jeudi 27 juin 2019

Le mystère de ''la Chambre Jaune'' - ch 9 - Reporter et policier


IX

Reporter et policier 


 
  Nous retournâmes tous trois du côté du pavillon. À une centaine de mètres du bâtiment, le reporter nous arrêta, et, nous montrant un petit bosquet sur notre droite, il nous dit : 
  - Voilà d’où est parti l’assassin pour entrer dans le pavillon.
  Comme il y avait d’autres bosquets de cette sorte entre les grands chênes, je demandai pourquoi l’assassin avait choisi celui-ci plutôt que les autres ; Rouletabille me répondit en me désignant le sentier qui passait tout près de ce bosquet et qui conduisait à la porte du pavillon. 
  - Ce sentier est garni de graviers, comme vous voyez, fit-il. Il faut que l’homme ait passé par là pour aller au pavillon, puisqu’on ne trouve pas la trace de ses pas du voyage aller, sur la terre molle. Cet homme n’a point d’ailes. Il a marché ; mais il a marché sur le gravier qui a roulé sous sa chaussure sans en conserver l’empreinte : ce gravier, en effet, a été roulé par beaucoup d’autres pieds puisque le sentier est le plus direct qui aille du pavillon au château. Quant au bosquet, formé de ces sortes de plantes qui ne meurent point pendant la mauvaise saison – lauriers et fusains – il a fourni à l’assassin un abri suffisant en attendant que le moment fût venu, pour celui-ci, de se diriger vers le pavillon. C’est, caché dans ce bosquet, que l’homme a vu sortir M. et Mlle Stangerson, puis le père Jacques. On a répandu du gravier jusqu’à la fenêtre – presque – du vestibule. Une empreinte des pas de l’homme, parallèle au mur, empreinte que nous remarquions tout à l’heure, et que j’ai déjà vue, prouve qu’ « il » n’a eu à faire qu’une enjambée pour se trouver en face de la fenêtre du vestibule, laissée ouverte par le père Jacques. L’homme se hissa alors sur les poignets, et pénétra dans le vestibule. 
  – Après tout, c’est bien possible ! fis-je… 
  – Après tout, quoi ? après tout, quoi ? … s’écria Rouletabille, soudain pris d’une colère que j’avais bien innocemment déchaînée… Pourquoi dites-vous : après tout, c’est bien possible !... 
  Je le suppliai de ne point se fâcher, mais il l’était déjà beaucoup trop pour m’écouter, et il déclara qu’il admirait le doute prudent avec lequel certaines gens (moi) abordaient de loin les problèmes les plus simples, ne se risquant jamais à dire : « ceci est » ou « ceci n’est pas », de telle sorte que leur intelligence aboutissait tout juste au même résultat qui aurait été obtenu si la nature avait oublié de garnir leur boîte crânienne d’un peu de matière grise. Comme je paraissais vexé, mon jeune ami me prit par le bras et m’accorda « qu’il n’avait point dit cela pour moi, attendu qu’il m’avait en particulière estime ». 
  - Mais enfin ! reprit-il, il est quelquefois criminel de ne point, quand on le peut, raisonner à coup sûr ! … Si je ne raisonne point, comme je le fais, avec ce gravier, il me faudra raisonner avec un ballon ! Mon cher, la science de l’aérostation dirigeable n’est point encore assez développée pour que je puisse faire entrer, dans le jeu de mes cogitations, l’assassin qui tombe du ciel ! Ne dites donc point qu’une chose est possible, quand il est impossible qu’elle soit autrement. Nous savons, maintenant, comment l’homme est entré par la fenêtre, et nous savons aussi à quel moment il est entré. Il y est entré pendant la promenade de cinq heures. Le fait de la présence de la femme de chambre qui vient de faire la Chambre Jaune, dans le laboratoire, au moment du retour du professeur et de sa fille, à une heure et demie, nous permet d’affirmer qu’à une heure et demie, l’assassin n’était pas dans la chambre, sous le lit, à moins qu’il n’y ait complicité de la femme de chambre. Qu’en dites-vous, Monsieur Robert Darzac ? » 
  M. Darzac secoua la tête, déclara qu’il était sûr de la fidélité de la femme de chambre de Mlle Stangerson, et que c’était une fort honnête et fort dévouée domestique. 
  - Et puis, à cinq heures, M. Stangerson est entré dans la chambre pour chercher le chapeau de sa fille ! ajouta-t-il… 
  – Il y a encore cela ! fit Rouletabille. 
  – L’homme est donc entré, dans le moment que vous dites, par cette fenêtre, fis-je, je l’admets, mais pourquoi a-t-il refermé la fenêtre, ce qui devait, nécessairement, attirer l’attention de ceux qui l’avaient ouverte ? 
  – Il se peut que la fenêtre n’ait point été refermée « tout de suite », me répondit le jeune reporter. Mais, s’il a refermé la fenêtre, il l’a refermée à cause du coude que fait le sentier garni de gravier, à vingt-cinq mètres du pavillon, et à cause des trois chênes qui s’élèvent à cet endroit. 
  – Que voulez-vous dire ? » demanda M. Robert Darzac qui nous avait suivis, et qui écoutait Rouletabille avec une attention presque haletante. 
  - Je vous l’expliquerai plus tard, monsieur, quand j’en jugerai le moment venu ; mais je ne crois pas avoir prononcé de paroles plus importantes sur cette affaire, si mon hypothèse se justifie. 
  – Et quelle est votre hypothèse ? 
  – Vous ne la saurez jamais si elle ne se révèle point être la vérité. C’est une hypothèse beaucoup trop grave, voyez-vous, pour que je la livre tant qu’elle ne sera qu’hypothèse. 
  – Avez-vous, au moins, quelque idée de l’assassin ?    
  – Non, monsieur, je ne sais pas qui est l’assassin, mais ne craignez rien, monsieur Robert Darzac, je le saurai. 
  Je dus constater que M. Robert Darzac était très ému ; et je soupçonnai que l’affirmation de Rouletabille n’était point pour lui plaire. Alors, pourquoi, s’il craignait réellement qu’on découvrît l’assassin (je questionnais ici ma propre pensée), pourquoi aidait-il le reporter à le retrouver ? Mon jeune ami sembla avoir reçu la même impression que moi, et il dit brutalement : 
  - Cela ne vous déplaît pas, monsieur Robert Darzac, que je découvre l’assassin ? 
  – Ah ! je voudrais le tuer de ma main ! s’écria le fiancé de Mlle Stangerson, avec un élan qui me stupéfia. 
  – Je vous crois ! fit gravement Rouletabille, mais vous n’avez pas répondu à ma question. 
  Nous passions près du bosquet, dont le jeune reporter nous avait parlé à l’instant ; j’y entrai et lui montrai les traces évidentes du passage d’un homme qui s’était caché là. Rouletabille, une fois de plus, avait raison. 
  - Mais oui ! fit-il, mais oui ! … Nous avons affaire à un individu en chair et en os, qui ne dispose pas d’autres moyens que les nôtres, et il faudra bien que tout s’arrange ! 
  Ce disant, il me demanda la semelle de papier qu’il m’avait confiée et l’appliqua sur une empreinte très nette, derrière le bosquet. Puis il se releva en disant : « Parbleu ! » Je croyais qu’il allait, maintenant, suivre à la piste les pas de la fuite de l’assassin, depuis la fenêtre du vestibule, mais il nous entraîna assez loin vers la gauche, en nous déclarant que c’était inutile de se mettre le nez sur cette fange, et qu’il était sûr, maintenant, de tout le chemin de la fuite de l’assassin. 
  - Il est allé jusqu’au bout du mur, à cinquante mètres de là, et puis il a sauté la haie et le fossé ; tenez, juste en face ce petit sentier qui conduit à l’étang. C’est le chemin le plus rapide pour sortir de la propriété et aller à l’étang. 
  – Comment savez-vous qu’il est allé à l’étang ? 
  – Parce que Frédéric Larsan n’en a pas quitté les bords depuis ce matin. Il doit y avoir là de fort curieux indices. 
  Quelques minutes plus tard, nous étions près de l’étang. C’était une petite nappe d’eau marécageuse, entourée de roseaux, et sur laquelle flottaient encore quelques pauvres feuilles mortes de nénuphar. Le grand Fred nous vit peut-être venir, mais il est probable que nous l’intéressions peu, car il ne fit guère attention à nous et continua de remuer, du bout de sa canne, quelque chose que nous ne voyions pas… - Tenez, fit Rouletabille, voilà à nouveau les pas de la fuite de l’homme ; ils tournent l’étang ici, reviennent et disparaissent enfin, près de l’étang, juste devant ce sentier qui conduit à la grande route d’Épinay. L’homme a continué sa fuite vers Paris… 
  – Qui vous le fait croire, interrompis-je, puisqu’il n’y a plus les pas de l’homme sur le sentier ? … 
  – Ce qui me le fait croire ? Mais ces pas-là, ces pas que j’attendais ! s’écria-t-il, en désignant l’empreinte très nette d’une chaussure élégante … Voyez ! …  
  Et il interpella Frédéric Larsan. – Monsieur Fred, cria-t-il… « ces pas élégants » sur la route sont bien là depuis la découverte du crime ? 
