dimanche 29 décembre 2019

Le livre de la semaine - 2 - Mary Renault - Le Feu du ciel

On quitte la Rome antique de Gordien pour la Macédoine, la Grèce d’Alexandre le Grand. 
La trilogie de Mary Renault, le Feu du ciel, l’Enfant Perse, les Jeux funéraires, même si elle est contestée par les historiens qui lui reprochent ses approximations, ses partis pris, est un formidable roman historique. Elle raconte la destinée incroyable d’un homme qui a conquis le plus vaste empire de l’antiquité avant de mourir à 33 ans. Ses conquêtes il les a réalisées grâce à son charme, son charisme, l’ascendant qu’il avait sur ses proches, ses amis, ses généraux, ses soldats. Grâce à sa volonté, son ambition, sa générosité envers ceux qui le servaient, son intransigeance, son impitoyable sévérité envers ceux qui lui manquaient.
On retrouve dans ces 3 livres tout ce qui a marqué sa vie. Philippe de Macédoine, le roi borgne, son père, Olympias sa mère trop aimante et dominatrice, Aristote et Démosthène, Bucéphale, son cheval légendaire qui le conduira jusqu’aux confins de l’Inde sur les bords de l’Indus et de l’Hydaspe, ses amants Héphaïstion et Bagoas (entre autres…), sa femme et ses maîtresses Roxane, Barsine…, ses généraux Perdicas et les diadoques, sa proclamation en tant que pharaon et la création d’Alexandrie, le nœud gordien qui lui ouvre les portes de l’Asie, sa poursuite de Darius et sa victoire finale à la légendaire bataille de Gargamèles. Jusqu’à sa mort à Babylone à l’âge de 33 ans.
Le premier tome "Le Feu du ciel" s'achève à la mort de Philippe de Macédoine. Alexandre a 20 ans et se retrouve seul face au puissant ennemi perse...

