dimanche 14 juillet 2019

Le mystère de la chambre jaune - ch; 25 et 26 - Rouletabille part en voyage


XXV
Rouletabille part en voyage 


 
  Le soir même nous quittions le Glandier, Rouletabille et moi. Nous en étions fort heureux : cet endroit n’avait rien qui pût encore nous retenir. Je déclarai que je renonçais à percer tant de mystères, et Rouletabille, en me donnant une tape amicale sur l’épaule, me confia qu’il n’avait plus rien à apprendre au Glandier, parce que le Glandier lui avait tout appris. 
  Nous arrivâmes à Paris vers huit heures. Nous dînâmes rapidement, puis, fatigués, nous nous séparâmes en nous donnant rendez-vous le lendemain matin chez moi. À l’heure dite, Rouletabille entrait dans ma chambre. Il était vêtu d’un complet à carreaux en drap anglais, avait un ulster sur le bras, une casquette sur la tête et un sac à la main. Il m’apprit qu’il partait en voyage. 
  - Combien de temps serez-vous parti ? lui demandai-je. 
  – Un mois ou deux, fit-il, cela dépend…  
  Je n’osai l’interroger… 
  - Savez-vous, me dit-il, quel est le mot que Mlle Stangerson a prononcé hier avant de s’évanouir… en regardant M. Robert Darzac ? … 
  – Non, personne ne l’a entendu… 
  – Si ! répliqua Rouletabille, moi ! Elle lui disait : « parle ! » 
  – Et M. Darzac parlera ? 
  – Jamais ! 
  J’aurais voulu prolonger l’entretien, mais il me serra fortement la main et me souhaita une bonne santé, je n’eus que le temps de lui demander : 
  - Vous ne craignez point que, pendant votre absence, il se commette de nouveaux attentats ? … 
  – Je ne crains plus rien de ce genre, dit-il, depuis que M. Darzac est en prison.  
  Sur cette parole bizarre, il me quitta. Je ne devais plus le revoir qu’en cour d’assises, au moment du procès Darzac, lorsqu’il vint à la barre « expliquer l’inexplicable ».
XXVI
Où Joseph Rouletabille est impatiemment attendu 

