mercredi 2 octobre 2019

Le lis et le lion - 3ème partie - ch 8 - Honneur de pair, honneur de roi

VIII 
HONNEUR DE PAIR, HONNEUR DE ROI


  Chaque tournoyeur se trouvait dans le pavillon de drap brodé où flottait sa bannière et s’y faisait équiper. D’abord les chausses de mailles auxquelles on fixait les éperons ; puis les plaques de fer qui couvraient les jambes et les bras ; ensuite le haubert de cuir épais par-dessus lequel on revêtait l’armure de corps, sorte de tonnelet de fer, articulé ou bien d’une seule pièce, selon les préférences. Venaient ensuite la cervelière de cuir pour protéger des chocs du heaume, et le heaume lui-même, empanaché ou surmonté d’emblèmes, et qui se laçait au col du haubert par des lanières de cuir. Par-dessus l’armure, on passait la cotte de soie, de couleur éclatante, longue, flottante, avec d’immenses manches festonnées qui pendaient aux épaules, et des armoiries brodées sur la poitrine. Enfin le chevalier recevait l’épée, au tranchant émoussé, et l’écu, large ou rondache. Dehors le destrier attendait, couvert d’une housse armoriée, mâchant son mors à longues branches, et le frontal protégé d’une plaque de fer sur laquelle était fixé, comme sur le heaume du maître, un aigle, un dragon, un lion, une tour ou un bouquet de plumes. Des valets d’armes tenaient les trois lances épointées dont chaque tournoyeur disposait, ainsi qu’une masse assez légère pour n’être pas meurtrière. Les gens de noblesse se promenaient entre les pavillons, venaient assister au harnachement des champions, adressaient aux amis les derniers encouragements. 
  Le petit prince Jean, fils aîné du roi, contemplait avec admiration ces préparatifs, et Jean le Fol, qui l’accompagnait, faisait des grimaces sous son bonnet à marotte. La foule populaire, nombreuse, était tenue à distance par une compagnie d’archers ; elle verrait surtout de la poussière, car, depuis quatre jours que les jouteurs piétinaient les lices, l’herbe était morte et le sol, bien qu’arrosé, se transformait en poudre. 
  Avant même que d’être à cheval, les tournoyeurs ruisselaient sous leur harnois dont les plaques de fer chauffaient au grand soleil de juillet. Ils perdraient bien quatre livres dans la journée. Les hérauts passaient en criant : 
  — Lacez heaumes, lacez heaumes, seigneurs chevaliers, et hissez bannières, pour convoyer la bannière du chef ! Les échafauds s’étaient emplis et les juges diseurs, parmi lesquels le connétable, messire Miles de Noyers et le duc de Bourbon, se trouvaient à leurs places dans la tribune centrale. Les trompes retentirent ; les tournoyeurs, aidés par leurs valets, montèrent pesamment à cheval et se rendirent, qui devant la tente du roi de France, qui devant la tente du roi de Bohême, pour se former en cortège, deux par deux, chaque chevalier suivi de son porte-bannière, jusqu’aux lices, où ils firent leur entrée. Des cordes séparaient l’enclos par moitié, dans le sens de la largeur. Les deux partis se rangèrent face à face. Après de nouvelles sonneries de trompettes, le roi d’armes s’avança pour répéter une dernière fois les conditions du tournoi. Enfin il cria : 
  — Coupez cordes, hurlez bataille, quand vous voudrez ! 
  Le duc de Bourbon n’entendait jamais ce cri sans un certain malaise, car c’était celui qu’autrefois poussait son père, Robert de Clermont, le sixième fils de Saint Louis, dans les crises de démence qui le saisissaient soudain au milieu d’un repas ou d’un conseil royal. Le duc lui-même préférait être juge plutôt que combattant. 
  Les hommes préposés avaient levé leurs haches ; les cordes se rompirent. Les porte-bannières quittèrent les rangs ; les valets à cheval, armés de tronçons de lance qui n’avaient pas plus de trois pieds, s’alignèrent contre la main courante, prêts à se porter au secours de leurs maîtres. Puis la terre trembla sous les sabots de deux cents chevaux lancés au galop les uns contre les autres ; et la mêlée s’engagea. 
  Les dames, debout dans les tribunes, criaient en suivant des yeux le heaume de leur chevalier préféré. Les juges étaient attentifs à distinguer les coups échangés afin de désigner les vainqueurs. Le choc des lances, des étriers, des armures, de toute cette ferraille, produisait un vacarme infernal. La poussière faisait écran au soleil. 
  Dès le premier affrontement, quatre chevaliers furent jetés à bas de leur destrier et vingt autres eurent leur lance rompue. Les valets, répondant aux appels qui sortaient par la ventaille des heaumes, coururent porter des lances neuves aux tournoyeurs désarmés et relever les désarçonnés qui gigotaient comme des crabes retournés. L’un d’eux avait la jambe brisée et quatre hommes durent l’emporter. 
  Miles de Noyers était maussade et, bien que juge diseur, ne s’intéressait qu’assez vaguement au spectacle. En vérité, on lui faisait perdre son temps. Il avait à présider aux travaux de la Chambre des Comptes, contrôler les arrêts du Parlement, veiller à l’administration générale du royaume. Et pour complaire au roi, il lui fallait se tenir là, à regarder des hurleurs casser des lances de frêne ! Il cachait peu ses sentiments. 
