dimanche 2 septembre 2018

Mes 100 (autres) films de 101 à 200 - récap!!

100 films- 100 affiches


Quizz - Le cinéma français sous l'occupation

La reine étranglée - 1ère partie - ch 2 - Monseigneur Robert d'Artois


II 
MONSEIGNEUR ROBERT D’ARTOIS

La neige fondante s’égouttait des toits. Partout on balayait, partout on fourbissait. Le logis de garde retentissait de grandes claques d’eau jetée par seaux sur le dallage. On graissait les chaînes du pont-levis. On sortait les fourneaux à faire bouillir la poix, comme si la citadelle allait être attaquée sur l’heure. 
  Depuis Richard Cœur de Lion, Château-Gaillard n’avait pas connu pareil branle-bas. Redoutant une visite impromptue, le capitaine Bersumée avait décidé de mettre sa garnison sur pied de parade. Les poings aux hanches et le gueuloir ouvert, il parcourait le casernement, s’emportait devant les épluchures qui souillaient les cuisines, montrait d’un menton furieux les toiles d’araignées qui pendaient des poutres, se faisait présenter les équipements. Tel archer avait perdu son carquois. Où était-il, ce carquois ? Et ces cottes de mailles rouillées aux emmanchures ? Allez, qu’on prenne du sable à pleines mains, et qu’on frotte, et que cela brille !
   — Si messire de Pareilles vient à nous tomber sur le dos, hurlait Bersumée, je ne tiens point à lui montrer une troupe de mendiants ! Mouvez-vous !
   Et malheur à qui ne courait pas assez vite !Le soldat Gros-Guillaume, celui qui espérait une ration de vin supplémentaire, prit un bon coup de pied dans les tibias. Le sergent Lalaine était exténué. À piétiner la boue neigeuse, les hommes rapportaient dans les bâtiments autant de saleté qu’ils en ôtaient. Les portes battaient ; Château-Gaillard ressemblait à une maison qu’on déménage. 
  Si les princesses avaient voulu s’évader, c’eût été le moment à choisir entre tous. Au soir Bersumée n’avait plus de voix, et ses archers somnolaient sur les créneaux. Mais quand le surlendemain, aux premières heures de la matinée, les guetteurs aperçurent dans le paysage blanc, le long de la Seine, une troupe de cavaliers qui approchait bannière en tête, sur la route de Paris, le capitaine de forteresse se félicita des dispositions qu’il avait prises. Il enfila rapidement sa meilleure cotte de mailles, noua sur ses bottes des éperons longs de trois pouces, se coiffa de son chapeau de fer et sortit dans la cour. Il eut quelques instants pour regarder, avec une satisfaction inquiète, la garnison alignée dont les armes luisaient dans la lumière laiteuse de l’hiver. « Au moins, on ne pourra point me reprendre sur le chapitre de l’ordonnance, se dit-il. Et cela me rendra plus fort pour me plaindre de la maigreur de ma solde, et des retards qu’on met à me bailler l’argent avec lequel je dois nourrir mes gens. » Déjà les trompettes sonnaient au pied de la falaise, et l’on entendait les sabots des chevaux frapper le sol crayeux. 
  — Les herses ! Le pont ! 
  Les chaînes du pont-levis tremblèrent dans leurs glissières et, une minute plus tard, quinze écuyers aux armes royales, entourant un grand cavalier rouge posé sur sa monture comme s’il figurait sa propre statue équestre, franchissaient en trombe la voûte du corps de garde et débouchaient dans la seconde enceinte de Château-Gaillard. « Est-ce le nouveau roi ? pensa Bersumée en se précipitant. Seigneur ! Est-ce déjà le roi qui vient chercher sa femme ? » Son souffle était tranché par l’émotion. 
  Il fut un moment avant de pouvoir distinguer clairement l’homme au manteau sang de bœuf qui avait mis pied à terre et, colosse de drap, de fourrure, de cuir et d’argent, se fendait un chemin parmi les écuyers. Une large buée fumante montait du poil des chevaux. 
  — Service du roi ! dit l’immense cavalier en agitant sous le nez de Bersumée, sans lui laisser le temps de lire, un parchemin auquel pendait un sceau. Je suis le comte Robert d’Artois. 
  Les salutations furent brèves. Monseigneur Robert d’Artois fit fléchir Bersumée en lui posant la main sur l’épaule afin de marquer qu’il n’était point hautain. Puis il réclama du vin chaud pour lui et toute son escorte, d’une voix qui fit se retourner les guetteurs sur les chemins de ronde. 
  Depuis la veille, Bersumée s’était préparé à briller, à se montrer le gouverneur parfait d’une forteresse sans défaut, et à se conduire en sorte qu’on se souvînt de lui. Il avait même une harangue toute prête ; elle lui resta dans la gorge pour jamais. Il s’entendit bredouiller de pauvres flagorneries, se trouva invité à boire le vin qu’on lui demandait et fut poussé vers les quatre pièces de son logement dont les proportions lui parurent rapetissées. Jusque-là, Bersumée s’était toujours jugé homme de belle taille ; devant ce visiteur, il se sentait nain. 
  — Comment se portent les prisonnières ? dit Robert d’Artois. 
   — Fort bien, Monseigneur, elles se portent fort bien, je vous en remercie, répondit Bersumée sottement, comme si on lui demandait nouvelles de sa famille. Et il avala de travers le contenu de son gobelet.
  Mais déjà Robert d’Artois sortait, à grandes enjambées, et l’instant d’après Bersumée escaladait derrière lui l’escalier de la tour où logeaient les recluses. Sur un signe, le sergent Lalaine, dont les doigts tremblaient, tira les verrous. Marguerite et Blanche attendaient, debout au milieu de la pièce ronde. Elles eurent le même mouvement instinctif pour se rapprocher l’une de l’autre et se prendre la main. 
  — Vous, mon cousin ! dit Marguerite. D’Artois s’était arrêté dans l’encadrement de la porte qu’il bouchait complètement. Il clignait des yeux. Comme il ne répondait rien, tout occupé à contempler les deux femmes, Marguerite reprit, la voix vite affermie : 
  — Regardez-nous, oui, regardez-nous bien ! Et voyez la misère où l’on nous a réduites. Cela doit vous changer du spectacle de la cour, et du souvenir que vous aviez de nous. Point de linge. Point de robes. Point de nourriture. Et point de siège à offrir à un aussi gros seigneur que vous ! 
  « Savent-elles ? » se demandait d’Artois en avançant lentement. « Savent-elles la part que j’ai prise dans leur perte, et que c’est moi qui ai tendu le piège où elles sont tombées ? » 
  — Robert, est-ce notre délivrance que vous nous apportez ? s’écria Blanche de Bourgogne. Elle venait vers le géant, les mains tendues, les yeux brillants d’espérance. « Non, elles ne savent rien, pensa d’Artois, et cela va rendre ma mission plus aisée. » Il se retourna d’un bloc. 
  — Bersumée, dit-il, il n’y a donc point de feu ici ? 
