jeudi 19 juillet 2018

Le roi de fer - 2ème partie - ch 9 - Le sang des rois


IX 
LE SANG DES ROIS

Dans la cave longue et basse du vieux château de Pontoise, où Nogaret venait d’interroger les frères d’Aunay, le jour commençait à pénétrer faiblement. Un coq chanta, puis deux, et un vol de passereaux fila au ras des soupiraux que l’on avait ouverts pour renouveler l’air. Une torche fixée au mur grésillait, ajoutant son odeur âcre à celle des corps torturés. Guillaume de Nogaret dit, d’une voix lasse : 
  — La torche. 
  L’un des bourreaux se détacha du mur où il s’appuyait pour se reposer, et alla prendre dans un coin de la cave une torche neuve ; il l’enflamma aux braises d’un trépied où rougissaient les fers, maintenant inutiles, de la torture. Il ôta de son support la torche usée qu’il éteignit, et la remplaça par la torche neuve. Puis il regagna sa place, auprès de son compagnon. Les deux « tourmenteurs », comme on les appelait, avaient les yeux cernés de rouge par la fatigue. Leurs avant-bras musclés et velus, maculés de sang, pendaient le long de leurs tabliers de cuir. Ils sentaient fort. 
  Nogaret se leva du tabouret sur lequel il était resté assis pendant l’interrogatoire, et sa silhouette maigre se doubla d’une ombre tremblante sur les pierres grisâtres. De l’extrémité de la cave venait un halètement coupé de sanglots ; les frères d’Aunay gémissaient d’une seule voix. Nogaret se pencha sur eux. Les deux visages avaient une étrange ressemblance. La peau était du même gris, avec des traînées humides, et les cheveux, collés par la sueur et le sang, révélaient la forme des crânes. Un tressaillement accompagnait la plainte continue qui sortait des lèvres déchirées. Gautier et Philippe d’Aunay avaient été des enfants, puis de jeunes hommes heureux. Ils avaient vécu pour leurs désirs et leurs plaisirs, leurs ambitions, leurs vanités. Ils s’étaient, comme tous les garçons de leur rang, entraînés au métier des armes ; mais ils n’avaient jamais souffert que de petits maux ou de ceux que s’invente l’esprit. 
  Hier encore, ils faisaient partie du cortège de la puissance, et toutes les espérances leur semblaient légitimes. Une seule nuit avait passé ; ils n’étaient plus rien maintenant que des bêtes brisées, et, s’ils pouvaient encore souhaiter quelque chose, ils souhaitaient l’anéantissement. Sans qu’aucune pitié non plus qu’aucun dégoût se marquassent sur ses traits, Nogaret observa un moment les deux jeunes gens, se redressa. La souffrance des autres, le sang des autres, les insultes de ses victimes, leur haine ou leur désespoir, ne l’atteignaient pas. Cette insensibilité qui était une disposition naturelle l’aidait à servir les intérêts supérieurs du royaume. Il avait la vocation du bien public comme d’autres ont la vocation de l’amour. Une vocation, c’est le nom noble d’une passion. Cette âme de plomb et de fer ne connaissait ni doute ni limites lorsqu’il s’agissait de satisfaire à la raison d’État. Les individus comptaient pour rien à ses yeux, et lui-même se comptait pour peu. 
  Il y a dans l’Histoire une singulière lignée, toujours renouvelée, de fanatiques de l’ordre. Voués à une idole abstraite et absolue, pour eux les vies humaines ne sont d’aucune valeur si elles attentent au dogme des institutions ; et l’on dirait qu’ils ont oublié que la collectivité qu’ils servent est composée d’hommes. Nogaret torturant les frères d’Aunay n’entendait pas leurs plaintes ; il réduisait des causes de désordre. 
  — Les Templiers ont été plus durs, dit-il seulement.   
  Encore n’avait-il eu pour l’assister que les tourmenteurs locaux et non ceux de l’Inquisition de Paris. Ses reins étaient lourds et une douleur lui barrait le dos. « C’est le froid », pensa-t-il. Il fit fermer les soupiraux et s’approcha du trépied où la braise vivait encore. Il étendit les mains, les frotta l’une contre l’autre, puis se massa les reins en grognant. Les deux tourmenteurs, toujours appuyés au mur, semblaient somnoler. À la table étroite où il avait écrit lui-même toute la nuit – car le roi avait souhaité qu’il n’eût pas de secrétaire ni de greffier – il collationna les feuillets de l’interrogatoire, les rangea dans une chemise de vélin. Puis, avec un soupir, il se dirigea vers la porte et sortit. Alors les tourmenteurs vinrent à Gautier et à Philippe d’Aunay qu’ils essayèrent de mettre debout. Comme ils ne pouvaient y parvenir, ils prirent dans leurs bras, ainsi qu’on prend des enfants malades, ces corps qu’ils avaient torturés et les portèrent jusqu’au cachot voisin. 