Quand un roi perd la France - 1ère partie - ch. 9 - Le mauvais en Avignon

IX
LE MAUVAIS EN AVIGNON

  Pour bien vous dire le vrai, mon neveu, je préfère ces églises de jadis, comme celle du Dorat où nous venons de passer, aux églises qu’on nous fait depuis cent cinquante ou deux cents ans, qui sont des prouesses de pierre, mais où l’ombre est si dense, les ornements si profus et souvent si effrayants, que l’on s’y sent le cœur serré d’angoisse, autant que si l’on était perdu dans la nuit au milieu de la forêt. 
  Ce n’est pas bien vu, je le sais, que d’avoir mon goût ; mais c’est le mien et je m’y tiens. Peut-être me vient-il de ce que j’ai grandi dans notre vieux château de Périgueux, planté sur un monument de l’antique Rome, tout près de notre Saint-Front, tout près de notre Saint-Étienne, et que j’aime à retrouver les formes qui me les rappellent, ces beaux piliers simples et réguliers et ces hauts cintres bien arrondis sous lesquels la lumière se répand aisément. Les anciens moines s’entendaient à bâtir de ces sanctuaires dont la pierre semble doucement dorée tant le soleil y pénètre à foison, et où les chants, sous les hautes voûtes qui figurent le toit céleste, s’enflent et s’envolent magnifiquement comme voix d’anges au paradis. 
  Par grâce divine, les Anglais, s’ils ont pillé le Dorat, n’ont point assez détruit ce chef-d’œuvre entre les chefs-d’œuvre pour qu’on ait à le reconstruire. Sinon je gage que nos architectes du nord se seraient plu à monter quelque lourd vaisseau de leur façon, appuyé sur des pattes de pierre comme un animal fantastique, et où lorsqu’on y pénètre on croirait tout juste que la maison de Dieu est l’antichambre de l’enfer. Et ils auraient remplacé l’ange de cuivre doré, au sommet de la flèche, qui a donné son nom à la paroisse… eh oui, lou dorat… par un diable fourchu et bien grimaçant… L’enfer… 
  Mon bienfaiteur, Jean XXII, mon premier pape, n’y croyait pas, ou plutôt il professait qu’il était vide. C’était aller un peu loin. Si les gens n’avaient plus à redouter l’enfer, comment pourrait-on en tirer aumônes et pénitences, pour rachat de leurs péchés ? Sans l’enfer, l’Église pourrait fermer boutique. C’était lubie de grand vieillard. Il nous fallut obtenir qu’il se rétractât sur son lit de mort. J’étais là… 
  Oh ! mais le temps fraîchit vraiment. On sent bien que dans deux jours nous entrons en décembre. Un froid mouillé, le pire. Brunet ! Aymar Brunet, vois donc, mon ami, s’il n’y a point dans le char aux vivres un pot de braises à placer dans ma litière. Les fourrures n’y suffisent plus, et si nous continuons de la sorte, c’est un cardinal tout grelottant qui va sortir à Saint-Benoît-du-Sault. 
  Là aussi, m’a-t-on dit, l’Anglais a fait ravage… Et s’il n’y a point de braises à suffisance dans le chariot du queux, car il m’en faut plus que pour tenir tiède un ragoût, qu’on aille en quérir au premier hameau que nous traverserons… 
  Non, je n’ai point besoin de maître Vigier. Laissez-le cheminer son train. Dès qu’on appelle mon médecin à ma litière, toute l’escorte imagine que je suis à l’agonie. Je me porte à merveille. J’ai besoin de braises, voilà tout… 
  Alors vous voulez savoir, Archambaud, ce qui s’ensuivit du traité de Mantes, dont je vous ai fait récit hier… Vous êtes bon écouteur, mon neveu, et c’est plaisir que de vous instruire de ce que l’on sait. Je vous soupçonne même de prendre quelques notes d’écrit quand nous parvenons à l’étape ; n’est-ce pas vrai ?… 
  Bon, j’ai bien jugé. Ce sont les seigneurs du nord qui se donnent de la grandeur à être plus ignorants que des ânes, comme si lire et écrire étaient emploi de petit clerc, ou de pauvre. Il leur faut un serviteur pour connaître le moindre billet qu’on leur adresse. Nous, dans le midi du royaume, qui avons toujours été frottés de romanité, nous ne méprisons pas l’instruction. Ce qui nous donne l’avantage dans bien des affaires. Ainsi vous notez. C’est bonne chose. Car, pour ma part, je ne pourrai guère laisser témoignage de ce que j’ai vu et de ce que j’ai fait. Toutes mes lettres et écritures sont ou seront versées aux registres de la papauté pour n’en sortir jamais, comme il est de règle. Mais vous serez là, Archambaud, qui pourrez, au moins sur les affaires de France, dire ce que vous savez, et rendre justice à ma mémoire si certains, comme je ne doute pas que le ferait le Capocci… Dieu veuille seulement me garder sur terre un jour de plus que lui… entreprenaient d’y attenter. 
  Donc, très vite après le traité de Mantes où il s’était montré si inexplicablement généreux à l’endroit de son gendre, le roi Jean accusa ses négociateurs, Robert Le Coq, Robert de Lorris et même l’oncle de sa femme, le cardinal de Boulogne, de s’être laissé acheter par Charles de Navarre. Soit dit entre nous, je crois qu’il n’était pas hors de la vérité. Robert Le Coq est un jeune évêque brûlé d’ambition, qui excelle à l’intrigue, qui s’en délecte, et qui a très vite aperçu l’intérêt qu’il pouvait avoir à se rapprocher du Navarrais, au parti duquel d’ailleurs, depuis sa brouille avec le roi, il s’est ouvertement rallié. 
  Robert de Lorris, le chambellan, est certainement dévoué à son maître ; mais il est d’une famille de banque où l’on ne résiste jamais à rafler quelques poignées d’or au passage. Je l’ai connu, ce Lorris, quand il est venu en Avignon, voici dix ans à peu près, négocier l’emprunt de trois cent mille florins que le roi Philippe VI fit au pape d’alors. Je me suis, pour ma part, contenté honnêtement de mille florins pour l’avoir abouché avec les banquiers de Clément VI, les Raimondi d’Avignon et les Mattei de Florence ; mais lui, il s’est plus largement servi. 