  — Non, Monseigneur. 
  — Qu’on en fasse ! Et point de meubles ? 
  — Non, Monseigneur ; les ordres que j’avais… 
  — Des meubles ! Qu’on ôte ce grabat ! Qu’on mette un lit, des chaises à s’asseoir, des tentures, des flambeaux. Ne me dis pas que tu n’as rien. J’ai vu ce qu’il faut dans ta demeure. 
  Il avait empoigné le capitaine par le bras. 
  — Et à manger, dit Marguerite. Dites à notre bon gardien, qui nous fait servir une chère que les porcs laisseraient au fond de leur auge, de nous bailler enfin un repas. 
  — Et à manger, bien sûr, Madame ! dit d’Artois. Des pâtés et des rôts. Des légumes frais. De bonnes poires d’hiver et des confitures. Et du vin, Bersumée, beaucoup de vin ! 
  — Mais, Monseigneur… gémit le capitaine. 
  — Tu m’as compris, je t’en sais gré ! dit d’Artois en le poussant dehors.
  Il claqua l’huis d’un coup de botte. 
  — Mes bonnes cousines, reprit-il, je m’attendais au pire, en vérité. Mais je vois avec soulagement que ce triste séjour n’aura point entamé les deux plus beaux visages de France. 
  — Nous nous lavons encore, dit Marguerite. Nous avons de l’eau à suffisance. 
  D’Artois s’était assis sur l’escabeau et continuait d’observer les prisonnières. « Ah ! mes oiselles, se chantait-il intérieurement, voilà ce qu’il en est d’avoir voulu se tailler des parures de reines dans l’héritage de Robert d’Artois ! » Il essayait de deviner si, sous la bure de leurs robes, les corps des deux jeunes femmes avaient perdu leurs belles courbes de naguère. Il était pareil à un gros chat s’apprêtant à jouer avec des souris en cage. 
  — Marguerite, demanda-t-il, en quel point sont vos cheveux ? Sont-ils bien fournis à nouveau ?   
  Marguerite de Bourgogne sursauta comme sous une piqûre. 
  — Debout, Monseigneur d’Artois ! s’écria-t-elle d’une voix de colère. Si réduite à misère que vous me trouviez ici, je ne tolère pas encore qu’un homme soit assis en ma présence, quand je ne le suis pas ! 
  Il se releva lentement, ôta son chaperon et salua, d’un large mouvement ironique. Marguerite se détourna vers la fenêtre ; dans la lame de lumière qui en venait, Robert put mieux distinguer le visage de sa victime. Les traits avaient conservé leur beauté ; mais toute douceur en était disparue. Le nez était plus maigre, les yeux plus enfoncés. Les fossettes qui le printemps dernier se creusaient au coin des joues ambrées étaient devenues de toutes petites rides. « Allons, se dit d’Artois, elle a gardé de la défense. Le jeu n’en sera que plus divertissant. » Il aimait avoir à lutter pour triompher. 
  — Ma cousine, dit-il avec une feinte bonhomie, je n’avais point dessein de vous insulter ; vous vous êtes méprise. Je voulais savoir simplement si vos cheveux étaient redevenus assez longs pour que vous puissiez vous présenter au monde. 
  Marguerite ne put refréner un mouvement de joie. «… Me présenter au monde… Cela veut donc dire que je vais sortir. Suis-je graciée ? Est-ce le trône qu’il m’apporte ? Non, ce n’est point cela, il me l’aurait annoncé aussitôt…» Elle pensait trop vite et se sentait vaciller. 
  — Robert, dit-elle, ne me faites point languir. Ne soyez pas cruel. Qu’êtes-vous venu me dire ? 
  — Ma cousine, je suis venu vous délivrer… 
  Blanche poussa un cri, et Robert pensa qu’elle allait tomber en pâmoison. Il avait laissé sa phrase en suspens.
… un message, acheva-t-il. 
  Il prit plaisir à voir s’affaisser les épaules des deux femmes, et à entendre deux soupirs de déception. 
  — Un message de qui ? demanda Marguerite. 
  — De Louis, votre époux, notre roi désormais. Et de notre bon cousin Monseigneur de Valois. Mais je ne puis parler qu’à vous seule. Blanche veut-elle se retirer ? 
  — Certes, dit Blanche avec soumission, je vais me retirer. Mais avant, mon cousin, laissez-moi savoir… Charles, mon mari ? 
  — La mort de son père l’a fort blessé. — Et de moi… que pense-t-il ? Parle-t-il de moi ? 
  — Je crois qu’il vous regrette, en dépit de ce qu’il a souffert par vous. Depuis Pontoise, on ne l’a jamais vu gai comme il était avant. 
  Blanche fondit en larmes. 
  — Croyez-vous, demanda-t-elle, qu’il me donne mon pardon ? 
  — Cela dépend beaucoup de votre cousine, répondit d’Artois en désignant Marguerite. 
  Il alla ouvrir la porte, suivit Blanche des yeux tandis qu’elle montait vers le second étage, referma. Puis il vint s’asseoir sur un étroit siège de pierre maçonné dans le flanc de la cheminée, en disant : 
  — Vous permettez à présent, ma cousine ?… Il faut avant tout que je vous instruise des choses de la cour, comme elles vont en ce moment. 
  Le courant d’air glacial qui venait par la hotte le fit se relever. 
  — C’est vrai qu’on gèle ici, dit-il. 
  Et il alla se replanter sur l’escabeau, tandis que Marguerite s’asseyait, jambes repliées, sur le bat-flanc couvert de paille qui lui servait de couche. D’Artois reprit : 
  — Depuis ces derniers jours que le roi Philippe agonisait, Louis, votre époux, paraît en pleine confusion. S’éveiller roi, quand on a dormi prince, demande un peu d’accoutumance. Son trône de Navarre, il ne l’occupait guère que de nom, et tout s’y commandait sans lui. Vous me direz que Louis a vingt-cinq ans et qu’à cet âge on peut régner ; mais vous savez tout comme moi que le jugement, sans lui faire injure, n’est point la qualité par laquelle il brille. Donc, en ce premier temps, son oncle Charles de Valois le seconde en tout, et dirige les affaires avec Enguerrand de Marigny. L’ennui, c’est que ces deux puissants esprits s’aiment peu, et entendent mal ce que l’un dit à l’autre. On voit même que bientôt ils ne s’entendront plus du tout, ce qui ne saurait durer beaucoup, car le chariot du royaume ne peut être tiré par deux chevaux qui se battent dans les traits. 
  D’Artois avait complètement changé de ton. Il parlait posément, nettement, montrant par là que dans la turbulence de ses entrées il mettait une bonne part de comédie. 
  — Pour moi, vous le savez, reprit-il, je n’aime pas fort Enguerrand, qui m’a beaucoup nui, et je soutiens de plein cœur mon cousin Valois, dont je suis l’ami et l’allié en tout. 
  Marguerite s’appliquait à saisir ces intrigues dans lesquelles d’Artois la replongeait brusquement. Elle n’était plus au courant de rien, et il lui semblait sortir d’un long sommeil de la pensée. 
  — Louis me hait-il toujours ? 
