui que j’implore !
Mon époux est vivant, et moi je brûle encore !
Pour qui ? Quel est le cœur où prétendent mes vœux ? Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.
Mes crimes désormais ont comblé la mesure :
Je respire à la fois l’inceste et l’imposture
Mes homicides mains, promptes à me venger
Dans le sang innocent brûlent de se plonger.
Misérable ! et je vis ! et je soutiens la vue
De ce sacré soleil dont je suis descendue !
J’ai pour aïeul le père et le maître des dieux ;
Le ciel, tout l’univers est plein de mes aieux
Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale.
Mais que dis-je ? Mon père y tient l’urne fatale ;
Le sort, dit-on, l’a mise en ses sévères mains :
Minos juge aux enfers tous les pâles humains.
Ah ! combien frémira son ombre épouvantée,
Lorsqu’il verra sa fille à ses yeux présentée,
Contrainte d’avouer tant de forfaits divers,
Et des crimes peut-être inconnus aux enfers !
Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible ?
Je crois voir de ta main tomber l’urne terrible,
Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau,
Toi-même de ton sang devenir le bourreau.
Pardonne : un dieu cruel a perdu ta famille ;
Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille.
Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit,
Jamais mon triste cœur n’a recueilli le fruit :
Jusqu’au dernier soupir de malheurs poursuivie
Je rends dans les tourments une pénible vie.
ŒNONE
Eh ! repoussez, madame, une injuste terreur !
Regardez d’un autre oeil une excusable erreur.
Vous aimez. On ne peut vaincre sa destinée :
Par un charme fatal vous fûtes entraînée.
Est-ce donc un prodige inouï parmi nous ?
L’amour n’a-t-il encor triomphé que de vous ?
La faiblesse aux humains n’est que trop naturelle : Mortelle, subissez le sort d’une mortelle.
Vous vous plaignez d’un joug imposé dès longtemps :
Les dieux mêmes les dieux de l’Olympe habitants,
Qui d’un bruit si terrible épouvantent les crimes,
Ont brûlé quelquefois de feux illégitimes.
PHÈDRE
Qu’entends-je ! Quels conseils ose-t-on me donner ? Ainsi donc jusqu’au bout tu veux m’empoisonner, Malheureuse ! voilà comme tu m’as perdue ;
Au jour que je fuyais c’est toi qui m’as rendue.
Tes prières m’ont fait oublier mon devoir ;
J’évitais Hippolyte ; et tu me l’as fait voir.
De quoi te chargeais-tu ? Pourquoi ta bouche impie
A-t-elle, en l’accusant, osé noircir sa vie ?
Il en mourra peut-être, et d’un père insensé
Le sacrilège vœu peut-être est exaucé.
Je ne t’écoute plus. Va-t’en, monstre exécrable !
Va, laisse-moi le soin de mon sort déplorable.
Puisse le juste ciel dignement te payer !
Et puisse ton supplice à jamais effrayer
Tous ceux qui, comme toi, par de lâches adresses,
Des princes malheureux nourrissent les faiblesses,
Les poussent au penchant où leur cœur est enclin,
Et leur osent du crime aplanir le chemin ! Détestables flatteurs, présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste !
ŒNONE, seule
Ah ! dieux ! pour la servir j’ai tout fait, tout quitté,
Et j’en reçois ce prix ! Je l’ai bien mérité.




Petites et grandes histoires des chansons - 95 - Déshabillez moi

Il n’y a rien à la télé, écoutez la radio

Petite histoire, petits secrets de chansons qui ont

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Chroniques de Bertrand Dicale sur France info.

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jeudi 4 avril 2019

Jean Racine - Phèdre acte 3




ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE.
Phèdre, Oenone.
PHÈDRE.
Ah ! que l'on porte ailleurs les honneurs qu'on m'envoie.
Importune, peux-tu souhaiter qu'on me voie ?