  Quant à Boulogne, tout parent qu’il est au roi… J’entends bien qu’il est constant que nous soyons, nous, cardinaux, justement récompensés de nos interventions au profit des princes. Nous ne pourrions autrement suffire à nos charges. Je n’ai jamais fait secret, et même j’en tire honneur, d’avoir reçu vingt-deux mille florins de ma sœur de Durazzo pour le soin que j’ai pris, il y a vingt ans… déjà vingt ans !… de ses affaires ducales qui étaient bien compromises. Et l’an dernier, pour la dispense nécessaire au mariage de Louis de Sicile avec Constance d’Avignon, j’ai été remercié par cinq mille florins. Mais jamais je n’ai rien accepté que de ceux qui remettaient leur cause à mon talent ou à mon influence. La déshonnêteté commence quand on se fait payer par l’adversaire. Et je pense bien que Boulogne n’a pas résisté à cette tentation. Depuis lors, l’amitié est fort refroidie entre lui et Jean II. 
  Lorris, après un peu d’éloignement, est rentré en grâce, comme il en va toujours avec les Lorris. Il s’est jeté aux pieds du roi, le dernier Vendredi saint, a juré de sa parfaite loyauté, et rejeté toutes duplicités ou complaisances sur le dos de Le Coq, lequel est demeuré dans la brouille et banni de la cour. C’est chose avantageuse que de désavouer les négociateurs. On peut en prendre argument pour ne pas exécuter le traité. Ce que le roi ne se priva point de faire. Quand on lui représentait qu’il eût pu mieux contrôler ses députés, et céder moins qu’il ne l’avait fait, il répondait, irrité : « Traiter, débattre, argumenter ne sont point affaires de chevalier. » Il a toujours affecté de tenir en mépris la négociation et la diplomatique, ce qui lui permet de renier ses obligations. En fait, il n’avait tant promis que parce qu’il escomptait bien ne rien tenir. Mais, dans le même temps, il environnait son gendre de mille courtoisies feintes, le voulant sans cesse auprès de lui à la cour, et non seulement lui, mais son cadet, Philippe, et même le puîné, Louis, qu’il insistait fort à faire revenir de Navarre. Il se disait le protecteur des trois frères et engageait le Dauphin à leur prodiguer amitié. 
  Le Mauvais ne se soumettait pas sans arrogance à tant d’excessives prévenances, tant d’incroyable sollicitude, allant jusqu’à dire au roi, en pleine table : « Avouez que je vous ai rendu bon service en vous débarrassant de Charles d’Espagne, qui voulait tout régenter au royaume. Vous ne le dites point, mais je vous ai soulagé. » Vous imaginez combien le roi Jean goûtait de telles gentillesses. 
  Et puis un jour de l’été qu’il y avait fête au palais, et que Charles de Navarre s’y rendait en compagnie de ses frères, il vit venir à lui, se hâtant, le cardinal de Boulogne qui lui dit : 
  « Rebroussez chemin et rentrez en votre hôtel, si vous tenez à la vie. Le roi a résolu de vous faire occire tout à l’heure, les trois que vous êtes, pendant la fête. » 
  La chose n’était point imaginaire, ni déduite de vagues rumeurs. Le roi Jean en avait décidé ainsi, le matin même, dans son Conseil étroit auquel Boulogne assistait… 
  « J’ai attendu pour ce faire que les trois frères fussent assemblés, car je veux qu’on les occise tous les trois afin qu’il ne reste plus rejetons mâles de cette mauvaise race. » 
  Pour ma part, je ne blâme point Boulogne d’avoir averti les Navarre, même si cela devait accréditer qu’il leur était vendu. Car un prêtre de la sainte Église… et qui plus est un membre de la curie pontificale, un frère du pape dans le Seigneur… ne peut entendre de sang-froid qu’on va perpétrer un triple meurtre, et accepter qu’il s’accomplisse sans rien avoir tenté. C’était s’y laisser associer, en quelque sorte, par le silence. Qu’avait donc le roi Jean besoin de parler devant Boulogne ? Il n’avait qu’à aposter ses sergents… Mais non, il s’est cru habile. Ah ! ce roi-là quand il veut faire le finaud ! Il n’a jamais su voir trois coups d’échecs en avant. Sans doute pensait-il que lorsque le pape lui ferait remontrance d’avoir ensanglanté son palais, il aurait beau jeu de répondre : « Mais votre cardinal était là, qui ne m’a point désapprouvé. » Boulogne n’est pas perdreau de la dernière couvée, qu’on amène à donner dans de si gros panneaux. 
  Charles de Navarre, ainsi averti, se retira donc très hâtivement vers son hôtel où il fit apprêter son escorte. Le roi Jean, ne voyant point paraître les trois frères à sa fête, les envoya quérir, fort impérativement. Mais son messager ne reçut pour réponse que le pet des chevaux, car juste à ce moment les Navarre tournaient bride vers la Normandie. Le roi Jean entra alors dans un vif courroux où il cacha son dépit en faisant l’offensé. 
  « Voyez ce mauvais fils, ce félon qui se refuse à l’amitié de son roi et qui de lui-même s’exile de ma cour ! Il doit avoir à celer de bien méchants desseins. » 
  Et de cela il prit prétexte pour proclamer qu’il suspendait l’effet du traité de Mantes, qu’il n’avait jamais commencé d’exécuter. Ce qu’apprenant, Charles renvoya son frère Louis en Navarre et dépêcha son frère Philippe en Cotentin afin d’y lever des troupes, lui-même ne restant guère à Évreux. Car dans le même temps notre Saint-Père, le pape Innocent, avait décidé d’une conférence en Avignon… la troisième, la quatrième, ou plutôt la même toujours recommencée… entre les envoyés des rois de France et d’Angleterre pour négocier, non plus d’une trêve reconduite, mais d’une paix vraie et définitive. Innocent voulait cette fois, disait-il, mener à succès l’œuvre de son prédécesseur et il se flattait de réussir là où Clément VI avait échoué. La présomption, Archambaud, se loge même au cœur des pontifes… 
  Le cardinal de Boulogne avait présidé les négociations antérieures ; Innocent le reconduisit en cet office. Boulogne avait toujours été suspect, comme je l’étais également, au roi Édouard d’Angleterre qui l’estimait trop proche des intérêts de la France. Or, depuis le traité de Mantes et la fuite de Charles le Mauvais, il était suspect aussi au roi Jean. À cause de cela peut-être, Boulogne mena la rencontre mieux qu’on ne l’attendait ; il n’avait personne à ménager. Il s’entendit assez bien avec les évêques de Londres et de Norwich et surtout avec le duc de Lancastre, qui est un bon homme de guerre et un seigneur véritable. Et moi-même, en retrait, je mis la main à l’œuvre. Le petit Navarrais dut avoir vent… 