  — Ah ! Ça oui, je ne vous le cache pas, il vous hait bien ! Avouez qu’il y a de quoi. La paire de cornes dont vous lui avez décoré la tête le gêne assez pour mettre par-dessus la couronne de France. Remarquez, ma cousine, si c’était à moi qu’on en eût fait autant, je n’aurais point été le clabauder dans tout le royaume. J’aurais agi de sorte que je pusse feindre que mon honneur était sauf. Mais enfin votre époux et feu le roi votre beau-père en jugeaient autrement, et les choses en sont au point qu’elles sont. Il avait bel aplomb à déplorer un scandale qu’il s’était ingénié, par tous les moyens, à faire éclater. 
  Il poursuivit : 
  — La première idée de Louis, après qu’il ait vu son père froid, et la seule qu’il ait en tête pour le moment, c’est de sortir de l’embarras où il est par votre faute, et d’effacer la honte dont vous l’avez couvert. 
  — Que veut Louis ? demanda Marguerite. 
  D’Artois souleva sa jambe monumentale et frappa le dallage, deux ou trois fois, du talon. 
  — Il veut demander l’annulation de votre mariage, répondit-il, et vous voyez qu’il la souhaite rapidement puisqu’il n’a pas traîné à me dépêcher vers vous. 
  « Ainsi, je ne serai jamais reine de France », pensa Marguerite. Les rêves insensés dont elle avait voulu se bercer depuis la veille étaient déjà anéantis. Une journée de rêve pour sept mois de prison… et pour toute la vie ! À ce moment deux soldats entrèrent chargés de bois et de fagots, et allumèrent le feu. Dès qu’ils furent sortis, Marguerite, avidement, vint tendre les mains aux flammes qui s’élevaient, couleur de géranium, sous la grande hotte de pierre. Elle demeura silencieuse quelques instants, se laissant pénétrer du bienfait de la chaleur. 
  — Eh bien, dit-elle enfin avec un soupir, qu’il demande l’annulation ; qu’y puis-je ? 
  — Eh ! Ma cousine, vous y pouvez beaucoup justement, et l’on est prêt à vous savoir gré de quelques paroles qui ne vous coûteraient guère. Il se trouve que l’adultère n’est point motif d’annulation ; c’est absurde, mais c’est ainsi. Vous pourriez avoir eu cent amants au lieu d’un, et même être allée vous rouler en bordeau, vous n’en seriez pas moins toujours indissolublement mariée à l’homme auquel vous vous êtes unie par-devant Dieu. Interrogez le chapelain, ou qui vous plaira. Moi-même, je me suis fait expliquer ces choses, car je ne suis guère savant en droit canon. Un mariage ne se rompt point, et si l’on veut le casser, il faut prouver qu’il y avait empêchement à ce qu’il fût contracté, ou bien encore qu’il n’a pas été consommé. Vous suivez mon propos ? 
  — Oui, oui, je vous entends, dit Marguerite. — Alors voici, reprit le géant, ce que Monseigneur de Valois a imaginé pour tirer Louis d’affaire. 
  Il prit un temps, se racla la gorge. 
  — Vous acceptez de reconnaître que votre fille Jeanne n’est point de Louis ; vous reconnaissez que vous vous êtes toujours refusée de corps à votre époux, et qu’ainsi il n’y a pas eu vraiment mariage. Vous déclarez cela tout benoîtement devant moi et devant votre chapelain qui contresigne. On trouvera sans peine, parmi vos anciens serviteurs ou familiers, quelques témoins de complaisance pour certifier la chose. De la sorte le lien ne peut plus être défendu, et l’annulation va de soi. 
  — Et que m’offre-t-on en échange ? 
  — En échange ? répéta d’Artois. En échange, ma cousine, on vous offre d’être conduite dans quelque couvent du duché de Bourgogne, jusqu’à ce que l’annulation soit prononcée, et ensuite de vivre comme il vous siéra ou comme il siéra à votre famille. 
  Dans le premier mouvement, Marguerite faillit répondre : « J’accepte ; je déclare et signe tout ce qu’on veut, à condition que je sorte d’ici. » Mais elle vit d’Artois qui l’épiait, paupières mi-closes sur ses yeux gris, avec une dureté fort peu accordée au ton débonnaire qu’il s’efforçait de prendre. « Je vais signer, pensa-t-elle, et ensuite on me maintiendra en geôle. » Puisqu’on venait lui proposer un marché, on avait besoin d’elle. 
  — C’est vouloir me faire professer un gros mensonge, dit-elle. 
  D’Artois éclata de rire. 
  — Eh là, ma cousine ! Vous en avez professé quelques autres, il me semble, et sans trop de scrupules ! 
  — Il se peut que j’aie changé, et me sois repentie. Il me faut réfléchir avant de décider. 
  Robert d’Artois fit une curieuse grimace, tordant les lèvres de droite à gauche. 
  — Soit, dit-il, mais réfléchissez vite. Car je dois être à Paris le matin d’après demain, pour la grand-messe de funérailles du roi Philippe, à Notre-Dame.
Vingt-trois lieues à me caler dans les bottes. Avec ces chemins où l’on enfonce de deux pouces dans la crotte, le jour qui tombe tôt et se lève tard, je ne puis guère muser. Je m’en vais dormir une heure et vous viendrai retrouver pour manger avec vous. Il ne sera pas dit que je vous laisserai seule, ma cousine, le premier jour où vous ferez bonne chère. Vous aurez décidé comme il faut, j’en suis sûr. 
  Il sortit vivement, et manqua de renverser dans l’escalier l’archer Gros Guillaume qui montait, suant et courbé sous un énorme coffre. D’autres meubles s’entassaient au bas des marches. D’Artois s’engouffra dans le logement dévasté du capitaine de forteresse et se jeta sur la seule couche qui y restât. 
  — Bersumée, mon ami, que le dîner soit prêt dans une heure, dit-il. Et appelle mon valet Lormet, qui doit être parmi les écuyers, pour qu’il vienne veiller mon sommeil. 
  Car ce colosse ne craignait rien, sinon de s’offrir sans défense à ses ennemis pendant qu’il dormait. Et à tout varlet ou bachelier, il préférait, comme garde, le serviteur trapu, carré, grisonnant, qui le suivait partout et le servait en tout, aussi habile à le pourvoir de filles qu’à poignarder silencieusement un gêneur si quelque affaire tournait mal dans une taverne. Avec cela malicieux, mais jouant à merveille les niais, et d’autant plus dangereux qu’il ne payait pas de mine, Lormet était un espion excellent. Quand on lui demandait ce qui l’attachait si fort à Monseigneur Robert, le bonhomme, ses joues rondes traversées d’un sourire auquel manquaient trois dents, répondait : 
  — C’est parce que dans chacun de ses vieux manteaux, je peux m’en tailler deux. 
  Dès que Lormet fut entré, Robert ferma les yeux et s’endormit dans l’instant, bras ouverts, pieds écartés, le ventre soulevé d’un bon souffle d’ogre. Lormet s’assit sur un tabouret, sa dague posée en travers des genoux, et se mit en surveillance devant le sommeil du géant. Une heure plus tard Robert d’Artois s’éveilla de lui-même, s’étira comme un gros tigre, et se dressa, reposé de muscles et frais d’esprit. 
  — À toi d’aller dormir maintenant, mon bon Lormet, dit-il ; mais auparavant, va me quérir le chapelain.