De quoi viens-tu flatter mon esprit désolé ?
Cache-moi bien plutôt, je n'ai que trop parlé.
Mes fureurs au dehors ont osé se répandre.
J'ai dit ce que jamais on ne devait entendre.
Ciel ! comme il m'écoutait ! Par combien de détours L'insensible a longtemps éludé mes discours !
Comme il ne respirait qu'une retraite prompte !
Et combien sa rougeur a redoublé ma honte !
Pourquoi détournais-tu mon funeste dessein ?
Hélas ! quand son épée allait chercher mon sein,
A-t-il pâli pour moi ? Me l'a-t-il arrachée ?
Il suffit que ma main l'ait une fois touchée,
Je l'ai rendue horrible à ses yeux inhumains,
Et ce fer malheureux profanerait ses mains.
OENONE.
Ainsi dans vos malheurs ne songeant qu'à vous plaindre, Vous nourrissez un feu, qu'il vous faudrait éteindre.
Ne vaudrait-il pas mieux, digne sang de Minos,
Dans de plus nobles soins chercher votre repos,
Contre un ingrat qui plaît recourir à la fuite,
Régner, et de l'État embrasser la conduite ?
PHÈDRE.
Moi régner ! Moi ranger un État sous ma loi !
Quand ma faible raison ne règne plus sur moi,
Lorsque j'ai de mes sens abandonné l'empire,
Quand sous un joug honteux à peine je respire,
Quand je me meurs.
OENONE.
                                                    Fuyez.
PHÈDRE.
                                                                      Je ne le puis quitter.
OENONE.
Vous l'osâtes bannir, vous n'osez l'éviter.
PHÈDRE.
Il n'est plus temps. Il sait mes ardeurs insensées.
De l'austère pudeur les bornes sont passées.
J'ai déclaré ma honte aux yeux de mon vainqueur,
Et l'espoir malgré moi s'est glissé dans mon coeur.
Toi-même rappelant ma force défaillante,
Et mon âme déjà sur mes lèvres errante,
Par tes conseils flatteurs tu m'as su ranimer.
Tu m'as fait entrevoir que je pouvais l'aimer.
OENONE.
Hélas ! de vos malheurs innocente ou coupable,
De quoi pour vous sauver n'étais-je point capable ?
Mais si jamais l'offense irrita vos esprits,
Pouvez-vous d'un superbe oublier les mépris ?
Avec quels yeux cruels sa rigueur obstinée
Vous laissait à ses pieds peu s'en faut prosternée !
Que son farouche orgueil le rendait odieux !
Que Phèdre en ce moment n'avait-elle mes yeux !
PHÈDRE.
Oenone, il peut quitter cet orgueil qui te blesse.
Nourri dans les forêts, il en a la rudesse.
Hippolyte endurci par de sauvages lois
Entend parler d'amour pour la première fois.
Peut-être sa surprise a causé son silence,
Et nos plaintes peut-être ont trop de violence.
OENONE.
Songez qu'une barbare en son sein l'a formé.
PHÈDRE.
Quoique Scythe et barbare, elle a pourtant aimé.
OENONE.
Il a pour tout le sexe une haine fatale.
PHÈDRE.
Je ne me verrai point préférer de rivale.
Enfin, tous tes conseils ne sont plus de saison.
Sers ma fureur, Oenone, et non point ma raison.
Il oppose à l'amour un coeur inaccessible.
Cherchons pour l'attaquer quelque endroit plus sensible. Les charmes d'un empire ont paru le toucher.
Athènes l'attirait, il n'a pu s'en cacher.
Déjà de ses vaisseaux la pointe était tournée,
Et la voile flottait aux vents abandonnée.
Va trouver de ma part ce jeune ambitieux,
Oenone. Fais briller la couronne à ses yeux.
Qu'il mette sur son front le sacré diadème.
Je ne veux que l'honneur de l'attacher moi-même. Cédons-lui ce pouvoir que je ne puis garder.