  – Oui, jeune homme ; oui, ils ont été relevés soigneusement, répondit Fred sans lever la tête. Vous voyez, il y a les pas qui viennent, et les pas qui repartent… 
  – Et cet homme avait une bicyclette ! s’écria le reporter… 
  Ici, après avoir regardé les empreintes de la bicyclette qui suivaient, aller et retour, les pas élégants, je crus pouvoir intervenir. 
  - La bicyclette explique la disparition des pas grossiers de l’assassin, fis-je. L’assassin, aux pas grossiers, est monté à bicyclette… Son complice, « l’homme aux pas élégants », était venu l’attendre au bord de l’étang, avec la bicyclette. On peut supposer que l’assassin agissait pour le compte de l’homme aux pas élégants ? 
  – Non ! non ! répliqua Rouletabille avec un étrange sourire… J’attendais ces pas-là depuis le commencement de l’affaire. Je les ai, je ne vous les abandonne pas. Ce sont les pas de l’assassin ! 
  – Et les autres pas, les pas grossiers, qu’en faites-vous ? 
  – Ce sont encore les pas de l’assassin. – Alors, il y en a deux ? 
  – Non ! Il n’y en a qu’un, et il n’a pas eu de complice… 
  – Très fort ! très fort ! cria de sa place Frédéric Larsan. 
  – Tenez, continua le jeune reporter, en nous montrant la terre remuée par des talons grossiers ; l’homme s’est assis là et a enlevé les godillots qu’il avait mis pour tromper la justice, et puis, les emportant sans doute avec lui, il s’est relevé avec ses pieds à lui et, tranquillement, a regagné, au pas, la grande route, en tenant sa bicyclette à la main. Il ne pouvait se risquer, sur ce très mauvais sentier, à courir à bicyclette. Du reste, ce qui le prouve, c’est la marque légère et hésitante de la bécane sur le sentier, malgré la mollesse du sol. S’il y avait eu un homme sur cette bicyclette, les roues fussent entrées profondément dans le sol… Non, non, il n’y avait là qu’un seul homme : L’assassin, à pied ! 
  – Bravo ! Bravo ! » fit encore le grand Fred… 
  Et, tout à coup, celui-ci vint à nous, se planta devant M. Robert Darzac et lui dit : 
  - Si nous avions une bicyclette ici… nous pourrions démontrer la justesse du raisonnement de ce jeune homme, monsieur Robert Darzac… Vous ne savez pas s’il s’en trouve une au château ? 
  – Non ! répondit M. Darzac, il n’y en a pas ; j’ai emporté la mienne, il y a quatre jours, à Paris, la dernière fois que je suis venu au château avant le crime. 
  – C’est dommage ! » répliqua Fred sur le ton d’une extrême froideur. 
  Et, se retournant vers Rouletabille : 
  - Si cela continue, dit-il, vous verrez que nous aboutirons tous les deux aux mêmes conclusions. Avez-vous une idée sur la façon dont l’assassin est sorti de la "Chambre Jaune" ? 
  – Oui, fit mon ami, une idée… 
  – Moi aussi, continua Fred, et ce doit être la même. Il n’y a pas deux façons de raisonner dans cette affaire. J’attends, pour m’expliquer devant le juge, l’arrivée de mon chef. 
  – Ah ! Le chef de la Sûreté va venir ? 
  – Oui, cet après-midi, pour la confrontation dans le laboratoire, devant le juge d’instruction, de tous ceux qui ont joué ou pu jouer un rôle dans le drame. Ce sera très intéressant. Il est malheureux que vous ne puissiez y assister. 
  – J’y assisterai, affirma Rouletabille. 
  – Vraiment… vous êtes extraordinaire… pour votre âge ! répliqua le policier sur un ton non dénué d’une certaine ironie… Vous feriez un merveilleux policier… si vous aviez un peu plus de méthode… Si vous obéissiez moins à votre instinct et aux bosses de votre front. C’est une chose que j’ai déjà observée plusieurs fois, monsieur Rouletabille : vous raisonnez trop… Vous ne vous laissez pas assez conduire par votre observation… Que dites-vous du mouchoir plein de sang et de la main rouge sur le mur ? Vous avez vu, vous, la main rouge sur le mur ; moi, je n’ai vu que le mouchoir… Dites… 
  – Bah ! fit Rouletabille, un peu interloqué, l’assassin a été blessé à la main par le revolver de Mlle Stangerson ! 
  – Ah ! observation brutale, instinctive… Prenez garde, vous êtes trop « directement » logique, monsieur Rouletabille ; la logique vous jouera un mauvais tour si vous la brutalisez ainsi. Il est de nombreuses circonstances dans lesquelles il faut la traiter en douceur, « la prendre de loin »… Monsieur Rouletabille, vous avez raison quand vous parlez du revolver de Mlle Stangerson. Il est certain que « la victime » a tiré. Mais vous avez tort quand vous dites qu’elle a blessé l’assassin à la main… 
  – Je suis sûr ! » s’écria Rouletabille… 
  Fred, imperturbable, l’interrompit : 
  - Défaut d’observation ! … défaut d’observation ! …   
  L’examen du mouchoir, les innombrables petites taches rondes, écarlates, impressions de gouttes que je retrouve sur la trace des pas, au moment même où le pas pose à terre, me prouvent que l’assassin n’a pas été blessé. L’assassin, monsieur Rouletabille, a saigné du nez ! …  
  Le grand Fred était sérieux. Je ne pus retenir, cependant, une exclamation. Le reporter regardait Fred qui regardait sérieusement le reporter. Et Fred tira aussitôt une conclusion : 
  - L’homme qui saignait du nez dans sa main et dans son mouchoir, a essuyé sa main sur le mur. La chose est fort importante, ajouta-t-il, car l’assassin n’a pas besoin d’être blessé à la main pour être l’assassin !  
  Rouletabille sembla réfléchir profondément, et dit : 
  - Il y a quelque chose, monsieur Frédéric Larsan, qui est beaucoup plus grave que le fait de brutaliser la logique, c’est cette disposition d’esprit propre à certains policiers qui leur fait, en toute bonne foi, « plier en douceur cette logique aux nécessités de leurs conceptions ». Vous avez votre idée, déjà, sur l’assassin, monsieur Fred, ne le niez pas… et il ne faut pas que votre assassin ait été blessé à la main, sans quoi votre idée tomberait d’elle-même… Et vous avez cherché, et vous avez trouvé autre chose. C’est un système bien dangereux, monsieur Fred, bien dangereux, que celui qui consiste à partir de l’idée que l’on se fait de l’assassin pour arriver aux preuves dont on a besoin ! … Cela pourrait vous mener loin… Prenez garde à l’erreur judiciaire, Monsieur Fred ; elle vous guette ! …  
  Et, ricanant un peu, les mains dans les poches, légèrement goguenard, Rouletabille, de ses petits yeux malins, fixa le grand Fred. 
  Frédéric Larsan considéra en silence ce gamin qui prétendait être plus fort que lui ; il haussa les épaules, nous salua, et s’en alla, à grandes enjambées, frappant la pierre du chemin de sa grande canne. Rouletabille le regardait s’éloigner ; puis le jeune reporter se retourna vers nous, la figure joyeuse et déjà triomphante : 
  - Je le battrai ! nous jeta-t-il… Je battrai le grand Fred, si fort soit-il ; je les battrai tous… Rouletabille est plus fort qu’eux tous ! … Et le grand Fred, l’illustre, le fameux, l’immense Fred… l’unique Fred raisonne comme une savate ! … comme une savate ! … comme une savate !  
  Et il esquissa un entrechat ; mais il s’arrêta subitement dans sa chorégraphie… Mes yeux allèrent où allaient ses yeux ; ils étaient attachés sur M. Robert Darzac qui, la face décomposée, regardait sur le sentier, la marque de ses pas, à côté de la marque « du pas élégant ». IL N’Y AVAIT PAS DE DIFFÉRENCE ! Nous crûmes qu’il allait défaillir ; ses yeux, agrandis par l’épouvante, nous fuirent un instant, cependant que sa main droite tiraillait d’un mouvement spasmodique le collier de barbe qui entourait son honnête et douce et désespérée figure. Enfin, il se ressaisit, nous salua, nous dit d’une voix changée, qu’il était dans la nécessité de rentrer au château et partit. 
  - Diable ! fit Rouletabille. 
  Le reporter, lui aussi, avait l’air consterné. Il tira de son portefeuille un morceau de papier blanc, comme je le lui avais vu faire précédemment, et découpa avec ses ciseaux les contours de « pieds élégants » de l’assassin, dont le modèle était là, sur la terre. Et puis il transporta cette nouvelle semelle de papier sur les empreintes de la bottine de M. Darzac. L’adaptation était parfaite et Rouletabille se releva en répétant : « Diable » ! 
  Je n’osais pas prononcer une parole, tant j’imaginais que ce qui se passait, dans ce moment, dans les bosses de Rouletabille était grave. Il dit : 
  - Je crois pourtant que M. Robert Darzac est un honnête homme…  
  Et il m’entraîna vers l’auberge du « Donjon », que nous apercevions à un kilomètre de là, sur la route, à côté d’un petit bouquet d’arbres. 