  — Tous ces tournois coûtent trop cher ; ce sont profusions inutiles, et que le peuple blâme, disait-il à ses voisins. Le roi n’entend pas ses sujets parler dans les bourgs et les campagnes. Lorsqu’il passe, il ne voit que gens courbés à lui baiser les pieds ; mais moi, je sais bien ce que me rapportent les baillis et les prévôts. Vaines dépenses d’orgueil et de futilité ! Et pendant ce temps rien ne se fait ; les ordonnances demeurent à signer pendant deux semaines ; on ne tient conseil que pour décider qui sera roi d’armes ou chevalier d’honneur. La grandeur d’un royaume ne se mesure pas à ces simulacres de chevalerie. Le roi Philippe le Bel le savait bien, qui, d’accord avec le pape Clément, avait fait interdire les tournois. 
  Le connétable Raoul de Brienne, la main en visière pour observer la mêlée, répondit : — Certes, vous ne parlez point à tort, messire, mais vous négligez cet aspect du tournoi qu’il est un bon entraînement à la guerre. 
  — Quelle guerre ? dit Miles de Noyers. Croyez-vous donc qu’on s’en ira en guerre avec ces gâteaux de noces sur la tête et ces manches festonnées qui pendent de deux aunes ? Les joutes, oui, je vous le concède, entretiennent l’habileté au combat ; mais le tournoi, depuis qu’il ne se fait plus en armure de guerre et que le chevalier ne porte plus le poids véritable, a perdu tout sens. Il est même funeste, car nos jeunes écuyers qui n’ont jamais servi à l’ost croiront qu’à l’ennemi les choses se passent de pareille façon, et qu’on attaque seulement quand on crie « coupez cordes ! ». 
  Miles de Noyers pouvait parler avec autorité, car il avait été maréchal à l’armée, du temps que son parent Gaucher de Châtillon débutait en la charge de connétable et que Brienne s’exerçait encore à la quintaine. 
  — Il est bon également que nos seigneurs apprennent à se connaître pour la croisade, dit le duc de Bourbon d’un air entendu. Miles de Noyers haussa les épaules. Cela convenait bien au duc, ce couard légendaire, de prôner la croisade ! Messire Miles était las de veiller aux affaires de la France sous un souverain que tous s’accordaient à juger admirable et que lui, par longue expérience du pouvoir, tenait pour peu capable. Une certaine fatigue survient à poursuivre des efforts dans une voie que personne n’approuve, et Miles, qui avait commencé sa carrière à la cour de Bourgogne, se demandait s’il n’allait pas bientôt y retourner. Mieux valait administrer sagement un duché que follement un royaume ; or le duc Eudes, la veille, lui avait fait une invite en ce sens. Il chercha du regard le duc dans la mêlée et vit qu’il gisait au sol, renversé par Robert d’Artois. Alors Miles de Noyers reprit intérêt au tournoi. Tandis que le duc Eudes était replacé debout par ses valets, Robert descendait de cheval et offrait à son adversaire le combat à pied. Masse et épée en main, les deux tours de fer s’avancèrent l’une vers l’autre, d’un pas un peu titubant, pour s’accabler de coups. 
  Miles surveillait Robert d’Artois, prêt à le disqualifier au premier manquement. Mais Robert observait les règles, n’attaquait pas plus bas que la ceinture, ne frappait que de taille. De sa masse d’armes, il martelait le heaume du duc de Bourgogne, écrasant le dragon qui le surmontait. Et bien que la masse ne pesât qu’une livre, l’autre devait en avoir le crâne rudement ébranlé, car il commençait à mal se défendre et son épée battait l’air plus qu’elle ne touchait Robert. En voulant esquiver, Eudes de Bourgogne perdit l’équilibre ; Robert lui posa un pied sur la poitrine et la pointe de son épée au laçage du heaume ; le duc cria merci. Il s’était rendu et devait quitter le combat. Robert se fit remonter en selle et passa au galop, fièrement, devant les tribunes. Une dame enthousiaste arracha sa manche que Robert cueillit, du bout de la lance. 
  — Monseigneur Robert devrait ces jours-ci montrer moins de superbe, dit Miles de Noyers. 
  — Bah ! dit Raoul de Brienne, le roi le protège. 
  — Jusques à quand ? répliqua Miles de Noyers. Madame Mahaut semble avoir trépassé un peu vite, et Madame Jeanne la Veuve également. Et puis, il y a cette Béatrice d’Hirson, leur dame de parage, qui a disparu, et que sa famille vainement recherche… Le duc de Bourgogne agira sagement en faisant goûter ses plats. 
  — Vous avez bien changé de sentiment à l’égard de Robert. L’autre année, vous lui paraissiez tout acquis. 
  — C’est que, l’autre année, je n’avais pas encore à instruire son affaire dont je viens de diriger la seconde enquête… 
  — Ah ! voici messire de Hainaut qui attaque, dit le connétable. 
  Jean de Hainaut, qui secondait le roi de Bohême, se dépensait follement ; il n’était pas de seigneur important, dans le parti du roi de France, qu’il ne fût venu défier ; dès à présent on savait qu’il recevrait le trophée du vainqueur. 
  Le tournoi dura une pleine heure au bout de laquelle les juges firent sonner à nouveau les trompettes, ouvrir les barrières et disjoindre les rangs. Une dizaine de chevaliers et écuyers d’Artois, néanmoins, semblaient n’avoir pas entendu le signal et assommaient avec entrain quatre seigneurs bourguignons dans un coin des lices. Robert n’était pas parmi eux, mais certainement avait inspiré quelques-uns de ses partisans ; la bagarre risquait de tourner au massacre. Le roi Philippe VI fut obligé de se faire déheaumer et, tête nue pour être reconnu, il alla, à l’admiration de tous, séparer les acharnés. Précédées des hérauts et des sonneurs, les deux troupes se reformèrent en cortège pour sortir de l’arène. 
