samedi 2 janvier 2021

Un an de chansons d'hier - 2 - Les amants de Vérone - I. Aubret


Un an de chansons d’hier

2

Isabelle Aubret

Les amants de Vérone

1965

Par. C. Delecluse - mus. J. Ferrat

La plus belle voix de la variété française??? Interprète fétiche de Jean Ferrat. N'eut été un terrible accident de voiture elle aurait joué le rôle de Geneviève dans Les Parapluies de Cherbourg...

 


 

Marcel Proust - Un Amour de Swann - 24/27 - Lu par André Dussolier


Marcel Proust

Un Amour de Swann

24/27

Lu par André Dussolier



Un jour il reçut une lettre anonyme, qui lui disait qu’Odette avait été la maîtresse d’innombrables hommes (dont on lui citait quelques-uns parmi lesquels Forcheville, M. de Bréauté et le peintre), de femmes, et qu’elle fréquentait les maisons de passe. Il fut tourmenté de penser qu’il y avait parmi ses amis un être capable de lui avoir adressé cette lettre (car par certains détails elle révélait chez celui qui l’avait écrite une connaissance familière de la vie de Swann). Il chercha qui cela pouvait être. Mais il n’avait jamais eu aucun soupçon des actions inconnues des êtres, de celles qui sont sans liens visibles avec leurs propos. Et quand il voulut savoir si c’était plutôt sous le caractère apparent de M. de Charlus, de M. des Laumes, de M. d’Orsan, qu’il devait situer la région inconnue où cet acte ignoble avait dû naître, comme aucun de ces hommes n’avait jamais approuvé devant lui les lettres anonymes et que tout ce qu’ils lui avaient dit impliquait qu’ils les réprouvaient, il ne vit pas plus de raisons pour relier cette infamie plutôt à la nature de l’un que de l’autre. Celle de M. de Charlus était un peu d’un détraqué, mais foncièrement bonne et tendre ; celle de M. des Laumes un peu sèche, mais saine et droite. Quant à M. d’Orsan, Swann n’avait jamais rencontré personne qui dans les circonstances même les plus tristes vînt à lui avec une parole plus sentie, un geste plus discret et plus juste. C’était au point qu’il ne pouvait comprendre le rôle peu délicat qu’on prêtait à M. d’Orsan dans la liaison qu’il avait avec une femme riche, et que chaque fois que Swann pensait à lui, il était obligé de laisser de côté cette mauvaise réputation inconciliable avec tant de témoignages certains de délicatesse. Un instant Swann sentit que son esprit s’obscurcissait, et il pensa à autre chose pour retrouver un peu de lumière. Puis il eut le courage de revenir vers ces réflexions. Mais alors, après n’avoir pu soupçonner personne, il lui fallut soupçonner tout le monde. Après tout M. de Charlus l’aimait, avait bon cœur. Mais c’était un névropathe, peut-être demain pleurerait-il de le savoir malade, et aujourd’hui par jalousie, par colère, sur quelque idée subite qui s’était emparée de lui, avait-il désiré lui faire du mal. Au fond, cette race d’hommes est la pire de toutes. Certes, le prince des Laumes était bien loin d’aimer Swann autant que M. de Charlus. Mais à cause de cela même, il n’avait pas avec lui les mêmes susceptibilités ; et puis c’était une nature froide sans doute, mais aussi incapable de vilenies que de grandes actions ; Swann se repentait de ne s’être pas attaché, dans la vie, qu’à de tels êtres. Puis il songeait que ce qui empêche les hommes de faire du mal à leur prochain, c’est la bonté, qu’il ne pouvait au fond répondre que de natures analogues à la sienne, comme était, à l’égard du cœur, celle de M. de Charlus. La seule pensée de faire cette peine à Swann eût révolté celui-ci. Mais avec un homme insensible, d’une autre humanité, comme était le prince des Laumes, comment prévoir à quels actes pouvaient le conduire des mobiles d’une essence différente. Avoir du cœur, c’est tout, et M. de Charlus en avait. M. d’Orsan n’en manquait pas non plus, et ses relations cordiales mais peu intimes avec Swann, nées de l’agrément que, pensant de même sur tout, ils avaient à causer ensemble, étaient de plus de repos que l’affection exaltée de M. de Charlus, capable de se porter à des actes de passion, bons ou mauvais. S’il y avait quelqu’un par qui Swann s’était toujours senti compris et délicatement aimé, c’était par M. d’Orsan. Oui, mais cette vie peu honorable qu’il menait ? Swann regrettait de n’en avoir pas tenu compte, d’avoir souvent avoué en plaisantant qu’il n’avait jamais éprouvé si vivement des sentiments de sympathie et d’estime que dans la société d’une canaille. « Ce n’est pas pour rien, se disait-il maintenant, que depuis que les hommes jugent leur prochain, c’est sur les actes. Il n’y a que cela qui signifie quelque chose, et nullement ce que nous disons, ce que nous pensons. Charlus et des Laumes peuvent avoir tels ou tels défauts, ce sont d’honnêtes gens. Orsan n’en a peut-être pas, mais ce n’est pas un honnête homme. Il a pu mal agir une fois de plus. » Puis Swann soupçonna Rémi, qui il est vrai n’aurait pu qu’inspirer la lettre, mais cette piste lui parut un instant la bonne. D’abord Lorédan avait des raisons d’en vouloir à Odette. Et puis comment ne pas supposer que nos domestiques, vivant dans une situation inférieure à la nôtre, ajoutant à notre fortune et à nos défauts des richesses et des vices imaginaires pour lesquels ils nous envient et nous méprisent, se trouveront fatalement amenés à agir autrement que des gens de notre monde ? Il soupçonna aussi mon grand-père. Chaque fois que Swann lui avait demandé un service, ne le lui avait-il pas toujours refusé ? puis avec ses idées bourgeoises il avait pu croire agir pour le bien de Swann. Celui-ci soupçonna encore Bergotte, le peintre, les Verdurin, admira une fois de plus au passage la sagesse des gens du monde de ne pas vouloir frayer avec ces milieux artistes où de telles choses sont possibles, peut-être même avouées sous le nom de bonnes farces ; mais il se rappelait des traits de droiture de ces bohèmes, et les rapprocha de la vie d’expédients, presque d’escroqueries, où le manque d’argent, le besoin de luxe, la corruption des plaisirs conduisent souvent l’aristocratie. Bref cette lettre anonyme prouvait qu’il connaissait un être capable de scélératesse, mais il ne voyait pas plus de raison pour que cette scélératesse fût cachée dans le tuf — inexploré d’autrui — du caractère de l’homme tendre que de l’homme froid, de l’artiste que du bourgeois, du grand seigneur que du valet. Quel critérium adopter pour juger les hommes ? au fond il n’y avait pas une seule des personnes qu’il connaissait qui ne pût être capable d’une infamie. Fallait-il cesser de les voir toutes ? Son esprit se voila ; il passa deux ou trois fois ses mains sur son front, essuya les verres de son lorgnon avec son mouchoir, et, songeant qu’après tout, des gens qui le valaient fréquentaient M. de Charlus, le prince des Laumes, et les autres, il se dit que cela signifiait, sinon qu’ils fussent incapables d’infamie, du moins que c’est une nécessité de la vie à laquelle chacun se soumet de fréquenter des gens qui n’en sont peut-être pas incapables. Et il continua à serrer la main à tous ces amis qu’il avait soupçonnés, avec cette réserve de pur style qu’ils avaient peut-être cherché à le désespérer. Quant au fond même de la lettre, il ne s’en inquiéta pas, car pas une des accusations formulées contre Odette n’avait l’ombre de vraisemblance. Swann comme beaucoup de gens avait l’esprit paresseux et manquait d’invention. Il savait bien comme une vérité générale que la vie des êtres est pleine de contrastes, mais pour chaque être en particulier, il imaginait toute la partie de sa vie qu’il ne connaissait pas comme identique à la partie qu’il connaissait. Il imaginait ce qu’on lui taisait à l’aide de ce qu’on lui disait. Dans les moments où Odette était auprès de lui, s’ils parlaient ensemble d’une action indélicate commise, ou d’un sentiment indélicat éprouvé par un autre, elle les flétrissait en vertu des mêmes principes que Swann avait toujours entendu professer par ses parents et auxquels il était resté fidèle ; et puis elle arrangeait ses fleurs, elle buvait une tasse de thé, elle s’inquiétait des travaux de Swann. Donc Swann étendait ces habitudes au reste de la vie d’Odette, il répétait ces gestes quand il voulait se représenter les moments où elle était loin de lui. Si on la lui avait dépeinte telle qu’elle était, ou plutôt qu’elle avait été si longtemps avec lui, mais auprès d’un autre homme, il eût souffert, car cette image lui eût paru vraisemblable. Mais qu’elle allât chez des maquerelles, se livrât à des orgies avec des femmes, qu’elle menât la vie crapuleuse de créatures abjectes, quelle divagation insensée à la réalisation de laquelle, Dieu merci, les chrysanthèmes imaginés, les thés successifs, les indignations vertueuses ne laissaient aucune place. Seulement de temps à autre, il laissait entendre à Odette que, par méchanceté, on lui racontait tout ce qu’elle faisait ; et, se servant à propos d’un détail insignifiant mais vrai, qu’il avait appris par hasard, comme s’il était le seul petit bout qu’il laissât passer malgré lui, entre tant d’autres, d’une reconstitution complète de la vie d’Odette qu’il tenait cachée en lui, il l’amenait à supposer qu’il était renseigné sur des choses qu’en réalité il ne savait ni même ne soupçonnait, car si bien souvent il adjurait Odette de ne pas altérer la vérité, c’était seulement, qu’il s’en rendît compte ou non, pour qu’Odette lui dît tout ce qu’elle faisait. Sans doute, comme il le disait à Odette, il aimait la sincérité, mais il l’aimait comme une proxénète pouvant le tenir au courant de la vie de sa maîtresse. Aussi son amour de la sincérité, n’étant pas désintéressé, ne l’avait pas rendu meilleur. La vérité qu’il chérissait c’était celle que lui dirait Odette ; mais lui-même, pour obtenir cette vérité, ne craignait pas de recourir au mensonge, le mensonge qu’il ne cessait de peindre à Odette comme conduisant à la dégradation toute créature humaine. En somme il mentait autant qu’Odette parce que, plus malheureux qu’elle, il n’était pas moins égoïste. Et elle, entendant Swann lui raconter ainsi à elle-même des choses qu’elle avait faites, le regardait d’un air méfiant, et, à toute aventure, fâché, pour ne pas avoir l’air de s’humilier et de rougir de ses actes.