  Le vieux château de Pontoise, qui ne servait plus que de capitainerie et de prison, se trouvait à une demi-lieue environ de la résidence royale de Maubuisson. Nogaret franchit cette distance à pied, escorté de deux sergents de la prévôté. Il marchait rapidement, dans l’air froid du matin chargé des parfums de la forêt humide.
  Sans répondre au salut des archers, il traversa la cour de Maubuisson et pénétra dans le logis, n’accordant attention ni aux chuchotements sur son passage, ni aux airs de veillée mortuaire des chambellans et des gentilshommes dans la salle des gardes. 
  — Le roi, demanda-t-il. 
  Un écuyer se précipita pour le guider vers les appartements, et le garde des Sceaux se trouva face à face avec la famille royale. Philippe le Bel était assis, le coude appuyé au bras de son siège, le menton dans la main. Des poches bleues se dessinaient sous ses yeux. Auprès de lui se tenait Isabelle ; les deux nattes dorées qui encadraient son visage en accentuaient la dureté. Elle était l’ouvrière du malheur. Elle partageait au regard des autres la responsabilité du drame et, par cet étrange lien qui unit le délateur au coupable, elle se sentait presque en accusation. Monseigneur de Valois tapotait nerveusement le bord d’une table et balançait la tête comme si quelque chose l’eût gêné au col. Le second frère du roi, ou plus précisément son demi-frère, Monseigneur Louis de France, comte d’Evreux, au maintien calme, aux vêtements sans éclat, était présent également. Enfin se trouvaient groupés, dans leur commune infortune, les principaux intéressés, les trois fils du roi, les trois époux, sur lesquels venait de s’abattre la catastrophe en même temps que le ridicule : Louis de Navarre, secoué de quintes nerveuses ; Philippe de Poitiers roidi par l’effort de calme qu’il s’imposait ; Charles enfin, ses beaux traits adolescents ravagés par le premier chagrin. 
  — Est-ce chose avouée, Nogaret ? demanda Philippe le Bel. 
  — Hélas, Sire, c’est chose honteuse, affreuse et avouée.   
  — Faites-nous lecture. Nogaret ouvrit la chemise de vélin et commença : 
  — « Nous, Guillaume de Nogaret, chevalier, secrétaire général du royaume et gardien des Sceaux de France par la grâce de notre bien-aimé Sire, le roi Philippe quatrième, avons, sur l’ordre d’icelui, ce jour, vingt-cinquième d’avril mille trois cent quatorze, entre minuit et prime, au château de Pontoise, ouï sous la question donnée avec l’assistance des tourmenteurs de la prévôté de ladite ville les sires Gautier d’Aunay, bachelier de Monseigneur Philippe, comte de Poitiers, et Philippe d’Aunay, écuyer de Monseigneur Charles, comte de Valois…» 
  Nogaret aimait le travail bien fait. Certes, les deux d’Aunay avaient d’abord nié ; mais le garde des Sceaux avait une manière de conduire les interrogatoires devant laquelle les scrupules de galanterie ne pouvaient tenir longtemps. Il avait obtenu des jeunes gens des aveux complets et circonstanciés. Le temps où les aventures des princesses avaient commencé, les dates des rencontres, les nuits à la tour de Nesle, les noms des serviteurs complices, et tout ce qui, pour les coupables, avait représenté passion, fièvre et plaisir, était énuméré, consigné, détaillé, étalé dans les minutes de l’interrogatoire. 
