mardi 28 avril 2015

Abécédaire : A comme amour


...comme amour ! Bien sûr, évidemment, incontournable, inévitable !
Mais la question n'est pas tant d'être amoureux que d'être aimé. Etre amoureux est un état que l'on reconnaît bien et somme toute agréable. Les abeilles dans le ventre, le cœur qui bat trop vite trop fort, la tête et l'esprit vidés de tout le reste, la tension et la pression artérielles trop fortes, le désir. Aimer c'est la passion, le plaisir par tous les sens et un peu d'aveuglement et de vanité.
Mais c'est une tout autre affaire que de savoir si on est aimé. C'est toute la différence entre la sérénité du ''je t'aime'' et l'inquiétude du ''tu m'aimes ?'' Et pourtant il y a unité d'action, de temps et d'espace. Mais c'est la certitude confrontée au doute. Et comment être sur de la réponse? Alors mieux vaut ne pas poser la question, faire confiance à l'autre. Et si jamais on la pose, attention à la réponse. La seule valable est ''oui'' ! Se méfier des ''mais oui'', ''bien sûr'', ''Tu en doutes...''
On arrive un jour ou l'autre à l'extinction des feux de l'amour. Il faut alors trouver un autre mot. La gamme est large entre tendresse et confort !
Le plaisir est d'amour, le chagrin d'amour propre.
J'ai été amoureux trois fois et demi. Demi, c'est pour la fois où je n'ai pas souffert de la séparation. Le premier est mort et la ''cristallisation'' est devenue un diamant. Le second, je me demande aujourd'hui pourquoi j'ai tant souffert. Le troisième je ne l'aime plus mais j'ai encore du désir. Les reins sont moins faciles à sonder que les cœurs.
Je remettrais bien le couvert encore une fois.....
L'Amour ? Quelle affaire !