  Le 15 janvier suivant, c’est-à-dire deux mois et demi après les tragiques événements que je viens de rapporter, L’Époque publiait, en première colonne, première page, le sensationnel article suivant : « Le jury de Seine-et-Oise est appelé aujourd’hui, à juger l’une des plus mystérieuses affaires qui soient dans les annales judiciaires. Jamais procès n’aura présenté tant de points obscurs, incompréhensibles, inexplicables. Et cependant l’accusation n’a point hésité à faire asseoir sur le banc des assises un homme respecté, estimé, aimé de tous ceux qui le connaissent, un jeune savant, espoir de la science française, dont toute l’existence fut de travail et de probité. Quand Paris apprit l’arrestation de M. Robert Darzac, un cri unanime de protestation s’éleva de toutes parts. La Sorbonne tout entière, déshonorée par le geste inouï du juge d’instruction, proclama sa foi dans l’innocence du fiancé de Mlle Stangerson. M. Stangerson lui-même attesta hautement l’erreur où s’était fourvoyée la justice, et il ne fait de doute pour personne que, si la victime pouvait parler, elle viendrait réclamer aux douze jurés de Seine-et-Oise l’homme dont elle voulait faire son époux et que l’accusation veut envoyer à l’échafaud. Il faut espérer qu’un jour prochain Mlle Stangerson recouvrera sa raison qui a momentanément sombré dans l’horrible mystère du Glandier. Voulez-vous qu’elle la reperde lorsqu’elle apprendra que l’homme qu’elle aime est mort de la main du bourreau ? Cette question s’adresse au jury « auquel nous nous proposons d’avoir affaire, aujourd’hui même ». « Nous sommes décidés, en effet, à ne point laisser douze braves gens commettre une abominable erreur judiciaire. Certes, des coïncidences terribles, des traces accusatrices, un silence inexplicable de la part de l’accusé, un emploi du temps énigmatique, l’absence de tout alibi, ont pu entraîner la conviction du parquet qui, « ayant vainement cherché la vérité ailleurs », s’est résolu à la trouver là. Les charges sont, en apparence, si accablantes pour M. Robert Darzac, qu’il faut même excuser un policier aussi averti, aussi intelligent, et généralement aussi heureux que M. Frédéric Larsan de s’être laissé aveugler par elles. Jusqu’alors, tout est venu accuser M. Robert Darzac, devant l’instruction ; aujourd’hui, nous allons, nous, le défendre devant le jury ; et nous apporterons à la barre une lumière telle que tout le mystère du Glandier en sera illuminé. « Car nous possédons la vérité. » « Si nous n’avons point parlé plus tôt, c’est que l’intérêt même de la cause que nous voulons défendre l’exigeait sans doute. Nos lecteurs n’ont pas oublié ces sensationnelles enquêtes anonymes que nous avons publiées sur le « Pied gauche de la rue Oberkampf », sur le fameux vol du « Crédit universel » et sur l’affaire des « Lingots d’or de la Monnaie ». Elles nous faisaient prévoir la vérité, avant même que l’admirable ingéniosité d’un Frédéric Larsan ne l’eût dévoilée tout entière. Ces enquêtes étaient conduites par notre plus jeune rédacteur, un enfant de dix-huit ans, Joseph Rouletabille, qui sera illustre demain. Quand l’affaire du Glandier éclata, notre petit reporter se rendit sur les lieux, força toutes les portes et s’installa dans le château d’où tous les représentants de la presse avaient été chassés. À côté de Frédéric Larsan, il chercha la vérité ; il vit avec épouvante l’erreur où s’abîmait tout le génie du célèbre policier ; en vain essaya-t-il de le rejeter hors de la mauvaise piste où il s’était engagé : le grand Fred ne voulut point consentir à recevoir des leçons de ce petit journaliste. Nous savons où cela a conduit M. Robert Darzac. « Or, il faut que la France sache, il faut que le monde sache que, le soir même de l’arrestation de M. Robert Darzac, le jeune Joseph Rouletabille pénétrait dans le bureau de notre directeur et lui disait : 
  - Je pars en voyage. Combien de temps serai-je parti, je ne pourrais vous le dire ; peut-être un mois, deux mois, trois mois… peut-être ne reviendrai-je jamais… Voici une lettre… Si je ne suis pas revenu le jour où M. Darzac comparaîtra devant les assises, vous ouvrirez cette lettre en cour d’assises, après le défilé des témoins. Entendez-vous pour cela avec l’avocat de M. Robert Darzac. M. Robert Darzac est innocent. Dans cette lettre il y a le nom de l’assassin, et, je ne dirai point : les preuves, car, les preuves, je vais les chercher, mais l’explication irréfutable de sa culpabilité.  
  Et notre rédacteur partit. Nous sommes restés longtemps sans nouvelles mais un inconnu est venu trouver notre directeur, il y a huit jours, pour lui dire : 
  - Agissez suivant les instructions de Joseph Rouletabille, si la chose devient nécessaire. Il y a la vérité dans cette lettre. 
  Cet homme n’a point voulu nous dire son nom.  Aujourd’hui, 15 janvier, nous voici au grand jour des assises ; Joseph Rouletabille n’est pas de retour ; peut-être ne le reverrons-nous jamais. La presse, elle aussi, compte ses héros, victimes du devoir : le devoir professionnel, le premier de tous les devoirs. Peut-être, à cette heure, y a-t-il succombé ! Nous saurons le venger. Notre directeur, cet après-midi, sera à la cour d’assises de Versailles, avec la lettre : la lettre qui contient le nom de l’assassin !  
  En tête de l’article, on avait mis le portrait de Rouletabille. Les parisiens qui se rendirent ce jour-là à Versailles pour le procès dit du « Mystère de la Chambre Jaune» n’ont certainement pas oublié l’incroyable cohue qui se bousculait à la gare Saint-Lazare. On ne trouvait plus de place dans les trains et l’on dut improviser des convois supplémentaires. L’article de L’Époque avait bouleversé tout le monde, excité toutes les curiosités, poussé jusqu’à l’exaspération la passion des discussions. Des coups de poing furent échangés entre les partisans de Joseph Rouletabille et les fanatiques de Frédéric Larsan, car, chose bizarre, la fièvre de ces gens venait moins de ce qu’on allait peut-être condamner un innocent que de l’intérêt qu’ils portaient à leur propre compréhension du « mystère de la Chambre Jaune». Chacun avait son explication et la tenait pour bonne. Tous ceux qui expliquaient le crime comme Frédéric Larsan n’admettaient point qu’on pût mettre en doute la perspicacité de ce policier populaire ; et tous les autres, qui avaient une explication autre que celle de Frédéric Larsan, prétendaient naturellement qu’elle devait être celle de Joseph Rouletabille qu’ils ne connaissaient pas encore. 
  Le numéro de L’Époque à la main, les « Larsan « et les « Rouletabille « se disputèrent, se chamaillèrent, jusque sur les marches du palais de justice de Versailles, jusque dans le prétoire. Un service d’ordre extraordinaire avait été commandé. L’innombrable foule qui ne put pénétrer dans le palais resta jusqu’au soir aux alentours du monument, maintenue difficilement par la troupe et la police, avide de nouvelles, accueillant les rumeurs les plus fantastiques. Un moment, le bruit circula qu’on venait d’arrêter, en pleine audience, M. Stangerson lui-même, qui s’était avoué l’assassin de sa fille… C’était de la folie. L’énervement était à son comble. Et l’on attendait toujours Rouletabille. Des gens prétendaient le connaître et le reconnaître ; et, quand un jeune homme, muni d’un laissez-passer, traversait la place libre qui séparait la foule du palais de justice, des bousculades se produisaient. On s’écrasait. On criait : « Rouletabille ! Voici Rouletabille ! » Des témoins, qui ressemblaient plus ou moins vaguement au portrait publié par L’Époque, furent aussi acclamés. L’arrivée du directeur de L’Époque fut encore le signal de quelques manifestations. Les uns applaudirent, les autres sifflèrent. Il y avait beaucoup de femmes dans la foule. Dans la salle des assises, le procès se déroulait sous la présidence de M. De Rocoux, un magistrat imbu de tous les préjugés des gens de robe, mais foncièrement honnête. On avait fait l’appel des témoins. J’en étais, naturellement, ainsi que tous ceux qui, de près ou de loin, avaient touché les mystères du Glandier : M. Stangerson, vieilli de dix ans, méconnaissable, Larsan, M. Arthur W. Rance, la figure toujours enluminée, le père Jacques, le père Mathieu, qui fut amené, menottes aux mains, entre deux gendarmes, Mme Mathieu, toute en larmes, les Bernier, les deux gardes-malades, le maître d’hôtel, tous les domestiques du château, l’employé de poste du bureau 40, l’employé du chemin de fer d’Épinay, quelques amis de M. et de Mlle Stangerson, et tous les témoins à décharge de M. Robert Darzac. J’eus la chance d’être entendu parmi les premiers témoins, ce qui me permit d’assister à presque tout le procès. Je n’ai point besoin de vous dire que l’on s’écrasait dans le prétoire. Des avocats étaient assis jusque sur les marches de « la cour » ; et, derrière les magistrats en robe rouge, tous les parquets des environs étaient représentés. M. Robert Darzac apparut au banc des accusés, entre les gendarmes, si calme, si grand et si beau, qu’un murmure d’admiration plus que de compassion l’accueillit. Il se pencha aussitôt vers son avocat, maître Henri-Robert, qui, assisté de son premier secrétaire, maître André Hesse, alors débutant, avait déjà commencé à feuilleter son dossier. Beaucoup s’attendaient à ce que M. Stangerson allât serrer la main de l’accusé ; mais l’appel des témoins eut lieu et ceux-ci quittèrent tous la salle sans que cette démonstration sensationnelle se fût produite. Au moment où les jurés prirent place, on remarqua qu’ils avaient eu l’air de s’intéresser beaucoup à un rapide entretien que maître Henri-Robert avait eu avec le directeur de L’Époque. Celui-ci s’en fut ensuite prendre place au premier rang de public. Quelques-uns s’étonnèrent qu’il ne suivît point les témoins dans la salle qui leur était réservée. La lecture de l’acte d’accusation s’accomplit comme presque toujours, sans incident. Je ne relaterai pas ici le long interrogatoire que subit M. Darzac. Il répondit à la foi de la façon la plus naturelle et la plus mystérieuse. « Tout ce qu’il pouvait dire » parut naturel, tout ce qu’il tut parut terrible pour lui, même aux yeux de ceux qui « sentaient » son innocence. Son silence sur les points que nous connaissons se dressa contre lui et il semblait bien que ce silence dût fatalement l’écraser. Il résista aux objurgations du président des assises et du ministère public. On lui dit que se taire, en une pareille circonstance, équivalait à la mort. 
  - C’est bien, dit-il, je la subirai donc ; mais je suis innocent !  
  Avec cette habileté prodigieuse qui a fait sa renommée, et profitant de l’incident, maître Henri-Robert essaya de grandir le caractère de son client, par le fait même de son silence, en faisant allusion à des devoirs moraux que seules des âmes héroïques sont susceptibles de s’imposer. L’éminent avocat ne parvint qu’à convaincre tout à fait ceux qui connaissaient M. Darzac, mais les autres restèrent hésitants. Il y eut une suspension d’audience, puis le défilé des témoins commença et Rouletabille n’arrivait toujours point. Chaque fois qu’une porte s’ouvrait, tous les yeux allaient à cette porte, puis se reportaient sur le directeur de L’Époque qui restait, impassible, à sa place. On le vit enfin qui fouillait dans sa poche et qui « en tirait une lettre ». Une grosse rumeur suivit ce geste. Mon intention n’est point de retracer ici tous les incidents de ce procès. J’ai assez longuement rappelé toutes les étapes de l’affaire pour ne point imposer aux lecteurs le défilé nouveau des événements entourés de leur mystère. J’ai hâte d’arriver au moment vraiment dramatique de cette journée inoubliable. Il survint, comme maître Henri-Robert posait quelques questions au père Mathieu, qui, à la barre des témoins, se défendait, entre ses deux gendarmes, d’avoir assassiné « l’homme vert ». Sa femme fut appelée et confrontée avec lui. Elle avoua, en éclatant en sanglots, qu’elle avait été « l’amie » du garde, que son mari s’en était douté ; mais elle affirma encore que celui-ci n’était pour rien dans l’assassinat de son « ami ». Maître Henri-Robert demanda alors à la cour de bien vouloir entendre immédiatement, sur ce point, Frédéric Larsan.  
  - Dans une courte conversation que je viens d’avoir avec Frédéric Larsan, pendant la suspension d’audience, déclara l’avocat, celui-ci m’a fait comprendre que l’on pouvait expliquer la mort du garde autrement que par l’intervention du père Mathieu. Il serait intéressant de connaître l’hypothèse de Frédéric Larsan. 
  Frédéric Larsan fut introduit. Il s’expliqua fort nettement. 
  - Je ne vois point, dit-il, la nécessité de faire intervenir le père Mathieu en tout ceci. Je l’ai dit à M. de Marquet, mais les propos meurtriers de cet homme lui ont évidemment nui dans l’esprit de M. le juge d’instruction. Pour moi, l’assassinat de Mlle Stangerson et l’assassinat du garde « sont la même affaire ». On a tiré sur l’assassin de Mlle Stangerson, fuyant dans la cour d’honneur ; on a pu croire l’avoir atteint, on a pu croire l’avoir tué ; à la vérité il n’a fait que trébucher au moment où il disparaissait derrière l’aile droite du château. Là, l’assassin a rencontré le garde qui voulut sans doute s’opposer à sa fuite. L’assassin avait encore à la main le couteau dont il venait de frapper Mlle Stangerson, il en frappa le garde au cœur, et le garde en est mort. Cette explication si simple parut d’autant plus plausible que, déjà, beaucoup de ceux qui s’intéressaient aux mystères du Glandier l’avaient trouvée. Un murmure d’approbation se fit entendre. 
  - Et l’assassin, qu’est-il devenu, dans tout cela ? demanda le président. 
  – Il s’est évidemment caché, monsieur le président, dans un coin obscur de ce bout de cour et, après le départ des gens du château qui emportaient le corps, il a pu tranquillement s’enfuir.  
  À ce moment, du fond du « public debout », une voix juvénile s’éleva. Au milieu de la stupeur de tous, elle disait : 
  - Je suis de l’avis de Frédéric Larsan pour le coup de couteau au cœur. Mais je ne suis plus de son avis sur la manière dont l’assassin s’est enfui du bout de cour ! 
  Tout le monde se retourna ; les huissiers se précipitèrent, ordonnant le silence. Le président demanda avec irritation qui avait élevé la voix et ordonna l’expulsion immédiate de l’intrus ; mais on réentendit la même voix claire qui criait : 
  - C’est moi, monsieur le président, c’est moi, Joseph Rouletabille ! 

Demain ch. 27 "Où Rouletabille apparaît dans toute sa gloire". 

samedi 13 juillet 2019

le mystère de la chambre jaune - ch 24 - Rouletabille connait les deux moitiés de l'assassin

XXIV 
Rouletabille connaît les deux moitiés de l’assassin 

 