  Isabelle osait à peine regarder ses frères, et eux-mêmes hésitaient à se regarder entre eux. Pendant près de quatre ans, ils avaient été ainsi bernés, roulés, enfarinés ; chaque parole de Nogaret les accablait de malheur et de honte. L’énoncé des dates posait à Louis de Navarre une question terrible : « Pendant les six premières années de notre mariage, nous n’avons pas eu d’enfant. Il ne nous en est venu qu’après que ce d’Aunay est entré dans le lit de Marguerite… Alors la petite Jeanne…» Et il n’entendait plus rien, parce qu’il ne faisait que se répéter, dans un grand bourdonnement de sang qui lui bruissait aux oreilles : « Ma fille n’est pas de moi… Ma fille n’est pas de moi…» 
  Le comte de Poitiers, lui, s’efforçait de ne rien perdre de la lecture. Nogaret n’avait pu faire dire aux frères d’Aunay que la comtesse de Poitiers ait eu un amant, ni leur arracher un nom. Or, après tout ce qu’ils avaient avoué, on pouvait bien penser que ce nom, s’ils l’avaient connu, cet amant, s’il avait existé, ils l’eussent livré. Que la comtesse Jeanne ait joué un rôle de complicité assez infâme n’était pas douteux… Philippe de Poitiers réfléchissait. 
  — « Considérant avoir suffisamment éclairé la cause, et la voix des prisonniers devenant inaudible, nous avons décidé de clore la question, pour en faire rapport au roi notre Sire. » Le garde des Sceaux avait achevé. Il rangea ses feuillets et attendit. Au bout de quelques instants, Philippe le Bel souleva le menton de dessus sa paume. 
  — Messire Guillaume, dit-il, vous nous avez clairement instruit de choses douloureuses. Quand nous aurons jugé, vous détruirez ceci… 
  Il désigna la chemise de vélin. 
  — … afin qu’il n’en demeure trace que dans le secret de nos mémoires. 
  Nogaret s’inclina et sortit. Il y eut un long silence, puis quelqu’un, soudain, cria : 
  — Non ! 
  C’était le prince Charles qui s’était levé. Il répéta : « Non ! » comme si la vérité lui était impossible à admettre. Ses mains tremblaient ; ses joues étaient marbrées de rose, et il n’arrivait pas à retenir ses larmes. 
  — Les Templiers… dit-il, l’air égaré. 
  — Que dites-vous, Charles ? demanda Philippe le Bel. 
  Il n’aimait pas qu’on rappelât ce souvenir trop récent. Il avait encore dans l’oreille, comme chacun ici à l’exception d’Isabelle, la voix du grand-maître… « Maudits jusqu’à la treizième génération de vos races…»
Mais Charles ne songeait pas à la malédiction. 
  — Cette nuit-là, bredouilla-t-il, cette nuit-là, ils étaient ensemble. 
  — Charles, dit le roi, vous avez été un bien faible époux ; feignez au moins d’être un prince fort.
  Ce fut le seul mot de soutien que le jeune homme reçut de son père. Monseigneur de Valois n’avait encore rien dit, et c’était pour lui une pénitence que de rester si longtemps silencieux. Il profita de l’instant pour exploser.    
  — Par le sang Dieu, s’écria-t-il, il se passe d’étranges choses dans le royaume, et jusque sous le toit du roi ! La chevalerie se meurt, Sire mon frère, et tout honneur avec elle… 
  Sur quoi il se lança dans une grande diatribe dont l’enflure brouillonne était nourrie d’assez de perfidie. Pour Valois, tout se tenait. Les conseillers du roi, Marigny en tête, avaient voulu abattre les ordres chevaleresques ; mais la bonne morale s’écroulait du même coup. Les légistes « nés dans le tout-venant » inventaient on ne sait quel nouveau droit, tiré des institutes romaines, pour remplacer le bon vieux droit féodal. Le résultat ne se laissait point attendre. 
  Au temps des croisades, les femmes demeuraient esseulées pendant de longues années ; elles savaient garder l’honneur, et nul vassal ne se fût hasardé à le leur ravir. Maintenant, tout n’était que honte et licence. Comment ? Deux écuyers… 
  — L’un de ces écuyers appartient à votre hôtel, mon frère, dit sèchement le roi. 
  — Tout comme l’autre, mon frère, est bachelie de votre fils, répliqua Valois en montrant le comte de Poitiers. 
  Celui-ci écarta ses longues mains. 
  — Chacun de nous, dit-il, peut être dupe de la créature à laquelle il a accordé foi. 
  — C’est bien pour ce, s’écria Valois qui tirait argument de tout, c’est bien pour ce qu’il n’est pire crime de vassal que d’entendre séduction et rapt d’honneur sur la femme de son suzerain. Les d’Aunay ont failli… 
  — Considérez-les pour morts, mon frère, interrompit le roi. 