lundi 27 avril 2015

Rue Lepic - 2


Le moine était accroché dans le vestibule. Ce corridor assez sombre était éclairé par les fenêtres des 3 pièces qu'il desservait. Mais la nuit c'était tout autre chose. Bien entendu j'étais le premier couché. Je dormais la porte ouverte. J'avais besoin d'entendre le bruit de la radio ou de la conversation de mes grands parents. Le couloir n'était éclairé que par la lumière du salon faible mais suffisante pour apercevoir le visage du tableau. De mon lit je ne voyais que lui à travers le chambranle de la porte. Et il me regardait! Je vous le jure, il me regardait...J'aurais été terrorisé s'il était sorti de son cadre, mais pas plus surpris que ça. A y repenser je me demande si ma peur n'était pas accrue du fait que c'était un moine. Je porte peut-être pour cela, l'hérédité de mes origines, corse par ma mère, bretonne par mon père. Il est encore chez moi aujourd'hui. Et quand je le regarde je lui trouve un air... un air entre deux airs. Moitié Savonarole, moitié grand inquisiteur. Je ne l'ai dit à mes grands-parents que beaucoup plus tard.
Le matin, sans me lever tôt, je ne traînais pas au lit. Dans cet immeuble bourgeois, il n'y avait pas de salle de bains. Il fallait donc s'organiser. Félicie, qui à cause de ses soucis (sic!!) ne fermait pas l'oeil de la nuit, elle ronflait donc toute éveillée, était la première levée. Elle faisait sa toilette dans le grand évier de la cuisine. Comment?? Mais bien sur que la vaisselle de la veille était faite! Vous ne connaissez pas Féli! Maniaque est un faible mot. Je pense que c'est à elle que je dois mon rapport difficile avec l'ordre domestique. Sa toilette terminée elle descendait chercher le pain et préparait le petit déjeuner. Souvent c'était le crissement du moulin à café qui me réveillait et l'odeur qui envahissait l'appartement. Quand je me levais le café passait dans la chaussette et mon lait chauffait sur le gaz. ''Tu enlèves la peau mamy, hein! J'aime pas.'' ‘‘On ne dit pas j'aime pas mon chéri. Assieds-toi.'' Charles entrait en robe de chambre, sa barbe piquait, drue. Autour des bols fumants et des tartines beurrées le programme de la journée se préparait. Si celui de l'après-midi dépendait du temps et des circonstances celui de la matinée était réglé comme du papier à musique. Après le petit déjeuner, toilette dans le grand tub en tôle émaillée suivie d'une bonne friction à l'eau de Cologne. J'en sortais frais et rose. Puis nous partions faire le marché, cédant la place à Charles.
Le marché de la rue Lepic est peut-être avec celui de la place d'Aligre un des plus beau de Paris. Il démarre de la Place Blanche pour ensuite bifurquer à droite sur la rue des Abbesses. C'est un festival de sons, de couleurs, d'odeurs. Il y avait quelques passages obligés: le maraîcher qui vendait les légumes de son petit lopin de terre aux portes de Paris, la boucherie chevaline, une fois par semaine ça renouvelle le sang paraît-il, la poissonnerie tous les vendredis, ben dame c'était comme ça à l'époque, les autres jours le boucher ou le tripier, ah la cervelle de mouton... c'était bon pour je ne sais plus quoi... mais déjà j'aimais pas ça, la fleuriste de temps en temps. Sur le retour on s'arrêtait au bureau de tabac pour les ''Caporal''de Papy et chez le marchand de journaux pour le Figaro, Paris Match et Point de vue Images du Monde. Les petites princesses anglaises étaient bien jolies, le roi des Belges Léopold III avait des difficultés à faire accepter sa seconde épouse Liliane de Rhéty, une roturière, quant à la reine de Hollande entre son mari d'origine allemande et sa fille aveugle...Et enfin avant d'arriver au 59, la boulangerie pour la fournée de 11h et le bistrot de Monsieur Marcel.
Monsieur Marcel c'était le bougnat qui nous livrait les petites buchettes et les galets d'anthracite pour le poêle l'hiver et le vin toute l'année. Félicie pour qui la propreté était un sacerdoce se faisait mal à la crasse de Monsieur Marcel. ''Tu as vu mon chéri comme il est sale monsieur Marcel! On pourrait faire pousser des pommes de terre sur ses pieds et des poireaux dans ses oreilles''. Cela me faisait exploser de rire et elle souriait de me voir rire.
Une fois arrivés à la maison, mamy se mettait à ses fourneaux, papy à ses journaux et moi allongé sur le tapis je déchiffrais Bicot ou Bibi Fricotin. On passait à table vers midi et demi. C'est à table qu'on me lisait les lettres qu'on recevait régulièrement d'Afrique. Tout allait bien, la petite Brigitte venait d'avoir sa première dent, elle était adorable et on me passait la photo de papa et maman tenant ma petite sœur dans ses bras. Un jour en mangeant mon steak de cheval j'ai appris que mon âne Staline avait été tué et bouffé par une hyène...
On mettait la radio aussi car il y avait , outre les informations, deux rendez-vous radiophoniques incontournables le matin ''Sur le banc'', et le soir à 19h ''la Famille Duraton''.