Demain ch. 10 "Maintenant il va falloir manger du saignant". 

mercredi 26 juin 2019

Le mystère de ''la Chambre Jaune'' - ch 8 - Le juge d'instruction interroge Mlle Stangerson


VIII
Le juge d’instruction interroge Mlle Stangerson



  Cinq minutes plus tard, Joseph Rouletabille se penchait sur les empreintes de pas découvertes dans le parc, sous la fenêtre même du vestibule, quand un homme, qui devait être un serviteur du château, vint à nous à grandes enjambées, et cria à M. Robert Darzac qui descendait du pavillon : 
  - Vous savez, monsieur Robert, que le juge d’instruction est en train d’interroger mademoiselle. 
  M. Robert Darzac nous jeta aussitôt une vague excuse et se prit à courir dans la direction du château ; l’homme courut derrière lui.  
  - Si le cadavre parle, fis-je, cela va devenir intéressant. 
  – Il faut savoir, dit mon ami. Allons au château.         
  Et il m’entraîna. Mais, au château, un gendarme placé dans le vestibule nous interdit l’accès de l’escalier du premier étage. Nous dûmes attendre. Pendant ce temps-là, voici ce qui se passait dans la chambre de la victime. Le médecin de la famille, trouvant que Mlle Stangerson allait beaucoup mieux, mais craignant une rechute fatale qui ne permettrait plus de l’interroger, avait cru de son devoir d’avertir le juge d’instruction… et celui-ci avait résolu de procéder immédiatement à un bref interrogatoire. À cet interrogatoire assistèrent M. de Marquet, le greffier, M. Stangerson, le médecin.   
  Je me suis procuré plus tard, au moment du procès, le texte de cet interrogatoire. Le voici, dans toute sa sécheresse juridique :  
  Demande. – Sans trop vous fatiguer, êtes-vous capable, mademoiselle, de nous donner quelques détails nécessaires sur l’affreux attentat dont vous avez été victime ? 
  Réponse. – Je me sens beaucoup mieux, monsieur, et je vais vous dire ce que je sais. Quand j’ai pénétré dans ma chambre, je ne me suis aperçue de rien d’anormal. 
  D. – Pardon, mademoiselle, si vous me le permettez, je vais vous poser des questions et vous y répondrez. Cela vous fatiguera moins qu’un long récit. 
   R. – Faites, monsieur. 
  D. – Quel fut ce jour-là l’emploi de votre journée ? Je le désirerais aussi précis, aussi méticuleux que possible. Je voudrais, mademoiselle, suivre tous vos gestes, ce jour-là, si ce n’est point trop vous demander. 
  R. – Je me suis levée tard, à dix heures, car mon père et moi nous étions rentrés tard dans la nuit, ayant assisté au dîner et à la réception offerts par le président de la République, en l’honneur des délégués de l’académie des sciences de Philadelphie. Quand je suis sortie de ma chambre, à dix heures et demie, mon père était déjà au travail dans le laboratoire. Nous avons travaillé ensemble jusqu’à midi ; nous avons fait une promenade d’une demi-heure dans le parc ; nous avons déjeuné au château. Une demi-heure de promenade, jusqu’à une heure et demie, comme tous les jours. Puis, mon père et moi, nous retournons au laboratoire. Là, nous trouvons ma femme de chambre qui vient de faire ma chambre. J’entre dans la "Chambre Jaune" pour donner quelques ordres sans importance à cette domestique qui quitte le pavillon aussitôt et je me remets au travail avec mon père. À cinq heures, nous quittons le pavillon pour une nouvelle promenade et le thé. 
  D. – Au moment de sortir, à cinq heures, êtes-vous entrée dans votre chambre ? 
  R. – Non, monsieur, c’est mon père qui est entré dans ma chambre, pour y chercher, sur ma prière, mon chapeau. 
  D. – Et il n’y a rien vu de suspect ? 
  M. Stangrson: – Èvidemment non, monsieur. 
  D. – Du reste, il est à peu près sûr que l’assassin n’était pas encore sous le lit, à ce moment-là. Quand vous êtes partie, la porte de la chambre n’avait pas été fermée à clef ? 
  Mlle Stangerson. – Non. Nous n’avions aucune raison pour cela… 
  D. – Vous avez été combien de temps partis du pavillon à ce moment-là, M. Stangerson et vous ? 
  R. – Une heure environ. 
  D. – C’est pendant cette heure-là, sans doute, que l’assassin s’est introduit dans le pavillon. Mais comment ? On ne le sait pas. On trouve bien, dans le parc, des traces de pas qui s’en vont de la fenêtre du vestibule, on n’en trouve point qui y viennent. Aviez-vous remarqué que la fenêtre du vestibule fût ouverte quand vous êtes sortie avec votre père ? 
  R. – Je ne m’en souviens pas. 
  M. Stangerson: – Elle était fermée. 
  D. – Et quand vous êtes rentrés ? 
  Mlle Stangerson. – Je n’ai pas fait attention.  
M. STANGERSON. – Elle était encore fermée…, je m’en souviens très bien, car, en rentrant, j’ai dit tout haut : « Vraiment, pendant notre absence, le père Jacques aurait pu ouvrir ! … » 
  D. – Étrange ! Étrange ! Rappelez-vous, monsieur Stangerson, que le père Jacques, en votre absence, et avant de sortir, l’avait ouverte. Vous êtes donc rentrés à six heures dans le laboratoire et vous vous êtes remis au travail ? 
  Mlle Stangerson. – Oui, monsieur. 
  D. – Et vous n’avez plus quitté le laboratoire depuis cette heure-là jusqu’au moment où vous êtes entrée dans votre chambre ? 
  M. Stangerson. – Ni ma fille, ni moi, monsieur. Nous avions un travail tellement pressé que nous ne perdions pas une minute. C’est à ce point que nous négligions toute autre chose. 
  D. – Vous avez dîné dans le laboratoire ? 
  R. – Oui, pour la même raison. 
  D. – Avez-vous coutume de dîner dans le laboratoire ? 
  R. – Nous y dînons rarement. 
  D. – L’assassin ne pouvait pas savoir que vous dîneriez, ce soir-là, dans le laboratoire ? 
  M. Stangerson. – Mon Dieu, monsieur, je ne pense pas… C’est dans le temps que nous revenions, vers six heures, au pavillon, que je pris cette résolution de dîner dans le laboratoire, ma fille et moi. À ce moment, je fus abordé par mon garde qui me retint un instant pour me demander de l’accompagner dans une tournée urgente du côté des bois dont j’avais décidé la coupe. Je ne le pouvais point et remis au lendemain cette besogne, et je priai alors le garde, puisqu’il passait par le château, d’avertir le maître d’hôtel que nous dînerions dans le laboratoire. Le garde me quitta, allant faire ma commission, et je rejoignis ma fille à laquelle j’avais remis la clef du pavillon et qui l’avait laissée sur la porte à l’extérieur. Ma fille était déjà au travail. 
  D. – À quelle heure, mademoiselle, avez-vous pénétré dans votre chambre pendant que votre père continuait à travailler ? 
  Mlle Stangerson. – À minuit. 
  D. – Le père Jacques était entré dans le courant de la soirée dans la "Chambre Jaune" ? 
  R. – Pour fermer les volets et allumer la veilleuse, comme chaque soir… 
  D. – Il n’a rien remarqué de suspect ? 
  R. – Il nous l’aurait dit. Le père Jacques est un brave homme qui m’aime beaucoup.  
  D. – Vous affirmez, monsieur Stangerson, que le père Jacques, ensuite, n’a pas quitté le laboratoire ? Qu’il est resté tout le temps avec vous ? 
  M. Stangerson. 
  – J’en suis sûr. Je n’ai aucun soupçon de ce côté. 
  D. – Mademoiselle, quand vous avez pénétré dans votre chambre, vous avez immédiatement fermé votre porte à clef et au verrou ? Voilà bien des précautions, sachant que votre père et votre serviteur sont là. Vous craigniez donc quelque chose ? 
  R. – Mon père n’allait pas tarder à rentrer au château, et le père Jacques, à aller se coucher. Et puis, en effet, je craignais quelque chose. 
  D. – Vous craigniez si bien quelque chose que vous avez emprunté le revolver du père Jacques sans le lui dire ? 
  R. – C’est vrai, je ne voulais effrayer personne, d’autant plus que mes craintes pouvaient être tout à fait puériles. 
  D. – Et que craigniez-vous donc ? 
  R. – Je ne saurais au juste vous le dire ; depuis plusieurs nuits, il me semblait entendre dans le parc et hors du parc, autour du pavillon, des bruits insolites, quelquefois des pas, des craquements de branches. La nuit qui a précédé l’attentat, nuit où je ne me suis pas couchée avant trois heures du matin, à notre retour de l’Élysée, je suis restée un instant à ma fenêtre et j’ai bien cru voir des ombres… 
  D. – Combien d’ombres ? 
  R. – Deux ombres qui tournaient autour de l’étang… puis la lune s’est cachée et je n’ai plus rien vu. À cette époque de la saison, tous les ans, j’ai déjà réintégré mon appartement du château où je reprends mes habitudes d’hiver ; mais, cette année, je m’étais dit que je ne quitterais le pavillon que lorsque mon père aurait terminé, pour l’académie des sciences, le résumé de ses travaux sur  "la Dissociation de la matière". Je ne voulais pas que cette œuvre considérable, qui allait être achevée dans quelques jours, fût troublée par un changement quelconque dans nos habitudes immédiates. Vous comprendrez que je n’aie point voulu parler à mon père de mes craintes enfantines et que je les aie tues au père Jacques qui n’aurait pu tenir sa langue. Quoi qu’il en soit, comme je savais que le père Jacques avait un revolver dans le tiroir de sa table de nuit, je profitai d’un moment où le bonhomme s’absenta dans la journée pour monter rapidement dans son grenier et emporter son arme que je glissai dans le tiroir de ma table de nuit, à moi. 
  D. – Vous ne vous connaissez pas d’ennemis ? 
  R. – Aucun. 
  D. – Vous comprendrez, mademoiselle, que ces précautions exceptionnelles sont faites pour surprendre. 
  M. Stangerson. – Èvidemment, mon enfant, voilà des précautions bien surprenantes. 
  R. – Non ; je vous dis que, depuis deux nuits, je n’étais pas tranquille, mais pas tranquille du tout. 
  M. Stangerson. – Tu aurais dû me parler de cela. Tu es impardonnable. Nous aurions évité un malheur ! 
  D. – La porte de la "Chambre Jaune" fermée, mademoiselle, vous vous couchez ? 
  R. – Oui, et, très fatiguée, je dors tout de suite. 
  D. – La veilleuse était restée allumée ? 
  R. – Oui ; mais elle répand une très faible clarté…     
  D. – Alors, mademoiselle, dites ce qui est arrivé ?     
  R. – Je ne sais s’il y avait longtemps que je dormais, mais soudain je me réveille… Je poussai un grand cri… 
  M. Stangerson. – Oui, un cri horrible… À l’assassin ! … Je l’ai encore dans les oreilles… 
  D. – Vous poussez un grand cri ? 
  R. – Un homme était dans ma chambre. Il se précipitait sur moi, me mettait la main à la gorge, essayait de m’étrangler. J’étouffais déjà ; tout à coup, ma main, dans le tiroir entrouvert de ma table de nuit, parvint à saisir le revolver que j’y avais déposé et qui était prêt à tirer. À ce moment, l’homme me fit rouler à bas de mon lit et brandit sur ma tête une espèce de masse. Mais j’avais tiré. Aussitôt, je me sentis frappée par un grand coup, un coup terrible à la tête. Tout ceci, monsieur le juge, fut plus rapide que je ne le pourrais dire, et je ne sais plus rien. 
  D. – Plus rien ! … Vous n’avez pas une idée de la façon dont l’assassin a pu s’échapper de votre chambre ? 
  R. – Aucune idée… Je ne sais plus rien. On ne sait pas ce qui se passe autour de soi quand on est morte ! 
  D. – Cet homme était-il grand ou petit ? 
  R. – Je n’ai vu qu’une ombre qui m’a paru formidable… 
  D. – Vous ne pouvez nous donner aucune indication ? 
  R. – Monsieur, je ne sais plus rien ; un homme s’est rué sur moi, j’ai tiré sur lui… Je ne sais plus rien…       
  Ici se termine l’interrogatoire de Mlle Stangerson. Joseph Rouletabille attendit patiemment M. Robert Darzac. Celui-ci ne tarda pas à apparaître. Dans une pièce voisine de la chambre de Mlle Stangerson, il avait écouté l’interrogatoire et venait le rapporter à notre ami avec une grande exactitude, une grande mémoire, et une docilité qui me surprit encore. Grâce aux notes hâtives qu’il avait prises au crayon, il put reproduire presque textuellement les demandes et les réponses. 
  En vérité, M. Darzac avait l’air d’être le secrétaire de mon jeune ami et agissait en tout comme quelqu’un qui n’a rien à lui refuser ; mieux encore, quelqu’un « qui aurait travaillé pour lui ». Le fait de la « fenêtre fermée » frappa beaucoup le reporter comme il avait frappé le juge d’instruction. En outre, Rouletabille demanda à M. Darzac de lui répéter encore l’emploi du temps de M. et Mlle Stangerson le jour du drame, tel que Mlle Stangerson et M. Stangerson l’avaient établi devant le juge. La circonstance du dîner dans le laboratoire sembla l’intéresser au plus haut point et il se fit redire deux fois, pour en être plus sûr, que, seul, le garde savait que le professeur et sa fille dînaient dans le laboratoire, et de quelle sorte le garde l’avait su. Quand M. Darzac se fut tu, je dis :  
  - Voilà un interrogatoire qui ne fait pas avancer beaucoup le problème. 
  – Il le recule, obtempéra M. Darzac. 
  – Il l’éclaire, fit, pensif, Rouletabille. 