  Ah ! voici la braise ! Brunet, glisse le pot sous mes robes. Il est bien clos au moins, que je ne m’aille pas brûler ! Oui, cela va bien… 
  Donc Charles de Navarre dut avoir vent que l’on progressait vers la paix, ce qui certes n’eût pas arrangé ses affaires, car un beau jour de novembre… il y a tout juste deux ans… le voilà qui surgit en Avignon, où nul ne l’attendait. C’est en cette occasion que je le vis pour la première fois. Vingt-quatre ans, mais n’en paraissant pas plus de dix-huit à cause de sa petite taille, car il est bref, vraiment très bref, le plus petit des rois d’Europe ; mais si bien pris dans sa personne, si droit, si leste, si vif que l’on ne songe pas à s’aviser de ce défaut. Avec cela un charmant visage que ne dépare point un nez un peu fort, de beaux yeux de renard, aux coins déjà plissés en étoile par la malice. Son dehors est si affable, ses façons si polies et légères à la fois, sa parole si aisée, coulante et imprévue, il est si prompt au compliment, il passe si prestement de la gravité à la badinerie et de l’amusaille au grand sérieux, enfin il paraît si disposé à montrer de l’amitié aux gens que l’on comprend que les femmes lui résistent si peu, et que les hommes se laissent si bien embobeliner par lui. Non, vraiment, je n’ai jamais ouï plus vaillant parleur que ce petit roi-là ! On oublie, à l’entendre, la mauvaiseté qui se cache sous tant de bonne grâce, et qu’il est déjà bien endurci dans le stratagème, le mensonge et le crime. Il a un primesaut qui le fait pardonner de ses noirceurs secrètes. 
  Son affaire, quand il parut en Avignon, n’était pas des meilleures. Il était en insoumission au regard du roi de France qui s’employait à saisir ses châteaux, et il avait fort blessé le roi d’Angleterre en signant le traité de Mantes sans même l’en avertir. 
  « Voilà un homme qui m’appelle à son aide, et me propose bonne entrée en Normandie. Je fais mouvoir pour lui mes troupes de Bretagne ; j’en apprête d’autres à débarquer ; et quand il s’est rendu assez fort, par mon appui, pour intimider son adversaire, il traite avec lui sans m’en prévenir… À présent, qu’il s’adresse à qui bon lui plaira ; qu’il s’adresse au pape… » 
  Eh bien, c’était justement au pape que Charles de Navarre venait s’adresser. Et après une semaine, il avait retourné tout le monde en sa faveur. En présence du Saint-Père, et devant plusieurs cardinaux dont j’étais, il jure qu’il ne veut rien tant qu’être réconcilié avec le roi de France, y mettant tout le cœur qu’il faut pour que chacun le croie. Auprès des délégués de Jean II, le chancelier Pierre de La Forêt et le duc de Bourbon, il va même plus loin, leur laissant entendre que, pour prix de la bonne amitié qu’il veut restaurer, il pourrait aller lever des troupes en Navarre afin d’attaquer les Anglais en Bretagne ou sur leurs propres côtes. 
  Mais dans les jours suivants, ayant fait mine de sortir de la ville avec son escorte, il y revient de nuit, plusieurs fois et à la dérobée, pour conférer avec le duc de Lancastre et les émissaires anglais. Il abritait ses secrètes rencontres tantôt chez Pierre Bertrand, le cardinal d’Arras, tantôt chez Guy de Boulogne lui-même. J’en ai d’ailleurs fait reproche plus tard à Boulogne, qui tirait un peu trop sa paille aux deux mangeoires. 
  « Je voulais savoir ce qu’ils manigançaient, m’a-t-il répondu. En prêtant ma maison, je pouvais les faire écouter par mes espies. » 
  Ses espies devaient être fort sourds, car il n’a rien su du tout, ou feint de ne rien savoir. S’il n’était pas dans la connivence, alors c’est que le roi de Navarre lui a tiré le mouchoir de dessous le nez. Moi, j’ai su. Et vous plaît-il de connaître, mon neveu, comment Navarre s’y prit pour se gagner Lancastre ? Eh bien ! il lui proposa tout fièrement de reconnaître le roi Édouard d’Angleterre pour roi de France. Rien moins que cela. Ils allèrent même si avant en besogne qu’ils projetèrent un traité de bonne alliance. 
  Premier point : Navarre, donc, eût reconnu en Édouard le roi de France. Second point : ils convenaient de conduire ensemble la guerre contre le roi Jean. Troisième point : Édouard reconnaissait à Charles de Navarre le duché de Normandie, la Champagne, la Brie, Chartres, et aussi la lieutenance du Languedoc, en plus, bien sûr, de son royaume de Navarre et du comté d’Évreux. Autant dire qu’ils se partageaient la France. Je vous passe le reste. 
  Comment ai-je eu connaissance de ce projet ? Ah ! je puis vous dire qu’il fut noté de la propre main de l’évêque de Londres qui accompagnait messire de Lancastre. Mais ne me demandez point qui m’en a instruit un peu plus tard. Souvenez-vous que je suis chanoine de la cathédrale d’York et que, si mal en cour que je sois outre-manche, j’y ai conservé quelques intelligences. Point n’est besoin de vous assurer que si l’on avait eu d’abord quelques chances de progresser vers une paix entre la France et l’Angleterre, elles furent toutes minées par le passage du sémillant petit roi. Comment les ambassadeurs auraient-ils voulu plus avant s’accorder quand chacune des deux parties se croyait encouragée à la guerre par les promesses de Monseigneur de Navarre ? À Bourbon, il disait : « Je parle à Lancastre, mais je lui mens pour vous servir. » Puis il venait chuchoter à Lancastre : « Certes, j’ai vu Bourbon, pour le tromper. Je suis votre homme. » Et l’admirable, c’est que les deux le croyaient. Si bien que lorsque vraiment il s’éloigna d’Avignon pour gagner les Pyrénées, des deux côtés on était convaincu, tout en prenant bien soin de n’en rien dire, de voir partir un ami. 
  La conférence entra dans l’aigreur ; on ne se concédait plus rien. Et la ville entra dans la torpeur. Pendant trois semaines on n’avait rien fait que de s’occuper de Charles le Mauvais. Le pape lui-même surprit en redevenant morose et geignard ; le méchant charmeur un moment l’avait distrait… 
  Ah ! me voilà réchauffé. À vous, mon neveu ; tirez le pot de braise devers vous, et vous dégourdissez un peu.