L'après-midi , quand il faisait beau, il n'était pas question de rester à la maison. On allait passer 2 heures dans un square. On en a fait quelques-uns avec Félicie. Le square des Batignolles où habitait une de ses sœurs. Celle-ci avait eu sur le tard un garçon qui devait avoir une petite dizaine d'années. Je lui dois, lors d'une sieste qu'on nous avait faite faire ensemble, mon premier touche pipi. J'étais innocent, lui un peu moins et plus curieux que moi. Mais enfin ça ne pissait pas très loin si j'ose dire; nous avons fait beaucoup mieux lui et moi chacun à notre façon! Il y avait aussi le parc Monceau avec sa gloriette sur une île au milieu d'un petit lac où glissaient des cygnes à qui je jetais du pain. J'aimais bien les jardins du Luxembourg pour son théâtre de marionnettes et son Guignol. Je garde un vague souvenir d'une après-midi au jardin des Tuileries pour une Kermesse aux Etoiles. Ma grand-mère qui se piquait à raison d'être une ''intellectuelle'' devait garder au fond de son cœur un ventricule de midinette. Sans aller jusqu'à demander des autographes, elle ne dédaignait pas de côtoyer toutes ces ''grandes gentilles vedettes'' comme disait Jean Nohain. Gérard Philipe, Michèle Morgan, Martine Carol, Dany Robin et Georges Marchal, Danièle Darrieux, Dominique Wilms (pas trop son style celle là), Fernandel, Line Renaud, Françoise Arnoul.... Tout ça dans une gentille cohue.
''Il y avait aussi Jean Marais. Tu crois qu'il est vraiment pédéraste?'' avait-elle demandé à son mari. Et elle poursuivait devant le silence de Charles :''Moi je ne crois pas! Il était tellement beau dans '' l'Eternel retour'', et puis on a dit qu'il était fiancé à Mila Parely!! Evidemment il y a Jean Cocteau! Qu'est-ce que tu en penses??''...
 J'aimais bien aussi le petit square des Abbesses, encastré entre trois murs d'immeubles, couverts de lierre, avec sa petite guérite verte du gardien. Il se promenait pendant les heures d'ouverture dans son uniforme bleu un peu trop grand, les mains derrière le dos, son sifflet au bout d'une lanière de cuir enroulée autour de son poignet. Parfois il échangeait quelques mots avec la chaisière chargée d'encaisser la location de vilaines chaises en fer, un peu plus cher pour les fauteuils.
Mais celui que je préférais c'était le square Junot! Ce n'était pas le plus beau mais il avait un grand bac à sable. Avec deux petits copains on traçait du tranchant de la main une route sinueuse et on y disputait des courses cyclistes avec des calots et des figurines en plomb. On était tour à tour Robic, Géminiani, Kubler, Coppi ou Bartali. Bobet ça allait venir un peu plus tard. Pendant ce temps-là ma grand-mère, assise sur sa chaise, me tricotait des pull-overs.
A cette époque on voyait encore rue Lepic des petits métiers en lente voie de disparition. Chacun avait son cri: ‘Rémouleur, rémouleur. Repasse couteaux. Repasse ciseaux''. Il arrivait avec sa brouette sur laquelle était installée sa meule. ''Viiitrrrrier'' avec sa blouse grise et ses vitres sur le dos. L'orgue de barbarie ou l'accordéon de la chanteuse des rues et ses ''petits formats''. Mais aussi le pas du cheval tirant sur une carriole la glacière du marchand de glace. Avec un crochet au bout d'un long bâton, il attirait à lui les barres de glace qu'il cassait à coup de marteau. On remplissait un seau pour tenir au frais dans notre petite glacière le beurre, le lait, l'eau... pour le fromage et les légumes on avait un petit garde-manger grillagé sur le rebord de la fenêtre de la cuisine.
''Charles, les beaux jours arrivent, Renaud a besoin de vêtements de demi-saison. Je vais aller au Bon Marché tout à l'heure. Tu viendras avec nous?'' Pour elle le seul grand magasin digne de ce nom était le Bon Marché. Pas le Printemps, ni les Galeries Lafayette, pas plus la Samaritaine que les Dames de France. Eventuellement la Belle jardinière! Son magasin c'était le Bon Marché! C'était chic et de qualité. Cela venait du temps, au début des années 30, où ils habitaient rue Vaneau. Et il était proche de la Chapelle de la Médaille miraculeuse où elle aimait se rendre pour une petite prière. Charles nous accompagnait. Mais le plus souvent il nous attendait au bar du Lutétia où il lisait son journal en prenant son petit Martini rouge.
Pas très loin de là se trouve un haut lieu de l'Histoire de France et de la Corse réunies que je devais absolument connaître. Le tombeau de l'Empereur. Pas de Napoléon! De l'Empereur!!! J'en garde un souvenir écrasant. Enorme tombeau, immense coupole, silence quasi religieux. On savait respecter les gloires nationales à cette époque. Le soir, assis sur ses genoux j'écoutais mon grand-père me raconter la gloire de ses campagnes militaires. Je pleurais à la mort de son fils l'Aiglon. ''Vous lui remettrez son uniforme blanc''. Salaud de Metternich! Et j'étais ému quand Félicie me chantait la chanson de Béranger :'' Parlez-nous de lui, grand-mère, parlez-nous de lui.''
Avec tout ça j'ai chanté l'Ajaccienne avant la Marseillaise.