  Il eut de la main un geste à la fois négligent et tranchant qui valait la plus longue sentence, et poursuivit : 
  — Ce qu’il nous faut régler, c’est le sort des princesses adultères… Souffrez, mon frère, que j’interroge d’abord mes fils… Parlez, Louis. 
  Au moment d’ouvrir la bouche, Louis de Navarre fut pris d’une quinte de toux et deux plaques rouges lui vinrent aux pommettes. On respecta son étouffement. Lorsqu’il eut enfin reprit son souffle, il s’écria : 
  — On va dire bientôt que ma fille est une bâtarde. Voilà ce qu’on va dire ! Une bâtarde ! 
  — Si vous êtes le premier à le clamer, Louis, répondit le roi, certes d’autres ne se priveront point de le répéter. 
  — En vérité… dit Charles de Valois qui n’avait pas encore songé à la chose, et dont le gros œil bleu brilla brusquement d’une bizarre lumière. 
  — Et pourquoi ne pas le crier, si cela est vrai ? reprit Louis, perdant tout contrôle. 
  — Taisez-vous, Louis… dit le roi de France en frappant sur l’accoudoir de son siège. Veuillez seulement dire votre conseil sur le châtiment qu’il faut réserver à votre épouse.   
  — Qu’on lui ôte la vie ! répondit le Hutin. À elle, et aux deux autres. Toutes trois. La mort, la mort, la mort ! 
  Il répéta : « La mort ! », les dents serrées, et sa main dans le vide abattait des têtes. Alors Philippe de Poitiers, ayant du regard demandé la parole à son père, dit : 
  — La douleur vous égare, Louis. Jeanne n’a point sur l’âme si gros péché que Marguerite et Blanche. Certes, elle est grandement coupable d’avoir servi leurs entraînements, et par cela elle a fort démérité. Mais messire de Nogaret n’a point obtenu de preuves qu’elle ait trahi le mariage. 
  — Faites-la donc tourmenter par lui, et vous verrez si elle n’avoue pas ! cria Louis. Elle a aidé à souiller mon honneur et celui de Charles ; si vous nous aimez, vous lui ferez même mesure qu’aux deux autres trompeuses.   
  Philippe de Poitiers prit un temps. 
  — Votre honneur m’est cher, Louis, dit-il ; mais la Comté-Franche ne me l’est pas moins. 
  Les assistants se regardèrent, et Philippe enchaîna : 
  — Vous avez la Navarre en propre, Louis, qui vous vient de notre mère ; vous êtes déjà roi, et vous aurez, le plus tard possible, à Dieu plaise, la France. Devers moi, je n’ai que Poitiers, que notre père m’a fait grâce de me donner, et je ne suis même pas pair de France. Mais par Jeanne ma femme, je suis comte palatin de Bourgogne, et sire de Salins dont les mines de sel produisent le plus gros de mes revenus. Que donc Jeanne soit close dans un couvent, pour le temps que se fasse l’oubli, et pour toujours s’il est nécessaire à votre honneur, c’est là ce que je propose ; mais qu’on n’attente point à sa vie. 
  Monseigneur Louis d’Évreux, qui s’était tu jusque-là, approuva Philippe. 
  — Mon neveu a raison, et tant devant Dieu que devant le royaume, dit-il d’une voix pénétrée mais sans emphase. La mort est chose grave, dont nous avons grand tourment, pour nous-mêmes, et que nous ne devons pas décider pour autrui dans la colère. 
  Louis de Navarre lui jeta un mauvais regard. Il y avait deux clans dans la famille, et cela de longue date. Valois possédait l’affection de ses neveux Louis et Charles, qui étaient faibles, influençables, et béaient un peu devant sa faconde, sa vie d’aventures, et ses trônes perdus. Philippe de Poitiers, en revanche, tenait du côté de son oncle d’Évreux, personnage calme, droit, réfléchi, qui n’encombrait pas le siècle avec ses ambitions, et se contentait fort bien de ses terres normandes qu’il administrait sagement. Les assistants ne furent donc pas étonnés de le voir appuyer son neveu préféré ; on connaissait leurs affinités. 