Demain ‘’Quand un roi perd la France’’ 1ère partie – ch 10 - ‘’La mauvaise année’’

Les trois mousquetaires - 10 - Pris au piège

Les trois mousquetaires
épisode 10
Pris au piège

samedi 28 décembre 2019

Quand un roi perd la France - 1ère partie - ch. 8 - Le traité de Mantes


VIII 
LE TRAITÉ DE MANTES 


  Où sommes-nous ? Avons-nous passé Mortemart ?… Pas encore ! Eh bien, j’ai dormi un petit, ce me semble… Oh ! comme le ciel s’assombrit, et comme les jours raccourcissent ! Je rêvais, voyez-vous, mon neveu, je rêvais d’un prunier en fleur, un gros prunier tout blanc, tout rond, tout empli d’oiseaux, comme si chaque fleur chantait. Et le ciel était bleu, pareil au tapis de la Vierge. Une vision angélique, un vrai coin du paradis. L’étrange chose que les rêves ! 
  Avez-vous remarqué que, dans les Évangiles, il n’y a point de rêves relatés, à part celui de Joseph au début de saint Matthieu ? C’est le seul. Alors que, dans l’Ancien Testament, les patriarches ont sans cesse des songes, dans le Nouveau, on ne rêve point. Je me suis souvent demandé pourquoi, sans pouvoir répondre… 
  Cela ne vous avait pas frappé ? C’est que vous n’êtes pas grand lecteur des saintes Écritures, Archambaud… Je vois là un bon sujet, pour nos savants docteurs de Paris ou d’Oxford, de disputer entre eux et de nous fournir de gros traités et discours, en un latin si épais que personne n’y entendrait plus goutte… 
  En tout cas, le Saint-Esprit m’a bien inspiré de faire l’écart par La Péruse. Vous avez vu ces bons frères bénédictins qui voulaient prendre avantage de la chevauchée anglaise pour ne point payer les commandes du prieur ? Je leur ferai remplacer la croix d’émail et les trois calices de vermeil qu’ils se sont hâtés d’offrir aux Anglais, pour être saufs du pillage ; et ils solderont leurs annuités. Ils cherchaient tout benoîtement à se faire confondre avec les gens de l’autre rive de la Vienne, où les routiers du prince de Galles ont vraiment tout ravagé, pillé, grillé, comme nous l’avons bien vu ce matin, à Chirac ou à Saint-Mauricedes-Lions. Et surtout à l’abbaye de Lesterps où les chanoines réguliers se sont montrés vaillants. « Notre abbaye est fortifiée ; nous la défendrons. » Et ils se sont battus ces chanoines, en hommes bons et braves, que l’on ne contraint pas. Plusieurs ont péri dans l’affaire qui se sont conduits plus noblement que ne l’ont fait à Poitiers maints chevaliers de ma connaissance. Si tous les gens de France avaient autant de cœur… 
  Encore ont-ils trouvé moyen, ces honnêtes chanoines, dans leur couvent tout calciné, de nous offrir dîner si plantureux et si bien apprêté qu’il m’a porté au sommeil. Et avez-vous noté cet air de sainte gaieté qu’ils arboraient sur leur visage ? 
  « Nos frères ont été tués ? Ils sont en paix ; Dieu les a accueillis dans sa mansuétude… Il nous a laissés sur la terre ? C’est pour que nous puissions y faire bonne œuvre… Notre couvent est à demi détruit ? Voilà l’occasion de le refaire plus beau… » 
  Les bons religieux sont gais, mon neveu, sachez-le. Je me méfie des trop sévères jeûneurs, à mine longue, avec des yeux brûlants et rapprochés, comme s’ils avaient trop longtemps louché du côté de l’enfer. Ceux à qui Dieu fait le plus haut honneur qui soit en les appelant à son service ont une manière d’obligation de s’en montrer joyeux ; c’est un exemple et une politesse qu’ils doivent aux autres mortels. De même que les rois, puisque Dieu les a élevés au-dessus de tous les autres hommes, ont devoir de montrer toujours empire sur eux-mêmes. Messire Philippe le Bel qui était un parangon de vraie majesté condamnait sans qu’on lui vît de colère ; et il portait le deuil sans larmes. 
  Dans l’occasion du meurtre de Monsieur d’Espagne, que je vous contais hier, le roi Jean fit bien apparaître, et de la plus pitoyable façon, qu’il était incapable d’imposer retenue à ses passions. La pitié n’est pas ce qu’un roi doit inspirer ; mieux vaut qu’on le croie fermé à la douleur. Pendant quatre jours, le nôtre fut dans l’empêchement de prononcer un seul mot et de dire même s’il voulait manger ou boire. Il errait dans les chambres, l’œil tout rouge et noyé, ne reconnaissant personne, et s’arrêtant soudain pour sangloter. Il était vain de lui parler d’aucune affaire. L’ennemi eût-il envahi son palais qu’il se fût laissé prendre par la main. Il n’avait pas montré le quart de chagrin lorsqu’était morte la mère de ses enfants, Madame de Luxembourg, ce que le Dauphin Charles ne manqua point de relever. Ce fut même la première fois où on le vit marquer du mépris pour son père, allant jusqu’à lui dire qu’il n’était pas décent de s’abandonner ainsi. Mais le roi n’entendait rien. Il ne sortit de son abattement que pour hurler. Hurler qu’on lui sellât céans son destrier, hurler qu’on rassemblât l’ost ; hurler qu’il courait à Évreux faire justice, et que chacun aurait à trembler… Ses familiers eurent grand-peine à le ramener à la raison et à lui représenter que pour rassembler l’ost, même sans l’arrière-ban, il ne fallait pas moins d’un mois ; que s’il voulait attaquer Évreux, il mettrait la Normandie en dissension ; que, d’autre part, les trêves avec le roi d’Angleterre venaient à expiration, et que s’il prenait à ce dernier l’envie de profiter du désordre, le royaume pourrait se trouver en péril. On lui remontra aussi que, peut-être, s’il avait respecté le contrat de mariage de sa fille et tenu son engagement de remettre Angoulême à Charles de Navarre, au lieu d’en faire don à son cher connétable… 
  Jean II ouvrait le bras et clamait : « Que suis-je donc, si je ne puis rien ? Je vois bien qu’aucun de vous ne m’aime, et que j’ai perdu mon soutien. » Mais enfin, il resta en son hôtel, jurant Dieu que jamais il ne connaîtrait joie jusqu’à ce qu’il fût vengé. 
  Cependant, Charles le Mauvais ne demeurait pas inactif. Il écrivait au pape, il écrivait à l’Empereur, il écrivait à tous les princes chrétiens, leur expliquant qu’il n’avait pas voulu la mort de Charles d’Espagne, mais seulement s’en saisir pour les nuisances et outrages qu’il avait soufferts de lui ; qu’on avait outrepassé ses ordres, mais qu’il prenait tout à son compte et couvrait ses parents, amis et serviteurs qui n’avaient été mus, dans le tumulte de Laigle, que par un trop grand zèle pour son bien. 