Demain ch. 9 "Reporter et policier" 

mardi 25 juin 2019

Le mystère de ''la Chambre Jaune'' - ch 7 - Où Rouletabille part en expédition sous le lit

 
VII
Où Rouletabille part en expédition sous le lit



   Rouletabille ayant poussé la porte de la "Chambre Jaune" s’arrêta sur le seuil, disant avec une émotion que je ne devais comprendre que plus tard : « Oh ! Le parfum de la dame en noir ! » La chambre était obscure ; le père Jacques voulut ouvrir les volets, mais Rouletabille l’arrêta : 
  - Est-ce que, dit-il, le drame s’est passé en pleine obscurité ? 
  – Non, jeune homme, je ne pense point. Mam’zelle tenait beaucoup à avoir une veilleuse sur sa table, et c’est moi qui la lui allumais tous les soirs avant qu’elle aille se coucher… J’étais quasi sa femme de chambre, quoi ! quand v’nait le soir ! La vraie femme de chambre ne v’nait guère que le matin. Mam’zelle travaille si tard… la nuit ! 
  – Où était cette table qui supportait la veilleuse ? Loin du lit ? 
  – Loin du lit. 
  – Pouvez-vous, maintenant, allumer la veilleuse ? 
  – La veilleuse est brisée, et l’huile s’en est répandue quand la table est tombée. Du reste, tout est resté dans le même état. Je n’ai qu’à ouvrir les volets et vous allez voir… 
  – Attendez !  
  Rouletabille rentrant dans le laboratoire, alla fermer les volets des deux fenêtres et la porte du vestibule. Quand nous fûmes dans la nuit noire, il alluma une allumette-bougie, la donna au père Jacques, dit à celui-ci de se diriger avec son allumette vers le milieu de la "Chambre Jaune", à l’endroit où brûlait, cette nuit-là, la veilleuse. 
  Le père Jacques, qui était en chaussons (il laissait à l’ordinaire ses sabots dans le vestibule), entra dans la "Chambre Jaune" avec son bout d’allumette, et nous distinguâmes vaguement, mal éclairés par la petite flamme mourante, des objets renversés sur le carreau, un lit dans le coin, et, en face de nous, à gauche, le reflet d’une glace, pendue au mur, près du lit. Ce fut rapide. Rouletabille dit : 
  - C’est assez ! Vous pouvez ouvrir les volets. 
  – Surtout n’avancez pas, pria le père Jacques ; vous pourriez faire des marques avec vos souliers… et il ne faut rien déranger… C’est une idée du juge, une idée comme ça, bien que son affaire soit déjà faite… 
  Et il poussa les volets. Le jour livide du dehors entra, éclairant un désordre sinistre, entre des murs de safran. Le plancher – car si le vestibule et le laboratoire étaient carrelés, la "Chambre Jaune" était planchéiée – était recouvert d’une natte jaune, d’un seul morceau, qui tenait presque toute la pièce, allant sous le lit et sous la table-toilette, seuls meubles qui, avec le lit, fussent encore sur leurs pieds. La table ronde du milieu, la table de nuit et deux chaises étaient renversées. 
  Elles n’empêchaient point de voir, sur la natte, une large tache de sang qui provenait, nous dit le père Jacques, de la blessure au front de Mlle Stangerson. En outre, des gouttelettes de sang étaient répandues un peu partout et suivaient, en quelque sorte, la trace très visible des pas, des larges pas noirs, de l’assassin. Tout faisait présumer que ces gouttes de sang venaient de la blessure de l’homme qui avait, un moment, imprimé sa main rouge sur le mur. 
  Il y avait d’autres traces de cette main sur le mur, mais beaucoup moins distinctes. C’est bien là la trace d’une rude main d’homme ensanglantée. Je ne pus m’empêcher de m’écrier :  
  - Voyez ! … voyez ce sang sur le mur… L’homme qui a appliqué si fermement sa main ici était alors dans l’obscurité et croyait certainement tenir une porte. Il croyait la pousser ! C’est pourquoi il a fortement appuyé, laissant sur le papier jaune un dessin terriblement accusateur, car je ne sache point qu’il y ait beaucoup de mains au monde de cette sorte-là. Elle est grande et forte, et les doigts sont presque aussi longs les uns que les autres ! Quant au pouce, il manque ! Nous n’avons que la marque de la paume. Et si nous suivons la trace  de cette main, continuai-je, nous la voyons, qui, après s’être appuyée au mur, le tâte, cherche la porte, la trouve, cherche la serrure… 
  – Sans doute, interrompit Rouletabille en ricanant, mais il n’y a pas de sang à la serrure, ni au verrou ! …   
  – Qu’est-ce que cela prouve ? répliquai-je avec un bon sens dont j’étais fier, « il » aura ouvert serrure et verrou de la main gauche, ce qui est tout naturel puisque la main droite est blessée… 
  – Il n’a rien ouvert du tout ! s’exclama encore le père Jacques. Nous ne sommes pas fous, peut-être ! Et nous étions quatre quand nous avons fait sauter la porte !   
  Je repris : 
  - Quelle drôle de main ! Regardez-moi cette drôle de main ! 
  – C’est une main fort naturelle, répliqua Rouletabille, dont le dessin a été déformé par le glissement sur le mur. L’homme a essuyé sa main blessée sur le mur ! Cet homme doit mesurer un mètre quatre-vingt. 
  – À quoi voyez-vous cela ? 
  – À la hauteur de la main sur le mur… 
  Mon ami s’occupa ensuite de la trace de la balle dans le mur. Cette trace était un trou rond. 
  - La balle, dit Rouletabille, est arrivée de face : ni d’en haut, par conséquent, ni d’en bas. 
  Et il nous fit observer encore qu’elle était de quelques centimètres plus bas sur le mur que le stigmate laissé par la main. Rouletabille, retournant à la porte, avait le nez, maintenant, sur la serrure et le verrou. Il constata qu’on avait bien fait sauter la porte, du dehors, serrure et verrou étant encore, sur cette porte défoncée, l’une fermée, l’autre poussé, et, sur le mur, les deux gâches étant quasi arrachées, pendantes, retenues encore par une vis. Le jeune rédacteur de L’Époque les considéra avec attention, reprit la porte, la regarda des deux côtés, s’assura qu’il n’y avait aucune possibilité de fermeture ou d’ouverture du verrou de l’extérieur, et s’assura qu’on avait retrouvé la clef dans la serrure, à l’intérieur . Il s’assura encore qu’une fois la clef dans la serrure à l’intérieur, on ne pouvait ouvrir cette serrure de l’intérieur avec une autre clef. Enfin, ayant constaté qu’il n’y avait, à cette porte, aucune fermeture automatique, bref, qu’elle était la plus naturelle de toutes les portes, munie d’une serrure et d’un verrou très solides qui étaient restés fermés , il laissa tomber ces mots : 
  - Ça va mieux !  
  Puis, s’asseyant par terre, il se déchaussa hâtivement. Et, sur ses chaussettes, il s’avança dans la chambre. La première chose qu’il fit fut de se pencher sur les meubles renversés et de les examiner avec un soin extrême. Nous le regardions en silence. Le père Jacques lui disait, de plus en plus ironique : 
  - Oh ! mon p’tit ! Oh ! mon p’tit ! Vous vous donnez bien du mal ! …  
  Mais Rouletabille redressa la tête : 
  - Vous avez dit la pure vérité, père Jacques, votre maîtresse n’avait pas, ce soir-là, ses cheveux en bandeaux ; c’est moi qui étais une vieille bête de croire cela ! …  
  Et, souple comme un serpent, il se glissa sous le lit. Et le père Jacques reprit : 
  - Et dire, monsieur, et dire que l’assassin était caché là dessous ! Il y était quand je suis entré à dix heures, pour fermer les volets et allumer la veilleuse, puisque ni M. Stangerson, ni Mlle Mathilde, ni moi, n’avons plus quitté le laboratoire jusqu’au moment du crime. 
  On entendait la voix de Rouletabille, sous le lit : 
  - À quelle heure, monsieur Jacques, M. et Mlle Stangerson sont-ils arrivés dans le laboratoire pour ne plus le quitter ? 
  – À six heures !  La voix de Rouletabille continuait :    
  - Oui, il est venu là-dessous… c’est certain… Du reste, il n’y a que là qu’il pouvait se cacher… Quand vous êtes entrés, tous les quatre, vous avez regardé sous le lit ? 
  – Tout de suite… Nous avons même entièrement bousculé le lit avant de le remettre à sa place. 
  – Et entre les matelas ?  
  – Il n’y avait, à ce lit, qu’un matelas sur lequel on a posé Mlle Mathilde. Et le concierge et M. Stangerson ont transporté ce matelas immédiatement dans le laboratoire. Sous le matelas, il n’y avait que le sommier métallique qui ne saurait dissimuler rien, ni personne. Enfin, monsieur, songez que nous étions quatre, et que rien ne pouvait nous échapper, la chambre étant si petite, dégarnie de meubles, et tout étant fermé derrière nous, dans le pavillon. 
  J’osai une hypothèse : 
  - Il est peut-être sorti avec le matelas ! Dans le matelas, peut-être… Tout est possible devant un pareil mystère ! Dans leur trouble, M. Stangerson et le concierge ne se seront pas aperçus qu’ils transportaient double poids… et puis, si le concierge est complice ! … Je vous donne cette hypothèse pour ce qu’elle vaut, mais voilà qui expliquerait bien des choses… et, particulièrement, le fait que le laboratoire et le vestibule sont restés vierges des traces de pas qui se trouvent dans la chambre. Quand on a transporté mademoiselle du laboratoire au château, le matelas, arrêté un instant près de la fenêtre, aurait pu permettre à l’homme de se sauver… 
  – Et puis quoi encore ? Et puis quoi encore ? Et puis quoi encore ? me lança Rouletabille, en riant délibérément, sous le lit… 
  J’étais un peu vexé : 
  -  Vraiment on ne sait plus… Tout paraît possible…   
  Le père Jacques fit : 
  - C’est une idée qu’a eue le juge d’instruction, monsieur, et il a fait examiner sérieusement le matelas. Il a été obligé de rire de son idée, monsieur, comme votre ami rit en ce moment, car ça n’était bien sûr pas un matelas à double fond ! … Et puis, quoi ! s’il y avait eu un homme dans le matelas on l’aurait vu ! …  
  Je dus rire moi-même, et, en effet, j’eus la preuve, depuis, que j’avais dit quelque chose d’absurde. Mais où commençait, où finissait l’absurde dans une affaire pareille ! Mon ami, seul, était capable de le dire, et encore ! … 
  - Dites donc ! s’écria le reporter, toujours sous le lit, elle a été bien remuée, cette carpette-là ? 
  – Par nous, monsieur, expliqua le père Jacques. Quand nous n’avons pas trouvé l’assassin, nous nous sommes demandé s’il n’y avait pas un trou dans le plancher… 
  – Il n’y en a pas, répondit Rouletabille. Avez-vous une cave ? 
  – Non, il n’y a pas de cave… Mais cela n’a pas arrêté nos recherches et ça n’a pas empêché M le juge d’instruction, et surtout son greffier, d’étudier le plancher planche à planche, comme s’il y avait eu une cave dessous… 
  Le reporter, alors, réapparut. Ses yeux brillaient, ses narines palpitaient ; on eût dit un jeune animal au retour d’un heureux affût… Il resta à quatre pattes. En vérité, je ne pouvais mieux le comparer dans ma pensée qu’à une admirable bête de chasse sur la piste de quelque surprenant gibier… Et il flaira les pas de l’homme, de l’homme qu’il s’était juré de rapporter à son maître, M le directeur de L’Èpoque, car il ne faut pas oublier que notre Joseph Rouletabille était journaliste ! Ainsi, à quatre pattes, il s’en fut aux quatre coins de la pièce, reniflant tout, faisant le tour de tout, de tout ce que nous voyions, ce qui était peu de chose, et de tout ce que nous ne voyions pas et qui était, paraît-il, immense. La table-toilette était une simple tablette sur quatre pieds ; impossible de la transformer en une cachette passagère… Pas une armoire… Mlle Stangerson avait sa garde-robe au château. 
  Le nez, les mains de Rouletabille montaient le long des murs, qui étaient partout de brique épaisse. Quand il eut fini avec les murs et passé ses doigts agiles sur toute la surface du papier jaune, atteignant ainsi le plafond auquel il put toucher, en montant sur une chaise qu’il avait placée sur la table-toilette, et en faisant glisser autour de la pièce cet ingénieux escabeau ; quand il eut fini avec le plafond où il examina soigneusement la trace de l’autre balle, il s’approcha de la fenêtre et ce fut encore le tour des barreaux et celui des volets, tous bien solides et intacts. Enfin, il poussa un ouf de satisfaction  et déclara que, maintenant, il était tranquille !  
  - Eh bien, croyez-vous qu’elle était enfermée, la pauvre chère mademoiselle quand on nous l’assassinait ! Quand elle nous appelait à son secours ! … gémit le père Jacques. 
  – Oui, fit le jeune reporter, en s’essuyant le front… la Chambre Jaune était, ma foi, fermée comme un coffre-fort… 
  – De fait, observai-je, voilà bien pourquoi ce mystère est le plus surprenant que je connaisse, même dans le domaine de l’imagination. Dans le Double Assassinat de la rue Morgue, Edgar Poe n’a rien inventé de semblable. Le lieu du crime était assez fermé pour ne pas laisser échapper un homme, mais il y avait encore cette fenêtre par laquelle pouvait se glisser l’auteur des assassinats qui était un singe ! … Mais ici, il ne saurait être question d’aucune ouverture d’aucune sorte. La porte close et les volets fermés comme ils l’étaient, et la fenêtre fermée comme elle l’était, une mouche ne pouvait entrer ni sortir ! 
  – En vérité ! En vérité ! acquiesça Rouletabille, qui s’épongeait toujours le front, semblant suer moins de son récent effort corporel que de l’agitation de ses pensées. En vérité ! C’est un très grand et très beau et très curieux mystère ! … 
  – La  "Bête du Bon Dieu", bougonna le père Jacques, la "Bête du Bon Dieu" elle-même, si elle avait commis le crime, n’aurait pas pu s’échapper… Écoutez ! … L’entendez-vous ? … Silence ! …  
  Le père Jacques nous faisait signe de nous taire et, le bras tendu vers le mur, vers la prochaine forêt, écoutait quelque chose que nous n’entendions point. "Elle est partie, finit-il par dire. Il faudra que je la tue… Elle est trop sinistre, cette bête-là… mais c’est la "Bête du Bon Dieu" ; elle va prier toutes les nuits sur la tombe de sainte Geneviève, et personne n’ose y toucher de peur que la mère Agenoux jette un mauvais sort… 
  – Comment est-elle grosse, la "Bête du Bon Dieu" ?   
  – Quasiment comme un gros chien basset… c’est un monstre que je vous dis. Ah ! Je me suis demandé plus d’une fois si ça n’était pas elle qui avait pris de ses griffes notre pauvre mademoiselle à la gorge… Mais "la Bête du Bon Dieu" ne porte pas des godillots, ne tire pas des coups de revolver, n’a pas une main pareille ! … s’exclama le père Jacques en nous montrant encore la main rouge sur le mur. Et puis, on l’aurait vue aussi bien qu’un homme, et elle aurait été enfermée dans la chambre et dans le pavillon, aussi bien qu’un homme ! … 
  – Évidemment, fis-je. De loin, avant d’avoir vu la "Chambre Jaune", je m’étais, moi aussi, demandé si le chat de la mère Agenoux… 
  – Vous aussi ! s’écria Rouletabille. 
  – Et vous ? demandai-je. 
  – Moi non, pas une minute… depuis que j’ai lu l’article du Matin, je sais qu’il ne s’agit pas d’une bête ! Maintenant, je jure qu’il s’est passé là une tragédie effroyable… Mais vous ne parlez pas du béret retrouvé, ni du mouchoir, père Jacques ? 
  – Le magistrat les a pris, bien entendu », fit l’autre avec hésitation. 
  Le reporter lui dit, très grave : « Je n’ai vu, moi, ni le mouchoir, ni le béret, mais je peux cependant vous dire comment ils sont faits. 
  – Ah ! vous êtes bien malin… », 
  Et le père Jacques toussa, embarrassé. 
  - Le mouchoir est un gros mouchoir bleu à raies rouges, et le béret, est un vieux béret basque, comme celui-là, ajouta Rouletabille en montrant la coiffure de l’homme. 
  – C’est pourtant vrai… vous êtes sorcier…  
  Et le père Jacques essaya de rire, mais n’y parvint pas. 
  - Comment qu’vous savez que le mouchoir est bleu à raies rouges ? 
  – Parce que, s’il n’avait pas été bleu à raies rouges, on n’aurait pas trouvé de mouchoir du tout !  
  Sans plus s’occuper du père Jacques, mon ami prit dans sa poche un morceau de papier blanc, ouvrit une paire de ciseaux, se pencha sur les traces de pas, appliqua son papier sur l’une des traces et commença à découper. Il eut ainsi une semelle de papier d’un contour très net, et me la donna en me priant de ne pas la perdre. Il se retourna ensuite vers la fenêtre et, montrant au père Jacques, Frédéric Larsan qui n’avait pas quitté les bords de l’étang, il s’inquiéta de savoir si le policier n’était point venu, lui aussi, travailler dans la Chambre Jaune. 
  - Non ! répondit M. Robert Darzac, qui, depuis que Rouletabille lui avait passé le petit bout de papier roussi, n’avait pas prononcé un mot. Il prétend qu’il n’a point besoin de voir la "Chambre Jaune", que l’assassin est sorti de la "Chambre Jaune" d’une façon très naturelle, et qu’il s’en expliquera ce soir !   
  En entendant M. Robert Darzac parler ainsi, Rouletabille – chose extraordinaire – pâlit. 
  - Frédéric Larsan posséderait-il la vérité que je ne fais que pressentir ! murmura-t-il. Frédéric Larsan est très fort… très fort… et je l’admire… Mais aujourd’hui, il s’agit de faire mieux qu’une œuvre de policier… mieux que ce qu’enseigne l’expérience ! … il s’agit d’être logique, mais logique, entendez-moi bien, comme le bon Dieu a été logique quand il a dit : 2 + 2 = 4…! IL S’AGIT DE PRENDRE LA RAISON PAR LE BON BOUT !  
  Et le reporter se précipita dehors, éperdu à cette idée que le grand, le fameux Fred pouvait apporter avant lui la solution du problème de la "Chambre Jaune" ! Je parvins à le rejoindre sur le seuil du pavillon. 
  - Allons ! lui dis-je, calmez-vous… vous n’êtes donc pas content ? 
  – Oui, m’avoua-t-il avec un grand soupir. Je suis très content. J’ai découvert bien des choses…  
  – De l’ordre moral ou de l’ordre matériel ? 
  – Quelques-unes de l’ordre moral et une de l’ordre matériel. Tenez, ceci, par exemple.  
  Et, rapidement, il sortit de la poche de son gilet une feuille de papier qu’il avait dû y serrer pendant son expédition sous le lit, et dans le pli de laquelle il avait déposé un cheveu blond de femme. ,

Demain ch. 8 ‘’Le juge d’instruction interroge Mlle Stangerson’’

lundi 24 juin 2019

Le mystère de ''la Chambre Jaune'' - ch 6 - Au fond de la chênaie


VI
Au fond de la chênaie 

 
  Nous arrivâmes au château. Le vieux donjon se reliait à la partie du bâtiment entièrement refaite sous Louis XIV par un autre corps de bâtiment moderne, style Viollet-le-Duc, où se trouvait l’entrée principale. Je n’avais encore rien vu d’aussi original, ni peut-être d’aussi laid, ni surtout d’aussi étrange en architecture que cet assemblage bizarre de styles disparates. C’était monstrueux et captivant.     
  En approchant, nous vîmes deux gendarmes qui se promenaient devant une petite porte ouvrant sur le rez-de-chaussée du donjon. Nous apprîmes bientôt que, dans ce rez-de-chaussée, qui était autrefois une prison et qui servait maintenant de chambre de débarras, on avait enfermé les concierges, M. et Mme Bernier. 
  M. Robert Darzac nous fit entrer dans la partie moderne du château par une vaste porte que protégeait une  "marquise". 
  Rouletabille, qui avait abandonné le cheval et le cabriolet aux soins d’un domestique, ne quittait pas des yeux M. Darzac ; je suivis son regard, et je m’aperçus que celui-ci était uniquement dirigé vers les mains gantées du professeur à la Sorbonne. Quand nous fûmes dans un petit salonet garni de meubles vieillots, M. Darzac se tourna vers Rouletabille et assez brusquement lui demanda : 
  - Parlez ! Que me voulez-vous ?  
  Le reporter répondit avec la même brusquerie : 
  - Vous serrer la main !  
  Darzac se recula : -
   Que signifie ? » 
   Évidemment, il avait compris ce que je comprenais alors : que mon ami le soupçonnait de l’abominable attentat. La trace de la main ensanglantée sur les murs de la "Chambre Jaune" lui apparut… 
  Je regardai cet homme à la physionomie si hautaine, au regard si droit d’ordinaire et qui se troublait en ce moment si étrangement. Il tendit sa main droite, et, me désignant : 
  - Vous êtes l’ami de M. Sainclair qui m’a rendu un service inespéré dans une juste cause, monsieur, et je ne vois pas pourquoi je vous refuserais la main…     
  Rouletabille ne prit pas cette main. Il dit, mentant avec une audace sans pareille : 
  - Monsieur, j’ai vécu quelques années en Russie, d’où j’ai rapporté cet usage de ne jamais serrer la main à quiconque ne se dégante pas.  
  Je crus que le professeur en Sorbonne allait donner un libre cours à la fureur qui commençait à l’agiter, mais au contraire, d’un violent effort visible, il se calma, se déganta et présenta ses mains. Elles étaient nettes de toute cicatrice. 
  - Êtes-vous satisfait ? 
  – Non ! répliqua Rouletabille. Mon cher ami, fit-il en se tournant vers moi, je suis obligé de vous demander de nous laisser seuls un instant.  
  Je saluai et me retirai, stupéfait de ce que je venais de voir et d’entendre, et ne comprenant pas que M. Robert Darzac n’eût point déjà jeté à la porte mon impertinent, mon injurieux, mon stupide ami… Car, à cette minute, j’en voulais à Rouletabille de ses soupçons qui avaient abouti à cette scène inouïe des gants… 
  Je me promenai environ vingt minutes devant le château, essayant de relier entre eux les différents événements de cette matinée, et n’y parvenant pas. Quelle était l’idée de Rouletabille ? Était-il possible que M. Robert Darzac lui apparût comme l’assassin ? Comment penser que cet homme, qui devait se marier dans quelques jours avec Mlle Stangerson, s’était introduit dans la "Chambre Jaune" pour assassiner sa fiancée ? Enfin, rien n’était venu m’apprendre comment l’assassin avait pu sortir de la "Chambre Jaune" ; et, tant que ce mystère qui me paraissait inexplicable ne me serait pas expliqué, j’estimais, moi, qu’il était du devoir de tous de ne soupçonner personne. 
  Enfin, que signifiait cette phrase insensée qui sonnait encore à mes oreilles : "le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat !" J’avais hâte de me retrouver seul avec Rouletabille pour le lui demander. 
  À ce moment, le jeune homme sortit du château avec M. Robert Darzac. Chose extraordinaire, je vis au premier coup d’œil qu’ils étaient les meilleurs amis du monde. 
  - Nous allons à la "Chambre Jaune", me dit Rouletabille, venez avec nous. Dites-donc, cher ami, vous savez que je vous garde toute la journée. Nous déjeunons ensemble dans le pays… 
  – Vous déjeunerez avec moi, ici, messieurs… 
  – Non, merci, répliqua le jeune homme. Nous déjeunerons à l’auberge du  "Donjon"… 
  – Vous y serez très mal… Vous n’y trouverez rien. 
  – Croyez-vous ? … Moi j’espère y trouver quelque chose, répliqua Rouletabille. Après déjeuner, nous retravaillerons, je ferai mon article, vous serez assez aimable pour me le porter à la rédaction… 
  – Et vous ? Vous ne revenez pas avec moi ?  
  – Non ; je couche ici…  
  Je me retournai vers Rouletabille. Il parlait sérieusement, et M. Robert Darzac ne parut nullement étonné… Nous passions alors devant le donjon et nous entendîmes des gémissements. Rouletabille demanda : 
  - Pourquoi a-t-on arrêté ces gens-là ? 
  – C’est un peu de ma faute, dit M. Darzac. J’ai fait remarquer hier au juge d’instruction qu’il est inexplicable que les concierges aient eu le temps d’entendre les coups de revolver, de s’habiller, de parcourir l’espace assez grand qui sépare leur loge du pavillon, tout cela en deux minutes ; car il ne s’est pas écoulé plus de deux minutes entre les coups de revolver et le moment où ils ont été rencontrés par le père Jacques. 
  – Evidemment, c’est louche, acquiesça Rouletabille… Et ils étaient habillés… ? 
  – Voilà ce qui est incroyable… ils étaient habillés… entièrement, solidement et chaudement… Il ne manquait aucune pièce à leur costume. La femme était en sabots, mais l’homme avait ses souliers lacés. Or, ils ont déclaré s’être couchés comme tous les soirs à neuf heures. En arrivant, ce matin, le juge d’instruction, qui s’était muni, à Paris, d’un revolver de même calibre que celui du crime (car il ne veut pas toucher au revolver-pièce à conviction), a fait tirer deux coups de revolver par son greffier dans la "Chambre Jaune", fenêtre et porte fermées. Nous étions avec lui dans la loge des concierges ; nous n’avons rien entendu… on ne peut rien entendre. Les concierges ont donc menti, cela ne fait point de doute… Ils étaient prêts ; ils étaient déjà dehors non loin du pavillon ; ils attendaient quelque chose. Certes, on ne les accuse point d’être les auteurs de  l’attentat, mais leur complicité n’est pas improbable… M. de Marquet les a fait arrêter aussitôt. 
  – S’ils avaient été complices, dit Rouletabille, ils seraient arrivés débraillés, ou plutôt ils ne seraient pas arrivés du tout. Quand on se précipite dans les bras de la justice, avec sur soi tant de preuves de complicité, c’est qu’on n’est pas complice. Je ne crois pas aux complices dans cette affaire. 
  – Alors, pourquoi étaient-ils dehors à minuit ? Qu’ils le disent ! … 
  – Ils ont certainement un intérêt à se taire. Il s’agit de savoir lequel… Même s’ils ne sont pas complices, cela peut avoir quelque importance. Tout est important de ce qui se passe dans une nuit pareille… 
  Nous venions de traverser un vieux pont jeté sur la Douve et nous entrions dans cette partie du parc appelée "la Chênaie". Il y avait là des chênes centenaires. L’automne avait déjà recroquevillé leurs feuilles jaunies et leurs hautes branches noires et serpentines semblaient d’affreuses chevelures, des nœuds de reptiles géants entremêlés comme le sculpteur antique en a tordu sur sa tête de Méduse. Ce lieu, que Mlle Stangerson habitait l’été parce qu’elle le trouvait gai, nous apparut, en cette saison, triste et funèbre. Le sol était noir, tout fangeux des pluies récentes et de la bourbe des feuilles mortes, les troncs des arbres étaient noirs, le ciel lui-même, au-dessus de nos têtes, était en deuil, charriait de gros nuages lourds. 