  Ce n’était plus qu’armures faussées, cottes en lambeaux, peintures écaillées, chevaux boiteux sous des housses déchirées. La rencontre se soldait par un mort et quelques estropiés à vie. Outre messire Jean de Hainaut, auquel irait le prix offert par la reine, tous les tournoyeurs recevraient en souvenir un présent, hanap de vermeil, coupe ou écuelle d’argent. 
  Dans leurs pavillons aux portières relevées, les seigneurs se déharnachaient, montrant des visages bouillis, des mains écorchées à la jointure des gantelets, des jambes tuméfiées. En même temps on échangeait des commentaires. 
  — Mon heaume s’est faussé au tout début. C’est cela qui m’a gêné… 
  — Si le sire de Courgent ne s’était pas jeté à votre rescousse, vous auriez vu, l’ami ! 
  — Le duc Eudes n’a pas su tenir longtemps devant Monseigneur Robert ! 
  — Ah ! Brécy s’est bien comporté, je le reconnais ! 
  Rires, courroux, halètements de fatigue ; les tournoyeurs se dirigeaient vers les étuves, installées dans une grange voisine, et entraient aux baquets préparés, les princes d’abord, puis les barons, puis les chevaliers, et les écuyers en dernier. Il existait entre eux cette familiarité, amicale et solide, que créent les compétitions physiques ; mais on devinait aussi quelques rancunes tenaces. 
  Philippe VI et Robert d’Artois trempaient dans deux cuves jumelles. 
  — Beau tournoi, beau tournoi, disait Philippe. Ah ! mon frère, il faut que je te parle. 
  — Sire, mon frère, je suis tout à t’entendre. 
  La démarche qu’il avait à faire coûtait visiblement à Philippe. Mais pour parler cœur à cœur avec son cousin, son beau-frère, son ami de jeunesse et de toujours, quel meilleur moment pouvait-il trouver que celui-ci, où ils venaient de tournoyer ensemble, et où les cris qui emplissaient la grange, les grandes claques que les chevaliers s’appliquaient sur les épaules, les clapotis d’eau, la buée qui s’élevait des cuves, isolaient parfaitement leur entretien ? 
  — Robert, ton procès est mauvais parce que tes lettres sont fausses. 
  Robert dressa au-dessus du baquet ses cheveux rouges, ses joues rouges. 
  — Non, mon frère, elles sont vraies ! 
  Le roi prit un visage désolé. 
  — Robert, je t’en conjure, ne t’obstine pas en si mauvaise voie. J’ai fait pour toi le plus que j’ai pu, et contre l’avis de beaucoup, tant ma famille que dans mon Conseil. Je n’ai accepté de remettre l’Artois à la duchesse de Bourgogne que sous réserve de tes droits. J’ai imposé pour gouverner Ferry de Picquigny, un homme à toi dévoué. J’ai offert à la duchesse que l’Artois lui soit racheté pour t’être remis… 
  — Il n’était pas besoin de lui racheter l’Artois, puisqu’il est à moi ! 
  Devant tant d’obstination butée, Philippe VI eut un geste d’irritation. Il cria à son chambrier : 
  — Trousseau ! Un peu plus d’eau fraîche, je te prie. 
  Puis il poursuivit : 
  — Ce sont les communes d’Artois qui n’ont pas voulu payer le prix pour changer de maître ; qu’y puis-je ?… L’ordonnance d’ouvrir ton procès attend depuis un mois. Depuis un mois je refuse de la signer parce que je ne veux pas que mon frère soit confronté à de basses gens qui vont le souiller d’une boue dont je ne suis pas sûr qu’il se puisse laver. Chaque homme est faillible ; nul d’entre nous n’a commis que de louables choses. Tes témoins ont été payés ou menacés ; ton notaire a parlé ; les faussaires sont écroués, et leurs aveux recueillis d’avoir écrit tes lettres. 
  — Elles sont vraies, répéta Robert. 
  Philippe VI soupira. Que d’efforts faut-il faire pour sauver un homme malgré lui ! 
  — Je ne dis pas, Robert, que tu en sois vraiment coupable. Je ne dis pas, comme on le prétend, que tu aies mis la main à ces lettres. On te les a apportées, tu les as crues bonnes, tu as été trompé… 
  Robert, dans son baquet, contractait les mâchoires. 
  — Peut-être même, continua Philippe, est-ce ma propre sœur, ton épouse, qui t’a abusé. Les femmes ont de ces faussetés, parfois, croyant nous servir ! Fausseté est leur nature. Vois la mienne, qui n’a pas répugné à dérober mon sceau. 
  — Oui, les femmes sont fausses, dit Robert avec colère. Tout cela est manège de femmes monté entre ton épouse et sa belle-sœur de Bourgogne. Je ne connais point les viles gens dont on m’oppose les aveux extorqués ! 
  — Je veux également tenir pour calomnie, reprit plus bas Philippe, ce qu’on dit de la mort de ta tante… 
  — Elle avait dîné chez toi ! 
  — Mais sa fille n’y avait pas dîné, quand elle trépassa en deux jours. 
  — Je n’étais pas le seul ennemi qu’elles se fussent acquis en leur mauvaise vie, répondit Robert d’un ton de feinte indifférence. 
  Il sortit de la cuve et réclama des toiles pour se sécher. Philippe en fit autant. Ils étaient l’un devant l’autre, nus, la peau rosé, et fortement velus. Leurs serviteurs attendaient à quelques pas, avec les vêtements d’apparat sur les bras. 
  — Robert, j’attends ta réponse, dit le roi. 
  — Quelle réponse ? 