dimanche 26 avril 2015

59 rue Lepic - 1

Pour entrer au 59 rue Lepic, après avoir poussé la lourde porte sur la rue, et passé une deuxième porte, il fallait demander le cordon. ''Cordon s'il vous plaît''! Un rideau se levait derrière la petite vitre de la loge de la concierge. On disait encore parfois pipelette, mais presque plus bignole et pas encore gardienne d'immeuble. Et moi, qui était curieux :'' Mamy, c'est quoi une bignole''? ''Mon chéri, un bignole c'est comme ça qu'on appelait autrefois les gens d'armes qui étaient chargés de bigner, c'est à dire de surveiller les gens en vieux français. Mais aujourd'hui on dit seulement une bignole.'' Ma grand'mère a toujours été très précise dans ses explications. ''Ah! Et pipelette c'est quoi?'' '' Mon chéri, quand tu sauras lire je te donnerai ''les Mystères de Paris'' d'Eugène Sue. Il y a dans ce livre un couple de gardiens de maison, Mr et Mme Pipelet.'' Ma grand'mère était aussi assez cultivée et quand elle s'adressait à moi commençait souvent ses phrases par ''mon chéri''.
Donc la concierge jetait un œil derrière son rideau et tirait le cordon. ''Cordon s'il vous plaît'' agissait un peu comme un sésame. Je revois encore le large escalier partant vers la gauche. La boule d'escalier en cuivre, la petite plaque en cuivre également clouée sur la 3ème marche ordonnant : ''Essuyez vos pieds S.V.P.'' Et cette odeur d'encaustique fraîche... Après 19h il fallait s'identifier ou dire où on allait. ''Mr R....!'' Rideau, coup d'œil. ''5ème gauche!''
Mr et Mme R..., ce sont mes grands-parents. Charles et Félicie. Mon grand-père avait quitté l'armée à son retour d'Indochine en 45 après la capitulation des japonais. Ils avaient décidé de s'installer à Paris et avaient trouvé cet appartement sur le flanc de la butte Montmartre à 100mètres du Moulin de la Galette. Un 3 pièces au 5ème étage avec un balcon, orienté plein sud et une vue incroyable sur tout Paris.
Ils m'ont récupéré à mon retour du Tchad où un an dans le désert m'avait laissé sur le flanc. Mes parents et ma nouvelle petite sœur ne devaient rentrer que dans un an..
Première priorité, faire connaissance. Je n’avais aucun souvenir d'eux. La seule chose que je savais c'est que c'étaient les parents de ma mère, qu'ils allaient s'occuper de moi pendant plusieurs mois, qu'ils étaient gentils et qu'il fallait que je sois sage. C'est pas beaucoup quand on a envie de pleurer le soir ou qu'on a peur la nuit. Mais chacun d'eux avec leurs moyens allaient vite calmer ces angoisses. Félicie avait une hyper activité qui ne me laissait pas beaucoup de temps pour la tristesse. J'avais toujours quelque chose à faire dans la journée elle savait que c'était le meilleur moyen pour ne pas penser. Et quand j'avais un peu de vague à l'âme le soir en me couchant, elle me chantait des ''lamentu'' de sa corse natale. Et curieusement la nostalgie avait un effet apaisant sur la tristesse.
Il fallait ensuite me remettre en état. Consultée, la faculté avait diagnostiqué un grand état de fatigue, un manque crucial de calcium et un besoin urgent de vitamines de toutes sortes. L'ordonnance n'a pas ruiné la sécu de l'époque: de la viande rouge, des légumes, des laitages, des fruits et comme fortifiant, dans un verre, une pêche au sucre avec un doigt de vin rouge. C'était aussi exotique pour moi qu'un lion ou un chameau pour un gamin de la rue des Abbesses. Les résultats ne se firent pas attendre....
Même si elle connaissait le pourquoi du comment, savoir que son petit fils ne savait ni lire ni écrire restait coincé dans la gorge de Félicie. La librairie Gibert fournît livres et cahiers. Et en avant, à marche forcée! Pour la lecture la bonne vieille méthode : ''papa a une belle auto. Toto a un chapeau rouge...'' Leçons de calcul; je compris vite qu'avec 10 cts dans ma poche je pouvais m'acheter deux fois plus de bonbons qu'avec 5. Premières récitations, premières rédactions ''orales''. Je racontais, elle corrigeait mes fautes de syntaxe. Je faisais des progrès rapides. Bientôt j'écrivais ma première lettre à mes parents. Je l'ai retrouvée, à la mort de ma mère dans un carton à chaussures plein de vieux papiers et de vieilles photos. Rongée par le temps et vieillie par la poussière. La trace des mots au crayon, entre les deux lignes violettes qu'il ne fallait pas dépasser, était presque totalement effacée, mais la lettre était là. Bientôt aussi je lisais mes premiers illustrés, avec de grosses lettres, et plus difficilement les planches illustrées de la dernière page de France Soir. Là c'était papy, Charles, qui s'y mettait. Il surveillait avec intérêt et attendrissement mes progrès. Il n'intervenait pas même s'il trouvait parfois que Féli en faisait un peu trop.
Charles, c'était une sorte de récréation. Assis dans son grand fauteuil, il me prenait sur ses genoux et on parlait. Il me faisait parler de mes histoires d'Afrique, de sa nouvelle petite fille, Brigitte.. Et lui il me racontait mes souvenirs que j'avais oubliés. Ma naissance à Saïgon. Le grand appartement de la rue Catinat où on vivait tous ensemble avec mamy, papa et maman. Ma Ti-Saö, ma nounou indochinoise au drôle de chapeau pointu. L'attaque des japonais sur l'Indochine. Son départ avec mon père, militaire lui aussi, comme prisonnier. La moitié de notre appartement réquisitionné par un terrible colonel japonais au grand sabre de samouraï. ''C'est quoi un samouraï, papy?'' On écoutait la radio pendant que mamy préparait le dîner. Il m'apprenait à jouer aux cartes, à la bataille, à l'écarté.
C'était bien, doux, chaud, tranquille.
Ah s'il n'y avait pas eu ce terrible moine dans le couloir...
A suivre, demain peut-être...