Un jour, étant dans la période de calme la plus longue qu’il eût encore pu traverser sans être repris d’accès de jalousie, il avait accepté d’aller le soir au théâtre avec la princesse des Laumes. Ayant ouvert le journal, pour chercher ce qu’on jouait, la vue du titre : Les Filles de Marbre de Théodore Barrière le frappa si cruellement qu’il eut un mouvement de recul et détourna la tête. Éclairé comme par la lumière de la rampe, à la place nouvelle où il figurait, ce mot de « marbre » qu’il avait perdu la faculté de distinguer tant il avait l’habitude de l’avoir souvent sous les yeux, lui était soudain redevenu visible et l’avait aussitôt fait souvenir de cette histoire qu’Odette lui avait racontée autrefois, d’une visite qu’elle avait faite au Salon du Palais de l’Industrie avec Mme Verdurin et où celle-ci lui avait dit : « Prends garde, je saurai bien te dégeler, tu n’es pas de marbre. » Odette lui avait affirmé que ce n’était qu’une plaisanterie, et il n’y avait attaché aucune importance. Mais il avait alors plus de confiance en elle qu’aujourd’hui. Et justement la lettre anonyme parlait d’amour de ce genre. Sans oser lever les yeux vers le journal, il le déplia, tourna une feuille pour ne plus voir ces mots : « Les Filles de Marbre » et commença à lire machinalement les nouvelles des départements. Il y avait eu une tempête dans la Manche, on signalait des dégâts à Dieppe, à Cabourg, à Beuzeval. Aussitôt il fit un nouveau mouvement en arrière.