  — Que tu renonces à l’Artois, pour que je puisse éteindre l’affaire… 
  — Et pour que tu puisses aussi reprendre la parole que tu m’avais donnée avant d’être roi. Sire, mon frère, aurais-tu donc oublié qui t’a porté au trône, qui t’a rallié les pairs, qui t’a gagné ton sceptre ? 
  Philippe de Valois prit Robert par les poignets et, le regardant droit dans les yeux : 
  — Si j’avais oublié, Robert, crois-tu que je te parlerais en ce moment comme je le fais ?… Pour la dernière fois, renonce. 
  — Jamais, répondit le géant en secouant la tête. 
  — C’est au roi que tu refuses ? 
  — Oui, Sire, au roi que j’ai fait. 
  Philippe desserra les doigts. 
  — Alors, si tu ne veux point sauver ton honneur de pair, dit-il, moi je veillerai à sauver mon honneur de roi !

Demain "Le lis et le lion" 3ème partie ch9 "Les Tolomei" 

mardi 1 octobre 2019

Jessye Norman 1945-2019

Jessye Norman
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Les mots de la philo - 2 - L'histoire de l'art

Les mots de la philo 
3’ avec Luc Ferry 
Aujourd’hui : L'histoire de l'art

Le lis et le lion - 3ème partie - ch 7 - Le tournoi d'Evreux



VII  
LE TOURNOI D’ÉVREUX 


Vers le milieu du mois de mai, on vit des hérauts à la livrée de France, accompagnés de sonneurs de busines, s’arrêter sur les places des villes, aux carrefours des bourgades et devant l’entrée des châteaux. Les sonneurs soufflaient dans leur longue trompette d’où pendait une flamme fleurdelisée, le héraut déroulait un parchemin et d’une voix forte proclamait : 
  — « Or, oyez, oyez ! On fait assavoir à tous princes, seigneurs, barons, chevaliers et écuyers des duchés de Normandie, de Bretagne et de Bourgogne, des comtés et marches d’Anjou, d’Artois, de Flandre et de Champagne, et à tous autres, qu’ils soient de ce royaume ou de tout autre royaume chrétien, s’ils ne sont bannis ou ennemis du roi notre Sire, à qui Dieu donne bonne vie, que le jour de la Sainte-Lucie, sixième de juillet, auprès la ville d’Évreux, sera un grandissime pardon d’armes et très noble tournoi, où l’on frappera de masses de mesure et épées rabattues, en harnais propre pour ce faire, en timbre, cotte d’armes et housseaux de chevaux armoyés des nobles tournoyeurs, comme de toute ancienneté et coutume. « Duquel tournoi sont chefs très hauts et très puissants princes, mes très redoutés seigneurs notre Sire bien aimé, Philippe, roi de France, pour appelant, et le Sire Jean de Luxembourg, roi de Bohême, pour défendant. Et pour ce faiton derechef assavoir à tous princes, seigneurs, barons, chevaliers et écuyers des marches dessus dites et autres de quelconque nation qu’ils soient, qui auront vouloir et désir de tournoyer pour acquérir honneur, qu’ils portent de petits écussons que ci présentement donnerai, à ce qu’on reconnaisse qu’ils sont des tournoyeurs, et pour ce en demande qui en voudra avoir. Et audit tournoi il y aura de nobles et riches prix, par les dames et damoiselles donnés. « Outre plus, j’annonce à tous princes, barons, chevaliers, et écuyers qui avez l’intention de tournoyer, que vous êtes tenus de vous rendre audit lieu d’Évreux et prendre vos auberges le quatrième jour avant ledit tournoi, pour faire de vos blasons fenêtres et montrer vos pavois, sous peine de ne pas être reçus audit tournoi. Et ceci il est fait assavoir de par mes seigneurs les juges diseurs, et me le pardonnez, s’il vous plaît. » 
  Les trompettes sonnaient de nouveau, et les gamins jusqu’à la sortie du bourg faisaient en courant escorte au héraut qui s’en allait plus loin porter la nouvelle. Les badauds, avant de se disperser, disaient : Cela va encore cher nous coûter, si notre châtelain se veut rendre à ce tournoi crié ! Il va partir avec sa dame et toute sa maisonnée… Toujours pour eux les amusailles, et pour nous les tailles à payer. Mais plus d’un pensait en même temps : « Si le seigneur, des fois, voulait emmener mon aîné comme goujat d’écurie, il y aurait sûrement une bonne bourse à gagner, et peut-être quelque emploi d’avenir… J’en parlerai au chanoine pour qu’il recommande mon Gaston. » 
  Pour six semaines, le tournoi allait être la grande affaire et l’unique préoccupation des châteaux. Les adolescents rêvaient d’étonner le monde de leurs premiers exploits. Tu es trop jeune encore ; une autre année. Les occasions ne manqueront pas, répondaient les parents. Mais le fils de nos voisins de Chambray, qui a mon âge, va bien s’y rendre, lui ! Si le sire de Chambray a raison perdue, ou des deniers à perdre, cela le regarde. Les vieillards rabâchaient leurs souvenirs. 