  Et, dans cette retraite sombre et désolée, nous aperçûmes les murs blancs du pavillon. Étrange bâtisse, sans une fenêtre visible du point où elle nous apparaissait. Seule une petite porte en marquait l’entrée. On eût dit un tombeau, un vaste mausolée au fond d’une forêt abandonnée… À mesure que nous approchions, nous en devinions la disposition. Ce bâtiment prenait toute la lumière dont il avait besoin, au midi, c’est-à-dire de l’autre côté de la propriété, du côté de la campagne. La petite porte refermée sur le parc, M. et Mlle Stangerson devaient trouver là une prison idéale pour y vivre avec leurs travaux et leur rêve. 
  Je vais donner tout de suite, du reste, le plan de ce pavillon. Il n’avait qu’un rez-de-chaussée, où l’on accédait par quelques marches, et un grenier assez élevé qui ne nous occupera en aucune façon. C’est donc le plan du rez-de-chaussée dans toute sa simplicité que je soumets au lecteur. Il a été tracé par Rouletabille lui-même, et j’ai constaté qu’il n’y manquait pas une ligne, pas une indication susceptible d’aider à la solution du problème qui se posait alors devant la justice. Avec la légende et le plan, les lecteurs en sauront tout autant, pour arriver à la vérité, qu’en savait Rouletabille quand il pénétra dans le pavillon pour la première fois et que chacun se demandait :  "Par où l’assassin a-t-il pu fuir de la Chambre Jaune ? 
  1. Chambre Jaune, avec son unique fenêtre grillée et son unique porte donnant sur le laboratoire.  
  2. Laboratoire, avec ses deux grandes fenêtres grillées et ses portes ; donnant l’une sur le vestibule, l’autre sur la Chambre Jaune. 
  3. Vestibule, avec sa fenêtre non grillée et sa porte d’entrée donnant sur le parc. 
  4. Lavatory. 
  5. Escalier conduisant au grenier. 
  6. Vaste et unique cheminée du pavillon servant aux expériences de laboratoire. 
  Avant de gravir les trois marches de la porte du pavillon, Rouletabille nous arrêta et demanda à brûle-pourpoint à M. Darzac : 
  - Eh bien ! Et le mobile du crime ? 
  – Pour moi, monsieur, il n’y a aucun doute à avoir à ce sujet, fit le fiancé de Mlle Stangerson avec une grande tristesse. Les traces de doigts, les profondes écorchures sur la poitrine et au cou de Mlle Stangerson attestent que le misérable qui était là avait essayé un affreux attentat. Les médecins experts, qui ont examiné hier ces traces, affirment qu’elles ont été faites par la même main dont l’image ensanglantée est restée sur le mur ; une main énorme, monsieur, et qui ne tiendrait point dans mon gant, ajouta-t-il avec un amer et indéfinissable sourire… 
  – Cette main rouge, interrompis-je, ne pourrait donc pas être la trace des doigts ensanglantés de Mlle Stangerson, qui, au moment de s’abattre, aurait rencontré le mur et y aurait laissé, en glissant, une image élargie de sa main pleine de sang ? 
  – il n’y avait pas une goutte de sang aux mains de Mlle Stangerson quand on l’a relevée, répondit M. Darzac. 
  – On est donc sûr, maintenant, fis-je, que c’est bien Mlle Stangerson qui s’était armée du revolver du père Jacques, puisqu’elle a blessé la main de l’assassin. Elle redoutait donc quelque chose ou quelqu’un ? 
  – C’est probable… 
  – Vous ne soupçonnez personne ? 
.  – Non…, répondit M. Darzac, en regardant Rouletabille. 
  Rouletabille, alors, me dit : 
  – Il faut que vous sachiez, mon ami, que l’instruction est un peu plus avancée que n’a voulu nous le confier ce petit cachottier de M. de Marquet. Non seulement l’instruction sait maintenant que le revolver fut l’arme dont se servit, pour se défendre, Mlle Stangerson, mais elle connaît, mais elle a connu tout de suite l’arme qui a servi à attaquer, à frapper Mlle Stangerson. C’est, m’a dit M. Darzac, un "os de mouton" . Pourquoi M. de Marquet entoure-t-il cet os de mouton de tant de mystère ? Dans le dessein de faciliter les recherches des agents de la Sûreté ? Sans doute. Il imagine peut-être qu’on va retrouver son propriétaire parmi ceux qui sont bien connus, dans la basse pègre de Paris, pour se servir de cet instrument de crime, le plus terrible que la nature ait inventé… Et puis, est-ce qu’on sait jamais ce qui peut se passer dans une cervelle de juge d’instruction ? ajouta Rouletabille avec une ironie méprisante. 
  J’interrogeai : 
  - On a donc trouvé un "os de mouton" dans la "Chambre Jaune" ? 
  – Oui, monsieur, fit Robert Darzac, au pied du lit ; mais je vous en prie : n’en parlez point. M. de Marquet nous a demandé le secret. (Je fis un geste de protestation.) C’est un énorme os de mouton dont la tête, ou, pour mieux dire, dont l’articulation était encore toute rouge du sang de l’affreuse blessure qu’il avait faite à Mlle Stangerson. C’est un vieil os de mouton qui a dû servir déjà à quelques crimes, suivant les apparences. Ainsi pense M. de Marquet, qui l’a fait porter à Paris, au laboratoire municipal, pour qu’il fût analysé. Il croit, en effet, avoir relevé sur cet os non seulement le sang frais de la dernière victime, mais encore des traces roussâtres qui ne seraient autres que des taches de sang séché, témoignages de crimes antérieurs. 
  – Un os de mouton, dans la main d’un assassin exercé, est une arme effroyable, dit Rouletabille, une arme plus utile et plus sûre qu’un lourd marteau.   
  – Le misérable l’a d’ailleurs prouvé, fit douloureusement M. Robert Darzac. L’os de mouton a terriblement frappé Mlle Stangerson au front. L’articulation de l’os de mouton s’adapte parfaitement à la blessure. Pour moi, cette blessure eût été mortelle si l’assassin n’avait été à demi arrêté, dans le coup qu’il donnait, par le revolver de Mlle Stangerson. Blessé à la main, il lâchait son os de mouton et s’enfuyait. Malheureusement, le coup de l’os de mouton était parti et était déjà arrivé… et Mlle Stangerson était quasi assommée, après avoir failli être étranglée. Si Mlle Stangerson avait réussi à blesser l’homme de son premier coup de revolver, elle eût, sans doute, échappé à l’os de mouton… Mais elle a saisi certainement son revolver trop tard ; puis, le premier coup, dans la lutte, a dévié, et la balle est allée se loger dans le plafond ; ce n’est que le second coup qui a porté… 
  Ayant ainsi parlé, M. Darzac frappa à la porte du pavillon. Vous avouerai-je mon impatience de pénétrer dans le lieu même du crime ? J’en tremblais, et, malgré tout l’immense intérêt que comportait l’histoire de l’os de mouton, je bouillais de voir que notre conversation se prolongeait et que la porte du pavillon ne s’ouvrait pas. Enfin, elle s’ouvrit.  
  Un homme, que je reconnus pour être le père Jacques, était sur le seuil. Il me parut avoir la soixantaine bien sonnée. Une longue barbe blanche, des cheveux blancs sur lesquels il avait posé un béret basque, un complet de velours marron à côtes usé, des sabots ; l’air bougon, une figure assez rébarbative qui s’éclaira cependant dès qu’il eut aperçu M. Robert Darzac. 
  - Des amis, fit simplement notre guide. Il n’y a personne au pavillon, père Jacques ? 
  – Je ne dois laisser entrer personne, monsieur Robert, mais bien sûr la consigne n’est pas pour vous… Et pourquoi ? Ils ont vu tout ce qu’il y avait à voir, ces messieurs de la justice. Ils en ont fait assez des dessins et des procès-verbaux… 
  – Pardon, monsieur Jacques, une question avant toute autre chose, fit Rouletabille. 
  – Dites, jeune homme, et, si je puis y répondre… 
  – Votre maîtresse portait-elle, ce soir-là, les cheveux en bandeaux, vous savez bien, les cheveux en bandeaux sur le front ? 
  – Non, mon p’tit monsieur. Ma maîtresse n’a jamais porté les cheveux en bandeaux comme vous dites, ni ce soir-là, ni les autres jours. Elle avait, comme toujours, les cheveux relevés de façon à ce qu’on pouvait voir son beau front, pur comme celui de l’enfant qui vient de naître ! … 
  Rouletabille grogna, et se mit aussitôt à inspecter la porte. Il se rendit compte de la fermeture automatique. Il constata que cette porte ne pouvait jamais rester ouverte et qu’il fallait une clef pour l’ouvrir. Puis nous entrâmes dans le vestibule, petite pièce assez claire, pavée de carreaux rouges. 
  - Ah ! voici la fenêtre, dit Rouletabille, par laquelle l’assassin s’est sauvé… 
  – Qu’ils disent ! monsieur, qu’ils disent ! Mais, s’il s’était sauvé par là, nous l’aurions bien vu, pour sûr ! Sommes pas aveugles ! ni M. Stangerson, ni moi, ni les concierges qui-z-ont mis en prison ! Pourquoi qui ne m’y mettent pas en prison, moi aussi, à cause de mon revolver ?  
  Rouletabille avait déjà ouvert la fenêtre et examiné les volets. 