Le nom de Beuzeval l’avait fait penser à celui d’une autre localité de cette région, Beuzeville, qui porte uni à celui-là par un trait d’union un autre nom, celui de Bréauté, qu’il avait vu souvent sur les cartes, mais dont pour la première fois il remarquait que c’était le même que celui de son ami M. de Bréauté, dont la lettre anonyme disait qu’il avait été l’amant d’Odette. Après tout, pour M. de Bréauté, l’accusation n’était pas invraisemblable ; mais en ce qui concernait Mme Verdurin, il y avait impossibilité. De ce qu’Odette mentait quelquefois, on ne pouvait conclure qu’elle ne disait jamais la vérité et, dans ces propos qu’elle avait échangés avec Mme Verdurin et qu’elle avait racontés elle-même à Swann, il avait reconnu ces plaisanteries inutiles et dangereuses que, par inexpérience de la vie et ignorance du vice, tiennent des femmes dont ils révèlent l’innocence, et qui — comme par exemple Odette — sont plus éloignées qu’aucune d’éprouver une tendresse exaltée pour une autre femme. Tandis qu’au contraire, l’indignation avec laquelle elle avait repoussé les soupçons qu’elle avait involontairement fait naître un instant en lui par son récit, cadrait avec tout ce qu’il savait des goûts, du tempérament de sa maîtresse. Mais à ce moment, par une de ces inspirations de jaloux, analogues à celle qui apporte au poète ou au savant, qui n’a encore qu’une rime ou qu’une observation, l’idée ou la loi qui leur donnera toute leur puissance, Swann se rappela pour la première fois une phrase qu’Odette lui avait dite, il y avait déjà deux ans : « Oh ! Mme Verdurin, en ce moment il n’y en a que pour moi, je suis un amour, elle m’embrasse, elle veut que je fasse des courses avec elle, elle veut que je la tutoie. » Loin de voir alors dans cette phrase un rapport quelconque avec les absurdes propos destinés à simuler le vice que lui avait racontés Odette, il l’avait accueillie comme la preuve d’une chaleureuse amitié. Maintenant voilà que le souvenir de cette tendresse de Mme Verdurin était venu brusquement rejoindre le souvenir de sa conversation de mauvais goût. Il ne pouvait plus les séparer dans son esprit et les vit mêlées aussi dans la réalité, la tendresse donnant quelque chose de sérieux, et d’important à ces plaisanteries qui en retour lui faisaient perdre de son innocence. Il alla chez Odette. Il s’assit loin d’elle. Il n’osait l’embrasser, ne sachant si en elle, si en lui, c’était l’affection ou la colère qu’un baiser réveillerait. Il se taisait, il regardait mourir leur amour. Tout à coup il prit une résolution.

Odette, lui dit-il, mon chéri, je sais bien que je suis odieux, mais il faut que je te demande des choses. Tu te souviens de l’idée que j’avais eue à propos de toi et de Mme Verdurin ? Dis-moi si c’était vrai, avec elle ou avec une autre.

Elle secoua la tête en fronçant la bouche, signe fréquemment employé par les gens pour répondre qu’ils n’iront pas, que cela les ennuie, à quelqu’un qui leur a demandé : « Viendrez-vous voir passer la cavalcade, assisterez-vous à la Revue ? » Mais ce hochement de tête affecté ainsi d’habitude à un événement à venir mêle à cause de cela de quelque incertitude la dénégation d’un événement passé. De plus il n’évoque que des raisons de convenance personnelle plutôt que la réprobation, qu’une impossibilité morale. En voyant Odette lui faire ainsi le signe que c’était faux, Swann comprit que c’était peut-être vrai.

Je te l’ai dit, tu le sais bien, ajouta-t-elle d’un air irrité et malheureux.

Oui, je sais, mais en es-tu sûre ? Ne me dis pas : « Tu le sais bien », dis-moi : « je n’ai jamais fait ce genre de choses avec aucune femme. »

Elle répéta comme une leçon, sur un ton ironique, et comme si elle voulait se débarrasser de lui :

Je n’ai jamais fait ce genre de choses avec aucune femme.

Peux-tu me le jurer sur ta médaille de Notre-Dame de Laghet ?

Swann savait qu’Odette ne se parjurerait pas sur cette médaille-là.

Oh ! que tu me rends malheureuse, s’écria-t-elle en se dérobant par un sursaut à l’étreinte de sa question. Mais as-tu bientôt fini ? Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ? Tu as donc décidé qu’il fallait que je te déteste, que je t’exècre ? Voilà, je voulais reprendre avec toi le bon temps comme autrefois et voilà ton remerciement !

Mais, ne la lâchant pas, comme un chirurgien attend la fin du spasme qui interrompt son intervention, mais ne l’y fait pas renoncer :

Tu as bien tort de te figurer que je t’en voudrais le moins du monde, Odette, lui dit-il avec une douceur persuasive et menteuse. Je ne te parle jamais que de ce que je sais, et j’en sais toujours bien plus long que je ne dis. Mais toi seule peux adoucir par ton aveu ce qui me fait te haïr tant que cela ne m’a été dénoncé que par d’autres. Ma colère contre toi ne vient pas de tes actions, je te pardonne tout puisque je t’aime, mais de ta fausseté, de ta fausseté absurde qui te fait persévérer à nier des choses que je sais. Mais comment veux-tu que je puisse continuer à t’aimer, quand je te vois me soutenir, me jurer une chose que je sais fausse. Odette, ne prolonge pas cet instant qui est une torture pour nous deux. Si tu le veux, ce sera fini dans une seconde, tu seras pour toujours délivrée. Dis-moi sur ta médaille, si oui ou non, tu as jamais fais ces choses.

Mais je n’en sais rien, moi, s’écria-t-elle avec colère, peut-être il y a très longtemps, sans me rendre compte de ce que je faisais, peut-être deux ou trois fois.

A suivre demain

vendredi 1 janvier 2021

Un an de chansons d'hier - 1 - Boléro - Georges Guétary


Un an de chansons d’hier

1

Georges Guétary

Boléro

1948

Par. H. Contet - mus. P. Durand

Il a démarré sa carrière comme boy dans une revue de Mistinguett en 1937 pour finir prince de l'opérette. Il créera l'opérette de Francis Lopez La Route fleurie en 1952 qui connaitra plus de 1500 représentations


 

 

Les exploits de Nick Carter - Détective américain - 11 - Les mystères de Chicago


Y a rien à la télé

Ecoutez la radio
Les exploits de Nick Carter
Détective américain
11 - Les mystères de Chicago
RTF le 29/12/1961

 

Marcel Proust - Un Amour de Swann - 23/27 - Lu par André Dussolier


 

Marcel Proust

Un Amour de Swann

23/27

Lu par André Dussolier

 


Swann n’avait donc pas tort de croire que la phrase de la sonate existât réellement. Certes, humaine à ce point de vue, elle appartenait pourtant à un ordre de créatures surnaturelles et que nous n’avons jamais vues, mais que malgré cela nous reconnaissons avec ravissement quand quelque explorateur de l’invisible arrive à en capter une, à l’amener, du monde divin où il a accès, briller quelques instants au-dessus du nôtre. C’est ce que Vinteuil avait fait pour la petite phrase. Swann sentait que le compositeur s’était contenté, avec ses instruments de musique, de la dévoiler, de la rendre visible, d’en suivre et d’en respecter le dessin d’une main si tendre, si prudente, si délicate et si sûre que le son s’altérait à tout moment, s’estompant pour indiquer une ombre, revivifié quand il lui fallait suivre à la piste un plus hardi contour. Et une preuve que Swann ne se trompait pas quand il croyait à l’existence réelle de cette phrase, c’est que tout amateur un peu fin se fût tout de suite aperçu de l’imposture, si Vinteuil ayant eu moins de puissance pour en voir et en rendre les formes, avait cherché à dissimuler, en ajoutant çà et là des traits de son cru, les lacunes de sa vision ou les défaillances de sa main.

Elle avait disparu. Swann savait qu’elle reparaîtrait à la fin du dernier mouvement, après tout un long morceau que le pianiste de MmeVerdurin sautait toujours. Il y avait là d’admirables idées que Swann n’avait pas distinguées à la première audition et qu’il percevait maintenant, comme si elles se fussent, dans le vestiaire de sa mémoire, débarrassées du déguisement uniforme de la nouveauté. Swann écoutait tous les thèmes épars qui entreraient dans la composition de la phrase, comme les prémisses dans la conclusion nécessaire, il assistait à sa genèse. « O audace aussi géniale peut-être, se disait-il, que celle d’un Lavoisier, d’un Ampère, l’audace d’un Vinteuil expérimentant, découvrant les lois secrètes d’une force inconnue, menant à travers l’inexploré, vers le seul but possible, l’attelage invisible auquel il se fie et qu’il n’apercevra jamais.  » Le beau dialogue que Swann entendit entre le piano et le violon au commencement du dernier morceau  ! La suppression des mots humains, loin d’y laisser régner la fantaisie, comme on aurait pu croire, l’en avait éliminée  ; jamais le langage parlé ne fut si inflexiblement nécessité, ne connut à ce point la pertinence des questions, l’évidence des réponses. D’abord le piano solitaire se plaignit, comme un oiseau abandonné de sa compagne  ; le violon l’entendit, lui répondit comme d’un arbre voisin. C’était comme au commencement du monde, comme s’il n’y avait encore eu qu’eux deux sur la terre, ou plutôt dans ce monde fermé à tout le reste, construit par la logique d’un créateur et où ils ne seraient jamais que tous les deux : cette sonate. Est-ce un oiseau, est-ce l’âme incomplète encore de la petite phrase, est-ce une fée, invisible et gémissant, dont le piano ensuite redisait tendrement la plainte  ? Ses cris étaient si soudains que le violoniste devait se précipiter sur son archet pour les recueillir. Merveilleux oiseau  ! le violoniste semblait vouloir le charmer, l’apprivoiser, le capter. Déjà il avait passé dans son âme, déjà la petite phrase évoquée agitait comme celui d’un médium le corps vraiment possédé du violoniste. Swann savait qu’elle allait parler encore une fois. Et il s’était si bien dédoublé que l’attente de l’instant imminent où il allait se retrouver en face d’elle le secoua d’un de ces sanglots qu’un beau vers ou une triste nouvelle provoquent en nous, non pas quand nous sommes seuls, mais si nous les apprenons à des amis en qui nous nous apercevons comme un autre dont l’émotion probable les attendrit. Elle reparut, mais cette fois pour se suspendre dans l’air et se jouer un instant seulement, comme immobile, et pour expirer après. Aussi Swann ne perdait-il rien du temps si court où elle se prorogeait. Elle était encore là comme une bulle irisée qui se soutient. Tel un arc-en-ciel, dont l’éclat faiblit, s’abaisse, puis se relève et, avant de s’éteindre, s’exalte un moment comme il n’avait pas encore fait  : aux deux couleurs qu’elle avait jusque-là laissé paraître, elle ajouta d’autres cordes diaprées, toutes celles du prisme, et les fit chanter. Swann n’osait pas bouger et aurait voulu faire tenir tranquilles aussi les autres personnes, comme si le moindre mouvement avait pu compromettre le prestige surnaturel, délicieux et fragile qui était si près de s’évanouir. Personne, à dire vrai, ne songeait à parler. La parole ineffable d’un seul absent, peut-être d’un mort (Swann ne savait pas si Vinteuil vivait encore) s’exhalant au-dessus des rites de ces officiants, suffisait à tenir en échec l’attention de trois cents personnes, et faisait de cette estrade où une âme était ainsi évoquée un des plus nobles autels où pût s’accomplir une cérémonie surnaturelle. De sorte que quand la phrase se fut enfin défaite, flottant en lambeaux dans les motifs suivants qui déjà avaient pris sa place, si Swann au premier instant fut irrité de voir la comtesse de Monteriender, célèbre par ses naïvetés, se pencher vers lui pour lui confier ses impressions avant même que la sonate fût finie, il ne put s’empêcher de sourire, et peut-être de trouver aussi un sens profond qu’elle n’y voyait pas, dans les mots dont elle se servit. Emerveillée par la virtuosité des exécutants, la comtesse s’écria en s’adressant à Swann  : « C’est prodigieux, je n’ai jamais rien vu d’aussi fort… » Mais un scrupule d’exactitude lui faisant corriger cette première assertion, elle ajouta cette réserve  : «  rien d’aussi fort… depuis les tables tournantes !