  Mlle Stangerson avait failli être assassinée pour la seconde fois. Le malheur fut qu’elle s’en porta beaucoup plus mal la seconde que la première. Les trois coups de couteau que l’homme lui avait portés dans la poitrine, en cette nouvelle nuit tragique, la mirent longtemps entre la vie et la mort, et quand, enfin, la vie fut plus forte et qu’on pût espérer que la malheureuse femme, cette fois encore, échapperait à son sanglant destin, on s’aperçut que, si elle reprenait chaque jour l’usage de ses sens, elle ne recouvrait point celui de sa raison. La moindre allusion à l’horrible tragédie la faisait délirer, et il n’est point non plus, je crois bien, exagéré de dire que l’arrestation de M. Robert Darzac, qui eut lieu au château du Glandier, le lendemain de la découverte du cadavre du garde, creusa encore l’abîme moral où nous vîmes disparaître cette belle intelligence. M. Robert Darzac arriva au château vers neuf heures et demie. Je le vis accourir à travers le parc, les cheveux et les habits en désordre, crotté, boueux, dans un état lamentable. Son visage était d’une pâleur mortelle. Rouletabille et moi, nous étions accoudés à une fenêtre de la galerie. Il nous aperçut ; il poussa vers nous un cri désespéré : « J’arrive trop tard ! … » Rouletabille lui cria : « Elle vit ! … » Une minute après, M. Darzac entrait dans la chambre de Mlle Stangerson, et, à travers la porte, nous entendîmes ses sanglots. - 235 - ………………………………………………………………………………………. « Fatalité ! gémissait à côté de moi, Rouletabille. Quels Dieux infernaux veillent donc sur le malheur de cette famille ! Si l’on ne m’avait pas endormi, j’aurais sauvé Mlle Stangerson de l’homme, et je l’aurais rendu muet pour toujours… et le garde ne serait pas mort ! » ……………………………………………………………………………………. M. Darzac vint nous retrouver. Il était tout en larmes. Rouletabille lui raconta tout : et comment il avait tout préparé pour leur salut, à Mlle Stangerson et à lui ; et comment il y serait parvenu en éloignant l’homme pour toujours « après avoir vu sa figure » ; et comment son plan s’était effondré dans le sang, à cause du narcotique. « Ah ! si vous aviez eu réellement confiance en moi, fit tout bas le jeune homme, si vous aviez dit à Mlle Stangerson d’avoir confiance en moi ! … Mais ici chacun se défie de tous… la fille se défie du père… et la fiancée se défie du fiancé… Pendant que vous me disiez de tout faire pour empêcher l’arrivée de l’assassin, elle préparait tout pour se faire assassiner ! … Et je suis arrivé trop tard… à demi endormi… me traînant presque, dans cette chambre où la vue de la malheureuse, baignant dans son sang, me réveilla tout à fait… » Sur la demande de M. Darzac, Rouletabille raconta la scène. S’appuyant aux murs pour ne pas tomber, pendant que, dans le vestibule et dans la cour d’honneur, nous poursuivions l’assassin, il s’était dirigé vers la chambre de la victime… Les portes de l’antichambre sont ouvertes ; il entre ; Mlle Stangerson gît, inanimée, à moitié renversée sur le bureau, les yeux clos ; son peignoir est rouge du sang qui coule à flots de sa poitrine. Il semble à Rouletabille, encore sous l’influence du narcotique, qu’il se promène dans quelque affreux cauchemar. Automatiquement, il revient dans la galerie, ouvre une fenêtre, nous clame le crime, nous ordonne de tuer, et retourne dans la chambre. Aussitôt, il - 236 - traverse le boudoir désert, entre dans le salon dont la porte est restée entrouverte, secoue M. Stangerson sur le canapé où il s’est étendu et le réveille comme je l’ai réveillé, lui, tout à l’heure… M. Stangerson se dresse avec des yeux hagards, se laisse traîner par Rouletabille jusque dans la chambre, aperçoit sa fille, pousse un cri déchirant… Ah ! il est réveillé ! il est réveillé ! … Tous les deux, maintenant, réunissant leurs forces chancelantes, transportent la victime sur son lit… Puis Rouletabille veut nous rejoindre, pour savoir… « pour savoir… » mais, avant de quitter la chambre, il s’arrête près du bureau… Il y a là, par terre, un paquet… énorme… un ballot… Qu’est-ce que ce paquet fait là, auprès du bureau ? … L’enveloppe de serge qui l’entoure est dénouée… Rouletabille se penche… Des papiers… des papiers… des photographies… Il lit : « Nouvel électroscope condensateur différentiel… Propriétés fondamentales de la substance intermédiaire entre la matière pondérable et l’éther impondérable. »… Vraiment, vraiment, quel est ce mystère et cette formidable ironie du sort qui veulent qu’à l’heure où « on » lui assassine sa fille, « on » vienne restituer au professeur Stangerson toutes ces paperasses inutiles, « qu’il jettera au feu ! … au feu ! … au feu ! … le lendemain ». ……………………………………………………………………………………… Dans la matinée qui suivit cette horrible nuit, nous avons vu réapparaître M. de Marquet, son greffier, les gendarmes. Nous avons tous été interrogés, excepté naturellement Mlle Stangerson qui était dans un état voisin du coma. Rouletabille et moi, après nous être concertés, n’avons dit que ce que nous avons bien voulu dire. J’eus garde de rien rapporter de ma station dans le cabinet noir ni des histoires de narcotique. Bref, nous tûmes tout ce qui pouvait faire soupçonner que nous nous attendions à quelque chose, et aussi tout ce qui pouvait faire croire que Mlle Stangerson « attendait l’assassin ». La malheureuse allait peutêtre payer de sa vie le mystère dont elle entourait son assassin… Il ne nous appartenait point de rendre un pareil sacrifice inutile… Arthur Rance raconta à tout le monde, fort naturellement – si - 237 - naturellement que j’en fus stupéfait – qu’il avait vu le garde pour la dernière fois vers onze heures du soir. Celui-ci était venu dans sa chambre, dit-il, pour y prendre sa valise qu’il devait transporter le lendemain matin à la première heure à la gare de Saint-Michel « et s’était attardé à causer longuement chasse et braconnage avec lui » ! Arthur-William Rance, en effet, devait quitter le Glandier dans la matinée et se rendre à pied, selon son habitude, à Saint-Michel ; aussi avait-il profité d’un voyage matinal du garde dans le petit bourg pour se débarrasser de son bagage. Du moins je fus conduit à le penser car M. Stangerson confirma ses dires ; il ajouta qu’il n’avait pas eu le plaisir, la veille au soir, d’avoir à sa table son ami Arthur Rance parce que celui-ci avait pris, vers les cinq heures, un congé définitif de sa fille et de lui. M. Arthur Rance s’était fait servir simplement un thé dans sa chambre, se disant légèrement indisposé. Bernier, le concierge, sur les indications de Rouletabille, rapporta qu’il avait été requis par le garde lui-même, cette nuit-là, pour faire la chasse aux braconniers (le garde ne pouvait plus le contredire), qu’ils s’étaient donné rendez-vous tous deux non loin de la chênaie et que, voyant que le garde ne venait point, il était allé, lui, Bernier, au-devant du garde… Il était arrivé à hauteur du donjon, ayant passé la petite porte de la cour d’honneur, quand il aperçut un individu qui fuyait à toutes jambes du côté opposé, vers l’extrémité de l’aile droite du château ; des coups de revolver retentirent dans le même moment derrière le fuyard ; Rouletabille était apparu à la fenêtre de la galerie ; il l’avait aperçu, lui Bernier, l’avait reconnu, l’avait vu avec son fusil et lui avait crié de tirer. Alors, Bernier avait lâché son coup de fusil qu’il tenait tout prêt… et il était persuadé qu’il avait mis à mal le fuyard ; il avait cru même qu’il l’avait tué, et cette croyance avait duré jusqu’au moment où Rouletabille, dépouillant le corps qui était tombé sous le coup de fusil, lui avait appris que ce corps « avait été tué d’un coup de couteau » ; que, du reste, il restait ne rien comprendre à une pareille fantasmagorie, attendu que, si le cadavre trouvé n’était point celui du fuyard sur lequel nous avions - 238 - tous tiré, il fallait bien que ce fuyard fût quelque part. Or, dans ce petit coin de cour où nous nous étions tous rejoints autour du cadavre, « il n’y avait pas de place pour un autre mort ou pour un vivant » sans que nous le vissions ! Ainsi parla le père Bernier. Mais le juge d’instruction lui répondit que, pendant que nous étions dans ce petit bout de cour, la nuit était bien noire, puisque nous n’avions pu distinguer le visage du garde, et que, pour le reconnaître, il nous avait fallu le transporter dans le vestibule… À quoi le père Bernier répliqua que, si l’on n’avait pas vu « l’autre corps, mort ou vivant », on aurait au moins marché dessus, tant ce bout de cour est étroit. Enfin, nous étions, sans compter le cadavre, cinq dans ce bout de cour et il eût été vraiment étrange que l’autre corps nous échappât… La seule porte qui donnait dans ce bout de cour était celle de la chambre du garde, et la porte en était fermée. On en avait retrouvé la clef dans la poche du garde… Tout de même, comme ce raisonnement de Bernier, qui à première vue paraissait logique, conduisait à dire qu’on avait tué à coups d’armes à feu un homme mort d’un coup de couteau, le juge d’instruction ne s’y arrêta pas longtemps. Et il fut évident pour tous, dès midi, que ce magistrat était persuadé que nous avions