  - Ils étaient fermés, à l’heure du crime ? 
  – Au loquet de fer, en dedans, fit le père Jacques… et moi j’suis bien sûr que l’assassin a passé au travers… 
  – Il y a des taches de sang ? … 
  – Oui, tenez, là, sur la pierre, en dehors… Mais du sang de quoi ? … 
  – Ah ! fit Rouletabille, on voit les pas… là, sur le chemin… la terre était très détrempée… nous examinerons cela tout à l’heure… 
  – Des bêtises ! Interrompit le père Jacques…           
  L’assassin n’a pas passé par là ! … 
  – Eh bien, par où ? … 
  – Est-ce que je sais ! …  
  Rouletabille voyait tout, flairait tout. Il se mit à genoux et passa rapidement en revue les carreaux maculés du vestibule. Le père Jacques continuait : 
  - Ah ! vous ne trouverez rien, mon p’tit monsieur. Y n’ont rien trouvé… Et puis maintenant, c’est trop sale… Il est entré trop de gens ! Ils veulent point que je lave le carreau… mais, le jour du crime, j’avais lavé tout ça à grande eau, moi, père Jacques… et, si l’assassin avait passé par là avec ses "ripatons", on l’aurait bien vu ; il a assez laissé la marque de ses godillots dans la chambre de mademoiselle ! …             
  Rouletabille se releva et demanda : 
  - Quand avez-vous lavé ces dalles pour la dernière fois ?  
  Et il fixait le père Jacques d’un œil auquel rien n’échappe. 
  - Mais dans la journée même du crime, j’vous dis ! Vers les cinq heures et demie… pendant que mademoiselle et son père faisaient un tour de promenade avant de dîner ici même, car ils ont dîné dans le laboratoire. Le lendemain, quand le juge est venu, il a pu voir toutes les traces des pas par terre comme qui dirait de l’encre sur du papier blanc… Eh bien, ni dans le laboratoire, ni dans le vestibule qu’étaient propres comme un sou neuf, on n’a retrouvé ses pas… à l’homme ! … Puisqu’on les retrouve auprès de la fenêtre, dehors, il faudrait donc qu’il ait troué le plafond de la "Chambre Jaune", qu’il ait passé par le grenier, qu’il ait troué le toit, et qu’il soit redescendu juste à la fenêtre du vestibule, en se laissant tomber… Eh bien, mais, y n’y a pas de trou au plafond de la "Chambre Jaune"… ni dans mon grenier, bien sûr ! … Alors, vous voyez bien qu’on ne sait rien… mais rien de rien ! … et qu’on ne saura, ma foi, jamais rien ! … C’est un mystère du diable ! 
  Rouletabille se rejeta soudain à genoux, presque en face de la porte d’un petit lavatory qui s’ouvrait au fond du vestibule. Il resta dans cette position au moins une minute. 
  - Eh bien ? lui demandai-je quand il se releva. 
  – Oh ! rien de bien important ; une goutte de sang.    
  Le jeune homme se retourna vers le père Jacques.    
  - Quand vous vous êtes mis à laver le laboratoire et le vestibule, la fenêtre du vestibule était ouverte ? 
  – Je venais de l’ouvrir parce que j’avais allumé du charbon de bois pour monsieur, sur le fourneau du laboratoire ; et, comme je l’avais allumé avec des journaux, il y a eu de la fumée ; j’ai ouvert les fenêtres du laboratoire et celle du vestibule pour faire courant d’air ; puis j’ai refermé celles du laboratoire et laissé ouverte celle du vestibule, et puis je suis sorti un instant pour aller chercher une lavette au château et c’est en rentrant, comme je vous ai dit, vers cinq heures et demie que je me suis mis à laver les dalles ; après avoir lavé, je suis reparti, laissant toujours la fenêtre du vestibule ouverte. Enfin pour la dernière fois quand je suis rentré au pavillon, la fenêtre était fermée  et monsieur et mademoiselle travaillaient déjà dans le laboratoire. 
  – M. ou Mlle Stangerson avaient sans doute fermé la fenêtre en entrant ? 
  – Sans doute. 
  – Vous ne leur avez pas demandé ? 
  – Non ! …  
  Après un coup d’œil assidu au petit lavatory et à la cage de l’escalier qui conduisait au grenier, Rouletabille, pour qui nous semblions ne plus exister, pénétra dans le laboratoire. C’est, je l’avoue, avec une forte émotion que je l’y suivis. Robert Darzac ne perdait pas un geste de mon ami… Quant à moi, mes yeux allèrent tout de suite à la porte de la "Chambre Jaune". 
  Elle était refermée, ou plutôt poussée sur le laboratoire, car je constatai immédiatement qu’elle était à moitié défoncée et hors d’usage… les efforts de ceux qui s’étaient rués sur elle, au moment du drame, l’avaient brisée… Mon jeune ami, qui menait sa besogne avec méthode, considérait, sans dire un mot, la pièce dans laquelle nous nous trouvions… Elle était vaste et bien éclairée. Deux grandes fenêtres, presque des baies, garnies de barreaux, prenaient jour sur l’immense campagne. Une trouée dans la forêt ; une vue merveilleuse sur toute la vallée, sur la plaine, jusqu’à la grande ville qui devait apparaître, là-bas, tout au bout, les jours de soleil. Mais, aujourd’hui, il n’y a que de la boue sur la terre, de la suie au ciel… et du sang dans cette chambre… 
  Tout un côté du laboratoire était occupé par une vaste cheminée, par des creusets, par des fours propres à toutes expériences de chimie. Des cornues, des instruments de physique un peu partout ; des tables surchargées de fioles, de papiers, de dossiers, une machine électrique… des piles… un appareil, me dit M. Robert Darzac, employé par le professeur Stangerson pour démontrer la dissociation de la matière sous l’action de la lumière solaire, etc. Et, tout le long des murs, des armoires, armoires pleines ou armoires-vitrines, laissant apercevoir des microscopes, des appareils photographiques spéciaux, une quantité incroyable de cristaux… 
  Rouletabille avait le nez fourré dans la cheminée. Du bout du doigt, il fouillait dans les creusets… Tout d’un coup, il se redressa, tenant un petit morceau de papier à moitié consumé… Il vint à nous qui causions auprès d’une fenêtre, et il dit : 
  - Conservez-nous cela, Monsieur Darzac. 
  Je me penchai sur le bout de papier roussi que M. Darzac venait de prendre des mains de Rouletabille. Et je lus, distinctement, ces seuls mots qui restaient lisibles : presbytère rien perdu charme, ni le jar de son éclat. Et, au-dessous :  23 octobre.  Deux fois, depuis ce matin, ces mêmes mots insensés venaient me frapper, et, pour la deuxième fois, je vis qu’ils produisaient sur le professeur en Sorbonne le même effet foudroyant. Le premier soin de M. Darzac fut de regarder du côté du père Jacques. Mais celui-ci ne nous avait pas vus, occupé qu’il était à l’autre fenêtre… Alors, le fiancé de Mlle Stangerson ouvrit son portefeuille en tremblant, y serra le papier, et soupira : « Mon Dieu ! » Pendant ce temps, Rouletabille était monté dans la cheminée ; c’est-à-dire que, debout sur les briques d’un fourneau, il considérait attentivement cette cheminée qui allait se rétrécissant, et qui, à cinquante centimètres au-dessus de sa tête, se fermait entièrement par des plaques de fer scellées dans la brique, laissant passer trois tuyaux d’une quinzaine de centimètres de diamètre chacun. 
  - Impossible de passer par là, énonça le jeune homme en sautant dans le laboratoire. Du reste, s’ il  l’avait même tenté, toute cette ferraille serait par terre. Non ! Non ! ce n’est pas de ce côté qu’il faut chercher… 
  Rouletabille examina ensuite les meubles et ouvrit des portes d’armoires. Puis, ce fut le tour des fenêtres qu’il déclara infranchissables et  infranchies. À la seconde fenêtre, il trouva le père Jacques en contemplation. 
  - Eh bien, père Jacques, qu’est-ce que vous regardez par là ? 
  – Je r’garde l’homme de la police qui ne cesse point de faire le tour de l’étang… Encore un malin qui n’en verra pas plus long qu’les autres ! 
  – Vous ne connaissez pas Frédéric Larsan, père Jacques ! dit Rouletabille, en secouant la tête avec mélancolie, sans cela vous ne parleriez pas comme ça… S’il y en a un ici qui trouve l’assassin, ce sera lui, faut croire ! 
  Et Rouletabille poussa un soupir. 
  - Avant qu’on le retrouve, faudrait savoir comment on l’a perdu ! … répliqua le père Jacques, têtu. 
  Enfin, nous arrivâmes à la porte de la "Chambre Jaune". 
  - Voilà la porte derrière laquelle il se passait quelque chose ! » fit Rouletabille avec une solennité qui, en toute autre circonstance, eût été comique.

Demain ch. 7 ‘’Où Rouletabille part en expédition sous le lit’’