A partir de cette soirée, Swann comprit que le sentiment qu’Odette avait eu pour lui ne renaîtrait jamais, que ses espérances de bonheur ne se réaliseraient plus. Et les jours où par hasard elle avait encore été gentille et tendre avec lui, si elle avait eu quelque attention, il notait ces signes apparents et menteurs d’un léger retour vers lui, avec cette sollicitude attendrie et sceptique, cette joie désespérée de ceux qui, soignant un ami arrivé aux derniers jours d’une maladie incurable, relatent comme des faits précieux  : «  hier, il a fait ses comptes lui-même et c’est lui qui a relevé une erreur d’addition que nous avions faite ; il a mangé un œuf avec plaisir, s’il le digère bien on essaiera demain d’une côtelette  », quoiqu’ils les sachent dénués de signification à la veille d’une mort inévitable. Sans doute Swann était certain que s’il avait vécu maintenant loin d’Odette, elle aurait fini par lui devenir indifférente, de sorte qu’il aurait été content qu’elle quittât Paris pour toujours ; il aurait eu le courage de rester ; mais il n’avait pas celui de partir.

Il en avait eu souvent la pensée. Maintenant qu’il s’était remis à son étude sur Ver Meer il aurait eu besoin de retourner au moins quelques jours à la Haye, à Dresde, à Brunswick. Il était persuadé qu’une « Toilette de Diane » qui avait été achetée par le Mauritshuis à la vente Goldschmidt comme un Nicolas Maes était en réalité de Ver Meer. Et il aurait voulu pouvoir étudier le tableau sur place pour étayer sa conviction. Mais quitter Paris pendant qu’Odette y était et même quand elle était absente – car dans des lieux nouveaux où les sensations ne sont pas amorties par l’habitude, on retrempe, on ranime une douleur – c’était pour lui un projet si cruel, qu’il ne se sentait capable d’y penser sans cesse que parce qu’il se savait résolu à ne l’exécuter jamais. Mais il arrivait qu’en dormant, l’intention du voyage renaissait en lui – sans qu’il se rappelât que ce voyage était impossible – et elle s’y réalisait. Un jour il rêva qu’il partait pour un an ; penché à la portière du wagon vers un jeune homme qui sur le quai lui disait adieu en pleurant, Swann cherchait à le convaincre de partir avec lui. Le train s’ébranlant, l’anxiété le réveilla, il se rappela qu’il ne partait pas, qu’il verrait Odette ce soir-là, le lendemain et presque chaque jour. Alors, encore tout ému de son rêve, il bénit les circonstances particulières qui le rendaient indépendant, grâce auxquelles il pouvait rester près d’Odette, et aussi réussir à ce qu’elle lui permît de la voir quelquefois ; et, récapitulant tous ces avantages : sa situation – sa fortune, dont elle avait souvent trop besoin pour ne pas reculer devant une rupture (ayant même, disait-on, une arrièrepensée de se faire épouser par lui) – cette amitié de M. de Charlus qui à vrai dire ne lui avait jamais fait obtenir grand’chose d’Odette, mais lui donnait la douceur de sentir qu’elle entendait parler de lui d’une manière flatteuse par cet ami commun pour qui elle avait une si grande estime – et jusqu’à son intelligence enfin, qu’il employait tout entière à combiner chaque jour une intrigue nouvelle qui rendît sa présence sinon agréable, du moins nécessaire à Odette – il songea à ce qu’il serait devenu si tout cela lui avait manqué, il songea que s’il avait été, comme tant d’autres, pauvre, humble, dénué, obligé d’accepter toute besogne, ou lié à des parents, à une épouse, il aurait pu être obligé de quitter Odette, que ce rêve dont l’effroi était encore si proche aurait pu être vrai, et il se dit : « On ne connaît pas son bonheur. On n’est jamais aussi malheureux qu’on croit.  » Mais il compta que cette existence durait déjà depuis plusieurs années, que tout ce qu’il pouvait espérer c’est qu’elle durât toujours, qu’il sacrifierait ses travaux, ses plaisirs, ses amis, finalement toute sa vie à l’attente quotidienne d’un rendez-vous qui ne pouvait rien lui apporter d’heureux, et il se demanda s’il ne se trompait pas, si ce qui avait favorisé sa liaison et en avait empêché la rupture n’avait pas desservi sa destinée, si l’événement désirable, ce n’aurait pas été celui dont il se réjouissait tant qu’il n’eût eu lieu qu’en rêve  : son départ ; il se dit qu’on ne connaît pas son malheur, qu’on n’est jamais si heureux qu’on croit.