  Il se donnait ainsi, ayant monté le guet-apens comme un truand de grand chemin, les gants du chevalier. Et surtout, il écrivait au duc de Lancastre, qui se trouvait à Malines, et au roi d’Angleterre lui-même. Nous eûmes connaissance de la teneur de ces lettres quand les choses s’embrouillèrent. Le Mauvais n’y allait pas par détours. 
  « Si vous mandez à vos capitaines de Bretagne qu’ils soient prêts, sitôt que j’enverrai vers eux, à entrer en Normandie, je leur baillerai bonne et sûre entrée. Veuillez savoir, très cher cousin, que tous les nobles de Normandie sont avec moi à mort et à vie. » 
  Par le meurtre de Monsieur d’Espagne, notre homme s’était mis en rébellion ; à présent il progressait en trahison. Mais en même temps, il lançait sur le roi Jean les dames de Melun. Vous ne savez pas qui l’on nomme ainsi ?… 
  Ah ! voilà qu’il pleut. Il fallait s’y attendre ; cette pluie menaçait depuis le départ. C’est maintenant que vous allez bénir ma litière, Archambaud, plutôt que d’avoir l’eau vous coulant dans le col, sous votre cotte hardie, et la boue vous crottant jusqu’aux reins… 
  Les dames de Melun ? Ce sont les deux reines douairières, et puis Jeanne de Valois, la petite épouse de Charles, qui attend d’être nubile. Elles vivent toutes les trois au château de Melun, qu’on appelle pour cela le château des Trois Reines, ou encore la Cour des Veuves. Il y a d’abord Madame Jeanne d’Évreux, la veuve du roi Charles IV et la tante de notre Mauvais. Oui, oui, elle vit toujours ; elle n’est même point si vieille qu’on croit. À peine doit-elle avoir passé la cinquantaine ; elle a quatre ou cinq ans de moins que moi. Il y a vingt-huit ans qu’elle est veuve, vingt-huit ans qu’elle est vêtue de blanc. Elle a partagé le trône seulement trois ans. Mais elle conserve de l’influence au royaume. C’est qu’elle est la doyenne, la dernière reine de la première race capétienne. Si, sur les trois couches qu’elle fit… trois filles, et dont une seule, la posthume, reste vivante… elle avait eu un garçon, elle eût été reine mère et régente. La dynastie a pris fin dans son sein. Quand elle dit : « Monseigneur d’Évreux, mon père… mon oncle Philippe le Bel… mon beau-frère Philippe le Long… » Chacun se tait. Elle est la survivante d’une monarchie indiscutée, et d’un temps où la France était autrement puissante et glorieuse qu’aujourd’hui. Elle est comme une caution pour la nouvelle race. Alors, il y a des choses qu’on ne fait point, parce que Madame d’Évreux les désapprouverait. En plus, on dit autour d’elle : « C’est une sainte. » 
  Avouons qu’il suffit de peu de chose, quand on est reine, pour être regardée comme une sainte par une petite cour désœuvrée où la louange tient lieu d’occupation. Madame Jeanne d’Évreux se lève avant le jour ; elle allume elle-même sa chandelle pour ne pas déranger ses femmes. Puis elle se met à lire son livre d’heures, le plus petit du monde à ce qu’on assure, un présent de son époux qui l’avait commandé à un maître imagier, Jean Pucelle. Elle prie beaucoup et fait moult aumône. Elle a passé vingt-huit ans à répéter qu’elle n’avait point d’avenir, parce qu’elle n’avait pu enfanter un fils. Les veuves vivent d’idées fixes. Elle aurait pu peser davantage dans le royaume si elle avait eu de l’intelligence à proportion de sa vertu. 
  Ensuite, il y a Madame Blanche, la sœur de Charles de Navarre, la seconde femme de Philippe VI, qui n’a été reine que six mois, à peine le temps de s’habituer à porter couronne. Elle a la réputation d’être la plus belle femme du royaume. Je l’ai vue, naguère, et je ratifie volontiers ce jugement. Elle a vingt-quatre ans, à présent, et depuis six ans déjà elle se demande à quoi lui servent la blancheur de sa peau, ses yeux d’émail et son corps parfait. La nature l’eût dotée d’une moins splendide apparence, elle serait reine à présent, puisqu’elle était destinée au roi Jean ! Le père ne la prit pour lui que parce qu’il fut poignardé par sa beauté. Après qu’elle eut, en une demi-année, fait passer son époux de la couche au tombeau, elle fut demandée en mariage par le roi de Castille, don Pedro, que ses sujets ont surnommé le Cruel. Elle fit répondre, un peu vite peut-être : « Une reine de France ne se remarie point. » On l’a fort louée de cette grandeur. Mais elle se demande à présent si ce n’est pas un bien lourd sacrifice qu’elle a consenti à sa magnificence passée. Le domaine de Melun est son douaire. Elle y fait de grands embellissements, mais elle peut bien changer à Noël et à Pâques les tapis et tentures qui composent sa chambre ; c’est toujours seule qu’elle y dort. 
  Enfin, il y a l’autre Jeanne, la fille du roi Jean, dont le mariage n’a eu pour effet que de précipiter les orages. Charles de Navarre l’a confiée à sa tante et à sa sœur, jusqu’à ce qu’elle ait l’âge de la consommation du lien. Celle-là est une petite calamité, comme peut l’être une gamine de douze ans, qui se souvient d’avoir été veuve à six ans, et qui se sait déjà reine sans occuper encore la place. Elle n’a rien d’autre à faire que d’attendre de grandir, et elle attend mal, rechignant à tout ce qu’on lui commande, exigeant tout ce qu’on lui refuse, poussant à bout ses dames suivantes et leur promettant mille tortures le jour qu’elle sera pubère. Il faut que Madame d’Évreux, qui ne plaisante point sur la conduite, lui allonge souvent une gifle. 
  Nos trois dames entretiennent à Melun et à Meaux… Meaux est le douaire de Madame d’Évreux… une illusion de cour. Elles ont chancelier, trésorier, maître de l’hôtel. De bien hauts titres pour des fonctions fort réduites. On a surprise de trouver là nombre de gens qu’on croyait morts, tant ils sont oubliés, sauf d’eux-mêmes. Vieux serviteurs rescapés des règnes précédents, vieux confesseurs de rois défunts, secrétaires gardiens de secrets éventés, hommes qui parurent puissants un moment parce qu’ils approchaient au plus près le pouvoir, ils piétinent dans leurs souvenirs en se donnant importance d’avoir pris part à des événements qui n’en ont plus. Quand l’un d’eux commence : « Le jour où le roi m’a dit… » Il faut deviner de quel roi il s’agit, entre les six qui ont occupé le trône depuis l’orée du siècle. Et ce que le roi a dit, c’est ordinairement quelque confidence grave et mémorable, telle que : « Il fait beau temps, aujourd’hui, Gros-Pierre… » 
