dimanche 9 août 2020
Hervé Bazin - Vipère au poing ch. II
Hervé Bazin
Vipère au poing
chapitre II
lu par Pierre Vaneck
II
La "Belle Angerie ?" Un nom splendide pour séraphins déchus, pour mystiques à la petite semaine. Disons tout de suite qu'il s'agit d'une déformation flatteuse de la " Boulangerie ". Mais ajoutons que " l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ", et l'altération du toponyme se trouvera justifiée, car je vous jure que, Boulangerie ou Belle Angerie, on y a toujours fabriqué du pain azyme.
Plus prosaïquement, la Belle Angerie est le siège social, depuis plus de deux cents ans, de la famille Rezeau. Cet ensemble de constructions, parti sans doute d'un fournil, est arrivé à faire figure de manoir. Sauvée de l'incohérence, sinon de la prétention, par une façade à qui toute logique intérieure a été sacrifiée, La Belle Angerie est très exactement le prototype des faux châteaux chers à la vieille bourgeoisie. Au même degré que les congrégations de nonnes, les vieilles familles craonnaises ont le vice de la truelle. Nos paysans, proches parents des paysans bretons, se contentent d'élargir leur pré carré quand ils le peuvent. Les plus riches d'entre eux iront jusqu'à se payer une étable de bonne pierre, matériau rare dans la région et qui doit être amené à grands frais de Bécon-les-Carrières. Mais les bourgeois semblent avoir besoin d'un nombre de pièces inutiles proportionnel à celui des hectares sur lesquels s'étend la domination de leurs redevances et de leurs chasses.
La Belle Angerie? Trente-deux pièces, toutes meublées, sans compter la chapelle, sans compter les deux nobles tourelles, où sont dissimulés les cabinets d'aisances, sans compter cette immense serre, stupidement orientée au nord, de telle sorte que les lauriers-roses y crèvent régulièrement chaque hiver, sans compter la fermette annexe du jardinier, les écuries, qui deviendront garage, les communs divers, les cabanes élevées un peu partout dans le parc et toutes dédiées à quelque saint frileusement recroquevillé dans sa niche et servant de relais aux jours de Rogations... J'oublie deux ou trois pigeonniers depuis longtemps abandonnés aux moineaux, trois puits comblés, mais toujours chapeautés d'ardoise taillée, deux ponts solennels jetés sur le filet d'eau qui s'appelle l'Ommée, quelques passerelles et une trentaine de bancs de pierre ou de bois, répandus çà et là dans le parc, afin que s'y répande éventuellement la distinguée fatigue du maître.
Ce confort des fesses est d'ailleurs à La Belle Angerie le seul dont on jouisse. Téléphone, chauffage central, des mythes ! Le simple " E. G. E. " des petites annonces locatives est ici totalement inconnu. L'eau, à cent mètres, se tire d'un puits douteux, aux margelles fleuries d'escargots. Hormis le salon, dont le parquet, posé directement sur le sol, est à remplacer tous les dix ans, toutes les pièces sont pavées de carreaux de terre cuite. Je dis " pavées ", car ces carreaux ne sont même pas jointifs. Qui pis est, les cuisines n'ont droit qu'à l'ardoise de Noyant-la-Gravoyère, en plaques, vaguement cimentées de terre battue. Peu de poêles, mais d'immenses cheminées à chenets de fonte. Ajoutez à cela des communications défaillantes par chemins vicinaux encombrés de trognons de choux, un ravitaillement purement local, donc paysan, un climat parfaitement défini par la vieille devise des seigneurs du lieu, les Soledot : " Luis, mon soleil d'eau ! ", et vous estimerez comme moi, sans doute, que notre Belle Angerie n'est habitable qu'en été, lorsque les marais de l'Ommée fument au soleil, puis se dessèchent, forment croûte, se craquellent en forme de dalles, où se hasarde le pas léger des gamins en quête d'œufs d'effarvatte,
Ma grand-mère le comprenait ainsi, qui déménageait deux fois par an, à jour fixe, et n'oubliait jamais d'emporter avec elle le piano, la machine à coudre et la batterie de cuisine de cuivre rouge, qui n'existaient point en double. Cependant, nous devions, plus tard, habiter la Maison (grand M) toute l'année et nous en contenter, comme se contentent des leurs, en tous points analogues à la nôtre, les hobereaux de la région.
Ladite région, à l'époque où commence mon récit, c'est-à-dire il y a environ vingt-cinq ans, était du reste beaucoup plus arriérée que maintenant. Probablement la plus arriérée de France. Aux confins des trois provinces du Maine, de la Bretagne et de l'Anjou, ce coin de terre glaise n'a pas de nom défini, pas de grande histoire, sauf peut-être sous la Révolution. Craonnais, Segréen, Bocage angevin, vous pouvez choisir entre ces termes. Trois départements se partagent cette ancienne marche frontière entre pays de grande et de petite gabelle, abrutie durant des siècles par une surveillance et une répression féroces. Chemin de la Faul-saunière, ferme de Rouge-Sel, domaine des Sept-Pendus, les noms sinistres demeurent. Nul pittoresque. Des prés bas, rongés de carex, des chemins creux qui exigent le chariot à roues géantes, d'innombrables haies vives qui font de la campagne un épineux damier, des pommiers à cidre encombrés de gui, quelques landes à genêts et, surtout, mille et une mares, asiles de légendes mouillées, de couleuvres d'eau et d'incessantes grenouilles. Un paradis terrestre pour la bécassine, le lapin et la chouette.
Mais pas pour les hommes. De race chétive, très " Gaulois dégénérés ", cagneux, souvent tuberculeux, décimés par le cancer, les indigènes conservent la moustache tombante, la coiffe à ruban bleu, le goût des soupes épaisses comme un mortier, une grande soumission envers la cure et le château, une méfiance de corbeaux, une ténacité de chiendent, quelque faiblesse pour l'eau-de-vie de prunelle et surtout pour le poiré. Presque tous sont métayers, sur la même terre, de père en fils. Serfs dans l'âme, ils envoient à la Chambre une demi-douzaine de vicomtes républicains et, aux écoles chrétiennes, cette autre demi-douzaine d'enfants, qui deviennent, en grandissant, des bicards et des valets qui ne se paient point.
Dans ce cadre, très piqué des vers, ont vécu nos vieilles gloires, aujourd'hui abolies au même titre que les bonnets de nuit. J'appartiens, achevez de l'apprendre, à la célèbre famille Rezeau. Célèbre, évidemment, dans un rayon qui n'est pas celui de la planète, mais qui a dépassé celui du département. Dans tout l'Ouest, notre carte de visite, gravée si possible, reste en évidence sur les plateaux de cuivre. La bourgeoisie nous jalouse. La noblesse nous reçoit et même parfois nous donne une de ses filles, à moins qu'elle n'achète une des nôtres. (A vrai dire, emporté par un reste d'humide fierté, j'ai oublié de mettre cette phrase à l'imparfait.)
La petite histoire ne vous a sans doute pas dit que Claude Rezeau, capitaine vendéen, entra le premier aux Ponts-de-Cé, lors de l'avance éphémère de l'armée catholique et royale. (On chante depuis : " catholique et français ".) Le nom de Ferdinand Rezeau, d'abord secrétaire du prétendant, puis député conservateur de " leur " république, ne doit pas non plus hanter votre mémoire. Mais René Rezeau ? Qui ne connaît René Rezeau, ce petit homme moustachu qui brandit à bout de bras le chapeau de l'arrière-garde bournisienne, ce génie largement répandu dans les distributions de prix des écoles chrétiennes ? Tenez-vous bien et respectez-moi, car c'est mon grand-oncle. Le retour à la terre, le retour de l'Alsace, le retour aux tourelles, le retour à la foi, l'éternel retour ! Non, vous n'avez pas oublié ce programme. C'est lui " la brosse à reluire de la famille ", c'est lui le grand homme, né trop tard pour s'engager dans les zouaves pontificaux, mort trop tôt pour connaître les saints triomphes du M. R. P., mais glorieusement à cheval sur tous les grands dadas de l'entre-trois-guerres. C'est lui, commandeur de Saint-Grégoire et signataire d'excellents contrats d'éditions pieuses, qui sut asseoir la renommée des Rezeau jusque dans ce fauteuil de l'Académie française, où il se cala les fesses durant près de trente ans. Et je n'ai point besoin de vous rappeler que sa mort, survenue en 1932, après ce lent martyre de vessie qui lui conféra sa dernière auréole, fut l'occasion d'un grand défilé de bien-pensants consternés, sous une pluie battante de postillons et d'eau bénite.