  À les entendre, on eût cru qu’en leur temps les hommes étaient plus forts, les armes plus lourdes, les chevaux plus rapides : Au tournoi de Kenilworth, que donna le Lord Mortimer de Chirk, l’oncle à celui qu’on pendit à Londres cet hiver… Au tournoi de Condé-sur-Escaut, chez Monseigneur Jean d’Avesnes, le père au comte de Hainaut l’actuel… On empruntait sur la moisson prochaine, sur les coupes de bois ; on portait sa vaisselle d’argent chez les plus proches Lombards afin de la transformer en plumes pour le heaume du seigneur, en étoffes de cendal ou de camocas pour les robes de madame, en caparaçons pour les chevaux. Les hypocrites feignaient de se plaindre : Ah ! que de dépenses, que de soucis ; alors qu’il ferait si bon à demeurer chez soi ! Mais nous ne pouvons nous dispenser de paraître à ce tournoi, pour l’honneur de notre maison… Si le roi notre Sire a envoyé ses hérauts à la porte de notre manoir, nous le fâcherions en n’y allant pas. Partout on tirait l’aiguille, on battait le fer, on cousait le tissu de mailles sur le cuir des haubergeons, on entraînait les chevaux et s’entraînait soi-même dans les vergers dont les oiseaux s’enfuyaient, effrayés par ces charges, ces chocs de lances et grands cliquetis d’épées. Les petits barons mettaient trois heures à essayer leur cervelière. 
  Pour se faire la main, les châtelains organisaient des tournois locaux où les hommes d’âge, fronçant le sourcil, gonflant les joues, jugeaient des coups en regardant leurs cadets s’éborgner. Après quoi l’on s’attablait pour dîner longuement, bâfrant, buvant et discutant. Ces jeux guerriers, de baronnie à baronnie, finissaient par être aussi coûteux que de vraies campagnes. 
  Enfin on se mettait en route ; le grand-père avait décidé à la dernière minute d’être du voyage, et le fils de quatorze ans avait eu gain de cause ; il servirait de petit écuyer. Les destriers d’armes, qu’il ne fallait point fatiguer, étaient conduits en main ; les coffres aux robes et aux cuirasses étaient chargés sur des mulets. Les goujats de service traînaient les pieds dans la poussière. On logeait aux hôtelleries des couvents ou bien chez quelque parent dont le manoir se trouvait sur le chemin, et qui lui-même se rendait au tournoi. Un lourd souper encore, copieusement arrosé, et à l’aube crevant on repartait tous ensemble. 
  Ainsi, de halte en halte, les troupes grossissaient, jusqu’à la rencontre, en formidable appareil, du sire comte dont on était vassal. On lui baisait la main ; quelques banalités s’échangeaient qui seraient longuement commentées. Les dames faisaient sortir des coffres une de leurs robes nouvelles et l’on s’agrégeait à la suite du comte, déjà longue d’une demi-lieue et toutes bannières flottantes sous le soleil de début d’été. De fausses armées, équipées de lances épointées, d’épées sans tranchant et de masses sans poids, franchissaient alors la Seine, l’Eure, la Risle, ou montaient de la Loire, pour se rendre à une fausse guerre où rien n’était sérieux sinon les vanités. 
  Dès huit jours avant le tournoi, il ne restait plus chambre ou soupente à louer en toute la ville d’Évreux. Le roi de France tenait sa cour dans la plus grande abbaye, et le roi de Bohême, en l’honneur duquel les fêtes étaient données, logeait chez le comte d’Évreux, roi de Navarre. Singulier prince que ce Jean de Luxembourg, roi de Bohême, parfaitement impécunieux, couvert de plus de dettes que de terres, qui vivait aux crochets du Trésor de France mais n’eût pas imaginé de paraître en moins grand équipage que l’hôte dont il tirait ses ressources ! Luxembourg avait près de quarante ans, et en paraissait trente ; on le reconnaissait à sa belle barbe châtaine, soyeuse et déployée, à sa tête rieuse et altière, à ses mains avenantes, toujours tendues. C’était un prodige de vivacité, de force, d’audace, de gaieté, de bêtise aussi. D’une stature voisine de celle de Philippe VI, il était vraiment magnifique et offrait en tous points la figure d’un roi telle que l’imagination populaire pouvait se la représenter. Il savait se faire aimer de tous, des princes comme du peuple, universellement ; il était même parvenu à être l’ami à la fois du pape Jean XXII et de l’empereur Louis de Bavière, ces deux adversaires irréductibles. Merveilleuse réussite pour un imbécile, car, chacun là-dessus s’accordait également : Jean de Luxembourg était aussi stupide qu’il était séduisant. La bêtise n’interdit pas l’entreprise, au contraire ; elle en masque les obstacles et fait apparaître facile ce qui, à toute tête un peu raisonnante, semblerait désespéré. Jean de Luxembourg, délaissant la petite Bohême où il s’ennuyait, s’était engagé, en Italie, dans de démentes aventures. « Les luttes entre Gibelins et Guelfes ruinent ce pays, avait-il pensé comme s’il faisait là grande découverte. L’Empereur et le pape se disputent des républiques dont les habitants ne cessent de s’entretuer. Eh bien ! puisque je suis ami d’un parti et de l’autre, qu’on me remette ces États, et j’y ferai régner la paix ! » Le plus étonnant était qu’il y fût presque parvenu. 
  Pendant quelques mois il avait été l’idole de l’Italie, mis à part les Florentins, gens difficiles à berner, et le roi Robert de Naples que ce gêneur commençait à inquiéter. En avril, Jean de Luxembourg avait tenu une conférence secrète avec le cardinal légat Bertrand du Pouget, parent du pape et même, chuchotait-on, son fils naturel, conférence par laquelle les Bohémiens considéraient avoir réglé d’un coup, et le sort de Florence, et le retrait de Rimini aux Malatesta, et l’établissement d’une principauté indépendante dont Bologne serait la capitale. Or, sans qu’il sût comment, sans qu’il comprît pourquoi, alors que ses affaires semblaient si bien avancées qu’il songeait même à remplacer son intime ami, Louis de Bavière, au trône impérial, voilà que soudain Jean de Luxembourg avait vu se dresser contre lui deux coalitions formidables, où Guelfes et Gibelins, pour une rare fois, faisaient alliance, où Florence était d’accord avec Rome, où le roi de Naples, soutien du pape, attaquait au sud, tandis que l’Empereur, ennemi du pape, attaquait au nord, et où les deux ducs d’Autriche, le margrave de Brandebourg, le roi de Pologne, le roi de Hongrie, venaient à la rescousse. 