  Aussi, quand survient une affaire comme celle du roi de Navarre, c’est presque une aubaine pour la Cour des Veuves, soudain réveillée de ses songes. Chacun de s’émouvoir, de bruire, de s’agiter… Ajoutons que, pour les trois reines, Monseigneur de Navarre est, entre tous les vivants, le premier dans leurs pensées. Il est le neveu bien-aimé, le frère chéri, l’époux adoré. On aurait beau leur dire qu’en Navarre on l’appelle le Mauvais ! Il fait tout, au demeurant, pour leur paraître aimable, les comblant de présents, venant souvent les visiter… du moins tant qu’il n’était pas emmuré… les égayant de ses récits, les entretenant de ses démêlés, les passionnant pour ses entreprises, charmeur comme il peut l’être, jouant le respectueux avec sa tante, l’affectueux auprès de sa sœur, et l’amoureux devant sa fillette d’épouse, tout cela par bon calcul, pour les tenir comme pièces dans son jeu. 
  Après l’assassinat du connétable, et dès que le roi Jean parut un peu calmé, elles s’en vinrent ensemble à Paris, à la demande de Monseigneur de Navarre. La petite Jeanne de Valois, se jetant aux pieds du roi, lui récita d’un bon air la leçon qu’on lui avait enseignée : 
  « Sire mon père, il ne se peut que mon époux ait commis aucune traîtrise contre vous. S’il a mal agi, c’est que des traîtres l’ont abusé. Je vous conjure pour l’amour de moi de lui pardonner. » 
  Madame d’Évreux, toute pénétrée de tristesse et de l’autorité que son âge lui confère, dit : 
  « Sire mon cousin, comme la plus ancienne qui porta la couronne en ce royaume, j’ose vous conseiller et vous prier de vous accommoder à mon neveu. S’il s’est acquis des torts envers vous, c’est que certains qui vous servent en eurent envers lui et qu’il a pu croire que vous l’abandonniez à ses ennemis. Mais lui-même ne nourrit à votre endroit, je vous l’assure, que des pensées de bonne et loyale affection. Ce serait vous nuire à tous deux que de poursuivre cette discorde… » 
  Madame Blanche ne dit rien du tout. Elle regarda le roi Jean. Elle sait qu’il ne peut pas oublier qu’elle devait être sa femme. Devant elle, cet homme haut et lourd, si tranchant en son ordinaire, devient tout hésitant. Ses yeux la fuient, sa parole s’embarrasse. Et toujours en sa présence, il décide le contraire de ce qu’il croit vouloir. 
  Aussitôt après cette entrevue, il désigna le cardinal de Boulogne, l’évêque de Laon, Robert Le Coq, et Robert de Lorris, son chambellan, pour négocier avec son gendre et lui faire bonne paix. Il prescrivit que les choses fussent menées rondement. Elles le furent en vérité puisque, une semaine avant la fin de février, les négociateurs des deux parties signèrent accord, à Mantes. Jamais, de ma mémoire, on ne vit traité si aisément obtenu et hâtivement conclu. Le roi Jean fit bien montre, en l’occasion, de ses bizarreries de caractère et de son peu de suite aux affaires. Le mois précédent, il ne songeait qu’à saisir et occire Monseigneur de Navarre ; à présent, il consentait à tout ce que celui-ci souhaitait. Venait-on lui dire que son gendre réclamait le Clos de Cotentin, avec Valognes, Coutances et Carentan ? Il répondait : « Donnez-lui, donnez-lui ! » La vicomté de Pont-Audemer et celle d’Orbec ? « Donnez, puisqu’on veut que je m’accorde à lui. » 
  Ainsi Charles le Mauvais reçut-il également le gros comté de Beaumont, avec les châtellenies de Breteuil et de Conches, tout cela qui avait constitué autrefois la pairie du comte Robert d’Artois. Belle revanche, post mortem, pour Marguerite de Bourgogne ; son petit-fils reprenait les biens de l’homme qui l’avait perdue. Comte de Beaumont ! Il exultait, le jeune Navarre. Lui-même, par ce traité, ne cédait presque rien ; il rendait Pontoise, et puis il confirmait solennellement qu’il renonçait à la Champagne, ce qui était chose établie depuis plus de vingt-cinq ans. De l’assassinat de Charles d’Espagne, on ne parlerait plus. Ni châtiment, même des comparses, ni réparation. Tous les complices de la Truie-qui-file, et qui dès lors n’hésitèrent plus à se nommer, reçurent des lettres de quittance et rémission. 
  Ah ! ce traité de Mantes ne fut pas pour grandir l’image du roi Jean. « On lui tue son connétable ; il donne la moitié de la Normandie. Si on lui tue son frère ou son fils, il donnera la France. » 
  Voilà ce que les gens disaient. Le petit roi de Navarre, lui, ne s’était pas montré malhabile. Avec Beaumont, en plus de Mantes et d’Évreux, il pouvait isoler Paris de la Bretagne ; avec le Cotentin, il tenait des voies directes vers l’Angleterre. Aussi, quand il vint à Paris pour prendre son pardon, c’était lui qui avait l’air de l’accorder. 
  Oui ; que dis-tu, Brunet ?… Oh ! cette pluie ! Mon rideau est tout trempé… Nous arrivons à Bellac ? Fort bien. Ici au moins nous sommes assurés d’un gîte confortable, et l’on y serait sans excuse de ne pas nous faire grande réception. La chevauchée anglaise a épargné Bellac, d’ordre du prince de Galles, parce que c’est le douaire de la comtesse de Pembroke, qui est une Châtillon-Lusignan. Les hommes de guerre vous ont de ces gentillesses… 
  Je vous achève, mon neveu, l’histoire du traité de Mantes. Le roi de Navarre parut donc à Paris comme s’il avait gagné bataille, et le roi Jean, à l’effet de le recevoir, tint séance du Parlement, les deux reines veuves assises à ses côtés. Un avocat du roi vint s’agenouiller devant le trône… oh ! tout cela avait grand air… 
  « Mon très redouté Seigneur, Mesdames les reines Jeanne et Blanche ont entendu que Monsieur de Navarre est en votre malgrâce et vous supplient de lui pardonner… » 
  Sur ce, le nouveau connétable, Gautier de Brienne, duc d’Athènes… oui, un cousin de Raoul, l’autre branche des Brienne ; cette fois, on n’avait pas choisi un jeunot… s’en alla prendre Navarre par la main… 
  « Le roi vous pardonne, pour l’amitié des reines, de bon cœur et de bonne volonté. » 
  À quoi, le cardinal de Boulogne eut charge d’ajouter bien haut : 
  « Qu’aucun du lignage du roi ne s’aventure désormais à recommencer car, fût-il fils du roi, il en sera fait justice. » 
  Belle justice, en vérité, dont chacun riait sous cape. Et devant toute la cour, le beau-père et le gendre s’embrassèrent. Je vous conterai la suite demain.