Il instruira mon fils dans l'art de commander.
Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père.
Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère.
Pour le fléchir enfin tente tous les moyens.
Tes discours trouveront plus d'accès que les miens. Presse, pleure, gémis, plains-lui Phèdre mourante.
Ne rougis point de prendre une voix suppliante.
Je t'avouerai de tout, je n'espère qu'en toi.
Va, j'attends ton retour pour disposer de moi.
SCÈNE II.
PHÈDRE, seule.
Ô toi ! qui vois la honte où je suis descendue,
Implacable Vénus, suis-je assez confondue ?
Tu ne saurais plus loin pousser ta cruauté.
Ton triomphe est parfait, tous tes traits ont porté. Cruelle, si tu veux une gloire nouvelle,
Attaque un ennemi qui te soit plus rebelle.
Hippolyte te fuit, et bravant ton courroux,
Jamais à tes autels n'a fléchi les genoux.
Ton nom semble offenser ses superbes oreilles.
Déesse, venge-toi, nos causes sont pareilles.
Qu'il aime ! Mais déjà tu reviens sur tes pas,
Oenone ? On me déteste, on ne t'écoute pas.
SCÈNE III.
Phèdre, Oenone.
OENONE.
Il faut d'un vain amour étouffer la pensée,
Madame. Rappelez votre vertu passée.
Le roi, qu'on a cru mort, va paraître à vos yeux,
Thésée est arrivé. Thésée est en ces lieux.
Le peuple, pour le voir, court et se précipite.
Je sortais par votre ordre, et cherchais Hippolyte, Lorsque jusques au ciel mille cris élancés...
PHÈDRE.
Mon époux est vivant, Oenone, c'est assez.
J'ai fait l'indigne aveu d'un amour qui l'outrage.
Il vit. Je ne veux pas en savoir davantage.
OENONE.
Quoi ?
PHÈDRE.
                Je te l'ai prédit, mais tu n'as pas voulu.
Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu.
Je mourais ce matin digne d'être pleurée.
J'ai suivi tes conseils, je meurs déshonorée.
OENONE.
Vous mourez ?
PHÈDRE.
                             Juste ciel ! Qu'ai-je fait aujourd'hui ?
Mon époux va paraître, et son fils avec lui.
Je verrai le témoin de ma flamme adultère
Observer de quel front j'ose aborder son père,
Le coeur gros de soupirs, qu'il n'a point écoutés,
L'oeil humide de pleurs, par l'ingrat rebutés.
Penses-tu que sensible à l'honneur de Thésée,
Il lui cache l'ardeur dont je suis embrasée ?
Laissera-t-il trahir et son père et son roi ?
Pourra-t-il contenir l'horreur qu'il a pour moi ?
Il se tairait en vain. Je sais mes perfidies,
Oenone, et ne suis point de ces femmes hardies,
Qui goûtant dans le crime une tranquille paix
Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
Je connais mes fureurs, je les rappelle toutes.
Il me semble déjà que ces murs, que ces voûtes
Vont prendre la parole, et prêts à m'accuser
Attendent mon époux, pour le désabuser.
Mourons. De tant d'horreurs, qu'un trépas me délivre. Est-ce un malheur si grand, que de cesser de vivre ?
La mort aux malheureux ne cause point d'effroi.
Je ne crains que le nom que je laisse après moi.
Pour mes tristes enfants quel affreux héritage !
Le sang de Jupiter doit enfler leur courage.
Mais quelque juste orgueil qu'inspire un sang si beau,
Le crime d'une mère est un pesant fardeau.
Je tremble qu'un discours, hélas ! trop véritable,
Un jour ne leur reproche une mère coupable.
Je tremble qu'opprimés de ce poids odieux,
L'un ni l'autre jamais n'ose lever les yeux.
OENONE.