  Il y avait là de quoi surprendre un prince si aimé, et qui voulait donner la paix aux Italiens ! Laissant seulement huit cents chevaux à son fils Charles pour maîtriser toute la Lombardie, Jean de Luxembourg, la barbe au vent, avait couru de Parme jusqu’en Bohême où les Autrichiens pénétraient. Il était tombé dans les bras de Louis de Bavière et, à force de grands baisers sur les joues, avait dissipé l’absurde malentendu. La couronne impériale ? Mais il n’y avait songé que pour faire plaisir au pape ! À présent il arrivait chez Philippe de Valois pour le prier d’intervenir auprès du roi de Naples, et lui soutirer également de nouveaux subsides afin de poursuivre son projet de royaume pacifique. Philippe VI pouvait-il faire moins, envers cet hôte chevaleresque, que d’offrir un tournoi en son honneur ? 
  Ainsi dans la plaine d’Évreux, sur les bords de l’Iton, le roi de France et le roi de Bohême, amis fraternels, allaient se livrer fausse bataille… avec plus de monde sous les armes que n’en avait le fils de ce même roi de Bohême pour s’opposer à l’Italie entière. 
  Les lices, c’est-à-dire l’enclos du tournoi, étaient tracées dans une vaste prairie plate où elles formaient un rectangle de trois cents pieds sur deux cents, fermé par deux palissades, la première à claire-voie et faite de poteaux terminés en pointe, la seconde, à l’intérieur, un peu plus basse et bordée d’une épaisse main courante. Entre les deux palissades se tenaient, pendant les épreuves, les valets d’armes des tournoyeurs. Du côté de l’ombre avaient été bâtis les échafauds, trois grandes tribunes couvertes de toile et décorées de bannières : celle du milieu pour les juges, et les deux autres pour les dames. Tout autour, dans la plaine, se pressaient les pavillons des valets et palefreniers ; c’était là qu’on venait admirer, en se promenant, les montures de tournoi ; sur chaque pavillon flottaient les armes de son propriétaire. 
  Les quatre premiers jours de la rencontre furent consacrés aux joutes individuelles, aux défis que se lançaient deux à deux les seigneurs présents. Certains voulaient leur revanche d’une défaite essuyée dans une précédente rencontre ; d’autres, qui ne s’étaient jamais encore mesurés, souhaitaient s’éprouver ; ou bien l’on poussait deux jouteurs fameux à s’affronter. Les tribunes s’emplissaient plus ou moins, selon la qualité des adversaires. Deux jeunes écuyers avaient-ils pu, en faisant démarches, obtenir les lices pour une demi-heure de grand matin ? Les échafauds alors n’étaient que maigrement garnis de quelques amis ou parents. Mais qu’on annonçât une rencontre entre le roi de Bohême et messire Jean de Hainaut, arrivé tout exprès de la Hollande avec vingt chevaliers, les tribunes menaçaient de crouler. C’était alors que les dames arrachaient une manche de leur robe pour la remettre au chevalier de leur choix, fausse manche souvent, où la soie n’était cousue par-dessus la vraie manche que par quelques fils faciles à casser, ou bien vraie manche, chez certaines dames osées qui se plaisaient à découvrir un beau bras. 
  Il y avait toute espèce de personnes, sur les gradins ; car en cette grande affluence qui faisait d’Évreux comme une foire de noblesse, on ne pouvait point trop trier. Quelques follieuses de haut vol, aussi parées que les baronnes, et plus jolies souvent et de plus fines manières, parvenaient à se glisser aux meilleures places, jouaient de l’œil et provoquaient les hommes à d’autres tournois. Les jouteurs qui n’étaient pas en lice, sous couvert d’assister aux exploits d’un ami, venaient s’asseoir auprès des dames, et il s’amorçait là des fleuretages qu’on poursuivrait le soir, au château, entre les danses et les caroles. 
  Messire Jean de Hainaut et le roi de Bohême, invisibles sous leurs armures empanachées, portaient chacun à la hampe de leur lance six manches de soie, comme autant de cœurs accrochés. Il fallait qu’un des jouteurs renversât l’autre ou bien que le bois de lance se brisât. On ne devait frapper qu’à la poitrine, et l’écu était incurvé de manière à dévier les coups. Le ventre protégé par le haut arçon de la selle, la tête enfermée dans un heaume dont la ventaille était abaissée, les adversaires se lançaient l’un contre l’autre. 
  Dans les tribunes, on hurlait, on trépignait de joie. Les deux jouteurs étaient de force égale, et l’on parlerait longtemps de la grâce avec laquelle messire de Hainaut mettait lance sur fautre, et aussi de la façon qu’avait le roi de Bohême d’être droit comme flèche sur ses étriers et de tenir au choc jusqu’à ce que les deux hampes, se ployant en arcs, finissent par se rompre. 
  Quant au comte Robert d’Artois, venu de Conches en voisin, et qui montait d’énormes chevaux percherons, son poids le rendait redoutable. Harnais rouge, lance rouge, écharpe rouge flottant à son heaume, il avait une habileté particulière pour cueillir l’adversaire en pleine course, l’élever hors de sa selle et l’envoyer dans la poussière. 