  Plus surprenante fut l’attitude de Valois qui, après le discours furibond qu’il venait de faire, laissa Louis de Navarre sans soutien, et se prononça, lui aussi, contre la peine de mort. Le couvent lui paraissait un châtiment trop doux pour les coupables ; mais la prison, la forteresse à vie, et il insista bien sur ce dernier mot, voilà ce qu’il conseillait. Une telle mansuétude, chez l’ex-empereur titulaire de Constantinople, n’était pas l’expression d’une disposition naturelle. Elle ne pouvait résulter que d’un calcul, calcul qui s’était immédiatement opéré quand Louis de Navarre avait prononcé le mot de bâtarde. 
  En effet… En effet, quel était l’état actuel de la descendance royale ? Louis de Navarre n’avait d’autre héritière que cette petite Jeanne, depuis un instant entachée d’un grave soupçon d’illégitimité, ce qui pouvait mettre obstacle à son accession éventuelle au trône. Charles était sans postérité, sa femme Blanche n’ayant mis au monde que des enfants mort-nés. Philippe de Poitiers avait trois filles, mais sur lesquelles le scandale pourrait éventuellement rejaillir… Or, si l’on exécutait les épouses coupables, les trois princes se hâteraient de reprendre femme, avec ainsi toutes chances d’avoir d’autres enfants. Tandis que si l’on enfermait leurs épouses à vie, ils allaient demeurer mariés, empêchés de contracter d’autres unions, et donc de mieux assurer leur lignée. 
  Charles de Valois était un prince imaginatif. Pareil à ces capitaines qui, partant pour la guerre, rêvent de l’éventualité où tous les officiers, au-dessus d’eux, seraient tués, et se voient déjà portés à la tête de l’armée, le frère du roi, regardant la poitrine creuse de son neveu Louis Hutin et la maigreur de son neveu Philippe de Poitiers, pensait que la maladie pouvait faire des ravages bien imprévus. Il y avait aussi les accidents de chasse, les lances qui se rompent dans les tournois, les chevaux qui se renversent ; et il n’était pas rare que des oncles survécussent à leurs neveux… 
  — Charles ! dit l’homme aux paupières immobiles qui pour l’instant était le seul et vrai roi de France. 
  Valois tressaillit, comme s’il craignait d’avoir été deviné. Mais ce n’était pas à lui, c’était à son troisième fils que Philippe le Bel s’adressait.
Le jeune prince écarta les mains de devant sa figure. Il pleurait. 
  — Blanche, Blanche ! Comment est-il possible, mon père ? Comment a-t-elle pu ?… gémit-il. Elle me disait si fort qu’elle m’aimait ; elle me le prouvait si bellement… 
  Isabelle eut un mouvement d’impatience et de mépris. « Cet amour des hommes pour les corps qu’ils ont possédés, pensa-t-elle, et cette aisance avec laquelle ils croient le mensonge, pourvu qu’ils aient le ventre qu’ils désirent ! » 
  — Charles… insista le roi, comme s’il parlait à un faible d’esprit. Que conseillez-vous qu’on fasse de votre épouse ? 
  — Je ne sais, mon père, je ne sais. Je veux me cacher, je peux partir, je veux entrer dans un couvent. 
  C’était lui bientôt qui allait demander châtiment parce que sa femme l’avait trompé. Philippe le Bel comprit qu’il n’en tirerait rien de plus. Il regardait ses enfants comme s’il ne les avait jamais vus ; il réfléchissait sur l’ordre de primogéniture, et se disait que la nature, parfois, servait bien mal le trône. Que de sottises pourrait accomplir à la tête du royaume cet irréfléchi, impulsif et cruel, qu’était Louis, son aîné ? Et de quel soutien pourrait lui être le puîné, qui s’effondrait dès son premier drame ? Le mieux doué pour régner était à coup sûr Philippe de Poitiers. Mais Louis ne l’écouterait guère, cela se devinait. 
  — Ton conseil, Isabelle ? demanda-t-il à sa fille, assez bas, en se penchant vers elle. 
  — Femme qui a failli, répondit-elle, doit être à jamais écartée de transmettre le sang des rois. Et le châtiment doit être connu du peuple, afin qu’on sache que le crime est puni sur femme ou fille de roi plus durement que sur la femme d’un serf. 
  — C’est bien pensé, dit le roi. 
  De tous ses enfants, c’était elle, en vérité, qui eût fait le meilleur souverain. 
  — Justice sera rendue avant vêpres, dit le roi en se levant. 
  Et il se retira pour aller, comme toujours, consulter sa décision dernière avec Marigny et Nogaret.

Demain 2ème partie chapitre X Le jugement

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire