mardi 28 août 2018

La Fausta III - Les Marzi


Sur la Piazza Vecchia, face à l’église Santa Maria Maggiore, Maddalena frappa à l’huis de l’hôtel particulier des Marzi. Au bout d’une trentaine de secondes le concierge vint lui ouvrir. Elle pénétra dans un hall d’entrée où un valet était en train d’allumer les bougies d’un grand lustre en verre filé de Murano et de différents candélabres posés sur les guéridons. Au mur de grands miroirs démultipliaient la lumière des chandelles. A droite et à gauche, deux hautes portes desservaient le grand salon et la salle à manger. Au fond, un escalier en marbre amenait aux pièces du premier étage.
‘’Monsieur le comte est en haut dans le petit salon. Le docteur est déjà auprès de madame la comtesse. Ils vous attendent.’’
Maddalena monta rapidement la volée de marches et prit le couloir qui s’ouvrait devant elle. Dans la première pièce à gauche elle vit le comte di Marzi assis dans un fauteuil qui fumait nerveusement un cigare. C’était un homme d’une cinquantaine d’années légèrement empâté par l’âge. Mais on voyait encore qu’il avait été un bel homme. Son port de tête gardait de la noblesse. Sa chevelure grisonnante était abondante et bouclée. Sous des sourcils marqués, le regard noir et intense avait dû brûler le cœur de bien des femmes. Sous un nez légèrement aquilin, la moustache cachait le haut de la bouche mais laissait à découvert une lèvre inférieure que l’on devinait gourmande et sensuelle. Lorenzo di Marzi avait déjà été marié. Mais sa femme était morte il y a cinq ans le laissant veuf et sans enfant. Sa nature profonde, son besoin d’avoir une femme près de lui et dans son lit, la nécessité d’avoir un héritier lui firent chercher une seconde épouse. Il la trouva en la personne d’Isabella Caccavelli fille d’un roturier mais richissime propriétaire terrien à qui il ne manquait qu’un titre nobiliaire dans sa famille pour être totalement heureux. En échange de ce titre, sa fille apportait en dot un nombre conséquent d’hectares de bonne terre dans la vallée du Pô, une petite fortune en pièces d’or et une ravissante villa palladienne à Vincenza. Malgré tout cela le mariage semblait heureux et devait connaître son aboutissement dans la naissance de l’héritier tant souhaité par le comte.
‘’Ah ! Maddalena vous êtes là ! Le docteur est en face dans la chambre de la comtesse. Rejoignez le vite et venez me prévenir aussitôt que cela sera fait.’’
Traversant le couloir, Maddalena frappa doucement à la porte de la chambre. Paulina vint lui ouvrir. Elle vit le docteur penché sur le lit de la comtesse. Il se releva en l’entendant entrer.
‘’Tu arrives à temps Maddalena. La comtesse vient de perdre les eaux. Ca ne devrait plus tarder. Tout devrait bien se passer. J’ai demandé à Paulina du linge propre et de faire chauffer de l’eau. Tu étais chez Antonetta ? Comment va-t-elle ?’’
‘’ Pas bien du tout. Je suis inquiète. On va avoir besoin de vous en bas. Prenez vos outils. L’enfant se présente par le siège. Il ne passera pas sans qu’on l’aide.’’
Le docteur hocha la tête douloureusement. Maddalena regarda autour d’elle. On était à mille lieues de la misérable chambre d’Antonetta. Elle était vaste, richement meublée. Un brûle-parfum en bronze dispensait une délicate odeur de chèvrefeuille. La comtesse reposait dans un grand lit à baldaquin sous un édredon de plumes, sa tête soutenue par deux oreillers de duvet de canard. Elle était belle, mais d’une beauté un peu fade, sans beaucoup d’expression. Les émotions devaient glisser sur son visage comme l’eau sur le duvet du canard de ses oreillers. Même au moment des douleurs des contractions, les crispations de son visage auraient pu passer pour des rides de contrariété. ‘’La douleur est injuste. Elle ne frappe pas équitablement’’ se dit Maddalena. La comtesse était ronde, potelée. Mais l’œil exercé de Maddalena se rendit compte que ce n’était pas uniquement dû aux kilos de la grossesse. C’était sa nature profonde. ’’Elle aura beaucoup de mal à les perdre. Beaucoup.’’
‘’C’est pour maintenant, s’écria le docteur. Viens vite Maddalena. Paulina les linges, l’eau chaude vite.’’
Dans le petit salon le comte di Marzi entendit le vagissement de l’enfant et immédiatement un cri de femme. Il bondit sur ses pieds mais n’osa pas franchir le couloir et entrer dans la chambre. C’est Paulina qui vint le prévenir.
‘’Mes félicitations, monsieur le comte. C’est un garçon’’.
Le comte se signa rapidement.
‘’C’est ma femme que j’ai entendu crier ?’’
‘’ Oui.’’
‘’Que s’est-il passé ?’’
‘’Tout va bien monsieur le comte. On lave l’enfant et je viens vous chercher’’, dit Paulina en retournant dans la chambre.
Le comte se rassit dans son fauteuil et se mit à triturer sa moustache en l’enroulant autour de son index. Quelques minutes plus tard, Paulina revint le chercher. La première chose qu’il vit en entrant ce fut sa femme en larmes au fond de son lit. Il s’approcha d’elle.
‘’Que se passe-t-il ma chérie ?’’
Incapable de parler, elle ne put que fondre à nouveau en larmes. Le comte regarda autour de lui. Tout le monde était silencieux et gardait les yeux baissés.
‘’Où est mon fils. Montrez le moi !’’
Paulina s’approcha tenant l’enfant enroulé dans une fine couverture. Elle le tendit au comte qui le prit dans ses bras. Comme pour s’assurer qu’il s’agissait bien d’un garçon il le posa sur le lit et écarta la couverture. L’enfant qui gesticulait de ses quatre membres était bien un garçon. Mais ce que vit le père le figea sur place. Cet enfant, SON fils avait un bec-de-lièvre et un pied bot. Il se tourna vers sa femme qui s’était arrêtée de pleurer guettant sa réaction. Ils échangèrent un long regard. La comtesse plongea sa main sous son oreiller, récupéra son mouchoir de fine batiste, l’écrasa de ses deux poings sur sa bouche et son nez et se remit à sangloter. Un soupçon d’irritation passa dans le regard du comte. Paulina reprit l’enfant et voulut le poser sur la poitrine de la comtesse.
‘’Il doit avoir faim, madame.’’
La comtesse eut un brusque recul.
‘’ Non ! Non ! Je ne pourrai pas l’allaiter. Pas avec cette… ce… Je ne pourrai pas. Paulina tu devais être sa nourrice. Alors un peu plus tôt, un peu plus tard… emporte le.’’
Maddalena qui était à côté du comte le vit serrer les poings jusqu’ à en blanchir les jointures. Paulina se recula, l’enfant dans les bras. En passant près du comte il lui reprit son enfant. Il le posa doucement dans le creux de son bras gauche et avec sa main droite écarta la petite couverture. C’est alors qu’il remarqua que son enfant était beau. Il avait une peau douce et blanche comme le lait. Ses cheveux noirs comme l’ébène avaient des reflets bleus. Et son regard ! Sombre comme le sien à lui avec des paupières déjà ourlées de cils. Il caressa la joue de son fils du revers de son index. L’enfant lui sourit en le regardant et le père vit avec fierté qu’une petite dent perçait sous la gencive. Il approcha au plus près son visage de celui de son fils et lui murmura afin que nul n’entende :
‘’ Fabrizio, mon fils ! Ce sera plus dur pour toi, mais tu n’en monteras que plus haut ! Je te le promets’’
Et il le rendit à Paulina.
‘’Tu m’en réponds sur ta vie !’’
Après avoir remercié le docteur et Maddalena et embrassé sa femme sur le front, il tourna les talons et sortit.
Ce fut au tour du docteur de s’approcher du lit.
‘’Je suis triste pour vous et monsieur le comte. Mais c’est la volonté divine et il faut s’y soumettre. Don Ciccio saura trouver les mots lors de votre confession de samedi’’.
La main de la comtesse replongea sous l’oreiller pour y remettre le mouchoir de batiste et récupérer un petit chapelet de buis.
‘’Je reviendrai demain. Votre femme de chambre sait ce qu’il faut faire et a tout ce qu’il faut pour vous soulager. Mais pour l’instant je dois aller avec Maddalena retrouver Antonetta qui doit accoucher cette nuit aussi.’’
‘’La pauvre petite. Comment va-t-elle faire sans mari. Il faut que je pense à lui envoyer une ou deux pièces demain. Demandez à Giuseppe de vous atteler la carriole pour vous descendre.’’
Un quart d’heure après ils étaient en route.
‘’Quelle soirée’’ dit le docteur.
Je crains que le pire soit à venir’’ soupira Maddalena.

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