  Mais il était d’humeur sombre, ces temps-ci, Monseigneur d’Artois, et l’on eût dit qu’il participait à ces jeux plutôt par devoir que par plaisir. Cependant les juges diseurs, tous choisis parmi les plus importants personnages du royaume, tels le connétable Raoul de Brienne, ou messire Miles de Noyers, s’occupaient de l’organisation du grand tournoi final. Entre le temps passé à se harnacher et déharnacher, à paraître aux joutes, à commenter les exploits, à ménager les vanités des chevaliers qui voulaient combattre sous telle bannière et non sous telle autre, et le temps employé à table, et celui encore d’écouter ménestrels après les festins, et de danser après avoir ouï les chansons, c’était à peine si le roi de France, le roi de Bohême et leurs conseillers disposaient d’une petite heure chaque jour pour s’entretenir des affaires d’Italie qui étaient, somme toute, la raison de cette réunion. 
  Mais on sait que les affaires les plus importantes se règlent en peu de paroles si les interlocuteurs sont en bonne humeur de s’accorder. Comme deux vrais rois de la Table Ronde, Philippe de Valois, magnifique en ses robes brodées, et Jean de Luxembourg, non moins somptueux, s’adressaient, le hanap en main, de solennelles déclarations d’amitié. On décidait à la hâte d’une lettre au pape Jean XXII ou d’une ambassade au roi Robert de Naples. 
  — Ah ! il faudra aussi, mon beau Sire, que nous parlions un peu de la croisade, disait Philippe VI. 
  Car il avait repris le projet de son père Charles de Valois et de son cousin Charles le Bel. Tout allait si bien au royaume de France, le Trésor se trouvait si convenablement fourni et la paix de l’Europe, avec l’aide du roi de Bohême, si convenablement assurée, qu’il devenait urgent d’envisager, pour l’honneur et la prospérité des nations chrétiennes, une belle et glorieuse expédition contre les Infidèles. 
  — Ah ! Messeigneurs, on corne l’eau… 
  La conférence était levée ; on discuterait de la croisade après le repas, ou le lendemain. À table, on se gaussait fort du jeune roi Édouard d’Angleterre qui, trois mois auparavant, et accompagné du seul Lord Montaigu, était venu, déguisé en marchand, pour s’entretenir secrètement avec le roi de France. Oui, costumé comme un quelconque négociant lombard ! Et dans quel dessein ? Pour conclure un règlement de commerce au sujet des fournitures lainières à la Flandre. Un marchand, en vérité ; il s’occupait des laines ! Avait-on jamais vu prince se soucier de telles affaires, comme un vulgaire bourgeois des guildes ou des hanses ? 
  — Alors, mes amis, puisqu’il le voulait, je l’ai reçu en marchant ! disait Philippe de Valois charmé de son propre calembour. Sans fêtes, sans tournoi, en marchant dans les allées de la forêt d’Halatte ; et je lui ai offert un petit souper maigre. Il n’avait que des idées absurdes, ce jeunot ! N’était-il pas en train d’instituer dans son royaume une armée permanente de gens de pied, avec service obligatoire ? Qu’espérait-il de cette piétaille alors qu’on savait bien, et la bataille du mont Cassel l’avait assez prouvé, que seule la chevalerie compte dans les combats et que le fantassin fuit dès qu’il voit paraître cuirasse ? 
   — Il semble toutefois que l’ordre règne davantage en Angleterre depuis que Lord Mortimer a été pendu, faisait observer Miles de Noyers. 
  — L’ordre règne, répondait Philippe VI, parce que les barons anglais sont las, pour un temps, de s’être beaucoup battus entre eux. Dès qu’ils auront repris souffle, le pauvre Édouard verra ce qu’il pourra, avec sa piétaille ! Et il avait pensé, naguère, le cher garçon, à réclamer la couronne de France… Allons, Messeigneurs, regrettez-vous de ne l’avoir pour prince, ou bien préférez-vous votre « roi trouvé » ? ajoutait-il en se frappant gaillardement la poitrine. 
  Au sortir de chaque festin, Philippe disait à Robert d’Artois, assez bas : 
  — Mon frère, je veux te parler seul à seul, et de choses fort graves. 
  — Sire mon cousin, quand tu le souhaiteras. 
  — Eh bien, ce soir… 
  Mais le soir on dansait, et Robert ne cherchait pas à hâter un entretien dont il devinait trop aisément l’objet ; depuis les aveux de la Divion, toujours tenue en prison, d’autres arrestations avaient été opérées, dont celle du notaire Tesson, et tous les témoins soumis à une contre-enquête… On avait remarqué, pendant les brèves conférences avec le roi de Bohême, que Philippe VI ne demandait guère le conseil de Robert, ce qui pouvait être interprété comme un signe de défaveur. La veille du tournoi, le « roi d’armes », accompagné de ses hérauts et de ses sonneurs, se rendit au château, aux demeures des principaux seigneurs et sur les lices mêmes, afin de proclamer : 
  — « Or oyez, oyez, très hauts et puissants princes, ducs, comtes, barons, seigneurs, chevaliers et écuyers ! Je vous notifie, de par Messeigneurs les juges diseurs, que chacun de vous fasse ce jour apporter son heaume sous lequel il doit tournoyer, et ses bannières aussi, en l’hôtel de Messeigneurs les juges, afin que mesdits seigneurs les juges puissent commencer à en faire le partage ; et après qu’ils seront départis, les dames viendront voir et visiter pour en dire leur bon plaisir ; et pour ce jour autre chose ne se fera, sinon les danses après souper. » 
  À l’hôtellerie des juges, les heaumes, à mesure qu’ils arrivaient présentés par les valets d’armes, étaient alignés sur des coffres dans le cloître, et répartis par camp. On eût dit les dépouilles d’une folle armée décapitée. Car pour se bien distinguer pendant la bataille, les tournoyeurs, par-dessus leur tortil ou leur couronne comtale, faisaient fixer à leur heaume les emblèmes les plus voyants ou les plus étranges : qui un aigle, qui un dragon, qui une femme nue, ou une sirène, ou une licorne dressée. De plus, de longues écharpes de soie, aux couleurs du seigneur, étaient accrochées à ces casques. 