raté « le fuyard » et que nous avions trouvé là un cadavre qui n’avait rien à voir avec « notre affaire ». Pour lui, le cadavre du garde était une autre affaire. Il voulut le prouver sans plus tarder, et il est probable que « cette nouvelle affaire » correspondait avec des idées qu’il avait depuis quelques jours sur les mœurs du garde, sur ses fréquentations, sur la récente intrigue qu’il entretenait avec la femme du propriétaire de l’auberge du « Donjon », et corroborait également les rapports qu’on avait dû lui faire relativement aux menaces de mort proférées par le père Mathieu à l’adresse du garde, car à une heure après-midi le père Mathieu, malgré ses gémissements de rhumatisant et les protestations de sa femme, était arrêté et conduit sous bonne escorte à Corbeil. On n’avait cependant rien découvert chez lui de compromettant ; mais des propos tenus, encore la veille, à des rouliers qui les répétèrent, le compromirent - 239 - plus que si l’on avait trouvé dans sa paillasse le couteau qui avait tué « l’homme vert ». Nous en étions là, ahuris de tant d’événements aussi terribles qu’inexplicables, quand, pour mettre le comble à la stupéfaction de tous, nous vîmes arriver au château Frédéric Larsan, qui en était parti aussitôt après avoir vu le juge d’instruction et qui en revenait, accompagné d’un employé du chemin de fer. Nous étions alors dans le vestibule avec Arthur Rance, discutant de la culpabilité et de l’innocence du père Mathieu (du moins Arthur Rance et moi étions seuls à discuter, car Rouletabille semblait parti pour quelque rêve lointain et ne s’occupait en aucune façon de ce que nous disions). Le juge d’instruction et son greffier se trouvaient dans le petit salon vert où Robert Darzac nous avait introduits quand nous étions arrivés pour la première fois au Glandier. Le père Jacques, mandé par le juge, venait d’entrer dans le petit salon ; M. Robert Darzac était en haut, dans la chambre de Mlle Stangerson, avec M. Stangerson et les médecins. Frédéric Larsan entra dans le vestibule avec l’employé de chemin de fer. Rouletabille et moi reconnûmes aussitôt cet employé à sa petite barbiche blonde : « Tiens ! L’employé d’Épinay-sur-Orge ! » m’écriai-je, et je regardai Frédéric Larsan qui répliqua en souriant : « Oui, oui, vous avez raison, c’est l’employé d’Épinay-sur-Orge. » Sur quoi Fred se fit annoncer au juge d’instruction par le gendarme qui était à la porte du salon. Aussitôt, le père Jacques sortit, et Frédéric Larsan et l’employé furent introduits. Quelques instants s’écoulèrent, dix minutes peut-être. Rouletabille était fort impatient. La porte du salon se rouvrit ; le gendarme, appelé par le juge d’instruction, entra dans le salon, en ressortit, gravit l’escalier et le redescendit. Rouvrant alors la porte du salon et ne la refermant pas, il dit au juge d’instruction : « Monsieur le juge, M. Robert Darzac ne veut pas descendre ! – Comment ! Il ne veut pas ! … s’écria M. de Marquet. - 240 - – Non ! il dit qu’il ne peut quitter Mlle Stangerson dans l’état où elle se trouve… – C’est bien, fit M. de Marquet ; puisqu’il ne vient pas à nous, nous irons à lui… » M. de Marquet et le gendarme montèrent ; le juge d’instruction fit signe à Frédéric Larsan et à l’employé de chemin de fer de les suivre. Rouletabille et moi fermions la marche. On arriva ainsi, dans la galerie, devant la porte de l’antichambre de Mlle Stangerson. M. de Marquet frappa à la porte. Une femme de chambre apparut. C’était Sylvie, une petite bonniche dont les cheveux d’un blond fadasse retombaient en désordre sur un visage consterné. « M. Stangerson est là ? demanda le juge d’instruction. – Oui, monsieur. – Dites-lui que je désire lui parler. » Sylvie alla chercher M. Stangerson. Le savant vint à nous ; il pleurait ; il faisait peine à voir. « Que me voulez-vous encore ? demanda celui-ci au juge. Ne pourrait-on pas, monsieur, dans un moment pareil, me laisser un peu tranquille ! – Monsieur, fit le juge, il faut absolument que j’aie, sur-lechamp, un entretien avec M. Robert Darzac. Ne pourriez-vous le décider à quitter la chambre de Mlle Stangerson ? Sans quoi, je me verrais dans la nécessité d’en franchir le seuil avec tout l’appareil de la justice. » - 241 - Le professeur ne répondit pas ; il regarda le juge, le gendarme et tous ceux qui les accompagnaient comme une victime regarde ses bourreaux, et il rentra dans la chambre. Aussitôt M. Robert Darzac en sortit. Il était bien pâle et bien défait ; mais, quand le malheureux aperçut, derrière Frédéric Larsan, l’employé de chemin de fer, son visage se décomposa encore ; ses yeux devinrent hagards et il ne put retenir un sourd gémissement. Nous avions tous saisi le tragique mouvement de cette physionomie douloureuse. Nous ne pûmes nous empêcher de laisser échapper une exclamation de pitié. Nous sentîmes qu’il se passait alors quelque chose de définitif qui décidait de la perte de M. Robert Darzac. Seul, Frédéric Larsan avait une figure rayonnante et montrait la joie d’un chien de chasse qui s’est enfin emparé de sa proie. M. de Marquet dit, montrant à M. Darzac le jeune employé à la barbiche blonde : « Vous reconnaissez monsieur ? – Je le reconnais, fit Robert Darzac d’une voix qu’il essayait en vain de rendre ferme. C’est un employé de l’Orléans à la station d’Épinay-sur-Orge. – Ce jeune homme, continua M. de Marquet, affirme qu’il vous a vu descendre de chemin de fer, à Épinay… – Cette nuit, termina M. Darzac, à dix heures et demie… c’est vrai ! … » Il y eut un silence… - 242 - « Monsieur Darzac, reprit le juge d’instruction sur un ton qui était empreint d’une poignante émotion… Monsieur Darzac, que veniez-vous faire cette nuit à Épinay-sur-Orge, à quelques kilomètres de l’endroit où l’on assassinait Mlle Stangerson ? … » M. Darzac se tut. Il ne baissa pas la tête, mais il ferma les yeux, soit qu’il voulût dissimuler sa douleur, soit qu’il craignît qu’on pût lire dans son regard quelque chose de son secret. « Monsieur Darzac, insista M. de Marquet… pouvez-vous me donner l’emploi de votre temps, cette nuit ? » M. Darzac rouvrit les yeux. Il semblait avoir reconquis toute sa puissance sur lui-même. « Non, monsieur ! … – Réfléchissez, monsieur ! car je vais être dans la nécessité, si vous persistez dans votre étrange refus, de vous garder à ma disposition. – Je refuse… – Monsieur Darzac ! Au nom de la loi, je vous arrête ! … » Le juge n’avait pas plutôt prononcé ces mots que je vis Rouletabille faire un mouvement brusque vers M. Darzac. Il allait certainement parler, mais celui-ci d’un geste lui ferma la bouche… Du reste, le gendarme s’approchait déjà de son prisonnier… À ce moment un appel désespéré retentit : « Robert ! … Robert ! … » Nous reconnûmes la voix de Mlle Stangerson, et, à cet accent de douleur, pas un de nous qui ne frissonnât. Larsan lui-même, - 243 - cette fois, en pâlit. Quant à M. Darzac, répondant à l’appel, il s’était déjà précipité dans la chambre… Le juge, le gendarme, Larsan s’y réunirent derrière lui ; Rouletabille et moi restâmes sur le pas de la porte. Spectacle déchirant : Mlle Stangerson, dont le visage avait la pâleur de la mort, s’était soulevée sur sa couche, malgré les deux médecins et son père… Elle tendait des bras tremblants vers Robert Darzac sur qui Larsan et le gendarme avaient mis la main… Ses yeux étaient grands ouverts… elle voyait… elle comprenait… Sa bouche sembla murmurer un mot… un mot qui expira sur ses lèvres exsangues… un mot que personne n’entendit… et elle se renversa, évanouie… On emmena rapidement Darzac hors de la chambre… En attendant une voiture que Larsan était allé chercher, nous nous arrêtâmes dans le vestibule. Notre émotion à tous était extrême. M. de Marquet avait la larme à l’œil. Rouletabille profita de ce moment d’attendrissement général pour dire à M. Darzac : « Vous ne vous défendrez pas ? – Non ! répliqua le prisonnier. – Moi, je vous défendrai, monsieur… – Vous ne le pouvez pas, affirma le malheureux avec un pauvre sourire… Ce que nous n’avons pu faire, Mlle Stangerson et moi, vous ne le ferez pas ! – Si, je le ferai. » Et la voix de Rouletabille était étrangement calme et confiante. Il continua : « Je le ferai, monsieur Robert Darzac, parce que moi, j’en sais plus long que vous ! - 244 - – Allons donc ! murmura Darzac presque avec colère. – Oh ! soyez tranquille, je ne saurai que ce qu’il sera utile de savoir pour vous sauver ! – Il ne faut rien savoir, jeune homme… si vous voulez avoir droit à ma reconnaissance. » Rouletabille secoua la tête. Il s’approcha tout près, tout près de Darzac : « Écoutez ce que je vais vous dire, fit-il à voix basse… et que cela vous donne confiance ! Vous, vous ne savez que le nom de l’assassin ; Mlle Stangerson, elle, connaît seulement la moitié de l’assassin ; mais moi, je connais ses deux moitiés ; je connais l’assassin tout entier, moi ! … » Robert Darzac ouvrit des yeux qui attestaient qu’il ne comprenait pas un mot de ce que venait de lui dire Rouletabille. La voiture, sur ces entrefaites, arriva, conduite par Frédéric Larsan. On y fit monter Darzac et le gendarme. Larsan resta sur le siège. On emmenait le prisonnier à Corbeil.