Quelquefois il espérait qu’elle mourrait sans souffrances dans un accident, elle qui était dehors, dans les rues, sur les routes, du matin au soir. Et comme elle revenait saine et sauve, il admirait que le corps humain fût si souple et si fort, qu’il pût continuellement tenir en échec, déjouer tous les périls qui l’environnent (et que Swann trouvait innombrables depuis que son secret désir les avait supputés), et permît ainsi aux êtres de se livrer chaque jour et à peu près impunément à leur œuvre de mensonge, à la poursuite du plaisir. Et Swann sentait bien près de son cœur ce Mahomet II dont il aimait le portrait par Bellini et qui, ayant senti qu’il était devenu amoureux fou d’une de ses femmes, la poignarda afin, dit naïvement son biographe vénitien, de retrouver sa liberté d’esprit. Puis il s’indignait de ne penser ainsi qu’à soi, et les souffrances qu’il avait éprouvées lui semblaient ne mériter aucune pitié puisque lui-même faisait si bon marché de la vie d’Odette.

Ne pouvant se séparer d’elle sans retour, du moins, s’il l’avait vue sans séparations, sa douleur aurait fini par s’apaiser et peut-être son amour par s’éteindre. Et du moment qu’elle ne voulait pas quitter Paris à jamais, il eût souhaité qu’elle ne le quittât jamais. Du moins comme il savait que la seule grande absence qu’elle faisait était tous les ans celle d’août et septembre, il avait le loisir plusieurs mois d’avance d’en dissoudre l’idée amère dans tout le Temps à venir qu’il portait en lui par anticipation et qui, composé de jours homogènes aux jours actuels, circulait transparent et froid en son esprit où il entretenait la tristesse, mais sans lui causer de trop vives souffrances. Mais cet avenir intérieur, ce fleuve, incolore et libre, voici qu’une seule parole d’Odette venait l’atteindre jusqu’en Swann et, comme un morceau de glace, l’immobilisait, durcissait sa fluidité, le faisait geler tout entier  ; et Swann s’était senti soudain rempli d’une masse énorme et infrangible qui pesait sur les parois intérieures de son être jusqu’à le faire éclater  : c’est qu’Odette lui avait dit, avec un regard souriant et sournois qui l’observait  : «  Forcheville va faire un beau voyage, à la Pentecôte. Il va en Egypte  », et Swann avait aussitôt compris que cela signifiait  : «  Je vais aller en Egypte à la Pentecôte avec Forcheville. » Et en effet, si quelques jours après, Swann lui disait  : «  Voyons, à propos de ce voyage que tu m’as dit que tu ferais avec Forcheville », elle répondait étourdiment : « Oui, mon petit, nous partons le 19, on t’enverra une vue des Pyramides.  » Alors il voulait apprendre si elle était la maîtresse de Forcheville, le lui demander à elle-même. Il savait que, superstitieuse comme elle était, il y avait certains parjures qu’elle ne ferait pas et puis la crainte, qui l’avait retenu jusqu’ici, d’irriter Odette en l’interrogeant, de se faire détester d’elle, n’existait plus maintenant qu’il avait perdu tout espoir d’en être jamais aimé.

 


Umberto Eco - Le nom de la Rose - 53/53 - Derniers feuillets

 


Le nom de la Rose

53/53

Derniers feuillets

Lu par François Berland

 


 

L’abbaye brûla pendant trois jours et pendant trois nuits, et les derniers efforts ne servirent de rien. Déjà dans la matinée du septième jour de notre demeure en ce lieu, quand désormais les rescapés se rendirent compte qu’aucun bâtiment ne pouvait plus être sauvé, quand des constructions les plus belles s’effondrèrent les murs extérieurs, et que l’église, s’enroulant presque sur elle-même, engloutit sa tour, à ce point-là faillit à chacun la volonté de lutter contre le châtiment divin. Toujours plus lasses furent les courses aux quelques seaux d’eau restés, tandis qu’encore brûlait paisiblement la salle capitulaire avec la superbe résidence de l’Abbé. Lorsque le feu atteignit les extrémités des différents ateliers, les servants avaient depuis longtemps sauvé le plus de matériel possible, et ils préféraient battre la colline pour récupérer au moins une partie des animaux, qui s’étaient enfuis au-delà de l’enceinte dans la confusion de la nuit. Je vis certains des servants s’aventurer à l’intérieur de ce qui restait de l’église : j’imaginai qu’ils cherchaient à pénétrer dans la crypte du trésor pour rafler, avant de fuir, quelques précieux objets. Je ne sais s’ils sont parvenus à leurs fins, si la crypte n’avait déjà sombré, si les coquins n’ont pas sombré dans les entrailles de la terre en tentant de s’y glisser. Cependant des hommes du village montaient, pour prêter mainforte, ou pour chercher eux aussi à faire main basse sur quelque butin. Les morts, pour la plupart, restèrent parmi les ruines encore brûlantes. 