Il n'en faut point douter, je les plains l'un et l'autre. Jamais crainte ne fut plus juste que la vôtre.
Mais à de tels affronts, pourquoi les exposer ?
Pourquoi contre vous-même allez-vous déposer ?
C'en est fait. On dira que Phèdre trop coupable,
De son époux trahi fuit l'aspect redoutable.
Hippolyte est heureux qu'aux dépens de vos jours,
Vous-même en expirant appuyiez ses discours.
À votre accusateur, que pourrai-je répondre ?
Je serai devant lui trop facile à confondre.
De son triomphe affreux je le verrai jouir,
Et conter votre honte à qui voudra l'ouïr.
Ah ! que plutôt du ciel la flamme me dévore !
Mais ne me trompez point, vous est-il cher encore ?
De quel oeil voyez-vous ce prince audacieux ?
PHÈDRE.
Je le vois comme un monstre effroyable à mes yeux.
OENONE.
Pourquoi donc lui céder une victoire entière ?
Vous le craignez... Osez l'accuser la première
Du crime dont il peut vous charger aujourd'hui.
Qui vous démentira ? Tout parle contre lui.
Son épée en vos mains heureusement laissée,
Votre trouble présent, votre douleur passée,
Son père par vos cris dès longtemps prévenu,
Et déjà son exil par vous-même obtenu.
PHÈDRE.
Moi, que j'ose opprimer et noircir l'innocence !
OENONE.
Mon zèle n'a besoin que de votre silence.
Tremblante comme vous, j'en sens quelques remords. Vous me verriez plus prompte affronter mille morts. Mais puisque je vous perds sans ce triste remède,
Votre vie est pour moi d'un prix à qui tout cède.
Je parlerai. Thésée aigri par mes avis,
Bornera sa vengeance à l'exil de son fils.
Un père en punissant, Madame, est toujours père.
Un supplice léger suffit à sa colère.
Mais le sang innocent dût-il être versé,
Que ne demande point votre honneur menacé ?
C'est un trésor trop cher pour oser le commettre. Quelque loi qu'il vous dicte, il faut vous y soumettre, Madame, et pour sauver notre honneur combattu,
Il faut immoler tout, et même la vertu.
On vient, je vois Thésée.
PHÈDRE.
                                                               Ah ! je vois Hippolyte.
Dans ses yeux insolents je vois ma perte écrite.
Fais ce que tu voudras, je m'abandonne à toi.
Dans le trouble où je suis, je ne peux rien pour moi.
SCÈNE IV.
Thésée, Hippolyte, Phèdre, Oenone, Théramène.
THÉSÉE.
La fortune à mes voeux cesse d'être opposée,
Madame, et dans vos bras met...
PHÈDRE.
                                                                                       Arrêtez, Thésée,
Et ne profanez point des transports si charmants.
Je ne mérite plus ces doux empressements.
Vous êtes offensé. La fortune jalouse
N'a pas en votre absence épargné votre épouse,
Indigne de vous plaire, et de vous approcher,
Je ne dois désormais songer qu'à me cacher.
SCÈNE V.
Thésée, Hippolyte, Théramène.
THÉSÉE.
Quel est l'étrange accueil qu'on fait à votre père,
Mon fils ?
HIPPOLYTE.
                            Phèdre peut seule expliquer ce mystère.
Mais si mes voeux ardents vous peuvent émouvoir, Permettez-moi, Seigneur, de ne la plus revoir.
Souffrez que pour jamais le tremblant Hippolyte Disparaisse des lieux que votre épouse habite.
THÉSÉE.
Vous, mon fils, me quitter ?
HIPPOLYTE.
                                                                      Je ne la cherchais pas,
C'est vous qui sur ces bords conduisîtes ses pas.
Vous daignâtes, Seigneur, aux rives de Trézène
Confier en partant Aricie, et la reine.
Je fus même chargé du soin de les garder.
Mais quels soins désormais peuvent me retarder ?