vendredi 12 juillet 2019

Le mystère de la chambre jaune - ch. 23 - La double piste


XXIII
La double piste 


 
Je n’étais pas encore revenu de la stupeur que me causait une pareille découverte quand mon jeune ami me frappa sur l’épaule et me dit :
- Suivez-moi !
Où, lui demandai-je ?
Dans ma chambre.
Qu’allons-nous y faire ?
Réfléchir.
J’avouai, quant à moi, que j’étais dans l’impossibilité totale, non seulement de réfléchir, mais encore de penser ; et, dans cette nuit tragique, après des événements dont l’horreur n’était égalée que par leur incohérence, je m’expliquais difficilement comment, entre le cadavre du garde et Mlle Stangerson peut-être à l’agonie, Joseph Rouletabille pouvait avoir la prétention de « réfléchir ». C’est ce qu’il fit cependant, avec le sang-froid des grands capitaines au milieu des batailles. Il poussa sur nous la porte de sa chambre, m’indiqua un fauteuil, s’assit posément en face de moi, et, naturellement, alluma sa pipe. Je le regardais réfléchir… et je m’endormis.
Quand je me réveillai, il faisait jour. Ma montre marquait huit heures. Rouletabille n’était plus là. Son fauteuil, en face de moi, était vide. Je me levai et commençai de m’étirer les membres quand la porte s’ouvrit et mon ami rentra. Je vis tout de suite à sa physionomie que, pendant que je dormais, il n’avait point perdu son temps.
- Mlle Stangerson ? demandai-je tout de suite.
Son état, très alarmant, n’est pas désespéré.
Il y a longtemps que vous avez quitté cette chambre ?
Au premier rayon de l’aube.
Vous avez travaillé ?
Beaucoup.
Découvert quoi ?
Une double empreinte de pas très remarquable et qui aurait pu me gêner…
Elle ne vous gêne plus ?
Non.
Vous explique-t-elle quelque chose ?
Oui.
Relativement au « cadavre incroyable » du garde ?
Oui ; ce cadavre est tout à fait « croyable », maintenant. J’ai découvert ce matin, en me promenant autour du château, deux sortes de pas distinctes dont les empreintes avaient été faites cette nuit en même temps, côte à côte. Je dis : « en même temps » ; et, en vérité, il ne pouvait guère en être autrement, car, si l’une de ces empreintes était venue après l’autre, suivant le même chemin, elle eût souvent « empiété sur l’autre », ce qui n’arrivait jamais. Les pas de celui-ci ne marchaient point sur les pas de celui-là. Non, c’étaient des pas « qui semblaient causer entre eux ». Cette double empreinte quittait toutes les autres empreintes, vers le milieu de la cour d’honneur, pour sortir de cette cour et se diriger vers la chênaie. Je quittais la cour d’honneur, les yeux fixés vers ma piste, quand je fus rejoint par Frédéric Larsan. Immédiatement, il s’intéressa beaucoup à mon travail, car cette double empreinte méritait vraiment qu’on s’y attachât. On retrouvait là la double empreinte des pas de l’affaire de la «Chambre Jaune» : les pas grossiers et les pas élégants ; mais, tandis que, lors de l’affaire de la «Chambre Jaune», les pas grossiers ne faisaient que joindre au bord de l’étang les pas élégants, pour disparaître ensuite – dont nous avions conclu, Larsan et moi, que ces deux sortes de pas appartenaient au même individu qui n’avait fait que changer de chaussures – ici, pas grossiers et pas élégants voyageaient de compagnie. Une pareille constatation était bien faite pour me troubler dans mes certitudes antérieures. Larsan semblait penser comme moi ; aussi, restions-nous penchés sur ces empreintes, reniflant ces pas comme des chiens à l’affût.
Je sortis de mon portefeuille mes semelles de papier. La première semelle, qui était celle que j’avais découpée sur l’empreinte des souliers du père Jacques retrouvés par Larsan, c’est-à-dire sur l’empreinte des pas grossiers, cette première semelle, dis-je, s’appliqua parfaitement à l’une des traces que nous avions sous les yeux, et la seconde semelle, qui était le dessin des « pas élégants, s’appliqua également sur l’empreinte correspondante, mais avec une légère différence à la pointe. En somme, cette trace nouvelle du pas élégant ne différait de la trace du bord de l’étang que par la pointe de la bottine. Nous ne pouvions en tirer cette conclusion que cette trace appartenait au même personnage, mais nous ne pouvions non plus affirmer qu’elle ne lui appartenait pas. L’inconnu pouvait ne plus porter les mêmes bottines.
Suivant toujours cette double empreinte, Larsan et moi, nous fûmes conduits à sortir bientôt de la chênaie et nous nous trouvâmes sur les mêmes bords de l’étang qui nous avaient vus lors de notre première enquête. Mais, cette fois, aucune des traces ne s’y arrêtait et toutes deux, prenant le petit sentier, allaient rejoindre la grande route d’Épinay. Là, nous tombâmes sur un macadam récent qui ne nous montra plus rien ; et nous revînmes au château, sans nous dire un mot. Arrivés dans la cour d’honneur, nous nous sommes séparés ; mais, par suite du même chemin qu’avait pris notre pensée, nous nous sommes rencontrés à nouveau devant la porte de la chambre du père Jacques. Nous avons trouvé le vieux serviteur au lit et constaté tout de suite que les effets qu’il avait jetés sur une chaise étaient dans un état lamentable, et que ses chaussures, des souliers tout à fait pareils à ceux que nous connaissions, étaient extraordinairement boueux. Ce n’était certainement point en aidant à transporter le cadavre du garde, du bout de cour au vestibule, et en allant chercher une lanterne aux cuisines, que le père Jacques avait arrangé de la sorte ses chaussures et trempé ses habits, puisque alors il ne pleuvait pas. Mais il avait plu avant ce moment-là et il avait plu après. Quant à la figure du bonhomme, elle n’était pas belle à voir. Elle semblait refléter une fatigue extrême, et ses yeux clignotants nous regardèrent, dès l’abord, avec effroi. Nous l’avons interrogé. Il nous a répondu d’abord qu’il s’était couché immédiatement après l’arrivée au château du médecin que le maître d’hôtel était allé quérir ; mais nous l’avons si bien poussé, nous lui avons si bien prouvé qu’il mentait, qu’il a fini par nous avouer qu’il était, en effet, sorti du château. Nous lui en avons, naturellement, demandé la raison ; il nous a répondu qu’il s’était senti mal à la tête, et qu’il avait eu besoin de prendre l’air, mais qu’il n’était pas allé plus loin que la chênaie. Nous lui avons alors décrit tout le chemin qu’il avait fait, aussi bien que si nous l’avions vu marcher. Le vieillard se dressa sur son séant et se prit à trembler.
Vous n’étiez pas seul ! s’écria Larsan.
Alors, le père Jacques :
Vous l’avez donc vu ?
Qui ? demandai-je.
Mais le fantôme noir !
Sur quoi, le père Jacques nous conta que, depuis quelques nuits, il voyait le fantôme noir. Il apparaissait dans le parc sur le coup de minuit et glissait contre les arbres avec une souplesse incroyable. Il paraissait « traverser » le tronc des arbres ; deux fois, le père Jacques, qui avait aperçu le fantôme à travers sa fenêtre, à la clarté de la lune, s’était levé et, résolument, était parti à la chasse de cette étrange apparition. L’avant-veille, il avait failli la rejoindre, mais elle s’était évanouie au coin du donjon ; enfin, cette nuit, étant en effet sorti du château, travaillé par l’idée du nouveau crime qui venait de se commettre, il avait vu tout à coup, surgir au milieu de la cour d’honneur, le fantôme noir. Il l’avait suivi d’abord prudemment, puis de plus près… ainsi il avait tourné la chênaie, l’étang, et était arrivé au bord de la route d’Épinay.

- Là, le fantôme avait soudain disparu.
Vous n’avez pas vu sa figure ? demanda Larsan.
Non ! Je n’ai vu que des voiles noirs…
Et, après ce qui s’est passé dans la galerie, vous n’avez pas sauté dessus ?
Je ne le pouvais pas ! Je me sentais terrifié… C’est à peine si j’avais la force de le suivre…
Vous ne l’avez pas suivi, fis-je, père Jacques, – et ma voix était menaçante – vous êtes allé avec le fantôme jusqu’à la route d’Épinay « bras dessus, bras dessous » !
Non ! cria-t-il… il s’est mis à tomber des trombes d’eau… Je suis rentré ! … Je ne sais pas ce que le fantôme noir est devenu… Mais ses yeux se détournèrent de moi.
Nous le quittâmes. Quand nous fûmes dehors :
Complice ? interrogeai-je, sur un singulier ton, en regardant Larsan bien en face pour surprendre le fond de sa pensée.
Larsan leva les bras au ciel. « –Est-ce qu’on sait ? … Est-ce qu’on sait, dans une affaire pareille ? … Il y a vingt-quatre heures, j’aurais juré qu’il n’y avait pas de complice ! …
Et il me laissa en m’annonçant qu’il quittait le château sur le champ pour se rendre à Épinay.
Rouletabille avait fini son récit. Je lui demandai : - Eh bien ? Que conclure de tout cela ? … Quant à moi, je ne vois pas ! … je ne saisis pas ! … Enfin ! Que savez-vous ?
Tout ! s’exclama-t-il… Tout !
Et je ne lui avais jamais vu figure plus rayonnante. Il s’était levé et me serrait la main avec force…
- Alors, expliquez-moi, priai-je…
Allons demander des nouvelles de Mlle Stangerson », me répondit-il brusquement.