Le cinéma c'est aussi de la musique - Il était une fois dans l'Ouest

Que ferais-je sans ton image dit la musique.
Que serais-je sans ta musique répondit l'image.


lundi 20 avril 2015

Les trottoirs de Buenos Aires


Je suis pute dans les bordels des faubourgs de Buenos Aires sur les bords du Rio de la Plata. C'était au début du siècle, l'autre. Pour m'en souvenir il faut que je ferme les yeux et que je laisse les images remonter à la surface. Comment en étais-je arrivée là? Encore, déjà, une histoire de mec. J'étais déjà pute à Paris du côté des Halles. Je bossais pour Marcel. Il avait un turbin dont je voulais rien savoir. J'étais son extra, son argent de poche. J'étais jeune, belle fraîche, blonde. Les rupins payaient bien. On se faisait notre pelote. Enfin, lui surtout. Mais on allait bien ensemble. Et puis un de ses potes lui a mis des idées de voyage et de fortune en tête. L'Argentine, le pays de l'argent, le rio de la Plata, la rivière de l'argent, l'Eldorado. Y avait qu'à se baisser pour ramasser tout çà. La terre était à personne. Tu pouvais te tailler un ranch grand comme tu voulais. Grand... comme Paris même. Et y avait déjà les vaches et les chevaux dessus. Et en plus, ici quand on se gelait les miches, là-bas il faisait chaud...
Mon Marcel y se voyait déjà se promenant en costume noir, chemise rouge, cravate blanche, chaussures en croco et au doigt une chevalière avec un gros diamant (un vrai çui là). Moi je rêvais d'une belle maison avec des domestiques, de robes élégantes, de thés avec mes riches amies, d'une calèche avec deux chevaux blancs. C'est comme ça qu'on s'est retrouvés sur un grand bateau noir qui faisait la ligne Bordeaux-Buenos Aires. Pour économiser des sous on avait pris des 3ème classe, c'est à dire tout en bas, juste au-dessus des soutes et des machines. On avait une petite cabine sans hublot qui sentait le mazout et des odeurs que je connaissais pas. Mais c'était mieux que de dormir dans un hamac ou même par terre au milieu de 300 personnes. Je passe sur la nourriture et les conditions d'hygiène et de toilette intime. On avait droit à la grande plage arrière du bateau, mais y avait des chaines pour nous empêcher de monter vers les ponts supérieurs. Pourtant je voyais bien qu'il y avait de la place, alors qu'ici on était entassés comme des sardines.
Marcel il a vite fait copain avec des types qu'il avait des affinités, des points communs quoi! J'avais remarqué qu'il y avait très peu de femmes sur la bateau. La cabine d'à côté était occupée par un couple et deux enfants. La femme, une jolie brune, mais qui semblait un peu vieillie avant l'âge, m'avait dit :''C'est cher, mais on l'a prise pour les gamins''. Elle était italienne. Ils avaient quitté la misère en Italie pour la retrouver en France. Ils avaient décidé de tenter l'aventure à l'autre bout du monde. ''On suit le soleil'' m'avait dit Musetta. Son mari suivait le soleil, elle suivait son mari, les gamins les suivaient eux. Avec elle j'ai appris un nouveau mot ''émigrant'' et tout de suite j'ai pas aimé ce mot.
Un soir Marcel m'a annoncé tout content qu'il avait le nom d'un contact important, d'une personne qui pourrait nous aider. ''Tout s'annonce bien’ ‘disait-il, ravi.
On a bien fini par arriver à Buenos Aires. J'ai dit au revoir à Musetta et à ses gamins. Ils partaient tout de suite pour le sud. Y avait parait-il une mine d'argent qui embauchait. Le cousin de son mari y travaillait. Le travail était dur mais payait assez bien. Je lui ai dit que nous allions devenir éleveur de chevaux. Elle m'a regardé avec envie. J'en ai eu presque de la peine pour elle.