Demain chapitre 3 - La dernière chance d'être reine

samedi 1 septembre 2018

Mes cent (autres) films - 200 - La chatte sur un toit brûlant


La chatte sur un toit brûlant (1958) Richard Brooks
E. Taylor, P. Newman, B. Ives

Après le suicide de son meilleur ami, Brick se réfugie dans l'alcool et s'éloigne de sa femme, Maggie, qu'il soupçonne d'être la cause du drame.

Bien sûr le film perd de sa force, par rapport à la pièce de Tennessee Williams, en occultant la dimension homosexuelle du personnage de Paul Newman, mais il garde une réelle efficacité. Davantage que Liz Taylor, belle mais assez lisse, davantage que les personnages secondaires, pourtant bien dessinés et parfaitement joués, ce sont surtout Paul Newman et Burl Ives qui retiennent l’attention. L’explication longtemps différée des deux hommes dans la cave est un moment d’une grande force, autour duquel gravite tout le film. Et si la fin sonne un peu creux – l’impasse sur l’homosexualité de Brick pose problème, car celle-ci semble avoir été "résolue" par l’apurement de sa rancœur envers son père –, l’impression générale reste celle d’une finalement bonne qualité d’adaptation et de grands numéros de comédiens. Toutes les pièces de théâtre passées à la moulinette du septième art n’ont pas eu cette chance !


La reine étranglée - 1ère partie - ch 1 - Château-Gaillard


CHÂTEAU-GAILLARD



Planté sur un éperon crayeux, au-dessus du bourg du Petit-Andelys, Château-Gaillard dominait, commandait toute la Haute-Normandie. La Seine, à cet endroit, décrit une large boucle dans les prairies grasses ; Château-Gaillard surveillait dix lieues de fleuve, aval et amont. Richard Cœur de Lion l’avait fait bâtir, cent vingt ans plus tôt, au mépris des traités, pour défier le roi de France. Le voyant achevé, dressé sur la falaise, à six cents pieds de hauteur, et tout blanc dans sa pierre fraîchement taillée, avec ses deux enceintes, ses ouvrages avancés, ses herses, ses créneaux, ses barbacanes, ses treize tours, son gros donjon, Richard s’était écrié :
      -Ah ! Ceci me paraît un château bien gaillard.
   Et l’édifice ainsi avait reçu son nom. Tout était prévu dans les défenses de ce gigantesque modèle d’architecture militaire, l’assaut, l’attaque frontale ou tournante, l’investissement, l’escalade, le siège, tout, sau la trahison. Sept ans seulement après sa construction, la forteresse tombait aux mains de Philippe Auguste, en même temps que celui-ci enlevait au souverain anglais le duché de Normandie. Depuis lors, Château-Gaillard avait été utilisé moins comme place de guerre que comme prison. Le pouvoir y enfermait des adversaires dont la liberté était intolérable pour l’État, mais dont la mise à mort eût pu susciter des troubles, ou créer des conflits avec d’autres puissances. Qui franchissait le pont-levis de cette citadelle avait peu de chances de revoir le monde. Les corbeaux tout le jour croassaient sous les toitures ; la nuit les loups venaient hurler jusqu’au pied des murs.
   En novembre 1314, Château-Gaillard, ses remparts et sa garnison d’archers ne servaient qu’à garder deux femmes, l’une de vingt et un ans, l’autre de dix-huit, Marguerite et Blanche de Bourgogne, deux princesses de France, belles-filles de Philippe le Bel, décrétées de réclusion perpétuelle pour crime d’infidélité envers leurs époux. 
  C’était le dernier matin du mois, et l’heure de la messe. La chapelle se trouvait dans la deuxième enceinte. Elle prenait assise sur la roche. Il y faisait sombre, il y faisait froid ; les murs, sans aucun ornement, suintaient. Trois sièges seulement y étaient disposés, deux à gauche qu’occupaient les princesses, un à droite pour le capitaine de la forteresse, Robert Bersumée. Derrière, les hommes d’armes se tenaient debout, alignés, montrant le même ennui, la même indifférence que s’ils avaient été rassemblés pour la corvée de fourrage. La neige qu’ils transportaient à leurs semelles fondait autour d’eux, en flaques jaunâtres. Le chapelain tardait à commencer l’office. Dos à l’autel, il frottait ses doigts gourds, aux ongles ébréchés. Un imprévu, visiblement, perturbait sa pieuse routine.
   -Mes frères, dit-il, il nous faut ce jour élever nos prières avec grand-ferveur et grand-solennité.
   Il s’éclaircit la voix et hésita, troublé par l’importance même de ce qu’il avait à annoncer.
   - Messire Dieu vient de rappeler à lui l’âme de notre bien-aimé roi Philippe. C’est dure affliction pour tout le royaume… 
   Les deux princesses tournèrent l’une vers l’autre leurs visages enserrés dans les béguins de grosse toile bise.
Que ceux qui lui firent tort ou injure en aient pénitence au cœur, continua le chapelain ; que ceux qui lui gardaient grief en son vivant implorent pour lui la miséricorde dont chaque homme qui meurt, grand ou petit, a égal besoin devant le tribunal de Nôtre-Seigneur…
   Les deux princesses étaient tombées à genoux, courbant la tête pour cacher leur joie. Elles ne sentaient plus le froid, elles ne sentaient plus leur angoisse ni leur misère. Une immense onde d’espérance les parcourait ; et si, dans leur silence, elles s’adressaient à Dieu, c’était pour le remercier de les avoir délivrées de leur terrible beau-père. Depuis sept mois qu’on les avait enfermées à Château-Gaillard, le monde leur envoyait enfin une bonne nouvelle.
   Les hommes d’armes, dans le fond de la chapelle,chuchotaient, s’agitaient, remuaient les pieds.
  — Est-ce qu’on va donner à chacun de nous un sou d’argent ?
   — Parce que le roi est mort ?
  — Cela se fait, à ce qu’on m’a dit.
  — Mais non, pas pour la mort ; pour le sacre du nouveau roi, peut-être bien.
  — Et comment va-t-il s’appeler maintenant, le roi ?
  — Est-ce qu’il va faire la guerre, qu’on change un peu de pays ?…
    Le capitaine de la forteresse se retourna et leur lança d’une voix rude :
Priez !
La nouvelle lui posait des problèmes. Car l’aînée des prisonnières était l’épouse du prince qui devenait roi aujourd’hui. « Me voilà donc gardien de la reine de France », se disait le capitaine. Ce ne fut jamais une situation aisée que d’être le geôlier de personnes royales.
   Robert Bersumée devait à ces deux condamnées qui lui étaient arrivées vers la fin d’avril, la tête rasée, dans des chariots tendus de noir et sous l’escorte de cent archers, les plus mauvais moments de sa vie.