Le troisième jour, une fois soignés les blessés, enterrés les cadavres restés à découvert, les moines et tous les survivants recueillirent leurs affaires et abandonnèrent le plateau encore fumant, comme un endroit maudit. Je ne sais où ils se sont dispersés. Guillaume et moi quittâmes ces lieux, sur deux montures trouvées dans le bois, et que nous considérâmes res nullius. Nous nous dirigeâmes vers l’orient. Parvenus de nouveau à Bobbio, nous apprîmes de mauvaises nouvelles de l’empereur. Arrivé à Rome, il avait été couronné par le peuple. Toute composition avec Jean jugée désormais impossible, il avait élu un antipape, Nicolas V. Marsile avait été nommé vicaire spirituel de Rome, mais par sa faute, ou par sa faiblesse, il se passait dans cette ville des choses fort tristes à rapporter. On torturait des prêtres fidèles au pape, qui ne voulaient pas dire la messe, un prieur des augustiniens avait été jeté dans la fosse aux lions sur le Capitole. Marsile et Jean de Jandun avaient déclaré Jean hérétique, et Louis l’avait fait condamner à mort. Mais l’empereur gouvernait mal, il se faisait détester des seigneurs locaux, distrayait les deniers du trésor public. 

Au fur et à mesure que nous entendions ces nouvelles, nous retardions notre descente vers Rome, et je compris que Guillaume ne voulait pas se trouver le témoin des événements qui humiliaient ses espérances. Quand nous parvînmes à Pomposa, nous apprîmes que Rome s’était rebellée contre Louis, lequel se repliait vers Pise, alors que dans la ville papale rentraient triomphalement les légats de Jean. Entre-temps Michel de Césène s’était rendu compte que sa présence en Avignon n’amenait aucun résultat, il craignait même pour sa vie, et il s’était enfui, rejoignant Louis à Pise. Or, l’empereur avait aussi perdu l’appui de Castruccio, seigneur de Lucques et de Pistoie, qui était mort. Bref, prévoyant les événements, et sachant que le Bavarois se dirigerait sur Munich, nous rebroussâmes chemin et décidâmes de le précéder là-bas ; c’était qu’aussi Guillaume sentait l’Italie devenir fort peu sûre pour lui. 

Au cours des mois et des années qui suivirent, Louis vit l’alliance des seigneurs gibelins se défaire ; un an après, Nicolas l’antipape se rendrait à Jean, en se présentant devant lui avec une corde passée au cou. Comme nous arrivâmes à Munich, il fallut me séparer, avec moult larmes, de mon bon maître. Son sort était incertain, mes parents préférèrent que je revinsse à Melk. Depuis cette nuit tragique où Guillaume m’avait révélé son désenchantement devant les ruines de l’abbaye, comme par un commun et tacite accord, nous n’avions plus parlé de cette histoire. Pas plus que nous n’y fîmes allusion au cours de notre douloureux adieu. 

Mon maître me donna maints bons conseils pour mes études futures, et il m’offrit les verres que lui avait fabriqués Nicolas, puisque lui, il avait récupéré les siens. J’étais encore jeune, me dit- il, mais un jour ils me rendraient service (et en vérité, je les ai sur le nez, à présent que j’écris ces lignes). Puis il m’étreignit fortement, avec la tendresse d’un père, et il me donna congé. Je ne le vis plus. 

J’appris beaucoup plus tard qu’il était mort pendant la grande épidémie de peste qui sévit férocement à travers l’Europe vers la moitié de ce siècle. Je prie toujours que Dieu ait accueilli son âme et lui ait pardonné les nombreux actes d’orgueil que sa fierté intellectuelle lui avait fait commettre. Des années plus tard, homme d’un âge avancé déjà, j’eus l’occasion d’accomplir un voyage en Italie sur mandat de mon Abbé. Je ne résistai pas à la tentation : en revenant je fis un long détour pour revisiter ce qui était resté de l’abbaye. Les deux villages au flanc du mont s’étaient dépeuplés, tout autour les terres étaient en friche. Je grimpai jusqu’au plateau : un spectacle de désolation et de mort se présenta à mes yeux baignés de larmes. Des grandes et magnifiques constructions qui paraient ce lieu, étaient restées des ruines éparses, comme déjà il en avait été des monuments antiques dans la Rome païenne. Le lierre avait recouvert les lambeaux des murs, les colonnes, les rares architraves restées intactes. Des herbes sauvages envahissaient partout le sol, et l’on ne comprenait même plus où avait été naguère le potager et le jardin. Seul l’emplacement du cimetière était reconnaissable, d’après quelques tombes qui affleuraient encore. 

Unique signe de vie, de grands oiseaux de proie chassaient lézards et serpents qui, comme des basilics, se lovaient entre les pierres ou se coulaient sur les murs. Du portail de l’église étaient restés de rares vestiges rongés de moisissure. Le tympan survivait à moitié et j’y aperçus encore, dilaté par les intempéries et alangui de répugnants lichens, l’oeil senestre du Christ en majesté, et quelque chose de la face du lion. L’Édifice, sauf le mur méridional, écroulé, semblait encore tenir debout et défier le cours du temps. Les deux tours extérieures, qui donnaient sur l’à-pic, paraissaient presque intactes, mais partout les verrières donnaient l’impression d’orbites vides dont les larmes visqueuses étaient des plantes grimpantes en putréfaction. A l’intérieur, l’oeuvre de l’art, détruite, se confondait avec celle de la nature, et l’oeil parcourait depuis la cuisine de vastes pans de ciel, à travers la déchirure des étages supérieurs et du toit, tombés comme des anges déchus. Tout ce qui n’était pas vert de mousses apparaissait encore noirci par la fumée qui datait de plusieurs décennies. 

En fouillant parmi les ruines, je trouvais de temps à autre des fragments de parchemin, envolés du scriptorium et de la bibliothèque, sauvés ainsi que des trésors ensevelis dans la terre ; et je commençai à les recueillir, comme si je devais recomposer les feuillets d’un livre. Puis je m’aperçus que de l’une des tours s’élevait encore, chancelant et presque intact, un escalier à vis vers le scriptorium, et de là, en gravissant un escarpement de décombres, on pouvait arriver à la hauteur de la bibliothèque : laquelle n’était cependant qu’une sorte de galerie à ras les murs extérieurs, qui donnait, sur toute sa longueur, dans le vide. Contre un pan de mur, je trouvai une armoire, encore miraculeusement droite, réchappée du feu je ne sais comme, pourrie par l’eau et les insectes. A l’intérieur, se trouvaient encore quelques feuillets. Je trouvai d’autres déchiquetures en fouillant encore les ruines du bas. Ce fut une maigre moisson que la mienne, mais je passai une journée entière à glaner, comme si de ces disjecta membra de la bibliothèque devait me parvenir un message. Certains lambeaux de parchemin étaient décolorés, d’autres laissaient entrevoir l’ombre d’une image, par moments le fantôme d’un ou de plusieurs mots. Je trouvai parfois des feuillets où je pouvais lire des phrases entières, plus souvent des reliures encore intactes, protégées par ce qui avait été des garnitures de métal… Des larves de livres, apparemment saines à l’extérieur, mais dévorées à l’intérieur : pourtant quelquefois un demi-feuillet s’était sauvé, un incipit transparaissait, un titre… Je recueillis la moindre relique que je pus trouver, et j’en remplis deux sacs de voyage, abandonnant des choses qui m’étaient utiles pour sauver ce pauvre trésor. 

Tout au long de mon voyage de retour et ensuite à Melk, je passai maintes et maintes heures à tenter de déchiffrer ces vestiges. Souvent, à partir d’un mot ou d’une image survivante, je reconnus de quel ouvrage il s’agissait. Quand, au fil des ans, je retrouvai d’autres exemplaires de ces livres, je les étudiai avec amour, comme si le destin m’avait fait ce legs, comme si en avoir repéré l’exemplaire détruit avait été un signe indéniable du ciel qui disait tolle et lege. A la fin de ma patiente recomposition se profila dans mon esprit comme une bibliothèque mineure, signe de la majeure disparue, une bibliothèque composée de morceaux, citations, périodes incomplètes, moignons de livres. Plus je relis cette liste, plus je me convaincs qu’elle est l’effet du hasard et ne contient aucun message. Mais ces pages incomplètes m’ont accompagné pendant toute la vie qui depuis lors m’est restée à vivre, je les ai souvent consultées comme un oracle, et j’ai presque l’impression que tout ce que j’ai écrit sur ces feuillets, que tu vas lire à présent, lecteur inconnu, n’est rien d’autre qu’un centon, un poème figuré, un immense acrostiche qui ne dit et ne répète rien d’autre que ce que ces fragments m’ont suggéré, et je ne sais plus si c’est moi qui ai parlé d’eux jusqu’à présent ou si ce sont eux qui ont parlé par ma bouche. Mais que ce soit l’un ou l’autre cas, plus je me récite l’histoire qui en est sortie, moins je réussis à comprendre si elle recèle une trame allant au-delà de la séquence naturelle des événements et des temps qui les relient. Et c’est dur pour un vieux moine, au seuil de la mort, que de ne point savoir si la lettre qu’il a écrite contient un certain sens caché, et si elle en contient plus d’un, beaucoup, ou point du tout. Mais cette mienne inaptitude à voir est sans doute l’effet de l’ombre que la grande ténèbre approchant projette sur le monde vieilli. Est ubi gloria nunc Babylonia ? Où sont les neiges d’antan ? La terre danse la danse de Macabré, il me semble par moments que le Danube est sillonné de bateaux chargés de fous qui vont vers un lieu obscur. Il ne me reste qu’à me taire. O quam salubre, quam iucundum et suave est sedere in solitudine et tacere et loqui cum Deo

D’ici peu, je me réunirai avec mon principe, et je ne crois plus que ce soit le Dieu de gloire dont m’avaient parlé les abbés de mon ordre, ou de joie, comme croyaient les minorites d’alors, peut-être pas même de pitié. Gott ist ein lautes Nichts, ihn rührt kein Nun noch Hier… Je m’avancerai bientôt dans ce désert immense, parfaitement plat et incommensurable, où le coeur vraiment pieux succombe, bienheureux. Je m’abîmerai dans la ténèbre divine, en un silence muet et en une union ineffable, et m’abîmant seront perdues toute égalité et toute inégalité, et en cet abîme mon esprit se perdra lui- même, et il ne connaîtra ni l’égal ni l’inégal ni rien d’autre : et seront oubliées toutes les différences, je serai dans le fondement simple, dans le désert silencieux où jamais l’on ne vit de diversité, dans l’intime où personne ne se trouve dans son propre lieu. Je tomberai dans la divinité silencieuse et inhabitée où il n’est ni oeuvre ni image. Il fait froid dans le scriptorium, j’ai mal au pouce. Je laisse cet écrit, je ne sais pour qui, je ne sais plus à propos de quoi : stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus

 

FIN

 

 

jeudi 31 décembre 2020

Bécaudlogie - 7 - La marche de Babette

 

Donne moi un Bécaud

7

La marche de Babette

 1957

G. Bécaud – L. Amade