Une fois débarqués, on a pas eu beaucoup de mal à trouver le contact de Marcel, un certain Jesus. Son bureau c'était un bistro sur le port même. Il était plutôt bel homme ce Jesus. Grand, baraqué, l'oeil de velours, la moustache aussi noire que ses cheveux gominés et une bague avec un diamant... je vous dis que ça. Je me suis installée à une table et ils se sont retirés dans l'arrière salle pour parler de choses qui me regardaient pas. Quand il est revenu Marcel m'a dit presto sans trop me regarder dans les yeux: '' Bon ma Lulu, je vais partir tout de suite prospecter pour notre terrain. Je t'emmène pas avec moi. C'est pas la place d'une femme. Je te confie à Jesus. Si y a quoique ce soit, tu lui en parles. Je prends l'argent aussi. Si tu as besoin tu demandes à Jesus. Je le rembourserai à mon retour''. Jesus, Jesus, Jesus, il avait que ça à la bouche. Et il est parti sans même m'embrasser. J'ai été vite dégrisée. Ce salaud m'avait refilée à ce mac argentin pour je sais même pas combien de pesos. Je sais pas ce que ça fait de tomber de Charybde, mais là je suis tombée de mon haut. Mais Jesus m'a pas laissée longtemps par terre. Il m'a vite fait comprendre qu'il fallait que je me relève et même que je me remette à marcher et droit.
Et la Lulu de la Bastoche est devenu ''una puta de Buenos Aires''.
Les années ont passé. Je suis toujours là. Je suis un peu moins jeune, un peu moins fraiche, un peu moins belle, mais toujours blonde. Dans ce putain de pays y avait trois hommes pour une femme. On connaissait pas le chômage. J'ai fait mon sale boulot comme un bon petit soldat. C'était le seul moyen d'éviter les coups. Jesus avait la main lourde. Surtout la main avec la bague. Mais il s'est calmé assez vite avec moi. Il s'est rendu compte que j'étais la fille la plus recherchée de son bordel. Lulu la française, Lulu la parisienne. Les français me voulaient pour parler du pays. Les autres avaient l'impression de serrer dans leurs bras la Belle Otéro ou Sarah Bernhardt et ils prenaient mon eau de Cologne à deux pesos pour un parfum de Worth ou de Poiret.
Bien entendu je n'ai jamais revu Marcel. Qu'il crève! C'est d'ailleurs ce qu'il a fini par faire. On m'a dit un jour qu'on l'avait retrouvé mort, égorgé, le nez dans un rio à sec où il n'y avait ni plata, ni oro. Et en plus à moitié dévoré par des chacaux, heu...des chacals? Bref des animaux sauvages. Ça lui apprendra à avoir des affinités pas convenables.
Parfois entre deux passes je me posais à une table dans le bar. Le soir il y avait un petit orchestre. Oh c'était pas grand-chose. Un accordéoniste, un violoniste et parfois un pianiste. Mais quand ils jouaient leurs milongas, les hommes se taisaient et on voyait passer dans leurs yeux la nostalgie d'un pays lointain qu'ils savaient ne jamais revoir. ''La vida es una milonga'' la vie est un mensonge, une tromperie. C'est bien vrai ça.
Fallait les voir ces portaneros, ces hommes du port, attablés devant leur cerveza. Il y en avait de toutes les sortes, de tous les âges. De ces gamins de vingt ans beaux comme des dieux avec leur gilet noir sur une chemise blanche largement ouverte sur leur poitrine à ces hommes au visage buriné par le soleil, le vent et le sel de la mer. Ils étaient beaux aussi dans leurs vêtements fatigués, foulard autour du cou et casquette sur la tête. Leurs mains étaient propres mais calleuses et leurs ongles noircis à jamais par la suie, la graisse, le charbon, la poussière. Je sentais leur regard glisser sur moi. Je laissais faire et je leur souriais. Je savais que la bière et cet endroit étaient leur seule évasion.