Deux femmes jeunes, trop jeunes pour qu’on n’eût pas pitié d’elles… belles, trop belles, même sous leurs informes robes de bure, pour qu’on pût se défendre d’être ému en les approchant, jour après jour, pendant sept mois… Qu’elles allassent séduire un sergent de la garnison, s’évader, ou bien que l’une d’elles se pendît ou gagnât une maladie mortelle, ou encore que leur survînt un retour de fortune, et ce serait toujours lui, Bersumée, qui serait en tort, réprimandé pour trop de faiblesse ou trop de rigueur ; et, dans tous les cas, cela ne lui vaudrait rien pour son avancement.
   Or, pas plus que ses prisonnières, il n’avait envie de terminer ses jours dans une citadelle battue des vents, mouillée des brumes, construite pour contenir deux mille soldats et qui n’en comptait plus que cent cinquante, au-dessus de cette vallée de Seine par où la guerre, depuis beau temps, ne passait plus.
   L’office se déroulait ; mais personne ne pensait ni à Dieu ni au roi ; chacun ne pensait qu’à soi.
Requiem æternam dona ei Domine…, entonnait le chapelain. Dominicain en disgrâce, qu’un sort contraire et le goût du vin avaient fait échouer à cette desserte de prison, le chapelain, tout en chantant, se demandait si le changement de règne n’apporterait pas quelque modification dans sa propre destinée. Il résolut de ne plus boire pendant une semaine, pour mettre la Providence dans son jeu et se préparer à accueillir un événement favorable.
Et lux perpétua luceat ei, répondait le capitaine.
   En même temps il pensait : « On ne saurait me faire de reproches. J’ai appliqué les ordres que j’ai reçus, voilà tout ; mais je n’ai point infligé de sévices. »
Requiem æternam… reprenait le chapelain.
Alors on va point même nous bailler un setier de vin ? chuchotait le soldat Gros-Guillaume au sergent Lalaine.
   Quant aux deux prisonnières, elles se contentaient de remuer les lèvres, mais n’osaient prononcer le moindre répons ; elles eussent chanté trop haut et trop joyeusement.
   Certes, ce jour-là, dans les églises de France, il se trouvait beaucoup de gens pour pleurer le roi Philippe, ou croire qu’ils le pleuraient. Mais en vérité l’émotion,même chez ceux-là, n’était qu’une forme d’apitoiement sur eux mêmes. Ils s’essuyaient les yeux, reniflaient, hochaient le front, parce que,avec
Philippe le Bel, c’était leur temps vécu qui s’effaçait, toutes les années passées sous son sceptre, presque un tiers de siècle dont son nom resterait la référence. Ils pensaient à leur jeunesse, prenaient conscience de leur vieillissement, et les lendemains soudain leur semblaient incertains. Un roi, même à l’heure qu’il trépasse, reste pour les autres une représentation et un symbole.
   La messe achevée, Marguerite de Bourgogne, passant pour sortir devant le capitaine de forteresse, lui dit :
Messire, je souhaite vous entretenir de choses importantes, et qui vous concernent.
   Bersumée éprouvait une gêne chaque fois que Marguerite de Bourgogne, lui parlant, le regardait dans les yeux.
Je viendrai vous entendre, Madame, répondit-il, aussitôt que j’aurai fait ma ronde.
   Il ordonna au sergent Lalaine de reconduire les prisonnières, en lui conseillant à voix basse un redoublement tout à la fois d’égards et de prudence.
   La tour où Marguerite et Blanche étaient recluses ne se composait que de trois grandes chambres rondes, superposées et identiques, une par étage, avec chacune une cheminée à hotte et un plafond voûté. Ces pièces étaient reliées par un escalier en escargot qui tournait dans l’épaisseur du mur. Un détachement de gardes occupait en permanence la chambre du rez-de-chaussée.
   Marguerite logeait dans la pièce du premier étage, et Blanche dans celle du second. La nuit, les princesses étaient séparées par des portes épaisses qu’on cadenassait; dans la journée, elles avaient le droit de communiquer.
   Lorsque le sergent les eut raccompagnées, elles attendirent que les gonds et les verrous eussent grincé au bas des marches. Puis elles se regardèrent et, du même mouvement, coururent l’une vers l’autre en s’écriant :
Il est mort, il est mort !
   Elles s’étreignaient, dansaient, riaient et pleuraient tout ensemble, et inlassablement elles répétaient :
Il est mort !
   Elles arrachèrent leurs béguins de toile et libérèrent leurs cheveux courts, leurs cheveux de sept mois.
Un miroir ! La première chose que je veux, c’est un miroir, s’écria Blanche comme si elle allait être libérée sur l’heure et déjà n’avait plus à se soucier que de son apparence.
   Marguerite était casquée de petites boucles noires, tassées et crépues. Les cheveux de Blanche avaient repoussé inégalement, par mèches drues et pâles, pareilles à du chaume.
   Les deux femmes se passaient les doigts, instinctivement, sur la nuque.
Crois-tu que je pourrai être jolie à nouveau ?demanda Blanche.
Comme je dois avoir vieilli, pour que tu me poses pareille question ! répondit Marguerite.