Assez dans les forêts mon oisive jeunesse,
Sur de vils ennemis a montré son adresse.
Ne pourrai-je en fuyant un indigne repos,
D'un sang plus glorieux teindre mes javelots ?
Vous n'aviez pas encore atteint l'âge où je touche,
Déjà plus d'un tyran, plus d'un monstre farouche
Avait de votre bras senti la pesanteur.
Déjà de l'insolence heureux persécuteur,
Vous aviez des deux mers assuré les rivages.
Le libre voyageur ne craignait plus d'outrages.
Hercule respirant sur le bruit de vos coups,
Déjà de son travail se reposait sur vous.
Et moi, fils inconnu d'un si glorieux père,
Je suis même encor loin des traces de ma mère. Souffrez que mon courage ose enfin s'occuper.
Souffrez, si quelque monstre a pu vous échapper,
Que j'apporte à vos pieds sa dépouille honorable ;
Ou que d'un beau trépas la mémoire durable,
Éternisant des jours si noblement finis,
Prouve à tout l'avenir que j'étais votre fils.
THÉSÉE.
Que vois-je ? Quelle horreur dans ces lieux répandue Fait fuir devant mes yeux ma famille éperdue ?
Si je reviens si craint, et si peu désiré,
Ô ciel ! de ma prison pourquoi m'as-tu tiré ?
Je n'avais qu'un ami. Son imprudente flamme
Du tyran de l'Épire allait ravir la femme.
Je servais à regret ses desseins amoureux.
Mais le sort irrité nous aveuglait tous deux.
Le tyran m'a surpris sans défense et sans armes.
J'ai vu Pirithoüs, triste objet de mes larmes,
Livré par ce barbare à des monstres cruels,
Qu'il nourrissait du sang des malheureux mortels.
Moi-même il m'enferma dans des cavernes sombres, Lieux profonds, et voisins de l'empire des ombres.
Les dieux après six mois enfin m'ont regardé.
J'ai su tromper les yeux de qui j'étais gardé.
D'un perfide ennemi j'ai purgé la nature.
À ses monstres lui-même a servi de pâture.
Et lorsqu'avec transport je pense m'approcher
De tout ce que les dieux m'ont laissé de plus cher ;
Que dis-je ? quand mon âme à soi-même rendue
Vient se rassasier d'une si chère vue ;
Je n'ai pour tout accueil que des frémissements.
Tout fuit, tout se refuse à mes embrassements.
Et moi-même éprouvant la terreur que j'inspire,
Je voudrais être encor dans les prisons d'Épire.
Parlez. Phèdre se plaint que je suis outragé.
Qui m'a trahi ? Pourquoi ne suis-je pas vengé ?
La Grèce, à qui mon bras fut tant de fois utile,
A-t-elle au criminel accordé quelque asile ?
Vous ne répondez point. Mon fils, mon propre fils
Est-il d'intelligence avec mes ennemis ?
Entrons. C'est trop garder un doute qui m'accable. Connaissons à la fois le crime et le coupable.
Que Phèdre explique enfin le trouble où je la vois.
SCÈNE VI.
Hippolyte, Théramène.
HIPPOLYTE.
Où tendait ce discours qui m'a glacé d'effroi ?
Phèdre toujours en proie à sa fureur extrême,
Veut-elle s'accuser et se perdre elle-même ?
Dieux ! que dira le roi ? Quel funeste poison
L'amour a répandu sur toute sa maison !
Moi-même plein d'un feu que sa haine réprouve,
Quel il m'a vu jadis, et quel il me retrouve !
De noirs pressentiments viennent m'épouvanter.
Mais l'innocence enfin n'a rien à redouter.
Allons, cherchons ailleurs par quelle heureuse adresse
Je pourrai de mon père émouvoir la tendresse,
Et lui dire un amour qu'il peut vouloir troubler,
Mais que tout son pouvoir ne saurait ébranler.