Et puis quand le petit orchestre attaquait un air de tango, ils se levaient par deux et dansaient. Entre eux. Une fois dans les bras l'un de l'autre commençait une incroyable parade qu'on aurait dite amoureuse. Les bras tenaient serrés les corps, les yeux ne se croisaient pas mais les joues, les lèvres se frôlaient, les ventres étaient collés l'un à l'autre, les jambes se mêlaient dans une chorégraphie qui semblait être des ébats amoureux. Et j'en ai vu plus d'un vaciller d'un désir inassouvi dans les bras de son partenaire. J'ai souvent eu envie d'être un homme pour ressentir la force de ce désir qu'un homme peut éprouver pour un autre homme.
On dit, je sais, que cachés au fond de certaines ruelles du port, il y a des bordels masculins. Mais personne n'en parle. Personne n'accepterait d'être traité de ''maricòn''...
Le pianiste avait remarqué que j'avais une voix rauque ravinée par le tabac et le mauvais alcool. 'Tu as une voix à chanter le tango''me dit-il. Jesus s'était aperçu que j'avais vieilli en même temps que lui et que le meilleur de ma vie de pute était derrière moi. Mais on aimait bien Lulu la française. Alors Jesus a laissé faire. C'est comme ça que je suis devenue une des premières femmes chanteuse de tango. Le tango était jusque-là un univers quasiment exclusivement masculin Fallait être une pute pour vouloir s'y mêler. C'était bien avant qu'il devienne une danse de salon, de salons de thé, de thés dansants. Et puis j'aimais bien ce que racontaient ces chansons. La chienne de vie, les amours impossibles et selon les cas la lâcheté des hommes ou la mauvaiseté des femmes. C'était du vécu pour moi. Et même si je gagnais pas plus, j'avais un statut. Si on m'avait demandé :''Tu fais quoi dans la vie'' , j'aurais pu répondre ''Chanteuse''! Les hommes me regardaient toujours, mais en plus ils m'écoutaient et m'applaudissaient. Certains même m'offraient un verre sans avoir derrière la tête l'idée de me sauter immédiatement après.
Un soir un homme est entré dans le bar pendant que je chantais. Il était grand, très élégant, costume gris, cape noire sur les épaules et un grand feutre sur la tête. Et tout le monde de se lever: Monsieur Carlos par-ci, monsieur Carlos par là... Moi aussi je l'avais reconnu. Comment ne pas savoir qui il était. C'était une légende, un dieu vivant. Il est venu me voir après ma dernière chanson. ''C'est bien ce que tu fais, tu sais? Tu es française? D'où? De Paris. Moi je suis de Toulouse. Je suis arrivé ici j'avais quatre ans. Tout gamin j'étais très libre et je courrais à droite, à gauche. A dix ans j'ai fait copain avec une pute. C'était comme ma grande sœur. Dès que je pouvais j'allais la voir dans son bordel. J'y ai passé des jours et des jours. A quinze ans, elle m'a déniaisé. C'est des habitudes et des goûts qu'on perd pas comme ça.'' Il m'a embrassée en partant, m'a dit bonne chance et m'a laissé un billet de 1000 pesos. Une fortune pour moi. Le dernier que j'avais vu c'était celui que m'avait piqué Marcel (qu'il crève!) le jour où il m'avait plaquée.
Je pense souvent à Musetta. Je me demande ce qu'elle est devenue. Des fois c'est moi qui l'envie avec son mari et ses deux gamins. Je lui avais dit que j'allais faire de l'élevage de cheval. Je m'étais pas trompée. Je suis bien dans un haras! Sauf que c'est moi qui fait la pouliche.
Hier soir je suis allé au cinéma. Ils passaient un film français. Pépé le Moko. A un moment y a une grosse femme, je sais pas son nom, qui chante une chanson. Elle est paumée quelque part au bout du monde et elle pense à son Paris, ses copains, la place Blanche, son bistro du coin perdus à jamais. Et là j'ai chialé comme une gosse. Cette chanson c'était ma vie.
La vida es una milonga, una milonga triste, una milonga de mierda!