   Ce que les deux princesses avaient subi depuis le printemps, le drame de Maubuisson, le jugement du roi, le monstrueux supplice infligé devant elles à leurs amants, sur la Grand-Place de Pontoise, les cris orduriers de la foule, et puis cette demi-année de forteresse, cette touffeur de l’été surchauffant les pierres, ce froid glacial depuis qu’était arrivé l’automne, ce vent qui gémissait sans répit dans les charpentes, cette noire bouillie de sarrasin qu’on leur servait aux repas, ces chemises aussi rugueuses que du crin qui ne leur étaient changées que tous les deux mois, ces jours interminables derrière une embrasure mince comme une meurtrière et par laquelle, de quelque manière qu’elles missent la tête, elles ne pouvaient rien apercevoir que le casque d’un invisible archer passant et repassant sur le chemin de ronde… tout cela avait trop fortement altéré le caractère de Marguerite, elle le sentait, elle le savait, pour ne pas lui avoir aussi modifié le visage.
   Blanche, avec ses dix-huit ans et son étrange légèreté qui la faisait glisser en un instant de la désolation aux espoirs insensés, Blanche qui pouvait soudain s’arrêter de sangloter, parce qu’un oiseau chantait de l’autre côté du mur, et s’écrier, émerveillée : « Marguerite ! Tu entends ? Un oiseau ! »… Blanche qui croyait aux signes, à tous les signes, et qui faisait des rêves sans arrêt, comme d’autres femmes font des ourlets, Blanche, peut-être, si on la sortait de cette geôle, serait capable de retrouver son teint, son regard et son cœur d’autrefois ; Marguerite, jamais.
   Depuis le début de sa captivité, elle n’avait pas versé une seule larme, ni exprimé non plus une seule pensée de remords. Le chapelain, qui la confessait chaque semaine, était effrayé de la dureté de cette âme. Pas un moment Marguerite n’avait consenti à se reconnaître responsable de son malheur ; pas un moment elle n’avait admis que, lorsqu’on était petite-fille de Saint Louis, fille du duc de Bourgogne, reine de Navarre et future reine de France, se faire la maîtresse d’un écuyer constituait un jeu périlleux, répréhensible, qui pouvait coûter l’honneur et la liberté. Elle s’était fait justice d’avoir été mariée à un homme qu’elle n’aimait point. Elle ne se reprochait pas d’avoir joué ; elle haïssait ses adversaires; et c’était uniquement contre eux qu’elle tournait ses inutiles colères,contre sa belle-sœur d’Angleterre qui l’avait dénoncée, contre sa famille de Bourgogne qui ne l’avait point défendue, contre le royaume et ses lois, contre l’Église et ses commandements. Et quand elle rêvait de la liberté, elle rêvait aussitôt de vengeance. Blanche lui passa le bras autour du cou.
Je suis sûre, ma mie, que nos malheurs sont finis.
Ils le seront, répondit Marguerite, à condition que nous agissions habilement et promptement.
   Elle avait un vague projet en tête, qui lui était venu pendant la messe, et dont elle ne savait pas où il la mènerait. Elle voulait, de toute manière, mettre la situation à profit.
Tu me laisseras parler seule à ce grand éhanché de Bersumée, dont j’aimerais mieux voir la tête au bout d’une pique que sur ses épaules, ajouta-telle.
   Un moment après, les deux femmes entendirent qu’on déverrouillait les portes. Elles recoiffèrent leurs béguins. Blanche alla se placer dans l’ébrasement de l’étroite fenêtre ; Marguerite s’assit sur un escabeau, seul siège dont elle disposât. Le capitaine de la forteresse entra.
Je viens, Madame, ainsi que vous m’en avez prié, dit-il.
   Marguerite prit son temps, le regarda de la tête aux pieds, et dit :
Messire Bersumée, savez-vous qui, désormais, vous gardez ?
   Bersumée détourna les yeux comme s’il cherchait un objet autour de lui.
Je le sais, Madame, je le sais, répondit-il, et ne cesse d’y penser, depuis ce matin que le chevaucheur qui allait vers Criquebœuf et Rouen m’a fait éveiller.
Voilà sept mois que je suis recluse ici ; je n’ai point de linge, point de meubles, point de draps ; je mange la même bouillie que vos archers, et je n’ai qu’une heure de feu par jour.
J’ai obéi aux ordres de messire de Nogaret, Madame, répondit Bersumée.
Guillaume de Nogaret est mort.
Il m’avait envoyé les instructions du roi.
Le roi Philippe est mort.
   Devinant où Marguerite voulait en venir, Bersumée répliqua :
Mais Monseigneur de Marigny est toujours vivant, Madame, qui commande la justice et les prisons comme il commande toutes choses au royaume, et de qui je dépends pour tout.
Le chevaucheur de ce matin ne vous a donc point porté de nouveaux ordres ?
Aucun, Madame.
Vous n’allez point tarder à en recevoir.
Je les attends, Madame.
   Robert Bersumée paraissait plus âgé que ses trente-cinq ans. Il offrait cette mine soucieuse, bougonne, que prennent volontiers les soldats de carrière et qui, à force d’être affectée, que je ne puisse enfreindre les règlements qui m’ont été donnés. Il sortit là-dessus, pour éviter d’avoir à discuter davantage.
C’est un chien, s’écria Marguerite lorsqu’il eut disparu, un chien de garde qui n’est bon qu’à aboyer et à mordre.
   Elle avait fait une fausse manœuvre et rageait en parcourant la chambre ronde. Bersumée, de son côté, n’était guère plus satisfait. « Il faut s’attendre à tout, quand on est le geôlier d’une reine », se disait-il. Or s’attendre à tout, pour un soldat de métier, c’est d’abord s’attendre à une inspection.