Demain ‘’Quand un roi perd la France’’ - 1ère partie- ch 9 ‘’Le Mauvais en Avignon’’

Marc Aurèle - Pensées à moi-même - 6

Marc Aurèle
Pensées à moi même
Livre VI
Lu par Jacques Gamblin


Les trois mousquetaires - 9 - La grotte fatale


Les trois mousquetaires
épisode 9
La grotte fatale


vendredi 27 décembre 2019

Quand un roi perd la France - 1ère partie - ch. 7 - Les nouvelles de Paris

VII
LES NOUVELLES DE PARIS 

 
   Comme je vais être, dom Calvo, fort affairé en arrivant à La Péruse, pour inspecter l’abbaye et voir si elle a été fort ravagée par les Anglais que je doive, pendant un an, exempter les moines, ainsi qu’ils me le demandent, de me verser mes bénéfices de prieur, je veux vous dire céans les choses à figurer dans ma lettre au Saint-Père. 
  Je vous saurai gré de me préparer cette lettre dès que nous serons là-bas, avec toutes les belles tournures que vous avez coutume d’y mettre. Il faut faire connaître au Saint-Père les nouvelles de Paris qui me sont parvenues à Limoges, et qui ne laissent pas de m’inquiéter. 
  En lieu premier, les agissements du prévôt des marchands de Paris, maître Étienne Marcel. J’apprends que ce prévôt fait depuis un mois construire fortifications et creuser fossés autour de la ville, au-delà des enceintes anciennes, comme s’il se préparait à soutenir un siège. Or, au point où nous en sommes des palabres de paix, les Anglais ne montrent point d’intention de faire peser menace sur Paris, et l’on ne comprend guère cette hâte à se fortifier. 
  Mais outre cela, le prévôt a organisé ses bourgeois en corps de ville, qu’il arme et exerce, avec quarteniers, cinquanteniers et dizainiers pour assurer les commandements, tout à fait à l’image des milices de Flandre qui gouvernent elles-mêmes leurs cités ; il a imposé à Monseigneur le Dauphin, lieutenant du roi, d’agréer à la constitution de cette milice, et, de surcroît, alors que toutes taxes et tailles royales sont objet général de doléances et refus, il a, lui prévôt, afin d’équiper ses hommes, établi un impôt sur les boissons qu’il perçoit directement. 
  Ce maître Marcel qui naguère s’est bien enrichi à la fourniture du roi, mais qui a perdu depuis quatre ans cette fourniture et en a conçu un gros dépit, semble depuis le malheur de Poitiers vouloir se mêler de toutes choses au royaume. On aperçoit mal ses desseins, sauf celui de se rendre important ; mais il ne va guère dans le chemin de l’apaisement que souhaite notre Saint-Père. 
  Aussi, mon pieux devoir est de conseiller au pape, s’il lui parvenait quelque demande de ce côté-là, de se montrer fort sourcilleux, et de ne donner aucun appui, ni même apparence d’appui, au prévôt de Paris et à ses entreprises. Vous m’avez déjà compris, dom Calvo. Le cardinal Capocci est à Paris. Il pourrait bien, irréfléchi comme il l’est et ne manquant point une bévue, se croire très fort en nouant intrigue avec ce prévôt… Non, rien de précis ne m’a été rapporté ; mais mon nez me fait sentir une de ces voies torses dans lesquelles mon colégat ne manque jamais de s’engager… 
  En lieu second, je veux inviter le souverain pontife à se faire instruire par le menu des États généraux de la Langue d’oïl qui se sont clos à Paris au début de ce mois, et à porter la lumière de sa sainte attention sur les étrangetés qu’on y a vu se produire. 
  Le roi Jean avait promis de convoquer ces États au mois de décembre ; mais dans le grand émoi, désordre et accablement où s’est trouvé le royaume en conséquence de la défaite de Poitiers, le Dauphin Charles a cru sagement agir en avançant dès octobre la réunion. En vérité, il n’avait guère d’autre choix à faire pour affermir l’autorité qui lui échéait en cette malencontre, jeune comme il est, avec une armée toute dessoudée par les revers, et un Trésor en extrême pénurie. Mais les huit cents députés de la Langue d’oïl, dont quatre cents bourgeois, ne délibérèrent pas du tout des points sur lesquels ils étaient invités à le faire. 
  L’Église a longue expérience des conciles qui échappent à ceux qui les ont assemblés. Je veux dire au pape que ces États ressemblent tout exactement à un concile qui s’égare et s’arroge de régenter de tout, et se rue à la réformation désordonnée en profitant de la faiblesse du suprême pouvoir. Au lieu de s’affairer à la délivrance du roi de France, nos gens de Paris se sont d’emblée souciés de réclamer celle du roi de Navarre, ce qui montre bien de quel bord sont ceux qui les mènent. Outre quoi, les huit cents ont nommé une commission de quatre-vingts qui s’est mise à besogner dans le secret pour produire une longue liste de remontrances où il y a un peu de bon et beaucoup de pire. 
  D’abord, ils demandent la destitution et la mise en jugement des principaux conseillers du roi, qu’ils accusent d’avoir dilapidé les aides, et qu’ils tiennent pour responsables de la défaite… 
  Sur cela, je dois dire, Calvo… ce n’est pas pour la lettre, mais je vous ouvre ma pensée… les remontrances ne sont point tout à fait injustes. Parmi les gens auxquels le roi Jean a commis le gouvernement, j’en sais qui ne valent guère, et qui même sont de francs gredins. Il est naturel qu’on s’enrichisse dans les hautes charges, sinon personne n’en voudrait prendre la peine et les risques. Mais il faut se garder de franchir les limites de la déshonnêteté, et ne pas faire ses affaires aux dépens de l’intérêt public. Et puis surtout, il faut être capable. Or le roi Jean, étant peu capable lui-même, choisit volontiers des gens qui ne le sont point. Mais à partir de là, les députés se sont mis à requérir choses abusives. Ils exigent que le roi, ou pour le présent son lieutenant le Dauphin, ne gouverne plus que par conseillers désignés par les trois États, quatre prélats, douze chevaliers, douze bourgeois. Ce Conseil aurait puissance de tout faire et ordonner, comme le roi le faisait avant, nommerait à tous offices, pourrait réformer la Chambre des comptes et toutes compagnies du royaume, déciderait du rachat des prisonniers, et encore de bien d’autres choses. 
  En vérité, il ne s’agit de rien moins que de dépouiller le roi des attributs de la souveraineté. Ainsi la direction du royaume ne serait plus exercée par celui qui a été oint et sacré selon notre sainte religion ; elle serait confiée à ce dit Conseil qui ne tirerait son droit que d’une assemblée bavarde, et n’opérerait que dans la dépendance de celle-ci. 
  Quelle faiblesse et quelle confusion ! Ces prétendues réformations… vous m’entendez, dom Calvo ; j’insiste là-dessus, car il ne faut point que le Saint-Père puisse dire qu’il n’a pas été averti… ces prétendues réformations sont offense au bon sens, en même temps qu’elles fleurent l’hérésie. Or, des gens d’Église, la chose est regrettable, penchent de ce côté-là, comme l’évêque de Laon, Robert Le Coq, lui aussi dans la disgrâce du roi, et pour cela tout abouché au prévôt. C’est l’un des plus véhéments. Le Saint-Père doit bien voir que, derrière tous ces remuements, on trouve le roi de Navarre qui semble mener les choses du fond de sa prison, et qui les empirerait encore s’il les façonnait à l’air libre. 
  Le Saint-Père, en sa grande sagesse, jugera donc qu’il lui faut se garder d’intervenir de la moindre façon pour que Charles le Mauvais, je veux dire Monseigneur de Navarre, soit relâché, ce que maintes suppliques venues de tous côtés doivent le prier de faire. Pour ma part, usant de mes prérogatives de légat et nonce… vous m’écoutez, Calvo ?… j’ai commandé à l’évêque de Limoges d’être en ma suite pour se présenter à Metz. Il me rejoindra à Bourges. Et j’ai résolu d’en faire autant de tous autres évêques sur ma route, dont les diocèses ont été pillés et désolés par les chevauchées du prince de Galles, afin qu’ils en témoignent devant l’Empereur. Je serai ainsi renforcé pour représenter combien se révèle pernicieuse l’alliance qu’ont faite le roi navarrais et celui d’Angleterre… 
  Mais qu’avez-vous à regarder sans cesse au-dehors, dom Calvo ?… Ah ! c’est le balancement de ma litière qui vous tourne l’estomac ! Moi, j’y suis fort habitué, je dirais même que cela me stimule l’esprit ; et je vois que mon neveu, messire de Périgord, qui me fait souvent compagnie depuis notre départ, n’en est point du tout affecté C’est vrai, vous avez la mine trouble. Bon, vous allez descendre. Mais n’oubliez rien de ce que je vous ai dit, quand vous prendrez vos plumes. 

Demain "Quand un roi perd la France" 1ère partie - ch 7 "Le traité de Mantes"