Ce héros avait un frère, qui fut mon grand-père, et mon grand-père, comme tout le monde, avait une femme répondant au nom évangélique de Marie. Il lui fit onze enfants, dont huit survécurent à leur éducation chrétienne. Il lui fit onze enfants parce que les premiers furent six filles, dont quatre devaient embrasser l'état religieux (elles ont choisi la meilleure part) et qu'il fallait un fils pour perpétuer le nom et les armes bien que celles-ci fussent roturières. Mon père arriva, bon septième, qui reçut le nom de l'apôtre Jacques (celui des deux qui est devenu collaborateur en compromettant sa fête avec la Saint-Philippe). Et mon vénérable grand-père, après cette naissance d'un héritier enfin mâle, ne voulut point mourir avant d'avoir fait encore quatre enfants à Marie, ma grand-mère, et s'être ainsi rendu digne d'offrir à Dieu un futur chanoine, en la- personne de Michel Rezeau, son benjamin, aujourd'hui protonotaire apostolique... Amen.
Le hasard donc, le même hasard qui fait que l'on naît roi ou pomme de terre, que l'on tire une chance sur deux milliards à la loterie sociale, ce hasard a voulu que je naisse Rezeau, sur l'extrême branche d'un arbre généalogique épuisé, d'un olivier Stérile complanté dans les derniers jardins de la foi. Le hasard a voulu que j'aie une mère...
Mais n'anticipons pas. Sachez seulement qu'en 1913 Jacques Rezeau, mon père, docteur en droit, professeur à l'Université catholique (situation non lucrative, comme il sied), avait épousé la forte riche demoiselle Paule Pluvignec, petite-fille du banquier de ce nom, fille du sénateur du même nom, sœur du lieutenant de cuirassiers du même nom, mort depuis au champ d'honneur (ce qui lui permit de doubler " ses espérances "). Elle avait trois cent mille francs de dot. Trois cent mille francs-or. Elle avait été élevée, vacances comprises, dans un pensionnat de Vannes, d'où elle ne sortit que pour épouser le premier homme venu, du reste choisi par ses parents, trop répandus dans le monde et dans la politique pour s'occuper de cette enfant sournoise. Je ne sais rien d'autre de sa jeunesse, qui n'excuse pas la nôtre. Mon père, qui avait aimé une petite camarade protestante (mais René Rezeau veillait !), épousa cette dot qui lui permit de faire figure de nabab jusqu'à la dévaluation de M. Poincaré. De cette union, rendue indispensable par la pauvreté des Rezeau, devaient naître successivement Ferdinand, que vous nommerez Frédie ou Chiffe, Jean, c'est-à-dire moi-même, que vous appellerez comme vous voudrez, mais qui vous cassera la gueule si vous ressuscitez pour lui le sobriquet de Brasse-Bouillon, enfin Marcel, alias Cropette. Suivirent, m'a-t-on dit, quelques fausses couches involontaires, auxquelles je ne pense pas sans une certaine jalousie, car leurs produits ont eu la chance, eux, de ne pas dépasser le Stade de fœtus Rezeau.