Demain ch. 24 ‘’Rouletabille connaît les deux moitiés de l’assassin’’.

jeudi 11 juillet 2019

Le mystère de la chambre jaune - ch 22 - Le cadavre incroyable


XXII
Le cadavre incroyable 


 
  Je me penchai, avec une anxiété inexprimable, sur le corps du reporter, et j’eus la joie de constater qu’il dormait ! Il dormait de ce sommeil profond et maladif dont j’avais vu s’endormir Frédéric Larsan. Lui aussi était victime du narcotique que l’on avait versé dans nos aliments. Comment, moi-même, n’avais-je point subi le même sort ! Je réfléchis alors que le narcotique avait dû être versé dans notre vin ou dans notre eau, car ainsi tout s’expliquait : « je ne bois pas en mangeant. » Doué par la nature d’une rotondité prématurée, je suis au régime sec, comme on dit. 
  Je secouai avec force Rouletabille, mais je ne parvenais point à lui faire ouvrir les yeux. Ce sommeil devait être, à n’en point douter, le fait de Mlle Stangerson. Celle-ci avait certainement pensé que, plus que son père encore, elle avait à craindre la veille de ce jeune homme qui prévoyait tout, qui savait tout ! Je me rappelai que le maître d’hôtel nous avait recommandé, en nous servant, un excellent Chablis qui, sans doute, avait passé sur la table du professeur et de sa fille. Plus d’un quart d’heure s’écoula ainsi. Je me résolus, en ces circonstances extrêmes, où nous avions tant besoin d’être éveillés, à des moyens robustes. Je lançai à la tête de Rouletabille un broc d’eau. Il ouvrit les yeux, enfin ! de pauvres yeux mornes, sans vie et ni regard. Mais n’était-ce pas là une première victoire ? Je voulus la compléter ; j’administrai une paire de gifles sur les joues de Rouletabille, et le soulevai. Bonheur ! je sentis qu’il se raidissait entre mes bras, et je l’entendis qui murmurait : 
  - Continuez, mais ne faites pas tant de bruit ! …        
  Continuer à lui donner des gifles sans faire de bruit me parut une entreprise impossible. Je me repris à le pincer et à le secouer, et il put tenir sur ses jambes. Nous étions sauvés ! … 
  - On m’a endormi, fit-il… Ah ! J’ai passé un quart d’heure abominable avant de céder au sommeil… Mais maintenant, c’est passé ! Ne me quittez pas ! …   
  Il n’avait pas plus tôt terminé cette phrase que nous eûmes les oreilles déchirées par un cri affreux qui retentissait dans le château, un véritable cri de la mort… 
  - Malheur ! hurla Rouletabille… nous arrivons trop tard ! …  
  Et il voulut se précipiter vers la porte ; mais il était tout étourdi et roula contre la muraille. Moi, j’étais déjà dans la galerie, le revolver au poing, courant comme un fou du côté de la chambre de Mlle Stangerson. Au moment même où j’arrivais à l’intersection de la galerie tournante et de la galerie droite, je vis un individu qui s’échappait de l’appartement de Mlle Stangerson et qui, en quelques bonds, atteignit le palier. Je ne fus pas maître de mon geste : je tirai… le coup de revolver retentit dans la galerie avec un fracas assourdissant ; mais l’homme, continuant ses bonds insensés, dégringolait déjà l’escalier. Je courus derrière lui, en criant : 
  - Arrête ! arrête ! ou je te tue ! …  
  Comme je me précipitais à mon tour dans l’escalier, je vis en face de moi, arrivant du fond de la galerie, aile gauche du château, Arthur Rance qui hurlait : 
  - Qu’y a-t-il ? … Qu’y a-t-il ? …  
  Nous arrivâmes presque en même temps au bas de l’escalier, Arthur Rance et moi ; la fenêtre du vestibule était ouverte ; nous vîmes distinctement la forme de l’homme qui fuyait ; instinctivement, nous déchargeâmes nos revolvers dans sa direction ; l’homme n’était pas à plus de dix mètres devant nous ; il trébucha et nous crûmes qu’il allait tomber ; déjà nous sautions par la fenêtre ; mais l’homme se reprit à courir avec une vigueur nouvelle ; j’étais en chaussettes, l’Américain était pieds nus ; nous ne pouvions espérer l’atteindre  si nos revolvers ne l’atteignaient pas  ! Nous tirâmes nos dernières cartouches sur lui ; il fuyait toujours… Mais il fuyait du côté droit de la cour d’honneur vers l’extrémité de l’aile droite du château, dans ce coin entouré de -fossés et de hautes grilles d’où il allait lui être impossible de s’échapper, dans ce coin qui n’avait d’autre issue, devant nous , que la porte de la petite chambre en encorbellement occupée maintenant par le garde. L’homme, bien qu’il fût inévitablement blessé par nos balles, avait maintenant une vingtaine de mètres d’avance. Soudain, derrière nous, au-dessus de nos têtes, une fenêtre de la galerie s’ouvrit et nous entendîmes la voix de Rouletabille qui clamait, désespérée : 
  - Tirez, Bernier ! Tirez !  
  Et la nuit claire, en ce moment, la nuit lunaire, fut encore striée d’un éclair. À la lueur de cet éclair, nous vîmes le père Bernier, debout avec son fusil, à la porte du donjon. Il avait bien visé. L’ombre tomba.  Mais, comme elle était arrivée à l’extrémité de l’aile droite du château, elle tomba de l’autre côté de l’angle de la bâtisse ; c’est-à-dire que nous vîmes qu’elle tombait, mais elle ne s’allongea définitivement par terre que de cet autre côté du mur que nous ne pouvions pas voir. Bernier, Arthur Rance et moi, nous arrivions de cet autre côté du mur, vingt secondes plus tard.  L’ombre était morte à nos pieds.  
  Réveillé évidemment de son sommeil léthargique par les clameurs et les détonations, Larsan venait d’ouvrir la fenêtre de sa chambre et nous criait, comme avait crié Arthur Rance : 
  - Qu’y a-t-il ? … Qu’y a-t-il ? …  
  Et nous, nous étions penchés sur l’ombre, sur la mystérieuse ombre morte de l’assassin. Rouletabille, tout à fait réveillé maintenant, nous rejoignit dans le moment, et je lui criai : 
  - Il est mort ! Il est mort ! … 
  – Tant mieux, fit-il… Apportez-le dans le vestibule du château… 
  Mais il se reprit : 
  - Non ! non ! Déposons-le dans la chambre du garde ! …  
  Rouletabille frappa à la porte de la chambre du garde… Personne ne répondit de l’intérieur… ce qui ne m’étonna point, naturellement. 
  - Évidemment, il n’est pas là, fit le reporter, sans quoi il serait déjà sorti ! … Portons donc ce corps dans le vestibule…  
  Depuis que nous étions arrivés sur « l’ombre morte », la nuit s’était faite si noire, par suite du passage d’un gros nuage sur la lune, que nous ne pouvions que toucher cette ombre sans en distinguer les lignes. Et cependant, nos yeux avaient hâte de savoir ! Le père Jacques, qui arrivait, nous aida à transporter le cadavre jusque dans le vestibule du château. Là, nous le déposâmes sur la première marche de l’escalier. J’avais senti, sur mes mains, pendant ce trajet, le sang chaud qui coulait des blessures… Le père Jacques courut aux cuisines et en revint avec une lanterne. Il se pencha sur le visage de « l’ombre morte », et nous reconnûmes le garde, celui que le patron de l’auberge du « Donjon » appelait « l’homme vert » et que, une heure auparavant, j’avais vu sortir de la chambre d’Arthur Rance, chargé d’un ballot. Mais, ce que j’avais vu, je ne pouvais le rapporter qu’à Rouletabille seul, ce que je fis du reste quelques instants plus tard. Je ne saurais passer sous silence l’immense stupéfaction – je dirai même le cruel désappointement – dont firent preuve Joseph Rouletabille et Frédéric Larsan, lequel nous avait rejoint dans le vestibule. Ils tâtaient le cadavre… ils regardaient cette figure morte, ce costume vert du garde… et ils répétaient, l’un et l’autre : 
  - Impossible ! … c’est impossible !  
  Rouletabille s’écria même : 
  - C’est à jeter sa tête aux chiens !  
  Le père Jacques montrait une douleur stupide accompagnée de lamentations ridicules. Il affirmait qu’on s’était trompé et que le garde ne pouvait être l’assassin de sa maîtresse. Nous dûmes le faire taire. On aurait assassiné son fils qu’il n’eût point gémi davantage, et j’expliquai cette exagération de bons sentiments par la peur dont il devait être hanté que l’on crût qu’il se réjouissait de ce décès dramatique ; chacun savait, en effet, que le père Jacques détestait le garde. Je constatai que seul, de nous tous qui étions fort débraillés ou pieds nus ou en chaussettes, le père Jacques était entièrement habillé. Mais Rouletabille n’avait pas lâché le cadavre ; à genoux sur les dalles du vestibule, éclairé par la lanterne du père Jacques, il déshabillait le corps du garde ! … Il lui mit la poitrine à nu. Elle était sanglante. Et, soudain, prenant, des mains du père Jacques, la lanterne, il en projeta les rayons, de tout près, sur la blessure béante. Alors, il se releva et dit sur un ton extraordinaire, sur un ton d’une ironie sauvage : 
  - Cet homme que vous croyez avoir tué à coups de revolver et de chevrotines est mort d’un coup de couteau au cœur ! 
  Je crus, une fois de plus, que Rouletabille était devenu fou et je me penchai à mon tour sur le cadavre. Alors je pus constater qu’en effet le corps du garde ne portait aucune blessure provenant d’un projectile, et que, seule, la région cardiaque avait été entaillée par une lame aiguë.