  Dans l’après-midi, les dames vinrent à l’hôtellerie et, précédées des juges et des deux chefs de tournoi, c’est-à-dire les rois de France et de Bohême, furent invitées à faire le tour du cloître, tandis qu’un héraut, s’arrêtant devant chaque heaume, en nommait le possesseur. 
  — Messire Jean de Hainaut… Monseigneur le comte de Blois… Monseigneur d’Évreux, roi de Navarre… 
  Certains des heaumes étaient peints, de même que les épées et les hampes des lances, d’où les surnoms de leurs propriétaires : le Chevalier aux armes blanches, le Chevalier aux armes noires. 
  — Messire le maréchal Robert Bertrand, le chevalier au Vert Lion… Venait ensuite un heaume rouge monumental, et que sommait une tour d’or : 
  — Monseigneur Robert d’Artois, comte de Beaumont-le-Roger… 
  La reine qui, au premier rang des dames, avançait de son pas inégal, fit le geste d’étendre la main. Philippe VI l’arrêta en lui relevant le poignet, et, feignant de l’aider à marcher, lui dit à mi-voix : 
  — Ma mie, je vous le défends bien ! 
  La reine Jeanne eut un sourire méchant. 
  — C’eût été pourtant bonne occasion, murmura-t-elle à sa voisine et belle-sœur, la jeune duchesse du Bourgogne. Car, selon les règles du tournoi, si une dame touchait un des heaumes, le chevalier auquel ce heaume appartenait se trouvait « recommandé », c’est-à-dire qu’il n’avait plus le droit de participer à la rencontre. Les autres chevaliers s’assemblaient pour le battre à coups de hampes, à son entrée en lice ; son cheval était donné aux sonneurs de trompettes ; lui-même juché de force sur la main courante qui entourait les lices et obligé d’y demeurer, à califourchon, ridiculement, pendant tout le temps du tournoi. On infligeait tel traitement d’infamie à celui qui avait médit d’une dame, ou forfait d’autre manière à l’honneur, soit en prêtant argent à usure, soit pour « parole faussée ». Le mouvement de la reine n’avait pas échappé à Madame de Beaumont, qu’on vit pâlir. Elle s’approcha du roi son frère et lui adressa des reproches. 
  — Ma sœur, lui répondit Philippe VI avec une expression sévère, remerciez-moi plutôt que de vous plaindre. 
  Le soir, pendant les danses, chacun était au courant de l’incident. La reine avait fait mine de « recommander » Robert d’Artois. Celui-ci montrait son visage des très mauvais jours. Pour les caroles, il refusa ostensiblement la main à la duchesse de Bourgogne, et alla se planter devant la reine Jeanne, laquelle ne dansait jamais à cause de son infirmité ; il resta là un long instant, le bras arrondi comme s’il l’invitait, ce qui était méchant affront de revanche. 
  Les épouses cherchaient des yeux leurs maris ; les violes et les harpes se faisaient entendre dans un silence angoissé. Il eût suffi du plus léger éclat pour que le tournoi fût avancé d’une nuit et que la mêlée commençât aussitôt, dans la salle de bal. L’entrée du roi d’armes, escorté de ses hérauts, et qui venait pour une nouvelle proclamation, produisit une utile diversion. 
  — « Or, oyez, hauts et puissants princes, seigneurs, barons, chevaliers et écuyers qui êtes au tournoi parties ! Je vous fais assavoir de par Messeigneurs les juges diseurs que chacun de vous soit demain dedans les rangs à l’heure de midi, en armes et prêt pour tournoyer, car à une heure après midi les juges feront couper les cordes pour commencer le tournoi, auquel il y aura de riches dons par les dames donnés. Outre plus, je vous avise que nul d’entre vous ne doit amener dedans les rangs valets à cheval pour vous servir outre la quantité, à savoir : quatre valets pour princes, trois pour comtes, deux pour chevaliers et un pour écuyers, et des valets de pied chacun à son plaisir, comme ainsi en ont ordonné les juges. Outre plus, s’il plaît à vous tous, vous lèverez la main dextre en haut vers les saints, et tous ensemble promettrez que nul d’entre vous audit tournoi ne frappera à son escient d’estoc, ni non plus de la ceinture jusque plus bas ; et d’autre part, si, par cas d’aventure, le heaume choit de la tête à aucun d’entre vous, nul autre ne le touchera tant que son heaume ne sera remis et lacé ; et vous vous soumettrez, si vous en faites autrement, à perdre armure et destrier, et à être criés bannis du tournoi les autres fois. Et ainsi vous jurez et promettez par la foi, sur votre honneur. » 
  Tous les tournoyeurs présents levèrent la main et crièrent : 
  — Oui, oui, nous le jurons ! 
 — Prenez bien garde, demain, dit le duc de Bourgogne à ses chevaliers, car notre cousin d’Artois pourrait se montrer mauvais et ne pas respecter toutes les semonces. 
  Et puis l’on se remit à danser.

Demain "Le lis et le lion" 3ème partie ch. 8 - "Honneur de pair, honneur de roi"