vendredi 17 avril 2015

La majorette

Quand est-ce que cela m’a pris ?? A la télé en regardant Intervilles ? A une fête dans mon village ? Je ne sais plus ! Mais ce que je sais c’est qu’il me semble que depuis toujours j’ai voulu être majorette. Je les trouvais belles, gaies, bien habillées. Quand elles défilaient dans les rues de mon village, derrière les pompiers, j’étais au premier rang. Je criais et j’applaudissais à tout rompre. Surtout la majorette chef qui marchait en tête avec son bâton. Quelle artiste, quelle adresse. Combien de carreaux cassés et de personnes assommées pour en arriver là ? Moi je m’entraînais dans la cour derrière la maison. Pour me donner le rythme je chantais à tue-tête, au choix, la Marseillaise ou des chansons de Clo-Clo et Sheila. Mais le mieux c’était devant la télé le 14 juillet. Là j’en avais pour deux heures de défilé avec de la vraie musique militaire. Je me régalais ! Sauf avec les légionnaires ! Trop lente leur musique. Ils ont pas l’esprit ‘’majorette’’ ceux-là. Pépé râlait bien un peu ! ‘’Pousse toi de devant la télé, j’y vois rien’’. Ma mère rigolait mais m’interdisait de jouer avec le manche à balai. Y a que mon père qui me regardait d’un drôle d’air…
Vers 15, 16 ans j’ai voulu me faire mon uniforme. J’ai appris un peu à coudre. Y avait tout ce qu’il fallait dans la trousse à couture de mémé. Et j’ai dévalisé la mercière de tout ce qui brillait : tissu, boutons, festons, galons… Tant bien que mal j’ai fait une jupette et un chemisier. J’ai piqué une paire de collants à ma mère. J’ai eu un peu de mal avec le chapeau et le coq y a perdu deux plumes… Mais la vraie difficulté ça a été avec les bottines. Faut dire que j’ai des grands pieds, des chevilles et des mollets costauds. C’est un avantage dans la cour de l’école pour le tir à la corde. Quand j’ai planté mes battoirs dans le sol faut souquer fort pour me déloger… Mais faire rentrer mes arpions dans des petites bottines vernies blanches, c’était une autre paire de manches… J’ai donc pris des bottes en caoutchouc d’homme. Mais blanches quand même.
Devant ma glace je trouvais l’ensemble assez réussi. J’avais une certaine allure.
Y a que mon père… Je le voyais de temps en temps regarder ma mère en hochant la tête vers moi l’air de dire :’’ Tu es sûre que ça va bien ?’’ et ma mère lui répondait avec un sourire voulant dire :’’ Laisse donc, ça lui passera…’’
Malgré tous mes efforts, ils n’ont jamais voulu de moi à l’harmonie municipale. Un jour le chef a demandé à voir ma mère. Je les ai vus discuter de loin. Il haussait les épaules en écartant les bras et en faisant non de la tête. Je l’ai entendu dire d’une voix effondrée :’’ Non, Paulette, (c’est le petit nom de ma mère) tu ne peux pas me demander ça !’’
Petit à petit ma mère m’a fait comprendre que je ne serai jamais majorette ! J’ai trouvé très injustes les raisons qu’elle me donnait. Mais enfin il a bien fallu me rendre à l’évidence. A nous deux, en en parlant souvent et très intimement on a trouvé un juste milieu. J’ai finalement choisi un métier alliant la musique, l’uniforme, le pas cadencé, le bâton… Je suis devenu tambour major dans l’orchestre de la Garde républicaine! Mais j’ai toujours un vieux regret dans la tête. Mon commandant me dit souvent :’’ Marcel quand tu défiles ne lève pas tes genoux aussi haut! On dirait une majorette !’’ L’imbécile…