Demain chapitre 2 - Monseigneur Robert d'Artois

vendredi 31 août 2018

Opéra - La démesure

Verdi – Aïda – Marche triomphale


Les Rois maudits - La reine étrangléeb- Prologue

 
PROLOGUE

 
Le 29 novembre 1314, deux heures après vêpres, vingt-quatre chevaucheurs sous la livrée de France sortaient au galop du château de Fontainebleau. La neige blanchissait les chemins de la forêt ; le ciel était plus sombre que la terre ; il faisait déjà nuit, ou plutôt, par suite d’une éclipse de soleil, il n’avait pas cessé de faire nuit depuis la veille. Les vingt-quatre chevaucheurs ne prendraient pas de repos avant le matin, et ils galoperaient encore tout le lendemain et les journées suivantes, qui vers la Flandre, qui vers l’Angoumois et la Guyenne, qui vers Dole en Comté, qui vers Rennes et Nantes, qui vers Toulouse, vers Lyon, Aigues-Mortes, réveillant sur leurs routes baillis et sénéchaux, prévôts, échevins, capitaines, pour annoncer à chaque ville ou bourgade du royaume que le roi Philippe IV le Bel était mort. Dans chaque clocher, le glas se mettrait à retentir ; une grande onde sonore, sinistre, irait s’élargissant jusqu’à ce qu’elle ait atteint toutes les frontières. Après vingt-neuf années d’un gouvernement sans faiblesse, le Roi de fer venait de trépasser, frappé au cerveau. Il avait quarante-six ans. Sa mort suivait, à moins de six mois, celle du garde des Sceaux Guillaume de Nogaret, et, à sept mois, celle du pape Clément V. Ainsi semblait se vérifier la malédiction lancée le 18 mars, du haut du bûcher, par le grand-maître des Templiers, et qui les citait tous trois à comparaître au tribunal de Dieu avant qu’un an soit écoulé. Souverain tenace, hautain, intelligent et secret, le roi Philippe avait si bien empli son règne et dominé son temps qu’on eut l’impression, ce soir-là, que le cœur du royaume s’était arrêté de battre. Mais les nations ne meurent jamais de la mort des hommes, si grands qu’ils aient été ; leur naissance et leur fin obéissent à d’autres raisons. Le nom de Philippe le Bel ne serait guère éclairé dans la nuit des siècles que par les flammes des brasiers où ce monarque jetait ses ennemis, et par le scintillement des pièces d’or qu’il faisait rogner. On oublierait vite qu’il avait muselé les puissants, maintenu la paix autant qu’il était possible, réformé les lois, bâti des forteresses afin qu’on pût semer à l’abri, unifié les provinces, convié les bourgeois à s’assembler, veillé en toutes choses à l’indépendance de la France. À peine sa main refroidie, à peine éteinte cette grande volonté, les intérêts privés, les ambitions déçues, les rancunes, les appétits d’honneurs, d’importance, de richesse, longtemps bridés ou contrariés, n’allaient pas manquer de se déchaîner. Deux groupes s’apprêtaient à se combattre sans merci pour la possession du pouvoir : d’un côté, le clan de la réaction baronniale conduit par Charles de Valois, frère de Philippe le Bel ; de l’autre le parti de la haute administration dirigé par Enguerrand de Marigny, coadjuteur du roi défunt. Pour éviter le conflit qui couvait depuis des mois, ou pour l’arbitrer, il eût fallu un souverain fort. Or le prince de vingt-cinq ans qui accédait au trône, Louis de Navarre, paraissait aussi mal doué pour régner que mal servi par la fortune. Il arrivait précédé d’une réputation de mari trompé et du triste surnom de Hutin. La vie de son épouse, Marguerite de Bourgogne, emprisonnée pour adultère, allait servir d’enjeu aux deux factions rivales. Mais les frais de la lutte seraient également supportés par ceux qui ne possédaient rien, étaient sans action sur les événements, et n’avaient même pas de rêves à faire… De plus, cet hiver de 1314-1315 s’annonçait comme un hiver de famine.