En cet an de grâce 1922, où j'étouffais les vipères, nous étions, Frédie et moi, confiés à la garde de notre grand-mère. Confiés... le mot est un euphémisme ! L'intervention énergique de cette grand-mère, que nous n'avions pas le droit d'appeler mémé, mais qui avait le cœur de ce diminutif plébéien, nous avait sauvés de sévices inconnus, mais certainement graves. J'imagine les biberons additionnés d'eau sale, les couches pourries, les braillements jamais bercés... Je ne sais rien de précis. Mais on ne retire pas ses enfants à une jeune femme sans motifs graves.
Notre dernier frère, Marcel, ne faisait point partie du lot attribué à la belle-mère. Il était né en Chine, à Changhaï, où M. Rezeau s'était fait nommer professeur de Droit international à l'Université catholique de l'Aurore.
Ainsi séparés, nous vivions un bonheur provisoire, entrecoupé de privations de dessert, de fessées et de grands élans mystiques.
Car, je tiens à le dire, de quatre à huit ans, j'étais un saint. On ne vit pas impunément dans l'antichambre du ciel, entre un abbé réformé du service divin pour tuberculose pulmonaire, un écrivain spécialisé dans le style édifiant, une grand-mère adorablement sévère sur le chapitre de l'histoire sainte et des tas de cousins ou de tantes, plus ou moins membres de tiers ordres, nuls en math, mais prodigieusement calés dans la comptabilité en partie double des indulgences (reportons notre crédit d'invocations au débit des âmes du purgatoire, pour que ces nouveaux élus nous remboursent sous forme d'intercessions).
J'étais un saint ! Je me souviens d'une certaine ficelle... Tant pis pour moi ! Affrontons le ridicule. II faut bien que vous puissiez renifler l'odeur de ma sainteté, dans laquelle, toutefois, je ne suis pas mort.
Cette ficelle provenait d'une boîte de chocolats. Ces chocolats n'étaient pas empoisonnés, bien qu'ils eussent été envoyés par Mme Pluvignec — il paraît qu'il faut dire aussi " grand-mère " —, l'encore belle sénatrice du Morbihan. Ces chocolats faisaient partie du protocole sentimental de Mme Pluvignec et nous parvenaient régulièrement trois fois par an : le premier janvier, à Pâques et lors de l'anniversaire de chacun de nous. J'avais le droit d'en manger deux par jour, l'un le matin, l'autre le soir, après avoir fait le signe de croix réglementaire.
Je ne savais pas exactement quel fut mon forfait. Ai-je dépassé le compte permis en profitant de l'inattention de Mlle Ernestine ? Ai-je seulement commis, tant j'étais pressé, un de ces rapides chasse-mouches qui m'attiraient toujours cette remarque indignée :
— Mais c'est un singe de croix que vous faites là, Brasse-Bouillon !
...Je ne sais, mais je fus pénétré de remords et de contrition parfaite. Et le soir, dans ma chambre (La Belle Angerie est si grande que nous en avions une pour chacun, dès l'âge le plus tendre... Ça fait bien. Et puis ça habitue les enfants à rester seuls dans le noir)... le soir, dans ma chambre, je résolus en parfait accord avec Baptiste (le bout de mon prénom, c'est-à-dire mon ange gardien, un peu valet comme il convient à l'ange gardien d'un Rezeau qui ne peut décemment pas porter seul les petits paquets de ses péchés)... le soir, dans ma chambre, je résolus de faire pénitence. La ficelle de la boîte de chocolats, qui portait l'inscription " A la Marquise ", cette ficelle plate, un peu coupante, m'inspira le petit supplice certainement agréable à Dieu. Je me l'attachai autour de la taille et je tordis le nœud, lentement, jusqu'à ce que cela me fît raisonnablement mal. Je serrais, comme pour la vipère, avec beaucoup de conviction au début, avec moins d'enthousiasme au bout de trois minutes, avec regret finalement. Je n'ai jamais été douillet : on ne m'a pas appris à l'être. Mais il y a des limites à l'endurance d'un enfant, et elles sont assez étroites quand on a seulement soixante-douze mois d'expérience du dolorisme expérimental. Je cessai de serrer sous le prétexte que la ficelle, surmenée, pourrait bien casser. Il ne fallait pas détruire mon sacrifice.
Et surtout il ne fallait pas en détruire la trace. Car, enfin, sans aucun doute, Mademoiselle viendrait le lendemain matin me réveiller, comme tous les jours, en disant, comme tous les samedis :
— Allons! dépêchez-vous, paresseux!... Remercions le bon Dieu qui nous donne encore cette journée pour le servir... C'est le jour de changer votre chemise, Brasse-Bouillon. Au nom du Père et du Fils... Tâchez de la garder propre. Quand on va aux waters, on s'essuie convenablement. Notre Père qui êtes aux cieux..., etc.
Glorieux samedi ! Elle verrait tout de suite la ficelle. Je m'endormis sans savoir que je venais de commettre, en toute naïveté, le péché d'orgueil sous sa forme la plus satanique : l'orgueil de l'esprit !
Mais, Mademoiselle, le lendemain matin, ne s'en douta point.
— Oh ! fit-elle, cet enfant est impossible.
Puis, se ravisant, avec une nuance de considération dans les yeux :
— Jean, Dieu ne permet pas que l'on joue avec sa santé. Je suis obligée d'en référer immédiatement à votre grand-mère.
J'écoutais ces paroles avec une grande satisfaction, mais je feignais, bien entendu, la pudeur et la désolation d'une âme violée. Cinq minutes plus tard, grand-mère, son châle à franges jeté sur sa robe de chambre, se penchait sur moi, m'accablant de reproches. Mais le ton n'y était pas. Le regard non plus, tout luisant de peureuse fierté. Et puis ce doigt, ce long doigt fin de romancière pour enfants de Marie (car elle écrivait un peu, elle aussi), comme il suivait complaisamment la ligne rouge, le stigmate éloquent qui me ceinturait encore !
— Il faut me promettre de ne pas faire de sacrifices sans me le dire. N'est ce pas, mon petit Jean ?
On ne m'appelait point Brasse-Bouillon, ce matin-là ! Je promis. Grandmère sortit, hochant la tête, sur le même rythme que Mademoiselle, toutes deux bien incapables de sévir contre un saint. J'eus l'oreille assez fine pour entendre cette recommandation, faite à mi-voix, derrière la porte :
— Surveillez ce petit, Mademoiselle. Il m'inquiète. Mais je dois avouer qu'il me donne aussi de bien grands espoirs.
samedi 8 août 2020
Hervé Bazin - Vipère au poing - ch I
I
L'été craonnais, doux mais ferme, réchauffait ce bronze impeccablement lové sur lui-même : trois spires de vipère à tenter l'orfèvre, moins les saphirs classiques des yeux, car, heureusement pour moi, cette vipère, elle dormait.
Elle dormait trop, sans doute affaiblie par l'âge ou fatiguée par une indigestion de crapauds. Hercule au berceau étouffant les reptiles : voilà un mythe expliqué ! Je fis comme il a dû faire : je saisis la bête par le cou, vivement. Oui, par le cou et, ceci, par le plus grand des hasards. Un petit miracle en somme et qui devait faire long feu dans les saints propos de la famille.
Je saisis la vipère par le cou, exactement au-dessus de la tête, et je serrai, voilà tout. Cette détente brusque, en ressort de montre qui saute hors du boîtier — et le boîtier, pour ma vipère, s'appelait la vie —, ce réflexe désespéré pour la première et pour la dernière fois en retard d'une seconde, ces enroulements, ces déroulements, ces enroulements froids autour de mon poignet, rien ne me fit lâcher prise. Par bonheur, une tête de vipère, c'est triangulaire (comme Dieu, son vieil ennemi) et montée sur cou mince, où la main peut se caler. Par bonheur, une peau de vipère, c'est rugueux, sec d'écaillés, privé de la viscosité défensive de l'anguille. Je serrais de plus en plus fort, nullement inquiet, mais intrigué par ce frénétique réveil d'un objet apparemment si calme, si digne de figurer parmi les jouets de tout repos. Je serrais. Une poigne rose de bambin vaut un étau. Et, ce faisant, pour la mieux considérer et m'instruire, je rapprochais la vipère de mon nez, très près, tout près, mais, rassurez-vous, à un nombre de millimètres suffisant pour que fût refusée leur dernière chance à des crochets tout suintants de rage.
Elle avait de jolis yeux, vous savez, cette vipère, non pas des yeux de saphir comme les vipères de bracelets, je le répète, mais des yeux de topaze brûlée, piqués noir au centre et tout pétillants d'une lumière que je saurais plus tard s'appeler la haine et que je retrouverais dans les prunelles de Folcoche, je veux dire de ma mère, avec, en moins, l'envie de jouer (et, encore, cette restriction n'est-elle pas très sûre !).
Elle avait aussi de minuscules trous de nez, ma vipère, et une gueule étonnante, béante, en corolle d'orchidée, avec, au centre, la fameuse langue bifide — une pointe pour Ève, une pointe pour Adam —, la fameuse langue qui ressemble tout bonnement à une fourchette à escargots.
Je serrais, je vous le redis. C'est très important. C'était aussi très important pour la vipère. Je serrais, et la vie se fatiguait en elle, s'amollissait, se laissait tomber au bout de mon poing en flasque bâton de Moïse. Des sursauts, bien sûr, elle en avait, mais de plus en plus espacés, d'abord en spirale, puis en crosse d'évêque, puis en point d'interrogation. Je serrais toujours. Enfin, le dernier point-d'interrogation devint un point d'exclamation, lisse, définitif et ne frémissant même plus de la pointe. Les topazes s'éteignirent, à moitié recouvertes par deux morceaux de taffetas bleuâtres. La vipère, ma vipère, était morte ou, plus exactement, pour moi, l'enfant, elle était retournée à l'état de bronze où je l'avais trouvée quelques minutes auparavant, au pied du troisième platane de l'allée du pont.
Je jouai vingt minutes avec elle, la disposant à ma fantaisie, tripotant, maniant ce corps sans membres d'infirme parfait. Rien n'est si bien mort qu'un serpent mort. Très vite, elle perdit toute allure, cette loque, elle perdit tout métal. Elle s'obstinait à me montrer cette couleur trop claire du ventre, que, par prudence, toutes les bêtes dissimulent jusqu'à la mort — ou jusqu'à l'amour.
J'étais en train de la nouer autour de ma cheville, quand retentit la cloche de La Belle Angerie sonnant pour les confitures. Il s'agissait ce jourlà d'achever un pot de mirabelles, un peu moisies par quatre ans de buffet, mais bien plus avantageuses que ces gelées de groseilles qui se laissent odieusement gratter sur les tartines. Je sautai sur mes pieds sales, sans oublier ma vipère, que je pris cette fois par la queue et à qui j'imprimai un joli mouvement de balancier.
Mais, soudain, un hurlement déchira mes premières réflexions scientifiques et, de la fenêtre de la peu courageuse Mlle Ernestine Lion, tomba cet ordre épouvanté :
—Voulez-vous lâcher cela tout de suite ! Puis, en crescendo tragique :
—Ah ! le malheureux enfant !
Je restai perplexe. Quel drame ! Appels, exclamations entre croisés, affolement de talons par les escaliers. " Madame ! Monsieur l'abbé ! Par ici ! " Où sont les autres ? Aboiement de Capi, le chien (nous avons déjà lu Sans famille). Cloches. Enfin grand-mère, aussi blanche que sa guimpe, poussant du bout de sa bottine son éternelle longue robe grise, jaillit de la porte d'honneur. En même temps surgissaient de la bibliothèque, aile droite, la tante Thérèse Bartolomi, comtesse de l'Empire, puis mon oncle le protonotaire apostolique et, de la lingerie, aile gauche, la gouvernante, la cuisinière, la femme de chambre... Toute la famille et ses satellites débouchaient des innombrables issues de La Belle Angerie, cette grande garenne.
Prudente, à la vérité, la famille ! et formant cercle aussitôt, à bonne distance de la vipère, qui tournoyait toujours au bout de mes doigts et à qui le mouvement prêtait une suprême apparence de vie.
TANTE THERESE. — est-elle morte ?
LA BONNE. — J'espère que c'est une couleuvre.
LA GOUVERNANTE. — N'approchez pas, Frédie !
LA CUISINIERE, sourde et muette. — Krrrrrhh !
L'ABBE. — Je te promets une de ces fessées...
GRAND-MERE. — Voyons, mon chéri, lâche cette horreur !
Impavide, glorieux, je tendis mon trophée à l'oncle protonotaire, qui, professionnellement ennemi des reptiles, recula d'un bon mètre. Chacun l'imita. Mais grand-mère, plus brave, parce que, n'est-ce pas, c'était grandmère, s'approcha et, d'un brusque coup de face-à-main, me fit lâcher le serpent, qui tomba, inerte, sur le perron et que mon oncle, rassuré, se mit à retuer, martialement, à grands coups de talon, comme saint Michel, son patron.
Cependant, tout danger écarté, j'avais été déshabillé en un clin d'oeil par huit mains féminines, examiné des cheveux aux orteils, reconnu miraculeusement indemne de toute morsure. On me remit vivement une chemise, parce qu'il n'est pas décent qu'un Rezeau, même si jeune, reste nu devant des domestiques. Se détournant d'une bouillie de vipère, mon oncle s'approcha, raide comme la justice, les deux mains en balance de chaque côté de la soutane.
— Ce petit imbécile a-t-il été piqué ?
— Non, Michel.
— Remercions Dieu, ma mère.
Pater, Ave. Un petit ex-voto fut accroché dans le silence. Puis le protonotaire apostolique s'empara de moi, me jeta en travers de ses genoux et, les yeux au ciel, me fessa méthodiquement.
vendredi 7 août 2020
A partir de demain Vipère au poind d'Hervé Bazin lu par Pierre Vaneck.
Vipère au poing est un roman largement autobiographique d’Hervé Bazin sorti en 1948
Le livre décrit l'enfance et l’adolescence du narrateur Jean Rézeau dit Brasse-Bouillon. Ce dernier décrit ses rapports avec sa famille, et notamment sa mère Paule Rezeau, née Pluvignec, dite Folcoche, une marâtre cruelle et peu aimante. Ce roman est un huis clos entre la mère indigne, les trois enfants martyrisés, le père lâche et un précepteur changeant.
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d’Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d’emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus.
L'histoire de Vipère au poing se trouve dans les recoins sombres de notre mémoire collective, qu'on ait lu ou pas le livre. Son héroïne, Folcoche, marâtre rusée, calculatrice, haineuse, pétrie de mauvaise religion, au corps sec comme une trique, est à ranger au musée des horreurs.
A partir de demain écoutez et relisez ce roman lu par Pierre Vaneck.
Corto Maltese - La Maison dorée de Samarcande - 1/4
Le
marin légendaire à la boucle d'oreille, qui traverse le monde, le
temps, l'Histoire, les révolutions, les rêves...
La Maison dorée de Samarcande
1er épisode
Le
récit débute en décembre 1921 à Rhodes et se termine au mois de
septembre 1922 à la frontière qui sépare l’Afghanistan de
l’Inde.
Corto est à la recherche du trésor du roi perse,
Cyrus II — caché par Alexandre le grand—, prétexte pour libérer
le prisonnier Raspoutine. Pour ce faire, il traverse trois États
naissants : la République turque, l’Union soviétique, et
l’Iran de Reza Pahlavi.