Demain ch. 23 ‘’La double piste’’

mercredi 10 juillet 2019

Le mystère de la chambre jaune - ch.21 - A l'affût


XXI
À l’affût 


 
  Ce geste, qui me bouleversa, ne parut point émouvoir extrêmement Rouletabille. Nous nous retrouvâmes dans sa chambre, et, ne me parlant même point de la scène que nous venions de surprendre, il me donna ses dernières instructions pour la nuit. Nous allions d’abord dîner. Après dîner, je devais entrer dans le cabinet noir et, là, j’attendrais tout le temps qu’il faudrait pour voir quelque chose . 
  - Si vous  voyez  avant moi, m’expliqua mon ami, il faudra m’avertir. Vous verrez avant moi si l’homme arrive dans la galerie droite par tout autre chemin que la galerie tournante, puisque vous découvrez toute la galerie droite et que moi je ne puis voir que la galerie tournante. Pour m’avertir, vous n’aurez qu’à dénouer l’embrasse du rideau de la fenêtre de la galerie droite qui se trouve la plus proche du cabinet noir. Le rideau tombera de lui-même, voilant la fenêtre et faisant immédiatement un carré d’ombre là où il y avait un carré de lumière, puisque la galerie est éclairée. Pour faire ce geste, vous n’avez qu’à allonger la main hors du cabinet noir. Moi, dans la galerie tournante qui fait angle droit avec la galerie droite, j’aperçois, par les fenêtres de la galerie tournante, tous les carrés de lumière que font les fenêtres de la galerie droite. Quand le carré lumineux qui nous occupe deviendra obscur, je saurai ce que cela veut dire. 
  – Et alors ? 
  – Alors, vous me verrez apparaître au coin de la galerie tournante. 
  – Et qu’est-ce que je ferai ? 
  – Vous marcherez aussitôt vers moi, derrière l’homme, mais je serai déjà sur l’homme et j’aurai vu si sa figure entre dans mon cercle… 
  – Celui qui est « tracé par le bon bout de la raison », terminai-je en esquissant un sourire. 
  – Pourquoi souriez-vous ? C’est bien inutile… Enfin, profitez, pour vous réjouir, des quelques instants qui vous restent, car je vous jure que tout à l’heure vous n’en aurez plus l’occasion. 
  – Et si l’homme échappe ? – Tant mieux ! fit flegmatiquement Rouletabille. Je ne tiens pas à le prendre ; il pourra s’échapper en dégringolant l’escalier et par le vestibule du rez-de-chaussée… et cela avant que vous n’ayez atteint le palier, puisque vous êtes au fond de la galerie. Moi, je le laisserai partir après avoir vu sa figure. C’est tout ce qu’il me faut : voir sa figure. Je saurai bien m’arranger ensuite pour qu’il soit mort pour Mlle Stangerson, même s’il reste vivant. Si je le prends vivant, Mlle Stangerson et M. Robert Darzac ne me le pardonneront peut-être jamais ! Et je tiens à leur estime ; ce sont de braves gens. Quand je vois Mlle Stangerson verser un narcotique dans le verre de son père, pour que son père, cette nuit, ne soit pas réveillé par la conversation qu’elle doit avoir avec son assassin, vous devez comprendre que sa reconnaissance pour moi aurait des limites si j’amenais à son père, les poings liés et la bouche ouverte, l’homme de la «Chambre Jaune» et de la « galerie inexplicable » ! C’est peut-être un grand bonheur que, la nuit de la «galerie inexplicable», l’homme se soit évanoui comme par enchantement ! Je l’ai compris cette nuit-là à la physionomie soudain rayonnante de Mlle Stangerson quand elle eut appris qu’il avait échappé. Et j’ai compris que, pour sauver la malheureuse, il fallait moins prendre l’homme que le rendre muet, de quelque façon que ce fut. Mais tuer un homme ! tuer un homme ! ce n’est pas une petite affaire. Et puis, ça ne me regarde pas… à moins qu’il ne m’en donne l’occasion ! … D’un autre côté, le rendre muet sans que la dame me fasse de confidences… c’est une besogne qui consiste d’abord à deviner tout avec rien ! … Heureusement, mon ami, j’ai deviné… ou plutôt non, j’ai raisonné… et je ne demande à l’homme de ce soir de ne m’apporter que la figure sensible qui doit entrer… 
  – Dans le cercle… 
  – Parfaitement. et sa figure ne me surprendra pas ! … 
  – Mais je croyais que vous aviez déjà vu sa figure, le soir où vous avez sauté dans la chambre… 
  – Mal… la bougie était par terre… et puis, toute cette barbe… 
  – Ce soir, il n’en aura donc plus ? 
  – Je crois pouvoir affirmer qu’il en aura… Mais la galerie est claire, et puis, maintenant, je sais… ou du moins mon cerveau sait… alors mes yeux verront… 
  – S’il ne s’agit que de le voir et de le laisser échapper… pourquoi nous être armés ? 
  – Parce que, mon cher, si l’homme de la «Chambre Jaune» et de la «galerie inexplicable» sait que je sais, il est capable de tout ! Alors, il faudra nous défendre. 
  – Et vous êtes sûr qu’il viendra ce soir ? … 
  – Aussi sûr que vous êtes là ! … Mlle Stangerson, à dix heures et demie, ce matin, le plus habilement du monde, s’est arrangée pour être sans gardes-malades cette nuit ; elle leur a donné congé pour vingt-quatre heures, sous des prétextes plausibles, et n’a voulu, pour veiller auprès d’elle, pendant leur absence, que son cher père, qui couchera dans le boudoir de sa fille et qui accepte cette nouvelle fonction avec une joie reconnaissante. La coïncidence du départ de M. Darzac (après les paroles qu’il m’a dites) et des précautions exceptionnelles de Mlle Stangerson, pour faire autour d’elle de la solitude, ne permet aucun doute. La venue de l’assassin, que Darzac redoute, Mlle Stangerson la prépare ! 
  – C’est effroyable ! 
  – Oui. 
  – Et le geste que nous lui avons vu faire, c’est le geste qui va endormir son père ? 
  – Oui. 
  – En somme, pour l’affaire de cette nuit, nous ne sommes que deux ? 
  – Quatre ; le concierge et sa femme veillent à tout hasard… Je crois leur veille inutile, « avant »… Mais le concierge pourra m’être utile « après, si on tue » !
  – Vous croyez donc qu’on va tuer ? 
  – On tuera s’il le veut ! 
  – Pourquoi n’avoir pas averti le père Jacques ? Vous ne vous servez plus de lui, aujourd’hui ? 
  – Non, me répondit Rouletabille d’un ton brusque.      
  Je gardai quelque temps le silence ; puis, désireux de connaître le fond de la pensée de Rouletabille, je lui demandai à brûle-pourpoint : 
  - Pourquoi ne pas avertir Arthur Rance ? Il pourrait nous être d’un grand secours… 
  – Ah ça ! fit Rouletabille avec méchante humeur… Vous voulez donc mettre tout le monde dans les secrets de Mlle Stangerson ! … Allons dîner… c’est l’heure… Ce soir nous dînons chez Frédéric Larsan… à moins qu’il ne soit encore pendu aux trousses de Robert Darzac… Il ne le lâche pas d’une semelle. Mais, bah ! s’il n’est pas là en ce moment, je suis bien sûr qu’il sera là cette nuit ! … En voilà un que je vais rouler ! 
  À ce moment, nous entendîmes du bruit dans la chambre à côté.
   - Ce doit être lui, dit Rouletabille. 
  – J’oubliais de vous demander, fis-je : quand nous serons devant le policier, pas une allusion à l’expédition de cette nuit, n’est-ce pas ? 
  – Évidemment ; nous opérons seuls, pour notre compte personnel. 
  – Et toute la gloire sera pour nous ?  
  Rouletabille, ricanant, ajouta : 
  - Tu l’as dit, bouffi !  
  Nous dînâmes avec Frédéric Larsan, dans sa chambre. Nous le trouvâmes chez lui… Il nous dit qu’il venait d’arriver et nous invita à nous mettre à table. Le dîner se passa dans la meilleure humeur du monde, et je n’eus point de peine à comprendre qu’il fallait l’attribuer à la quasi-certitude où Rouletabille et Frédéric Larsan, l’un et l’autre, et chacun de son côté, étaient de tenir enfin la vérité. Rouletabille confia au grand Fred que j’étais venu le voir de mon propre mouvement et qu’il m’avait retenu pour que je l’aidasse dans un grand travail qu’il devait livrer, cette nuit même, à L’Époque. Je devais repartir, dit-il, pour Paris, par le train d’onze heures, emportant sa « copie », qui était une sorte de feuilleton où le jeune reporter retraçait les principaux épisodes des mystères du Glandier. 
  Larsan sourit à cette explication comme un homme qui n’en est point dupe, mais qui se garde, par politesse, d’émettre la moindre réflexion sur des choses qui ne le regardent pas. Avec mille précautions dans le langage et jusque dans les intonations, Larsan et Rouletabille s’entretinrent assez longtemps de la présence au château de M. Arthur-W. Rance, de son passé en Amérique qu’ils eussent voulu connaître mieux, du moins quant aux relations qu’il avait eues avec les Stangerson. À un moment, Larsan, qui me parut soudain souffrant, dit avec effort : 
  - Je crois, monsieur Rouletabille, que nous n’avons plus grand’chose à faire au Glandier, et m’est avis que nous n’y coucherons plus de nombreux soirs. 
  – C’est aussi mon avis, monsieur Fred. 
  – Vous croyez donc, mon ami, que l’affaire est finie ? 
  – Je crois, en effet, qu’elle est finie et qu’elle n’a plus rien à nous apprendre, répliqua Rouletabille. 
  – Avez-vous un coupable ? demanda Larsan. 
  – Et vous ? 
  – Oui. 
  – Moi aussi, dit Rouletabille. 
  – Serait-ce le même ? 
  – Je ne crois pas, si vous n’avez pas changé d’idée , dit le jeune reporter. 
  Et il ajouta avec force : 
  - M. Darzac est un honnête homme ! 
  – Vous en êtes sûr ? demanda Larsan. Eh bien, moi, je suis sûr du contraire… C’est donc la bataille ? 
  – Oui, la bataille. Et je vous battrai, monsieur Frédéric Larsan. 
  – La jeunesse ne doute de rien , termina le grand Fred en riant et en me serrant la main. 
  Rouletabille répondit comme un écho : 
  - De rien !  
  Mais soudain, Larsan, qui s’était levé pour nous souhaiter le bonsoir, porta les deux mains à sa poitrine et trébucha. Il dut s’appuyer à Rouletabille pour ne pas tomber. Il était devenu extrêmement pâle. 
  - Oh ! oh ! fit-il, qu’est-ce que j’ai là ? Est-ce que je serais empoisonné ?  
  Et il nous regardait d’un œil hagard… En vain, nous l’interrogions, il ne nous répondait plus… Il s’était affaissé dans un fauteuil et nous ne pûmes en tirer un mot. Nous étions extrêmement inquiets, et pour lui, et pour nous, car nous avions mangé de tous les plats auxquels avait touché Frédéric Larsan. Nous nous empressions autour de lui. Maintenant, il ne semblait plus souffrir, mais sa tête lourde avait roulé sur son épaule et ses paupières appesanties nous cachaient son regard. Rouletabille se pencha sur sa poitrine et ausculta son cœur… Quand il se releva, mon ami avait une figure aussi calme que je la lui avais vue tout à l’heure bouleversée. Il me dit : 
  - Il dort ! 
  Et il m’entraîna dans sa chambre, après avoir refermé la porte de la chambre de Larsan. 
  - Le narcotique ? demandai-je… Mlle Stangerson veut donc endormir tout le monde, ce soir ? … 
  – Peut-être… me répondit Rouletabille en songeant à autre chose. 
  – Mais nous ! … nous ! exclamai-je. Qui me dit que nous n’avons pas avalé un pareil narcotique ? 
  – Vous sentez-vous indisposé ? me demanda Rouletabille avec sang-froid. 
  – Non, aucunement ! 
  – Avez-vous envie de dormir ? 
  – En aucune façon… 
  – Eh bien, mon ami, fumez cet excellent cigare.  
  Et il me passa un havane de premier choix que M. Darzac lui avait offert ; quant à lui, il alluma sa bouffarde, son éternelle bouffarde. Nous restâmes ainsi dans cette chambre jusqu’à dix heures, sans qu’un mot fût prononcé. Plongé dans un fauteuil, Rouletabille fumait sans discontinuer, le front soucieux et le regard lointain. À dix heures, il se déchaussa, me fit un signe et je compris que je devais, comme lui, retirer mes chaussures. Quand nous fûmes sur nos chaussettes, Rouletabille dit, si bas que je devinai plutôt le mot que je ne l’entendis : 
  - Revolver !  
  Je sortis mon revolver de la poche de mon veston. 
  - Armez ! fit-il encore. 
  J’armai. Alors il se dirigea vers la porte de sa chambre, l’ouvrit avec des précautions infinies ; la porte ne cria pas. Nous fûmes dans la galerie tournante. Rouletabille me fit un nouveau signe. Je compris que je devais prendre mon poste dans le cabinet noir. Comme je m’éloignais déjà de lui, Rouletabille me rejoignit « et m’embrassa », et puis je vis qu’avec les mêmes précautions il retournait dans sa chambre. Étonné de ce baiser et un peu inquiet, j’arrivai dans la galerie droite que je longeai sans encombre ; je traversai le palier et continuai mon chemin dans la galerie, aile gauche, jusqu’au cabinet noir. Avant d’entrer dans le cabinet noir, je regardai de près l’embrasse du rideau de la fenêtre… Je n’avais, en effet, qu’à la toucher du doigt pour que le lourd rideau retombât d’un seul coup, « cachant à Rouletabille le carré de lumière » : signal convenu. 
  Le bruit d’un pas m’arrêta devant la porte d’Arthur Rance. Il n’était donc pas encore couché !  Mais comment était-il encore au château, n’ayant pas dîné avec M. Stangerson et sa fille ? Du moins, je ne l’avais pas vu à table, dans le moment que nous avions saisi le geste de Mlle Stangerson. Je me retirai dans mon cabinet noir. Je m’y trouvais parfaitement. Je voyais toute la galerie en enfilade, galerie éclairée comme en plein jour. Évidemment, rien de ce qui allait s’y passer ne pouvait m’échapper. Mais qu’est-ce qui allait s’y passer ? Peut-être quelque chose de très grave. Nouveau souvenir inquiétant du baiser de Rouletabille. On n’embrasse ainsi ses amis que dans les grandes occasions ou quand ils vont courir un danger ! Je courais donc un danger ? Mon poing se crispa sur la crosse de mon revolver, et j’attendis. Je ne suis pas un héros, mais je ne suis pas un lâche. 
  J’attendis une heure environ ; pendant cette heure je ne remarquai rien d’anormal. Dehors, la pluie, qui s’était mise à tomber violemment vers neuf heures du soir, avait cessé. Mon ami m’avait dit que rien ne se passerait probablement avant minuit ou une heure du matin. Cependant il n’était pas plus d’onze heures et demie quand la porte de la chambre d’Arthur Rance s’ouvrit. J’en entendis le faible grincement sur ses gonds. On eût dit qu’elle était poussée de l’intérieur avec la plus grande précaution. La porte resta ouverte un instant qui me parut très long. Comme cette porte était ouverte, dans la galerie, c’est-à-dire poussée hors la chambre, je ne pus voir, ni ce qui se passait dans la chambre, ni ce qui se passait derrière la porte. À ce moment, je remarquai un bruit bizarre qui se répétait pour la troisième fois, qui venait du parc, et auquel je n’avais pas attaché plus d’importance qu’on n’a coutume d’en attacher au miaulement des chats qui errent, la nuit, sur les gouttières. Mais, cette troisième fois, le miaulement était si pur et si « spécial » que je me rappelai ce que j’avais entendu raconter du cri de la « Bête du Bon Dieu ». Comme ce cri avait accompagné, jusqu’à ce jour, tous les drames qui s’étaient déroulés au Glandier, je ne pus m’empêcher, à cette réflexion, d’avoir un frisson.        
  Aussitôt je vis apparaître, au delà de la porte, et refermant la porte, un homme. Je ne pus d’abord le reconnaître, car il me tournait le dos et il était penché sur un ballot assez volumineux. L’homme, ayant refermé la porte, et portant le ballot, se retourna vers le cabinet noir, et alors je vis qui il était. Celui qui sortait, à cette heure, de la chambre d’Arthur Rance était le garde. C’était « l’homme vert ». Il avait ce costume que je lui avais vu sur la route, en face de l’auberge du « Donjon », le premier jour où j’étais venu au Glandier, et qu’il portait encore le matin même quand, sortant du château, nous l’avions rencontré, Rouletabille et moi. Aucun doute, c’était le garde. Je le vis fort distinctement. Il avait une figure qui me parut exprimer une certaine anxiété. Comme le cri de la « Bête du Bon Dieu » retentissait au dehors pour la quatrième fois, il déposa son ballot dans la galerie et s’approcha de la seconde fenêtre, en comptant les fenêtres à partir du cabinet noir. Je ne risquai aucun mouvement, car je craignais de trahir ma présence. 
  Quand il fut à cette fenêtre, il colla son front contre les vitraux dépolis, et regarda la nuit du parc. Il resta là une demi-minute. La nuit était claire, par intermittences, illuminée par une lune éclatante qui, soudain, disparaissait sous un gros nuage. « L’homme vert » leva le bras à deux reprises, fit des signes que je ne comprenais point ; puis, s’éloignant de la fenêtre, reprit son ballot et se dirigea, suivant la galerie, vers le palier. Rouletabille m’avait dit : « Quand vous verrez quelque chose, dénouez l’embrasse. » Je voyais quelque chose. Était-ce cette chose que Rouletabille attendait ? Ceci n’était point mon affaire et je n’avais qu’à exécuter la consigne qui m’avait été donnée. Je dénouai l’embrasse. Mon cœur battait à se rompre. L’homme atteignit le palier, mais à ma grande stupéfaction, comme je m’attendais à le voir continuer son chemin dans la galerie, aile droite, je l’aperçus qui descendait l’escalier conduisant au vestibule. Que faire ? Stupidement, je regardais le lourd rideau qui était retombé sur la fenêtre. Le signal avait été donné, et je ne voyais pas apparaître Rouletabille au coin de la galerie tournante. Rien ne vint ; personne n’apparut. J’étais perplexe. Une demi-heure s’écoula qui me parut un siècle. « Que faire maintenant, même si je voyais autre chose ? » Le signal avait été donné, je ne pouvais le donner une seconde fois… D’un autre côté, m’aventurer dans la galerie en ce moment pouvait déranger tous les plans de Rouletabille. Après tout, je n’avais rien à me reprocher, et, s’il s’était passé quelque chose que n’attendait point mon ami, celui-ci n’avait qu’à s’en prendre à lui-même. Ne pouvant plus être d’aucun réel secours d’avertissement pour lui, je risquai le tout pour le tout : je sortis du cabinet, et, toujours sur mes chaussettes, mesurant mes pas et écoutant le silence, je m’en fus vers la galerie tournante. Personne dans la galerie tournante. J’allai à la porte de la chambre de Rouletabille. J’écoutai. Rien. Je frappai bien doucement. Rien. Je tournai le bouton, la porte s’ouvrit. J’étais dans la chambre. Rouletabille était étendu, tout de son long, sur le parquet.

Demain ch. 22 ‘’le cadavre incroyable’’.